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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:04:52 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu Volume 6 + Aventures de cape et d'épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: April 27, 2011 [EBook #35979] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + LE BOSSU. + + + Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, + rue de Schaerbeck, 12. + + + COLLECTION HETZEL. + + + LE BOSSU + + AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE + + + PAR + + + PAUL FÉVAL. + + 6 + + Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, + interdite pour la France. + + + LEIPZIG, + + ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + 1857 + + + + +LE CONTRAT DE MARIAGE. + +(SUITE.) + + + + +XIII + +--La signature du bossu.-- + + +Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente +dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la +solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant +d'années. + +Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs +empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses. + +C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes, +gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le +président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson. + +A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux +gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son +entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir +l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière +d'effrontés démentis. + +On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi. + +Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien +d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de +représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais +enfin il était bon de savoir. + +Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le +prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait +laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs. + +Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder, +mais qui mettait martel en tête à chacun. + +Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux +zèle du magistrat une bonne dose de curiosité? + +Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux +scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut +sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment. + +Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti. + +On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal +afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla +surtout de ne point accuser son mari. + +Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au +Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait. + +Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son +mari. + +Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte +du bal. + +Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur +ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout +naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de +Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée. + +C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la +veuve de son ami. + +La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et +pensif. + +Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce +jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui. + +Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de +commentaires. + +La défiance était née dans l'esprit du régent. + +Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague +trouva sa retraite pleine d'amis. + +Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince +lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince. + +Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait +cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il +était si puissant et si riche! + +Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été +si aisément démentie! + +On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps +de la Brinvilliers! + +On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu +soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune +femme, pour le coup on se fût tenu les côtes! + +Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles. + +L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague. + +Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage forcé, allait +avoir peut-être son dénoûment. + +Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la +veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts. + +Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait. + +Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette +foule de témoins, tous complices. + +Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque +toujours par briser les planches vermoulues du cercueil. + +Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M. +le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui +l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire +parler ce Lagardère, fallût-il employer la question! + +On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière +viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère +avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait +ouvert cette interminable tragédie. + +M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les +présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un +cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence +offrit ce qu'elle avait. + +Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir! + +Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui +était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat +annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit +précédente au sortir du Palais-Royal. + +La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels: + + --«N'accusez point votre mari.» + +Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la +prière. + +Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau +billet. + +Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la +princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère +par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame +la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon +qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague. + +Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment? + +Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort! + +La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit +mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon. + +Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et +quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel +Lamoignon. + +Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague +à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un +mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui +le prince constituait une dot de cinquante mille écus. + +Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir +ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée. + +Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses +mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un +vrai notaire royal, avait été convoqué. + +Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de +Saint-Magloire. + +Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'était un mariage +valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur +l'épouse à l'époux. + +De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de +l'épouse. + +Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les +autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à +reculer. + +Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour +Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses +prenaient une physionomie nouvelle et meilleure. + +Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander. + +Gonzague l'avait jugé d'un coup d'oeil. C'était un de ces êtres qui font +volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui +gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau +trop lourd sur leurs épaules. + +Les bossus sont méchants; les bossus se vengent. + +Les bossus ont souvent le coeur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils +sont en ce monde comme en pays ennemi. + +Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux. + +De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups, +qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme. + +Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était +qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été +capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir +battue. + +Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent. + +Le bossu était une véritable trouvaille! + +Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol, +Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant +Cocardasse et Passepoil. + +Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre. + +--Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il +pleuve... + +--Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes. + +--Apapur! la main me démange! et toi? + +--Dame!... il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!... + +Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte +extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace de +l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux +braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé, +la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la +charmille. + +Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la +ruelle, était grande ouverte. + +Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent: + +--Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse, +puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!... + +--Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil. + +Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église. + +--Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir. + +Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait +faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière +Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises. + +--Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons +ne manqueront pas! + +Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la +chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait +paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes +d'un excellent souper. + +Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires. +Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris, +de moeurs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués d'une +rare sûreté de coup d'oeil au whist. Ils se comportent bien à table; la +courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont galants avec +les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien +qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or. + +Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de +convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et +dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement, +est une des plus jolies fleurs de notre civilisation. + +Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet +avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de +Gonzague. C'était un bel homme de quarante ans, gras, frais et rose, +souriant et qui faisait plaisir à voir. + +Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux +l'entraînèrent au premier étage. + +La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la +Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations +entre-vifs. + +Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces +dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la +minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny +était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela. + +Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une +petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en +besogne. + +Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu. + +--Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire. + +--Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience +bien naturelle de ces jeunes fiancés... + +--Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire. + +Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air +vainqueur les beaux cheveux d'Aurore. + +--Juste le temps de séduire une femme! dit-il. + +--Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons à +l'heureux hyménée!... + +On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté +semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout +le monde se sentait de joyeuse humeur. + +Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague. + +--A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement. + +--A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant. + +--Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour +composer mon épithalame? + +--Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte. + +Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille. + +--On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète +et douce; quand j'aurai fini le contrat je rimerai quelques couplets +impromptus... + +Le bossu le remercia d'un geste noble. + +--Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc +que ce soit maintenant l'âge d'or! + +--Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait +d'amandes et du vin mousseux. + +--C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses... + +--Puisque les tabellions font des vers! + +Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction: + +--C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet +esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la +mariée est en négligé... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne +suis pas coiffé... mes manchettes sont fripées... + +--La toilette du marié! la toilette du marié!... crièrent ces dames en +accourant. + +--Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu +parler d'une corbeille?... + +Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin... On les vit +bientôt reparaître avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la +toilette. + +--Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire +le bal! + +En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona +Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir. + +--S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles. + +Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre. + +--Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par +derrière à ma coiffure! + +Puis, se tournant vers Navailles: + +--Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons +enfants... ou plutôt à votre propre ambition!... Elle est à moi comme ce +cher M. Oriol est à son orgueil... comme cette jolie Nivelle est à son +avarice... comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!... Ma +belle Fleury, refaites le noeud de ma cravate.... + +--Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer. + +--Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague. + +--Je les ignore, répondit le notaire. + +--Ton nom, l'ami? reprit le prince. + +--Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton +léger;--signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites +tous cet honneur... j'écrirai mon nom moi-même... c'est un drôle de nom, +et qui vous fera rire. + +--Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles. + +--Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos +manchettes pour cadeau de noces. + +Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à +la volée.--Puis il s'approcha de la table pour signer. + +Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu. + +--Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,--vous +ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau +mouchoir. + +Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à +sa toilette: une épingle, une boucle, un noeud de rubans. + +Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir. + +Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague +était en tête. + +--Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui +attachait un jabot de malines. + +--La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment. + +Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et +portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était +belle admirablement;--mais ses traits pâles gardaient cette étrange +immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue. + +Elle était toujours sous le coup du maléfice. + +Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration.--Quand les regards se +détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un +sentiment pénible. + +Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait: + +--Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma +charmante!... à notre tour de signer. + +Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait. + +On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit +avec une docilité parfaite. + +En se retournant pour gagner la table où maître Griveau aîné avait fait +signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de +Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil. + +Ésope II cligna de l'oeil en touchant son flanc d'un geste rapide. + +Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant: + +--Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette! + +--Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts. + +--Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment. + +--Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il +sans épée? + +Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance. + +--C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il +n'est pas encore assez drôle comme cela. + +Navailles mesura de l'oeil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait des +façons et murmurait: + +--Je ne suis pas habitué... cela gênerait mes mouvements. + +Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière +de combat, c'était celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait +jamais. + +Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles. + +--Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., répétait Ésope II, dit +Jonas. + +On lui ceignit l'épée en jouant. + +Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa +main eut comme un frémissement volontaire et joyeux. + +Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela. + +Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose +faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un +surcroît de fierté.--Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si +burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour +l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il +avait un succès fou! + +Il se laissait faire bonnement.--Arrivé devant la table, il dit: + +--La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si près, je +vous prie... et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous +puissions régulariser le contrat. + +Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume +en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat. + +--Vos noms, s'il vous plaît, dit-il,--vos prénoms, qualités, lieu de +naissance... + +Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du +notaire-tabellion-garde-note. + +Celui-ci se retourna pour regarder. + +--Avez-vous signé? demanda le bossu. + +--Sans doute, répondit maître Griveau aîné. + +--Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de +côté. + +Il s'assit gravement à sa place.--Et l'assemblée de rire. + +Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité. + +--Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant +Navailles. + +Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules. + +Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague +se moquait de lui en l'appelant trembleur. + +--Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de +Navailles. + +Il ajouta avec son petit ricanement sec: + +--Ça va bien vous étonner... vous allez voir... buvez en attendant. + +On suivit son conseil. Les verres s'emplirent. + +Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme. + +--Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position +moins gênante. + +Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son +harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de +torture. + +--Il écrira! firent les uns. + +--Il n'écrira pas! ripostèrent les autres. + +Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la +posa toute nue sur la table à côté de lui. + +On rit encore.--Cocardasse serra le bras de Passepoil: + +--Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il. + +--Gare aux violons! murmura frère Passepoil. + +L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures. + +--Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore. + +Elle hésita. Il la regarda: + +--Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez! + +Aurore se pencha sur le parchemin et signa. + +On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif +mouvement de surprise. + +--Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux. + +Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa. + +--C'est fait, dit-il,--venez voir... Ça va vous étonner!... + +Chacun se précipita.--Le bossu avait jeté la plume pour prendre +négligemment l'épée. + +--Attention! murmura Cocardasse junior. + +--On y est, répondit résolûment frère Passepoil. + +Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers. + +Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois +pas. + +--Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière. + +Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole.--On vit en ce +moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir +et l'épée s'affermir dans sa main. + +--Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours +dans la cour des Fontaines!... + +Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce +corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait. + +--Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur +la foule stupéfaite. + +En même temps le bout de son épée piqua la signature. + +Tous les regards suivirent ce mouvement.--Une grande clameur, faite d'un +seul nom, emplit la salle. + +--Lagardère! Lagardère! + +--Lagardère! répéta celui-ci,--qui ne manque jamais aux rendez-vous +qu'il donne! + +Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les +rangs de ses ennemis en désordre. + +Mais il ne bougea pas.--Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée +contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute. + +Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient +debout derrière lui. + +Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent. + +En somme, ils étaient au moins dix contre un. + +Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps. Peyrolles la saisit à +bras-le-corps et l'enleva. + +--Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le +prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant! + +Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent +impétueusement. + +Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis. + +Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde. +Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche. + +--Va bien! ma caillou! fit le Gascon;--nous sommes à jeun depuis plus de +six mois!... Va bien! + +--J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte. + +Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et +Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang. + +Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois +statues, attendaient le second choc. + +--Monsieur de Gonzague, dit Lagardère,--vous avez voulu faire une +parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre +signature... + +--En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur. + +Cette fois il s'avançait en tête de ses gens... + +Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule. + +Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent +frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait: + +--Au nom du roi!... + +C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait +partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons +à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches +de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat. + +Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et +qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif, +le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se +tenait immobile et muet.--Au milieu du salon, Gonzague et ses gens, +arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec +épouvante la porte d'entrée. + +Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient. + +Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir. + +Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince +de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait +point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du +Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de +Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire. + +Leurs mesures étaient prises d'avance.--Après trois sommations faites +coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds. + +Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats. + +Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.--Était-ce la justice +qui venait pour lui? + +--Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas +aux gens du roi... + +Mais il ajouta tout bas: + +--Jusqu'à voir!.. + +Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et +répéta: + +--Messieurs, au nom du roi! + +Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser +entrer les soldats. + +Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon. + +--Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague. + +Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le +groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous +trois l'épée à la main. + +--Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat! + +--Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit +aux ordres de la princesse votre femme... + +--Et c'est la princesse ma femme...! commença Gonzague furieux... + +Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil. +Elle avait ses vêtements de deuil. + +A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient +les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la +princesse rabattit son voile sur son visage. + +--Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son +mari. + +Puis s'avançant vers Lagardère: + +--Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère, +reprit-elle; vos juges sont assemblés... rendez votre épée. + +--Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage +de ses mains. + +--Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes, +faites votre devoir. + +Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller. + +Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas +une parole. + +Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci +s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore +par la main. + +--Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre +fille!... + +--Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla. + +--Il ment! dit Gonzague. + +Lagardère ne releva point cette injure. + +--J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de +Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine +dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné... +voici mademoiselle de Nevers. + +Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent. + +La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant. + +Une larme vint aux yeux de Lagardère. + +--Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son +trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous! + +Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa +doucement. + +--Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain... +gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que +vous l'étiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous +pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort. + +Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément +la princesse, et gagna la porte en disant: + +--Conduisez-moi devant mes juges! + + + + +LE TÉMOIGNAGE DU MORT. + + + + +I + +--La chambre à coucher du régent.-- + + +Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de +Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le +Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse +de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont +nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé +Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur +cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit. + +On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague: +c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus +gaiement. + +De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à +réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes: +d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.--Mais le pape ne +faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait. + +En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami. +Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes +vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins. + +Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le +contraire. + +Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit +une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé +par un tel ensemble de calomnies. + +Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que +son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins +en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence +des moeurs anglaises. + +Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait +la besogne de son valet de chambre. + +--Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat,--et ne me +romps pas les oreilles. + +--J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé,--mais savez-vous la +différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos +escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et +le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes à vous sont un +mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la +patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de +perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?... + +--Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur... va te coucher! + +--Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en +riant;--je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre... resserrez +les liens... + +--Vivedieu! s'écria le prince;--tu as fait ce qu'il fallait et au delà +pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les +arrérages... Abbé, va te coucher! + +Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte. + +La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de +Machault. + +--A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise +humeur;--ces gens jouent avec ma santé... Ils me tueront. + +--M. de Machault, insista le valet,--a des communications importantes... + +--Je les connais! interrompit le régent;--il veut me dire que Cellamare +intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin... +qu'Alberoni voudrait être pape... que madame du Maine voudrait être +régente... A midi... ou plutôt à une heure... je me sens mal à l'aise. + +Le valet sortit.--Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre. + +--Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,--toutes ces +méchantes petites intrigues... + +--Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent. + +Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la +porte,--et de nouveau la porte s'ouvrit. + +--Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet. + +--Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le +tabouret pour monter dans son lit. + +Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la +fente: + +--Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes... + +--Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France +en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines;--cela les +divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils +croient se rendre nécessaires!... ils se rendent importuns, voilà +tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutôt à +deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-là! + +Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux. + +--L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre. + +--Je m'en vais... je m'en vais!... se hâta de répondre Dubois. + +--Non... viens çà, abbé... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose +étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?... +pas une heure!... ils viennent au moment où je me mets au lit... je +meurs à la peine, vois-tu, abbé... mais cela ne les inquiète point. + +--Son Altesse Royale, demanda Dubois,--veut-elle que je lui fasse la +lecture? + +--Non... réflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment +auprès de ces messieurs... j'ai passé la nuit à travailler... ma +migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe... + +Il poussa un profond soupir et acheva: + +--Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore à +son lever... et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!... +mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire... +Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la +France! + +Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit +sa respiration égale et bruyante.--Il dormait. + +L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se +prirent à rire tous les deux. + +Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois: +maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en +herbe.