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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:04:52 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Bossu Volume 6
+ Aventures de cape et d'épée
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: April 27, 2011 [EBook #35979]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
+
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+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ LE BOSSU.
+
+
+ Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
+ rue de Schaerbeck, 12.
+
+
+ COLLECTION HETZEL.
+
+
+ LE BOSSU
+
+ AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
+
+
+ PAR
+
+
+ PAUL FÉVAL.
+
+ 6
+
+ Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
+ interdite pour la France.
+
+
+ LEIPZIG,
+
+ ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
+
+ 1857
+
+
+
+
+LE CONTRAT DE MARIAGE.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+XIII
+
+--La signature du bossu.--
+
+
+Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente
+dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la
+solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant
+d'années.
+
+Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs
+empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses.
+
+C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes,
+gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le
+président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.
+
+A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux
+gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son
+entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir
+l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière
+d'effrontés démentis.
+
+On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.
+
+Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien
+d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de
+représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais
+enfin il était bon de savoir.
+
+Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le
+prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait
+laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs.
+
+Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder,
+mais qui mettait martel en tête à chacun.
+
+Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux
+zèle du magistrat une bonne dose de curiosité?
+
+Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux
+scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut
+sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment.
+
+Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti.
+
+On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal
+afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla
+surtout de ne point accuser son mari.
+
+Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au
+Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait.
+
+Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son
+mari.
+
+Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte
+du bal.
+
+Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur
+ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout
+naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de
+Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée.
+
+C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la
+veuve de son ami.
+
+La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et
+pensif.
+
+Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce
+jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.
+
+Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de
+commentaires.
+
+La défiance était née dans l'esprit du régent.
+
+Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague
+trouva sa retraite pleine d'amis.
+
+Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince
+lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.
+
+Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait
+cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il
+était si puissant et si riche!
+
+Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été
+si aisément démentie!
+
+On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps
+de la Brinvilliers!
+
+On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu
+soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune
+femme, pour le coup on se fût tenu les côtes!
+
+Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles.
+
+L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague.
+
+Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage forcé, allait
+avoir peut-être son dénoûment.
+
+Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la
+veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.
+
+Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait.
+
+Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette
+foule de témoins, tous complices.
+
+Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque
+toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.
+
+Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M.
+le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui
+l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire
+parler ce Lagardère, fallût-il employer la question!
+
+On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière
+viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère
+avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait
+ouvert cette interminable tragédie.
+
+M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les
+présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un
+cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence
+offrit ce qu'elle avait.
+
+Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir!
+
+Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui
+était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat
+annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit
+précédente au sortir du Palais-Royal.
+
+La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:
+
+ --«N'accusez point votre mari.»
+
+Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la
+prière.
+
+Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau
+billet.
+
+Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la
+princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère
+par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame
+la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon
+qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague.
+
+Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment?
+
+Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort!
+
+La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit
+mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon.
+
+Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et
+quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel
+Lamoignon.
+
+Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague
+à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un
+mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui
+le prince constituait une dot de cinquante mille écus.
+
+Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir
+ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée.
+
+Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses
+mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un
+vrai notaire royal, avait été convoqué.
+
+Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de
+Saint-Magloire.
+
+Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'était un mariage
+valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur
+l'épouse à l'époux.
+
+De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de
+l'épouse.
+
+Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les
+autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à
+reculer.
+
+Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour
+Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses
+prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.
+
+Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander.
+
+Gonzague l'avait jugé d'un coup d'oeil. C'était un de ces êtres qui font
+volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui
+gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau
+trop lourd sur leurs épaules.
+
+Les bossus sont méchants; les bossus se vengent.
+
+Les bossus ont souvent le coeur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils
+sont en ce monde comme en pays ennemi.
+
+Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux.
+
+De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups,
+qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.
+
+Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était
+qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été
+capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir
+battue.
+
+Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.
+
+Le bossu était une véritable trouvaille!
+
+Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol,
+Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant
+Cocardasse et Passepoil.
+
+Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.
+
+--Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il
+pleuve...
+
+--Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.
+
+--Apapur! la main me démange! et toi?
+
+--Dame!... il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!...
+
+Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte
+extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace de
+l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux
+braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé,
+la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la
+charmille.
+
+Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la
+ruelle, était grande ouverte.
+
+Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent:
+
+--Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse,
+puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!...
+
+--Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.
+
+Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.
+
+--Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir.
+
+Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait
+faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière
+Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises.
+
+--Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons
+ne manqueront pas!
+
+Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la
+chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait
+paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes
+d'un excellent souper.
+
+Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires.
+Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris,
+de moeurs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués d'une
+rare sûreté de coup d'oeil au whist. Ils se comportent bien à table; la
+courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont galants avec
+les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien
+qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.
+
+Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de
+convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et
+dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement,
+est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.
+
+Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet
+avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de
+Gonzague. C'était un bel homme de quarante ans, gras, frais et rose,
+souriant et qui faisait plaisir à voir.
+
+Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux
+l'entraînèrent au premier étage.
+
+La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la
+Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations
+entre-vifs.
+
+Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces
+dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la
+minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny
+était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela.
+
+Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une
+petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en
+besogne.
+
+Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.
+
+--Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.
+
+--Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience
+bien naturelle de ces jeunes fiancés...
+
+--Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.
+
+Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air
+vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.
+
+--Juste le temps de séduire une femme! dit-il.
+
+--Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons à
+l'heureux hyménée!...
+
+On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté
+semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout
+le monde se sentait de joyeuse humeur.
+
+Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.
+
+--A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.
+
+--A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.
+
+--Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour
+composer mon épithalame?
+
+--Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte.
+
+Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.
+
+--On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète
+et douce; quand j'aurai fini le contrat je rimerai quelques couplets
+impromptus...
+
+Le bossu le remercia d'un geste noble.
+
+--Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc
+que ce soit maintenant l'âge d'or!
+
+--Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait
+d'amandes et du vin mousseux.
+
+--C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses...
+
+--Puisque les tabellions font des vers!
+
+Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:
+
+--C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet
+esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la
+mariée est en négligé... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne
+suis pas coiffé... mes manchettes sont fripées...
+
+--La toilette du marié! la toilette du marié!... crièrent ces dames en
+accourant.
+
+--Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu
+parler d'une corbeille?...
+
+Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin... On les vit
+bientôt reparaître avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la
+toilette.
+
+--Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire
+le bal!
+
+En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona
+Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir.
+
+--S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles.
+
+Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.
+
+--Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par
+derrière à ma coiffure!
+
+Puis, se tournant vers Navailles:
+
+--Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons
+enfants... ou plutôt à votre propre ambition!... Elle est à moi comme ce
+cher M. Oriol est à son orgueil... comme cette jolie Nivelle est à son
+avarice... comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!... Ma
+belle Fleury, refaites le noeud de ma cravate....
+
+--Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer.
+
+--Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague.
+
+--Je les ignore, répondit le notaire.
+
+--Ton nom, l'ami? reprit le prince.
+
+--Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton
+léger;--signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites
+tous cet honneur... j'écrirai mon nom moi-même... c'est un drôle de nom,
+et qui vous fera rire.
+
+--Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.
+
+--Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos
+manchettes pour cadeau de noces.
+
+Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à
+la volée.--Puis il s'approcha de la table pour signer.
+
+Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.
+
+--Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,--vous
+ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau
+mouchoir.
+
+Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à
+sa toilette: une épingle, une boucle, un noeud de rubans.
+
+Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.
+
+Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague
+était en tête.
+
+--Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui
+attachait un jabot de malines.
+
+--La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment.
+
+Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et
+portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était
+belle admirablement;--mais ses traits pâles gardaient cette étrange
+immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue.
+
+Elle était toujours sous le coup du maléfice.
+
+Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration.--Quand les regards se
+détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un
+sentiment pénible.
+
+Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait:
+
+--Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma
+charmante!... à notre tour de signer.
+
+Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.
+
+On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit
+avec une docilité parfaite.
+
+En se retournant pour gagner la table où maître Griveau aîné avait fait
+signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de
+Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.
+
+Ésope II cligna de l'oeil en touchant son flanc d'un geste rapide.
+
+Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant:
+
+--Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette!
+
+--Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts.
+
+--Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment.
+
+--Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il
+sans épée?
+
+Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.
+
+--C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il
+n'est pas encore assez drôle comme cela.
+
+Navailles mesura de l'oeil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait des
+façons et murmurait:
+
+--Je ne suis pas habitué... cela gênerait mes mouvements.
+
+Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière
+de combat, c'était celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait
+jamais.
+
+Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles.
+
+--Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., répétait Ésope II, dit
+Jonas.
+
+On lui ceignit l'épée en jouant.
+
+Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa
+main eut comme un frémissement volontaire et joyeux.
+
+Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela.
+
+Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose
+faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un
+surcroît de fierté.--Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si
+burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour
+l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il
+avait un succès fou!
+
+Il se laissait faire bonnement.--Arrivé devant la table, il dit:
+
+--La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si près, je
+vous prie... et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous
+puissions régulariser le contrat.
+
+Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume
+en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat.
+
+--Vos noms, s'il vous plaît, dit-il,--vos prénoms, qualités, lieu de
+naissance...
+
+Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du
+notaire-tabellion-garde-note.
+
+Celui-ci se retourna pour regarder.
+
+--Avez-vous signé? demanda le bossu.
+
+--Sans doute, répondit maître Griveau aîné.
+
+--Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de
+côté.
+
+Il s'assit gravement à sa place.--Et l'assemblée de rire.
+
+Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.
+
+--Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant
+Navailles.
+
+Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules.
+
+Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague
+se moquait de lui en l'appelant trembleur.
+
+--Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de
+Navailles.
+
+Il ajouta avec son petit ricanement sec:
+
+--Ça va bien vous étonner... vous allez voir... buvez en attendant.
+
+On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.
+
+Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme.
+
+--Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position
+moins gênante.
+
+Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son
+harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de
+torture.
+
+--Il écrira! firent les uns.
+
+--Il n'écrira pas! ripostèrent les autres.
+
+Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la
+posa toute nue sur la table à côté de lui.
+
+On rit encore.--Cocardasse serra le bras de Passepoil:
+
+--Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il.
+
+--Gare aux violons! murmura frère Passepoil.
+
+L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.
+
+--Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore.
+
+Elle hésita. Il la regarda:
+
+--Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!
+
+Aurore se pencha sur le parchemin et signa.
+
+On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif
+mouvement de surprise.
+
+--Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux.
+
+Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa.
+
+--C'est fait, dit-il,--venez voir... Ça va vous étonner!...
+
+Chacun se précipita.--Le bossu avait jeté la plume pour prendre
+négligemment l'épée.
+
+--Attention! murmura Cocardasse junior.
+
+--On y est, répondit résolûment frère Passepoil.
+
+Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers.
+
+Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois
+pas.
+
+--Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière.
+
+Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole.--On vit en ce
+moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir
+et l'épée s'affermir dans sa main.
+
+--Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours
+dans la cour des Fontaines!...
+
+Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce
+corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.
+
+--Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur
+la foule stupéfaite.
+
+En même temps le bout de son épée piqua la signature.
+
+Tous les regards suivirent ce mouvement.--Une grande clameur, faite d'un
+seul nom, emplit la salle.
+
+--Lagardère! Lagardère!
+
+--Lagardère! répéta celui-ci,--qui ne manque jamais aux rendez-vous
+qu'il donne!
+
+Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les
+rangs de ses ennemis en désordre.
+
+Mais il ne bougea pas.--Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée
+contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute.
+
+Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient
+debout derrière lui.
+
+Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent.
+
+En somme, ils étaient au moins dix contre un.
+
+Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps. Peyrolles la saisit à
+bras-le-corps et l'enleva.
+
+--Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le
+prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant!
+
+Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent
+impétueusement.
+
+Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis.
+
+Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde.
+Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.
+
+--Va bien! ma caillou! fit le Gascon;--nous sommes à jeun depuis plus de
+six mois!... Va bien!
+
+--J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte.
+
+Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et
+Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.
+
+Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois
+statues, attendaient le second choc.
+
+--Monsieur de Gonzague, dit Lagardère,--vous avez voulu faire une
+parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre
+signature...
+
+--En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur.
+
+Cette fois il s'avançait en tête de ses gens...
+
+Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule.
+
+Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent
+frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait:
+
+--Au nom du roi!...
+
+C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait
+partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons
+à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches
+de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat.
+
+Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et
+qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif,
+le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se
+tenait immobile et muet.--Au milieu du salon, Gonzague et ses gens,
+arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec
+épouvante la porte d'entrée.
+
+Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.
+
+Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.
+
+Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince
+de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait
+point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du
+Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de
+Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire.
+
+Leurs mesures étaient prises d'avance.--Après trois sommations faites
+coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds.
+
+Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.
+
+Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.--Était-ce la justice
+qui venait pour lui?
+
+--Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas
+aux gens du roi...
+
+Mais il ajouta tout bas:
+
+--Jusqu'à voir!..
+
+Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et
+répéta:
+
+--Messieurs, au nom du roi!
+
+Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser
+entrer les soldats.
+
+Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.
+
+--Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.
+
+Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le
+groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous
+trois l'épée à la main.
+
+--Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat!
+
+--Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit
+aux ordres de la princesse votre femme...
+
+--Et c'est la princesse ma femme...! commença Gonzague furieux...
+
+Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil.
+Elle avait ses vêtements de deuil.
+
+A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient
+les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la
+princesse rabattit son voile sur son visage.
+
+--Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son
+mari.
+
+Puis s'avançant vers Lagardère:
+
+--Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère,
+reprit-elle; vos juges sont assemblés... rendez votre épée.
+
+--Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage
+de ses mains.
+
+--Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes,
+faites votre devoir.
+
+Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.
+
+Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas
+une parole.
+
+Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci
+s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore
+par la main.
+
+--Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre
+fille!...
+
+--Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla.
+
+--Il ment! dit Gonzague.
+
+Lagardère ne releva point cette injure.
+
+--J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de
+Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine
+dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné...
+voici mademoiselle de Nevers.
+
+Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent.
+
+La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.
+
+Une larme vint aux yeux de Lagardère.
+
+--Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son
+trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous!
+
+Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa
+doucement.
+
+--Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain...
+gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que
+vous l'étiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous
+pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort.
+
+Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément
+la princesse, et gagna la porte en disant:
+
+--Conduisez-moi devant mes juges!
+
+
+
+
+LE TÉMOIGNAGE DU MORT.
+
+
+
+
+I
+
+--La chambre à coucher du régent.--
+
+
+Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de
+Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le
+Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse
+de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont
+nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé
+Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur
+cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.
+
+On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague:
+c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus
+gaiement.
+
+De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à
+réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes:
+d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.--Mais le pape ne
+faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.
+
+En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami.
+Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes
+vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.
+
+Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le
+contraire.
+
+Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit
+une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé
+par un tel ensemble de calomnies.
+
+Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que
+son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins
+en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence
+des moeurs anglaises.
+
+Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait
+la besogne de son valet de chambre.
+
+--Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat,--et ne me
+romps pas les oreilles.
+
+--J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé,--mais savez-vous la
+différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos
+escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et
+le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes à vous sont un
+mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la
+patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de
+perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?...
+
+--Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur... va te coucher!
+
+--Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en
+riant;--je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre... resserrez
+les liens...
+
+--Vivedieu! s'écria le prince;--tu as fait ce qu'il fallait et au delà
+pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les
+arrérages... Abbé, va te coucher!
+
+Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.
+
+La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de
+Machault.
+
+--A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise
+humeur;--ces gens jouent avec ma santé... Ils me tueront.
+
+--M. de Machault, insista le valet,--a des communications importantes...
+
+--Je les connais! interrompit le régent;--il veut me dire que Cellamare
+intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin...
+qu'Alberoni voudrait être pape... que madame du Maine voudrait être
+régente... A midi... ou plutôt à une heure... je me sens mal à l'aise.
+
+Le valet sortit.--Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.
+
+--Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,--toutes ces
+méchantes petites intrigues...
+
+--Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent.
+
+Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la
+porte,--et de nouveau la porte s'ouvrit.
+
+--Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet.
+
+--Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le
+tabouret pour monter dans son lit.
+
+Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la
+fente:
+
+--Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes...
+
+--Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France
+en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines;--cela les
+divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils
+croient se rendre nécessaires!... ils se rendent importuns, voilà
+tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutôt à
+deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-là!
+
+Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.
+
+--L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre.
+
+--Je m'en vais... je m'en vais!... se hâta de répondre Dubois.
+
+--Non... viens çà, abbé... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose
+étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?...
+pas une heure!... ils viennent au moment où je me mets au lit... je
+meurs à la peine, vois-tu, abbé... mais cela ne les inquiète point.
+
+--Son Altesse Royale, demanda Dubois,--veut-elle que je lui fasse la
+lecture?
+
+--Non... réflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment
+auprès de ces messieurs... j'ai passé la nuit à travailler... ma
+migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe...
+
+Il poussa un profond soupir et acheva:
+
+--Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore à
+son lever... et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!...
+mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire...
+Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la
+France!
+
+Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit
+sa respiration égale et bruyante.--Il dormait.
+
+L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se
+prirent à rire tous les deux.
+
+Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois:
+maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en
+herbe.--Mais cela n'empêche pas d'être un saint.
+
+Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore
+dans l'antichambre.
+
+--Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra,
+mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!... on a soupé
+très-tard et Son Altesse Royale est un peu fatiguée.
+
+L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et
+du secrétaire d'État.
+
+--Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut
+parti,--ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son
+maître.
+
+--C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le
+Blanc;--mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du
+prince de Gonzague?
+
+--Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts... deux hommes morts: le
+cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrêtés:
+l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le
+nom importe peu... madame la princesse pénétrant de force et au nom du
+roi dans l'antre de son époux... deux jeunes filles... mais ceci est
+lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx...
+
+--Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers,
+dit le secrétaire d'État.
+
+--On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par
+ce Lagardère...
+
+--Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc.
+
+--Vous venez d'entendre l'abbé... le régent a soupé jusqu'à huit heures
+du matin.
+
+--Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à
+bien se tenir.
+
+Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta:
+
+--On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son
+crédit ou il l'a perdu...
+
+--Cependant, interrompit le Blanc,--Son Altesse Royale s'est montrée
+impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes...
+
+--Il s'agissait du crédit de la banque... la rue Quincampoix réclamait
+un exemple...
+
+--Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu... la veuve de
+Nevers...
+
+--Sans doute... mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans.
+
+--La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit?
+
+--Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.
+
+--Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le
+prince?...
+
+--Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault,--à
+ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu
+quelque chose de son crédit... tout est là!...
+
+Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de
+Gonzague parut seul et sans suite.
+
+Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs.
+
+--Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.
+
+--On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de
+Machault.
+
+--Alors, s'empressa de dire Gonzague,--je suis certain qu'elle est
+fermée pour tout le monde.
+
+--Bréon! appela le lieutenant de police.
+
+Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:
+
+--Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.
+
+Gonzague regarda M. de Machault avec défiance.--Ce mouvement n'échappa
+point aux deux magistrats.
+
+--Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le
+prince.
+
+Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.
+
+Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en
+souriant.
+
+--Il y a tout simplement, répondit M. de Machault,--que Son Altesse
+Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver
+délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.
+
+Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil:
+
+--Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.
+
+Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se
+montra sur les visages de nos trois seigneurs.
+
+Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon.
+
+--Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec
+dépit;--le plaisir avant les affaires.
+
+--Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire
+goguenard,--on peut tirer diverses conséquences.
+
+--Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce
+Gonzague...
+
+--Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.
+
+Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.
+
+--A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son
+apogée.
+
+--Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilités!...
+
+--Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague
+étaient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus
+d'une heure.
+
+--Et vous concluez?...
+
+--Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la régence du duc
+d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres...
+elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais
+voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère... c'est un premier
+pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois
+heures.
+
+Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent,
+Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La
+rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa
+conduite.
+
+Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant,
+Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.
+
+Peut-être avait-il craint quelque chose de pire.
+
+Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses
+lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et
+s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.
+
+Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos,
+mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.
+
+--Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse
+bonhomie, voilà comme tout se découvre!
+
+Gonzague eut le coeur serré, mais il n'y parut point.
+
+--Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le régent;
+c'est au moins un manque de confiance!
+
+--C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix
+basse.
+
+--Je te comprends... on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la
+famille... la princesse est, on peut le dire, ulcérée...
+
+--Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de
+la calomnie.
+
+Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses
+amis.
+
+Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.
+
+--J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité,
+dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher à l'homme...
+mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose
+que mes amis tâchent de me faire oublier.
+
+--Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine,
+je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est égoïste... je
+pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale...
+
+--Je te pardonne, Philippe, je te pardonne... à condition que tu me
+diras tes souffrances.
+
+Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à
+l'entendre:
+
+--Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule
+sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je
+suis complice... mais il est des sentiments...
+
+--Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta
+femme... c'est une belle et noble créature!... nous rions de cela
+quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions
+aussi de Dieu...
+
+--Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa
+voix; Dieu se venge!
+
+--Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose à me dire?
+
+--Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont été commis à mon
+pavillon, cette nuit.
+
+--Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se
+mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela,
+Philippe... sur ma parole, tu as confirmé des soupçons...
+
+Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il
+regardait Gonzague.
+
+Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une
+admirable expression de fierté.
+
+--Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier
+mouvement de hauteur.
+
+Puis il ajouta d'un accent pénétré:
+
+--Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!...
+
+--Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des
+soupçons... ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme
+loyal... tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute.
+
+--Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les
+soupçons qu'il a eus?
+
+--Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux.
+
+--Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir...
+
+--La veuve de Nevers était riche... tu étais pauvre... Nevers était
+notre frère...
+
+--Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers?
+
+Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.
+
+--Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit:
+nous avons trop raillé... ces choses de coeur sonnent mal entre nous...
+
+--Que veux-tu dire?... explique-toi.
+
+--Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer,
+c'est celle-là... Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le
+savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'étais au château de
+Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis... la chambre
+ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme
+témoin, ce matin...
+
+--Ah!... interrompit le régent, et dis-moi quel arrêt a rendu la
+chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi?
+
+--Si monseigneur m'avait laissé poursuivre...
+
+--Poursuis... poursuis... je cherche la vérité, je t'en préviens... rien
+que la vérité.
+
+Gonzague s'inclina froidement.
+
+--Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à
+mon ami, mais comme à mon juge... Lagardère n'a pas été tué chez moi
+cette nuit... C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le
+financier Albret et le cadet de Gironne...
+
+--Ah!... fit pour la seconde fois le régent;--et comment ce Lagardère
+était-il chez toi?
+
+--Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit
+Gonzague.
+
+--Prends garde!... celle-là est une sainte...
+
+--Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec
+force;--je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!
+
+Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.
+
+--Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,--j'ai
+peut-être été un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale...
+tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du
+bruit... tant de bruit qu'ils ébranlent le trône... je sens cela, moi
+qui m'assieds tout près... Reprenons les choses de haut... Tu prétends
+que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: prouve-le.
+
+--Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur
+admirablement jouée,--que d'accomplir le dernier voeu d'un mourant?
+
+Le régent resta bouche béante à le regarder.
+
+Il y eut entre eux un long silence.
+
+--Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe
+d'Orléans,--mentir à moi... Je te crois.
+
+--Monseigneur, repartit Gonzague,--vous me traitez de telle sorte que
+cette entrevue sera la dernière entre nous deux... les gens de ma maison
+ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme
+vous le faites... Que je purge les accusations portées contre moi et je
+dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand
+j'étais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit...
+
+--Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse
+émotion;--justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je
+vous aime!
+
+--Alors, dit Gonzague,--je suis accusé.
+
+Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité
+calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion:
+
+--Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge.
+
+Le régent se recueillit un instant et dit:
+
+--Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de
+Caylus?
+
+--Oui, monseigneur, repartit Gonzague;--j'ai défendu votre ami et le
+mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.
+
+--C'était votre devoir... et vous reçûtes son dernier soupir?
+
+--Avec ses dernières paroles... oui, monseigneur.
+
+--Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.
+
+--Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale... notre
+malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux
+de ma femme, afin d'être le père de ma fille!
+
+La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge
+impie.
+
+Le régent était absorbé dans ses réflexions.
+
+Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les
+traces de l'ivresse s'étaient évanouies.
+
+--Vous avez bien fait de remplir le voeu du mourant, dit-il;--c'était
+votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt
+années?
+
+--J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter;--je l'ai déjà dit à
+monseigneur.
+
+--Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?
+
+Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.
+
+--Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il.
+
+--Ah!... fit le régent;--l'assassin fut M. le marquis de Caylus?
+
+Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.
+
+Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.
+
+--Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,--que
+reprochez-vous à ce Lagardère?
+
+--Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est
+vendu pour commettre un meurtre.
+
+--M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère?
+
+--Oui, monseigneur... mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour...
+Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef
+et obstinément depuis dix-huit années... Lagardère enleva pour son
+propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa
+naissance...
+
+--Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?...
+interrompit le régent.
+
+--Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans
+son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me
+croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur... On ne peut
+terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut réduire à néant que
+l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se
+produit: tant mieux!... vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de
+la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à
+éclairer... vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau
+côté de ma vie... le côté noble, chrétien, modestement dévoué... J'ai
+rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela,
+pendant près de vingt ans... j'ai vaqué nuit et jour à un travail
+silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence... j'ai
+prodigué ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entraînante de
+mon ambition... j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force,
+j'ai donné une part de mon sang...
+
+Le régent fit un geste d'impatience.--Gonzague reprit:
+
+--Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... écoutez donc mon
+histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous
+fûtes l'ami et le frère de Nevers... Écoutez-moi, attentivement,
+impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la
+princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner
+de procès... non point entre moi et cet aventurier de Lagardère... je
+m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance... mais
+entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois
+Philippe... entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le
+pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant,--et
+moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double
+et sainte mission que mon coeur et mon épée... je vous prends pour
+arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe
+d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de
+Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu!
+
+
+
+
+II
+
+--Plaidoyer.--
+
+
+La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de
+France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.
+
+Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son
+effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.
+
+--Oseriez-vous dire, murmura le régent,--que j'ai manqué au devoir de
+l'amitié!
+
+--Non, monseigneur, repartit Gonzague;--forcé que je suis de me
+défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre...
+nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir...
+
+Philippe d'Orléans était remis de son trouble.
+
+--Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;--vous allez
+très-loin... prenez garde!
+
+--Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,--de
+l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?
+
+--Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,--vous aurez justice...,
+parlez!
+
+Gonzague avait espéré plus de colère.--Le calme du duc d'Orléans lui fit
+perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.
+
+--A mon ami, reprit-il pourtant,--au Philippe d'Orléans qui m'aimait
+hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres
+termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est
+un résumé succinct et clair qu'il faut.
+
+La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est
+non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,--une manière de
+héros parmi ses pareils,--mais encore un homme intelligent et rusé,
+capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne
+reculant devant aucun effort pour arriver à son but.
+
+Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière
+de Nevers.--Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait
+encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut,
+sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que
+Nevers et Caylus étaient riches.
+
+Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais
+chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession
+de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.
+
+Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut
+comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui,
+que toute transaction déloyale était impossible.
+
+Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux
+environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la
+supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom
+d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.
+
+Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes
+ensemble.--Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du
+prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus,
+tandis que je défendais mon malheureux ami...
+
+Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.
+
+--Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la
+trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse
+lui tenir tête.--J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein
+était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et
+chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de
+l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el
+Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts...
+
+Le régent fit un mouvement.
+
+--Ils sont tous morts! répéta Gonzague,--morts de sa main!
+
+--Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,--que lui aussi
+prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger
+notre malheureux ami.
+
+--Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et
+habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc
+d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations,
+considérera les titres de chacun.
+
+--Ainsi ferai-je, prononça le régent;--continuez.
+
+--Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,--et remarquez que ce
+Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une
+lettre ni un message.
+
+Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour
+surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel
+j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.
+
+Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive
+contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos
+du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et
+voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de
+ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les
+Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.
+
+Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai
+avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la
+certitude que Faënza ne m'avait point trompé.
+
+Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout
+frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la
+ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.
+
+Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la
+tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait
+trahis.--Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du
+souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.--Quand nous nous
+éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la
+gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni
+campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.
+
+Les gitanos du Léon avaient disparu...
+
+Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la
+vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages
+étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour
+cadre.
+
+De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs
+réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa
+version.
+
+Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs.
+Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.
+
+Le régent écoutait toujours, attentif et froid.
+
+--Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec
+ce pur accent de sincérité qui le faisait si éloquent;--si nous avions
+réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs conjurés
+dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à Dieu!
+
+Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti
+pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle
+de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.
+
+Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les
+impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité
+de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref.
+Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos
+défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus
+forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause
+est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.
+
+Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une
+observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette
+substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En
+ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un
+moment donné, pour s'en servir selon l'intérêt de son ambition.
+
+Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul
+mot: il devint amoureux de la gitanita.
+
+Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors
+d'obtenir rançon.--L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce
+rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de
+l'héritière de Nevers...
+
+Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de
+malaise.
+
+La plausibilité d'un fait varie suivant les moeurs et le caractère de
+l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à
+ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris
+pour accomplir la parole donnée à un mourant,--mais ce calcul prêté à
+Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et
+l'éblouissait tout à coup.
+
+L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions
+tragiques;--mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout
+naturellement.
+
+Il fut frappé,--frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse
+Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;--frappé
+au point de ne pas se dire que l'échange opéré entre les deux enfants
+rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.
+
+L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de
+réalité.
+
+Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la
+situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.
+
+Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit
+pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette
+conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était
+passé depuis deux jours.
+
+Il tournait ses batteries en conséquence.
+
+Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui
+n'était point sous les ordres de M. de Machault,--et Gonzague avait
+souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une
+ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.
+
+Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre
+masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom
+l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.
+
+Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme
+si le régent eût vu toutes ses cartes.
+
+--Monseigneur, reprit-il,--peut être bien persuadé que je n'attache pas
+plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec
+son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est.
+J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son
+arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument
+superflues.
+
+Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter
+trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.
+
+Mais revenons à nos faits.--Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au
+bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles
+de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut
+concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent.
+La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un
+page, afin que les apparences fussent sauvegardées.
+
+Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se
+connaissaient et qu'elles s'aimaient.--Je ne puis croire que la
+maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas
+impossible.
+
+Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur
+tout entière.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez
+lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de
+la recevoir,--parce qu'elle avait une conduite trop légère...
+
+Ici Gonzague eut un rire amer.
+
+--Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille:
+«Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je
+voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont
+ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je
+raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.
+
+Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi
+vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit
+de son enfant par de vaines délicatesses.
+
+Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité
+paternelle?
+
+La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien
+de plus.
+
+L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas...
+
+Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a
+changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon coeur
+revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre
+quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de
+loyale amitié...
+
+--Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui
+voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai
+qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si
+je suis votre ami!
+
+--Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement
+soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?...
+Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je
+veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette
+épée...?
+
+--Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que
+le sang montait à sa joue.
+
+Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son coeur.
+
+--Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis
+réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux
+autres pour m'accuser d'infamie...
+
+Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement.
+
+--Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne
+m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations
+portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce
+Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me
+défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle
+de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas
+anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas
+longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.
+
+Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec
+étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid.
+Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires
+publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé.
+Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma
+disposition la police de Madrid.
+
+En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est
+désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément
+abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie
+à danser sur les places publiques!
+
+Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et
+l'aventurier. L'aventurier et sa maîtresse m'échappèrent. Je ramenai
+mademoiselle de Nevers.
+
+--Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le
+régent.
+
+--Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers.
+
+--Cela ne suffit pas.
+
+--Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné
+raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je
+vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La
+présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous
+l'avons.
+
+--Pas par votre fait, interrompit le régent.
+
+--Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle
+époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce
+Lagardère?
+
+--Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur.
+
+--Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour
+elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le
+sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les
+derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de
+Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal qu'un accusé
+ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de
+l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner
+signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour
+songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous
+que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?...
+S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un
+autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à
+l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs...
+et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et
+qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...
+
+--On pourrait retourner l'argument, objecta le régent.
+
+--On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant
+que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter
+la véritable?
+
+Le régent inclina la tête en signe d'affirmation.
+
+--Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins
+prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne
+demande pas autre chose... Voici, en effet, ce que je me disais:
+Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la
+justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas
+moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France
+et d'y braver l'action de la justice.
+
+--Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans,
+quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un
+tribunal de famille?
+
+--Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter.
+
+--Pourquoi ne m'en avoir point prévenu?
+
+--Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je
+prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par
+conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon
+assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me
+condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre
+aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut
+justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à
+l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la
+princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette
+répulsion violente que rien ne motive, j'en fais serment sur mon
+honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme
+qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes,
+monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et
+la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme,
+je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y
+en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se
+rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais
+commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais
+poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe,
+j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié
+dans ma victoire.
+
+Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait
+comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon
+attaque; il tirait le premier.
+
+Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon
+fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné.
+
+Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence
+parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la
+grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite.
+
+Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain,
+que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont
+pas à tout le monde.
+
+--Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent.
+
+--Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici,
+sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous
+point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des
+contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment
+contrefaisait le bossu?
+
+--Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était
+du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le
+petit Lagardère!...
+
+--Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je
+continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan
+où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et
+des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus...
+Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher
+d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que
+lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.
+
+--Où est la jeune fille? demanda le régent.
+
+--Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague.
+
+--Et les papiers?... je vous préviens que c'est ici qu'il y a véritable
+danger pour vous, monsieur le prince.
+
+--Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant
+orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été,
+pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme
+dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà
+les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les
+trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes
+mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans
+celles de Votre Altesse Royale.
+
+--Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans.
+
+--Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais
+permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était
+vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des
+choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le
+bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de Votre
+Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis. Ce
+bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu
+m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le
+nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la
+bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est
+un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de
+prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague.
+
+--Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent.
+
+--Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles...
+mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard
+pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait
+mordu...
+
+--Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous!
+
+--Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de
+Chaverny, mon cousin.
+
+--Chaverny! répéta le régent étonné.