--Mais cela n'empêche pas d'être un saint. + +Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore +dans l'antichambre. + +--Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra, +mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!... on a soupé +très-tard et Son Altesse Royale est un peu fatiguée. + +L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et +du secrétaire d'État. + +--Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut +parti,--ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son +maître. + +--C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le +Blanc;--mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du +prince de Gonzague? + +--Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts... deux hommes morts: le +cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrêtés: +l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le +nom importe peu... madame la princesse pénétrant de force et au nom du +roi dans l'antre de son époux... deux jeunes filles... mais ceci est +lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx... + +--Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers, +dit le secrétaire d'État. + +--On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par +ce Lagardère... + +--Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc. + +--Vous venez d'entendre l'abbé... le régent a soupé jusqu'à huit heures +du matin. + +--Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à +bien se tenir. + +Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta: + +--On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son +crédit ou il l'a perdu... + +--Cependant, interrompit le Blanc,--Son Altesse Royale s'est montrée +impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes... + +--Il s'agissait du crédit de la banque... la rue Quincampoix réclamait +un exemple... + +--Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu... la veuve de +Nevers... + +--Sans doute... mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans. + +--La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit? + +--Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague. + +--Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le +prince?... + +--Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault,--à +ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu +quelque chose de son crédit... tout est là!... + +Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de +Gonzague parut seul et sans suite. + +Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs. + +--Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague. + +--On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de +Machault. + +--Alors, s'empressa de dire Gonzague,--je suis certain qu'elle est +fermée pour tout le monde. + +--Bréon! appela le lieutenant de police. + +Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit: + +--Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale. + +Gonzague regarda M. de Machault avec défiance.--Ce mouvement n'échappa +point aux deux magistrats. + +--Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le +prince. + +Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude. + +Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en +souriant. + +--Il y a tout simplement, répondit M. de Machault,--que Son Altesse +Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver +délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami. + +Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil: + +--Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague. + +Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se +montra sur les visages de nos trois seigneurs. + +Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon. + +--Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec +dépit;--le plaisir avant les affaires. + +--Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire +goguenard,--on peut tirer diverses conséquences. + +--Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce +Gonzague... + +--Menace ruine! interrompit le lieutenant de police. + +Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné. + +--A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son +apogée. + +--Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilités!... + +--Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague +étaient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus +d'une heure. + +--Et vous concluez?... + +--Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la régence du duc +d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres... +elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais +voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère... c'est un premier +pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois +heures. + +Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent, +Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La +rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa +conduite. + +Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant, +Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile. + +Peut-être avait-il craint quelque chose de pire. + +Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses +lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et +s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission. + +Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos, +mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention. + +--Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse +bonhomie, voilà comme tout se découvre! + +Gonzague eut le coeur serré, mais il n'y parut point. + +--Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le régent; +c'est au moins un manque de confiance! + +--C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix +basse. + +--Je te comprends... on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la +famille... la princesse est, on peut le dire, ulcérée... + +--Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de +la calomnie. + +Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses +amis. + +Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces. + +--J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité, +dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher à l'homme... +mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose +que mes amis tâchent de me faire oublier. + +--Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine, +je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est égoïste... je +pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale... + +--Je te pardonne, Philippe, je te pardonne... à condition que tu me +diras tes souffrances. + +Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à +l'entendre: + +--Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule +sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je +suis complice... mais il est des sentiments... + +--Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta +femme... c'est une belle et noble créature!... nous rions de cela +quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions +aussi de Dieu... + +--Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa +voix; Dieu se venge! + +--Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose à me dire? + +--Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont été commis à mon +pavillon, cette nuit. + +--Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se +mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela, +Philippe... sur ma parole, tu as confirmé des soupçons... + +Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il +regardait Gonzague. + +Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une +admirable expression de fierté. + +--Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier +mouvement de hauteur. + +Puis il ajouta d'un accent pénétré: + +--Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!... + +--Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des +soupçons... ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme +loyal... tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute. + +--Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les +soupçons qu'il a eus? + +--Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux. + +--Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir... + +--La veuve de Nevers était riche... tu étais pauvre... Nevers était +notre frère... + +--Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers? + +Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point. + +--Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit: +nous avons trop raillé... ces choses de coeur sonnent mal entre nous... + +--Que veux-tu dire?... explique-toi. + +--Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer, +c'est celle-là... Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le +savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'étais au château de +Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis... la chambre +ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme +témoin, ce matin... + +--Ah!... interrompit le régent, et dis-moi quel arrêt a rendu la +chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi? + +--Si monseigneur m'avait laissé poursuivre... + +--Poursuis... poursuis... je cherche la vérité, je t'en préviens... rien +que la vérité. + +Gonzague s'inclina froidement. + +--Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à +mon ami, mais comme à mon juge... Lagardère n'a pas été tué chez moi +cette nuit... C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le +financier Albret et le cadet de Gironne... + +--Ah!... fit pour la seconde fois le régent;--et comment ce Lagardère +était-il chez toi? + +--Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit +Gonzague. + +--Prends garde!... celle-là est une sainte... + +--Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec +force;--je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise! + +Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter. + +--Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,--j'ai +peut-être été un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale... +tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du +bruit... tant de bruit qu'ils ébranlent le trône... je sens cela, moi +qui m'assieds tout près... Reprenons les choses de haut... Tu prétends +que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: prouve-le. + +--Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur +admirablement jouée,--que d'accomplir le dernier voeu d'un mourant? + +Le régent resta bouche béante à le regarder. + +Il y eut entre eux un long silence. + +--Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe +d'Orléans,--mentir à moi... Je te crois. + +--Monseigneur, repartit Gonzague,--vous me traitez de telle sorte que +cette entrevue sera la dernière entre nous deux... les gens de ma maison +ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme +vous le faites... Que je purge les accusations portées contre moi et je +dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand +j'étais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit... + +--Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse +émotion;--justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je +vous aime! + +--Alors, dit Gonzague,--je suis accusé. + +Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité +calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion: + +--Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge. + +Le régent se recueillit un instant et dit: + +--Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de +Caylus? + +--Oui, monseigneur, repartit Gonzague;--j'ai défendu votre ami et le +mien au risque de ma vie. C'était mon devoir. + +--C'était votre devoir... et vous reçûtes son dernier soupir? + +--Avec ses dernières paroles... oui, monseigneur. + +--Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir. + +--Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale... notre +malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux +de ma femme, afin d'être le père de ma fille! + +La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge +impie. + +Le régent était absorbé dans ses réflexions. + +Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les +traces de l'ivresse s'étaient évanouies. + +--Vous avez bien fait de remplir le voeu du mourant, dit-il;--c'était +votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt +années? + +--J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter;--je l'ai déjà dit à +monseigneur. + +--Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche? + +Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir. + +--Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il. + +--Ah!... fit le régent;--l'assassin fut M. le marquis de Caylus? + +Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir. + +Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant. + +--Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,--que +reprochez-vous à ce Lagardère? + +--Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est +vendu pour commettre un meurtre. + +--M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère? + +--Oui, monseigneur... mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour... +Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef +et obstinément depuis dix-huit années... Lagardère enleva pour son +propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa +naissance... + +--Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?... +interrompit le régent. + +--Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans +son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me +croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur... On ne peut +terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut réduire à néant que +l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se +produit: tant mieux!... vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de +la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à +éclairer... vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau +côté de ma vie... le côté noble, chrétien, modestement dévoué... J'ai +rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela, +pendant près de vingt ans... j'ai vaqué nuit et jour à un travail +silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence... j'ai +prodigué ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entraînante de +mon ambition... j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force, +j'ai donné une part de mon sang... + +Le régent fit un geste d'impatience.--Gonzague reprit: + +--Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... écoutez donc mon +histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous +fûtes l'ami et le frère de Nevers... Écoutez-moi, attentivement, +impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la +princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner +de procès... non point entre moi et cet aventurier de Lagardère... je +m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance... mais +entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois +Philippe... entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le +pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant,--et +moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double +et sainte mission que mon coeur et mon épée... je vous prends pour +arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe +d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de +Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu! + + + + +II + +--Plaidoyer.-- + + +La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de +France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague. + +Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son +effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation. + +--Oseriez-vous dire, murmura le régent,--que j'ai manqué au devoir de +l'amitié! + +--Non, monseigneur, repartit Gonzague;--forcé que je suis de me +défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre... +nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir... + +Philippe d'Orléans était remis de son trouble. + +--Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;--vous allez +très-loin... prenez garde! + +--Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,--de +l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort? + +--Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,--vous aurez justice..., +parlez! + +Gonzague avait espéré plus de colère.--Le calme du duc d'Orléans lui fit +perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté. + +--A mon ami, reprit-il pourtant,--au Philippe d'Orléans qui m'aimait +hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres +termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est +un résumé succinct et clair qu'il faut. + +La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est +non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,--une manière de +héros parmi ses pareils,--mais encore un homme intelligent et rusé, +capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne +reculant devant aucun effort pour arriver à son but. + +Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière +de Nevers.--Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait +encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut, +sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que +Nevers et Caylus étaient riches. + +Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais +chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession +de l'enfant l'espoir d'une grande fortune. + +Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut +comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui, +que toute transaction déloyale était impossible. + +Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux +environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la +supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom +d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne. + +Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes +ensemble.--Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du +prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus, +tandis que je défendais mon malheureux ami... + +Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère. + +--Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la +trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse +lui tenir tête.--J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein +était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et +chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de +l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el +Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts... + +Le régent fit un mouvement. + +--Ils sont tous morts! répéta Gonzague,--morts de sa main! + +--Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,--que lui aussi +prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger +notre malheureux ami. + +--Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et +habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc +d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations, +considérera les titres de chacun. + +--Ainsi ferai-je, prononça le régent;--continuez. + +--Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,--et remarquez que ce +Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une +lettre ni un message. + +Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour +surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel +j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale. + +Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive +contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos +du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et +voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de +ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les +Bohémiens, vivait avec eux sous la tente. + +Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai +avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la +certitude que Faënza ne m'avait point trompé. + +Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout +frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la +ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère. + +Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la +tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait +trahis.--Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du +souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.--Quand nous nous +éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la +gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni +campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre. + +Les gitanos du Léon avaient disparu... + +Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la +vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages +étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour +cadre. + +De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs +réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa +version. + +Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs. +Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits. + +Le régent écoutait toujours, attentif et froid. + +--Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec +ce pur accent de sincérité qui le faisait si éloquent;--si nous avions +réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs conjurés +dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à Dieu! + +Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti +pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle +de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation. + +Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les +impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité +de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref. +Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos +défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus +forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause +est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre. + +Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une +observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette +substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En +ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un +moment donné, pour s'en servir selon l'intérêt de son ambition. + +Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul +mot: il devint amoureux de la gitanita. + +Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors +d'obtenir rançon.--L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce +rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de +l'héritière de Nevers... + +Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de +malaise. + +La plausibilité d'un fait varie suivant les moeurs et le caractère de +l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à +ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris +pour accomplir la parole donnée à un mourant,--mais ce calcul prêté à +Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et +l'éblouissait tout à coup. + +L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions +tragiques;--mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout +naturellement. + +Il fut frappé,--frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse +Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;--frappé +au point de ne pas se dire que l'échange opéré entre les deux enfants +rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis. + +L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de +réalité. + +Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la +situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste. + +Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit +pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette +conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était +passé depuis deux jours. + +Il tournait ses batteries en conséquence. + +Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui +n'était point sous les ordres de M. de Machault,--et Gonzague avait +souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une +ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver. + +Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre +masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom +l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens. + +Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme +si le régent eût vu toutes ses cartes. + +--Monseigneur, reprit-il,--peut être bien persuadé que je n'attache pas +plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec +son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est. +J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son +arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument +superflues. + +Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter +trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet. + +Mais revenons à nos faits.--Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au +bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles +de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut +concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent. +La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un +page, afin que les apparences fussent sauvegardées. + +Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se +connaissaient et qu'elles s'aimaient.--Je ne puis croire que la +maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas +impossible. + +Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur +tout entière. + +Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez +lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de +la recevoir,--parce qu'elle avait une conduite trop légère... + +Ici Gonzague eut un rire amer. + +--Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille: +«Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je +voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont +ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je +raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race. + +Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi +vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit +de son enfant par de vaines délicatesses. + +Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité +paternelle? + +La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien +de plus. + +L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas... + +Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a +changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon coeur +revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre +quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de +loyale amitié... + +--Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui +voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai +qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si +je suis votre ami! + +--Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement +soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?... +Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je +veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette +épée...? + +--Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que +le sang montait à sa joue. + +Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son coeur. + +--Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis +réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux +autres pour m'accuser d'infamie... + +Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement. + +--Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne +m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations +portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce +Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me +défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle +de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas +anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas +longtemps l'attention de Votre Altesse Royale. + +Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec +étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid. +Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires +publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé. +Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma +disposition la police de Madrid. + +En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est +désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément +abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie +à danser sur les places publiques! + +Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et +l'aventurier. L'aventurier et sa maîtresse m'échappèrent. Je ramenai +mademoiselle de Nevers. + +--Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le +régent. + +--Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers. + +--Cela ne suffit pas. + +--Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné +raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je +vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La +présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous +l'avons. + +--Pas par votre fait, interrompit le régent. + +--Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle +époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce +Lagardère? + +--Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur. + +--Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour +elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le +sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les +derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de +Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal qu'un accusé +ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de +l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner +signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour +songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous +que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?... +S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un +autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à +l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs... +et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et +qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?... + +--On pourrait retourner l'argument, objecta le régent. + +--On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant +que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter +la véritable? + +Le régent inclina la tête en signe d'affirmation. + +--Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins +prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne +demande pas autre chose... Voici, en effet, ce que je me disais: +Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la +justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas +moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France +et d'y braver l'action de la justice. + +--Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans, +quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un +tribunal de famille? + +--Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter. + +--Pourquoi ne m'en avoir point prévenu? + +--Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je +prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par +conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon +assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me +condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre +aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut +justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à +l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la +princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette +répulsion violente que rien ne motive, j'en fais serment sur mon +honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme +qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes, +monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et +la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme, +je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y +en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se +rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais +commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais +poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe, +j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié +dans ma victoire. + +Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait +comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon +attaque; il tirait le premier. + +Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon +fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné. + +Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence +parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la +grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite. + +Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain, +que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont +pas à tout le monde. + +--Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent. + +--Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici, +sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous +point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des +contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment +contrefaisait le bossu? + +--Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était +du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le +petit Lagardère!... + +--Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je +continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan +où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et +des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus... +Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher +d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que +lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers. + +--Où est la jeune fille? demanda le régent. + +--Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague. + +--Et les papiers?... je vous préviens que c'est ici qu'il y a véritable +danger pour vous, monsieur le prince. + +--Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant +orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été, +pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme +dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà +les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les +trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes +mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans +celles de Votre Altesse Royale. + +--Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans. + +--Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais +permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était +vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des +choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le +bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de Votre +Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis. Ce +bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu +m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le +nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la +bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est +un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de +prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague. + +--Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent. + +--Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles... +mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard +pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait +mordu... + +--Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous! + +--Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de +Chaverny, mon cousin. + +--Chaverny! répéta le régent étonné. + +Gonzague répondit hypocritement: + +--Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce +Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et obtenu ce +matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui. + +--Et les deux autres? + +--Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux +prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les +méfaits de Lagardère. + +--Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette +nuit devant vos amis. + +Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement +jouée. + +Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire +moqueur: + +--Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement? + +--J'ignore ce que l'on vous a rapporté. + +--Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement +folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse +Royale et à ma propre dignité...? + +--Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la +de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler. + +--Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit, +auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez +moi des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon +appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les +remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame +la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient +les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les +mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu. +Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut +faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai +trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de +sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de +signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié... + +Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de +son âme. + +Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le +duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez +son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible +et longue explication. + +Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de +fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus. + +Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais +encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes +qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil. + +Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer. + +Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas +pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de +rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la +profonde habileté de son ami. + +Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche, +les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient +suffi à établir la conviction du régent. + +Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire +lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire +qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la +noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir +qui planait sur ce procès. + +Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe +d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un nom, +une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers. + +Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se +roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa +conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute +sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue: +Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais. + +Malheur aux ennemis de Gonzague justifié! + +--Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu +m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a +pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux. + +--Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague. + +--Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre +position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en +vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie +cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?... + +Gonzague lui mit la main sur le bras: + +--Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza +mourut pendant que Votre Altesse Royale voyageait avec moi en Italie... +Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de laquelle +l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand même elle +passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit ce matin: +On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse Royale de +telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre l'Italie +vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches +empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle +aqua-tofana... + +Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un +plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la +bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits: +Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles +sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre +de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces +éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me +défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la +lumière dans ces ténèbres. + +--La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui +présiderai ce soir le tribunal de famille. + +Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité. + +--J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui +j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur... +Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être +devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment +est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront +vus ce soir pour la dernière fois. + +Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes. + +Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas +échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous +suffiront. + +Gonzague secoua la tête avec lenteur. + +--Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne +saurait guérir. + +Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues +heures, l'entretien durait. + +--Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous ne dormirez pas +ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se +demande là, tout près de nous, si je vais sortir d'ici avec un surcroît +de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille... C'est +l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre Altesse +Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me sauvegarde +ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne fût-ce que +pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin. + +Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra: + +--Faites entrer pour mon lever. + +Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira +Gonzague et le baisa au front en disant: + +--Ami Philippe, à ce soir! + +Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur +le passage du prince de Gonzague qui se retirait. + + + + +III + +--Trois étages de cachot.-- + + +L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait +fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les +arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires +dans les vingt-quatre heures. + +La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire, +désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements. + +Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent. +Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambres +ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à +l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les +juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque +et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les +chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de +véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les +bordereaux des agents du Trésor. + +Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa. + +Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient +lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au +palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna +pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta +plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le +Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle +était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre. + +Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin, +Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson. + +Le président était M. le marquis de Segré. + +Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain, +et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point +quitter Paris. + +La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son +Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance +ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre +aux juges le nom de l'accusé. + +A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut +devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait +d'un détournement d'enfant et d'un assassinat. + +Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de +Gonzague. + +Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée +pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi +pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de +Peyrolles, Cocardasse et Passepoil. + +M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le +président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la +comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en +considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait +de manière ou d'autre l'influence de l'accusé. + +Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière +d'un duc et pair! + +On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier +des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison +voisine de la salle d'audience. + +C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M. +de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis +XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières +regardaient le quai. + +Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne, +écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y +mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur +la Bastille. + +C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect +contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient. +Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant +terrasse au devant de la grand'chambre. + +Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées, +comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien +que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros +verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y +sentait la prison d'État. + +En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au +secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur +lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit +les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement +d'aller les déposer au greffe. + +Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses +réflexions. + +Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir, +la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté. + +La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour +déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au +Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du +corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres +cachots devaient se trouver. + +D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: un billot, une cruche, un +pain, une botte de paille. + +On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à +l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de +son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume. + +Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais +enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à +l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule. + +Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien. + +Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait +comme un bienheureux. + +Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille, +philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance +du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune. + +Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient +soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de +temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin +qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux +pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de mademoiselle +Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les +beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. S'il avait +bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, désertant +aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses passions +l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités. + +Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa +paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait +comme un beau diable. + +--Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais +semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot! +Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue +et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme +à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes... +toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que +tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma +poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié. + +Ses traits exprimèrent un mécontentement subit. + +--C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux +pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille +écus... Je veux épouser dona Cruz!... + +Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il +avait ce rire idiot et béat de l'ivresse. + +Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de +sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait +cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques +minutes, des gravats commencèrent à tomber. + +Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le +visage comme on fait pour chasser un insecte importun. + +--Voilà des mouches endiablées! disait-il. + +Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue. + +--Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me +jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que +tu te familiarises... + +Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le +morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front. + +--Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en +colère; holà! Navailles, prends le bossu par les pieds... nous allons +le baigner dans la mare. + +Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel. + +--Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon +d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne +vous voir du dehors? + +Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore +une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il +entendit la voix dans son rêve. + +--Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille +qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette +comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin +lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames. + +Il ajouta d'un ton grave et important: + +--Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise +de l'univers. + +--Holà! fit la voix d'en haut,--n'avez-vous pas entendu? + +Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil. + +--Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;--j'aperçois un objet qui +remue. + +Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche +de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à +deux mains. + +--Misérable! fit-il--un soufflet!... à moi!... + +Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit +le tour de la cellule. + +--Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,--je ne pourrai donc pas +m'éveiller!... je rêve... c'est évident!... + +La voix d'en haut reprit en ce moment: + +--Avez-vous reçu le paquet? + +--Bon! fit Chaverny,--le bossu est caché ici quelque part... le drôle +m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a +cette chambre?... + +Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force: + +--Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire +qu'on vienne m'ouvrir. + +--Je ne vous entends pas, dit la voix,--vous êtes trop loin du trou... +mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny... +Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes +encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai +empêché d'être assassiné cette nuit... + +Le petit marquis ouvrait des yeux énormes. + +--Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,--mais +que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se +reprit-il, révolté tout à coup,--qui ose donc employer avec moi ce ton +protecteur?... + +--Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si +on eût voulu répondre à la question du petit marquis. + +--Ah!... fit celui-ci stupéfait;--en voilà un qui peut se vanter d'avoir +la vie dure! + +--Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix. + +Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation. + +--Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve. + +Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa +cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit: + +--Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre +de cachet... + +--Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit +marquis;--je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier +pour certaines infamies... + +--Vous souvenez-vous, demanda la voix,--de votre duel au vin de +Champagne avec le bossu? + +Chaverny fit un signe affirmatif. + +--C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix. + +--Vous!... se récria le marquis;--le chevalier de Lagardère!... + +Celui-ci n'entendit point et poursuivit: + +--Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire +disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en +vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à +moi... je donnai contre-ordre. + +--Merci, fit Chaverny;--tout cela est un peu incroyable... raison de +plus pour y ajouter foi!... + +--L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai +tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de +faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague? + +Le geste de Chaverny répondit néant. + +En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon +avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué--Lagardère +avait noué une brique dans le mouchoir. + +--C'était donc pour me briser le crâne!--grommela Chaverny; mais je +devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon insu. + +Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche. + +--Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;--mais je crois que +vous ne demandez pas mieux qu'à me servir. + +Chaverny répondit oui avec sa tête;--la voix poursuivit: + +--Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous +donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que +j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à +l'étage au-dessous. + +--Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny. + +Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout +blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis. + +Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon coeur, +et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, sa tête +s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait voulu +faire. + +--Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,--ce +ne sera pas de ma faute! + +Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand +qu'il ne fallait pour se laisser glisser. + +--Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son +trou;--prenez garde... on va vous entendre! + +Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses +mains en sang. + +--Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,--quel bal danse-t-on +ici dessus? + +--C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit +frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires. + +--Eh donc! fit observer le Gascon.--Si on l'étrangle, il a bien le droit +de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou +furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à +Bicêtre... + +Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd +et de la chute d'une partie du plafond. + +Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de +poussière. + +--Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,--nous n'avons pas nos +épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti. + +--Bagassas! répliqua le Gascon;--ils viendraient par la porte... + +--Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au +large trou du plafond. + +Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps. + +--Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny. + +--Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;--mais, +tron de l'air! pourquoi tout ce dégât? + +--Mettez votre paille sous le trou, que je saute. + +--Nenni donc! nous sommes assez de deux... + +--Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la +plaisanterie, ajouta frère Passepoil. + +Chaverny cependant élargissait son trou prestement. + +--Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons +comme cela? + +--C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris. + +--La paille! la paille! cria Chaverny impatient. + +Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de +prononcer le nom de Lagardère. + +Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot. + +--Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse. + +--Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil. + +Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il +était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées +qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait +pour glisser des efforts furieux. + +Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec +rage.--Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte +donnant sur le corridor. + +Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit. + +--Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour +qu'il se rompe les côtes. + +Frère Passepoil mesura de l'oeil la distance qu'il y avait du plancher +au plafond. + +--C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose +en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas! + +--Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!... + +--Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds... + +--Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En +place! + +Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs +bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un +second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux +et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute +du petit marquis exerça sur leurs bras tendus. + +Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre +qui tomba derrière Chaverny. + +Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire. + +--Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai +vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous +fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons +sur les guichetiers et prenons la clef des champs. + +--Passepoil! fit le Gascon. + +--Cocardasse! répondit le Normand. + +--Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence? + +--Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers; +c'est la première fois que pareille avanie... + +--Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand +nous serons dehors... En attendant, il me plaît; son idée aussi... +forçons la porte! + +Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer. + +--Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille. + +On entendait un bruit de pas dans le corridor. + +En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin, +derrière la paille remise à sa place. + +Une clef grinça bruyamment dans la serrure. + +--Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras. + +Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous. + +Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié +sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien +que mal. + +Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un +de l'autre et feignirent de faire assaut à la main. + +--A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux... + +--Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une +rapière pour passer le temps... + +La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un +gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui +avait un brillant costume de cour. + +--Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière +lui. + +C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos +deux braves le reconnurent du premier coup d'oeil et continuèrent de +faire assaut sans autrement s'occuper de lui. + +Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait +recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes +ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le +factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au +sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires. +L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait: +«Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre +heures de plus. + +Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre +heures!» + +Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante +minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en +faut à un coquin pour rendre l'âme! + +--Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard +que la porte restait entre-bâillée. + +--Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à +son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse +et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins +passer le temps. + +--Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de +l'estomac de son noble ami. + +--Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent +goguenard. + +--Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en +ville? + +--Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne +envie de ravoir vos rapières? + +--L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne, +il me semble qu'il me manque un membre, oui! + +--Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de +céans? + +--Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai, +Passepoil? + +--Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier. + +--Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un +homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible +pour vous... + +--Qui est cet excellent homme, sandiéou? + +--C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de +vingt ans que nous nous connaissons... + +--Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la +fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de +plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier... + +--Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont +point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de +Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou! +Et tout de suite, couquin!... + +Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et +s'avança vers Peyrolles la calotte à la main. + +M. de Peyrolles, qui avait l'oeil au guet, aperçut en ce moment la place +que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit +naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout pâle, mais il +ne cria point parce que Passepoil, humble et souriant, était déjà entre +lui et la porte. + +Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de +garder ses derrières libres. + +En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais +les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée. + +A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête +souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la +cachait. + + + + +IV + +--Vieilles connaissances.-- + + +Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait +faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme +n'eut pas le temps d'exposer lui-même les motifs de sa présence. + +Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre +ardente du Châtelet. Ce n'était pas le compte de M. de Gonzague. +Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes, +que leurs consciences n'y pussent tenir: mille pistoles à chacun d'un +seul coup, espèces sonnantes et payées d'avance, non pas même pour +accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu'ils n'étaient pas aux +environs de Caylus la nuit du meurtre. + +Dans l'idée de Gonzague, la négociation était d'autant plus sûre, que +Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d'avouer leur +présence en ce lieu. + +Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de +montrer ses talents diplomatiques. + +La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de +Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos +deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna +de l'oeil et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout +doucement. + +--Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond; +c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal +couvert. + +--Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte +les convenances. + +--Mes camarades! s'écria Peyrolles qui prenait de l'inquiétude à les +voir s'approcher ainsi, l'un à droite et l'autre à gauche, pas de +mauvais tours!... si vous me forcez à tirer l'épée... + +--Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'épée contre nous! + +--Des gens désarmés! appuya Cocardasse. + +Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui +eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la +main à la garde de son épée en disant: + +--Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essayé de vous évader +par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n'avez pas +pu... Halte-là! s'interrompit-il; un pas de plus et je dégaine! + +Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée: Cette +autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M. +le marquis de Chaverny. + +Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière +Peyrolles. + +L'épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le +saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge. + +--Un mot et tu es mort, drôle! dit-il à voix basse. + +L'écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut. + +Cocardasse et Passepoil, à l'aide de leurs cravates, le garrottèrent en +moins de temps que nous ne mettons à l'écrire. + +--Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis. + +--Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte... ce bon +garçon à gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux +mains au noeud de la gorge! + +--Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse. + +--A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir +d'appeau. + +Les deux braves coururent se coller à la muraille, l'un à droite, +l'autre à gauche. + +Chaverny, la pointe de l'épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de +crier à l'aide. + +Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le +cachot. + +Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux râlèrent +sourdement, puis se turent, étranglés à demi. + +Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un +paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes. + +--Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil +que vous, non!... + +Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble +ami. + +Mais Chaverny était pressé. + +--En besogne! s'écria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pavé de +Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa +dépouille... Toi, l'ami, fais de même pour le gardien... + +Cocardasse et Passepoil se regardèrent: + +--Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant +l'oreille; sandiéou!... je ne sais pas s'il convient à des +gentilshommes... + +--Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse, +moi! s'écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles. + +--Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endossé... + +Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible: + +--La paix! Pécaïre! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance +pénible... D'ailleurs, c'était pour le service de lou petit couquin... + +--C'est encore pour son service aujourd'hui... + +Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui +avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du +gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes, +depuis le temps de Jules-César, qui fut, dit-on, le premier fondateur +de cette antique forteresse, jamais le Châtelet n'avait eu dans ses +murs deux geôliers de plus galante mine. + +Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de +Peyrolles. + +--Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de +ces deux misérables; je vous prie de me faire la conduite jusqu'à la +porte de la rue. + +--Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frère Passepoil. + +--A s'y méprendre! repartit le petit marquis. + +--Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son +humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs? + +--Comme deux gouttes d'eau, répondit Chaverny; en route! j'ai mon +message à porter! + +Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à +double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux +gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L'histoire ne +dit pas les réflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pénibles et +difficiles. + +Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans +encombre: il était vide. + +--La tête un peu moins haute, Cocardasse, mon ami, dit Chaverny: j'ai +peur de tes scélérates de moustaches. + +--Sandiéou! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à +pâté, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine... + +--Ça ne mourra qu'avec nous! ajouta frère Passepoil. + +Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui +apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau +et les cloîtres étaient pleins de monde. + +Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de +Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la +reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds +et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du +Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet, +par le cuisinier Le Preux. + +Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier. + +--Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au nº 9 dans +le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant. + +Le portier ôta son bonnet en grommelant. + +Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau sans encombre. Dans la +salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une +prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec +beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s'était +reposé dix minutes en compagnie de l'abbé de la Mettrie, son ami, en +sortant de la dernière audience. + +Cela parut l'intéresser vivement. + +Il n'y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour, +Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette, +porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant +capédébiou! qui fit retourner tout le monde. + +Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os. + +--L'ami, dit Chaverny sévèrement; cet enfant n'y a pas mis de malice... +et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu. + +Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensèrent que c'était là un +bien honnête jeune seigneur. + +--Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier +des gardes; du diable si ces cadédis ne se fourrent pas partout!... + +Le guichet était justement ouvert pour livrer passage à un superbe +faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré. +Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience, +franchirent le seuil d'un bond. + +--Arrêtez-les! arrêtez-les! cria Chaverny. + +Le guichetier s'élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs +que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent +en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne. + +Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte. +Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en +continuant de crier à tue-tête: + +--Arrêtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on +se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrêtez-les! +arrêtez-les!... + +Et, profitant du tumulte, il se pencha à l'autre portière, et commanda: + +--A l'hôtel, coquins! et grand train! + +Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue +Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire +en se tenant les côtes. + +Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la liberté, mais encore +un carrosse pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination. + +C'était bien cette même chambre à l'ameublement sévère et triste, où +nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans +la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille; c'était bien +le même deuil extérieur; l'autel tendu de noir, où se célébrait +quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers, +montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges +allumés. + +Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et +perceptible à peine, s'était glissé parmi ces aspects lugubres; je ne +sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil. + +Il y avait des fleurs aux deux côtés de l'autel. Et pourtant on n'était +point au quatrième jour de mai, fête de l'époux décédé. + +Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil +d'automne. A la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau. + +Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui +donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre. + +L'oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue +dont l'existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, la +Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du Palais-Royal. + +Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de +monde, bien qu'il fût encore grand matin.--C'était d'abord une belle +jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux +contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se +jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants +reflets. Debout auprès d'elle, se tenait la première camériste de la +princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les +larmes aux yeux. + +Madeleine Giraud venait d'avouer à madame de Gonzague que l'avertissement +miraculeux, trouvé dans le livre d'heures, à la page du _Miserere_, +l'avertissement qui disait: Venez défendre votre fille, et qui +rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des +jeunes amours, la devise de Nevers: _J'y suis_, avait été placé là par +Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l'avait +embrassée. + +Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé. + +La princesse s'asseyait à l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un +jeune garçon l'entouraient. + +Auprès d'elle, étaient les feuilles éparses d'un manuscrit avec la +cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit +d'Aurore. + +Ces lignes écrites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour +entre les mains d'une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à +leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses +yeux, rouges de bonnes et tendres larmes. + +Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi +le seuil de l'hôtel de Gonzague, point n'était besoin de le demander. +Une de ces deux femmes était l'honnête Françoise Berrichon, et le jeune +garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et +confus, répondait au nom de Jean-Marie. + +C'était le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait +entraîné sa grand'mère hors de son poste pour la livrer aux séductions +des commères de la rue du Chantre. + +L'autre femme se tenait à l'écart. Vous eussiez reconnu sous son voile +le visage hardi et gracieux de dona Cruz. + +Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et +profonde. + +Dame Françoise Berrichon avait la parole. + +--Celui-là n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en +montrant Jean-Marie; c'est le fils de mon pauvre garçon... Je peux bien +dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire de +manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est mort +en soldat... + +--Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la +princesse. + +--Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le +monde est monde!... mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc +Philippe; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas +Berrichon... + +--Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui +m'apporta cette lettre? + +--Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie +il s'est souvenu de cette soirée-là... il avait rencontré, c'est lui qui +m'en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt +d'Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s'était chargée de +l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au château de notre +jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il +y a là-bas au château de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois +mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par +les soudards et délivré par la grâce de Dieu... C'était la première fois +qu'il voyait le chevalier de Lagardère, dont on parlait tant... il nous +dit: Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l'église de +Tarbes... + +--Oui..., murmura la princesse qui rêvait; il est bien beau. + +--Et brave! poursuivit dame Françoise qui s'animait, un lion!... + +--Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie. + +Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut. + +--Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la +bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour +se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une +demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je +dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents... + +Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre +ces navrants souvenirs. + +Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente. + +--Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les +années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon +âme saigne et ne veut pas être guérie. + +Il y eut un éclair dans l'oeil de dona Cruz, qui regardait cette immense +douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brûlant qui +fait battre le coeur plus vite et qui hausse l'âme jusqu'aux sentiments +héroïques. + +Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel. + +--Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne +faut pas se faire du mal pour ce qui est passé. + +Berrichon se disait en tournant son chaperon: + +--Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère! + +--Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de +Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me +demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de +suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les +choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom +et lui dit: Mon frère! mon frère!... + +La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine. + +--Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu +me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs, +quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et +moi... Le chevalier de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore était +déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui. + +--Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût +un page. + +Françoise haussa les épaules en souriant. + +--L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble dame... +Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays +espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la +pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune +seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier +n'entendait pas raison... + +--Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la +princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère... + +--Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure +s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme +vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai +appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de +famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...--Mais il +faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que +j'oublie devant qui je parle... C'est que celui-là est un saint, +madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui +qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une +bonté... une tendresse si douce et si pure... + +--Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé, +bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des +détails... Ma fille vivait dans la retraite? + +--Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et +pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître... + +--Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus. + +Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours +immobile. + +--Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui +dansait sur la plaza-santa,--ce n'était pas une belle et bonne société +pour l'héritière d'un duc. + +La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs +cils de sa paupière. + +--Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle. + +--Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche... +d'ailleurs la fillette ne venait pas souvent... et je m'arrangeais +toujours pour surveiller... + +--C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie... +retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie +de ma maison. + +--A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement +Jean-Marie. + +La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle, +Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier. + +Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte. + +--Où allez-vous, Flor? demanda la princesse. + +Dona Cruz pensa avoir mal entendu.--La princesse reprit: + +--N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous +embrasser. + +Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva +et la prit entre ses bras. + +Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes. + +--Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces +pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis +tout son coeur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus +heureuse que moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie! +Flor! dites-moi cela!... + +Et sans lui laisser le temps de répondre: + +--Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse +et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille... +embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je +suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans +l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme +lui-même, qui m'a pris le coeur de mon enfant... eh bien... si elle le +veut... je sens bien que je l'aimerai! + + + + +V + +--Coeur de mère.-- + + +Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement +contre son coeur. + +--Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore +l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse +sur ton front et sur tes joues... + +Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder. + +--Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle +d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée +si je l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison est +folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié un +instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid +dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot... +Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens... + +Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla. + +--Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!... +Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon coeur. + +Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu +colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son +regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait +de doux et délicieux accents. + +Elle resta un instant perdue dans son extase. + +--Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le +dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?... +donne-moi tes deux mains et sens mon coeur... + +--Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère +comme vous, madame! + +La princesse l'attira contre son coeur encore une fois. + +--Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; de quoi causiez-vous?... Ce +jour où tu la rencontras, elle était encore toute petite?...--Sais-tu, +s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce besoin incessant de +parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en mourrai, si cela dure... +Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, je t'en prie!... + +--Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient, +n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime? + +Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore. + +--Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en +lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille... +elle a le coeur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré, +j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et +pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui +devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes +sourires... + +Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait: + +--As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec +brusquerie. + +Dona Cruz la regarda d'un air inquiet. + +--Ne crains rien! ne crains rien! fit la princesse; le bonheur est pour +moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu remarqué? +ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où l'amour +est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de larmes. + +Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A +chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait +Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner. + +--Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se +souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet +homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons +entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le +nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui +dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre +cet homme!... + +--Ce n'est pas votre coeur qui parle, madame! murmura dona Cruz. + +La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine. + +--C'est mon coeur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon coeur... ils +allaient ensemble dans les prairies qui entourent Pampelune, les jours +de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un homme +qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il +rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise... +qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec +mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa +tendresse! + +--Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita. + +--Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de +défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer +découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi... + +Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son coeur. + +Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse. + +--Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il +ne me restait que le coeur de ma fille... il m'a pris le coeur de ma +fille!... + +Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour +maternel. + +Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui +voulait jouer hier avec le drame de la vie. Son âme contenait en germe +tous les amours passionnés et jaloux. + +La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris +les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en +rêvant. + +--Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la +vie?... + +Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta +aux premières pages. + +--A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai +donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle, +tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien +plus qu'à moi! + +--Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz. + +La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant. + +--Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un +devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par +devoir, je sens bien que je mourrais! + +--Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que +de tendresse!... que de respectueux amour... + +--J'y songeais, Flor, bon petit coeur!... mais il y a une chose qui +m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est +sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à +soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa +parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble: +tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères +orgueilleuses... + +La princesse eut un frisson par tout le corps. + +--Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui +l'observait. + +--Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans +ses mains. + +A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de +jour.--Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres. + +La princesse tressaillit,--puis elle se leva et traversa la chambre sur +la pointe des pieds. + +Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le +besoin d'être accompagnée et protégée. + +Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette +crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille +donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le coeur de la pauvre +mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et de +navrant à la fois. + +Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.--Dona Cruz resta debout au pied +du lit. + +La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.--Elle +étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine. + +Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses cheveux qui +tombaient, épars, jusque sur le tapis. + +La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en +fermant les yeux. + +--Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!... + +La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir. + +Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit: + +--Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans +son rêve... + +Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres +entr'ouvertes, son souffle était pénible. + +--J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être +qu'elle rêvera de moi. + +Dona Cruz se mit à genoux devant elle. + +Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage +une beauté sublime. + +--Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien +étonnée de ne pas sentir mon coeur s'élancer vers toi... Tu es belle +pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma +fille... mais regarde ce front... regarde! + +Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le +visage d'Aurore. + +--Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune +fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit: +Voilà votre fille, mon coeur n'a plus hésité... il me semblait que la +voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est +ta fille!... + +Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit: + +--Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu +souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus +semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui +reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa +surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien le feu rallumé de la +prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec leurs +preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... Ce +n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon coeur! + +Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère, +Aurore eut comme un faible tressaillement. + +--Elle va s'éveiller, dit dona Cruz. + +La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur. + +Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta +vivement en arrière. + +--Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout +de suite que je suis là... il faut des précautions... + +Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement, +comme on fait souvent au réveil. + +Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut +la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits. + +--Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas +rêvé!... + +Elle porta ses deux mains à son front. + +--Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas celle où nous étions +cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?... + +--Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz. + +La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des +larmes de joie plein les yeux.--C'était à elle la première pensée de sa +fille! + +Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son coeur monta vers Dieu +pour rendre grâces. + +--Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement +que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au +couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et +le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la +tête vide... et je ne sais quel poids sur le coeur... chaque fois que +j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête +semblait prête à se briser... + +--Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade. + +Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de +parler; venez. + +La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de +loin. + +--Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui +écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile +de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas... +non... je ne peux pas!... + +Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait: + +--Ma mère est-elle fâchée contre moi? + +Quand elle eut dit cela, son oeil s'éclaira tout à coup. Elle eut +presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La +brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de +s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit. + +La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un +geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre. + +Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où, +jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau. + +Elle vint.--Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long +baiser sur son front. + +Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise +étrange que subissait son intelligence. + +Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui +est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure. + +Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé à donner et à rendre tous +les matins le même baiser. + +--Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette +nuit dans mon rêve...--Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle; +Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit! + +C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le +voile. + +Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait. + +--Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur +tes genoux. + +La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et +prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y +a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime +divin: l'égoïsme du coeur maternel? + +La princesse avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses +genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.--La +princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes. + +Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore +dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et +naïf. + +Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était +navrant. Dona Cruz détourna les yeux. + +--Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux +les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir +clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est +pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère... + +--Tu es sur mon coeur, enfant, chère enfant, répondit la princesse dont +la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà... +repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me +donnes... + +--Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le +réveil sera terrible! + +La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans +cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme. + +Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve? + +--Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau +tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre... + +--Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément +contre sa poitrine. + +--Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je +ne sais pas... je ne sais pas... + +Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son +front. + +La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle +collait à la sienne. + +--Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux +qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose +inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein... + +Elle regarda la princesse avec des yeux effarés. + +Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante. + +--Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes +contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas? + +--Si je suis contente, enfant adorée!... + +--Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de +mère... + +--Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus! + +--Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide; +Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma +prière... + +--Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse, +saisissant cette diversion avec avidité. + +--Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose... + +--Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en +joignant les mains d'Aurore entre les siennes. + +--Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant. + +--Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère. + +Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit. + +--Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts +crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.--Autre chose... Flor! +tu le sais, dis-le-moi... + +--Petite soeur..., balbutia la gitanita. + +--Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et +devinrent humides.--Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?... + +Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face. + +--Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette +prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère? + +La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement. + +Aurore fixait sur elle ses yeux ardents. + +--Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle. + +Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa +poitrine. + +--Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?... + +Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse. + +Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force +d'un homme. + +La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux. + +--Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?... + +--Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague. + +Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz. + +--L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard +brûlant. + +Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère. + +Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura: + +--Tu me brises le coeur, enfant... je te demande pitié. + +--L'ont-ils tué? répéta Aurore. + +--Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans +le coeur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa mère! + +Aurore avait les yeux fixés au sol. + +--Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut. + +La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrière, +évanouie. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Aurore tenait les deux mains de sa mère. Son visage était pourpre, son +oeil tragique. + +--Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait +contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je +vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui... + +--Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la +bouche. + +--Je parle, interrompit à son tour mademoiselle de Nevers avec une +dignité hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis +quelques heures seulement, ma mère et moi: il est bon que nos coeurs se +mettent à nu... Ma mère est une princesse, je suis une pauvre fille: +c'est ce qui me donne le droit de parler haut à ma mère... Si ma mère +était une pauvre femme, faible, abandonnée, je ne me serais pas relevée +encore et je ne lui aurais parlé qu'à genoux! + +Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration. + +C'est qu'elle était belle! C'est que cette angoisse profonde qui +torturait son coeur sans abaisser sa fierté, mettait une auréole à son +front de vierge! + +Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-épouse, ayant toute la force et +toute la majesté de la femme. + +--Il n'y a que toi au monde pour moi, ma fille, dit la princesse; si je +ne t'ai pas, je suis faible et je suis abandonnée... Juge-moi, mais avec +la pitié qu'on doit à ceux qui souffrent... Tu me reproches de ne point +avoir arraché le bandeau qui aveuglait ta raison... mais tu m'aimais +quand tu avais le délire... et c'est vrai! c'est vrai!... je craignais +ton réveil!... + +Aurore glissa un regard du côté de la porte. + +--Est-ce que tu veux me quitter? s'écria la mère effrayée. + +--Il le faut, répondit la jeune fille; quelque chose me dit qu'Henri +m'appelle en ce moment, et qu'il a besoin de moi! + +--Henri!... toujours Henri!... murmura madame de Gonzague avec l'accent +du désespoir; tout pour lui, rien pour ta mère! + +Aurore fixa sur elle ses grands yeux fixes et brûlants: + +--S'il était là, madame, répliqua-t-elle avec douceur, et que vous +fussiez, vous, loin d'ici, en danger de mort, je ne lui parlerais que de +vous! + +--Est-ce vrai, cela? s'écria la princesse charmée, est-ce que tu m'aimes +autant que lui? + +Aurore se laissa aller dans ses bras en murmurant: + +--Que ne l'avez-vous connu plus tôt, ma mère. + +La princesse la dévorait de baisers. + +--Écoute! disait-elle; je sais ce que c'est qu'aimer un homme... mon +noble et cher époux qui m'entend et dont le souvenir emplit cette +retraite, doit sourire aux pieds de Dieu en voyant le fond de mon +coeur... oui, je t'aime plus que je n'aimais Nevers, parce que mon amour +de femme se confond avec mon amour de mère... c'est toi, mais c'est lui +aussi que j'aime en toi, Aurore, mon espoir chéri, mon bonheur... +Écoute! pour que tu m'aimes, je l'aimerai... Je sais que tu ne +m'aimerais plus, tu l'as écrit, Aurore, si je le repoussais... Je lui +ouvrirai mes bras... + +Elle pâlit tout à coup parce que son regard venait de tomber sur dona +Cruz. + +La gitanita passa dans un cabinet dont la porte s'ouvrait derrière le +lit de jour. + +--Vous lui ouvrirez vos bras, ma mère! répéta Aurore. + +La princesse était muette et son coeur battait violemment. + +Aurore s'arracha de ses bras. + +--Vous ne savez pas mentir! s'écria-t-elle; il est mort... vous le +croyez mort! + +Avant que la princesse, qui était tombée sur un siége, pût répondre, +dona Cruz reparut et barra le passage à Aurore qui s'élançait vers la +porte. + +Dona Cruz avait sa mante et son voile. + +--As-tu confiance en moi, petite soeur? dit-elle; tes forces trahiraient +ton courage... tout ce que tu voudrais faire, moi je le ferai. + +Puis s'adressant à madame de Gonzague, elle ajouta: + +--Ordonnez d'atteler, je vous prie, madame la princesse! + +--Où vas-tu, petite soeur? demanda Aurore défaillante. + +--Madame la princesse va me dire, répliqua la gitanita d'un ton ferme, +où il faut aller pour le sauver. + + + + +VI + +--Condamné à mort.-- + + +Dona Cruz attendait, debout auprès de la porte. + +La mère et la fille étaient en face l'une de l'autre. La princesse +venait d'ordonner qu'on attelât. + +--Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie... c'est +pour toi qu'elle a parlé, je ne lui en veux point... mais qu'a-t-elle +donc cru, cette jeune fille?... que je prolongeais le sommeil de ton +intelligence pour t'empêcher d'agir?... + +Dona Cruz se rapprocha involontairement. + +--Hier, reprit la princesse, j'étais l'ennemie de cet homme... sais-tu +pourquoi?... il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient: +Nevers est tombé sous ses coups... + +La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissèrent. Elle devint +si pâle, que sa mère fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit: + +--Poursuivez, madame; j'écoute... Je vois à votre visage que vous avez +déjà reconnu la calomnie. + +--J'ai lu tes souvenirs, ma fille, répondit la princesse; c'est un +éloquent plaidoyer... l'homme qui a gardé si pur un coeur de vingt ans +sous son toit ne peut être un assassin... l'homme qui m'a rendu ma fille +telle que j'espérais à peine la revoir dans mes rêves les plus ambitieux +d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache... + +--Merci pour lui, ma mère... N'avez-vous pas d'autre preuve que cela? + +--Si fait... j'ai les témoignages d'une digne femme et de son +petit-fils... Henri de Lagardère... + +--Mon mari, ma mère... + +--Ton mari, ma fille, prononça la princesse en baissant la voix, n'a pas +frappé Philippe de Nevers, il l'a défendu. + +Aurore se jeta au cou de sa mère, et perdant soudain sa froideur, +couvrit de baisers son front et ses joues. + +--C'est pour lui! dit madame de Gonzague en souriant tristement. + +--C'est pour toi! dit Aurore en portant la main de sa mère à ses lèvres; +pour toi, que je retrouve enfin, mère chérie!... pour toi que j'aime, +pour toi qu'il aimera... Et qu'as-tu fait? + +--Le régent, répondit la princesse, a la lettre qui met en lumière +l'innocence de M. de Lagardère. + +--Merci! oh! merci!... dit Aurore; mais, pourquoi ne le voyons-nous +point? + +La princesse fit signe à Flor d'approcher. + +--Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse +est attelé... C'est toi qui vas aller chercher la réponse à la question +de ma fille... Pars et reviens bien vite: nous t'attendons. + +Dona Cruz s'éloigna en courant. + +--Eh bien, chérie, dit la princesse à Aurore en la conduisant vers le +sofa; ai-je assez mortifié cet orgueil de grande dame que tu réprouvais +sans le connaître... suis-je assez obéissante devant les hauts +commandements de mademoiselle de Nevers? + +--Vous êtes bonne, ma mère..., commença Aurore. + +Elles s'asseyaient. Madame de Gonzague lui ferma la bouche d'un baiser. + +--Je t'aime, voilà tout, dit-elle; tout à l'heure j'avais peur de toi... +maintenant je ne crains rien: j'ai un talisman. + +--Quel talisman? demanda la jeune fille qui souriait. + +La princesse la contempla un instant en silence, puis elle répondit: + +--L'aimer pour que tu m'aimes. + +Aurore se jeta dans ses bras. + +Dona Cruz cependant avait traversé le salon de madame de Gonzague et +arrivait à l'antichambre, lorsqu'un grand bruit vint frapper ses +oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix qu'elle crut +vaguement reconnaître gourmandait les valets et caméristes de madame de +Gonzague. Ceux-ci, qui semblaient massés en bataillon de l'autre côté de +la porte, défendaient l'entrée du sanctuaire. + +--Vous êtes ivre!... disaient les laquais, tandis que la voix aiguë des +chambrières ajoutait: Vous avez du plâtre plein vos chausses et de la +paille dans vos cheveux... belle tenue pour se présenter chez une +princesse!... + +--Palsambleu! marauds! s'écria la voix de l'assiégeant, il s'agit bien +de plâtre, de paille ou de tenue... Pour sortir de l'endroit d'où je +viens, on n'y regarde pas de si près!... + +--Vous sortez du cabaret, dit le choeur des valets. + +--Ou du violon! amendèrent les servantes. + +Dona Cruz s'était arrêtée pour écouter. + +--Insolente engeance! reprit la voix; allez dire à votre maîtresse que +son cousin, M. le marquis de Chaverny demande à l'entretenir +sur-le-champ. + +--Chaverny! répéta dona Cruz étonnée. + +De l'autre côté de la porte, la valetaille semblait se consulter. On +avait fini par reconnaître le marquis de Chaverny, malgré son étrange +accoutrement et le plâtre qui souillait le velours de ses +chausses.