+
+Gonzague répondit hypocritement:
+
+--Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce
+Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et obtenu ce
+matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.
+
+--Et les deux autres?
+
+--Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux
+prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les
+méfaits de Lagardère.
+
+--Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette
+nuit devant vos amis.
+
+Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement
+jouée.
+
+Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire
+moqueur:
+
+--Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement?
+
+--J'ignore ce que l'on vous a rapporté.
+
+--Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement
+folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse
+Royale et à ma propre dignité...?
+
+--Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la
+de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler.
+
+--Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit,
+auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez
+moi des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon
+appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les
+remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame
+la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient
+les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les
+mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu.
+Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut
+faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai
+trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de
+sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de
+signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié...
+
+Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de
+son âme.
+
+Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le
+duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez
+son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible
+et longue explication.
+
+Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de
+fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.
+
+Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais
+encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes
+qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.
+
+Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.
+
+Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas
+pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de
+rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la
+profonde habileté de son ami.
+
+Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche,
+les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient
+suffi à établir la conviction du régent.
+
+Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire
+lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire
+qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la
+noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir
+qui planait sur ce procès.
+
+Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe
+d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un nom,
+une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers.
+
+Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se
+roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa
+conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute
+sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue:
+Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.
+
+Malheur aux ennemis de Gonzague justifié!
+
+--Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu
+m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a
+pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.
+
+--Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.
+
+--Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre
+position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en
+vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie
+cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...
+
+Gonzague lui mit la main sur le bras:
+
+--Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza
+mourut pendant que Votre Altesse Royale voyageait avec moi en Italie...
+Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de laquelle
+l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand même elle
+passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit ce matin:
+On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse Royale de
+telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre l'Italie
+vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches
+empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle
+aqua-tofana...
+
+Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un
+plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la
+bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits:
+Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles
+sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre
+de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces
+éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me
+défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la
+lumière dans ces ténèbres.
+
+--La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui
+présiderai ce soir le tribunal de famille.
+
+Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité.
+
+--J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui
+j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur...
+Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être
+devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment
+est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront
+vus ce soir pour la dernière fois.
+
+Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes.
+
+Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas
+échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous
+suffiront.
+
+Gonzague secoua la tête avec lenteur.
+
+--Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne
+saurait guérir.
+
+Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues
+heures, l'entretien durait.
+
+--Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous ne dormirez pas
+ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se
+demande là, tout près de nous, si je vais sortir d'ici avec un surcroît
+de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille... C'est
+l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre Altesse
+Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me sauvegarde
+ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne fût-ce que
+pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin.
+
+Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra:
+
+--Faites entrer pour mon lever.
+
+Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira
+Gonzague et le baisa au front en disant:
+
+--Ami Philippe, à ce soir!
+
+Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur
+le passage du prince de Gonzague qui se retirait.
+
+
+
+
+III
+
+--Trois étages de cachot.--
+
+
+L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait
+fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les
+arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires
+dans les vingt-quatre heures.
+
+La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire,
+désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements.
+
+Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent.
+Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambres
+ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à
+l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les
+juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque
+et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les
+chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de
+véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les
+bordereaux des agents du Trésor.
+
+Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.
+
+Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient
+lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au
+palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna
+pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta
+plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le
+Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle
+était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre.
+
+Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin,
+Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.
+
+Le président était M. le marquis de Segré.
+
+Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain,
+et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point
+quitter Paris.
+
+La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son
+Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance
+ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre
+aux juges le nom de l'accusé.
+
+A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut
+devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait
+d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.
+
+Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de
+Gonzague.
+
+Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée
+pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi
+pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de
+Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.
+
+M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le
+président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la
+comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en
+considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait
+de manière ou d'autre l'influence de l'accusé.
+
+Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière
+d'un duc et pair!
+
+On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier
+des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison
+voisine de la salle d'audience.
+
+C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M.
+de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis
+XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières
+regardaient le quai.
+
+Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne,
+écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y
+mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur
+la Bastille.
+
+C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect
+contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient.
+Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant
+terrasse au devant de la grand'chambre.
+
+Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées,
+comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien
+que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros
+verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y
+sentait la prison d'État.
+
+En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au
+secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur
+lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit
+les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement
+d'aller les déposer au greffe.
+
+Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses
+réflexions.
+
+Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir,
+la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.
+
+La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour
+déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au
+Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du
+corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres
+cachots devaient se trouver.
+
+D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: un billot, une cruche, un
+pain, une botte de paille.
+
+On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à
+l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de
+son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.
+
+Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais
+enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à
+l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.
+
+Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.
+
+Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait
+comme un bienheureux.
+
+Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille,
+philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance
+du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune.
+
+Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient
+soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de
+temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin
+qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux
+pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de mademoiselle
+Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les
+beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. S'il avait
+bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, désertant
+aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses passions
+l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités.
+
+Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa
+paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait
+comme un beau diable.
+
+--Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais
+semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot!
+Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue
+et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme
+à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes...
+toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que
+tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma
+poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié.
+
+Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.
+
+--C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux
+pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille
+écus... Je veux épouser dona Cruz!...
+
+Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il
+avait ce rire idiot et béat de l'ivresse.
+
+Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de
+sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait
+cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques
+minutes, des gravats commencèrent à tomber.
+
+Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le
+visage comme on fait pour chasser un insecte importun.
+
+--Voilà des mouches endiablées! disait-il.
+
+Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.
+
+--Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me
+jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que
+tu te familiarises...
+
+Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le
+morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.
+
+--Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en
+colère; holà! Navailles, prends le bossu par les pieds... nous allons
+le baigner dans la mare.
+
+Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.
+
+--Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon
+d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne
+vous voir du dehors?
+
+Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore
+une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il
+entendit la voix dans son rêve.
+
+--Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille
+qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette
+comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin
+lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames.
+
+Il ajouta d'un ton grave et important:
+
+--Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise
+de l'univers.
+
+--Holà! fit la voix d'en haut,--n'avez-vous pas entendu?
+
+Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.
+
+--Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;--j'aperçois un objet qui
+remue.
+
+Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche
+de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à
+deux mains.
+
+--Misérable! fit-il--un soufflet!... à moi!...
+
+Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit
+le tour de la cellule.
+
+--Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,--je ne pourrai donc pas
+m'éveiller!... je rêve... c'est évident!...
+
+La voix d'en haut reprit en ce moment:
+
+--Avez-vous reçu le paquet?
+
+--Bon! fit Chaverny,--le bossu est caché ici quelque part... le drôle
+m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a
+cette chambre?...
+
+Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force:
+
+--Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire
+qu'on vienne m'ouvrir.
+
+--Je ne vous entends pas, dit la voix,--vous êtes trop loin du trou...
+mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny...
+Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes
+encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai
+empêché d'être assassiné cette nuit...
+
+Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.
+
+--Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,--mais
+que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se
+reprit-il, révolté tout à coup,--qui ose donc employer avec moi ce ton
+protecteur?...
+
+--Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si
+on eût voulu répondre à la question du petit marquis.
+
+--Ah!... fit celui-ci stupéfait;--en voilà un qui peut se vanter d'avoir
+la vie dure!
+
+--Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix.
+
+Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.
+
+--Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve.
+
+Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa
+cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit:
+
+--Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre
+de cachet...
+
+--Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit
+marquis;--je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier
+pour certaines infamies...
+
+--Vous souvenez-vous, demanda la voix,--de votre duel au vin de
+Champagne avec le bossu?
+
+Chaverny fit un signe affirmatif.
+
+--C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.
+
+--Vous!... se récria le marquis;--le chevalier de Lagardère!...
+
+Celui-ci n'entendit point et poursuivit:
+
+--Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire
+disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en
+vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à
+moi... je donnai contre-ordre.
+
+--Merci, fit Chaverny;--tout cela est un peu incroyable... raison de
+plus pour y ajouter foi!...
+
+--L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai
+tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de
+faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague?
+
+Le geste de Chaverny répondit néant.
+
+En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon
+avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué--Lagardère
+avait noué une brique dans le mouchoir.
+
+--C'était donc pour me briser le crâne!--grommela Chaverny; mais je
+devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon insu.
+
+Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.
+
+--Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;--mais je crois que
+vous ne demandez pas mieux qu'à me servir.
+
+Chaverny répondit oui avec sa tête;--la voix poursuivit:
+
+--Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous
+donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que
+j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à
+l'étage au-dessous.
+
+--Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny.
+
+Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout
+blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis.
+
+Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon coeur,
+et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, sa tête
+s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait voulu
+faire.
+
+--Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,--ce
+ne sera pas de ma faute!
+
+Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand
+qu'il ne fallait pour se laisser glisser.
+
+--Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son
+trou;--prenez garde... on va vous entendre!
+
+Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses
+mains en sang.
+
+--Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,--quel bal danse-t-on
+ici dessus?
+
+--C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit
+frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires.
+
+--Eh donc! fit observer le Gascon.--Si on l'étrangle, il a bien le droit
+de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou
+furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à
+Bicêtre...
+
+Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd
+et de la chute d'une partie du plafond.
+
+Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de
+poussière.
+
+--Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,--nous n'avons pas nos
+épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.
+
+--Bagassas! répliqua le Gascon;--ils viendraient par la porte...
+
+--Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au
+large trou du plafond.
+
+Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.
+
+--Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny.
+
+--Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;--mais,
+tron de l'air! pourquoi tout ce dégât?
+
+--Mettez votre paille sous le trou, que je saute.
+
+--Nenni donc! nous sommes assez de deux...
+
+--Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la
+plaisanterie, ajouta frère Passepoil.
+
+Chaverny cependant élargissait son trou prestement.
+
+--Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons
+comme cela?
+
+--C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris.
+
+--La paille! la paille! cria Chaverny impatient.
+
+Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de
+prononcer le nom de Lagardère.
+
+Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot.
+
+--Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.
+
+--Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.
+
+Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il
+était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées
+qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait
+pour glisser des efforts furieux.
+
+Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec
+rage.--Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte
+donnant sur le corridor.
+
+Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.
+
+--Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour
+qu'il se rompe les côtes.
+
+Frère Passepoil mesura de l'oeil la distance qu'il y avait du plancher
+au plafond.
+
+--C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose
+en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!
+
+--Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!...
+
+--Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...
+
+--Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En
+place!
+
+Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs
+bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un
+second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux
+et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute
+du petit marquis exerça sur leurs bras tendus.
+
+Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre
+qui tomba derrière Chaverny.
+
+Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.
+
+--Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai
+vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous
+fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons
+sur les guichetiers et prenons la clef des champs.
+
+--Passepoil! fit le Gascon.
+
+--Cocardasse! répondit le Normand.
+
+--Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?
+
+--Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers;
+c'est la première fois que pareille avanie...
+
+--Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand
+nous serons dehors... En attendant, il me plaît; son idée aussi...
+forçons la porte!
+
+Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.
+
+--Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.
+
+On entendait un bruit de pas dans le corridor.
+
+En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin,
+derrière la paille remise à sa place.
+
+Une clef grinça bruyamment dans la serrure.
+
+--Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras.
+
+Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.
+
+Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié
+sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien
+que mal.
+
+Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un
+de l'autre et feignirent de faire assaut à la main.
+
+--A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...
+
+--Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une
+rapière pour passer le temps...
+
+La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un
+gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui
+avait un brillant costume de cour.
+
+--Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière
+lui.
+
+C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos
+deux braves le reconnurent du premier coup d'oeil et continuèrent de
+faire assaut sans autrement s'occuper de lui.
+
+Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait
+recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes
+ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le
+factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au
+sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires.
+L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait:
+«Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre
+heures de plus.
+
+Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre
+heures!»
+
+Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante
+minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en
+faut à un coquin pour rendre l'âme!
+
+--Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard
+que la porte restait entre-bâillée.
+
+--Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à
+son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse
+et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins
+passer le temps.
+
+--Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de
+l'estomac de son noble ami.
+
+--Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent
+goguenard.
+
+--Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en
+ville?
+
+--Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne
+envie de ravoir vos rapières?
+
+--L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne,
+il me semble qu'il me manque un membre, oui!
+
+--Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de
+céans?
+
+--Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai,
+Passepoil?
+
+--Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.
+
+--Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un
+homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible
+pour vous...
+
+--Qui est cet excellent homme, sandiéou?
+
+--C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de
+vingt ans que nous nous connaissons...
+
+--Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la
+fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de
+plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...
+
+--Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont
+point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de
+Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou!
+Et tout de suite, couquin!...
+
+Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et
+s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.
+
+M. de Peyrolles, qui avait l'oeil au guet, aperçut en ce moment la place
+que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit
+naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout pâle, mais il
+ne cria point parce que Passepoil, humble et souriant, était déjà entre
+lui et la porte.
+
+Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de
+garder ses derrières libres.
+
+En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais
+les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée.
+
+A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête
+souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la
+cachait.
+
+
+
+
+IV
+
+--Vieilles connaissances.--
+
+
+Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait
+faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme
+n'eut pas le temps d'exposer lui-même les motifs de sa présence.
+
+Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre
+ardente du Châtelet. Ce n'était pas le compte de M. de Gonzague.
+Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes,
+que leurs consciences n'y pussent tenir: mille pistoles à chacun d'un
+seul coup, espèces sonnantes et payées d'avance, non pas même pour
+accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu'ils n'étaient pas aux
+environs de Caylus la nuit du meurtre.
+
+Dans l'idée de Gonzague, la négociation était d'autant plus sûre, que
+Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d'avouer leur
+présence en ce lieu.
+
+Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de
+montrer ses talents diplomatiques.
+
+La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de
+Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos
+deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna
+de l'oeil et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout
+doucement.
+
+--Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond;
+c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal
+couvert.
+
+--Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte
+les convenances.
+
+--Mes camarades! s'écria Peyrolles qui prenait de l'inquiétude à les
+voir s'approcher ainsi, l'un à droite et l'autre à gauche, pas de
+mauvais tours!... si vous me forcez à tirer l'épée...
+
+--Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'épée contre nous!
+
+--Des gens désarmés! appuya Cocardasse.
+
+Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui
+eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la
+main à la garde de son épée en disant:
+
+--Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essayé de vous évader
+par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n'avez pas
+pu... Halte-là! s'interrompit-il; un pas de plus et je dégaine!
+
+Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée: Cette
+autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M.
+le marquis de Chaverny.
+
+Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière
+Peyrolles.
+
+L'épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le
+saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.
+
+--Un mot et tu es mort, drôle! dit-il à voix basse.
+
+L'écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut.
+
+Cocardasse et Passepoil, à l'aide de leurs cravates, le garrottèrent en
+moins de temps que nous ne mettons à l'écrire.
+
+--Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis.
+
+--Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte... ce bon
+garçon à gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux
+mains au noeud de la gorge!
+
+--Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse.
+
+--A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir
+d'appeau.
+
+Les deux braves coururent se coller à la muraille, l'un à droite,
+l'autre à gauche.
+
+Chaverny, la pointe de l'épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de
+crier à l'aide.
+
+Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le
+cachot.
+
+Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux râlèrent
+sourdement, puis se turent, étranglés à demi.
+
+Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un
+paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes.
+
+--Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil
+que vous, non!...
+
+Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble
+ami.
+
+Mais Chaverny était pressé.
+
+--En besogne! s'écria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pavé de
+Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa
+dépouille... Toi, l'ami, fais de même pour le gardien...
+
+Cocardasse et Passepoil se regardèrent:
+
+--Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant
+l'oreille; sandiéou!... je ne sais pas s'il convient à des
+gentilshommes...
+
+--Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse,
+moi! s'écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.
+
+--Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endossé...
+
+Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible:
+
+--La paix! Pécaïre! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance
+pénible... D'ailleurs, c'était pour le service de lou petit couquin...
+
+--C'est encore pour son service aujourd'hui...
+
+Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui
+avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du
+gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes,
+depuis le temps de Jules-César, qui fut, dit-on, le premier fondateur
+de cette antique forteresse, jamais le Châtelet n'avait eu dans ses
+murs deux geôliers de plus galante mine.
+
+Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de
+Peyrolles.
+
+--Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de
+ces deux misérables; je vous prie de me faire la conduite jusqu'à la
+porte de la rue.
+
+--Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frère Passepoil.
+
+--A s'y méprendre! repartit le petit marquis.
+
+--Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son
+humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs?
+
+--Comme deux gouttes d'eau, répondit Chaverny; en route! j'ai mon
+message à porter!
+
+Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à
+double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux
+gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L'histoire ne
+dit pas les réflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pénibles et
+difficiles.
+
+Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans
+encombre: il était vide.
+
+--La tête un peu moins haute, Cocardasse, mon ami, dit Chaverny: j'ai
+peur de tes scélérates de moustaches.
+
+--Sandiéou! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à
+pâté, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine...
+
+--Ça ne mourra qu'avec nous! ajouta frère Passepoil.
+
+Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui
+apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau
+et les cloîtres étaient pleins de monde.
+
+Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de
+Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la
+reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds
+et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du
+Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet,
+par le cuisinier Le Preux.
+
+Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.
+
+--Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au nº 9 dans
+le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant.
+
+Le portier ôta son bonnet en grommelant.
+
+Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau sans encombre. Dans la
+salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une
+prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec
+beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s'était
+reposé dix minutes en compagnie de l'abbé de la Mettrie, son ami, en
+sortant de la dernière audience.
+
+Cela parut l'intéresser vivement.
+
+Il n'y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour,
+Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette,
+porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant
+capédébiou! qui fit retourner tout le monde.
+
+Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os.
+
+--L'ami, dit Chaverny sévèrement; cet enfant n'y a pas mis de malice...
+et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu.
+
+Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensèrent que c'était là un
+bien honnête jeune seigneur.
+
+--Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier
+des gardes; du diable si ces cadédis ne se fourrent pas partout!...
+
+Le guichet était justement ouvert pour livrer passage à un superbe
+faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré.
+Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience,
+franchirent le seuil d'un bond.
+
+--Arrêtez-les! arrêtez-les! cria Chaverny.
+
+Le guichetier s'élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs
+que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent
+en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.
+
+Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte.
+Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en
+continuant de crier à tue-tête:
+
+--Arrêtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on
+se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrêtez-les!
+arrêtez-les!...
+
+Et, profitant du tumulte, il se pencha à l'autre portière, et commanda:
+
+--A l'hôtel, coquins! et grand train!
+
+Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue
+Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire
+en se tenant les côtes.
+
+Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la liberté, mais encore
+un carrosse pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.
+
+C'était bien cette même chambre à l'ameublement sévère et triste, où
+nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans
+la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille; c'était bien
+le même deuil extérieur; l'autel tendu de noir, où se célébrait
+quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers,
+montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges
+allumés.
+
+Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et
+perceptible à peine, s'était glissé parmi ces aspects lugubres; je ne
+sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil.
+
+Il y avait des fleurs aux deux côtés de l'autel. Et pourtant on n'était
+point au quatrième jour de mai, fête de l'époux décédé.
+
+Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil
+d'automne. A la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau.
+
+Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui
+donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre.
+
+L'oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue
+dont l'existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, la
+Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du Palais-Royal.
+
+Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de
+monde, bien qu'il fût encore grand matin.--C'était d'abord une belle
+jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux
+contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se
+jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants
+reflets. Debout auprès d'elle, se tenait la première camériste de la
+princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les
+larmes aux yeux.
+
+Madeleine Giraud venait d'avouer à madame de Gonzague que l'avertissement
+miraculeux, trouvé dans le livre d'heures, à la page du _Miserere_,
+l'avertissement qui disait: Venez défendre votre fille, et qui
+rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des
+jeunes amours, la devise de Nevers: _J'y suis_, avait été placé là par
+Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l'avait
+embrassée.
+
+Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé.
+
+La princesse s'asseyait à l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un
+jeune garçon l'entouraient.
+
+Auprès d'elle, étaient les feuilles éparses d'un manuscrit avec la
+cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit
+d'Aurore.
+
+Ces lignes écrites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour
+entre les mains d'une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à
+leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses
+yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.
+
+Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi
+le seuil de l'hôtel de Gonzague, point n'était besoin de le demander.
+Une de ces deux femmes était l'honnête Françoise Berrichon, et le jeune
+garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et
+confus, répondait au nom de Jean-Marie.
+
+C'était le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait
+entraîné sa grand'mère hors de son poste pour la livrer aux séductions
+des commères de la rue du Chantre.
+
+L'autre femme se tenait à l'écart. Vous eussiez reconnu sous son voile
+le visage hardi et gracieux de dona Cruz.
+
+Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et
+profonde.
+
+Dame Françoise Berrichon avait la parole.
+
+--Celui-là n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en
+montrant Jean-Marie; c'est le fils de mon pauvre garçon... Je peux bien
+dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire de
+manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est mort
+en soldat...
+
+--Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la
+princesse.
+
+--Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le
+monde est monde!... mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc
+Philippe; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas
+Berrichon...
+
+--Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui
+m'apporta cette lettre?
+
+--Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie
+il s'est souvenu de cette soirée-là... il avait rencontré, c'est lui qui
+m'en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt
+d'Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s'était chargée de
+l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au château de notre
+jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il
+y a là-bas au château de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois
+mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par
+les soudards et délivré par la grâce de Dieu... C'était la première fois
+qu'il voyait le chevalier de Lagardère, dont on parlait tant... il nous
+dit: Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l'église de
+Tarbes...
+
+--Oui..., murmura la princesse qui rêvait; il est bien beau.
+
+--Et brave! poursuivit dame Françoise qui s'animait, un lion!...
+
+--Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie.
+
+Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.
+
+--Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la
+bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour
+se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une
+demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je
+dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents...
+
+Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre
+ces navrants souvenirs.
+
+Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.
+
+--Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les
+années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon
+âme saigne et ne veut pas être guérie.
+
+Il y eut un éclair dans l'oeil de dona Cruz, qui regardait cette immense
+douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brûlant qui
+fait battre le coeur plus vite et qui hausse l'âme jusqu'aux sentiments
+héroïques.
+
+Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel.
+
+--Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne
+faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.
+
+Berrichon se disait en tournant son chaperon:
+
+--Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère!
+
+--Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de
+Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me
+demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de
+suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les
+choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom
+et lui dit: Mon frère! mon frère!...
+
+La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.
+
+--Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu
+me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs,
+quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et
+moi... Le chevalier de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore était
+déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.
+
+--Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût
+un page.
+
+Françoise haussa les épaules en souriant.
+
+--L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble dame...
+Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays
+espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la
+pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune
+seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier
+n'entendait pas raison...
+
+--Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la
+princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère...
+
+--Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure
+s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme
+vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai
+appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de
+famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...--Mais il
+faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que
+j'oublie devant qui je parle... C'est que celui-là est un saint,
+madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui
+qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une
+bonté... une tendresse si douce et si pure...
+
+--Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé,
+bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des
+détails... Ma fille vivait dans la retraite?
+
+--Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et
+pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître...
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.
+
+Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours
+immobile.
+
+--Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui
+dansait sur la plaza-santa,--ce n'était pas une belle et bonne société
+pour l'héritière d'un duc.
+
+La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs
+cils de sa paupière.
+
+--Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle.
+
+--Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche...
+d'ailleurs la fillette ne venait pas souvent... et je m'arrangeais
+toujours pour surveiller...
+
+--C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie...
+retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie
+de ma maison.
+
+--A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement
+Jean-Marie.
+
+La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle,
+Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.
+
+Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.
+
+--Où allez-vous, Flor? demanda la princesse.
+
+Dona Cruz pensa avoir mal entendu.--La princesse reprit:
+
+--N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous
+embrasser.
+
+Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva
+et la prit entre ses bras.
+
+Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.
+
+--Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces
+pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis
+tout son coeur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus
+heureuse que moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie!
+Flor! dites-moi cela!...
+
+Et sans lui laisser le temps de répondre:
+
+--Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse
+et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille...
+embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je
+suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans
+l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme
+lui-même, qui m'a pris le coeur de mon enfant... eh bien... si elle le
+veut... je sens bien que je l'aimerai!
+
+
+
+
+V
+
+--Coeur de mère.--
+
+
+Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement
+contre son coeur.
+
+--Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore
+l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse
+sur ton front et sur tes joues...
+
+Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder.
+
+--Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle
+d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée
+si je l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison est
+folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié un
+instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid
+dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot...
+Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...
+
+Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla.
+
+--Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!...
+Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon coeur.
+
+Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu
+colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son
+regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait
+de doux et délicieux accents.
+
+Elle resta un instant perdue dans son extase.
+
+--Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le
+dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?...
+donne-moi tes deux mains et sens mon coeur...
+
+--Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère
+comme vous, madame!
+
+La princesse l'attira contre son coeur encore une fois.
+
+--Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; de quoi causiez-vous?... Ce
+jour où tu la rencontras, elle était encore toute petite?...--Sais-tu,
+s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce besoin incessant de
+parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en mourrai, si cela dure...
+Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, je t'en prie!...
+
+--Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient,
+n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime?
+
+Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore.
+
+--Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en
+lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille...
+elle a le coeur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré,
+j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et
+pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui
+devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes
+sourires...
+
+Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait:
+
+--As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec
+brusquerie.
+
+Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.
+
+--Ne crains rien! ne crains rien! fit la princesse; le bonheur est pour
+moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu remarqué?
+ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où l'amour
+est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de larmes.
+
+Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A
+chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait
+Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner.
+
+--Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se
+souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet
+homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons
+entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le
+nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui
+dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre
+cet homme!...
+
+--Ce n'est pas votre coeur qui parle, madame! murmura dona Cruz.
+
+La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.
+
+--C'est mon coeur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon coeur... ils
+allaient ensemble dans les prairies qui entourent Pampelune, les jours
+de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un homme
+qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il
+rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise...
+qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec
+mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa
+tendresse!
+
+--Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.
+
+--Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de
+défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer
+découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...
+
+Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son coeur.
+
+Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.
+
+--Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il
+ne me restait que le coeur de ma fille... il m'a pris le coeur de ma
+fille!...
+
+Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour
+maternel.
+
+Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui
+voulait jouer hier avec le drame de la vie. Son âme contenait en germe
+tous les amours passionnés et jaloux.
+
+La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris
+les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en
+rêvant.
+
+--Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la
+vie?...
+
+Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta
+aux premières pages.
+
+--A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai
+donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle,
+tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien
+plus qu'à moi!
+
+--Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz.
+
+La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.
+
+--Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un
+devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par
+devoir, je sens bien que je mourrais!
+
+--Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que
+de tendresse!... que de respectueux amour...
+
+--J'y songeais, Flor, bon petit coeur!... mais il y a une chose qui
+m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est
+sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à
+soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa
+parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble:
+tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères
+orgueilleuses...
+
+La princesse eut un frisson par tout le corps.
+
+--Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui
+l'observait.
+
+--Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans
+ses mains.
+
+A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de
+jour.--Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres.
+
+La princesse tressaillit,--puis elle se leva et traversa la chambre sur
+la pointe des pieds.
+
+Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le
+besoin d'être accompagnée et protégée.
+
+Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette
+crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille
+donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le coeur de la pauvre
+mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et de
+navrant à la fois.
+
+Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.--Dona Cruz resta debout au pied
+du lit.
+
+La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.--Elle
+étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine.
+
+Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses cheveux qui
+tombaient, épars, jusque sur le tapis.
+
+La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en
+fermant les yeux.
+
+--Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...
+
+La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir.
+
+Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit:
+
+--Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans
+son rêve...
+
+Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres
+entr'ouvertes, son souffle était pénible.
+
+--J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être
+qu'elle rêvera de moi.
+
+Dona Cruz se mit à genoux devant elle.
+
+Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage
+une beauté sublime.
+
+--Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien
+étonnée de ne pas sentir mon coeur s'élancer vers toi... Tu es belle
+pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma
+fille... mais regarde ce front... regarde!
+
+Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le
+visage d'Aurore.
+
+--Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune
+fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit:
+Voilà votre fille, mon coeur n'a plus hésité... il me semblait que la
+voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est
+ta fille!...
+
+Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:
+
+--Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu
+souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus
+semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui
+reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa
+surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien le feu rallumé de la
+prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec leurs
+preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... Ce
+n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon coeur!
+
+Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère,
+Aurore eut comme un faible tressaillement.
+
+--Elle va s'éveiller, dit dona Cruz.
+
+La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.
+
+Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta
+vivement en arrière.
+
+--Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout
+de suite que je suis là... il faut des précautions...
+
+Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement,
+comme on fait souvent au réveil.
+
+Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut
+la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits.
+
+--Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas
+rêvé!...
+
+Elle porta ses deux mains à son front.
+
+--Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas celle où nous étions
+cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?...
+
+--Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz.
+
+La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des
+larmes de joie plein les yeux.--C'était à elle la première pensée de sa
+fille!
+
+Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son coeur monta vers Dieu
+pour rendre grâces.
+
+--Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement
+que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au
+couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et
+le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la
+tête vide... et je ne sais quel poids sur le coeur... chaque fois que
+j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête
+semblait prête à se briser...
+
+--Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.
+
+Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de
+parler; venez.
+
+La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de
+loin.
+
+--Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui
+écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile
+de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas...
+non... je ne peux pas!...
+
+Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:
+
+--Ma mère est-elle fâchée contre moi?
+
+Quand elle eut dit cela, son oeil s'éclaira tout à coup. Elle eut
+presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La
+brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de
+s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.
+
+La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un
+geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.
+
+Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où,
+jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.
+
+Elle vint.--Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long
+baiser sur son front.
+
+Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise
+étrange que subissait son intelligence.
+
+Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui
+est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure.
+
+Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé à donner et à rendre tous
+les matins le même baiser.
+
+--Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette
+nuit dans mon rêve...--Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle;
+Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit!
+
+C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le
+voile.
+
+Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait.
+
+--Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur
+tes genoux.
+
+La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et
+prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y
+a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime
+divin: l'égoïsme du coeur maternel?
+
+La princesse avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses
+genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.--La
+princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.
+
+Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore
+dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et
+naïf.
+
+Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était
+navrant. Dona Cruz détourna les yeux.
+
+--Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux
+les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir
+clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est
+pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère...
+
+--Tu es sur mon coeur, enfant, chère enfant, répondit la princesse dont
+la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà...
+repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me
+donnes...
+
+--Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le
+réveil sera terrible!
+
+La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans
+cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme.
+
+Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve?
+
+--Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau
+tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...
+
+--Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément
+contre sa poitrine.
+
+--Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je
+ne sais pas... je ne sais pas...
+
+Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son
+front.
+
+La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle
+collait à la sienne.
+
+--Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux
+qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose
+inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein...
+
+Elle regarda la princesse avec des yeux effarés.
+
+Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante.
+
+--Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes
+contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas?
+
+--Si je suis contente, enfant adorée!...
+
+--Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de
+mère...
+
+--Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus!
+
+--Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide;
+Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma
+prière...
+
+--Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse,
+saisissant cette diversion avec avidité.
+
+--Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose...
+
+--Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en
+joignant les mains d'Aurore entre les siennes.
+
+--Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant.
+
+--Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère.
+
+Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit.
+
+--Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts
+crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.--Autre chose... Flor!
+tu le sais, dis-le-moi...
+
+--Petite soeur..., balbutia la gitanita.
+
+--Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et
+devinrent humides.--Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?...
+
+Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face.
+
+--Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette
+prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère?
+
+La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement.
+
+Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.
+
+--Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.
+
+Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa
+poitrine.
+
+--Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?...
+
+Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.
+
+Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force
+d'un homme.
+
+La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux.
+
+--Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...
+
+--Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.
+
+Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.
+
+--L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard
+brûlant.
+
+Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère.
+
+Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura:
+
+--Tu me brises le coeur, enfant... je te demande pitié.
+
+--L'ont-ils tué? répéta Aurore.
+
+--Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans
+le coeur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa mère!
+
+Aurore avait les yeux fixés au sol.
+
+--Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut.
+
+La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrière,
+évanouie.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Aurore tenait les deux mains de sa mère. Son visage était pourpre, son
+oeil tragique.
+
+--Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait
+contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je
+vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui...
+
+--Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la
+bouche.
+
+--Je parle, interrompit à son tour mademoiselle de Nevers avec une
+dignité hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis
+quelques heures seulement, ma mère et moi: il est bon que nos coeurs se
+mettent à nu... Ma mère est une princesse, je suis une pauvre fille:
+c'est ce qui me donne le droit de parler haut à ma mère... Si ma mère
+était une pauvre femme, faible, abandonnée, je ne me serais pas relevée
+encore et je ne lui aurais parlé qu'à genoux!
+
+Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration.
+
+C'est qu'elle était belle! C'est que cette angoisse profonde qui
+torturait son coeur sans abaisser sa fierté, mettait une auréole à son
+front de vierge!
+
+Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-épouse, ayant toute la force et
+toute la majesté de la femme.
+
+--Il n'y a que toi au monde pour moi, ma fille, dit la princesse; si je
+ne t'ai pas, je suis faible et je suis abandonnée... Juge-moi, mais avec
+la pitié qu'on doit à ceux qui souffrent... Tu me reproches de ne point
+avoir arraché le bandeau qui aveuglait ta raison... mais tu m'aimais
+quand tu avais le délire... et c'est vrai! c'est vrai!... je craignais
+ton réveil!...
+
+Aurore glissa un regard du côté de la porte.
+
+--Est-ce que tu veux me quitter? s'écria la mère effrayée.
+
+--Il le faut, répondit la jeune fille; quelque chose me dit qu'Henri
+m'appelle en ce moment, et qu'il a besoin de moi!
+
+--Henri!... toujours Henri!... murmura madame de Gonzague avec l'accent
+du désespoir; tout pour lui, rien pour ta mère!
+
+Aurore fixa sur elle ses grands yeux fixes et brûlants:
+
+--S'il était là, madame, répliqua-t-elle avec douceur, et que vous
+fussiez, vous, loin d'ici, en danger de mort, je ne lui parlerais que de
+vous!
+
+--Est-ce vrai, cela? s'écria la princesse charmée, est-ce que tu m'aimes
+autant que lui?
+
+Aurore se laissa aller dans ses bras en murmurant:
+
+--Que ne l'avez-vous connu plus tôt, ma mère.