--Chacun savait que Chaverny était cousin de Gonzague. + +Il paraît que le petit marquis trouva la délibération trop longue.--Dona +Cruz entendit un bruit de lutte, des cris de femmes et le tapage que +fait un corps humain en dégringolant à la volée les marches d'un +escalier.--Puis, la porte s'ouvrit brusquement et le dos du petit +marquis, portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra. + +--Victoire! cria-t-il en repoussant le flot des assiégés des deux sexes +qui se précipitaient sur lui de nouveau; du diable si ces coquins n'ont +pas été sur le point de me mettre en colère! + +Il leur jeta la porte au nez et poussa le verrou. + +En se retournant il aperçut dona Cruz.--Avant que celle-ci pût reculer +ou se défendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant. + +Les idées lui venaient comme cela à ce petit marquis, sans transition. +Il ne s'étonnait de rien. + +--Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dégageait moitié +gaie, moitié confuse, j'ai rêvé de vous toute la nuit... le hasard veut +que je sois trop occupé ce matin pour vous faire une déclaration en +règle... aussi, brusquant les préliminaires, je tombe tout d'abord à vos +genoux en vous offrant mon coeur et ma main. + +Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre. + +La gitanita ne s'attendait guère à cette aventure.--Mais elle n'était +pas beaucoup plus embarrassée que M. le marquis. + +--Je suis pressée aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son +sérieux;--laissez-moi passer, je vous prie! + +Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse +Lisette au théâtre. + +--Vous ferez la plus ravissante marquise du monde! s'écria-t-il;--c'est +entendu... ne croyez pas que j'agisse à la légère... j'ai réfléchi à +cela tout le long du chemin. + +--Mais, mon consentement?... objecta dona Cruz. + +--J'y ai songé!... si vous ne consentez pas, je vous enlève... Or çà, ne +parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue... J'apporte ici de +bien importantes nouvelles... Je veux voir madame de Gonzague. + +--Madame de Gonzague est avec sa fille, répliqua dona Cruz;--elle ne +reçoit pas. + +--Sa fille! s'écria Chaverny;--mademoiselle de Nevers!... ma femme +d'hier soir!... Charmante enfant, vive Dieu!... Mais c'est vous que +j'aime et que j'épouse aujourd'hui... Écoutez-moi bien, adorée, je parle +sérieusement: puisque mademoiselle de Nevers est avec sa mère, raison de +plus pour que je sois introduit. + +--Impossible! voulut dire la gitanita. + +--Rien d'impossible aux chevaliers français!... prononça gravement +Chaverny. + +Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui dérobant, comme on +disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l'écart. + +--Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il,--mais le dieu des aventures +me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprenède?... un homme qui +porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne +passe-t-il pas partout?... + +--Un message... écrit avec du sang!... répéta dona Cruz qui ne riait +plus. + +Chaverny était déjà dans le salon. La gitanita courut après lui, mais +elle ne put l'empêcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pénétrer +chez la princesse à l'improviste. + +Ici, les manières de Chaverny changèrent un petit peu. Ces fous savaient +leur monde. + +--Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et +respectueusement incliné,--je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes +hommages à vos pieds et vous ne me connaissez pas.--Je suis le marquis +de Chaverny, cousin de Nevers, par mademoiselle de Chaneilles, ma +mère... + +A ce nom de Chaverny, Aurore, effrayée, s'était serrée contre sa mère. + +Dona Cruz venait de rentrer derrière le marquis. + +--Et que venez-vous faire chez moi, monsieur? demanda la princesse qui +se leva courroucée. + +--Je viens expier les torts d'un écervelé de ma connaissance, répondit +Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant,--d'un fou +qui porte un peu le même nom que moi... et au lieu de faire à +mademoiselle de Nevers des excuses qui ne pourraient être acceptées, +j'achète mon pardon en lui apportant un message. + +Il mit un genou en terre devant Aurore. + +--Un message de qui? demanda la princesse en fronçant le sourcil. + +Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait déjà deviné. + +--Un message du chevalier Henri de Lagardère, répondit Chaverny. + +En même temps, il tira de son sein le mouchoir où Henri avait tracé +quelques mots avec son sang. + +Aurore essaya de se lever, mais elle retomba, défaillante, sur le sofa. + +--Est ce que...? commença la princesse en voyant ce lambeau, maculé de +taches rouges. + +Chaverny regardait Aurore que dona Cruz soutenait déjà dans ses bras. + +--La missive a une apparence lugubre, dit-il,--mais ne vous effrayez +pas... quand on n'a ni encre ni papier pour écrire... + +--Il vit! murmura Aurore en poussant un grand soupir. + +Puis, ses beaux yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, remercièrent +Dieu. + +Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de sang et le pressa +passionnément contre ses lèvres. + +La princesse détourna la tête. Ce devait être la dernière révolte de sa +fierté. + +Aurore essaya de lire,--mais ses pleurs l'aveuglaient et, d'ailleurs, le +linge avait bu. Les caractères étaient presque indéchiffrables. + +Madame de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide. +Ces larges hiéroglyphes, mêlés et fondus, furent muets pour eux. + +--Je lirai! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir lui-même. + +Elle s'approcha de la fenêtre et s'agenouilla devant la batiste étendue. + +Elle lut en effet: + + «A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une + fois avant de mourir!...» + +Aurore resta un instant immobile et glacée. + +Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny: + +--Où est-il? + +--A la prison du Châtelet. + +--Il est donc condamné? + +--Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret. + +Aurore s'arracha des étreintes de sa mère. + +--Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle. + +--Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont +la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour +vous un guide et un soutien... votre coeur n'a point parlé; votre coeur +eût dit: Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet. + +--Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez! + +--L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il +succombe, je le pleurerai... s'il peut être sauvé, je le sauverai! + +Elle marcha la première vers la porte.--Aurore la suivit, et, baisant +ses mains qu'elle baigna de ses larmes: + +--Que Dieu vous récompense, ma mère! + +On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet. +M. le marquis de Segré méritait la réputation qu'il avait de faire bien +les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la mode +et un parfait gentilhomme. + +Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune +Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix +consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit et +plus à l'aide à table qu'à l'audience. + +Il faut leur rendre cette justice que la seconde séance de la chambre +ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner. + +Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait +défaut; les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.--Un +seul, M. de Peyrolles avait déposé. + +Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes, que +la procédure avait dû être singulièrement simplifiée. + +Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient +point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segré +n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe +et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers +faisaient leur toilette en commun. + +C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que +cela dans les plus minces présidiaux de province. + +La salle du grand greffe donnait par une porte-fenêtre sur le pont qui +reliait la tour de briques ou tour neuve au château, à la hauteur de +l'ancien cachot de Chaverny.--Les condamnés devaient passer par cette +salle pour regagner la prison. + +--Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis +de Segré à travers sa cloison. + +--Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller. + +--La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles séances... +Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte. + +Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre.--Ainsi fait-on +quand on veut monter dans les carrières sérieuses. + +--Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de +Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles s'exprime +très-convenablement!... Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à +trois heures... + +--Il est à M. le prince de Gonzague, répondit la Beaumelle; M. le prince +choisit bien ses gens. + +--Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis président; M. de Gonzague +serait en disgrâce? + +--Point, point, répliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui +tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale... +C'est une faveur à chaux et à sable! + +--Coquin! maraud! bélître! pendard! s'écria en ce moment le président de +Segré. + +C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le +dévalisait en revanche. + +--Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut +que je sois coiffé à miracle. + +Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un +huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit: + +--Peut-on parler à M. le président? + +Le marquis de Segré entendit au travers de sa cloison et cria à +tue-tête: + +--Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable! + +--Ce sont des dames..., reprit l'huissier. + +--Des plaideuses... A la porte!... Comment mises? + +--Toutes deux en noir... et voilées. + +--Costume de procès perdu... Comment venues? + +--Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague. + +--Ah! diable!... fit M. de Segré; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air +à son aise en témoignant devant la cour... Mais puisque M. le régent... +Faites attendre... Husson-Bordesson! + +--Il est allé voir si la chaise de M. le président est à la porte. + +--Jamais là quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis +reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bêta-là!... + +Puis, élevant la voix: + +--Vous êtes habillé, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir +d'aller tenir compagnie à ces dames... je suis à elles dans un instant. + +Bertelot de la Beaumelle qui était en bras de chemise, endossa son vaste +frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit à la corvée. + +M. le marquis de Segré dit à son valet de chambre: + +--Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te +chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent +être ces pimbèches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli à mon +jabot, coquin digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour madame +la baronne... Précède-moi, maroufle! + +M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et répondit par +un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers. + +Puis, il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître de +palais. + +Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de +M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne +remarquèrent nullement les grâces de sa tournure. + +M. de Segré mit le binocle à l'oeil.--Il ne connaissait point ces dames. + +Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient pas des demoiselles +d'Opéra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait +d'ordinaire. + +--A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en +pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée. + +La Beaumelle, délivré, regagna le vestiaire. + +--Monsieur le président, répondit la plus grande des femmes voilées, je +suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers... + +--Hein!... fit Segré; mais la veuve du duc de Nevers a épousé le prince +de Gonzague, il me semble!... + +--Je suis la princesse de Gonzague, répondit-on avec une sorte de +répugnance. + +Le président fit trois ou quatre saluts de cour, et se précipitant vers +l'antichambre: + +--Des fauteuils, coquins! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je +vous chasse tous un jour ou l'autre! + +Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre, +les massiers, les commis greffiers, les expéditionnaires et généralement +tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines. + +On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils. + +--Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse qui resta +debout; nous venons, ma fille et moi... + +--Ah!... peste!... interrompit M. de Segré en s'inclinant; un bouton de +lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague... + +--Mademoiselle de Nevers! prononça gravement la princesse. + +Le président fit des yeux en coulisse et salua. + +--Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des +renseignements... + +--Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit +encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si +l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable... Nous +étonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la +phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves +nouvelles de la culpabilité de ce misérable... + +--Monsieur!... firent en même temps la princesse et Aurore. + +--Superflu! superflu!... dit M. de Segré qui mit une grâce précieuse à +chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le +malheureux n'assassinera plus personne! + +--N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale? demanda la princesse +d'une voix sourde. + +Aurore, prête à défaillir, s'appuyait sur elle. + +--Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis. Mais il +n'était pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voilà +déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu. + +--Et vous n'avez rien reçu du régent? répéta la princesse qui était +comme atterrée. + +Elle sentit Aurore trembler et frémir à son côté. + +--Que vouliez-vous de plus? s'écria M. de Segré; qu'il fût roué vif en +place de Grève? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution... +sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque... + +--Est-il donc condamné à mort?... balbutia Aurore. + +--Et à quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mît au pain +sec et à l'eau? + +Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil. + +--Qu'a donc ce mignon trésor? demanda le marquis; madame, les jeunes +filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espère que +vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien +enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails... Veuillez +dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague que tout est +achevé,--irrévocablement.--La sentence est sans appel et ce soir même... +Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon coeur... assurez +bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur son +serviteur zélé.. + +Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes, +comme c'était alors le suprême bon ton. + +En descendant l'escalier, il se disait: + +--Voici un pas de fait vers la présidence à mortier... Cette princesse +de Gonzague est à moi, pieds et poings liés!... + +La princesse restait là, l'oeil fixé sur la porte par où Segré avait +disparu. + +Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.--Elle +était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'oeil sans +regard. + +Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne +songeaient ni à se parler, ni à s'informer... Elles étaient +littéralement changées en statues. + +Tout à coup, Aurore étendit le bras vers la porte par où le président +s'était éloigné... Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des +magistrats. + +--Le voilà, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une +créature vivante; il vient... je reconnais son pas. + +La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien. + +Elle regarda mademoiselle de Nevers qui répéta: + +--Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui! + +Quelques secondes se passèrent, puis la porte s'ouvrit en effet. Des +gardes entrèrent. Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu d'eux, +la tête nue et les mains liées sur l'estomac. + +A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix. + +Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les +yeux secs et ne bougea pas. + +Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes. Il eut un +sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces. + +--Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait. + +--Nos ordres sont rigoureux..., répondit celui-ci. + +--Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'écria la pauvre mère en +s'élançant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous +refusez pas cela. + +L'exempt la regarda avec étonnement. + +Puis, il se retourna vers le condamné et lui dit: + +--Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir,... faites vite. + +Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi +des archers et du prêtre dominicain. + +Lagardère s'avança lentement vers Aurore. + + + + +VII + +--Dernière entrevue.-- + + +La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des +sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte. + +Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins. + +Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses +mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait +de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer +une parole. + +Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, quand ses yeux tombèrent +sur sa mère qui pleurait à l'écart. + +--Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous +revoir! + +Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense +affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se +concentrer dans ces derniers regards. + +--Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais +votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon coeur... Merci +d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues... +Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi... +merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame, +reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!... +vous auriez pu me refuser cette dernière joie... + +--Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement. + +Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché +de la mère.--Il devina. + +--Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore, +voici le premier reproche que ma bouche et mon coeur laissent échapper +contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère obéissante +est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le temps passe +et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez votre mère... +obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse du désespoir, +mais demain... + +--Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je +serai morte! + +Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère: + +--J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me +dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon oeuvre... et +là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille +et sa femme heureuses par moi... + +--Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!... + +Elle eut un rire plein d'égarement. + +--Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai +pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour +voir mon oeuvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a +suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers! + +La princesse s'était approchée doucement. Elle fit comme Aurore: elle +baisa les mains liées du prisonnier... + +--Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause! + +Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante. + +--Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!... +c'est mon orgueil!... + +--Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le coeur! + +Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait +debout devant elles. + +--Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame... +Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la +veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y +a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!... + +Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave. + +--Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et +il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois +adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime +fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années... +Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère... + +La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein. + +--Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais +mourir... + +--Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait +sa fille faiblir entre ses bras. + +--Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée +allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est +cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une +bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel +droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous +l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel... +J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous +aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos +genoux... en vous priant de nous bénir tous deux... + +Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui. + +--Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère. + +La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre. + +--Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas Aurore, comme vous allez le +faire à cette heure d'agonie. + +Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues +baignées de larmes, s'écria: + +--Seigneur, mon Dieu! faites un miracle! + +Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en +disant: + +--Mes enfants! mes enfants!... + +Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère. + +--Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci, +madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des +larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage +changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore! + +Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié... + +--Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous +reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner, +Aurore... j'ai à parler à votre mère. + +Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son coeur et +gagna l'embrasure d'une croisée. + +--Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant +cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire... +Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à +exaucer la prière du mourant...? + +--Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous +vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous +jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...--Rien!... +répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait +au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas. + +--Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour +de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien +qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple +qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je +me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut, +condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve, +parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes, +écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai +coupable à nous, ne fera point pareil aveu... et ce n'est pas, du +reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir... + +--S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague. + +--Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit +tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici +pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau +des exécutions... + +--Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous +avions des amis... + +Lagardère secoua la tête en souriant tristement. + +--Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je +m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la +prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but +de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière +Saint-Magloire. + +--Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante. + +--Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance +d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au +tombeau de la victime? + +--Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur +de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!... + +--Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y +aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée +de la grille... + +La princesse se couvrit le visage de ses mains. + +A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait. + +--Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon +nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un +souvenir infâme!... + +--Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse. + +--Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on +se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous +devons faire un exemple... + +--Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas... + +--Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf +le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela, +je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez +faire que ma mort soit le cantique d'actions de grâce d'un martyr... +Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le voulez-vous?... + +--Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire? + +Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa +voix tremblait pendant qu'il poursuivait: + +--Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en +costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre, +revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi, +madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour +m'agenouiller au pied de l'autel... + +La princesse recula. Ses jambes chancelaient. + +--Je vous effraie, madame..., commença Lagardère. + +--Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée. + +--Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la +princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère +et de mademoiselle de Nevers... + +--Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela +sera! + +L'oeil de Lagardère eut un éclatant rayonnement. Ses lèvres cherchèrent +les mains de la princesse. + +Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit, +vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras. + +D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit, +livrant passage à l'exempt et aux archers. + +Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec +une sorte d'exaltation enthousiaste: + +--Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil +pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le +meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites +plus que je ne vous devine pas!... + +Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux. + +--Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement +regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!... + +--Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en +fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du +temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards +l'anneau échangé dans la chapelle de Caylus... et une fois l'union +bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues +de Paris... et moi, je dirai... + +--Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus +seuls. + +L'exempt s'avançait, le bâton à la main. + +--Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me +suivre. + +Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu. + +La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier: + +--Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être +tenté?... + +Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt. + +--Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais +le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout +près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son +Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal... + +La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un +regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et +auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit +des dominicains. + +Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve. + +La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna. + +--Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra +pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse. + +Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en +remontant dans son carrosse, dit au cocher: + +--Au Palais-Royal, au galop! + +Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous +les remparts, se mit aussi en mouvement. + +Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher: + +--Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame +la princesse, je te chasse! + +Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et +portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur, +s'étendait. + +Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et +flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot. + +Son carrosse gagna celui de la princesse à la croix du Trahoir, et +arriva cour des Fontaines le premier. + +M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le +Bréant sans dire gare. + +Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M. +le régent, elle eut un refus sec et péremptoire. + +L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse +Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse +faite à Lagardère. + +M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous +l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz. + +Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en +train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes +de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits. + +Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de +nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son +cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise. + +A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde +étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant +d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses +cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses +tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les +rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait +comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa +cuirasse. + +--Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa +paresse de coeur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi à +le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de mailles +est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du bas: ma +cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce décidément la +vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il; un prince +pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas les +devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le dernier +des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a eu tort. +Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas le +retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!... + +Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement +aux derniers rayons du jour. Six heures venaient de sonner à +Saint-Magloire. + +--Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela... +Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils +trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus +raisonnables... + +La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste, +son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne +dans ses cheveux avant de passer sa perruque. + +--Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain; +en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!... +Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger +ces sangsues... C'est une poire pour la soif... + +On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque. + +--Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure. + +M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette, +se montra sur le seuil. + +--Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur, +s'écria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors de +la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en prenant +la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon ambassade; on +ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul... L'affaire est +faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête coupée... Cette +nuit nous dormirons tranquilles... + +Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en +peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres +d'armes, en compagnie de Chaverny. + +A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de +s'occuper des détails. + +Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la +princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet. + +--Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal, +ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq +mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la +main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames. + +--C'est bien, dit Gonzague, et le reste? + +--Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés +jusqu'à Bayonne, par courriers... + +--C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le factotum. + +--Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de +Voyer-d'Argenson... + +--Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné. + +--Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me +suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se +trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami +Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la +tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous +pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment +me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et +s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès, +ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce +qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à +vau-l'eau! + +Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir. + +--Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le +tribunal de famille? + +--Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague. + +Car il trompait même ses âmes damnées. + +--Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle? + +--Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance. + +Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur. + +--Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?... +J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela +suffit... les membres du tribunal l'ont vue... + +--Est-ce que...? commença le factotum. + +--Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit +Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent +sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que +cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat... +accusé implicitement... j'ai pu manoeuvrer pendant tout un jour... Le +régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure +est longue à s'écouler: j'ai hâte! + +--Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de +triompher? + +Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire. + +--En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de +l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue +de campagne, pardieu! + +--Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague. + +--Craignez-vous donc une bataille? + +--Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands +capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y +avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde... +Ils attendent depuis longtemps? + +--Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé. + +--Quel air ont-ils? + +--L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts. + +--Personne ne manque? + +--Personne, excepté Chaverny. + +--Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est +passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous +pourriez bien avoir un méchant quart d'heure... + +--Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà +tremblant. + +--Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai +cela devant tout mon monde. + +--Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement +Peyrolles. + +Gonzague le regarda en dessous. + +--Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire +comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!... +Je ne veux pas te livrer à la tentation. + +Il sonna. Un domestique parut. + +--Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il. + +Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta: + +--Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur +de ton zèle:--Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en +enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin. + + + + +VIII + +--Anciens gentilshommes.