+
+La princesse la dévorait de baisers.
+
+--Écoute! disait-elle; je sais ce que c'est qu'aimer un homme... mon
+noble et cher époux qui m'entend et dont le souvenir emplit cette
+retraite, doit sourire aux pieds de Dieu en voyant le fond de mon
+coeur... oui, je t'aime plus que je n'aimais Nevers, parce que mon amour
+de femme se confond avec mon amour de mère... c'est toi, mais c'est lui
+aussi que j'aime en toi, Aurore, mon espoir chéri, mon bonheur...
+Écoute! pour que tu m'aimes, je l'aimerai... Je sais que tu ne
+m'aimerais plus, tu l'as écrit, Aurore, si je le repoussais... Je lui
+ouvrirai mes bras...
+
+Elle pâlit tout à coup parce que son regard venait de tomber sur dona
+Cruz.
+
+La gitanita passa dans un cabinet dont la porte s'ouvrait derrière le
+lit de jour.
+
+--Vous lui ouvrirez vos bras, ma mère! répéta Aurore.
+
+La princesse était muette et son coeur battait violemment.
+
+Aurore s'arracha de ses bras.
+
+--Vous ne savez pas mentir! s'écria-t-elle; il est mort... vous le
+croyez mort!
+
+Avant que la princesse, qui était tombée sur un siége, pût répondre,
+dona Cruz reparut et barra le passage à Aurore qui s'élançait vers la
+porte.
+
+Dona Cruz avait sa mante et son voile.
+
+--As-tu confiance en moi, petite soeur? dit-elle; tes forces trahiraient
+ton courage... tout ce que tu voudrais faire, moi je le ferai.
+
+Puis s'adressant à madame de Gonzague, elle ajouta:
+
+--Ordonnez d'atteler, je vous prie, madame la princesse!
+
+--Où vas-tu, petite soeur? demanda Aurore défaillante.
+
+--Madame la princesse va me dire, répliqua la gitanita d'un ton ferme,
+où il faut aller pour le sauver.
+
+
+
+
+VI
+
+--Condamné à mort.--
+
+
+Dona Cruz attendait, debout auprès de la porte.
+
+La mère et la fille étaient en face l'une de l'autre. La princesse
+venait d'ordonner qu'on attelât.
+
+--Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie... c'est
+pour toi qu'elle a parlé, je ne lui en veux point... mais qu'a-t-elle
+donc cru, cette jeune fille?... que je prolongeais le sommeil de ton
+intelligence pour t'empêcher d'agir?...
+
+Dona Cruz se rapprocha involontairement.
+
+--Hier, reprit la princesse, j'étais l'ennemie de cet homme... sais-tu
+pourquoi?... il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient:
+Nevers est tombé sous ses coups...
+
+La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissèrent. Elle devint
+si pâle, que sa mère fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit:
+
+--Poursuivez, madame; j'écoute... Je vois à votre visage que vous avez
+déjà reconnu la calomnie.
+
+--J'ai lu tes souvenirs, ma fille, répondit la princesse; c'est un
+éloquent plaidoyer... l'homme qui a gardé si pur un coeur de vingt ans
+sous son toit ne peut être un assassin... l'homme qui m'a rendu ma fille
+telle que j'espérais à peine la revoir dans mes rêves les plus ambitieux
+d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache...
+
+--Merci pour lui, ma mère... N'avez-vous pas d'autre preuve que cela?
+
+--Si fait... j'ai les témoignages d'une digne femme et de son
+petit-fils... Henri de Lagardère...
+
+--Mon mari, ma mère...
+
+--Ton mari, ma fille, prononça la princesse en baissant la voix, n'a pas
+frappé Philippe de Nevers, il l'a défendu.
+
+Aurore se jeta au cou de sa mère, et perdant soudain sa froideur,
+couvrit de baisers son front et ses joues.
+
+--C'est pour lui! dit madame de Gonzague en souriant tristement.
+
+--C'est pour toi! dit Aurore en portant la main de sa mère à ses lèvres;
+pour toi, que je retrouve enfin, mère chérie!... pour toi que j'aime,
+pour toi qu'il aimera... Et qu'as-tu fait?
+
+--Le régent, répondit la princesse, a la lettre qui met en lumière
+l'innocence de M. de Lagardère.
+
+--Merci! oh! merci!... dit Aurore; mais, pourquoi ne le voyons-nous
+point?
+
+La princesse fit signe à Flor d'approcher.
+
+--Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse
+est attelé... C'est toi qui vas aller chercher la réponse à la question
+de ma fille... Pars et reviens bien vite: nous t'attendons.
+
+Dona Cruz s'éloigna en courant.
+
+--Eh bien, chérie, dit la princesse à Aurore en la conduisant vers le
+sofa; ai-je assez mortifié cet orgueil de grande dame que tu réprouvais
+sans le connaître... suis-je assez obéissante devant les hauts
+commandements de mademoiselle de Nevers?
+
+--Vous êtes bonne, ma mère..., commença Aurore.
+
+Elles s'asseyaient. Madame de Gonzague lui ferma la bouche d'un baiser.
+
+--Je t'aime, voilà tout, dit-elle; tout à l'heure j'avais peur de toi...
+maintenant je ne crains rien: j'ai un talisman.
+
+--Quel talisman? demanda la jeune fille qui souriait.
+
+La princesse la contempla un instant en silence, puis elle répondit:
+
+--L'aimer pour que tu m'aimes.
+
+Aurore se jeta dans ses bras.
+
+Dona Cruz cependant avait traversé le salon de madame de Gonzague et
+arrivait à l'antichambre, lorsqu'un grand bruit vint frapper ses
+oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix qu'elle crut
+vaguement reconnaître gourmandait les valets et caméristes de madame de
+Gonzague. Ceux-ci, qui semblaient massés en bataillon de l'autre côté de
+la porte, défendaient l'entrée du sanctuaire.
+
+--Vous êtes ivre!... disaient les laquais, tandis que la voix aiguë des
+chambrières ajoutait: Vous avez du plâtre plein vos chausses et de la
+paille dans vos cheveux... belle tenue pour se présenter chez une
+princesse!...
+
+--Palsambleu! marauds! s'écria la voix de l'assiégeant, il s'agit bien
+de plâtre, de paille ou de tenue... Pour sortir de l'endroit d'où je
+viens, on n'y regarde pas de si près!...
+
+--Vous sortez du cabaret, dit le choeur des valets.
+
+--Ou du violon! amendèrent les servantes.
+
+Dona Cruz s'était arrêtée pour écouter.
+
+--Insolente engeance! reprit la voix; allez dire à votre maîtresse que
+son cousin, M. le marquis de Chaverny demande à l'entretenir
+sur-le-champ.
+
+--Chaverny! répéta dona Cruz étonnée.
+
+De l'autre côté de la porte, la valetaille semblait se consulter. On
+avait fini par reconnaître le marquis de Chaverny, malgré son étrange
+accoutrement et le plâtre qui souillait le velours de ses
+chausses.--Chacun savait que Chaverny était cousin de Gonzague.
+
+Il paraît que le petit marquis trouva la délibération trop longue.--Dona
+Cruz entendit un bruit de lutte, des cris de femmes et le tapage que
+fait un corps humain en dégringolant à la volée les marches d'un
+escalier.--Puis, la porte s'ouvrit brusquement et le dos du petit
+marquis, portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra.
+
+--Victoire! cria-t-il en repoussant le flot des assiégés des deux sexes
+qui se précipitaient sur lui de nouveau; du diable si ces coquins n'ont
+pas été sur le point de me mettre en colère!
+
+Il leur jeta la porte au nez et poussa le verrou.
+
+En se retournant il aperçut dona Cruz.--Avant que celle-ci pût reculer
+ou se défendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant.
+
+Les idées lui venaient comme cela à ce petit marquis, sans transition.
+Il ne s'étonnait de rien.
+
+--Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dégageait moitié
+gaie, moitié confuse, j'ai rêvé de vous toute la nuit... le hasard veut
+que je sois trop occupé ce matin pour vous faire une déclaration en
+règle... aussi, brusquant les préliminaires, je tombe tout d'abord à vos
+genoux en vous offrant mon coeur et ma main.
+
+Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre.
+
+La gitanita ne s'attendait guère à cette aventure.--Mais elle n'était
+pas beaucoup plus embarrassée que M. le marquis.
+
+--Je suis pressée aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son
+sérieux;--laissez-moi passer, je vous prie!
+
+Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse
+Lisette au théâtre.
+
+--Vous ferez la plus ravissante marquise du monde! s'écria-t-il;--c'est
+entendu... ne croyez pas que j'agisse à la légère... j'ai réfléchi à
+cela tout le long du chemin.
+
+--Mais, mon consentement?... objecta dona Cruz.
+
+--J'y ai songé!... si vous ne consentez pas, je vous enlève... Or çà, ne
+parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue... J'apporte ici de
+bien importantes nouvelles... Je veux voir madame de Gonzague.
+
+--Madame de Gonzague est avec sa fille, répliqua dona Cruz;--elle ne
+reçoit pas.
+
+--Sa fille! s'écria Chaverny;--mademoiselle de Nevers!... ma femme
+d'hier soir!... Charmante enfant, vive Dieu!... Mais c'est vous que
+j'aime et que j'épouse aujourd'hui... Écoutez-moi bien, adorée, je parle
+sérieusement: puisque mademoiselle de Nevers est avec sa mère, raison de
+plus pour que je sois introduit.
+
+--Impossible! voulut dire la gitanita.
+
+--Rien d'impossible aux chevaliers français!... prononça gravement
+Chaverny.
+
+Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui dérobant, comme on
+disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l'écart.
+
+--Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il,--mais le dieu des aventures
+me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprenède?... un homme qui
+porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne
+passe-t-il pas partout?...
+
+--Un message... écrit avec du sang!... répéta dona Cruz qui ne riait
+plus.
+
+Chaverny était déjà dans le salon. La gitanita courut après lui, mais
+elle ne put l'empêcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pénétrer
+chez la princesse à l'improviste.
+
+Ici, les manières de Chaverny changèrent un petit peu. Ces fous savaient
+leur monde.
+
+--Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et
+respectueusement incliné,--je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes
+hommages à vos pieds et vous ne me connaissez pas.--Je suis le marquis
+de Chaverny, cousin de Nevers, par mademoiselle de Chaneilles, ma
+mère...
+
+A ce nom de Chaverny, Aurore, effrayée, s'était serrée contre sa mère.
+
+Dona Cruz venait de rentrer derrière le marquis.
+
+--Et que venez-vous faire chez moi, monsieur? demanda la princesse qui
+se leva courroucée.
+
+--Je viens expier les torts d'un écervelé de ma connaissance, répondit
+Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant,--d'un fou
+qui porte un peu le même nom que moi... et au lieu de faire à
+mademoiselle de Nevers des excuses qui ne pourraient être acceptées,
+j'achète mon pardon en lui apportant un message.
+
+Il mit un genou en terre devant Aurore.
+
+--Un message de qui? demanda la princesse en fronçant le sourcil.
+
+Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait déjà deviné.
+
+--Un message du chevalier Henri de Lagardère, répondit Chaverny.
+
+En même temps, il tira de son sein le mouchoir où Henri avait tracé
+quelques mots avec son sang.
+
+Aurore essaya de se lever, mais elle retomba, défaillante, sur le sofa.
+
+--Est ce que...? commença la princesse en voyant ce lambeau, maculé de
+taches rouges.
+
+Chaverny regardait Aurore que dona Cruz soutenait déjà dans ses bras.
+
+--La missive a une apparence lugubre, dit-il,--mais ne vous effrayez
+pas... quand on n'a ni encre ni papier pour écrire...
+
+--Il vit! murmura Aurore en poussant un grand soupir.
+
+Puis, ses beaux yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, remercièrent
+Dieu.
+
+Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de sang et le pressa
+passionnément contre ses lèvres.
+
+La princesse détourna la tête. Ce devait être la dernière révolte de sa
+fierté.
+
+Aurore essaya de lire,--mais ses pleurs l'aveuglaient et, d'ailleurs, le
+linge avait bu. Les caractères étaient presque indéchiffrables.
+
+Madame de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide.
+Ces larges hiéroglyphes, mêlés et fondus, furent muets pour eux.
+
+--Je lirai! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir lui-même.
+
+Elle s'approcha de la fenêtre et s'agenouilla devant la batiste étendue.
+
+Elle lut en effet:
+
+ «A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une
+ fois avant de mourir!...»
+
+Aurore resta un instant immobile et glacée.
+
+Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny:
+
+--Où est-il?
+
+--A la prison du Châtelet.
+
+--Il est donc condamné?
+
+--Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret.
+
+Aurore s'arracha des étreintes de sa mère.
+
+--Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle.
+
+--Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont
+la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour
+vous un guide et un soutien... votre coeur n'a point parlé; votre coeur
+eût dit: Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet.
+
+--Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez!
+
+--L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il
+succombe, je le pleurerai... s'il peut être sauvé, je le sauverai!
+
+Elle marcha la première vers la porte.--Aurore la suivit, et, baisant
+ses mains qu'elle baigna de ses larmes:
+
+--Que Dieu vous récompense, ma mère!
+
+On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet.
+M. le marquis de Segré méritait la réputation qu'il avait de faire bien
+les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la mode
+et un parfait gentilhomme.
+
+Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune
+Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix
+consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit et
+plus à l'aide à table qu'à l'audience.
+
+Il faut leur rendre cette justice que la seconde séance de la chambre
+ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner.
+
+Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait
+défaut; les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.--Un
+seul, M. de Peyrolles avait déposé.
+
+Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes, que
+la procédure avait dû être singulièrement simplifiée.
+
+Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient
+point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segré
+n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe
+et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers
+faisaient leur toilette en commun.
+
+C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que
+cela dans les plus minces présidiaux de province.
+
+La salle du grand greffe donnait par une porte-fenêtre sur le pont qui
+reliait la tour de briques ou tour neuve au château, à la hauteur de
+l'ancien cachot de Chaverny.--Les condamnés devaient passer par cette
+salle pour regagner la prison.
+
+--Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis
+de Segré à travers sa cloison.
+
+--Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller.
+
+--La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles séances...
+Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte.
+
+Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre.--Ainsi fait-on
+quand on veut monter dans les carrières sérieuses.
+
+--Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de
+Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles s'exprime
+très-convenablement!... Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à
+trois heures...
+
+--Il est à M. le prince de Gonzague, répondit la Beaumelle; M. le prince
+choisit bien ses gens.
+
+--Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis président; M. de Gonzague
+serait en disgrâce?
+
+--Point, point, répliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui
+tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale...
+C'est une faveur à chaux et à sable!
+
+--Coquin! maraud! bélître! pendard! s'écria en ce moment le président de
+Segré.
+
+C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le
+dévalisait en revanche.
+
+--Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut
+que je sois coiffé à miracle.
+
+Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un
+huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit:
+
+--Peut-on parler à M. le président?
+
+Le marquis de Segré entendit au travers de sa cloison et cria à
+tue-tête:
+
+--Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable!
+
+--Ce sont des dames..., reprit l'huissier.
+
+--Des plaideuses... A la porte!... Comment mises?
+
+--Toutes deux en noir... et voilées.
+
+--Costume de procès perdu... Comment venues?
+
+--Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague.
+
+--Ah! diable!... fit M. de Segré; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air
+à son aise en témoignant devant la cour... Mais puisque M. le régent...
+Faites attendre... Husson-Bordesson!
+
+--Il est allé voir si la chaise de M. le président est à la porte.
+
+--Jamais là quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis
+reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bêta-là!...
+
+Puis, élevant la voix:
+
+--Vous êtes habillé, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir
+d'aller tenir compagnie à ces dames... je suis à elles dans un instant.
+
+Bertelot de la Beaumelle qui était en bras de chemise, endossa son vaste
+frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit à la corvée.
+
+M. le marquis de Segré dit à son valet de chambre:
+
+--Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te
+chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent
+être ces pimbèches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli à mon
+jabot, coquin digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour madame
+la baronne... Précède-moi, maroufle!
+
+M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et répondit par
+un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers.
+
+Puis, il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître de
+palais.
+
+Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de
+M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne
+remarquèrent nullement les grâces de sa tournure.
+
+M. de Segré mit le binocle à l'oeil.--Il ne connaissait point ces dames.
+
+Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient pas des demoiselles
+d'Opéra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait
+d'ordinaire.
+
+--A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en
+pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée.
+
+La Beaumelle, délivré, regagna le vestiaire.
+
+--Monsieur le président, répondit la plus grande des femmes voilées, je
+suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers...
+
+--Hein!... fit Segré; mais la veuve du duc de Nevers a épousé le prince
+de Gonzague, il me semble!...
+
+--Je suis la princesse de Gonzague, répondit-on avec une sorte de
+répugnance.
+
+Le président fit trois ou quatre saluts de cour, et se précipitant vers
+l'antichambre:
+
+--Des fauteuils, coquins! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je
+vous chasse tous un jour ou l'autre!
+
+Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre,
+les massiers, les commis greffiers, les expéditionnaires et généralement
+tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines.
+
+On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.
+
+--Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse qui resta
+debout; nous venons, ma fille et moi...
+
+--Ah!... peste!... interrompit M. de Segré en s'inclinant; un bouton de
+lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague...
+
+--Mademoiselle de Nevers! prononça gravement la princesse.
+
+Le président fit des yeux en coulisse et salua.
+
+--Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des
+renseignements...
+
+--Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit
+encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si
+l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable... Nous
+étonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la
+phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves
+nouvelles de la culpabilité de ce misérable...
+
+--Monsieur!... firent en même temps la princesse et Aurore.
+
+--Superflu! superflu!... dit M. de Segré qui mit une grâce précieuse à
+chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le
+malheureux n'assassinera plus personne!
+
+--N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale? demanda la princesse
+d'une voix sourde.
+
+Aurore, prête à défaillir, s'appuyait sur elle.
+
+--Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis. Mais il
+n'était pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voilà
+déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu.
+
+--Et vous n'avez rien reçu du régent? répéta la princesse qui était
+comme atterrée.
+
+Elle sentit Aurore trembler et frémir à son côté.
+
+--Que vouliez-vous de plus? s'écria M. de Segré; qu'il fût roué vif en
+place de Grève? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution...
+sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque...
+
+--Est-il donc condamné à mort?... balbutia Aurore.
+
+--Et à quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mît au pain
+sec et à l'eau?
+
+Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.
+
+--Qu'a donc ce mignon trésor? demanda le marquis; madame, les jeunes
+filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espère que
+vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien
+enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails... Veuillez
+dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague que tout est
+achevé,--irrévocablement.--La sentence est sans appel et ce soir même...
+Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon coeur... assurez
+bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur son
+serviteur zélé..
+
+Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes,
+comme c'était alors le suprême bon ton.
+
+En descendant l'escalier, il se disait:
+
+--Voici un pas de fait vers la présidence à mortier... Cette princesse
+de Gonzague est à moi, pieds et poings liés!...
+
+La princesse restait là, l'oeil fixé sur la porte par où Segré avait
+disparu.
+
+Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.--Elle
+était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'oeil sans
+regard.
+
+Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne
+songeaient ni à se parler, ni à s'informer... Elles étaient
+littéralement changées en statues.
+
+Tout à coup, Aurore étendit le bras vers la porte par où le président
+s'était éloigné... Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des
+magistrats.
+
+--Le voilà, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une
+créature vivante; il vient... je reconnais son pas.
+
+La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien.
+
+Elle regarda mademoiselle de Nevers qui répéta:
+
+--Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui!
+
+Quelques secondes se passèrent, puis la porte s'ouvrit en effet. Des
+gardes entrèrent. Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu d'eux,
+la tête nue et les mains liées sur l'estomac.
+
+A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix.
+
+Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les
+yeux secs et ne bougea pas.
+
+Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes. Il eut un
+sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces.
+
+--Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait.
+
+--Nos ordres sont rigoureux..., répondit celui-ci.
+
+--Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'écria la pauvre mère en
+s'élançant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous
+refusez pas cela.
+
+L'exempt la regarda avec étonnement.
+
+Puis, il se retourna vers le condamné et lui dit:
+
+--Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir,... faites vite.
+
+Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi
+des archers et du prêtre dominicain.
+
+Lagardère s'avança lentement vers Aurore.
+
+
+
+
+VII
+
+--Dernière entrevue.--
+
+
+La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des
+sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte.
+
+Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.
+
+Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses
+mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait
+de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer
+une parole.
+
+Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, quand ses yeux tombèrent
+sur sa mère qui pleurait à l'écart.
+
+--Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous
+revoir!
+
+Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense
+affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se
+concentrer dans ces derniers regards.
+
+--Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais
+votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon coeur... Merci
+d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues...
+Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi...
+merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame,
+reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!...
+vous auriez pu me refuser cette dernière joie...
+
+--Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement.
+
+Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché
+de la mère.--Il devina.
+
+--Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore,
+voici le premier reproche que ma bouche et mon coeur laissent échapper
+contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère obéissante
+est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le temps passe
+et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez votre mère...
+obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse du désespoir,
+mais demain...
+
+--Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je
+serai morte!
+
+Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère:
+
+--J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me
+dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon oeuvre... et
+là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille
+et sa femme heureuses par moi...
+
+--Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!...
+
+Elle eut un rire plein d'égarement.
+
+--Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai
+pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour
+voir mon oeuvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a
+suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers!
+
+La princesse s'était approchée doucement. Elle fit comme Aurore: elle
+baisa les mains liées du prisonnier...
+
+--Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!
+
+Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.
+
+--Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!...
+c'est mon orgueil!...
+
+--Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le coeur!
+
+Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait
+debout devant elles.
+
+--Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame...
+Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la
+veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y
+a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...
+
+Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.
+
+--Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et
+il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois
+adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime
+fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années...
+Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère...
+
+La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein.
+
+--Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais
+mourir...
+
+--Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait
+sa fille faiblir entre ses bras.
+
+--Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée
+allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est
+cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une
+bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel
+droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous
+l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel...
+J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous
+aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos
+genoux... en vous priant de nous bénir tous deux...
+
+Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.
+
+--Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère.
+
+La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.
+
+--Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas Aurore, comme vous allez le
+faire à cette heure d'agonie.
+
+Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues
+baignées de larmes, s'écria:
+
+--Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!
+
+Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en
+disant:
+
+--Mes enfants! mes enfants!...
+
+Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.
+
+--Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci,
+madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des
+larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage
+changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore!
+
+Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié...
+
+--Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous
+reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner,
+Aurore... j'ai à parler à votre mère.
+
+Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son coeur et
+gagna l'embrasure d'une croisée.
+
+--Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant
+cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire...
+Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à
+exaucer la prière du mourant...?
+
+--Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous
+vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous
+jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...--Rien!...
+répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait
+au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.
+
+--Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour
+de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien
+qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple
+qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je
+me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut,
+condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve,
+parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes,
+écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai
+coupable à nous, ne fera point pareil aveu... et ce n'est pas, du
+reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...
+
+--S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.
+
+--Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit
+tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici
+pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau
+des exécutions...
+
+--Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous
+avions des amis...
+
+Lagardère secoua la tête en souriant tristement.
+
+--Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je
+m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la
+prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but
+de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière
+Saint-Magloire.
+
+--Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante.
+
+--Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance
+d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au
+tombeau de la victime?
+
+--Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur
+de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...
+
+--Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y
+aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée
+de la grille...
+
+La princesse se couvrit le visage de ses mains.
+
+A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.
+
+--Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon
+nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un
+souvenir infâme!...
+
+--Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse.
+
+--Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on
+se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous
+devons faire un exemple...
+
+--Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas...
+
+--Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf
+le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela,
+je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez
+faire que ma mort soit le cantique d'actions de grâce d'un martyr...
+Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le voulez-vous?...
+
+--Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?
+
+Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa
+voix tremblait pendant qu'il poursuivait:
+
+--Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en
+costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre,
+revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi,
+madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour
+m'agenouiller au pied de l'autel...
+
+La princesse recula. Ses jambes chancelaient.
+
+--Je vous effraie, madame..., commença Lagardère.
+
+--Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée.
+
+--Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la
+princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère
+et de mademoiselle de Nevers...
+
+--Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela
+sera!
+
+L'oeil de Lagardère eut un éclatant rayonnement. Ses lèvres cherchèrent
+les mains de la princesse.
+
+Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit,
+vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras.
+
+D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit,
+livrant passage à l'exempt et aux archers.
+
+Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec
+une sorte d'exaltation enthousiaste:
+
+--Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil
+pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le
+meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites
+plus que je ne vous devine pas!...
+
+Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.
+
+--Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement
+regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!...
+
+--Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en
+fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du
+temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards
+l'anneau échangé dans la chapelle de Caylus... et une fois l'union
+bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues
+de Paris... et moi, je dirai...
+
+--Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus
+seuls.
+
+L'exempt s'avançait, le bâton à la main.
+
+--Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me
+suivre.
+
+Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu.
+
+La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier:
+
+--Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être
+tenté?...
+
+Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt.
+
+--Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais
+le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout
+près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son
+Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...
+
+La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un
+regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et
+auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit
+des dominicains.
+
+Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve.
+
+La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna.
+
+--Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra
+pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse.
+
+Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en
+remontant dans son carrosse, dit au cocher:
+
+--Au Palais-Royal, au galop!
+
+Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous
+les remparts, se mit aussi en mouvement.
+
+Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher:
+
+--Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame
+la princesse, je te chasse!
+
+Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et
+portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur,
+s'étendait.
+
+Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et
+flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.
+
+Son carrosse gagna celui de la princesse à la croix du Trahoir, et
+arriva cour des Fontaines le premier.
+
+M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le
+Bréant sans dire gare.
+
+Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M.
+le régent, elle eut un refus sec et péremptoire.
+
+L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse
+Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse
+faite à Lagardère.
+
+M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous
+l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz.
+
+Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en
+train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes
+de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits.
+
+Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de
+nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son
+cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise.
+
+A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde
+étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant
+d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses
+cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses
+tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les
+rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait
+comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa
+cuirasse.
+
+--Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa
+paresse de coeur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi à
+le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de mailles
+est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du bas: ma
+cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce décidément la
+vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il; un prince
+pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas les
+devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le dernier
+des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a eu tort.
+Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas le
+retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...
+
+Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement
+aux derniers rayons du jour. Six heures venaient de sonner à
+Saint-Magloire.
+
+--Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela...
+Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils
+trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus
+raisonnables...
+
+La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste,
+son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne
+dans ses cheveux avant de passer sa perruque.
+
+--Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain;
+en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!...
+Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger
+ces sangsues... C'est une poire pour la soif...
+
+On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.
+
+--Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.
+
+M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette,
+se montra sur le seuil.
+
+--Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur,
+s'écria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors de
+la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en prenant
+la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon ambassade; on
+ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul... L'affaire est
+faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête coupée... Cette
+nuit nous dormirons tranquilles...
+
+Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en
+peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres
+d'armes, en compagnie de Chaverny.
+
+A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de
+s'occuper des détails.
+
+Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la
+princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.
+
+--Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal,
+ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq
+mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la
+main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames.
+
+--C'est bien, dit Gonzague, et le reste?
+
+--Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés
+jusqu'à Bayonne, par courriers...
+
+--C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.
+
+--Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de
+Voyer-d'Argenson...
+
+--Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné.
+
+--Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me
+suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se
+trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami
+Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la
+tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous
+pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment
+me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et
+s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès,
+ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce
+qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à
+vau-l'eau!
+
+Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.
+
+--Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le
+tribunal de famille?
+
+--Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague.
+
+Car il trompait même ses âmes damnées.
+
+--Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?
+
+--Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance.
+
+Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.
+
+--Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?...
+J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela
+suffit... les membres du tribunal l'ont vue...
+
+--Est-ce que...? commença le factotum.
+
+--Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit
+Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent
+sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que
+cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat...
+accusé implicitement... j'ai pu manoeuvrer pendant tout un jour... Le
+régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure
+est longue à s'écouler: j'ai hâte!
+
+--Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de
+triompher?
+
+Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.
+
+--En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de
+l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue
+de campagne, pardieu!
+
+--Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.
+
+--Craignez-vous donc une bataille?
+
+--Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands
+capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y
+avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde...
+Ils attendent depuis longtemps?
+
+--Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.
+
+--Quel air ont-ils?
+
+--L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.
+
+--Personne ne manque?
+
+--Personne, excepté Chaverny.
+
+--Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est
+passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous
+pourriez bien avoir un méchant quart d'heure...
+
+--Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà
+tremblant.
+
+--Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai
+cela devant tout mon monde.
+
+--Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement
+Peyrolles.
+
+Gonzague le regarda en dessous.
+
+--Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire
+comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!...
+Je ne veux pas te livrer à la tentation.
+
+Il sonna. Un domestique parut.
+
+--Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.
+
+Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta:
+
+--Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur
+de ton zèle:--Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en
+enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.
+
+
+
+
+VIII
+
+--Anciens gentilshommes.--
+
+
+Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince
+de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu
+pour le prince une parcelle de véritable dévouement.
+
+Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de
+Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient
+gentilshommes de moeurs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en
+s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition.
+
+Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres
+auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers.
+
+Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun
+scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés.
+
+Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon,
+tenez vos mains sur vos goussets.
+
+Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la
+voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force.
+
+Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la
+plupart, les refroidissait.
+
+Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de
+plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.
+
+Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la
+triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure
+qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été
+mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague.
+Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit
+précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais
+il n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à son
+apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.
+
+D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la
+Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague.
+On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et
+que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille
+du pavillon avait été de verre.
+
+Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son
+arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort.
+
+Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire
+du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!...
+
+Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de
+Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse
+escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait
+arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet.
+
+On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là
+pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin.
+
+Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue
+découragée et un grand dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente; et,
+parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui ne
+vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.
+
+Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de
+campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de
+voyage.
+
+Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait
+pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.
+
+--Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos
+ordres encore une fois.
+
+Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.
+
+Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect.
+
+Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du
+cercle.
+
+--C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque
+personne.
+
+--Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny.
+
+Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.
+
+Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.
+
+--M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec
+sécheresse.
+
+--Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous
+ne sommes sujets que du roi.
+
+--Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux...
+je l'ai cassé aux gages.
+
+--Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend
+par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille...
+
+--La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se
+fit cruel; il y a place pour bien d'autres...
+
+Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère
+noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de
+mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce
+cauchemar.
+
+M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet.
+
+Navailles consulta du regard ses compagnons.
+
+--Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous
+engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que
+ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en
+croyez.
+
+Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.
+
+--Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble
+une menace...
+
+--Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce
+n'est pas moi qui menace, c'est le sort.
+
+--Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois.
+
+--Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes
+mes cartes.
+
+Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à
+distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une
+attitude d'orateur.
+
+--Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse
+Royale en sera le président.
+
+--Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant
+plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se
+présente pas ainsi devant une pareille assemblée.
+
+--C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au
+tribunal.
+
+Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et
+Navailles dit:
+
+--S'agit-il donc encore de coups d'épée?
+
+--Peut-être, répondit Gonzague.
+
+--Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour
+moi...
+
+--Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez
+posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de
+vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela;
+il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez
+cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré
+clairement notre situation à tous.
+
+--J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune
+gentilhomme;--mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi
+depuis hier.
+
+Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se
+recueillir.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde
+fois;--j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les
+rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a
+prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe
+espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou...
+Là-bas, le bourreau attend un homme...
+
+--M. de Lagardère?... interrompit Nocé.
+
+--Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague.
+
+--Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+Peyrolles se leva, épouvanté.
+
+--Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son
+sourire;--ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil
+démon... je parle de Lagardère,--qui a su se faire des alliés puissants
+du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la
+terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il
+sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa
+bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main
+à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes!
+
+--Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa.
+
+--Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant
+que vous avez parlé pour vous...
+
+--Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus!
+
+Il fit un pas vers la porte de sortie.--La porte était ouverte, et, dans
+le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des
+gardes-françaises en armes.
+
+Oriol recula. Taranne ferma la porte.
+
+--Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,--rassurez-vous...
+ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne
+passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble
+vous offenser...
+
+--Monseigneur, interrompit Navailles,--vous dépassez le but... ce n'est
+pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons
+été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent
+marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à
+Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur...
+
+--Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix.
+
+Gonzague se prit à rire avec amertume.
+
+--Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser
+parmi les fugitifs;--oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!...
+Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où
+allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit
+chemin de la Bastille?
+
+Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son
+épée.
+
+Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur sa poitrine et restait
+seul calme au milieu de toutes ces mines effarées.
+
+--Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de
+son dédaigneux regard,--ne voyez-vous pas que je vous attendais là,
+honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le
+régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous
+pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la
+tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes
+fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de
+puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier
+jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le
+bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient
+que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute
+composée de noms de proscrits!...
+
+--Nous en courrons la chance! dit Navailles.
+
+Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le
+silence.
+
+--Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua
+Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;--nous
+vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... nous formerons
+autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette chanson dont
+tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... Au premier
+souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la
+phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En fuite?... Pas
+encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et j'ai mon épée
+pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de
+Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la
+bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour
+écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, librement
+et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en
+est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! ah! il nous
+faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y vouliez bien
+marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à Gautier Gendry,
+vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé de mes
+bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un homme...
+Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,--mes esclaves,--puisque
+vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.
+
+Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des
+éclairs.
+
+--Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus
+pénétrante;--vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu,
+moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,--la plus grave et la
+plus grosse de vos affaires...--votre unique affaire en ce moment... Je
+vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis
+pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre
+bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la haute
+morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide
+philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment
+pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez!
+avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à
+l'échafaud!
+
+Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage
+effrayant de Gonzague.
+
+Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le
+dernier mot du prince: L'échafaud!
+
+Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.
+
+--Toi, vilain, la corde! dit-il durement.
+
+Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua
+ironiquement:
+
+--Mais vous, messieurs, reprit-il,--vous qui êtes gentilshommes...
+
+Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si
+son mépris eût débordé tout à coup:
+
+--Gentilshommes! s'écria-t-il;--gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon
+soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme
+aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...