-- + + +Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince +de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu +pour le prince une parcelle de véritable dévouement. + +Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de +Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient +gentilshommes de moeurs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en +s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition. + +Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres +auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers. + +Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun +scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés. + +Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon, +tenez vos mains sur vos goussets. + +Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la +voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force. + +Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la +plupart, les refroidissait. + +Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de +plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait. + +Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la +triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure +qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été +mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague. +Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit +précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais +il n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à son +apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil. + +D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la +Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague. +On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et +que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille +du pavillon avait été de verre. + +Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son +arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort. + +Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire +du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!... + +Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de +Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse +escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait +arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet. + +On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là +pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin. + +Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue +découragée et un grand dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente; et, +parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui ne +vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte. + +Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de +campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de +voyage. + +Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait +pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient. + +--Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos +ordres encore une fois. + +Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur. + +Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect. + +Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du +cercle. + +--C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque +personne. + +--Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny. + +Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître. + +Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement. + +--M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec +sécheresse. + +--Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous +ne sommes sujets que du roi. + +--Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux... +je l'ai cassé aux gages. + +--Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend +par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille... + +--La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se +fit cruel; il y a place pour bien d'autres... + +Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère +noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de +mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce +cauchemar. + +M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet. + +Navailles consulta du regard ses compagnons. + +--Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous +engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que +ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en +croyez. + +Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux. + +--Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble +une menace... + +--Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce +n'est pas moi qui menace, c'est le sort. + +--Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois. + +--Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes +mes cartes. + +Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à +distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une +attitude d'orateur. + +--Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse +Royale en sera le président. + +--Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant +plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se +présente pas ainsi devant une pareille assemblée. + +--C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au +tribunal. + +Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et +Navailles dit: + +--S'agit-il donc encore de coups d'épée? + +--Peut-être, répondit Gonzague. + +--Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour +moi... + +--Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez +posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de +vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela; +il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez +cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré +clairement notre situation à tous. + +--J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune +gentilhomme;--mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi +depuis hier. + +Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se +recueillir. + +--Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde +fois;--j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les +rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a +prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe +espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou... +Là-bas, le bourreau attend un homme... + +--M. de Lagardère?... interrompit Nocé. + +--Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague. + +--Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts. + +Peyrolles se leva, épouvanté. + +--Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son +sourire;--ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil +démon... je parle de Lagardère,--qui a su se faire des alliés puissants +du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la +terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il +sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa +bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main +à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes! + +--Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa. + +--Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant +que vous avez parlé pour vous... + +--Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus! + +Il fit un pas vers la porte de sortie.--La porte était ouverte, et, dans +le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des +gardes-françaises en armes. + +Oriol recula. Taranne ferma la porte. + +--Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,--rassurez-vous... +ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne +passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble +vous offenser... + +--Monseigneur, interrompit Navailles,--vous dépassez le but... ce n'est +pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons +été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent +marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à +Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur... + +--Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix. + +Gonzague se prit à rire avec amertume. + +--Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser +parmi les fugitifs;--oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!... +Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où +allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit +chemin de la Bastille? + +Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son +épée. + +Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur sa poitrine et restait +seul calme au milieu de toutes ces mines effarées. + +--Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de +son dédaigneux regard,--ne voyez-vous pas que je vous attendais là, +honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le +régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous +pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la +tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes +fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de +puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier +jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le +bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient +que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute +composée de noms de proscrits!... + +--Nous en courrons la chance! dit Navailles. + +Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le +silence. + +--Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua +Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;--nous +vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... nous formerons +autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette chanson dont +tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... Au premier +souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la +phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En fuite?... Pas +encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et j'ai mon épée +pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de +Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la +bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour +écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, librement +et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en +est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! ah! il nous +faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y vouliez bien +marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à Gautier Gendry, +vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé de mes +bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un homme... +Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,--mes esclaves,--puisque +vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés. + +Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des +éclairs. + +--Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus +pénétrante;--vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu, +moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,--la plus grave et la +plus grosse de vos affaires...--votre unique affaire en ce moment... Je +vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis +pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre +bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la haute +morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide +philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment +pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez! +avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à +l'échafaud! + +Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage +effrayant de Gonzague. + +Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le +dernier mot du prince: L'échafaud! + +Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris. + +--Toi, vilain, la corde! dit-il durement. + +Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua +ironiquement: + +--Mais vous, messieurs, reprit-il,--vous qui êtes gentilshommes... + +Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si +son mépris eût débordé tout à coup: + +--Gentilshommes! s'écria-t-il;--gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon +soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme +aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz... + +--Sacrament'! grommela ce dernier. + +--La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous +regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans +rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui, +avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des +éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre +blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la +plume qu'à l'épée... Ce soir... + +Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.--Il n'y en eut pas un +qui ne fît un pas en arrière. + +--Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,--la nuit n'est pas encore +assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les +autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma +victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos +armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de +Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui +êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui +vous le dis: moi, votre capitaine! + +Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient +les gardes du régent. + +Il toucha le bouton à son tour. + +--J'ai dit, prononça-t-il froidement;--le repentir expie tout, et vous +me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous +pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte... +Voulez-vous que je l'ouvre? +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier. + +Gonzague les toisa les uns après les autres. + +--Un seul a parlé, dit-il,--les autres sont-ils prêts? + +--Tous prêts..., murmura Taranne. + +--Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague. + +--Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés. + +Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui +gourmande à regret ses enfants: + +--Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer, +faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous... +quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance: +demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur +la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si +Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne +l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il +en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se +diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame... +mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende +honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue +composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien +contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre +deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle +ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.--Pauvre instrument qui sera +brisé!--Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa +prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé +aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la +fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La +fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné--vous l'eussiez fait +à ma place--qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence +du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se +jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit.. +Première moitié de votre tâche. + +--Cela est facile, dit Montaubert;--il suffit d'empêcher la comédie de +se jouer. + +--Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié +de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés +de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous +engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les +barrières. + +--Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson. + +--Mais il me faut davantage, continua-t-il;--il faut que nous emportions +avec nous notre rançon vivante, notre otage... + +--Aurore de Nevers? firent plusieurs voix. + +--Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église! + +--Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,--si la chance a tourné... +Lagardère sans doute! + +--Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague. + +Il toucha son épée d'un geste violent. + +L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la +sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers! + +Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait +trop que son maître brûlait ses vaisseaux. + +On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers +crièrent:--Le régent! le régent! + +Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque. + +--Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du +sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont +bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de +l'église... appelez-en à la foule au besoin, et criez: Sacrilége!... +c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... Si les choses +vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière où vous allez +m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle... ayez toujours +l'oeil sur ces croisées... quand vous aurez vu un des flambeaux se lever +et s'abaisser trois fois, forcez les portes... attaquez... une minute +après le signal donné, je serai au milieu de vous... Est-ce bien +convenu? + +--C'est bien convenu, répondit-on. + +--Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le +cimetière par le jardin de l'hôtel. + +Ils sortirent. + +Gonzague, resté seul, s'essuya le front. + +--Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera! + +Il traversait la chambre pour gagner le vestibule. + +--Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une +glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons +tirer cette loterie! + +Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse +de Gonzague soutenait sa fille habillée de blanc, portant le voile +d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger. + +Le prêtre avait ses habits sacerdotaux. + +Dona Cruz agenouillée priait. + +Dans l'ombre on voyait trois hommes armés. + +Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin +le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné. + +La princesse sentit son coeur se briser. Elle regarda Aurore plus +blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de +ses lèvres. + +--Voici l'heure, ma mère, dit-elle. + +La princesse la baisa au front. + +--Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me +semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la +mienne. + +--Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de +Chaverny a promis de mourir en la défendant. + +--Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même +mention de nous, mon bon! + +La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au +groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil. + +--Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser parler; voici un petit +gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les +yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous +nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos +affaires... + + + + +IX + +--Le mort parle.-- + + +La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On +entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule +était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde +des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité +de famille tout l'éclat, toute la gravité possible. + +Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille: +les mêmes dignitaires, les mêmes magistrats, les mêmes grands +seigneurs. + +Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait +sur une sorte de trône.--Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de +Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui. + +La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son +entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant +à droite de la présidence;--au contraire, M. de Gonzague s'assit devant +une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait +deux jours auparavant le fauteuil de sa femme. + +Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte +dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance. + +Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient +l'existence, n'avait point de gardes. + +Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure +déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement +disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la +trace nulle part. + +M. le prince de Gonzague, entré avant sa femme salua respectueusement +le président et l'assemblée. On remarqua que Son Altesse Royale lui +répondit par un signe de tête tout familier. + +Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame +la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent. + +Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa +la main. + +--Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir... + +Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait +sur elle. + +Gonzague les suivait du coin de l'oeil et faisait mine de se donner tout +entier au classement des papiers déposés par lui sur la table.--Parmi +ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé de trois sceaux +pendants. + +--Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non +plus prendre mon message en considération. + +--Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans. + +Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari. + +--Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler; +rien n'est fait; tout reste en l'état... agissez sans crainte, selon la +dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne peut se +placer désormais. + +Puis, élevant la voix et prenant congé: + +--C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à +cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette +assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son +meurtrier va mourir... + +--Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse. + +Le régent la conduisit à son siége. + +--Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous +l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout +haut. + +Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques +mots à l'oreille. + +--Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des +formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous +allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers! + +Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au +premier président. + +Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.--Il y avait une chose +étrange.--Le vent soufflait du midi. De temps en temps, le glas qu'on +sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et semblait +tinté dans l'antichambre. + +On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait +appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues. + +Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un +silence forcé de quelques secondes.--Au dehors, la foule cria pour fêter +le glas. + +--Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand +jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente +jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez +vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette +belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui +s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer +toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et +lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore +et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la +cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse +Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa +tutelle... qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe... je n'ai +plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se trouvaient la +bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette affaire. + +Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la +main: + +--J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la +feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là, +sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la +princesse veuille bien déposer les siens. + +Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée. + +Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.--Gonzague n'avait +plus ces chaudes approbations de l'autre séance. + +Mais quel besoin?--Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de +loyauté. + +Or, la preuve était là, sur la table,--la preuve matérielle et que nul +ne pouvait récuser. + +--Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de +Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de +madame la princesse. + +--Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit +le cardinal de Bissy. + +Aurore de Caylus se leva. + +--Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa +naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous +comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant. + +--Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de +Lamoignon. + +--Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse, +aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de +Nevers lui a humblement présentée. + +--La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté +aucune requête. + +La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré. + +--C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux +jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas +votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute +qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je +n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse +Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais +laquelle... a détourné mon message. + +Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et +résigné. + +--Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent. + +--J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre +amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse +Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point... + +La physionomie de Gonzague changea. + +--Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y +avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus +complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de +Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre +assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt... + +Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair +qui jaillissait de ses yeux. + +La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre +dans sa poche. + +La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague. + +Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de +Lagardère et s'en portait garante solennellement. + +Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se masquait derrière ce +stratagème audacieux? + +Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid +que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une +mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en +prévenir l'explosion. + +L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le +précipiter au fond. + +Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés +sur lui. + +Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit. + +--C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon. + +Gonzague eût voulu se jeter à son cou. + +--Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le +maréchal de Villeroi. + +--Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la +justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice +doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa +vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette +maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me +refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'oeil sévère de nos +aïeux regarder du haut de ces cadres de famille le coupable humilié, +vaincu, châtié. + +Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe +de refus. + +Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir. + +--Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague. + +La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la +présence de ses affidés. + +--Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague? +interrogea tout à coup le duc d'Orléans. + +Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un +sourire plein d'indifférence. + +--Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une +opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un +contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à +l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui +accorder sa demande. + +--Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter +l'oreille aux bruits du dehors. + +--Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans. + +--Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon. + +--En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent +avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond. + +La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale, +avait étendu la main vers la fenêtre. + +Au dehors une clameur sourde s'élevait: + +--Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson. + +Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix +basse. Bonnivet s'inclina et sortit. + +La princesse avait repris son siége. + +Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille, +mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient. + +On entendit un bruit d'armes dans le vestibule. + +Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée +par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le +texte de toutes les conversations. + +Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse +Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu. + +Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré +de soldats et les mains liées sur sa poitrine, il y eut un long +murmure. + +Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne +broncha pas. + +Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal. + +Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu, +partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie +à la Bastille pour l'exécution capitale. + +--Lisez, ordonna le régent. + +Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance: + + «.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves + et procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se + disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut + et puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1º à + l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de + la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le + cimetière de la paroisse Saint-Magloire; 2º à ce que la tête dudit + sieur de Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau + des chartres-basses de la Bastille... etc.» + +Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats. + +--Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse. + +Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans +avoir conscience de ce qu'il faisait. + +On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux. + +--Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible +exaltation; parle, mon fils! + +Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique. + +Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï. + +Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues. + +--Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux +Gonzague. + +--Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni +aujourd'hui, ni jamais! + +Le régent se retourna vers Lagardère et dit: + +--Parlez! + +--Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la +sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit +de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le +devoir de faire justice: je veux justice! + +C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et +avides, tous ces cheveux blancs frémir. + +Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le +contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague, +je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon +laissa tomber comme malgré lui ces paroles: + +--Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du +coupable. + +--Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère. + +--Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte. + +Lagardère reprit: + +--Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce +que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que +je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au +péril de ma vie, je l'ai fait! + +--Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus. + +--J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après +vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée. + +--C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'oeil sur toi et sur +d'autres! + +Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa: + +--Le régent lui-même était du complot! + +--En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais +éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me +voici: je vais accomplir mon dernier serment! + +--Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me +semble. + +--On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent. + +--Une accusation sortant de la bouche de ce fou... + +--Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée. + +--Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me +tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les +grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous +asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un +dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se +donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable... + +Lagardère se tourna lentement vers lui. + +--Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince +souverain, sans témoins ni preuves... + +Lagardère fit un pas vers lui et dit: + +--J'ai mes témoins, j'ai mes preuves! + +--Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le +tour de la salle. + +--Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins... +le premier est ici: c'est vous!... + +Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une +effrayante convulsion. + +--Le second, poursuivit Lagardère dont l'oeil fixe et froid enveloppait +le prince comme un réseau, le second est dans la tombe. + +--Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague. + +--Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère. + +Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le +coeur et glaçait les veines. + +Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces +âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire +méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait +chercher ses moyens par delà les limites de l'ordre naturel. L'époque +était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît frivole, +spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon, soit +qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur d'une +opinion philosophique. + +Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui +avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge +déployée. + +Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix +grave allait remuer jusqu'au fond des coeurs les fibres mortes ou +engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire +sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel +Gonzague fasciné se tordait. + +Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion +puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein +XVIIIe siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même! + +Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante +de cette lutte, personne! + +Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand +Lagardère faisait une pause, le souffle de toutes ces poitrines +oppressées rendait un long murmure. + +--Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait +serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes +preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans +cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la +Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin, +vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le +retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de +toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous +avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé +la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de +Gonzague!... + +--Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang. + +--Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;--ne +demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous +deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre +nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants +est sacrée! + +Il avait la tête haute.--Gonzague saisit machinalement le parchemin sur +la table. + +--C'est cela! fit Lagardère;--il est temps... Brisez les cachets... +brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans +qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de +Nevers... + +--Brisez les cachets! ordonna le régent. + +Les mains de Gonzague semblaient paralysées. + +A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses +gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le +tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là +pour attendre ses ordres. + +Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts. + +Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une +lame. + +--Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en +baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour +l'écouter;--je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au +dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent +ceux qui sont dans la tombe... + +Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa +bouche. + +Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le +poing sur la table de la présidence. + +La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute +cette assemblée. Il reprit: + +--Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la +voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les +premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure... +Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la +bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les +épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa +prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans +sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime +accompli et le nom de l'assassin... + +Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche. + +Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient +vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait. + +Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois +fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère. + +--Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,--il +perd la tête!... + +Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues. + +--Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se +soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;--le vrai nom... en +toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler! + +Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le +tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le +masquaient.--Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha +la flamme par derrière. + +L'enveloppe prit feu. + +Lagardère le voyait,--mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait: + +--Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est +le même que le vôtre! + +--Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin +petiller. + +Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se +retournèrent. + +--Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de +l'assassin! + +Le régent s'élança.--Lagardère, montrant le parchemin dont les débris +flambaient à terre, dit: + +--Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là, +M. de Gonzague,--mais vous venez de l'écrire vous-même en gros +caractères... le mort a parlé! + +--Assassin! assassin! cria le régent.--Qu'on arrête cet homme! + +Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant +le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui +chancela en poussant un cri.--La princesse le reçut dans ses bras. + +--Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un +taureau pris de rage. + +Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face, +arrêta les gardes qui fondaient sur lui.--Tout en se défendant il +reculait, pressé à la fois par dix épées. + +Les gardes gagnaient du terrain.--Au moment où ils croyaient le tenir +acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague +disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe. + +On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors. + +Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné +traîtreusement par Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses +mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure. + +La porte était fermée solidement. + +Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée +s'éleva au fond de la salle. + +--Au secours! au secours! disait-elle. + +Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de +la princesse. + +--Ma fille! s'écria celle-ci;--malheur est arrivée ma fille!... + +--Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le +souffle;--ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!... + +Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit +comme un son de clairon. + +C'était Lagardère qui disait: + +--Une épée! une épée!... + +Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main. + +--Merci, monseigneur, dit Henri,--et maintenant, ouvrez la fenêtre; +criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a +de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage! + +Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un +éclair. + + + + +X + +--Amende honorable.-- + + +Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la +Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au +plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.--A part celles +que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de +procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un +jugement et d'une procédure plus ou moins régulière. + +Le préau de la Bastille était un lieu de supplice avoué et légal tout +comme la place de Grève. + +M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes. + +Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes +légitimes.--La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de +faire écran au spectacle de l'échafaud. + +Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale, +pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût +barbare pour ces lugubres émotions. + +La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de +Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était +pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé +par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose. + +Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons +quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre +les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide +de voir et de savoir. En un clin d'oeil les abords du Châtelet et du +Palais furent encombrés.--Quand le cortége sortit par la porte Cosson, +ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient +déjà la haie. + +Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de +Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue +quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une +ignorance complète.--Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de +parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses. + +Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions +se choquèrent.--En quelques minutes, tous les crimes politiques et +autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains +liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du +Châtelet, l'épée nue. + +Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide +de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive. + +Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté. + +Et dans la foule, on entendait çà et là: + +--Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples +pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans. + +--Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices. + +--Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père. + +--Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux +cheveux blonds! + +--Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,--que madame la duchesse +du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses +commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent +donnait son ballet au Palais-Royal. + +--Et qu'en faire, du jeune roi? + +--L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille... +déclarer Nantes capitale du royaume... + +Un peu plus loin. + +--Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner +un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse. + +--Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la +paille! + +Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit +un cri aigu poussé par un choeur de voix de femmes. La rue de la +Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame +Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre +n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là. + +Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître +de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon. + +--Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait +mal? + +--Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard, +puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui. + +--A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand. + +Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui +chantait à sa fenêtre. + +Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes: + +--On peut dire que celui-là ne l'a pas volé! + +La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on +ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De +tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le +désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion. + +Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le +patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les +halles furent dépassées. + +La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de +la petite rue Saint-Magloire. + +Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du +cimetière, et les conjectures d'aller leur train. + +Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos +lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la +grand'salle de l'hôtel de Nevers. + +Le cortége entra tout entier dans la cour de l'hôtel. + +La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit. + +L'église de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont +les moines avaient été exilés à Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison +de repenties, était devenue paroisse depuis un siècle et demi. Elle +avait été reconstruite en 1680, et Monsieur, frère du roi Louis XIII, en +avait posé la première pierre. C'était une nef de peu d'étendue, située +au milieu du plus grand cimetière de Paris. + +L'hôpital, situé à l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui +avait fait donner à la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire +à la rue aux Ours le nom de rue des Deux-Églises. + +Un mur régnait autour du cimetière qui avait trois entrées: la +principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-Églises, la +troisième dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue +Saint-Magloire, derrière l'église. + +Il y avait en outre une brèche, par où passait la procession des +reliques de Saint-Gervais. + +L'église, pauvre, peu fréquentée et qu'on voyait encore debout au +commencement de ce siècle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis, à la place +où est actuellement la maison portant le nº 166. Elle avait deux portes +sur le cimetière. + +Depuis quelques années déjà, on n'enterrait plus autour de l'église. Le +commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles +seulement conservaient leurs sépultures au cimetière Saint-Magloire et +notamment les Nevers, dont la chapelle funéraire était un fief. + +Nous avons dit que cette chapelle s'élevait à quelque distance de +l'église. Elle était entourée de grands arbres et le plus court chemin +pour y arriver était la rue Saint-Magloire. + +C'était environ vingt minutes avant l'entrée du cortége dans la cour de +l'hôtel de Gonzague. La nuit était complète et profonde dans le +cimetière, d'où l'on apercevait à la fois les fenêtres brillamment +éclairées de la grand'salle de Nevers et les croisées de l'église, +derrière lesquelles une lueur faible se montrait. + +Les murmures de la foule entassée dans la rue arrivaient par bouffées. + +A droite de la chapelle sépulcrale, il y avait un terrain vague, planté +d'arbres funéraires qui avaient grandi et foisonné. Cela ressemblait à +un taillis ou mieux à un de ces jardins abandonnés qui au bout de +quelques années prennent tournure de forêt vierge. + +Les affidés du prince de Gonzague attendaient là. + +Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-Églises, des chevaux tout +préparés attendaient aussi. + +Navailles avait la tête entre ses mains. Nocé et Choisy s'adossaient au +même cyprès. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros +soupirs. + +Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient à voix basse. + +C'étaient les trois âmes damnées; pas plus dévoués que les autres, mais +plus compromis. + +Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague +avaient agité hautement, depuis qu'ils étaient là, la question de savoir +si la désertion était possible. + +Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur coeur le lien qui +les retenait au maître. + +Mais tous espéraient encore en son appui et tous craignaient sa +vengeance. + +Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans pitié. + +Ils étaient si profondément convaincus de l'inébranlable crédit de +Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comédie: selon +eux, Gonzague avait dû feindre un danger pour avoir occasion de serrer +le mors dans leur bouche. + +Peut-être même pour les éprouver. + +Ceci n'est point à leur décharge, mais il est certain que s'ils eussent +cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas été longue. + +Le baron de Batz, qui s'était coulé le long des murs jusqu'aux abords de +l'hôtel, avait rapporté que le cortége s'était arrêté et que la foule +encombrait la rue. + +Que voulait dire cela? Cette prétendue amende honorable au tombeau de +Nevers était-elle une invention de Gonzague? + +L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonné déjà depuis +plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la +tête de Lagardère devait tomber dans le préau de la Bastille. + +Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fenêtres de +la grand'salle, une surtout, où brillait une lumière isolée auprès de +laquelle se profilait la haute stature du prince. + +A quelques pas de là, derrière la porte septentrionale de l'église +Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la +princesse de Gonzague avait gagné l'autel. Aurore, toujours à genoux, +semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet +des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et +l'épée nue à la main aux deux côtés de la porte. Chaverny et dona Cruz +causaient à voix basse. + +Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru ouïr des bruits +suspects dans le cimetière. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et +pourtant leurs yeux, collés au guichet grillé, n'avaient rien pu +apercevoir. + +La chapelle funèbre les séparait de l'embuscade. La lampe perpétuelle +qui brûlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers éclairait +l'intérieur de la voûte et plongeait dans une obscurité plus profonde +les objets environnants. + +Tout à coup cependant, nos deux braves tressaillirent. Chaverny et dona +Cruz cessèrent de parler. + +--Marie, mère de Dieu! prononça distinctement Aurore, ayez pitié de lui! + +Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait éveillé toutes +les oreilles attentives. + +C'est que, dans le fourré, notre embuscade tout entière venait de se +mouvoir. + +Peyrolles, les yeux fixés sur la croisée de la grand'salle, avait dit: + +--Attention, messieurs! + +Et chacun avait vu la lumière isolée se lever par trois fois, par trois +fois s'abaisser. + +C'était le signal. On ne pouvait à ce sujet garder aucun doute, et +pourtant il y eut une grave hésitation parmi les fidèles. Ils n'avaient +pas cru à la possibilité de la crise dont ce signal était le symptôme. +Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore à la nécessité de +le faire. + +Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chaîne qui pendait à +leur cou. + +Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague à l'heure même de sa +chute avouée, fut cause qu'ils se déterminèrent à obéir. + +--Après tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlèvement. + +--Et nos chevaux sont à deux pas, ajouta Nocé. + +--Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualité... + +--En avant! s'écria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne +faite. + +Montaubert et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe +entière s'élança, Navailles en avant, Oriol en arrière. Au premier +effort des pinces, la porte pacifique céda. + +Mais un second rempart était derrière: trois épées nues. + +En ce moment, un grand fracas se fit du côté de l'hôtel, comme si +quelque choc subit eût écrasé la foule massée dans la rue. + +Il n'y eut qu'un coup d'épée de donné. Navailles blessa Chaverny qui +avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou +en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles +recula et jeta son épée. + +--Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiéou! +montrez-nous vos flamberges... + +On n'eut pas le temps de répondre à cette gasconnade. Des pas précipités +retentirent sur le gazon du cimetière. Ce fut un tourbillon qui passa. + +Un tourbillon! Le perron balayé resta vide. + +Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert râla, Taranne étendit les +deux bras, lâcha son arme et tomba à la renverse. + +Il n'y avait pourtant là qu'un homme, tête et bras nus et n'ayant pour +arme que son épée. + +La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'était fait. + +--Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague +se retirent! dit-elle. + +Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle réponse n'eut lieu. + +On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les +cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-Églises. + +Lagardère, c'était lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny +renversé. + +--Est-il mort? s'écria-t-il. + +--Pas, s'il vous plaît, répondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je +n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant +que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!... + +Lagardère lui donna l'accolade et serra la main des deux braves. + +L'instant d'après, Aurore était dans ses bras. + +--A l'autel! dit Lagardère; tout n'est pas fini... des torches... +l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et +regarde ton vengeur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +En sortant de l'hôtel, Gonzague avait trouvé devant lui cette barrière +infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardère pour percer, droit +devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourré humain. + +Lagardère passa. Gonzague fit un détour. + +Voilà pourquoi Lagardère, parti le dernier, arriva le premier. + +Gonzague entra dans le cimetière par la brèche. La nuit était si noire, +qu'il eut peine à trouver son chemin jusqu'à la chapelle funèbre. Comme +il atteignait l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre en +embuscade, les croisées resplendissantes de l'hôtel attirèrent malgré +lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illuminée, mais vide. +Pas une âme sur l'estrade dont les fauteuils dorés brillaient. + +Gonzague se dit: + +--Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps. + +Quand ses yeux, aveuglés par l'éclat des lumières, revinrent vers cette +sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous côtés ses +compagnons debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme +humaine. + +--Holà, Peyrolles! fit-il à voix basse, est-ce donc fini déjà? + +Le silence lui répondit. + +Il donna du pommeau de son épée contre cette forme sombre qu'il avait +prise pour le _factotum_. L'épée rencontra le bois vermoulu d'un cyprès +mort. + +--N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi? + +Il crut entendre une voix qui répondait: Non. Mais il n'était pas sûr +parce que son pied faisait crier les feuilles sèches. + +Une sourde rumeur naissait déjà, puis s'enflait du côté de l'hôtel. + +Un blasphème s'étouffa dans la bouche de Gonzague. + +--Je vais savoir! s'écria-t-il en tournant la chapelle pour s'élancer +vers l'église. + +Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'était +pas un arbre mort. L'ombre avait à la main une épée nue. + +--Où sont-ils? où sont les autres? demanda Gonzague, où est Peyrolles? + +L'épée de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la +chapelle, et il dit: + +--Peyrolles est là! + +Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le +sang chaud. + +--Montaubert est là!... continua l'inconnu en montrant le massif de +cyprès. + +--Mort aussi? râla Gonzague. + +--Mort aussi!... + +Et poussant du pied un corps inerte qui était entre lui et Gonzague: + +--Taranne est là... mort aussi. + +La rumeur grandissait de tous côtés, on entendait des pas qui +approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrière le +taillis. + +--Lagardère m'a-t-il donc devancé? fit Gonzague entre ses dents qui +grinçaient. + +Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clarté brilla +derrière lui, éclairant en plein tout à coup le visage de Lagardère. + +Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dépasser +l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche à la main. + +Les trois cadavres sortirent de l'ombre. + +Du côté de l'église, d'autres torches venaient.--Gonzague reconnut le +régent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout à l'heure +siégeaient au tribunal de famille. + +Il entendit le régent qui disait: + +--Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes +partout! + +--Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous +octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe +d'Orléans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux... +soit! attendons les juges du camp! + +En parlant ainsi, traîtreusement, et tandis que Lagardère répondait: +«Soit, attendons,» Gonzague, se fendant à l'improviste, lui porta son +épée au creux de l'estomac. + +Mais une épée, dans de certaines mains, est comme un être vivant qui a +son instinct de défense. L'épée de Lagardère se releva, para et riposta. + +La poitrine de Gonzague rendit un son métallique. Sa cotte de mailles +avait fait son effet. L'épée de Lagardère vola en éclats. + +Sans reculer d'une semelle, il évita d'un haut-le-corps le choc déloyal +de son adversaire qui passa outre dans son élan. Lagardère prenait en +même temps la rapière de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe. + +Dans ce mouvement, les deux champions avaient changé de place. Lagardère +était du côté des deux maîtres d'armes. Gonzague, que son élan avait +porté presque en face de l'entrée de la chapelle funèbre, tournait le +dos au duc d'Orléans qui approchait avec sa suite. + +Ils se remirent en garde. Ce Gonzague était une rude lame et n'avait à +couvrir que sa tête; mais Lagardère semblait jouer avec lui. A la +seconde passe, la rapière de Gonzague sauta hors de sa main. + +Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardère mit le pied dessus. + +--Ah! chevalier!... fit le régent qui arrivait. + +--Monseigneur! répondit Lagardère, nos ancêtres nommaient ceci le +jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrédulité ne +tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'éteint le soleil... Dieu rend +toujours ses arrêts... + +Le régent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers. + +--Il n'est pas bon, dit le président de Lamoignon lui-même, que cette +tête de prince tombe sur l'échafaud!... + +--Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne +lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en +tombant sous le glaive que mon poing la donnera... + +Il ramassa l'épée de Gonzague. + +--Que faites-vous?... demanda encore le régent. + +--Monseigneur, répliqua Lagardère, cette épée a frappé Nevers... je la +reconnais... cette épée va punir l'assassin de Nevers! + +Il jeta la rapière de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en +frémissant. + +--Apapur! grommela Cocardasse, le troisième coup abat le coq! + +Le tribunal de famille tout entier était rangé en cercle autour des deux +champions. Quand ils tombèrent en garde, le régent, sans avoir +conscience peut-être de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de +Passepoil et la tint levée. + +Le régent, Philippe d'Orléans! + +--Attention à la cuirasse! murmura Passepoil derrière Lagardère. + +Il n'était pas besoin. Lagardère s'était transfiguré tout à coup. Sa +haute taille se développait dans toute sa richesse; le vent déployait +les belles masses de sa chevelure et ses yeux lançaient des éclairs. + +Il fit reculer Gonzague jusqu'à la porte de la chapelle. + +Puis son épée flamboya en décrivant ce cercle rapide que donne la +riposte de prime. + +--La botte de Nevers! firent ensemble les deux maîtres d'armes. + +Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de la statue de Philippe de +Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front. + +Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A +quelques pas de là, un chirurgien bandait la blessure du marquis de +Chaverny. + +C'était sous la porte de l'église Saint-Magloire. Le régent et sa suite +montaient les marches du perron. + +Lagardère se tenait debout entre les deux groupes. + +--Monseigneur, dit la princesse, voici l'héritière de Nevers, ma fille, +qui s'appellera demain madame de Lagardère, si Votre Altesse Royale le +permet. + +Le régent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main +d'Henri. + +--Merci, murmura-t-il en s'adressant à ce dernier et en regardant comme +malgré lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse. + +Puis il affermit sa voix que l'émotion avait rendue tremblante et dit en +se redressant: + +--Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de +Nevers. + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES +DU SIXIÈME VOLUME. + + + Pages. + + LE CONTRAT DE MARIAGE. + (Suite.) + + XIII. La signature du bossu 5 + + LE TÉMOIGNAGE DU MORT. + + I. La chambre à coucher du régent 35 + + II. Plaidoyer 57 + + III. Trois étages de cachot 85 + + IV. Vieilles connaissances 107 + + V. Coeur de mère 127 + + VI. Condamné à mort 149 + + VII. Dernière entrevue 171 + + VIII. Anciens gentilshommes 193 + + IX. Le mort parle 213 + + X. Amende honorable 238 + + FIN DE LA TABLE. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + page 9: «foreé» remplacé par «forcé» (des dix-huit années de mariage + forcé) + page 11: «un» remplacé par «une» (une dot de cinquante mille écus.) + page 41: «fatignée» par «fatiguée» (Son Altesse Royale est un peu + fatiguée.) + page 51: «dernir» par «dernier» (d'accomplir le dernier voeu) + page 65: «denx» par «deux» (entre les deux enfants) + page 82: «me» par «ne» (vous ne dormirez pas ce matin...) + page 122: «damee» par «dame» (noble dame) + page 134: «cehveux» par «cheveux» (ses cheveux qui tombaient) + page 139: «pricessse» par «princesse» (La princesse avait son trésor) + page 189: «accués» par «accusé» (accusé implicitement...) + page 204: «hante» par «haute» (Ceci est de la haute morale) + page 248: «Montauban» remplacé par «Montaubert» (Montaubert et Peyrolles + avaient chacun) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 *** + +***** This file should be named 35979-8.txt or 35979-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/7/35979/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35979-8.zip b/35979-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dc8449a --- /dev/null +++ b/35979-8.zip diff --git a/35979-h.zip b/35979-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2964c6a --- /dev/null +++ b/35979-h.zip diff --git a/35979-h/35979-h.htm b/35979-h/35979-h.htm new file mode 100644 index 0000000..14e1c87 --- /dev/null +++ b/35979-h/35979-h.htm @@ -0,0 +1,7313 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg's eBook of Le Bossu Volume 6, Aventures de cape et d'épée, by Paul Féval</title> + <style type="text/css"> + +body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +h1, h2, h3, h5, h6 {text-align: center; clear: both;} +h1 {margin-top: 2em;} +h2 {margin-top: 2em;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +hr.tiny {width: 10%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; +border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; +clear: both;} + +sup {font-size: 70%; vertical-align: 40%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.left {text-align: left;} +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.blockquote {margin: 2em 5% 2em 5%; font-size: 100%;} +.dottedline {border-top: thin dotted black;} + +img {margin-left: auto; margin-right:auto;} +.figcenter {margin: 0.5em auto 0.5em auto; padding: 0px 0px 0px 0px; text-align: center;} + +/* table of contents */ +.block {margin: 2em auto 0 auto; width: 400px;} +table {margin-left: auto; margin-right: auto; border-collapse: collapse;} +.tda {text-align: right; padding-right: 2em; vertical-align: top; +padding-bottom: 1em;} +.tdb {text-align: left; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tdc {text-align: right; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tcenter {text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: 1em;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a{text-decoration: none;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin-left: 20%; margin-right: 20%; +margin-top: 50px; margin-bottom: 50px; padding: 10px 10px 10px 10px; font-family: sans-serif; font-size: 80%;} + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} +--> + </style> + </head> + <body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu Volume 6 + Aventures de cape et d'épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: April 27, 2011 [EBook #35979] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h1>LE BOSSU.