+
+--Sacrament'! grommela ce dernier.
+
+--La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous
+regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans
+rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui,
+avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des
+éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre
+blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la
+plume qu'à l'épée... Ce soir...
+
+Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.--Il n'y en eut pas un
+qui ne fît un pas en arrière.
+
+--Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,--la nuit n'est pas encore
+assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les
+autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma
+victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos
+armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de
+Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui
+êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui
+vous le dis: moi, votre capitaine!
+
+Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient
+les gardes du régent.
+
+Il toucha le bouton à son tour.
+
+--J'ai dit, prononça-t-il froidement;--le repentir expie tout, et vous
+me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous
+pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte...
+Voulez-vous que je l'ouvre?
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.
+
+Gonzague les toisa les uns après les autres.
+
+--Un seul a parlé, dit-il,--les autres sont-ils prêts?
+
+--Tous prêts..., murmura Taranne.
+
+--Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.
+
+--Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.
+
+Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui
+gourmande à regret ses enfants:
+
+--Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer,
+faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous...
+quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance:
+demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur
+la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si
+Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne
+l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il
+en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se
+diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame...
+mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende
+honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue
+composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien
+contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre
+deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle
+ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.--Pauvre instrument qui sera
+brisé!--Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa
+prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé
+aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la
+fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La
+fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné--vous l'eussiez fait
+à ma place--qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence
+du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se
+jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit..
+Première moitié de votre tâche.
+
+--Cela est facile, dit Montaubert;--il suffit d'empêcher la comédie de
+se jouer.
+
+--Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié
+de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés
+de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous
+engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les
+barrières.
+
+--Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.
+
+--Mais il me faut davantage, continua-t-il;--il faut que nous emportions
+avec nous notre rançon vivante, notre otage...
+
+--Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.
+
+--Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!
+
+--Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,--si la chance a tourné...
+Lagardère sans doute!
+
+--Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague.
+
+Il toucha son épée d'un geste violent.
+
+L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la
+sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers!
+
+Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait
+trop que son maître brûlait ses vaisseaux.
+
+On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers
+crièrent:--Le régent! le régent!
+
+Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.
+
+--Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du
+sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont
+bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de
+l'église... appelez-en à la foule au besoin, et criez: Sacrilége!...
+c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... Si les choses
+vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière où vous allez
+m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle... ayez toujours
+l'oeil sur ces croisées... quand vous aurez vu un des flambeaux se lever
+et s'abaisser trois fois, forcez les portes... attaquez... une minute
+après le signal donné, je serai au milieu de vous... Est-ce bien
+convenu?
+
+--C'est bien convenu, répondit-on.
+
+--Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le
+cimetière par le jardin de l'hôtel.
+
+Ils sortirent.
+
+Gonzague, resté seul, s'essuya le front.
+
+--Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera!
+
+Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.
+
+--Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une
+glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons
+tirer cette loterie!
+
+Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse
+de Gonzague soutenait sa fille habillée de blanc, portant le voile
+d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
+
+Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.
+
+Dona Cruz agenouillée priait.
+
+Dans l'ombre on voyait trois hommes armés.
+
+Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin
+le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné.
+
+La princesse sentit son coeur se briser. Elle regarda Aurore plus
+blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de
+ses lèvres.
+
+--Voici l'heure, ma mère, dit-elle.
+
+La princesse la baisa au front.
+
+--Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me
+semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la
+mienne.
+
+--Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de
+Chaverny a promis de mourir en la défendant.
+
+--Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même
+mention de nous, mon bon!
+
+La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au
+groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.
+
+--Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser parler; voici un petit
+gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les
+yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous
+nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos
+affaires...
+
+
+
+
+IX
+
+--Le mort parle.--
+
+
+La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On
+entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule
+était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde
+des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité
+de famille tout l'éclat, toute la gravité possible.
+
+Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille:
+les mêmes dignitaires, les mêmes magistrats, les mêmes grands
+seigneurs.
+
+Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait
+sur une sorte de trône.--Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de
+Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.
+
+La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son
+entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant
+à droite de la présidence;--au contraire, M. de Gonzague s'assit devant
+une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait
+deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.
+
+Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte
+dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance.
+
+Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient
+l'existence, n'avait point de gardes.
+
+Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure
+déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement
+disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la
+trace nulle part.
+
+M. le prince de Gonzague, entré avant sa femme salua respectueusement
+le président et l'assemblée. On remarqua que Son Altesse Royale lui
+répondit par un signe de tête tout familier.
+
+Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame
+la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent.
+
+Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa
+la main.
+
+--Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir...
+
+Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait
+sur elle.
+
+Gonzague les suivait du coin de l'oeil et faisait mine de se donner tout
+entier au classement des papiers déposés par lui sur la table.--Parmi
+ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé de trois sceaux
+pendants.
+
+--Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non
+plus prendre mon message en considération.
+
+--Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans.
+
+Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.
+
+--Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler;
+rien n'est fait; tout reste en l'état... agissez sans crainte, selon la
+dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne peut se
+placer désormais.
+
+Puis, élevant la voix et prenant congé:
+
+--C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à
+cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette
+assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son
+meurtrier va mourir...
+
+--Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.
+
+Le régent la conduisit à son siége.
+
+--Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous
+l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout
+haut.
+
+Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques
+mots à l'oreille.
+
+--Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des
+formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous
+allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers!
+
+Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au
+premier président.
+
+Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.--Il y avait une chose
+étrange.--Le vent soufflait du midi. De temps en temps, le glas qu'on
+sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et semblait
+tinté dans l'antichambre.
+
+On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait
+appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues.
+
+Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un
+silence forcé de quelques secondes.--Au dehors, la foule cria pour fêter
+le glas.
+
+--Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand
+jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente
+jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez
+vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette
+belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui
+s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer
+toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et
+lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore
+et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la
+cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse
+Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa
+tutelle... qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe... je n'ai
+plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se trouvaient la
+bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette affaire.
+
+Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la
+main:
+
+--J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la
+feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là,
+sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la
+princesse veuille bien déposer les siens.
+
+Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée.
+
+Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.--Gonzague n'avait
+plus ces chaudes approbations de l'autre séance.
+
+Mais quel besoin?--Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de
+loyauté.
+
+Or, la preuve était là, sur la table,--la preuve matérielle et que nul
+ne pouvait récuser.
+
+--Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de
+Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de
+madame la princesse.
+
+--Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit
+le cardinal de Bissy.
+
+Aurore de Caylus se leva.
+
+--Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa
+naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous
+comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.
+
+--Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de
+Lamoignon.
+
+--Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse,
+aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de
+Nevers lui a humblement présentée.
+
+--La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté
+aucune requête.
+
+La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.
+
+--C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux
+jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas
+votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute
+qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je
+n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse
+Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais
+laquelle... a détourné mon message.
+
+Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et
+résigné.
+
+--Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent.
+
+--J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre
+amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse
+Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...
+
+La physionomie de Gonzague changea.
+
+--Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y
+avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus
+complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de
+Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre
+assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt...
+
+Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair
+qui jaillissait de ses yeux.
+
+La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre
+dans sa poche.
+
+La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague.
+
+Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de
+Lagardère et s'en portait garante solennellement.
+
+Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se masquait derrière ce
+stratagème audacieux?
+
+Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid
+que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une
+mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en
+prévenir l'explosion.
+
+L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le
+précipiter au fond.
+
+Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés
+sur lui.
+
+Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.
+
+--C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.
+
+Gonzague eût voulu se jeter à son cou.
+
+--Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le
+maréchal de Villeroi.
+
+--Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la
+justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice
+doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa
+vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette
+maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me
+refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'oeil sévère de nos
+aïeux regarder du haut de ces cadres de famille le coupable humilié,
+vaincu, châtié.
+
+Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe
+de refus.
+
+Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir.
+
+--Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague.
+
+La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la
+présence de ses affidés.
+
+--Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague?
+interrogea tout à coup le duc d'Orléans.
+
+Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un
+sourire plein d'indifférence.
+
+--Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une
+opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un
+contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à
+l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui
+accorder sa demande.
+
+--Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter
+l'oreille aux bruits du dehors.
+
+--Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans.
+
+--Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon.
+
+--En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent
+avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.
+
+La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale,
+avait étendu la main vers la fenêtre.
+
+Au dehors une clameur sourde s'élevait:
+
+--Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.
+
+Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix
+basse. Bonnivet s'inclina et sortit.
+
+La princesse avait repris son siége.
+
+Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille,
+mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.
+
+On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.
+
+Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée
+par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le
+texte de toutes les conversations.
+
+Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse
+Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu.
+
+Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré
+de soldats et les mains liées sur sa poitrine, il y eut un long
+murmure.
+
+Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne
+broncha pas.
+
+Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal.
+
+Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu,
+partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie
+à la Bastille pour l'exécution capitale.
+
+--Lisez, ordonna le régent.
+
+Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance:
+
+ «.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves
+ et procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se
+ disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut
+ et puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1º à
+ l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de
+ la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le
+ cimetière de la paroisse Saint-Magloire; 2º à ce que la tête dudit
+ sieur de Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau
+ des chartres-basses de la Bastille... etc.»
+
+Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats.
+
+--Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse.
+
+Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans
+avoir conscience de ce qu'il faisait.
+
+On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.
+
+--Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible
+exaltation; parle, mon fils!
+
+Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.
+
+Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï.
+
+Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.
+
+--Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux
+Gonzague.
+
+--Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni
+aujourd'hui, ni jamais!
+
+Le régent se retourna vers Lagardère et dit:
+
+--Parlez!
+
+--Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la
+sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit
+de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le
+devoir de faire justice: je veux justice!
+
+C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et
+avides, tous ces cheveux blancs frémir.
+
+Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le
+contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague,
+je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon
+laissa tomber comme malgré lui ces paroles:
+
+--Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du
+coupable.
+
+--Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.
+
+--Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte.
+
+Lagardère reprit:
+
+--Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce
+que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que
+je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au
+péril de ma vie, je l'ai fait!
+
+--Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.
+
+--J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après
+vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.
+
+--C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'oeil sur toi et sur
+d'autres!
+
+Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa:
+
+--Le régent lui-même était du complot!
+
+--En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais
+éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me
+voici: je vais accomplir mon dernier serment!
+
+--Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me
+semble.
+
+--On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent.
+
+--Une accusation sortant de la bouche de ce fou...
+
+--Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée.
+
+--Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me
+tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les
+grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous
+asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un
+dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se
+donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable...
+
+Lagardère se tourna lentement vers lui.
+
+--Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince
+souverain, sans témoins ni preuves...
+
+Lagardère fit un pas vers lui et dit:
+
+--J'ai mes témoins, j'ai mes preuves!
+
+--Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le
+tour de la salle.
+
+--Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins...
+le premier est ici: c'est vous!...
+
+Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une
+effrayante convulsion.
+
+--Le second, poursuivit Lagardère dont l'oeil fixe et froid enveloppait
+le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.
+
+--Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.
+
+--Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère.
+
+Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le
+coeur et glaçait les veines.
+
+Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces
+âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire
+méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait
+chercher ses moyens par delà les limites de l'ordre naturel. L'époque
+était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît frivole,
+spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon, soit
+qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur d'une
+opinion philosophique.
+
+Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui
+avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge
+déployée.
+
+Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix
+grave allait remuer jusqu'au fond des coeurs les fibres mortes ou
+engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire
+sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel
+Gonzague fasciné se tordait.
+
+Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion
+puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein
+XVIIIe siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même!
+
+Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante
+de cette lutte, personne!
+
+Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand
+Lagardère faisait une pause, le souffle de toutes ces poitrines
+oppressées rendait un long murmure.
+
+--Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait
+serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes
+preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans
+cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la
+Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin,
+vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le
+retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de
+toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous
+avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé
+la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de
+Gonzague!...
+
+--Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.
+
+--Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;--ne
+demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous
+deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre
+nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants
+est sacrée!
+
+Il avait la tête haute.--Gonzague saisit machinalement le parchemin sur
+la table.
+
+--C'est cela! fit Lagardère;--il est temps... Brisez les cachets...
+brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans
+qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de
+Nevers...
+
+--Brisez les cachets! ordonna le régent.
+
+Les mains de Gonzague semblaient paralysées.
+
+A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses
+gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le
+tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là
+pour attendre ses ordres.
+
+Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.
+
+Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une
+lame.
+
+--Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en
+baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour
+l'écouter;--je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au
+dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent
+ceux qui sont dans la tombe...
+
+Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa
+bouche.
+
+Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le
+poing sur la table de la présidence.
+
+La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute
+cette assemblée. Il reprit:
+
+--Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la
+voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les
+premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure...
+Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la
+bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les
+épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa
+prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans
+sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime
+accompli et le nom de l'assassin...
+
+Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche.
+
+Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient
+vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait.
+
+Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois
+fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère.
+
+--Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,--il
+perd la tête!...
+
+Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues.
+
+--Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se
+soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;--le vrai nom... en
+toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!
+
+Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le
+tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le
+masquaient.--Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha
+la flamme par derrière.
+
+L'enveloppe prit feu.
+
+Lagardère le voyait,--mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait:
+
+--Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est
+le même que le vôtre!
+
+--Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin
+petiller.
+
+Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se
+retournèrent.
+
+--Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de
+l'assassin!
+
+Le régent s'élança.--Lagardère, montrant le parchemin dont les débris
+flambaient à terre, dit:
+
+--Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là,
+M. de Gonzague,--mais vous venez de l'écrire vous-même en gros
+caractères... le mort a parlé!
+
+--Assassin! assassin! cria le régent.--Qu'on arrête cet homme!
+
+Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant
+le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui
+chancela en poussant un cri.--La princesse le reçut dans ses bras.
+
+--Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un
+taureau pris de rage.
+
+Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face,
+arrêta les gardes qui fondaient sur lui.--Tout en se défendant il
+reculait, pressé à la fois par dix épées.
+
+Les gardes gagnaient du terrain.--Au moment où ils croyaient le tenir
+acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague
+disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe.
+
+On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors.
+
+Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné
+traîtreusement par Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses
+mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure.
+
+La porte était fermée solidement.
+
+Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée
+s'éleva au fond de la salle.
+
+--Au secours! au secours! disait-elle.
+
+Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de
+la princesse.
+
+--Ma fille! s'écria celle-ci;--malheur est arrivée ma fille!...
+
+--Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le
+souffle;--ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!...
+
+Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit
+comme un son de clairon.
+
+C'était Lagardère qui disait:
+
+--Une épée! une épée!...
+
+Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.
+
+--Merci, monseigneur, dit Henri,--et maintenant, ouvrez la fenêtre;
+criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a
+de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage!
+
+Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un
+éclair.
+
+
+
+
+X
+
+--Amende honorable.--
+
+
+Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la
+Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au
+plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.--A part celles
+que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de
+procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un
+jugement et d'une procédure plus ou moins régulière.
+
+Le préau de la Bastille était un lieu de supplice avoué et légal tout
+comme la place de Grève.
+
+M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes.
+
+Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes
+légitimes.--La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de
+faire écran au spectacle de l'échafaud.
+
+Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale,
+pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût
+barbare pour ces lugubres émotions.
+
+La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de
+Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était
+pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé
+par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.
+
+Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons
+quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre
+les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide
+de voir et de savoir. En un clin d'oeil les abords du Châtelet et du
+Palais furent encombrés.--Quand le cortége sortit par la porte Cosson,
+ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient
+déjà la haie.
+
+Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de
+Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue
+quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une
+ignorance complète.--Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de
+parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses.
+
+Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions
+se choquèrent.--En quelques minutes, tous les crimes politiques et
+autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains
+liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du
+Châtelet, l'épée nue.
+
+Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide
+de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.
+
+Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté.
+
+Et dans la foule, on entendait çà et là:
+
+--Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples
+pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans.
+
+--Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.
+
+--Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père.
+
+--Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux
+cheveux blonds!
+
+--Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,--que madame la duchesse
+du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses
+commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent
+donnait son ballet au Palais-Royal.
+
+--Et qu'en faire, du jeune roi?
+
+--L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille...
+déclarer Nantes capitale du royaume...
+
+Un peu plus loin.
+
+--Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner
+un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.
+
+--Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la
+paille!
+
+Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit
+un cri aigu poussé par un choeur de voix de femmes. La rue de la
+Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame
+Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre
+n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là.
+
+Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître
+de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon.
+
+--Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait
+mal?
+
+--Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard,
+puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.
+
+--A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand.
+
+Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui
+chantait à sa fenêtre.
+
+Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes:
+
+--On peut dire que celui-là ne l'a pas volé!
+
+La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on
+ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De
+tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le
+désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion.
+
+Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le
+patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les
+halles furent dépassées.
+
+La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de
+la petite rue Saint-Magloire.
+
+Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du
+cimetière, et les conjectures d'aller leur train.
+
+Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos
+lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la
+grand'salle de l'hôtel de Nevers.
+
+Le cortége entra tout entier dans la cour de l'hôtel.
+
+La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit.
+
+L'église de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont
+les moines avaient été exilés à Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison
+de repenties, était devenue paroisse depuis un siècle et demi. Elle
+avait été reconstruite en 1680, et Monsieur, frère du roi Louis XIII, en
+avait posé la première pierre. C'était une nef de peu d'étendue, située
+au milieu du plus grand cimetière de Paris.
+
+L'hôpital, situé à l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui
+avait fait donner à la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire
+à la rue aux Ours le nom de rue des Deux-Églises.
+
+Un mur régnait autour du cimetière qui avait trois entrées: la
+principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-Églises, la
+troisième dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue
+Saint-Magloire, derrière l'église.
+
+Il y avait en outre une brèche, par où passait la procession des
+reliques de Saint-Gervais.
+
+L'église, pauvre, peu fréquentée et qu'on voyait encore debout au
+commencement de ce siècle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis, à la place
+où est actuellement la maison portant le nº 166. Elle avait deux portes
+sur le cimetière.
+
+Depuis quelques années déjà, on n'enterrait plus autour de l'église. Le
+commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles
+seulement conservaient leurs sépultures au cimetière Saint-Magloire et
+notamment les Nevers, dont la chapelle funéraire était un fief.
+
+Nous avons dit que cette chapelle s'élevait à quelque distance de
+l'église. Elle était entourée de grands arbres et le plus court chemin
+pour y arriver était la rue Saint-Magloire.
+
+C'était environ vingt minutes avant l'entrée du cortége dans la cour de
+l'hôtel de Gonzague. La nuit était complète et profonde dans le
+cimetière, d'où l'on apercevait à la fois les fenêtres brillamment
+éclairées de la grand'salle de Nevers et les croisées de l'église,
+derrière lesquelles une lueur faible se montrait.
+
+Les murmures de la foule entassée dans la rue arrivaient par bouffées.
+
+A droite de la chapelle sépulcrale, il y avait un terrain vague, planté
+d'arbres funéraires qui avaient grandi et foisonné. Cela ressemblait à
+un taillis ou mieux à un de ces jardins abandonnés qui au bout de
+quelques années prennent tournure de forêt vierge.
+
+Les affidés du prince de Gonzague attendaient là.
+
+Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-Églises, des chevaux tout
+préparés attendaient aussi.
+
+Navailles avait la tête entre ses mains. Nocé et Choisy s'adossaient au
+même cyprès. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros
+soupirs.
+
+Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient à voix basse.
+
+C'étaient les trois âmes damnées; pas plus dévoués que les autres, mais
+plus compromis.
+
+Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague
+avaient agité hautement, depuis qu'ils étaient là, la question de savoir
+si la désertion était possible.
+
+Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur coeur le lien qui
+les retenait au maître.
+
+Mais tous espéraient encore en son appui et tous craignaient sa
+vengeance.
+
+Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans pitié.
+
+Ils étaient si profondément convaincus de l'inébranlable crédit de
+Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comédie: selon
+eux, Gonzague avait dû feindre un danger pour avoir occasion de serrer
+le mors dans leur bouche.
+
+Peut-être même pour les éprouver.
+
+Ceci n'est point à leur décharge, mais il est certain que s'ils eussent
+cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas été longue.
+
+Le baron de Batz, qui s'était coulé le long des murs jusqu'aux abords de
+l'hôtel, avait rapporté que le cortége s'était arrêté et que la foule
+encombrait la rue.
+
+Que voulait dire cela? Cette prétendue amende honorable au tombeau de
+Nevers était-elle une invention de Gonzague?
+
+L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonné déjà depuis
+plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la
+tête de Lagardère devait tomber dans le préau de la Bastille.
+
+Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fenêtres de
+la grand'salle, une surtout, où brillait une lumière isolée auprès de
+laquelle se profilait la haute stature du prince.
+
+A quelques pas de là, derrière la porte septentrionale de l'église
+Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la
+princesse de Gonzague avait gagné l'autel. Aurore, toujours à genoux,
+semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet
+des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et
+l'épée nue à la main aux deux côtés de la porte. Chaverny et dona Cruz
+causaient à voix basse.
+
+Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru ouïr des bruits
+suspects dans le cimetière. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et
+pourtant leurs yeux, collés au guichet grillé, n'avaient rien pu
+apercevoir.
+
+La chapelle funèbre les séparait de l'embuscade. La lampe perpétuelle
+qui brûlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers éclairait
+l'intérieur de la voûte et plongeait dans une obscurité plus profonde
+les objets environnants.
+
+Tout à coup cependant, nos deux braves tressaillirent. Chaverny et dona
+Cruz cessèrent de parler.
+
+--Marie, mère de Dieu! prononça distinctement Aurore, ayez pitié de lui!
+
+Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait éveillé toutes
+les oreilles attentives.
+
+C'est que, dans le fourré, notre embuscade tout entière venait de se
+mouvoir.
+
+Peyrolles, les yeux fixés sur la croisée de la grand'salle, avait dit:
+
+--Attention, messieurs!
+
+Et chacun avait vu la lumière isolée se lever par trois fois, par trois
+fois s'abaisser.
+
+C'était le signal. On ne pouvait à ce sujet garder aucun doute, et
+pourtant il y eut une grave hésitation parmi les fidèles. Ils n'avaient
+pas cru à la possibilité de la crise dont ce signal était le symptôme.
+Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore à la nécessité de
+le faire.
+
+Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chaîne qui pendait à
+leur cou.
+
+Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague à l'heure même de sa
+chute avouée, fut cause qu'ils se déterminèrent à obéir.
+
+--Après tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlèvement.
+
+--Et nos chevaux sont à deux pas, ajouta Nocé.
+
+--Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualité...
+
+--En avant! s'écria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne
+faite.
+
+Montaubert et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe
+entière s'élança, Navailles en avant, Oriol en arrière. Au premier
+effort des pinces, la porte pacifique céda.
+
+Mais un second rempart était derrière: trois épées nues.
+
+En ce moment, un grand fracas se fit du côté de l'hôtel, comme si
+quelque choc subit eût écrasé la foule massée dans la rue.
+
+Il n'y eut qu'un coup d'épée de donné. Navailles blessa Chaverny qui
+avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou
+en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles
+recula et jeta son épée.
+
+--Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiéou!
+montrez-nous vos flamberges...
+
+On n'eut pas le temps de répondre à cette gasconnade. Des pas précipités
+retentirent sur le gazon du cimetière. Ce fut un tourbillon qui passa.
+
+Un tourbillon! Le perron balayé resta vide.
+
+Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert râla, Taranne étendit les
+deux bras, lâcha son arme et tomba à la renverse.
+
+Il n'y avait pourtant là qu'un homme, tête et bras nus et n'ayant pour
+arme que son épée.
+
+La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'était fait.
+
+--Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague
+se retirent! dit-elle.
+
+Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle réponse n'eut lieu.
+
+On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les
+cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-Églises.
+
+Lagardère, c'était lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny
+renversé.
+
+--Est-il mort? s'écria-t-il.
+
+--Pas, s'il vous plaît, répondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je
+n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant
+que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!...
+
+Lagardère lui donna l'accolade et serra la main des deux braves.
+
+L'instant d'après, Aurore était dans ses bras.
+
+--A l'autel! dit Lagardère; tout n'est pas fini... des torches...
+l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et
+regarde ton vengeur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+En sortant de l'hôtel, Gonzague avait trouvé devant lui cette barrière
+infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardère pour percer, droit
+devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourré humain.
+
+Lagardère passa. Gonzague fit un détour.
+
+Voilà pourquoi Lagardère, parti le dernier, arriva le premier.
+
+Gonzague entra dans le cimetière par la brèche. La nuit était si noire,
+qu'il eut peine à trouver son chemin jusqu'à la chapelle funèbre. Comme
+il atteignait l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre en
+embuscade, les croisées resplendissantes de l'hôtel attirèrent malgré
+lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illuminée, mais vide.
+Pas une âme sur l'estrade dont les fauteuils dorés brillaient.
+
+Gonzague se dit:
+
+--Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps.
+
+Quand ses yeux, aveuglés par l'éclat des lumières, revinrent vers cette
+sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous côtés ses
+compagnons debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme
+humaine.
+
+--Holà, Peyrolles! fit-il à voix basse, est-ce donc fini déjà?
+
+Le silence lui répondit.
+
+Il donna du pommeau de son épée contre cette forme sombre qu'il avait
+prise pour le _factotum_. L'épée rencontra le bois vermoulu d'un cyprès
+mort.
+
+--N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi?
+
+Il crut entendre une voix qui répondait: Non. Mais il n'était pas sûr
+parce que son pied faisait crier les feuilles sèches.
+
+Une sourde rumeur naissait déjà, puis s'enflait du côté de l'hôtel.
+
+Un blasphème s'étouffa dans la bouche de Gonzague.
+
+--Je vais savoir! s'écria-t-il en tournant la chapelle pour s'élancer
+vers l'église.
+
+Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'était
+pas un arbre mort. L'ombre avait à la main une épée nue.
+
+--Où sont-ils? où sont les autres? demanda Gonzague, où est Peyrolles?
+
+L'épée de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la
+chapelle, et il dit:
+
+--Peyrolles est là!
+
+Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le
+sang chaud.
+
+--Montaubert est là!... continua l'inconnu en montrant le massif de
+cyprès.
+
+--Mort aussi? râla Gonzague.
+
+--Mort aussi!...
+
+Et poussant du pied un corps inerte qui était entre lui et Gonzague:
+
+--Taranne est là... mort aussi.
+
+La rumeur grandissait de tous côtés, on entendait des pas qui
+approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrière le
+taillis.
+
+--Lagardère m'a-t-il donc devancé? fit Gonzague entre ses dents qui
+grinçaient.
+
+Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clarté brilla
+derrière lui, éclairant en plein tout à coup le visage de Lagardère.
+
+Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dépasser
+l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche à la main.
+
+Les trois cadavres sortirent de l'ombre.
+
+Du côté de l'église, d'autres torches venaient.--Gonzague reconnut le
+régent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout à l'heure
+siégeaient au tribunal de famille.
+
+Il entendit le régent qui disait:
+
+--Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes
+partout!
+
+--Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous
+octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe
+d'Orléans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux...
+soit! attendons les juges du camp!
+
+En parlant ainsi, traîtreusement, et tandis que Lagardère répondait:
+«Soit, attendons,» Gonzague, se fendant à l'improviste, lui porta son
+épée au creux de l'estomac.
+
+Mais une épée, dans de certaines mains, est comme un être vivant qui a
+son instinct de défense. L'épée de Lagardère se releva, para et riposta.
+
+La poitrine de Gonzague rendit un son métallique. Sa cotte de mailles
+avait fait son effet. L'épée de Lagardère vola en éclats.
+
+Sans reculer d'une semelle, il évita d'un haut-le-corps le choc déloyal
+de son adversaire qui passa outre dans son élan. Lagardère prenait en
+même temps la rapière de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe.
+
+Dans ce mouvement, les deux champions avaient changé de place. Lagardère
+était du côté des deux maîtres d'armes. Gonzague, que son élan avait
+porté presque en face de l'entrée de la chapelle funèbre, tournait le
+dos au duc d'Orléans qui approchait avec sa suite.
+
+Ils se remirent en garde. Ce Gonzague était une rude lame et n'avait à
+couvrir que sa tête; mais Lagardère semblait jouer avec lui. A la
+seconde passe, la rapière de Gonzague sauta hors de sa main.
+
+Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardère mit le pied dessus.
+
+--Ah! chevalier!... fit le régent qui arrivait.
+
+--Monseigneur! répondit Lagardère, nos ancêtres nommaient ceci le
+jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrédulité ne
+tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'éteint le soleil... Dieu rend
+toujours ses arrêts...
+
+Le régent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers.
+
+--Il n'est pas bon, dit le président de Lamoignon lui-même, que cette
+tête de prince tombe sur l'échafaud!...
+
+--Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne
+lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en
+tombant sous le glaive que mon poing la donnera...
+
+Il ramassa l'épée de Gonzague.
+
+--Que faites-vous?... demanda encore le régent.
+
+--Monseigneur, répliqua Lagardère, cette épée a frappé Nevers... je la
+reconnais... cette épée va punir l'assassin de Nevers!
+
+Il jeta la rapière de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en
+frémissant.
+
+--Apapur! grommela Cocardasse, le troisième coup abat le coq!
+
+Le tribunal de famille tout entier était rangé en cercle autour des deux
+champions. Quand ils tombèrent en garde, le régent, sans avoir
+conscience peut-être de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de
+Passepoil et la tint levée.
+
+Le régent, Philippe d'Orléans!
+
+--Attention à la cuirasse! murmura Passepoil derrière Lagardère.
+
+Il n'était pas besoin. Lagardère s'était transfiguré tout à coup. Sa
+haute taille se développait dans toute sa richesse; le vent déployait
+les belles masses de sa chevelure et ses yeux lançaient des éclairs.
+
+Il fit reculer Gonzague jusqu'à la porte de la chapelle.
+
+Puis son épée flamboya en décrivant ce cercle rapide que donne la
+riposte de prime.
+
+--La botte de Nevers! firent ensemble les deux maîtres d'armes.
+
+Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de la statue de Philippe de
+Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front.
+
+Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A
+quelques pas de là, un chirurgien bandait la blessure du marquis de
+Chaverny.
+
+C'était sous la porte de l'église Saint-Magloire. Le régent et sa suite
+montaient les marches du perron.
+
+Lagardère se tenait debout entre les deux groupes.
+
+--Monseigneur, dit la princesse, voici l'héritière de Nevers, ma fille,
+qui s'appellera demain madame de Lagardère, si Votre Altesse Royale le
+permet.
+
+Le régent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main
+d'Henri.
+
+--Merci, murmura-t-il en s'adressant à ce dernier et en regardant comme
+malgré lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse.
+
+Puis il affermit sa voix que l'émotion avait rendue tremblante et dit en
+se redressant:
+
+--Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de
+Nevers.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+DU SIXIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages.
+
+ LE CONTRAT DE MARIAGE.
+ (Suite.)
+
+ XIII. La signature du bossu 5
+
+ LE TÉMOIGNAGE DU MORT.
+
+ I. La chambre à coucher du régent 35
+
+ II. Plaidoyer 57
+
+ III. Trois étages de cachot 85
+
+ IV. Vieilles connaissances 107
+
+ V. Coeur de mère 127
+
+ VI. Condamné à mort 149
+
+ VII. Dernière entrevue 171
+
+ VIII. Anciens gentilshommes 193
+
+ IX. Le mort parle 213
+
+ X. Amende honorable 238
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ page 9: «foreé» remplacé par «forcé» (des dix-huit années de mariage
+ forcé)
+ page 11: «un» remplacé par «une» (une dot de cinquante mille écus.)
+ page 41: «fatignée» par «fatiguée» (Son Altesse Royale est un peu
+ fatiguée.)
+ page 51: «dernir» par «dernier» (d'accomplir le dernier voeu)
+ page 65: «denx» par «deux» (entre les deux enfants)
+ page 82: «me» par «ne» (vous ne dormirez pas ce matin...)
+ page 122: «damee» par «dame» (noble dame)
+ page 134: «cehveux» par «cheveux» (ses cheveux qui tombaient)
+ page 139: «pricessse» par «princesse» (La princesse avait son trésor)
+ page 189: «accués» par «accusé» (accusé implicitement...)
+ page 204: «hante» par «haute» (Ceci est de la haute morale)
+ page 248: «Montauban» remplacé par «Montaubert» (Montaubert et Peyrolles
+ avaient chacun)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 ***
+
+***** This file should be named 35979-8.txt or 35979-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval
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+Title: Le Bossu Volume 6
+ Aventures de cape et d'épée
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+Author: Paul Féval
+
+Release Date: April 27, 2011 [EBook #35979]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
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+
+
+
+
+
+
+</pre>
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+<hr class="full" />
+
+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<h1>LE BOSSU.</h1>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Bruxelles.&mdash;Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br />
+rue de Schaerbeek, 12.</p>
+
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+
+<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p>
+
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+<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3>
+
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+<h2>PAUL FÉVAL.</h2>
+
+<h2>6</h2>
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+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br />
+interdite pour la France.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div>
+
+<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p>
+
+<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center"><b>1857</b></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU SIXÈME VOLUME</a></h6>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>LE CONTRAT DE MARIAGE.</h2>
+
+<h2>(SUITE.)</h2>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>XIII</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
+
+<h3>&mdash;La signature du bossu.&mdash;</h3>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente
+dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la
+solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant
+d'années.</p>
+
+<p>Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs
+empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes,
+gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.</p>
+
+<p>A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux
+gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son
+entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir
+l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière
+d'effrontés démentis.</p>
+
+<p>On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.</p>
+
+<p>Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien
+d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de
+représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais
+enfin il était bon de savoir.</p>
+
+<p>Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le
+prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait
+laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs.</p>
+
+<p>Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder,
+mais qui mettait martel en tête à chacun.</p>
+
+<p>Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux
+zèle du magistrat une bonne dose de curiosité?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
+
+<p>Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux
+scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut
+sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment.</p>
+
+<p>Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti.</p>
+
+<p>On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal
+afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla
+surtout de ne point accuser son mari.</p>
+
+<p>Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au
+Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait.</p>
+
+<p>Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son
+mari.</p>
+
+<p>Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte
+du bal.</p>
+
+<p>Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur
+ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout
+naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de
+Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la
+veuve de son ami.</p>
+
+<p>La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et pensif.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p>
+
+<p>Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce
+jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.</p>
+
+<p>Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de
+commentaires.</p>
+
+<p>La défiance était née dans l'esprit du régent.</p>
+
+<p>Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague
+trouva sa retraite pleine d'amis.</p>
+
+<p>Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince
+lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.</p>
+
+<p>Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait
+cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il
+était si puissant et si riche!</p>
+
+<p>Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été
+si aisément démentie!</p>
+
+<p>On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps
+de la Brinvilliers!</p>
+
+<p>On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu
+soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune
+femme, pour le coup on se fût tenu les côtes!</p>
+
+<p>Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<p>L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague.</p>
+
+<p>Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage <ins class="correction" title="foreé">forcé</ins>, allait
+avoir peut-être son dénoûment.</p>
+
+<p>Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la
+veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.</p>
+
+<p>Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait.</p>
+
+<p>Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette
+foule de témoins, tous complices.</p>
+
+<p>Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque
+toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M.
+le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui
+l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire
+parler ce Lagardère, fallût-il employer la question!</p>
+
+<p>On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière
+viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère
+avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait
+ouvert cette interminable tragédie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les
+présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un
+cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence
+offrit ce qu'elle avait.</p>
+
+<p>Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir!</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui
+était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat
+annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit
+précédente au sortir du Palais-Royal.</p>
+
+<p>La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>&mdash;«N'accusez point votre mari.»</p></div>
+
+<p>Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la
+prière.</p>
+
+<p>Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau
+billet.</p>
+
+<p>Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la
+princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère
+par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame
+la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon
+qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<p>Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment?</p>
+
+<p>Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort!</p>
+
+<p>La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit
+mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon.</p>
+
+<p>Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et
+quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel
+Lamoignon.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague
+à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un
+mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui
+le prince constituait <ins class="correction" title="un">une</ins> dot de cinquante mille écus.</p>
+
+<p>Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir
+ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée.</p>
+
+<p>Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses
+mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un
+vrai notaire royal, avait été convoqué.</p>
+
+<p>Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de
+Saint-Magloire.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> C'était un mariage
+valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur
+l'épouse à l'époux.</p>
+
+<p>De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de
+l'épouse.</p>
+
+<p>Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les
+autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à
+reculer.</p>
+
+<p>Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour
+Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses
+prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.</p>
+
+<p>Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander.</p>
+
+<p>Gonzague l'avait jugé d'un coup d'&oelig;il. C'était un de ces êtres qui
+font volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui
+gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau
+trop lourd sur leurs épaules.</p>
+
+<p>Les bossus sont méchants; les bossus se vengent.</p>
+
+<p>Les bossus ont souvent le c&oelig;ur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils
+sont en ce monde comme en pays ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<p>Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux.</p>
+
+<p>De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups,
+qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.</p>
+
+<p>Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était
+qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été
+capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir
+battue.</p>
+
+<p>Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.</p>
+
+<p>Le bossu était une véritable trouvaille!</p>
+
+<p>Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol,
+Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant
+Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il
+pleuve...</p>
+
+<p>&mdash;Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! la main me démange! et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!...</p>
+
+<p>Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> ils ouvrirent la
+porte extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace
+de l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux
+braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé,
+la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la
+charmille.</p>
+
+<p>Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la
+ruelle, était grande ouverte.</p>
+
+<p>Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse,
+puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!...</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.</p>
+
+<p>Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir.</p>
+
+<p>Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait
+faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière
+Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> si l'on danse, les
+violons ne manqueront pas!</p>
+
+<p>Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la
+chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait
+paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes
+d'un excellent souper.</p>
+
+<p>Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires.
+Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris,
+de m&oelig;urs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués
+d'une rare sûreté de coup d'&oelig;il au whist. Ils se comportent bien à
+table; la courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont
+galants avec les vieilles dames riches, et certes peu de Français
+portent aussi bien qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.</p>
+
+<p>Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de
+convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et
+dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement,
+est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.</p>
+
+<p>Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet
+avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de
+Gonzague. C'était un bel homme de quarante <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> ans, gras, frais et
+rose, souriant et qui faisait plaisir à voir.</p>
+
+<p>Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux
+l'entraînèrent au premier étage.</p>
+
+<p>La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la
+Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations
+entre-vifs.</p>
+
+<p>Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces
+dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la
+minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny
+était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela.</p>
+
+<p>Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une
+petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en
+besogne.</p>
+
+<p>Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience
+bien naturelle de ces jeunes fiancés...</p>
+
+<p>&mdash;Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
+
+<p>Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air
+vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Juste le temps de séduire une femme! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons à
+l'heureux hyménée!...</p>
+
+<p>On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté
+semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout
+le monde se sentait de joyeuse humeur.</p>
+
+<p>Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.</p>
+
+<p>&mdash;A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour
+composer mon épithalame?</p>
+
+<p>&mdash;Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte.</p>
+
+<p>Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète
+et douce; quand <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> j'aurai fini le contrat je rimerai quelques
+couplets impromptus...</p>
+
+<p>Le bossu le remercia d'un geste noble.</p>
+
+<p>&mdash;Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc
+que ce soit maintenant l'âge d'or!</p>
+
+<p>&mdash;Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait
+d'amandes et du vin mousseux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque les tabellions font des vers!</p>
+
+<p>Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet
+esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la
+mariée est en négligé... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne
+suis pas coiffé... mes manchettes sont fripées...</p>
+
+<p>&mdash;La toilette du marié! la toilette du marié!... crièrent ces dames en
+accourant.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu
+parler d'une corbeille?...</p>
+
+<p>Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin... On les vit
+bientôt reparaître avec <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> la corbeille. Dona Cruz prit la direction
+de la toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire
+le bal!</p>
+
+<p>En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona
+Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles.</p>
+
+<p>Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par
+derrière à ma coiffure!</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Navailles:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons
+enfants... ou plutôt à votre propre ambition!... Elle est à moi comme ce
+cher M. Oriol est à son orgueil... comme cette jolie Nivelle est à son
+avarice... comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!... Ma
+belle Fleury, refaites le n&oelig;ud de ma cravate....</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ignore, répondit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom, l'ami? reprit le prince.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton
+léger;&mdash;signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites
+tous cet honneur... j'écrirai mon nom moi-même... c'est un drôle de nom,
+et qui vous fera rire.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos
+manchettes pour cadeau de noces.</p>
+
+<p>Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à
+la volée.&mdash;Puis il s'approcha de la table pour signer.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,&mdash;vous
+ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau
+mouchoir.</p>
+
+<p>Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à
+sa toilette: une épingle, une boucle, un n&oelig;ud de rubans.</p>
+
+<p>Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.</p>
+
+<p>Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague
+était en tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui
+attachait un jabot de malines.</p>
+
+<p>&mdash;La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment.</p>
+
+<p>Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et
+portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était
+belle admirablement;&mdash;mais ses traits pâles gardaient cette étrange
+immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue.</p>
+
+<p>Elle était toujours sous le coup du maléfice.</p>
+
+<p>Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration.&mdash;Quand les regards se
+détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un
+sentiment pénible.</p>
+
+<p>Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma
+charmante!... à notre tour de signer.</p>
+
+<p>Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.</p>
+
+<p>On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit
+avec une docilité parfaite.</p>
+
+<p>En se retournant pour gagner la table où <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> maître Griveau aîné avait
+fait signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de
+Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.</p>
+
+<p>Ésope II cligna de l'&oelig;il en touchant son flanc d'un geste rapide.</p>
+
+<p>Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il
+sans épée?</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il
+n'est pas encore assez drôle comme cela.</p>
+
+<p>Navailles mesura de l'&oelig;il les rapières, tandis qu'Ésope II faisait
+des façons et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas habitué... cela gênerait mes mouvements.</p>
+
+<p>Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière
+de combat, c'était <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne
+plaisantait jamais.</p>
+
+<p>Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., répétait Ésope II, dit
+Jonas.</p>
+
+<p>On lui ceignit l'épée en jouant.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa
+main eut comme un frémissement volontaire et joyeux.</p>
+
+<p>Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela.</p>
+
+<p>Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose
+faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un
+surcroît de fierté.&mdash;Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si
+burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour
+l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il
+avait un succès fou!</p>
+
+<p>Il se laissait faire bonnement.&mdash;Arrivé devant la table, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si près, je
+vous prie... et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous
+puissions régulariser le contrat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p>
+
+<p>Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume
+en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Vos noms, s'il vous plaît, dit-il,&mdash;vos prénoms, qualités, lieu de
+naissance...</p>
+
+<p>Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du
+notaire-tabellion-garde-note.</p>
+
+<p>Celui-ci se retourna pour regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous signé? demanda le bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit maître Griveau aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de
+côté.</p>
+
+<p>Il s'assit gravement à sa place.&mdash;Et l'assemblée de rire.</p>
+
+<p>Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant
+Navailles.</p>
+
+<p>Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules.</p>
+
+<p>Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague
+se moquait de lui en l'appelant trembleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de
+Navailles.</p>
+
+<p>Il ajouta avec son petit ricanement sec:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien vous étonner... vous allez voir... buvez en attendant.</p>
+
+<p>On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.</p>
+
+<p>Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position
+moins gênante.</p>
+
+<p>Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son
+harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de
+torture.</p>
+
+<p>&mdash;Il écrira! firent les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'écrira pas! ripostèrent les autres.</p>
+
+<p>Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la
+posa toute nue sur la table à côté de lui.</p>
+
+<p>On rit encore.&mdash;Cocardasse serra le bras de Passepoil:</p>
+
+<p>&mdash;Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Gare aux violons! murmura frère Passepoil.</p>
+
+<p>L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore.</p>
+
+<p>Elle hésita. Il la regarda:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!</p>
+
+<p>Aurore se pencha sur le parchemin et signa.</p>
+
+<p>On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif
+mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux.</p>
+
+<p>Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit-il,&mdash;venez voir... Ça va vous étonner!...</p>
+
+<p>Chacun se précipita.&mdash;Le bossu avait jeté la plume pour prendre
+négligemment l'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! murmura Cocardasse junior.</p>
+
+<p>&mdash;On y est, répondit résolûment frère Passepoil.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière.</p>
+
+<p>Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole.&mdash;On vit en ce
+moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir
+et l'épée s'affermir dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> faisait bien d'autres
+tours dans la cour des Fontaines!...</p>
+
+<p>Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce
+corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur
+la foule stupéfaite.</p>
+
+<p>En même temps le bout de son épée piqua la signature.</p>
+
+<p>Tous les regards suivirent ce mouvement.&mdash;Une grande clameur, faite d'un
+seul nom, emplit la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère! Lagardère!</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère! répéta celui-ci,&mdash;qui ne manque jamais aux rendez-vous
+qu'il donne!</p>
+
+<p>Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les
+rangs de ses ennemis en désordre.</p>
+
+<p>Mais il ne bougea pas.&mdash;Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée
+contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient
+debout derrière lui.</p>
+
+<p>Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent.</p>
+
+<p>En somme, ils étaient au moins dix contre un.</p>
+
+<p>Dona Cruz voulut se jeter entre les deux <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> camps. Peyrolles la saisit
+à bras-le-corps et l'enleva.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le
+prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant!</p>
+
+<p>Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent
+impétueusement.</p>
+
+<p>Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis.</p>
+
+<p>Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde.
+Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Va bien! ma caillou! fit le Gascon;&mdash;nous sommes à jeun depuis plus de
+six mois!... Va bien!</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte.</p>
+
+<p>Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et
+Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.</p>
+
+<p>Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois
+statues, attendaient le second choc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Gonzague, dit Lagardère,&mdash;vous avez voulu faire une
+parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre
+signature...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<p>&mdash;En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur.</p>
+
+<p>Cette fois il s'avançait en tête de ses gens...</p>
+
+<p>Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule.</p>
+
+<p>Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent
+frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi!...</p>
+
+<p>C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait
+partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons
+à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches
+de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat.</p>
+
+<p>Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et
+qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif,
+le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se
+tenait immobile et muet.&mdash;Au milieu du salon, Gonzague et ses gens,
+arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec
+épouvante la porte d'entrée.</p>
+
+<p>Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.</p>
+
+<p>Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
+
+<p>Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince
+de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait
+point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du
+Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de
+Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire.</p>
+
+<p>Leurs mesures étaient prises d'avance.&mdash;Après trois sommations faites
+coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds.</p>
+
+<p>Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.</p>
+
+<p>Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.&mdash;Était-ce la justice
+qui venait pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas
+aux gens du roi...</p>
+
+<p>Mais il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à voir!..</p>
+
+<p>Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et
+répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, au nom du roi!</p>
+
+<p>Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser
+entrer les soldats.</p>
+
+<p>Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p>
+
+<p>Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le
+groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous
+trois l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat!</p>
+
+<p>&mdash;Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit
+aux ordres de la princesse votre femme...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est la princesse ma femme...! commença Gonzague furieux...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil.
+Elle avait ses vêtements de deuil.</p>
+
+<p>A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient
+les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la
+princesse rabattit son voile sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son
+mari.</p>
+
+<p>Puis s'avançant vers Lagardère:</p>
+
+<p>&mdash;Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère,
+reprit-elle; vos juges sont assemblés... rendez votre épée.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage
+de ses mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes,
+faites votre devoir.</p>
+
+<p>Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.</p>
+
+<p>Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas
+une parole.</p>
+
+<p>Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci
+s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore
+par la main.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre
+fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla.</p>
+
+<p>&mdash;Il ment! dit Gonzague.</p>
+
+<p>Lagardère ne releva point cette injure.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de
+Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine
+dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné...
+voici mademoiselle de Nevers.</p>
+
+<p>Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent.</p>
+
+<p>La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.</p>
+
+<p>Une larme vint aux yeux de Lagardère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son
+trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous!</p>
+
+<p>Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain...
+gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que
+vous l'étiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous
+pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort.</p>
+
+<p>Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément
+la princesse, et gagna la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi devant mes juges!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>LE TÉMOIGNAGE DU MORT.</h2>
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2">I</a></h2>
+
+<h3>&mdash;La chambre à coucher du régent.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<p>Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de
+Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le
+Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse
+de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont
+nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé
+Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur
+cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p>On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague:
+c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus
+gaiement.</p>
+
+<p>De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à
+réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes:
+d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.&mdash;Mais le pape ne
+faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.</p>
+
+<p>En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami.
+Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes
+vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.</p>
+
+<p>Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le
+contraire.</p>
+
+<p>Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit
+une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé
+par un tel ensemble de calomnies.</p>
+
+<p>Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que
+son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins
+en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence
+des m&oelig;urs anglaises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<p>Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait
+la besogne de son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat,&mdash;et ne me
+romps pas les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé,&mdash;mais savez-vous la
+différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos
+escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et
+le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes à vous sont un
+mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la
+patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de
+perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur... va te coucher!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en
+riant;&mdash;je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre... resserrez
+les liens...</p>
+
+<p>&mdash;Vivedieu! s'écria le prince;&mdash;tu as fait ce qu'il fallait et au delà
+pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les
+arrérages... Abbé, va te coucher!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
+
+<p>Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de
+Machault.</p>
+
+<p>&mdash;A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise
+humeur;&mdash;ces gens jouent avec ma santé... Ils me tueront.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Machault, insista le valet,&mdash;a des communications importantes...</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais! interrompit le régent;&mdash;il veut me dire que Cellamare
+intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin...
+qu'Alberoni voudrait être pape... que madame du Maine voudrait être
+régente... A midi... ou plutôt à une heure... je me sens mal à l'aise.</p>
+
+<p>Le valet sortit.&mdash;Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,&mdash;toutes ces
+méchantes petites intrigues...</p>
+
+<p>&mdash;Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent.</p>
+
+<p>Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la
+porte,&mdash;et de nouveau la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le
+tabouret pour monter dans son lit.</p>
+
+<p>Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la
+fente:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France
+en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines;&mdash;cela les
+divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils
+croient se rendre nécessaires!... ils se rendent importuns, voilà
+tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutôt à
+deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-là!</p>
+
+<p>Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais... je m'en vais!... se hâta de répondre Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Non... viens çà, abbé... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose
+étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?...
+pas une heure!... ils viennent au moment où je me mets au lit... je
+meurs à la <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> peine, vois-tu, abbé... mais cela ne les inquiète point.</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale, demanda Dubois,&mdash;veut-elle que je lui fasse la
+lecture?</p>
+
+<p>&mdash;Non... réflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment
+auprès de ces messieurs... j'ai passé la nuit à travailler... ma
+migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe...</p>
+
+<p>Il poussa un profond soupir et acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore à
+son lever... et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!...
+mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire...
+Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la
+France!</p>
+
+<p>Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit
+sa respiration égale et bruyante.&mdash;Il dormait.</p>
+
+<p>L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se
+prirent à rire tous les deux.</p>
+
+<p>Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois:
+maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en
+herbe.&mdash;Mais cela n'empêche pas d'être un saint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore
+dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra,
+mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!... on a soupé
+très-tard et Son Altesse Royale est un peu <ins class="correction" title="fatignée">fatiguée</ins>.</p>
+
+<p>L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et
+du secrétaire d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut
+parti,&mdash;ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le
+Blanc;&mdash;mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du
+prince de Gonzague?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts... deux hommes morts: le
+cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrêtés:
+l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le
+nom importe peu... madame la princesse pénétrant de force et au nom du
+roi dans l'antre de son époux... deux jeunes filles... mais ceci est
+lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers,
+dit le secrétaire d'État.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par
+ce Lagardère...</p>
+
+<p>&mdash;Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez d'entendre l'abbé... le régent a soupé jusqu'à huit heures
+du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à
+bien se tenir.</p>
+
+<p>Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son
+crédit ou il l'a perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, interrompit le Blanc,&mdash;Son Altesse Royale s'est montrée
+impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agissait du crédit de la banque... la rue Quincampoix réclamait
+un exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu... la veuve de
+Nevers...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le
+prince?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault,&mdash;à
+ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu
+quelque chose de son crédit... tout est là!...</p>
+
+<p>Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de
+Gonzague parut seul et sans suite.</p>
+
+<p>Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de
+Machault.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'empressa de dire Gonzague,&mdash;je suis certain qu'elle est
+fermée pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Bréon! appela le lieutenant de police.</p>
+
+<p>Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.</p>
+
+<p>Gonzague regarda M. de Machault avec défiance.&mdash;Ce <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> mouvement
+n'échappa point aux deux magistrats.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le
+prince.</p>
+
+<p>Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.</p>
+
+<p>Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a tout simplement, répondit M. de Machault,&mdash;que Son Altesse
+Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver
+délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.</p>
+
+<p>Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.</p>
+
+<p>Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se
+montra sur les visages de nos trois seigneurs.</p>
+
+<p>Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon.</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec
+dépit;&mdash;le plaisir avant les affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire
+goguenard,&mdash;on peut tirer diverses conséquences.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce
+Gonzague...</p>
+
+<p>&mdash;Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.</p>
+
+<p>Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son
+apogée.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilités!...</p>
+
+<p>&mdash;Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague
+étaient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus
+d'une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous concluez?...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la régence du duc
+d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres...
+elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais
+voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère... c'est un premier
+pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois
+heures.</p>
+
+<p>Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent,
+Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La
+rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa
+conduite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<p>Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant,
+Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.</p>
+
+<p>Peut-être avait-il craint quelque chose de pire.</p>
+
+<p>Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses
+lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et
+s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.</p>
+
+<p>Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos,
+mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse
+bonhomie, voilà comme tout se découvre!</p>
+
+<p>Gonzague eut le c&oelig;ur serré, mais il n'y parut point.</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le régent;
+c'est au moins un manque de confiance!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends... on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la
+famille... la princesse est, on peut le dire, ulcérée...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> quel est le
+pouvoir de la calomnie.</p>
+
+<p>Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses
+amis.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité,
+dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher à l'homme...
+mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose
+que mes amis tâchent de me faire oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine,
+je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est égoïste... je
+pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale...</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne, Philippe, je te pardonne... à condition que tu me
+diras tes souffrances.</p>
+
+<p>Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à
+l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule
+sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je
+suis complice... mais il est des sentiments...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta
+femme... c'est une belle et noble créature!... nous rions de cela <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions
+aussi de Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa
+voix; Dieu se venge!</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont été commis à mon
+pavillon, cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se
+mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela,
+Philippe... sur ma parole, tu as confirmé des soupçons...</p>
+
+<p>Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il
+regardait Gonzague.</p>
+
+<p>Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une
+admirable expression de fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier
+mouvement de hauteur.</p>
+
+<p>Puis il ajouta d'un accent pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des
+soupçons... ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+loyal... tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les
+soupçons qu'il a eus?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux.</p>
+
+<p>&mdash;Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir...</p>
+
+<p>&mdash;La veuve de Nevers était riche... tu étais pauvre... Nevers était
+notre frère...</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers?</p>
+
+<p>Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit:
+nous avons trop raillé... ces choses de c&oelig;ur sonnent mal entre
+nous...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?... explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer,
+c'est celle-là... Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le
+savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'étais au château de
+Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis... la chambre
+ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme
+témoin, ce matin...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... interrompit le régent, et dis-moi <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> quel arrêt a rendu la
+chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Si monseigneur m'avait laissé poursuivre...</p>
+
+<p>&mdash;Poursuis... poursuis... je cherche la vérité, je t'en préviens... rien
+que la vérité.</p>
+
+<p>Gonzague s'inclina froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à
+mon ami, mais comme à mon juge... Lagardère n'a pas été tué chez moi
+cette nuit... C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le
+financier Albret et le cadet de Gironne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit pour la seconde fois le régent;&mdash;et comment ce Lagardère
+était-il chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit
+Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde!... celle-là est une sainte...</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec
+force;&mdash;je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!</p>
+
+<p>Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,&mdash;j'ai
+peut-être été un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale...
+tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du
+bruit... tant de bruit qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> ébranlent le trône... je sens cela,
+moi qui m'assieds tout près... Reprenons les choses de haut... Tu
+prétends que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action:
+prouve-le.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur
+admirablement jouée,&mdash;que d'accomplir le <ins class="correction" title="dernir">dernier</ins> v&oelig;u d'un mourant?</p>
+
+<p>Le régent resta bouche béante à le regarder.</p>
+
+<p>Il y eut entre eux un long silence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe
+d'Orléans,&mdash;mentir à moi... Je te crois.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, repartit Gonzague,&mdash;vous me traitez de telle sorte que
+cette entrevue sera la dernière entre nous deux... les gens de ma maison
+ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme
+vous le faites... Que je purge les accusations portées contre moi et je
+dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand
+j'étais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit...</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse
+émotion;&mdash;justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je
+vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Gonzague,&mdash;je suis accusé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p>
+
+<p>Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité
+calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion:</p>
+
+<p>&mdash;Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge.</p>
+
+<p>Le régent se recueillit un instant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de
+Caylus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, repartit Gonzague;&mdash;j'ai défendu votre ami et le
+mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'était votre devoir... et vous reçûtes son dernier soupir?</p>
+
+<p>&mdash;Avec ses dernières paroles... oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale... notre
+malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux
+de ma femme, afin d'être le père de ma fille!</p>
+
+<p>La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge
+impie.</p>
+
+<p>Le régent était absorbé dans ses réflexions.</p>
+
+<p>Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les
+traces de l'ivresse s'étaient évanouies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait de remplir le v&oelig;u du mourant, dit-il;&mdash;c'était
+votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt
+années?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter;&mdash;je l'ai déjà dit à
+monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?</p>
+
+<p>Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit le régent;&mdash;l'assassin fut M. le marquis de Caylus?</p>
+
+<p>Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,&mdash;que
+reprochez-vous à ce Lagardère?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est
+vendu pour commettre un meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur... mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour...
+Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef
+et obstinément <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> depuis dix-huit années... Lagardère enleva pour son
+propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa
+naissance...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?...
+interrompit le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans
+son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me
+croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur... On ne peut
+terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut réduire à néant que
+l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se
+produit: tant mieux!... vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de
+la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à
+éclairer... vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau
+côté de ma vie... le côté noble, chrétien, modestement dévoué... J'ai
+rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela,
+pendant près de vingt ans... j'ai vaqué nuit et jour à un travail
+silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence... j'ai
+prodigué ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entraînante de
+mon ambition... j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force,
+j'ai donné une part de mon sang...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p>
+
+<p>Le régent fit un geste d'impatience.&mdash;Gonzague reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... écoutez donc mon
+histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous
+fûtes l'ami et le frère de Nevers... Écoutez-moi, attentivement,
+impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la
+princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner
+de procès... non point entre moi et cet aventurier de Lagardère... je
+m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance... mais
+entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois
+Philippe... entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le
+pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant,&mdash;et
+moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double
+et sainte mission que mon c&oelig;ur et mon épée... je vous prends pour
+arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe
+d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de
+Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3">II</a></h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p>
+
+<h3>&mdash;Plaidoyer.&mdash;</h3>
+
+<p>La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de
+France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.</p>
+
+<p>Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son
+effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.</p>
+
+<p>&mdash;Oseriez-vous dire, murmura le régent,&mdash;que j'ai manqué au devoir de
+l'amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, repartit Gonzague;&mdash;forcé que je suis de me
+défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre...
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir...</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans était remis de son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;&mdash;vous allez
+très-loin... prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,&mdash;de
+l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,&mdash;vous aurez justice...,
+parlez!</p>
+
+<p>Gonzague avait espéré plus de colère.&mdash;Le calme du duc d'Orléans lui fit
+perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.</p>
+
+<p>&mdash;A mon ami, reprit-il pourtant,&mdash;au Philippe d'Orléans qui m'aimait
+hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres
+termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est
+un résumé succinct et clair qu'il faut.</p>
+
+<p>La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est
+non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,&mdash;une manière de
+héros parmi ses pareils,&mdash;mais encore un homme intelligent et rusé,
+capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne
+reculant devant aucun effort pour arriver à son but.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
+
+<p>Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière
+de Nevers.&mdash;Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait
+encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut,
+sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que
+Nevers et Caylus étaient riches.</p>
+
+<p>Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais
+chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession
+de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.</p>
+
+<p>Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut
+comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui,
+que toute transaction déloyale était impossible.</p>
+
+<p>Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux
+environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la
+supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom
+d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.</p>
+
+<p>Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes
+ensemble.&mdash;Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du
+prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus,
+tandis que je défendais mon malheureux ami...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p>
+
+<p>Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la
+trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse
+lui tenir tête.&mdash;J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein
+était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et
+chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de
+l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el
+Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts...</p>
+
+<p>Le régent fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous morts! répéta Gonzague,&mdash;morts de sa main!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,&mdash;que lui aussi
+prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger
+notre malheureux ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et
+habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc
+d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations,
+considérera les titres de chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi ferai-je, prononça le régent;&mdash;continuez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,&mdash;et remarquez que ce
+Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une
+lettre ni un message.</p>
+
+<p>Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour
+surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel
+j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive
+contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos
+du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et
+voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de
+ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les
+Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.</p>
+
+<p>Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai
+avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la
+certitude que Faënza ne m'avait point trompé.</p>
+
+<p>Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout
+frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la
+ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
+
+<p>Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la
+tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait
+trahis.&mdash;Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du
+souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.&mdash;Quand nous nous
+éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la
+gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni
+campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.</p>
+
+<p>Les gitanos du Léon avaient disparu...</p>
+
+<p>Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la
+vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages
+étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour
+cadre.</p>
+
+<p>De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs
+réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa
+version.</p>
+
+<p>Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs.
+Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.</p>
+
+<p>Le régent écoutait toujours, attentif et froid.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec
+ce pur accent de <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> sincérité qui le faisait si éloquent;&mdash;si nous
+avions réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs
+conjurés dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à
+Dieu!</p>
+
+<p>Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti
+pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle
+de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.</p>
+
+<p>Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les
+impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité
+de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref.
+Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos
+défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus
+forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause
+est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une
+observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette
+substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En
+ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un
+moment donné, pour <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> s'en servir selon l'intérêt de son ambition.</p>
+
+<p>Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul
+mot: il devint amoureux de la gitanita.</p>
+
+<p>Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors
+d'obtenir rançon.&mdash;L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce
+rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de
+l'héritière de Nevers...</p>
+
+<p>Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de
+malaise.</p>
+
+<p>La plausibilité d'un fait varie suivant les m&oelig;urs et le caractère de
+l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à
+ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris
+pour accomplir la parole donnée à un mourant,&mdash;mais ce calcul prêté à
+Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et
+l'éblouissait tout à coup.</p>
+
+<p>L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions
+tragiques;&mdash;mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout
+naturellement.</p>
+
+<p>Il fut frappé,&mdash;frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse
+Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;&mdash;frappé
+au point de ne pas se dire que l'échange opéré <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> entre les <ins class="correction" title="denx">deux</ins>
+enfants rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.</p>
+
+<p>L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de
+réalité.</p>
+
+<p>Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la
+situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.</p>
+
+<p>Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit
+pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette
+conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était
+passé depuis deux jours.</p>
+
+<p>Il tournait ses batteries en conséquence.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui
+n'était point sous les ordres de M. de Machault,&mdash;et Gonzague avait
+souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une
+ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.</p>
+
+<p>Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre
+masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom
+l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.</p>
+
+<p>Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme
+si le régent eût vu toutes ses cartes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit-il,&mdash;peut être bien persuadé que je n'attache pas
+plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec
+son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est.
+J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son
+arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument
+superflues.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter
+trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.</p>
+
+<p>Mais revenons à nos faits.&mdash;Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au
+bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles
+de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut
+concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent.
+La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un
+page, afin que les apparences fussent sauvegardées.</p>
+
+<p>Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se
+connaissaient et qu'elles s'aimaient.&mdash;Je ne puis croire que la
+maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas
+impossible.</p>
+
+<p>Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur
+tout entière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez
+lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de
+la recevoir,&mdash;parce qu'elle avait une conduite trop légère...</p>
+
+<p>Ici Gonzague eut un rire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille:
+«Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je
+voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont
+ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je
+raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.</p>
+
+<p>Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi
+vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit
+de son enfant par de vaines délicatesses.</p>
+
+<p>Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité
+paternelle?</p>
+
+<p>La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien
+de plus.</p>
+
+<p>L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas...</p>
+
+<p>Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a
+changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> c&oelig;ur
+revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre
+quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de
+loyale amitié...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui
+voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai
+qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si
+je suis votre ami!</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement
+soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?...
+Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je
+veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette
+épée...?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que
+le sang montait à sa joue.</p>
+
+<p>Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis
+réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux
+autres pour m'accuser d'infamie...</p>
+
+<p>Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne
+m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations
+portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce
+Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me
+défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle
+de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas
+anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas
+longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec
+étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid.
+Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires
+publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé.
+Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma
+disposition la police de Madrid.</p>
+
+<p>En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est
+désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément
+abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie
+à danser sur les places publiques!</p>
+
+<p>Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et
+l'aventurier. L'aventurier et sa <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> maîtresse m'échappèrent. Je
+ramenai mademoiselle de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le
+régent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne suffit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné
+raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je
+vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La
+présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous
+l'avons.</p>
+
+<p>&mdash;Pas par votre fait, interrompit le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle
+époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce
+Lagardère?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour
+elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le
+sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les
+derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de
+Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> qu'un
+accusé ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de
+l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner
+signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour
+songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous
+que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?...
+S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un
+autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à
+l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs...
+et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et
+qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait retourner l'argument, objecta le régent.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant
+que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter
+la véritable?</p>
+
+<p>Le régent inclina la tête en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins
+prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne
+demande pas autre chose... Voici, en effet, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> ce que je me disais:
+Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la
+justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas
+moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France
+et d'y braver l'action de la justice.</p>
+
+<p>&mdash;Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans,
+quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un
+tribunal de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'en avoir point prévenu?</p>
+
+<p>&mdash;Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je
+prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par
+conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon
+assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me
+condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre
+aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut
+justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à
+l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la
+princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette
+répulsion violente que rien ne motive, j'en <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> fais serment sur mon
+honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme
+qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes,
+monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et
+la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme,
+je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y
+en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se
+rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais
+commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais
+poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe,
+j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié
+dans ma victoire.</p>
+
+<p>Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait
+comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon
+attaque; il tirait le premier.</p>
+
+<p>Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon
+fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné.</p>
+
+<p>Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence
+parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la
+grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<p>Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain,
+que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont
+pas à tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici,
+sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous
+point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des
+contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment
+contrefaisait le bossu?</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était
+du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le
+petit Lagardère!...</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je
+continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan
+où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et
+des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus...
+Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher
+d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que
+lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Où est la jeune fille? demanda le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Et les papiers?... je vous préviens que c'est ici qu'il y a véritable
+danger pour vous, monsieur le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant
+orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été,
+pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme
+dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà
+les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les
+trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes
+mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans
+celles de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais
+permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était
+vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des
+choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le
+bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+Votre Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis.
+Ce bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu
+m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le
+nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la
+bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est
+un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de
+prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent.</p>
+
+<p>&mdash;Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles...
+mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard
+pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait
+mordu...</p>
+
+<p>&mdash;Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous!</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de
+Chaverny, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny! répéta le régent étonné.</p>
+
+<p>Gonzague répondit hypocritement:</p>
+
+<p>&mdash;Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce
+Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+obtenu ce matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux autres?</p>
+
+<p>&mdash;Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux
+prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les
+méfaits de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette
+nuit devant vos amis.</p>
+
+<p>Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement
+jouée.</p>
+
+<p>Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire
+moqueur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore ce que l'on vous a rapporté.</p>
+
+<p>&mdash;Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement
+folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse
+Royale et à ma propre dignité...?</p>
+
+<p>&mdash;Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la
+de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit,
+auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez moi
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon
+appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les
+remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame
+la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient
+les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les
+mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu.
+Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut
+faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai
+trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de
+sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de
+signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié...</p>
+
+<p>Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de
+son âme.</p>
+
+<p>Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le
+duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez
+son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible
+et longue explication.</p>
+
+<p>Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de
+fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
+
+<p>Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais
+encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes
+qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.</p>
+
+<p>Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas
+pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de
+rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la
+profonde habileté de son ami.</p>
+
+<p>Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche,
+les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient
+suffi à établir la conviction du régent.</p>
+
+<p>Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire
+lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire
+qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la
+noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir
+qui planait sur ce procès.</p>
+
+<p>Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe
+d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+nom, une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers.</p>
+
+<p>Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se
+roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa
+conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute
+sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue:
+Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.</p>
+
+<p>Malheur aux ennemis de Gonzague justifié!</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu
+m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a
+pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre
+position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en
+vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie
+cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...</p>
+
+<p>Gonzague lui mit la main sur le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza
+mourut pendant que Votre <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> Altesse Royale voyageait avec moi en
+Italie... Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de
+laquelle l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand
+même elle passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit
+ce matin: On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse
+Royale de telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre
+l'Italie vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches
+empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle
+aqua-tofana...</p>
+
+<p>Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un
+plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la
+bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits:
+Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles
+sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre
+de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces
+éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me
+défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la
+lumière dans ces ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui
+présiderai ce soir le tribunal de famille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p>
+
+<p>Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui
+j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur...
+Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être
+devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment
+est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront
+vus ce soir pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes.</p>
+
+<p>Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas
+échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous
+suffiront.</p>
+
+<p>Gonzague secoua la tête avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne
+saurait guérir.</p>
+
+<p>Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues
+heures, l'entretien durait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous <ins class="correction" title="me">ne</ins> dormirez pas
+ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se
+demande là, tout près de nous, si je vais <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> sortir d'ici avec un
+surcroît de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille...
+C'est l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre
+Altesse Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me
+sauvegarde ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne
+fût-ce que pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer pour mon lever.</p>
+
+<p>Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira
+Gonzague et le baisa au front en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ami Philippe, à ce soir!</p>
+
+<p>Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur
+le passage du prince de Gonzague qui se retirait.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>III</h2>
+
+<h3>&mdash;Trois étages de cachot.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p>
+
+<p>L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait
+fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les
+arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires
+dans les vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire,
+désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements.</p>
+
+<p>Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent.
+Plusieurs sections du parlement <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> de Paris reçurent le titre de
+chambres ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était
+plus à l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les
+juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque
+et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les
+chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de
+véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les
+bordereaux des agents du Trésor.</p>
+
+<p>Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.</p>
+
+<p>Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient
+lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au
+palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna
+pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta
+plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le
+Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle
+était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre.</p>
+
+<p>Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin,
+Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<p>Le président était M. le marquis de Segré.</p>
+
+<p>Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain,
+et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point
+quitter Paris.</p>
+
+<p>La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son
+Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance
+ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre
+aux juges le nom de l'accusé.</p>
+
+<p>A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut
+devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait
+d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.</p>
+
+<p>Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de
+Gonzague.</p>
+
+<p>Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée
+pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi
+pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de
+Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le
+président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la
+comparution <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en
+considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait
+de manière ou d'autre l'influence de l'accusé.</p>
+
+<p>Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière
+d'un duc et pair!</p>
+
+<p>On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier
+des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison
+voisine de la salle d'audience.</p>
+
+<p>C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M.
+de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis
+XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières
+regardaient le quai.</p>
+
+<p>Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne,
+écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y
+mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur
+la Bastille.</p>
+
+<p>C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect
+contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient.
+Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant
+terrasse au devant de la grand'chambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+
+<p>Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées,
+comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien
+que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros
+verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y
+sentait la prison d'État.</p>
+
+<p>En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au
+secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur
+lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit
+les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement
+d'aller les déposer au greffe.</p>
+
+<p>Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses
+réflexions.</p>
+
+<p>Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir,
+la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.</p>
+
+<p>La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour
+déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au
+Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du
+corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres
+cachots devaient se trouver.</p>
+
+<p>D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> un billot, une cruche,
+un pain, une botte de paille.</p>
+
+<p>On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à
+l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de
+son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.</p>
+
+<p>Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais
+enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à
+l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.</p>
+
+<p>Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait
+comme un bienheureux.</p>
+
+<p>Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille,
+philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance
+du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune.</p>
+
+<p>Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient
+soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de
+temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin
+qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de
+mademoiselle Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona
+Cruz, les beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise.
+S'il avait bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet,
+désertant aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses
+passions l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités.</p>
+
+<p>Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa
+paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait
+comme un beau diable.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais
+semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot!
+Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue
+et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme
+à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes...
+toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que
+tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma
+poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié.</p>
+
+<p>Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux
+pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille
+écus... Je veux épouser dona Cruz!...</p>
+
+<p>Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il
+avait ce rire idiot et béat de l'ivresse.</p>
+
+<p>Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de
+sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait
+cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques
+minutes, des gravats commencèrent à tomber.</p>
+
+<p>Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le
+visage comme on fait pour chasser un insecte importun.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des mouches endiablées! disait-il.</p>
+
+<p>Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me
+jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que
+tu te familiarises...</p>
+
+<p>Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le
+morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en
+colère; holà! <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> Navailles, prends le bossu par les pieds... nous
+allons le baigner dans la mare.</p>
+
+<p>Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon
+d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne
+vous voir du dehors?</p>
+
+<p>Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore
+une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il
+entendit la voix dans son rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille
+qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette
+comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin
+lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames.</p>
+
+<p>Il ajouta d'un ton grave et important:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise
+de l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! fit la voix d'en haut,&mdash;n'avez-vous pas entendu?</p>
+
+<p>Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;&mdash;j'aperçois un objet qui
+remue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<p>Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche
+de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à
+deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! fit-il&mdash;un soufflet!... à moi!...</p>
+
+<p>Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit
+le tour de la cellule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,&mdash;je ne pourrai donc pas
+m'éveiller!... je rêve... c'est évident!...</p>
+
+<p>La voix d'en haut reprit en ce moment:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous reçu le paquet?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Chaverny,&mdash;le bossu est caché ici quelque part... le drôle
+m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a
+cette chambre?...</p>
+
+<p>Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire
+qu'on vienne m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous entends pas, dit la voix,&mdash;vous êtes trop loin du trou...
+mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny...
+Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes
+encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai
+empêché d'être assassiné cette nuit...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
+
+<p>Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,&mdash;mais
+que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se
+reprit-il, révolté tout à coup,&mdash;qui ose donc employer avec moi ce ton
+protecteur?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si
+on eût voulu répondre à la question du petit marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit celui-ci stupéfait;&mdash;en voilà un qui peut se vanter d'avoir
+la vie dure!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix.</p>
+
+<p>Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve.</p>
+
+<p>Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa
+cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre
+de cachet...</p>
+
+<p>&mdash;Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit
+marquis;&mdash;je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier
+pour certaines infamies...</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous, demanda la voix,&mdash;de <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> votre duel au vin de
+Champagne avec le bossu?</p>
+
+<p>Chaverny fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... se récria le marquis;&mdash;le chevalier de Lagardère!...</p>
+
+<p>Celui-ci n'entendit point et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire
+disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en
+vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à
+moi... je donnai contre-ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit Chaverny;&mdash;tout cela est un peu incroyable... raison de
+plus pour y ajouter foi!...</p>
+
+<p>&mdash;L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai
+tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de
+faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague?</p>
+
+<p>Le geste de Chaverny répondit néant.</p>
+
+<p>En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon
+avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué&mdash;Lagardère
+avait noué une brique dans le mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc pour me briser le crâne!&mdash;grommela Chaverny; mais je
+devais avoir le sommeil <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon
+insu.</p>
+
+<p>Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;&mdash;mais je crois que
+vous ne demandez pas mieux qu'à me servir.</p>
+
+<p>Chaverny répondit oui avec sa tête;&mdash;la voix poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous
+donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que
+j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à
+l'étage au-dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny.</p>
+
+<p>Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout
+blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis.</p>
+
+<p>Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon
+c&oelig;ur, et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait,
+sa tête s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait
+voulu faire.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,&mdash;ce
+ne sera pas de ma faute!</p>
+
+<p>Et il travaillait avec fureur, creusant un trou <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> dix fois plus grand
+qu'il ne fallait pour se laisser glisser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son
+trou;&mdash;prenez garde... on va vous entendre!</p>
+
+<p>Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses
+mains en sang.</p>
+
+<p>&mdash;Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,&mdash;quel bal danse-t-on
+ici dessus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit
+frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! fit observer le Gascon.&mdash;Si on l'étrangle, il a bien le droit
+de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou
+furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à
+Bicêtre...</p>
+
+<p>Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd
+et de la chute d'une partie du plafond.</p>
+
+<p>Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de
+poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,&mdash;nous n'avons pas nos
+épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.</p>
+
+<p>&mdash;Bagassas! répliqua le Gascon;&mdash;ils viendraient par la porte...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au
+large trou du plafond.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;&mdash;mais,
+tron de l'air! pourquoi tout ce dégât?</p>
+
+<p>&mdash;Mettez votre paille sous le trou, que je saute.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni donc! nous sommes assez de deux...</p>
+
+<p>&mdash;Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la
+plaisanterie, ajouta frère Passepoil.</p>
+
+<p>Chaverny cependant élargissait son trou prestement.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons
+comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;La paille! la paille! cria Chaverny impatient.</p>
+
+<p>Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de
+prononcer le nom de Lagardère.</p>
+
+<p>Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.</p>
+
+<p>Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il
+était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées
+qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait
+pour glisser des efforts furieux.</p>
+
+<p>Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec
+rage.&mdash;Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte
+donnant sur le corridor.</p>
+
+<p>Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.</p>
+
+<p>&mdash;Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour
+qu'il se rompe les côtes.</p>
+
+<p>Frère Passepoil mesura de l'&oelig;il la distance qu'il y avait du plancher
+au plafond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose
+en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En
+place!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
+
+<p>Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs
+bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un
+second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux
+et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute
+du petit marquis exerça sur leurs bras tendus.</p>
+
+<p>Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre
+qui tomba derrière Chaverny.</p>
+
+<p>Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai
+vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous
+fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons
+sur les guichetiers et prenons la clef des champs.</p>
+
+<p>&mdash;Passepoil! fit le Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Cocardasse! répondit le Normand.</p>
+
+<p>&mdash;Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers;
+c'est la première fois que pareille avanie...</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand
+nous serons dehors... <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> En attendant, il me plaît; son idée aussi...
+forçons la porte!</p>
+
+<p>Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.</p>
+
+<p>On entendait un bruit de pas dans le corridor.</p>
+
+<p>En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin,
+derrière la paille remise à sa place.</p>
+
+<p>Une clef grinça bruyamment dans la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras.</p>
+
+<p>Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.</p>
+
+<p>Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié
+sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien
+que mal.</p>
+
+<p>Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un
+de l'autre et feignirent de faire assaut à la main.</p>
+
+<p>&mdash;A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...</p>
+
+<p>&mdash;Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une
+rapière pour passer le temps...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un
+gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui
+avait un brillant costume de cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière
+lui.</p>
+
+<p>C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos
+deux braves le reconnurent du premier coup d'&oelig;il et continuèrent de
+faire assaut sans autrement s'occuper de lui.</p>
+
+<p>Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait
+recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes
+ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le
+factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au
+sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires.
+L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait:
+«Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre
+heures de plus.</p>
+
+<p>Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre
+heures!»</p>
+
+<p>Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante
+minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en
+faut à un coquin pour rendre l'âme!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard
+que la porte restait entre-bâillée.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à
+son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse
+et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins
+passer le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de
+l'estomac de son noble ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent
+goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en
+ville?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne
+envie de ravoir vos rapières?</p>
+
+<p>&mdash;L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne,
+il me semble qu'il me manque un membre, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de
+céans?</p>
+
+<p>&mdash;Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai,
+Passepoil?</p>
+
+<p>&mdash;Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un
+homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible
+pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est cet excellent homme, sandiéou?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de
+vingt ans que nous nous connaissons...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la
+fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de
+plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...</p>
+
+<p>&mdash;Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont
+point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de
+Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou!
+Et tout de suite, couquin!...</p>
+
+<p>Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et
+s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles, qui avait l'&oelig;il au guet, aperçut en ce moment la
+place que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard
+rebondit naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout
+pâle, mais il ne cria point <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> parce que Passepoil, humble et
+souriant, était déjà entre lui et la porte.</p>
+
+<p>Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de
+garder ses derrières libres.</p>
+
+<p>En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais
+les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée.</p>
+
+<p>A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête
+souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la
+cachait.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>IV</h2>
+
+<h3>&mdash;Vieilles connaissances.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
+
+<p>Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait
+faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme
+n'eut pas le temps d'exposer lui-même les motifs de sa présence.</p>
+
+<p>Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre
+ardente du Châtelet. Ce n'était pas le compte de M. de Gonzague.
+Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes,
+que leurs consciences <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> n'y pussent tenir: mille pistoles à chacun
+d'un seul coup, espèces sonnantes et payées d'avance, non pas même pour
+accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu'ils n'étaient pas aux
+environs de Caylus la nuit du meurtre.</p>
+
+<p>Dans l'idée de Gonzague, la négociation était d'autant plus sûre, que
+Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d'avouer leur
+présence en ce lieu.</p>
+
+<p>Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de
+montrer ses talents diplomatiques.</p>
+
+<p>La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de
+Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos
+deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna
+de l'&oelig;il et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout
+doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond;
+c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal
+couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte
+les convenances.</p>
+
+<p>&mdash;Mes camarades! s'écria Peyrolles qui prenait de l'inquiétude à les
+voir s'approcher ainsi, l'un à droite et l'autre à gauche, pas de <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+mauvais tours!... si vous me forcez à tirer l'épée...</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'épée contre nous!</p>
+
+<p>&mdash;Des gens désarmés! appuya Cocardasse.</p>
+
+<p>Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui
+eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la
+main à la garde de son épée en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essayé de vous évader
+par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n'avez pas
+pu... Halte-là! s'interrompit-il; un pas de plus et je dégaine!</p>
+
+<p>Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée: Cette
+autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M.
+le marquis de Chaverny.</p>
+
+<p>Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière
+Peyrolles.</p>
+
+<p>L'épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le
+saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot et tu es mort, drôle! dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>L'écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil, à l'aide de leurs <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> cravates, le
+garrottèrent en moins de temps que nous ne mettons à l'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte... ce bon
+garçon à gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux
+mains au n&oelig;ud de la gorge!</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir
+d'appeau.</p>
+
+<p>Les deux braves coururent se coller à la muraille, l'un à droite,
+l'autre à gauche.</p>
+
+<p>Chaverny, la pointe de l'épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de
+crier à l'aide.</p>
+
+<p>Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le
+cachot.</p>
+
+<p>Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux râlèrent
+sourdement, puis se turent, étranglés à demi.</p>
+
+<p>Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un
+paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil
+que vous, non!...</p>
+
+<p>Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble
+ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p>
+
+<p>Mais Chaverny était pressé.</p>
+
+<p>&mdash;En besogne! s'écria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pavé de
+Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa
+dépouille... Toi, l'ami, fais de même pour le gardien...</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil se regardèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant
+l'oreille; sandiéou!... je ne sais pas s'il convient à des
+gentilshommes...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse,
+moi! s'écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endossé...</p>
+
+<p>Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible:</p>
+
+<p>&mdash;La paix! Pécaïre! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance
+pénible... D'ailleurs, c'était pour le service de lou petit couquin...</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore pour son service aujourd'hui...</p>
+
+<p>Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui
+avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du
+gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes,
+depuis le temps de Jules-César, qui fut, dit-on, le premier fondateur de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> cette antique forteresse, jamais le Châtelet n'avait eu dans ses
+murs deux geôliers de plus galante mine.</p>
+
+<p>Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de
+Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de
+ces deux misérables; je vous prie de me faire la conduite jusqu'à la
+porte de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frère Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;A s'y méprendre! repartit le petit marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son
+humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs?</p>
+
+<p>&mdash;Comme deux gouttes d'eau, répondit Chaverny; en route! j'ai mon
+message à porter!</p>
+
+<p>Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à
+double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux
+gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L'histoire ne
+dit pas les réflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pénibles et
+difficiles.</p>
+
+<p>Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans
+encombre: il était vide.</p>
+
+<p>&mdash;La tête un peu moins haute, Cocardasse, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> mon ami, dit Chaverny:
+j'ai peur de tes scélérates de moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Sandiéou! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à
+pâté, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne mourra qu'avec nous! ajouta frère Passepoil.</p>
+
+<p>Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui
+apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau
+et les cloîtres étaient pleins de monde.</p>
+
+<p>Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de
+Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la
+reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds
+et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du
+Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet,
+par le cuisinier Le Preux.</p>
+
+<p>Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au n<sup>o</sup> 9 dans
+le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant.</p>
+
+<p>Le portier ôta son bonnet en grommelant.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sans encombre. Dans
+la salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une
+prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec
+beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s'était
+reposé dix minutes en compagnie de l'abbé de la Mettrie, son ami, en
+sortant de la dernière audience.</p>
+
+<p>Cela parut l'intéresser vivement.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour,
+Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette,
+porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant
+capédébiou! qui fit retourner tout le monde.</p>
+
+<p>Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os.</p>
+
+<p>&mdash;L'ami, dit Chaverny sévèrement; cet enfant n'y a pas mis de malice...
+et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu.</p>
+
+<p>Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensèrent que c'était là un
+bien honnête jeune seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier
+des gardes; du diable si ces cadédis ne se fourrent pas partout!...</p>
+
+<p>Le guichet était justement ouvert pour livrer <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> passage à un superbe
+faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré.
+Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience,
+franchirent le seuil d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-les! arrêtez-les! cria Chaverny.</p>
+
+<p>Le guichetier s'élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs
+que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent
+en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.</p>
+
+<p>Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte.
+Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en
+continuant de crier à tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on
+se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrêtez-les!
+arrêtez-les!...</p>
+
+<p>Et, profitant du tumulte, il se pencha à l'autre portière, et commanda:</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel, coquins! et grand train!</p>
+
+<p>Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue
+Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire
+en se tenant les côtes.</p>
+
+<p>Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la liberté, mais encore
+un carrosse <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.</p>
+
+<p>C'était bien cette même chambre à l'ameublement sévère et triste, où
+nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans
+la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille; c'était bien
+le même deuil extérieur; l'autel tendu de noir, où se célébrait
+quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers,
+montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges
+allumés.</p>
+
+<p>Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et
+perceptible à peine, s'était glissé parmi ces aspects lugubres; je ne
+sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil.</p>
+
+<p>Il y avait des fleurs aux deux côtés de l'autel. Et pourtant on n'était
+point au quatrième jour de mai, fête de l'époux décédé.</p>
+
+<p>Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil
+d'automne. A la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau.</p>
+
+<p>Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui
+donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre.</p>
+
+<p>L'oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue
+dont l'existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+la Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du
+Palais-Royal.</p>
+
+<p>Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de
+monde, bien qu'il fût encore grand matin.&mdash;C'était d'abord une belle
+jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux
+contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se
+jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants
+reflets. Debout auprès d'elle, se tenait la première camériste de la
+princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les
+larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Madeleine Giraud venait d'avouer à madame de Gonzague que
+l'avertissement miraculeux, trouvé dans le livre d'heures, à la page du
+<i>Miserere</i>, l'avertissement qui disait: Venez défendre votre fille, et
+qui rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des
+jeunes amours, la devise de Nevers: <i>J'y suis</i>, avait été placé là par
+Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l'avait
+embrassée.</p>
+
+<p>Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé.</p>
+
+<p>La princesse s'asseyait à l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un
+jeune garçon l'entouraient.</p>
+
+<p>Auprès d'elle, étaient les feuilles éparses <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> d'un manuscrit avec la
+cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit
+d'Aurore.</p>
+
+<p>Ces lignes écrites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour
+entre les mains d'une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à
+leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses
+yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.</p>
+
+<p>Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi
+le seuil de l'hôtel de Gonzague, point n'était besoin de le demander.
+Une de ces deux femmes était l'honnête Françoise Berrichon, et le jeune
+garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et
+confus, répondait au nom de Jean-Marie.</p>
+
+<p>C'était le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait
+entraîné sa grand'mère hors de son poste pour la livrer aux séductions
+des commères de la rue du Chantre.</p>
+
+<p>L'autre femme se tenait à l'écart. Vous eussiez reconnu sous son voile
+le visage hardi et gracieux de dona Cruz.</p>
+
+<p>Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et
+profonde.</p>
+
+<p>Dame Françoise Berrichon avait la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en
+montrant Jean-Marie; c'est <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> le fils de mon pauvre garçon... Je peux
+bien dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire
+de manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est
+mort en soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le
+monde est monde!... mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc
+Philippe; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas
+Berrichon...</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui
+m'apporta cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie
+il s'est souvenu de cette soirée-là... il avait rencontré, c'est lui qui
+m'en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt
+d'Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s'était chargée de
+l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au château de notre
+jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il
+y a là-bas au château de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois
+mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par
+les soudards et délivré par la grâce de Dieu... C'était la première fois
+qu'il voyait le chevalier de Lagardère, dont on <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> parlait tant... il
+nous dit: Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l'église
+de Tarbes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., murmura la princesse qui rêvait; il est bien beau.</p>
+
+<p>&mdash;Et brave! poursuivit dame Françoise qui s'animait, un lion!...</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie.</p>
+
+<p>Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la
+bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour
+se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une
+demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je
+dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents...</p>
+
+<p>Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre
+ces navrants souvenirs.</p>
+
+<p>Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les
+années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon
+âme saigne et ne veut pas être guérie.</p>
+
+<p>Il y eut un éclair dans l'&oelig;il de dona Cruz, qui regardait cette
+immense douleur avec admiration. <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> Elle avait dans les veines ce sang
+brûlant qui fait battre le c&oelig;ur plus vite et qui hausse l'âme
+jusqu'aux sentiments héroïques.</p>
+
+<p>Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne
+faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.</p>
+
+<p>Berrichon se disait en tournant son chaperon:</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de
+Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me
+demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de
+suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les
+choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom
+et lui dit: Mon frère! mon frère!...</p>
+
+<p>La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu
+me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs,
+quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et
+moi... Le chevalier <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore
+était déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût
+un page.</p>
+
+<p>Françoise haussa les épaules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble <ins class="correction" title="damee">dame</ins>...
+Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays
+espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la
+pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune
+seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier
+n'entendait pas raison...</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la
+princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure
+s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme
+vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai
+appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de
+famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...&mdash;Mais il
+faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que
+j'oublie devant qui je parle... C'est <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> que celui-là est un saint,
+madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui
+qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une
+bonté... une tendresse si douce et si pure...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé,
+bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des
+détails... Ma fille vivait dans la retraite?</p>
+
+<p>&mdash;Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et
+pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.</p>
+
+<p>Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours
+immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui
+dansait sur la plaza-santa,&mdash;ce n'était pas une belle et bonne société
+pour l'héritière d'un duc.</p>
+
+<p>La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs
+cils de sa paupière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche...
+d'ailleurs la fillette ne <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> venait pas souvent... et je m'arrangeais
+toujours pour surveiller...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie...
+retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie
+de ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement
+Jean-Marie.</p>
+
+<p>La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle,
+Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.</p>
+
+<p>Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, Flor? demanda la princesse.</p>
+
+<p>Dona Cruz pensa avoir mal entendu.&mdash;La princesse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous
+embrasser.</p>
+
+<p>Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva
+et la prit entre ses bras.</p>
+
+<p>Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces
+pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis
+tout son c&oelig;ur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus
+heureuse que <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie!
+Flor! dites-moi cela!...</p>
+
+<p>Et sans lui laisser le temps de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse
+et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille...
+embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je
+suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans
+l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme
+lui-même, qui m'a pris le c&oelig;ur de mon enfant... eh bien... si elle le
+veut... je sens bien que je l'aimerai!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>V</h2>
+
+<h3>&mdash;C&oelig;ur de mère.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<p>Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement
+contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore
+l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse
+sur ton front et sur tes joues...</p>
+
+<p>Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle
+d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée
+si je <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison
+est folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié
+un instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid
+dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot...
+Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...</p>
+
+<p>Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla.</p>
+
+<p>&mdash;Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!...
+Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu
+colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son
+regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait
+de doux et délicieux accents.</p>
+
+<p>Elle resta un instant perdue dans son extase.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le
+dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?...
+donne-moi tes deux mains et sens mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère
+comme vous, madame!</p>
+
+<p>La princesse l'attira contre son c&oelig;ur encore une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> de quoi
+causiez-vous?... Ce jour où tu la rencontras, elle était encore toute
+petite?...&mdash;Sais-tu, s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce
+besoin incessant de parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en
+mourrai, si cela dure... Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor,
+je t'en prie!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient,
+n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime?</p>
+
+<p>Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en
+lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille...
+elle a le c&oelig;ur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré,
+j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et
+pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui
+devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes
+sourires...</p>
+
+<p>Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec
+brusquerie.</p>
+
+<p>Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien! ne crains rien! fit la <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> princesse; le bonheur est
+pour moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu
+remarqué? ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où
+l'amour est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de
+larmes.</p>
+
+<p>Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A
+chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait
+Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se
+souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet
+homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons
+entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le
+nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui
+dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre
+cet homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas votre c&oelig;ur qui parle, madame! murmura dona Cruz.</p>
+
+<p>La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon c&oelig;ur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon c&oelig;ur... ils
+allaient ensemble dans les prairies <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> qui entourent Pampelune, les
+jours de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un
+homme qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il
+rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise...
+qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec
+mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa
+tendresse!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de
+défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer
+découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...</p>
+
+<p>Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il
+ne me restait que le c&oelig;ur de ma fille... il m'a pris le c&oelig;ur de ma
+fille!...</p>
+
+<p>Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour
+maternel.</p>
+
+<p>Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui
+voulait jouer hier avec le <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> drame de la vie. Son âme contenait en
+germe tous les amours passionnés et jaloux.</p>
+
+<p>La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris
+les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en
+rêvant.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la
+vie?...</p>
+
+<p>Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta
+aux premières pages.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai
+donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle,
+tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien
+plus qu'à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz.</p>
+
+<p>La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un
+devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par
+devoir, je sens bien que je mourrais!</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que
+de tendresse!... que de respectueux amour...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'y songeais, Flor, bon petit c&oelig;ur!... mais il y a une chose qui
+m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est
+sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à
+soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa
+parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble:
+tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères
+orgueilleuses...</p>
+
+<p>La princesse eut un frisson par tout le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui
+l'observait.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans
+ses mains.</p>
+
+<p>A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de
+jour.&mdash;Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres.</p>
+
+<p>La princesse tressaillit,&mdash;puis elle se leva et traversa la chambre sur
+la pointe des pieds.</p>
+
+<p>Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le
+besoin d'être accompagnée et protégée.</p>
+
+<p>Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette
+crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille
+donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> c&oelig;ur de la
+pauvre mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et
+de navrant à la fois.</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.&mdash;Dona Cruz resta debout au pied
+du lit.</p>
+
+<p>La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.&mdash;Elle
+étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine.</p>
+
+<p>Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses <ins class="correction" title="cehveux">cheveux</ins> qui
+tombaient, épars, jusque sur le tapis.</p>
+
+<p>La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en
+fermant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...</p>
+
+<p>La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir.</p>
+
+<p>Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans
+son rêve...</p>
+
+<p>Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres
+entr'ouvertes, son souffle était pénible.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être
+qu'elle rêvera de moi.</p>
+
+<p>Dona Cruz se mit à genoux devant elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<p>Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage
+une beauté sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien
+étonnée de ne pas sentir mon c&oelig;ur s'élancer vers toi... Tu es belle
+pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma
+fille... mais regarde ce front... regarde!</p>
+
+<p>Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le
+visage d'Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune
+fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit:
+Voilà votre fille, mon c&oelig;ur n'a plus hésité... il me semblait que la
+voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est
+ta fille!...</p>
+
+<p>Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu
+souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus
+semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui
+reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa
+surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> le feu rallumé de
+la prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec
+leurs preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant...
+Ce n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère,
+Aurore eut comme un faible tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va s'éveiller, dit dona Cruz.</p>
+
+<p>La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.</p>
+
+<p>Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta
+vivement en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout
+de suite que je suis là... il faut des précautions...</p>
+
+<p>Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement,
+comme on fait souvent au réveil.</p>
+
+<p>Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut
+la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas
+rêvé!...</p>
+
+<p>Elle porta ses deux mains à son front.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> celle où nous étions
+cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz.</p>
+
+<p>La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des
+larmes de joie plein les yeux.&mdash;C'était à elle la première pensée de sa
+fille!</p>
+
+<p>Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son c&oelig;ur monta vers
+Dieu pour rendre grâces.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement
+que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au
+couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et
+le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la
+tête vide... et je ne sais quel poids sur le c&oelig;ur... chaque fois que
+j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête
+semblait prête à se briser...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.</p>
+
+<p>Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de
+parler; venez.</p>
+
+<p>La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de
+loin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui
+écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> percer le
+voile de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux
+pas... non... je ne peux pas!...</p>
+
+<p>Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère est-elle fâchée contre moi?</p>
+
+<p>Quand elle eut dit cela, son &oelig;il s'éclaira tout à coup. Elle eut
+presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La
+brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de
+s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.</p>
+
+<p>La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un
+geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.</p>
+
+<p>Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où,
+jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.</p>
+
+<p>Elle vint.&mdash;Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long
+baiser sur son front.</p>
+
+<p>Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise
+étrange que subissait son intelligence.</p>
+
+<p>Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui
+est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure.</p>
+
+<p>Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> à donner et à rendre
+tous les matins le même baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette
+nuit dans mon rêve...&mdash;Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle;
+Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit!</p>
+
+<p>C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le
+voile.</p>
+
+<p>Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait.</p>
+
+<p>&mdash;Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur
+tes genoux.</p>
+
+<p>La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et
+prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y
+a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime
+divin: l'égoïsme du c&oelig;ur maternel?</p>
+
+<p>La <ins class="correction" title="pricessse">princesse</ins> avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses
+genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.&mdash;La
+princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.</p>
+
+<p>Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore
+dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et
+naïf.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p>
+
+<p>Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était
+navrant. Dona Cruz détourna les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux
+les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir
+clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est
+pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sur mon c&oelig;ur, enfant, chère enfant, répondit la princesse
+dont la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà...
+repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me
+donnes...</p>
+
+<p>&mdash;Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le
+réveil sera terrible!</p>
+
+<p>La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans
+cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme.</p>
+
+<p>Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau
+tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je
+ne sais pas... je ne sais pas...</p>
+
+<p>Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son
+front.</p>
+
+<p>La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle
+collait à la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux
+qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose
+inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein...</p>
+
+<p>Elle regarda la princesse avec des yeux effarés.</p>
+
+<p>Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes
+contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis contente, enfant adorée!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de
+mère...</p>
+
+<p>&mdash;Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide;
+Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma
+prière...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse,
+saisissant cette diversion avec avidité.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en
+joignant les mains d'Aurore entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère.</p>
+
+<p>Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts
+crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.&mdash;Autre chose... Flor!
+tu le sais, dis-le-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Petite s&oelig;ur..., balbutia la gitanita.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et
+devinrent humides.&mdash;Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?...</p>
+
+<p>Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face.</p>
+
+<p>&mdash;Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette
+prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<p>La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement.</p>
+
+<p>Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.</p>
+
+<p>&mdash;Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa
+poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?...</p>
+
+<p>Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.</p>
+
+<p>Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force
+d'un homme.</p>
+
+<p>La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.</p>
+
+<p>Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.</p>
+
+<p>&mdash;L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard
+brûlant.</p>
+
+<p>Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère.</p>
+
+<p>Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu me brises le c&oelig;ur, enfant... je te demande pitié.</p>
+
+<p>&mdash;L'ont-ils tué? répéta Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans
+le c&oelig;ur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa
+mère!</p>
+
+<p>Aurore avait les yeux fixés au sol.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut.</p>
+
+<p>La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrière,
+évanouie.</p>
+
+<p class="dottedline"></p>
+
+<p>Aurore tenait les deux mains de sa mère. Son visage était pourpre, son
+&oelig;il tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait
+contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je
+vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui...</p>
+
+<p>&mdash;Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle, interrompit à son tour mademoiselle de Nevers avec une
+dignité hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis
+quelques heures seulement, ma mère et moi: il est bon que nos c&oelig;urs
+se mettent à nu... Ma mère <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> est une princesse, je suis une pauvre
+fille: c'est ce qui me donne le droit de parler haut à ma mère... Si ma
+mère était une pauvre femme, faible, abandonnée, je ne me serais pas
+relevée encore et je ne lui aurais parlé qu'à genoux!</p>
+
+<p>Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration.</p>
+
+<p>C'est qu'elle était belle! C'est que cette angoisse profonde qui
+torturait son c&oelig;ur sans abaisser sa fierté, mettait une auréole à son
+front de vierge!</p>
+
+<p>Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-épouse, ayant toute la force et
+toute la majesté de la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que toi au monde pour moi, ma fille, dit la princesse; si je
+ne t'ai pas, je suis faible et je suis abandonnée... Juge-moi, mais avec
+la pitié qu'on doit à ceux qui souffrent... Tu me reproches de ne point
+avoir arraché le bandeau qui aveuglait ta raison... mais tu m'aimais
+quand tu avais le délire... et c'est vrai! c'est vrai!... je craignais
+ton réveil!...</p>
+
+<p>Aurore glissa un regard du côté de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu veux me quitter? s'écria la mère effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, répondit la jeune fille; quelque <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> chose me dit
+qu'Henri m'appelle en ce moment, et qu'il a besoin de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Henri!... toujours Henri!... murmura madame de Gonzague avec l'accent
+du désespoir; tout pour lui, rien pour ta mère!</p>
+
+<p>Aurore fixa sur elle ses grands yeux fixes et brûlants:</p>
+
+<p>&mdash;S'il était là, madame, répliqua-t-elle avec douceur, et que vous
+fussiez, vous, loin d'ici, en danger de mort, je ne lui parlerais que de
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, cela? s'écria la princesse charmée, est-ce que tu m'aimes
+autant que lui?</p>
+
+<p>Aurore se laissa aller dans ses bras en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Que ne l'avez-vous connu plus tôt, ma mère.</p>
+
+<p>La princesse la dévorait de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute! disait-elle; je sais ce que c'est qu'aimer un homme... mon
+noble et cher époux qui m'entend et dont le souvenir emplit cette
+retraite, doit sourire aux pieds de Dieu en voyant le fond de mon
+c&oelig;ur... oui, je t'aime plus que je n'aimais Nevers, parce que mon
+amour de femme se confond avec mon amour de mère... c'est toi, mais
+c'est lui aussi que j'aime en toi, Aurore, <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> mon espoir chéri, mon
+bonheur... Écoute! pour que tu m'aimes, je l'aimerai... Je sais que tu
+ne m'aimerais plus, tu l'as écrit, Aurore, si je le repoussais... Je lui
+ouvrirai mes bras...</p>
+
+<p>Elle pâlit tout à coup parce que son regard venait de tomber sur dona
+Cruz.</p>
+
+<p>La gitanita passa dans un cabinet dont la porte s'ouvrait derrière le
+lit de jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui ouvrirez vos bras, ma mère! répéta Aurore.</p>
+
+<p>La princesse était muette et son c&oelig;ur battait violemment.</p>
+
+<p>Aurore s'arracha de ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas mentir! s'écria-t-elle; il est mort... vous le
+croyez mort!</p>
+
+<p>Avant que la princesse, qui était tombée sur un siége, pût répondre,
+dona Cruz reparut et barra le passage à Aurore qui s'élançait vers la
+porte.</p>
+
+<p>Dona Cruz avait sa mante et son voile.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu confiance en moi, petite s&oelig;ur? dit-elle; tes forces
+trahiraient ton courage... tout ce que tu voudrais faire, moi je le
+ferai.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à madame de Gonzague, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez d'atteler, je vous prie, madame la princesse!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu, petite s&oelig;ur? demanda Aurore défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse va me dire, répliqua la gitanita d'un ton ferme,
+où il faut aller pour le sauver.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VI</h2>
+
+<h3>&mdash;Condamné à mort.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
+
+<p>Dona Cruz attendait, debout auprès de la porte.</p>
+
+<p>La mère et la fille étaient en face l'une de l'autre. La princesse
+venait d'ordonner qu'on attelât.</p>
+
+<p>&mdash;Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie... c'est
+pour toi qu'elle a parlé, je ne lui en veux point... mais qu'a-t-elle
+donc cru, cette jeune fille?... que je prolongeais le sommeil de ton
+intelligence pour t'empêcher d'agir?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<p>Dona Cruz se rapprocha involontairement.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, reprit la princesse, j'étais l'ennemie de cet homme... sais-tu
+pourquoi?... il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient:
+Nevers est tombé sous ses coups...</p>
+
+<p>La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissèrent. Elle devint
+si pâle, que sa mère fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivez, madame; j'écoute... Je vois à votre visage que vous avez
+déjà reconnu la calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu tes souvenirs, ma fille, répondit la princesse; c'est un
+éloquent plaidoyer... l'homme qui a gardé si pur un c&oelig;ur de vingt ans
+sous son toit ne peut être un assassin... l'homme qui m'a rendu ma fille
+telle que j'espérais à peine la revoir dans mes rêves les plus ambitieux
+d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache...</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour lui, ma mère... N'avez-vous pas d'autre preuve que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait... j'ai les témoignages d'une digne femme et de son
+petit-fils... Henri de Lagardère...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ton mari, ma fille, prononça la princesse en baissant la voix, n'a pas
+frappé Philippe de Nevers, il l'a défendu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<p>Aurore se jeta au cou de sa mère, et perdant soudain sa froideur,
+couvrit de baisers son front et ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour lui! dit madame de Gonzague en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour toi! dit Aurore en portant la main de sa mère à ses lèvres;
+pour toi, que je retrouve enfin, mère chérie!... pour toi que j'aime,
+pour toi qu'il aimera... Et qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Le régent, répondit la princesse, a la lettre qui met en lumière
+l'innocence de M. de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! oh! merci!... dit Aurore; mais, pourquoi ne le voyons-nous
+point?</p>
+
+<p>La princesse fit signe à Flor d'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse
+est attelé... C'est toi qui vas aller chercher la réponse à la question
+de ma fille... Pars et reviens bien vite: nous t'attendons.</p>
+
+<p>Dona Cruz s'éloigna en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, chérie, dit la princesse à Aurore en la conduisant vers le
+sofa; ai-je assez mortifié cet orgueil de grande dame que tu réprouvais
+sans le connaître... suis-je assez obéissante devant les hauts
+commandements de mademoiselle de Nevers?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bonne, ma mère..., commença Aurore.</p>
+
+<p>Elles s'asseyaient. Madame de Gonzague lui ferma la bouche d'un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, voilà tout, dit-elle; tout à l'heure j'avais peur de toi...
+maintenant je ne crains rien: j'ai un talisman.</p>
+
+<p>&mdash;Quel talisman? demanda la jeune fille qui souriait.</p>
+
+<p>La princesse la contempla un instant en silence, puis elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;L'aimer pour que tu m'aimes.</p>
+
+<p>Aurore se jeta dans ses bras.</p>
+
+<p>Dona Cruz cependant avait traversé le salon de madame de Gonzague et
+arrivait à l'antichambre, lorsqu'un grand bruit vint frapper ses
+oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix qu'elle crut
+vaguement reconnaître gourmandait les valets et caméristes de madame de
+Gonzague. Ceux-ci, qui semblaient massés en bataillon de l'autre côté de
+la porte, défendaient l'entrée du sanctuaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ivre!... disaient les laquais, tandis que la voix aiguë des
+chambrières ajoutait: Vous avez du plâtre plein vos chausses et de la
+paille dans vos cheveux... belle tenue pour se présenter chez une
+princesse!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Palsambleu! marauds! s'écria la voix de l'assiégeant, il s'agit bien
+de plâtre, de paille ou de tenue... Pour sortir de l'endroit d'où je
+viens, on n'y regarde pas de si près!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez du cabaret, dit le ch&oelig;ur des valets.</p>
+
+<p>&mdash;Ou du violon! amendèrent les servantes.</p>
+
+<p>Dona Cruz s'était arrêtée pour écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Insolente engeance! reprit la voix; allez dire à votre maîtresse que
+son cousin, M. le marquis de Chaverny demande à l'entretenir
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny! répéta dona Cruz étonnée.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la porte, la valetaille semblait se consulter. On
+avait fini par reconnaître le marquis de Chaverny, malgré son étrange
+accoutrement et le plâtre qui souillait le velours de ses
+chausses.&mdash;Chacun savait que Chaverny était cousin de Gonzague.</p>
+
+<p>Il paraît que le petit marquis trouva la délibération trop longue.&mdash;Dona
+Cruz entendit un bruit de lutte, des cris de femmes et le tapage que
+fait un corps humain en dégringolant à la volée les marches d'un
+escalier.&mdash;Puis, la porte s'ouvrit brusquement et le dos du petit
+marquis, portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Victoire! cria-t-il en repoussant le flot des assiégés des deux sexes
+qui se précipitaient sur lui de nouveau; du diable si ces coquins n'ont
+pas été sur le point de me mettre en colère!</p>
+
+<p>Il leur jeta la porte au nez et poussa le verrou.</p>
+
+<p>En se retournant il aperçut dona Cruz.&mdash;Avant que celle-ci pût reculer
+ou se défendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant.</p>
+
+<p>Les idées lui venaient comme cela à ce petit marquis, sans transition.
+Il ne s'étonnait de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dégageait moitié
+gaie, moitié confuse, j'ai rêvé de vous toute la nuit... le hasard veut
+que je sois trop occupé ce matin pour vous faire une déclaration en
+règle... aussi, brusquant les préliminaires, je tombe tout d'abord à vos
+genoux en vous offrant mon c&oelig;ur et ma main.</p>
+
+<p>Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre.</p>
+
+<p>La gitanita ne s'attendait guère à cette aventure.&mdash;Mais elle n'était
+pas beaucoup plus embarrassée que M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pressée aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son
+sérieux;&mdash;laissez-moi passer, je vous prie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
+
+<p>Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse
+Lisette au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez la plus ravissante marquise du monde! s'écria-t-il;&mdash;c'est
+entendu... ne croyez pas que j'agisse à la légère... j'ai réfléchi à
+cela tout le long du chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon consentement?... objecta dona Cruz.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai songé!... si vous ne consentez pas, je vous enlève... Or çà, ne
+parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue... J'apporte ici de
+bien importantes nouvelles... Je veux voir madame de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Gonzague est avec sa fille, répliqua dona Cruz;&mdash;elle ne
+reçoit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille! s'écria Chaverny;&mdash;mademoiselle de Nevers!... ma femme
+d'hier soir!... Charmante enfant, vive Dieu!... Mais c'est vous que
+j'aime et que j'épouse aujourd'hui... Écoutez-moi bien, adorée, je parle
+sérieusement: puisque mademoiselle de Nevers est avec sa mère, raison de
+plus pour que je sois introduit.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! voulut dire la gitanita.</p>
+
+<p>&mdash;Rien d'impossible aux chevaliers français!... prononça gravement
+Chaverny.</p>
+
+<p>Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> dérobant, comme on
+disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il,&mdash;mais le dieu des aventures
+me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprenède?... un homme qui
+porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne
+passe-t-il pas partout?...</p>
+
+<p>&mdash;Un message... écrit avec du sang!... répéta dona Cruz qui ne riait
+plus.</p>
+
+<p>Chaverny était déjà dans le salon. La gitanita courut après lui, mais
+elle ne put l'empêcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pénétrer
+chez la princesse à l'improviste.</p>
+
+<p>Ici, les manières de Chaverny changèrent un petit peu. Ces fous savaient
+leur monde.</p>
+
+<p>&mdash;Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et
+respectueusement incliné,&mdash;je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes
+hommages à vos pieds et vous ne me connaissez pas.&mdash;Je suis le marquis
+de Chaverny, cousin de Nevers, par mademoiselle de Chaneilles, ma
+mère...</p>
+
+<p>A ce nom de Chaverny, Aurore, effrayée, s'était serrée contre sa mère.</p>
+
+<p>Dona Cruz venait de rentrer derrière le marquis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et que venez-vous faire chez moi, monsieur? demanda la princesse qui
+se leva courroucée.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens expier les torts d'un écervelé de ma connaissance, répondit
+Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant,&mdash;d'un fou
+qui porte un peu le même nom que moi... et au lieu de faire à
+mademoiselle de Nevers des excuses qui ne pourraient être acceptées,
+j'achète mon pardon en lui apportant un message.</p>
+
+<p>Il mit un genou en terre devant Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Un message de qui? demanda la princesse en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait déjà deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Un message du chevalier Henri de Lagardère, répondit Chaverny.</p>
+
+<p>En même temps, il tira de son sein le mouchoir où Henri avait tracé
+quelques mots avec son sang.</p>
+
+<p>Aurore essaya de se lever, mais elle retomba, défaillante, sur le sofa.</p>
+
+<p>&mdash;Est ce que...? commença la princesse en voyant ce lambeau, maculé de
+taches rouges.</p>
+
+<p>Chaverny regardait Aurore que dona Cruz soutenait déjà dans ses bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<p>&mdash;La missive a une apparence lugubre, dit-il,&mdash;mais ne vous effrayez
+pas... quand on n'a ni encre ni papier pour écrire...</p>
+
+<p>&mdash;Il vit! murmura Aurore en poussant un grand soupir.</p>
+
+<p>Puis, ses beaux yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, remercièrent
+Dieu.</p>
+
+<p>Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de sang et le pressa
+passionnément contre ses lèvres.</p>
+
+<p>La princesse détourna la tête. Ce devait être la dernière révolte de sa
+fierté.</p>
+
+<p>Aurore essaya de lire,&mdash;mais ses pleurs l'aveuglaient et, d'ailleurs, le
+linge avait bu. Les caractères étaient presque indéchiffrables.</p>
+
+<p>Madame de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide.
+Ces larges hiéroglyphes, mêlés et fondus, furent muets pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je lirai! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir lui-même.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de la fenêtre et s'agenouilla devant la batiste étendue.</p>
+
+<p>Elle lut en effet:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une fois
+avant de mourir!...»</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<p>Aurore resta un instant immobile et glacée.</p>
+
+<p>Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;A la prison du Châtelet.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc condamné?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret.</p>
+
+<p>Aurore s'arracha des étreintes de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont
+la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour
+vous un guide et un soutien... votre c&oelig;ur n'a point parlé; votre
+c&oelig;ur eût dit: Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez!</p>
+
+<p>&mdash;L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il
+succombe, je le pleurerai... s'il peut être sauvé, je le sauverai!</p>
+
+<p>Elle marcha la première vers la porte.&mdash;Aurore la suivit, et, baisant
+ses mains qu'elle baigna de ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous récompense, ma mère!</p>
+
+<p>On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet.
+M. le marquis de <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> Segré méritait la réputation qu'il avait de faire
+bien les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la
+mode et un parfait gentilhomme.</p>
+
+<p>Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune
+Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix
+consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit et
+plus à l'aide à table qu'à l'audience.</p>
+
+<p>Il faut leur rendre cette justice que la seconde séance de la chambre
+ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner.</p>
+
+<p>Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait
+défaut; les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.&mdash;Un
+seul, M. de Peyrolles avait déposé.</p>
+
+<p>Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes, que
+la procédure avait dû être singulièrement simplifiée.</p>
+
+<p>Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient
+point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segré
+n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe
+et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers
+faisaient leur toilette en commun.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p>
+
+<p>C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que
+cela dans les plus minces présidiaux de province.</p>
+
+<p>La salle du grand greffe donnait par une porte-fenêtre sur le pont qui
+reliait la tour de briques ou tour neuve au château, à la hauteur de
+l'ancien cachot de Chaverny.&mdash;Les condamnés devaient passer par cette
+salle pour regagner la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis
+de Segré à travers sa cloison.</p>
+
+<p>&mdash;Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller.</p>
+
+<p>&mdash;La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles séances...
+Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte.</p>
+
+<p>Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre.&mdash;Ainsi fait-on
+quand on veut monter dans les carrières sérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de
+Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles s'exprime
+très-convenablement!... Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à
+trois heures...</p>
+
+<p>&mdash;Il est à M. le prince de Gonzague, répondit la Beaumelle; M. le prince
+choisit bien ses gens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis président; M. de Gonzague
+serait en disgrâce?</p>
+
+<p>&mdash;Point, point, répliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui
+tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale...
+C'est une faveur à chaux et à sable!</p>
+
+<p>&mdash;Coquin! maraud! bélître! pendard! s'écria en ce moment le président de
+Segré.</p>
+
+<p>C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le
+dévalisait en revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut
+que je sois coiffé à miracle.</p>
+
+<p>Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un
+huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on parler à M. le président?</p>
+
+<p>Le marquis de Segré entendit au travers de sa cloison et cria à
+tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des dames..., reprit l'huissier.</p>
+
+<p>&mdash;Des plaideuses... A la porte!... Comment mises?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes deux en noir... et voilées.</p>
+
+<p>&mdash;Costume de procès perdu... Comment venues?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable!... fit M. de Segré; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air
+à son aise en témoignant devant la cour... Mais puisque M. le régent...
+Faites attendre... Husson-Bordesson!</p>
+
+<p>&mdash;Il est allé voir si la chaise de M. le président est à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais là quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis
+reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bêta-là!...</p>
+
+<p>Puis, élevant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes habillé, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir
+d'aller tenir compagnie à ces dames... je suis à elles dans un instant.</p>
+
+<p>Bertelot de la Beaumelle qui était en bras de chemise, endossa son vaste
+frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit à la corvée.</p>
+
+<p>M. le marquis de Segré dit à son valet de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te
+chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent
+être ces pimbèches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli à mon
+jabot, coquin <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour
+madame la baronne... Précède-moi, maroufle!</p>
+
+<p>M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et répondit par
+un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers.</p>
+
+<p>Puis, il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître de
+palais.</p>
+
+<p>Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de
+M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne
+remarquèrent nullement les grâces de sa tournure.</p>
+
+<p>M. de Segré mit le binocle à l'&oelig;il.&mdash;Il ne connaissait point ces
+dames.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient pas des demoiselles
+d'Opéra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en
+pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée.</p>
+
+<p>La Beaumelle, délivré, regagna le vestiaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, répondit la plus grande des femmes voilées, je
+suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers...</p>
+
+<p>&mdash;Hein!... fit Segré; mais la veuve du duc <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> de Nevers a épousé le
+prince de Gonzague, il me semble!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la princesse de Gonzague, répondit-on avec une sorte de
+répugnance.</p>
+
+<p>Le président fit trois ou quatre saluts de cour, et se précipitant vers
+l'antichambre:</p>
+
+<p>&mdash;Des fauteuils, coquins! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je
+vous chasse tous un jour ou l'autre!</p>
+
+<p>Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre,
+les massiers, les commis greffiers, les expéditionnaires et généralement
+tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines.</p>
+
+<p>On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.</p>
+
+<p>&mdash;Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse qui resta
+debout; nous venons, ma fille et moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... peste!... interrompit M. de Segré en s'inclinant; un bouton de
+lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Nevers! prononça gravement la princesse.</p>
+
+<p>Le président fit des yeux en coulisse et salua.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des
+renseignements...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit
+encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si
+l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable... Nous
+étonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la
+phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves
+nouvelles de la culpabilité de ce misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... firent en même temps la princesse et Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Superflu! superflu!... dit M. de Segré qui mit une grâce précieuse à
+chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le
+malheureux n'assassinera plus personne!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale? demanda la princesse
+d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Aurore, prête à défaillir, s'appuyait sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis. Mais il
+n'était pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voilà
+déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien reçu du régent? répéta la princesse qui était
+comme atterrée.</p>
+
+<p>Elle sentit Aurore trembler et frémir à son côté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que vouliez-vous de plus? s'écria M. de Segré; qu'il fût roué vif en
+place de Grève? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution...
+sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc condamné à mort?... balbutia Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mît au pain
+sec et à l'eau?</p>
+
+<p>Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc ce mignon trésor? demanda le marquis; madame, les jeunes
+filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espère que
+vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien
+enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails... Veuillez
+dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague que tout est
+achevé,&mdash;irrévocablement.&mdash;La sentence est sans appel et ce soir même...
+Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon c&oelig;ur...
+assurez bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur
+son serviteur zélé..</p>
+
+<p>Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes,
+comme c'était alors le suprême bon ton.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p>
+
+<p>En descendant l'escalier, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Voici un pas de fait vers la présidence à mortier... Cette princesse
+de Gonzague est à moi, pieds et poings liés!...</p>
+
+<p>La princesse restait là, l'&oelig;il fixé sur la porte par où Segré avait
+disparu.</p>
+
+<p>Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.&mdash;Elle
+était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'&oelig;il sans
+regard.</p>
+
+<p>Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne
+songeaient ni à se parler, ni à s'informer... Elles étaient
+littéralement changées en statues.</p>
+
+<p>Tout à coup, Aurore étendit le bras vers la porte par où le président
+s'était éloigné... Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des
+magistrats.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une
+créature vivante; il vient... je reconnais son pas.</p>
+
+<p>La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien.</p>
+
+<p>Elle regarda mademoiselle de Nevers qui répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui!</p>
+
+<p>Quelques secondes se passèrent, puis la porte <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> s'ouvrit en effet.
+Des gardes entrèrent. Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu
+d'eux, la tête nue et les mains liées sur l'estomac.</p>
+
+<p>A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix.</p>
+
+<p>Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les
+yeux secs et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes. Il eut un
+sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Nos ordres sont rigoureux..., répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'écria la pauvre mère en
+s'élançant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous
+refusez pas cela.</p>
+
+<p>L'exempt la regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>Puis, il se retourna vers le condamné et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir,... faites vite.</p>
+
+<p>Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi
+des archers et du prêtre dominicain.</p>
+
+<p>Lagardère s'avança lentement vers Aurore.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VII</h2>
+
+<h3>&mdash;Dernière entrevue.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p>
+
+<p>La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des
+sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte.</p>
+
+<p>Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.</p>
+
+<p>Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses
+mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait
+de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> quand ses yeux
+tombèrent sur sa mère qui pleurait à l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous
+revoir!</p>
+
+<p>Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense
+affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se
+concentrer dans ces derniers regards.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais
+votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon c&oelig;ur... Merci
+d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues...
+Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi...
+merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame,
+reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!...
+vous auriez pu me refuser cette dernière joie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement.</p>
+
+<p>Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché
+de la mère.&mdash;Il devina.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore,
+voici le premier reproche que ma bouche et mon c&oelig;ur laissent échapper
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère
+obéissante est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le
+temps passe et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez
+votre mère... obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse
+du désespoir, mais demain...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je
+serai morte!</p>
+
+<p>Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me
+dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon &oelig;uvre... et
+là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille
+et sa femme heureuses par moi...</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!...</p>
+
+<p>Elle eut un rire plein d'égarement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai
+pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour
+voir mon &oelig;uvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a
+suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers!</p>
+
+<p>La princesse s'était approchée doucement. <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Elle fit comme Aurore:
+elle baisa les mains liées du prisonnier...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!</p>
+
+<p>Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!...
+c'est mon orgueil!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait
+debout devant elles.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame...
+Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la
+veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y
+a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...</p>
+
+<p>Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et
+il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois
+adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime
+fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années...
+Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
+
+<p>La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais
+mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait
+sa fille faiblir entre ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée
+allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est
+cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une
+bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel
+droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous
+l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel...
+J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous
+aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos
+genoux... en vous priant de nous bénir tous deux...</p>
+
+<p>Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère.</p>
+
+<p>La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> Aurore, comme vous
+allez le faire à cette heure d'agonie.</p>
+
+<p>Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues
+baignées de larmes, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!</p>
+
+<p>Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! mes enfants!...</p>
+
+<p>Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci,
+madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des
+larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage
+changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore!</p>
+
+<p>Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous
+reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner,
+Aurore... j'ai à parler à votre mère.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son c&oelig;ur et
+gagna l'embrasure d'une croisée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant
+cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire...
+Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à
+exaucer la prière du mourant...?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous
+vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous
+jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...&mdash;Rien!...
+répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait
+au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour
+de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien
+qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple
+qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je
+me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut,
+condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve,
+parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes,
+écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai
+coupable à nous, ne fera point pareil <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> aveu... et ce n'est pas, du
+reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...</p>
+
+<p>&mdash;S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit
+tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici
+pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau
+des exécutions...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous
+avions des amis...</p>
+
+<p>Lagardère secoua la tête en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je
+m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la
+prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but
+de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière
+Saint-Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance
+d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au
+tombeau de la victime?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur
+de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y
+aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée
+de la grille...</p>
+
+<p>La princesse se couvrit le visage de ses mains.</p>
+
+<p>A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon
+nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un
+souvenir infâme!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on
+se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous
+devons faire un exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas...</p>
+
+<p>&mdash;Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf
+le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela,
+je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez
+faire que ma mort <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> soit le cantique d'actions de grâce d'un
+martyr... Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le
+voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?</p>
+
+<p>Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa
+voix tremblait pendant qu'il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en
+costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre,
+revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi,
+madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour
+m'agenouiller au pied de l'autel...</p>
+
+<p>La princesse recula. Ses jambes chancelaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous effraie, madame..., commença Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée.</p>
+
+<p>&mdash;Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la
+princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère
+et de mademoiselle de Nevers...</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela
+sera!</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Lagardère eut un éclatant rayonnement. <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> Ses lèvres
+cherchèrent les mains de la princesse.</p>
+
+<p>Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit,
+vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras.</p>
+
+<p>D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit,
+livrant passage à l'exempt et aux archers.</p>
+
+<p>Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec
+une sorte d'exaltation enthousiaste:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil
+pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le
+meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites
+plus que je ne vous devine pas!...</p>
+
+<p>Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement
+regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en
+fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du
+temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards
+l'anneau échangé dans la chapelle <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> de Caylus... et une fois l'union
+bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues
+de Paris... et moi, je dirai...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus
+seuls.</p>
+
+<p>L'exempt s'avançait, le bâton à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me
+suivre.</p>
+
+<p>Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu.</p>
+
+<p>La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier:</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être
+tenté?...</p>
+
+<p>Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais
+le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout
+près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son
+Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...</p>
+
+<p>La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un
+regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et
+auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit
+des dominicains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
+
+<p>Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve.</p>
+
+<p>La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra
+pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse.</p>
+
+<p>Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en
+remontant dans son carrosse, dit au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Au Palais-Royal, au galop!</p>
+
+<p>Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous
+les remparts, se mit aussi en mouvement.</p>
+
+<p>Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame
+la princesse, je te chasse!</p>
+
+<p>Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et
+portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur,
+s'étendait.</p>
+
+<p>Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et
+flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.</p>
+
+<p>Son carrosse gagna celui de la princesse à la <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> croix du Trahoir, et
+arriva cour des Fontaines le premier.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le
+Bréant sans dire gare.</p>
+
+<p>Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M.
+le régent, elle eut un refus sec et péremptoire.</p>
+
+<p>L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse
+Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse
+faite à Lagardère.</p>
+
+<p>M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous
+l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz.</p>
+
+<p>Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en
+train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes
+de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits.</p>
+
+<p>Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de
+nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son
+cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise.</p>
+
+<p>A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde
+étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant
+d'heureuse <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses
+cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses
+tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les
+rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait
+comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa
+cuirasse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa
+paresse de c&oelig;ur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi
+à le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de
+mailles est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du
+bas: ma cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce
+décidément la vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il;
+un prince pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas
+les devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le
+dernier des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a
+eu tort. Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas
+le retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...</p>
+
+<p>Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement
+aux derniers rayons du <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> jour. Six heures venaient de sonner à
+Saint-Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela...
+Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils
+trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus
+raisonnables...</p>
+
+<p>La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste,
+son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne
+dans ses cheveux avant de passer sa perruque.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain;
+en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!...
+Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger
+ces sangsues... C'est une poire pour la soif...</p>
+
+<p>On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette,
+se montra sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur,
+s'écria-t-il tout <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors
+de la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en
+prenant la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon
+ambassade; on ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul...
+L'affaire est faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête
+coupée... Cette nuit nous dormirons tranquilles...</p>
+
+<p>Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en
+peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres
+d'armes, en compagnie de Chaverny.</p>
+
+<p>A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de
+s'occuper des détails.</p>
+
+<p>Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la
+princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal,
+ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq
+mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la
+main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Gonzague, et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés
+jusqu'à Bayonne, par courriers...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de
+Voyer-d'Argenson...</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me
+suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se
+trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami
+Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la
+tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous
+pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment
+me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et
+s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès,
+ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce
+qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à
+vau-l'eau!</p>
+
+<p>Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le
+tribunal de famille?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague.</p>
+
+<p>Car il trompait même ses âmes damnées.</p>
+
+<p>&mdash;Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance.</p>
+
+<p>Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?...
+J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela
+suffit... les membres du tribunal l'ont vue...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que...? commença le factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit
+Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent
+sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que
+cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat...
+<ins class="correction" title="accués">accusé</ins> implicitement... j'ai pu man&oelig;uvrer pendant tout un jour... Le
+régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure
+est longue à s'écouler: j'ai hâte!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de
+triompher?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
+
+<p>Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de
+l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue
+de campagne, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Craignez-vous donc une bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands
+capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y
+avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde...
+Ils attendent depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel air ont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne manque?</p>
+
+<p>&mdash;Personne, excepté Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est
+passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous
+pourriez bien avoir un méchant quart d'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà
+tremblant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai
+cela devant tout mon monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement
+Peyrolles.</p>
+
+<p>Gonzague le regarda en dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire
+comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!...
+Je ne veux pas te livrer à la tentation.</p>
+
+<p>Il sonna. Un domestique parut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur
+de ton zèle:&mdash;Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en
+enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>VIII</h2>
+
+<h3>&mdash;Anciens gentilshommes.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p>Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince
+de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu
+pour le prince une parcelle de véritable dévouement.</p>
+
+<p>Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de
+Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient
+gentilshommes de m&oelig;urs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en
+s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
+
+<p>Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres
+auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers.</p>
+
+<p>Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun
+scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés.</p>
+
+<p>Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon,
+tenez vos mains sur vos goussets.</p>
+
+<p>Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la
+voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force.</p>
+
+<p>Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la
+plupart, les refroidissait.</p>
+
+<p>Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de
+plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la
+triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure
+qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été
+mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague.
+Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit
+précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais
+il <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à
+son apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.</p>
+
+<p>D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la
+Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague.
+On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et
+que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille
+du pavillon avait été de verre.</p>
+
+<p>Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son
+arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort.</p>
+
+<p>Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire
+du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!...</p>
+
+<p>Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de
+Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse
+escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait
+arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet.</p>
+
+<p>On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là
+pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin.</p>
+
+<p>Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue
+découragée et un grand <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente;
+et, parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui
+ne vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.</p>
+
+<p>Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de
+campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de
+voyage.</p>
+
+<p>Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait
+pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos
+ordres encore une fois.</p>
+
+<p>Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.</p>
+
+<p>Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect.</p>
+
+<p>Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du
+cercle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny.</p>
+
+<p>Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.</p>
+
+<p>Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p>
+
+<p>&mdash;M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec
+sécheresse.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous
+ne sommes sujets que du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux...
+je l'ai cassé aux gages.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend
+par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille...</p>
+
+<p>&mdash;La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se
+fit cruel; il y a place pour bien d'autres...</p>
+
+<p>Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère
+noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de
+mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce
+cauchemar.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet.</p>
+
+<p>Navailles consulta du regard ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous
+engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que
+ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en
+croyez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
+
+<p>Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble
+une menace...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce
+n'est pas moi qui menace, c'est le sort.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes
+mes cartes.</p>
+
+<p>Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à
+distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une
+attitude d'orateur.</p>
+
+<p>&mdash;Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse
+Royale en sera le président.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant
+plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se
+présente pas ainsi devant une pareille assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au
+tribunal.</p>
+
+<p>Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et
+Navailles dit:</p>
+
+<p>&mdash;S'agit-il donc encore de coups d'épée?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez
+posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de
+vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela;
+il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez
+cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré
+clairement notre situation à tous.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune
+gentilhomme;&mdash;mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi
+depuis hier.</p>
+
+<p>Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se
+recueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde
+fois;&mdash;j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les
+rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a
+prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe
+espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou...
+Là-bas, le bourreau attend un homme...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Lagardère?... interrompit Nocé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Peyrolles se leva, épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son
+sourire;&mdash;ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil
+démon... je parle de Lagardère,&mdash;qui a su se faire des alliés puissants
+du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la
+terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il
+sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa
+bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main
+à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes!</p>
+
+<p>&mdash;Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant
+que vous avez parlé pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus!</p>
+
+<p>Il fit un pas vers la porte de sortie.&mdash;La porte était ouverte, et, dans
+le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des
+gardes-françaises en armes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+
+<p>Oriol recula. Taranne ferma la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,&mdash;rassurez-vous...
+ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne
+passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble
+vous offenser...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, interrompit Navailles,&mdash;vous dépassez le but... ce n'est
+pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons
+été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent
+marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à
+Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix.</p>
+
+<p>Gonzague se prit à rire avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser
+parmi les fugitifs;&mdash;oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!...
+Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où
+allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit
+chemin de la Bastille?</p>
+
+<p>Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son
+épée.</p>
+
+<p>Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> sa poitrine et
+restait seul calme au milieu de toutes ces mines effarées.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de
+son dédaigneux regard,&mdash;ne voyez-vous pas que je vous attendais là,
+honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le
+régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous
+pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la
+tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes
+fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de
+puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier
+jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le
+bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient
+que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute
+composée de noms de proscrits!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous en courrons la chance! dit Navailles.</p>
+
+<p>Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua
+Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;&mdash;nous
+vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> nous
+formerons autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette
+chanson dont tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?...
+Au premier souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul
+soldat de la phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En
+fuite?... Pas encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et
+j'ai mon épée pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon
+cousin de Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci
+ouvrait la bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid
+pour écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous,
+librement et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah!
+ah!... c'en est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah!
+ah! il nous faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y
+vouliez bien marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à
+Gautier Gendry, vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé
+de mes bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un
+homme... Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,&mdash;mes
+esclaves,&mdash;puisque vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
+
+<p>Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des
+éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus
+pénétrante;&mdash;vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu,
+moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,&mdash;la plus grave et la
+plus grosse de vos affaires...&mdash;votre unique affaire en ce moment... Je
+vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis
+pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre
+bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la <ins class="correction" title="hante">haute</ins>
+morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide
+philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment
+pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez!
+avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à
+l'échafaud!</p>
+
+<p>Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage
+effrayant de Gonzague.</p>
+
+<p>Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le
+dernier mot du prince: L'échafaud!</p>
+
+<p>Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Toi, vilain, la corde! dit-il durement.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua
+ironiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, messieurs, reprit-il,&mdash;vous qui êtes gentilshommes...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si
+son mépris eût débordé tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Gentilshommes! s'écria-t-il;&mdash;gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon
+soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme
+aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...</p>
+
+<p>&mdash;Sacrament'! grommela ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous
+regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans
+rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui,
+avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des
+éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre
+blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la
+plume qu'à l'épée... Ce soir...</p>
+
+<p>Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.&mdash;Il n'y en eut pas un
+qui ne fît un pas en arrière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,&mdash;la nuit n'est pas encore
+assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les
+autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma
+victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos
+armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de
+Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui
+êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui
+vous le dis: moi, votre capitaine!</p>
+
+<p>Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient
+les gardes du régent.</p>
+
+<p>Il toucha le bouton à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, prononça-t-il froidement;&mdash;le repentir expie tout, et vous
+me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous
+pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte...
+Voulez-vous que je l'ouvre?</p>
+
+<p class="dottedline"></p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.</p>
+
+<p>Gonzague les toisa les uns après les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul a parlé, dit-il,&mdash;les autres sont-ils prêts?</p>
+
+<p>&mdash;Tous prêts..., murmura Taranne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.</p>
+
+<p>Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui
+gourmande à regret ses enfants:</p>
+
+<p>&mdash;Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer,
+faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous...
+quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance:
+demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur
+la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si
+Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne
+l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il
+en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se
+diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame...
+mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende
+honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue
+composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien
+contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle
+ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.&mdash;Pauvre instrument qui sera
+brisé!&mdash;Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa
+prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé
+aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la
+fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La
+fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné&mdash;vous l'eussiez fait
+à ma place&mdash;qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence
+du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se
+jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit..
+Première moitié de votre tâche.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est facile, dit Montaubert;&mdash;il suffit d'empêcher la comédie de
+se jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié
+de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés
+de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous
+engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les
+barrières.</p>
+
+<p>&mdash;Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais il me faut davantage, continua-t-il;&mdash;il faut que nous emportions
+avec nous notre rançon vivante, notre otage...</p>
+
+<p>&mdash;Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,&mdash;si la chance a tourné...
+Lagardère sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague.</p>
+
+<p>Il toucha son épée d'un geste violent.</p>
+
+<p>L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la
+sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers!</p>
+
+<p>Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait
+trop que son maître brûlait ses vaisseaux.</p>
+
+<p>On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers
+crièrent:&mdash;Le régent! le régent!</p>
+
+<p>Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du
+sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont
+bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de
+l'église... appelez-en <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> à la foule au besoin, et criez:
+Sacrilége!... c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet...
+Si les choses vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière
+où vous allez m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle...
+ayez toujours l'&oelig;il sur ces croisées... quand vous aurez vu un des
+flambeaux se lever et s'abaisser trois fois, forcez les portes...
+attaquez... une minute après le signal donné, je serai au milieu de
+vous... Est-ce bien convenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien convenu, répondit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le
+cimetière par le jardin de l'hôtel.</p>
+
+<p>Ils sortirent.</p>
+
+<p>Gonzague, resté seul, s'essuya le front.</p>
+
+<p>&mdash;Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera!</p>
+
+<p>Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une
+glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons
+tirer cette loterie!</p>
+
+<p>Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse
+de Gonzague soutenait <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> sa fille habillée de blanc, portant le voile
+d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.</p>
+
+<p>Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.</p>
+
+<p>Dona Cruz agenouillée priait.</p>
+
+<p>Dans l'ombre on voyait trois hommes armés.</p>
+
+<p>Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin
+le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné.</p>
+
+<p>La princesse sentit son c&oelig;ur se briser. Elle regarda Aurore plus
+blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de
+ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure, ma mère, dit-elle.</p>
+
+<p>La princesse la baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me
+semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la
+mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de
+Chaverny a promis de mourir en la défendant.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même
+mention de nous, mon bon!</p>
+
+<p>La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au
+groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> parler; voici un petit
+gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les
+yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous
+nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos
+affaires...</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>IX</h2>
+
+<h3>&mdash;Le mort parle.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+
+<p>La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On
+entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule
+était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde
+des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité
+de famille tout l'éclat, toute la gravité possible.</p>
+
+<p>Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille:
+les mêmes dignitaires, <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> les mêmes magistrats, les mêmes grands
+seigneurs.</p>
+
+<p>Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait
+sur une sorte de trône.&mdash;Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de
+Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.</p>
+
+<p>La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son
+entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant
+à droite de la présidence;&mdash;au contraire, M. de Gonzague s'assit devant
+une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait
+deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.</p>
+
+<p>Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte
+dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance.</p>
+
+<p>Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient
+l'existence, n'avait point de gardes.</p>
+
+<p>Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure
+déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement
+disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la
+trace nulle part.</p>
+
+<p>M. le prince de Gonzague, entré avant sa <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> femme salua
+respectueusement le président et l'assemblée. On remarqua que Son
+Altesse Royale lui répondit par un signe de tête tout familier.</p>
+
+<p>Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame
+la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent.</p>
+
+<p>Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait
+sur elle.</p>
+
+<p>Gonzague les suivait du coin de l'&oelig;il et faisait mine de se donner
+tout entier au classement des papiers déposés par lui sur la
+table.&mdash;Parmi ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé
+de trois sceaux pendants.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non
+plus prendre mon message en considération.</p>
+
+<p>&mdash;Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler;
+rien n'est fait; <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> tout reste en l'état... agissez sans crainte,
+selon la dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne
+peut se placer désormais.</p>
+
+<p>Puis, élevant la voix et prenant congé:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à
+cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette
+assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son
+meurtrier va mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.</p>
+
+<p>Le régent la conduisit à son siége.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous
+l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout
+haut.</p>
+
+<p>Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques
+mots à l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des
+formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous
+allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers!</p>
+
+<p>Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au
+premier président.</p>
+
+<p>Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.&mdash;Il y avait une chose
+étrange.&mdash;Le vent soufflait <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> du midi. De temps en temps, le glas
+qu'on sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et
+semblait tinté dans l'antichambre.</p>
+
+<p>On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait
+appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues.</p>
+
+<p>Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un
+silence forcé de quelques secondes.&mdash;Au dehors, la foule cria pour fêter
+le glas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand
+jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente
+jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez
+vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette
+belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui
+s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer
+toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et
+lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore
+et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la
+cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse
+Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa
+tutelle... qu'elle vienne ou <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> ne vienne point, peu m'importe... je
+n'ai plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se
+trouvaient la bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette
+affaire.</p>
+
+<p>Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la
+feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là,
+sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la
+princesse veuille bien déposer les siens.</p>
+
+<p>Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée.</p>
+
+<p>Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.&mdash;Gonzague n'avait
+plus ces chaudes approbations de l'autre séance.</p>
+
+<p>Mais quel besoin?&mdash;Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de
+loyauté.</p>
+
+<p>Or, la preuve était là, sur la table,&mdash;la preuve matérielle et que nul
+ne pouvait récuser.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de
+Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de
+madame la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit
+le cardinal de Bissy.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+
+<p>Aurore de Caylus se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa
+naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous
+comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de
+Lamoignon.</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse,
+aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de
+Nevers lui a humblement présentée.</p>
+
+<p>&mdash;La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté
+aucune requête.</p>
+
+<p>La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux
+jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas
+votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute
+qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je
+n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse
+Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais
+laquelle... a détourné mon message.</p>
+
+<p>Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et
+résigné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre
+amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse
+Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...</p>
+
+<p>La physionomie de Gonzague changea.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y
+avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus
+complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de
+Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre
+assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt...</p>
+
+<p>Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair
+qui jaillissait de ses yeux.</p>
+
+<p>La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre
+dans sa poche.</p>
+
+<p>La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague.</p>
+
+<p>Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de
+Lagardère et s'en portait garante solennellement.</p>
+
+<p>Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> masquait derrière ce
+stratagème audacieux?</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid
+que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une
+mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en
+prévenir l'explosion.</p>
+
+<p>L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le
+précipiter au fond.</p>
+
+<p>Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés
+sur lui.</p>
+
+<p>Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.</p>
+
+<p>Gonzague eût voulu se jeter à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le
+maréchal de Villeroi.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la
+justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice
+doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa
+vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette
+maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me
+refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'&oelig;il sévère de nos
+aïeux regarder du <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> haut de ces cadres de famille le coupable
+humilié, vaincu, châtié.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe
+de refus.</p>
+
+<p>Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague.</p>
+
+<p>La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la
+présence de ses affidés.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague?
+interrogea tout à coup le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un
+sourire plein d'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une
+opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un
+contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à
+l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui
+accorder sa demande.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter
+l'oreille aux bruits du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
+
+<p>&mdash;En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent
+avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.</p>
+
+<p>La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale,
+avait étendu la main vers la fenêtre.</p>
+
+<p>Au dehors une clameur sourde s'élevait:</p>
+
+<p>&mdash;Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.</p>
+
+<p>Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix
+basse. Bonnivet s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>La princesse avait repris son siége.</p>
+
+<p>Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille,
+mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.</p>
+
+<p>On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.</p>
+
+<p>Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée
+par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le
+texte de toutes les conversations.</p>
+
+<p>Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse
+Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu.</p>
+
+<p>Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré
+de soldats et les mains <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> liées sur sa poitrine, il y eut un long
+murmure.</p>
+
+<p>Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne
+broncha pas.</p>
+
+<p>Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal.</p>
+
+<p>Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu,
+partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie
+à la Bastille pour l'exécution capitale.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, ordonna le régent.</p>
+
+<p>Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves et
+procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se disant
+chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut et
+puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1<sup>o</sup> à
+l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de la
+statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le cimetière
+de la paroisse Saint-Magloire; 2<sup>o</sup> à ce que la tête dudit sieur de
+Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau des
+chartres-basses de la Bastille... etc.»</p></div>
+
+<p>Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse.</p>
+
+<p>Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans
+avoir conscience de ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible
+exaltation; parle, mon fils!</p>
+
+<p>Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.</p>
+
+<p>Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï.</p>
+
+<p>Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux
+Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni
+aujourd'hui, ni jamais!</p>
+
+<p>Le régent se retourna vers Lagardère et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la
+sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit
+de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le
+devoir de faire justice: je veux justice!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<p>C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et
+avides, tous ces cheveux blancs frémir.</p>
+
+<p>Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le
+contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague,
+je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon
+laissa tomber comme malgré lui ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte.</p>
+
+<p>Lagardère reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce
+que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que
+je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au
+péril de ma vie, je l'ai fait!</p>
+
+<p>&mdash;Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après
+vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'&oelig;il sur toi et sur
+d'autres!</p>
+
+<p>Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Le régent lui-même était du complot!</p>
+
+<p>&mdash;En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais
+éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me
+voici: je vais accomplir mon dernier serment!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me
+semble.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Une accusation sortant de la bouche de ce fou...</p>
+
+<p>&mdash;Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me
+tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les
+grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous
+asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un
+dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se
+donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable...</p>
+
+<p>Lagardère se tourna lentement vers lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince
+souverain, sans témoins ni preuves...</p>
+
+<p>Lagardère fit un pas vers lui et dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes témoins, j'ai mes preuves!</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le
+tour de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins...
+le premier est ici: c'est vous!...</p>
+
+<p>Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une
+effrayante convulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Le second, poursuivit Lagardère dont l'&oelig;il fixe et froid
+enveloppait le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère.</p>
+
+<p>Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le
+c&oelig;ur et glaçait les veines.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces
+âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire
+méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait
+chercher ses moyens par <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> delà les limites de l'ordre naturel.
+L'époque était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît
+frivole, spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon,
+soit qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur
+d'une opinion philosophique.</p>
+
+<p>Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui
+avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge
+déployée.</p>
+
+<p>Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix
+grave allait remuer jusqu'au fond des c&oelig;urs les fibres mortes ou
+engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire
+sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel
+Gonzague fasciné se tordait.</p>
+
+<p>Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion
+puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein
+XVIII<sup>e</sup> siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même!</p>
+
+<p>Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante
+de cette lutte, personne!</p>
+
+<p>Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand
+Lagardère faisait une <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> pause, le souffle de toutes ces poitrines
+oppressées rendait un long murmure.</p>
+
+<p>&mdash;Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait
+serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes
+preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans
+cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la
+Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin,
+vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le
+retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de
+toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous
+avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé
+la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de
+Gonzague!...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;&mdash;ne
+demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous
+deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre
+nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants
+est sacrée!</p>
+
+<p>Il avait la tête haute.&mdash;Gonzague saisit <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> machinalement le parchemin
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! fit Lagardère;&mdash;il est temps... Brisez les cachets...
+brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans
+qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de
+Nevers...</p>
+
+<p>&mdash;Brisez les cachets! ordonna le régent.</p>
+
+<p>Les mains de Gonzague semblaient paralysées.</p>
+
+<p>A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses
+gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le
+tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là
+pour attendre ses ordres.</p>
+
+<p>Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.</p>
+
+<p>Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une
+lame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en
+baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour
+l'écouter;&mdash;je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au
+dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent
+ceux qui sont dans la tombe...</p>
+
+<p>Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa
+bouche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p>
+
+<p>Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le
+poing sur la table de la présidence.</p>
+
+<p>La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute
+cette assemblée. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la
+voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les
+premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure...
+Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la
+bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les
+épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa
+prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans
+sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime
+accompli et le nom de l'assassin...</p>
+
+<p>Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche.</p>
+
+<p>Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient
+vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait.</p>
+
+<p>Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois
+fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,&mdash;il
+perd la tête!...</p>
+
+<p>Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se
+soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;&mdash;le vrai nom... en
+toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!</p>
+
+<p>Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le
+tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le
+masquaient.&mdash;Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha
+la flamme par derrière.</p>
+
+<p>L'enveloppe prit feu.</p>
+
+<p>Lagardère le voyait,&mdash;mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est
+le même que le vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin
+petiller.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se
+retournèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de
+l'assassin!</p>
+
+<p>Le régent s'élança.&mdash;Lagardère, montrant le parchemin dont les débris
+flambaient à terre, dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là,
+M. de Gonzague,&mdash;mais vous venez de l'écrire vous-même en gros
+caractères... le mort a parlé!</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! assassin! cria le régent.&mdash;Qu'on arrête cet homme!</p>
+
+<p>Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant
+le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui
+chancela en poussant un cri.&mdash;La princesse le reçut dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un
+taureau pris de rage.</p>
+
+<p>Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face,
+arrêta les gardes qui fondaient sur lui.&mdash;Tout en se défendant il
+reculait, pressé à la fois par dix épées.</p>
+
+<p>Les gardes gagnaient du terrain.&mdash;Au moment où ils croyaient le tenir
+acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague
+disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe.</p>
+
+<p>On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors.</p>
+
+<p>Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné
+traîtreusement par <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses
+mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure.</p>
+
+<p>La porte était fermée solidement.</p>
+
+<p>Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée
+s'éleva au fond de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! disait-elle.</p>
+
+<p>Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de
+la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! s'écria celle-ci;&mdash;malheur est arrivée ma fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le
+souffle;&mdash;ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!...</p>
+
+<p>Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit
+comme un son de clairon.</p>
+
+<p>C'était Lagardère qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Une épée! une épée!...</p>
+
+<p>Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, dit Henri,&mdash;et maintenant, ouvrez la fenêtre;
+criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a
+de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage!</p>
+
+<p>Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un
+éclair.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>X</h2>
+
+<h3>&mdash;Amende honorable.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
+
+<p>Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la
+Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au
+plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.&mdash;A part celles
+que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de
+procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un
+jugement et d'une procédure plus ou moins régulière.</p>
+
+<p>Le préau de la Bastille était un lieu de supplice <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> avoué et légal
+tout comme la place de Grève.</p>
+
+<p>M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes.</p>
+
+<p>Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes
+légitimes.&mdash;La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de
+faire écran au spectacle de l'échafaud.</p>
+
+<p>Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale,
+pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût
+barbare pour ces lugubres émotions.</p>
+
+<p>La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de
+Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était
+pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé
+par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.</p>
+
+<p>Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons
+quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre
+les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide
+de voir et de savoir. En un clin d'&oelig;il les abords du Châtelet et du
+Palais furent encombrés.&mdash;Quand le cortége sortit par la porte Cosson,
+ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> dix mille curieux
+formaient déjà la haie.</p>
+
+<p>Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de
+Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue
+quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une
+ignorance complète.&mdash;Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de
+parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses.</p>
+
+<p>Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions
+se choquèrent.&mdash;En quelques minutes, tous les crimes politiques et
+autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains
+liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du
+Châtelet, l'épée nue.</p>
+
+<p>Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide
+de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.</p>
+
+<p>Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté.</p>
+
+<p>Et dans la foule, on entendait çà et là:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples
+pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux
+cheveux blonds!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,&mdash;que madame la duchesse
+du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses
+commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent
+donnait son ballet au Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en faire, du jeune roi?</p>
+
+<p>&mdash;L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille...
+déclarer Nantes capitale du royaume...</p>
+
+<p>Un peu plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner
+un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la
+paille!</p>
+
+<p>Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit
+un cri aigu poussé par un ch&oelig;ur de voix de femmes. La rue de la
+Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame
+Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là.</p>
+
+<p>Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître
+de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait
+mal?</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard,
+puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand.</p>
+
+<p>Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui
+chantait à sa fenêtre.</p>
+
+<p>Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes:</p>
+
+<p>&mdash;On peut dire que celui-là ne l'a pas volé!</p>
+
+<p>La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on
+ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De
+tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le
+désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion.</p>
+
+<p>Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le
+patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les
+halles furent dépassées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p>
+
+<p>La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de
+la petite rue Saint-Magloire.</p>
+
+<p>Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du
+cimetière, et les conjectures d'aller leur train.</p>
+
+<p>Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos
+lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la
+grand'salle de l'hôtel de Nevers.</p>
+
+<p>Le cortége entra tout entier dans la cour de l'hôtel.</p>
+
+<p>La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit.</p>
+
+<p>L'église de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont
+les moines avaient été exilés à Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison
+de repenties, était devenue paroisse depuis un siècle et demi. Elle
+avait été reconstruite en 1680, et Monsieur, frère du roi Louis XIII, en
+avait posé la première pierre. C'était une nef de peu d'étendue, située
+au milieu du plus grand cimetière de Paris.</p>
+
+<p>L'hôpital, situé à l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui
+avait fait donner à la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire
+à la rue aux Ours le nom de rue des Deux-Églises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p>
+
+<p>Un mur régnait autour du cimetière qui avait trois entrées: la
+principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-Églises, la
+troisième dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue
+Saint-Magloire, derrière l'église.</p>
+
+<p>Il y avait en outre une brèche, par où passait la procession des
+reliques de Saint-Gervais.</p>
+
+<p>L'église, pauvre, peu fréquentée et qu'on voyait encore debout au
+commencement de ce siècle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis, à la place
+où est actuellement la maison portant le n<sup>o</sup> 166. Elle avait deux portes
+sur le cimetière.</p>
+
+<p>Depuis quelques années déjà, on n'enterrait plus autour de l'église. Le
+commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles
+seulement conservaient leurs sépultures au cimetière Saint-Magloire et
+notamment les Nevers, dont la chapelle funéraire était un fief.</p>
+
+<p>Nous avons dit que cette chapelle s'élevait à quelque distance de
+l'église. Elle était entourée de grands arbres et le plus court chemin
+pour y arriver était la rue Saint-Magloire.</p>
+
+<p>C'était environ vingt minutes avant l'entrée du cortége dans la cour de
+l'hôtel de Gonzague. La nuit était complète et profonde dans le
+cimetière, d'où l'on apercevait à la fois les fenêtres brillamment
+éclairées de la grand'salle de Nevers <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> et les croisées de l'église,
+derrière lesquelles une lueur faible se montrait.</p>
+
+<p>Les murmures de la foule entassée dans la rue arrivaient par bouffées.</p>
+
+<p>A droite de la chapelle sépulcrale, il y avait un terrain vague, planté
+d'arbres funéraires qui avaient grandi et foisonné. Cela ressemblait à
+un taillis ou mieux à un de ces jardins abandonnés qui au bout de
+quelques années prennent tournure de forêt vierge.</p>
+
+<p>Les affidés du prince de Gonzague attendaient là.</p>
+
+<p>Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-Églises, des chevaux tout
+préparés attendaient aussi.</p>
+
+<p>Navailles avait la tête entre ses mains. Nocé et Choisy s'adossaient au
+même cyprès. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros
+soupirs.</p>
+
+<p>Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient à voix basse.</p>
+
+<p>C'étaient les trois âmes damnées; pas plus dévoués que les autres, mais
+plus compromis.</p>
+
+<p>Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague
+avaient agité hautement, depuis qu'ils étaient là, la question de savoir
+si la désertion était possible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p>
+
+<p>Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur c&oelig;ur le lien qui
+les retenait au maître.</p>
+
+<p>Mais tous espéraient encore en son appui et tous craignaient sa
+vengeance.</p>
+
+<p>Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans pitié.</p>
+
+<p>Ils étaient si profondément convaincus de l'inébranlable crédit de
+Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comédie: selon
+eux, Gonzague avait dû feindre un danger pour avoir occasion de serrer
+le mors dans leur bouche.</p>
+
+<p>Peut-être même pour les éprouver.</p>
+
+<p>Ceci n'est point à leur décharge, mais il est certain que s'ils eussent
+cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas été longue.</p>
+
+<p>Le baron de Batz, qui s'était coulé le long des murs jusqu'aux abords de
+l'hôtel, avait rapporté que le cortége s'était arrêté et que la foule
+encombrait la rue.</p>
+
+<p>Que voulait dire cela? Cette prétendue amende honorable au tombeau de
+Nevers était-elle une invention de Gonzague?</p>
+
+<p>L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonné déjà depuis
+plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la
+tête <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> de Lagardère devait tomber dans le préau de la Bastille.</p>
+
+<p>Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fenêtres de
+la grand'salle, une surtout, où brillait une lumière isolée auprès de
+laquelle se profilait la haute stature du prince.</p>
+
+<p>A quelques pas de là, derrière la porte septentrionale de l'église
+Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la
+princesse de Gonzague avait gagné l'autel. Aurore, toujours à genoux,
+semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet
+des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et
+l'épée nue à la main aux deux côtés de la porte. Chaverny et dona Cruz
+causaient à voix basse.</p>
+
+<p>Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru ouïr des bruits
+suspects dans le cimetière. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et
+pourtant leurs yeux, collés au guichet grillé, n'avaient rien pu
+apercevoir.</p>
+
+<p>La chapelle funèbre les séparait de l'embuscade. La lampe perpétuelle
+qui brûlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers éclairait
+l'intérieur de la voûte et plongeait dans une obscurité plus profonde
+les objets environnants.</p>
+
+<p>Tout à coup cependant, nos deux braves tressaillirent. <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> Chaverny et
+dona Cruz cessèrent de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, mère de Dieu! prononça distinctement Aurore, ayez pitié de lui!</p>
+
+<p>Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait éveillé toutes
+les oreilles attentives.</p>
+
+<p>C'est que, dans le fourré, notre embuscade tout entière venait de se
+mouvoir.</p>
+
+<p>Peyrolles, les yeux fixés sur la croisée de la grand'salle, avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Attention, messieurs!</p>
+
+<p>Et chacun avait vu la lumière isolée se lever par trois fois, par trois
+fois s'abaisser.</p>
+
+<p>C'était le signal. On ne pouvait à ce sujet garder aucun doute, et
+pourtant il y eut une grave hésitation parmi les fidèles. Ils n'avaient
+pas cru à la possibilité de la crise dont ce signal était le symptôme.
+Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore à la nécessité de
+le faire.</p>
+
+<p>Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chaîne qui pendait à
+leur cou.</p>
+
+<p>Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague à l'heure même de sa
+chute avouée, fut cause qu'ils se déterminèrent à obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlèvement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et nos chevaux sont à deux pas, ajouta Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualité...</p>
+
+<p>&mdash;En avant! s'écria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne
+faite.</p>
+
+<p><ins class="correction" title="Montauban">Montaubert</ins> et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe
+entière s'élança, Navailles en avant, Oriol en arrière. Au premier
+effort des pinces, la porte pacifique céda.</p>
+
+<p>Mais un second rempart était derrière: trois épées nues.</p>
+
+<p>En ce moment, un grand fracas se fit du côté de l'hôtel, comme si
+quelque choc subit eût écrasé la foule massée dans la rue.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un coup d'épée de donné. Navailles blessa Chaverny qui
+avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou
+en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles
+recula et jeta son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiéou!
+montrez-nous vos flamberges...</p>
+
+<p>On n'eut pas le temps de répondre à cette gasconnade. Des pas précipités
+retentirent sur le gazon du cimetière. Ce fut un tourbillon qui passa.</p>
+
+<p>Un tourbillon! Le perron balayé resta vide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p>
+
+<p>Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert râla, Taranne étendit les
+deux bras, lâcha son arme et tomba à la renverse.</p>
+
+<p>Il n'y avait pourtant là qu'un homme, tête et bras nus et n'ayant pour
+arme que son épée.</p>
+
+<p>La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'était fait.</p>
+
+<p>&mdash;Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague
+se retirent! dit-elle.</p>
+
+<p>Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle réponse n'eut lieu.</p>
+
+<p>On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les
+cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-Églises.</p>
+
+<p>Lagardère, c'était lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny
+renversé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas, s'il vous plaît, répondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je
+n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant
+que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!...</p>
+
+<p>Lagardère lui donna l'accolade et serra la main des deux braves.</p>
+
+<p>L'instant d'après, Aurore était dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;A l'autel! dit Lagardère; tout n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> fini... des torches...
+l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et
+regarde ton vengeur!</p>
+
+<p class="dottedline"></p>
+
+<p>En sortant de l'hôtel, Gonzague avait trouvé devant lui cette barrière
+infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardère pour percer, droit
+devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourré humain.</p>
+
+<p>Lagardère passa. Gonzague fit un détour.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Lagardère, parti le dernier, arriva le premier.</p>
+
+<p>Gonzague entra dans le cimetière par la brèche. La nuit était si noire,
+qu'il eut peine à trouver son chemin jusqu'à la chapelle funèbre. Comme
+il atteignait l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre en
+embuscade, les croisées resplendissantes de l'hôtel attirèrent malgré
+lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illuminée, mais vide.
+Pas une âme sur l'estrade dont les fauteuils dorés brillaient.</p>
+
+<p>Gonzague se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps.</p>
+
+<p>Quand ses yeux, aveuglés par l'éclat des lumières, revinrent vers cette
+sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous côtés ses
+compagnons <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme
+humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, Peyrolles! fit-il à voix basse, est-ce donc fini déjà?</p>
+
+<p>Le silence lui répondit.</p>
+
+<p>Il donna du pommeau de son épée contre cette forme sombre qu'il avait
+prise pour le <i>factotum</i>. L'épée rencontra le bois vermoulu d'un cyprès
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi?</p>
+
+<p>Il crut entendre une voix qui répondait: Non. Mais il n'était pas sûr
+parce que son pied faisait crier les feuilles sèches.</p>
+
+<p>Une sourde rumeur naissait déjà, puis s'enflait du côté de l'hôtel.</p>
+
+<p>Un blasphème s'étouffa dans la bouche de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais savoir! s'écria-t-il en tournant la chapelle pour s'élancer
+vers l'église.</p>
+
+<p>Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'était
+pas un arbre mort. L'ombre avait à la main une épée nue.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? où sont les autres? demanda Gonzague, où est Peyrolles?</p>
+
+<p>L'épée de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la
+chapelle, et il dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Peyrolles est là!</p>
+
+<p>Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le
+sang chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Montaubert est là!... continua l'inconnu en montrant le massif de
+cyprès.</p>
+
+<p>&mdash;Mort aussi? râla Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Mort aussi!...</p>
+
+<p>Et poussant du pied un corps inerte qui était entre lui et Gonzague:</p>
+
+<p>&mdash;Taranne est là... mort aussi.</p>
+
+<p>La rumeur grandissait de tous côtés, on entendait des pas qui
+approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrière le
+taillis.</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère m'a-t-il donc devancé? fit Gonzague entre ses dents qui
+grinçaient.</p>
+
+<p>Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clarté brilla
+derrière lui, éclairant en plein tout à coup le visage de Lagardère.</p>
+
+<p>Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dépasser
+l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche à la main.</p>
+
+<p>Les trois cadavres sortirent de l'ombre.</p>
+
+<p>Du côté de l'église, d'autres torches venaient.&mdash;Gonzague reconnut le
+régent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout à l'heure
+siégeaient au tribunal de famille.</p>
+
+<p>Il entendit le régent qui disait:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes
+partout!</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous
+octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe
+d'Orléans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux...
+soit! attendons les juges du camp!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, traîtreusement, et tandis que Lagardère répondait:
+«Soit, attendons,» Gonzague, se fendant à l'improviste, lui porta son
+épée au creux de l'estomac.</p>
+
+<p>Mais une épée, dans de certaines mains, est comme un être vivant qui a
+son instinct de défense. L'épée de Lagardère se releva, para et riposta.</p>
+
+<p>La poitrine de Gonzague rendit un son métallique. Sa cotte de mailles
+avait fait son effet. L'épée de Lagardère vola en éclats.</p>
+
+<p>Sans reculer d'une semelle, il évita d'un haut-le-corps le choc déloyal
+de son adversaire qui passa outre dans son élan. Lagardère prenait en
+même temps la rapière de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement, les deux champions avaient changé de place. Lagardère
+était du côté des deux maîtres d'armes. Gonzague, que son élan avait
+porté presque en face de l'entrée de la <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> chapelle funèbre, tournait
+le dos au duc d'Orléans qui approchait avec sa suite.</p>
+
+<p>Ils se remirent en garde. Ce Gonzague était une rude lame et n'avait à
+couvrir que sa tête; mais Lagardère semblait jouer avec lui. A la
+seconde passe, la rapière de Gonzague sauta hors de sa main.</p>
+
+<p>Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardère mit le pied dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chevalier!... fit le régent qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! répondit Lagardère, nos ancêtres nommaient ceci le
+jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrédulité ne
+tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'éteint le soleil... Dieu rend
+toujours ses arrêts...</p>
+
+<p>Le régent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas bon, dit le président de Lamoignon lui-même, que cette
+tête de prince tombe sur l'échafaud!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne
+lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en
+tombant sous le glaive que mon poing la donnera...</p>
+
+<p>Il ramassa l'épée de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous?... demanda encore le régent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répliqua Lagardère, cette épée a frappé Nevers... je la
+reconnais... cette épée va punir l'assassin de Nevers!</p>
+
+<p>Il jeta la rapière de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en
+frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! grommela Cocardasse, le troisième coup abat le coq!</p>
+
+<p>Le tribunal de famille tout entier était rangé en cercle autour des deux
+champions. Quand ils tombèrent en garde, le régent, sans avoir
+conscience peut-être de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de
+Passepoil et la tint levée.</p>
+
+<p>Le régent, Philippe d'Orléans!</p>
+
+<p>&mdash;Attention à la cuirasse! murmura Passepoil derrière Lagardère.</p>
+
+<p>Il n'était pas besoin. Lagardère s'était transfiguré tout à coup. Sa
+haute taille se développait dans toute sa richesse; le vent déployait
+les belles masses de sa chevelure et ses yeux lançaient des éclairs.</p>
+
+<p>Il fit reculer Gonzague jusqu'à la porte de la chapelle.</p>
+
+<p>Puis son épée flamboya en décrivant ce cercle rapide que donne la
+riposte de prime.</p>
+
+<p>&mdash;La botte de Nevers! firent ensemble les deux maîtres d'armes.</p>
+
+<p>Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> la statue de Philippe
+de Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A
+quelques pas de là, un chirurgien bandait la blessure du marquis de
+Chaverny.</p>
+
+<p>C'était sous la porte de l'église Saint-Magloire. Le régent et sa suite
+montaient les marches du perron.</p>
+
+<p>Lagardère se tenait debout entre les deux groupes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit la princesse, voici l'héritière de Nevers, ma fille,
+qui s'appellera demain madame de Lagardère, si Votre Altesse Royale le
+permet.</p>
+
+<p>Le régent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main
+d'Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, murmura-t-il en s'adressant à ce dernier et en regardant comme
+malgré lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Puis il affermit sa voix que l'émotion avait rendue tremblante et dit en
+se redressant:</p>
+
+<p>&mdash;Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de
+Nevers.<br /></p>
+
+<p class="center">FIN.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+<h5>DU SIXIÈME VOLUME.</h5>
+
+<table summary="table_des_chapitres" class="block">
+ <colgroup span="3">
+ <col width="10" />
+ <col width="375" />
+ <col width="15" />
+ </colgroup>
+<tbody>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">LE CONTRAT DE MARIAGE.<br />(Suite.)</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"> XIII.</td>
+ <td class="tdb">La signature du bossu</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">LE TÉMOIGNAGE DU MORT.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">I.</td>
+ <td class="tdb">La chambre à coucher du régent</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch2">35</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">II.</td>
+ <td class="tdb">Plaidoyer</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch3">57</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">III.</td>
+ <td class="tdb">Trois étages de cachot</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch4">85</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">IV.</td>
+ <td class="tdb">Vieilles connaissances</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch5">107</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VI.</td>
+ <td class="tdb">C&oelig;ur de mère</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch6">127</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">IX.</td>
+ <td class="tdb">Condamné à mort</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch7">149</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VII.</td>
+ <td class="tdb">Dernière entrevue</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch8">171</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VIII.</td>
+ <td class="tdb">Anciens gentilshommes</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch9">193</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">IX.</td>
+ <td class="tdb">Le mort parle</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch10">213</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">X.</td>
+ <td class="tdb">Amende honorable</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch11">237</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3>
+
+<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+la version originale.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+le mot pour voir le texte original.</p></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 ***
+
+***** This file should be named 35979-h.htm or 35979-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/9/7/35979/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+1.E.9.
+
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+
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+1.F.
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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