</h1> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Bruxelles.—Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br /> +rue de Schaerbeek, 12.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h1>LE BOSSU</h1> + +<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3> + +<p class="center"><small>PAR</small></p> + +<h2>PAUL FÉVAL.</h2> + +<h2>6</h2> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br /> +interdite pour la France.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div> + +<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p> + +<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center"><b>1857</b></p> + +<hr class="small" /> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU SIXÈME VOLUME</a></h6> + +<hr class="small" /> + +<h2>LE CONTRAT DE MARIAGE.</h2> + +<h2>(SUITE.)</h2> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>XIII</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> + +<h3>—La signature du bossu.—</h3> + +<p>Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente +dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la +solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant +d'années.</p> + +<p>Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs +empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses.</p> + +<p>C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes, +gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.</p> + +<p>A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux +gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son +entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir +l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière +d'effrontés démentis.</p> + +<p>On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.</p> + +<p>Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien +d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de +représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais +enfin il était bon de savoir.</p> + +<p>Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le +prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait +laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs.</p> + +<p>Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder, +mais qui mettait martel en tête à chacun.</p> + +<p>Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux +zèle du magistrat une bonne dose de curiosité?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> + +<p>Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux +scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut +sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment.</p> + +<p>Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti.</p> + +<p>On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal +afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla +surtout de ne point accuser son mari.</p> + +<p>Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au +Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait.</p> + +<p>Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son +mari.</p> + +<p>Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte +du bal.</p> + +<p>Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur +ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout +naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de +Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la +veuve de son ami.</p> + +<p>La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et pensif.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p> + +<p>Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce +jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.</p> + +<p>Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de +commentaires.</p> + +<p>La défiance était née dans l'esprit du régent.</p> + +<p>Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague +trouva sa retraite pleine d'amis.</p> + +<p>Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince +lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.</p> + +<p>Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait +cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il +était si puissant et si riche!</p> + +<p>Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été +si aisément démentie!</p> + +<p>On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps +de la Brinvilliers!</p> + +<p>On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu +soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune +femme, pour le coup on se fût tenu les côtes!</p> + +<p>Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<p>L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague.</p> + +<p>Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage <ins class="correction" title="foreé">forcé</ins>, allait +avoir peut-être son dénoûment.</p> + +<p>Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la +veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.</p> + +<p>Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait.</p> + +<p>Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette +foule de témoins, tous complices.</p> + +<p>Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque +toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.</p> + +<p>Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M. +le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui +l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire +parler ce Lagardère, fallût-il employer la question!</p> + +<p>On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière +viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère +avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait +ouvert cette interminable tragédie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les +présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un +cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence +offrit ce qu'elle avait.</p> + +<p>Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir!</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui +était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat +annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit +précédente au sortir du Palais-Royal.</p> + +<p>La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>—«N'accusez point votre mari.»</p></div> + +<p>Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la +prière.</p> + +<p>Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau +billet.</p> + +<p>Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la +princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère +par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame +la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon +qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> + +<p>Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment?</p> + +<p>Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort!</p> + +<p>La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit +mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon.</p> + +<p>Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et +quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel +Lamoignon.</p> + +<p>Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague +à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un +mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui +le prince constituait <ins class="correction" title="un">une</ins> dot de cinquante mille écus.</p> + +<p>Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir +ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée.</p> + +<p>Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses +mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un +vrai notaire royal, avait été convoqué.</p> + +<p>Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de +Saint-Magloire.</p> + +<p>Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> C'était un mariage +valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur +l'épouse à l'époux.</p> + +<p>De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de +l'épouse.</p> + +<p>Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les +autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à +reculer.</p> + +<p>Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour +Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses +prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.</p> + +<p>Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander.</p> + +<p>Gonzague l'avait jugé d'un coup d'œil. C'était un de ces êtres qui +font volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui +gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau +trop lourd sur leurs épaules.</p> + +<p>Les bossus sont méchants; les bossus se vengent.</p> + +<p>Les bossus ont souvent le cœur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils +sont en ce monde comme en pays ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<p>Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux.</p> + +<p>De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups, +qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.</p> + +<p>Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était +qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été +capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir +battue.</p> + +<p>Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.</p> + +<p>Le bossu était une véritable trouvaille!</p> + +<p>Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol, +Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant +Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.</p> + +<p>—Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il +pleuve...</p> + +<p>—Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.</p> + +<p>—Apapur! la main me démange! et toi?</p> + +<p>—Dame!... il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!...</p> + +<p>Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> ils ouvrirent la +porte extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace +de l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux +braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé, +la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la +charmille.</p> + +<p>Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la +ruelle, était grande ouverte.</p> + +<p>Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent:</p> + +<p>—Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse, +puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!...</p> + +<p>—Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.</p> + +<p>Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.</p> + +<p>—Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir.</p> + +<p>Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait +faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière +Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises.</p> + +<p>—Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> si l'on danse, les +violons ne manqueront pas!</p> + +<p>Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la +chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait +paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes +d'un excellent souper.</p> + +<p>Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires. +Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris, +de mœurs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués +d'une rare sûreté de coup d'œil au whist. Ils se comportent bien à +table; la courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont +galants avec les vieilles dames riches, et certes peu de Français +portent aussi bien qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.</p> + +<p>Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de +convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et +dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement, +est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.</p> + +<p>Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet +avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de +Gonzague. C'était un bel homme de quarante <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> ans, gras, frais et +rose, souriant et qui faisait plaisir à voir.</p> + +<p>Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux +l'entraînèrent au premier étage.</p> + +<p>La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la +Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations +entre-vifs.</p> + +<p>Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces +dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la +minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny +était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela.</p> + +<p>Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une +petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en +besogne.</p> + +<p>Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.</p> + +<p>—Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.</p> + +<p>—Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience +bien naturelle de ces jeunes fiancés...</p> + +<p>—Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air +vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.</p> + +<p>—Juste le temps de séduire une femme! dit-il.</p> + +<p>—Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons à +l'heureux hyménée!...</p> + +<p>On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté +semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout +le monde se sentait de joyeuse humeur.</p> + +<p>Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.</p> + +<p>—A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.</p> + +<p>—A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.</p> + +<p>—Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour +composer mon épithalame?</p> + +<p>—Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte.</p> + +<p>Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.</p> + +<p>—On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète +et douce; quand <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> j'aurai fini le contrat je rimerai quelques +couplets impromptus...</p> + +<p>Le bossu le remercia d'un geste noble.</p> + +<p>—Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc +que ce soit maintenant l'âge d'or!</p> + +<p>—Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait +d'amandes et du vin mousseux.</p> + +<p>—C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses...</p> + +<p>—Puisque les tabellions font des vers!</p> + +<p>Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:</p> + +<p>—C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet +esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la +mariée est en négligé... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne +suis pas coiffé... mes manchettes sont fripées...</p> + +<p>—La toilette du marié! la toilette du marié!... crièrent ces dames en +accourant.</p> + +<p>—Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu +parler d'une corbeille?...</p> + +<p>Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin... On les vit +bientôt reparaître avec <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> la corbeille. Dona Cruz prit la direction +de la toilette.</p> + +<p>—Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire +le bal!</p> + +<p>En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona +Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir.</p> + +<p>—S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles.</p> + +<p>Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.</p> + +<p>—Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par +derrière à ma coiffure!</p> + +<p>Puis, se tournant vers Navailles:</p> + +<p>—Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons +enfants... ou plutôt à votre propre ambition!... Elle est à moi comme ce +cher M. Oriol est à son orgueil... comme cette jolie Nivelle est à son +avarice... comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!... Ma +belle Fleury, refaites le nœud de ma cravate....</p> + +<p>—Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer.</p> + +<p>—Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague.</p> + +<p>—Je les ignore, répondit le notaire.</p> + +<p>—Ton nom, l'ami? reprit le prince.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<p>—Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton +léger;—signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites +tous cet honneur... j'écrirai mon nom moi-même... c'est un drôle de nom, +et qui vous fera rire.</p> + +<p>—Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.</p> + +<p>—Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos +manchettes pour cadeau de noces.</p> + +<p>Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à +la volée.—Puis il s'approcha de la table pour signer.</p> + +<p>Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.</p> + +<p>—Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,—vous +ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau +mouchoir.</p> + +<p>Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à +sa toilette: une épingle, une boucle, un nœud de rubans.</p> + +<p>Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.</p> + +<p>Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague +était en tête.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>—Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui +attachait un jabot de malines.</p> + +<p>—La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment.</p> + +<p>Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et +portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était +belle admirablement;—mais ses traits pâles gardaient cette étrange +immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue.</p> + +<p>Elle était toujours sous le coup du maléfice.</p> + +<p>Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration.—Quand les regards se +détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un +sentiment pénible.</p> + +<p>Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait:</p> + +<p>—Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma +charmante!... à notre tour de signer.</p> + +<p>Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.</p> + +<p>On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit +avec une docilité parfaite.</p> + +<p>En se retournant pour gagner la table où <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> maître Griveau aîné avait +fait signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de +Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.</p> + +<p>Ésope II cligna de l'œil en touchant son flanc d'un geste rapide.</p> + +<p>Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant:</p> + +<p>—Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette!</p> + +<p>—Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts.</p> + +<p>—Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment.</p> + +<p>—Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il +sans épée?</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.</p> + +<p>—C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il +n'est pas encore assez drôle comme cela.</p> + +<p>Navailles mesura de l'œil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait +des façons et murmurait:</p> + +<p>—Je ne suis pas habitué... cela gênerait mes mouvements.</p> + +<p>Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière +de combat, c'était <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne +plaisantait jamais.</p> + +<p>Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles.</p> + +<p>—Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., répétait Ésope II, dit +Jonas.</p> + +<p>On lui ceignit l'épée en jouant.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa +main eut comme un frémissement volontaire et joyeux.</p> + +<p>Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela.</p> + +<p>Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose +faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un +surcroît de fierté.—Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si +burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour +l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il +avait un succès fou!</p> + +<p>Il se laissait faire bonnement.—Arrivé devant la table, il dit:</p> + +<p>—La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si près, je +vous prie... et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous +puissions régulariser le contrat.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p> + +<p>Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume +en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat.</p> + +<p>—Vos noms, s'il vous plaît, dit-il,—vos prénoms, qualités, lieu de +naissance...</p> + +<p>Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du +notaire-tabellion-garde-note.</p> + +<p>Celui-ci se retourna pour regarder.</p> + +<p>—Avez-vous signé? demanda le bossu.</p> + +<p>—Sans doute, répondit maître Griveau aîné.</p> + +<p>—Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de +côté.</p> + +<p>Il s'assit gravement à sa place.—Et l'assemblée de rire.</p> + +<p>Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.</p> + +<p>—Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant +Navailles.</p> + +<p>Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules.</p> + +<p>Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague +se moquait de lui en l'appelant trembleur.</p> + +<p>—Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de +Navailles.</p> + +<p>Il ajouta avec son petit ricanement sec:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>—Ça va bien vous étonner... vous allez voir... buvez en attendant.</p> + +<p>On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.</p> + +<p>Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme.</p> + +<p>—Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position +moins gênante.</p> + +<p>Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son +harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de +torture.</p> + +<p>—Il écrira! firent les uns.</p> + +<p>—Il n'écrira pas! ripostèrent les autres.</p> + +<p>Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la +posa toute nue sur la table à côté de lui.</p> + +<p>On rit encore.—Cocardasse serra le bras de Passepoil:</p> + +<p>—Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il.</p> + +<p>—Gare aux violons! murmura frère Passepoil.</p> + +<p>L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.</p> + +<p>—Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore.</p> + +<p>Elle hésita. Il la regarda:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p> + +<p>—Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!</p> + +<p>Aurore se pencha sur le parchemin et signa.</p> + +<p>On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif +mouvement de surprise.</p> + +<p>—Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux.</p> + +<p>Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa.</p> + +<p>—C'est fait, dit-il,—venez voir... Ça va vous étonner!...</p> + +<p>Chacun se précipita.—Le bossu avait jeté la plume pour prendre +négligemment l'épée.</p> + +<p>—Attention! murmura Cocardasse junior.</p> + +<p>—On y est, répondit résolûment frère Passepoil.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois +pas.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière.</p> + +<p>Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole.—On vit en ce +moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir +et l'épée s'affermir dans sa main.</p> + +<p>—Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> faisait bien d'autres +tours dans la cour des Fontaines!...</p> + +<p>Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce +corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.</p> + +<p>—Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur +la foule stupéfaite.</p> + +<p>En même temps le bout de son épée piqua la signature.</p> + +<p>Tous les regards suivirent ce mouvement.—Une grande clameur, faite d'un +seul nom, emplit la salle.</p> + +<p>—Lagardère! Lagardère!</p> + +<p>—Lagardère! répéta celui-ci,—qui ne manque jamais aux rendez-vous +qu'il donne!</p> + +<p>Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les +rangs de ses ennemis en désordre.</p> + +<p>Mais il ne bougea pas.—Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée +contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient +debout derrière lui.</p> + +<p>Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent.</p> + +<p>En somme, ils étaient au moins dix contre un.</p> + +<p>Dona Cruz voulut se jeter entre les deux <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> camps. Peyrolles la saisit +à bras-le-corps et l'enleva.</p> + +<p>—Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le +prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant!</p> + +<p>Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent +impétueusement.</p> + +<p>Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis.</p> + +<p>Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde. +Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.</p> + +<p>—Va bien! ma caillou! fit le Gascon;—nous sommes à jeun depuis plus de +six mois!... Va bien!</p> + +<p>—J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte.</p> + +<p>Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et +Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.</p> + +<p>Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois +statues, attendaient le second choc.</p> + +<p>—Monsieur de Gonzague, dit Lagardère,—vous avez voulu faire une +parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre +signature...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<p>—En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur.</p> + +<p>Cette fois il s'avançait en tête de ses gens...</p> + +<p>Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule.</p> + +<p>Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent +frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait:</p> + +<p>—Au nom du roi!...</p> + +<p>C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait +partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons +à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches +de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat.</p> + +<p>Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et +qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif, +le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se +tenait immobile et muet.—Au milieu du salon, Gonzague et ses gens, +arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec +épouvante la porte d'entrée.</p> + +<p>Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.</p> + +<p>Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> + +<p>Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince +de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait +point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du +Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de +Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire.</p> + +<p>Leurs mesures étaient prises d'avance.—Après trois sommations faites +coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds.</p> + +<p>Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.</p> + +<p>Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.—Était-ce la justice +qui venait pour lui?</p> + +<p>—Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas +aux gens du roi...</p> + +<p>Mais il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Jusqu'à voir!..</p> + +<p>Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et +répéta:</p> + +<p>—Messieurs, au nom du roi!</p> + +<p>Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser +entrer les soldats.</p> + +<p>Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.</p> + +<p>—Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p> + +<p>Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le +groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous +trois l'épée à la main.</p> + +<p>—Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat!</p> + +<p>—Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit +aux ordres de la princesse votre femme...</p> + +<p>—Et c'est la princesse ma femme...! commença Gonzague furieux...</p> + +<p>Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil. +Elle avait ses vêtements de deuil.</p> + +<p>A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient +les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la +princesse rabattit son voile sur son visage.</p> + +<p>—Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son +mari.</p> + +<p>Puis s'avançant vers Lagardère:</p> + +<p>—Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère, +reprit-elle; vos juges sont assemblés... rendez votre épée.</p> + +<p>—Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage +de ses mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p> + +<p>—Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes, +faites votre devoir.</p> + +<p>Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.</p> + +<p>Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas +une parole.</p> + +<p>Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci +s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore +par la main.</p> + +<p>—Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre +fille!...</p> + +<p>—Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla.</p> + +<p>—Il ment! dit Gonzague.</p> + +<p>Lagardère ne releva point cette injure.</p> + +<p>—J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de +Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine +dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné... +voici mademoiselle de Nevers.</p> + +<p>Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent.</p> + +<p>La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.</p> + +<p>Une larme vint aux yeux de Lagardère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p> + +<p>—Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son +trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous!</p> + +<p>Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa +doucement.</p> + +<p>—Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain... +gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que +vous l'étiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous +pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort.</p> + +<p>Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément +la princesse, et gagna la porte en disant:</p> + +<p>—Conduisez-moi devant mes juges!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>LE TÉMOIGNAGE DU MORT.</h2> + +<h2><a name="ch2" id="ch2">I</a></h2> + +<h3>—La chambre à coucher du régent.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<p>Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de +Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le +Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse +de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont +nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé +Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur +cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p>On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague: +c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus +gaiement.</p> + +<p>De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à +réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes: +d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.—Mais le pape ne +faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.</p> + +<p>En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami. +Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes +vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.</p> + +<p>Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le +contraire.</p> + +<p>Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit +une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé +par un tel ensemble de calomnies.</p> + +<p>Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que +son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins +en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence +des mœurs anglaises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> + +<p>Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait +la besogne de son valet de chambre.</p> + +<p>—Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat,—et ne me +romps pas les oreilles.</p> + +<p>—J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé,—mais savez-vous la +différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos +escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et +le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes à vous sont un +mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la +patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de +perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?...</p> + +<p>—Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur... va te coucher!</p> + +<p>—Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en +riant;—je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre... resserrez +les liens...</p> + +<p>—Vivedieu! s'écria le prince;—tu as fait ce qu'il fallait et au delà +pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les +arrérages... Abbé, va te coucher!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> + +<p>Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.</p> + +<p>La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de +Machault.</p> + +<p>—A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise +humeur;—ces gens jouent avec ma santé... Ils me tueront.</p> + +<p>—M. de Machault, insista le valet,—a des communications importantes...</p> + +<p>—Je les connais! interrompit le régent;—il veut me dire que Cellamare +intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin... +qu'Alberoni voudrait être pape... que madame du Maine voudrait être +régente... A midi... ou plutôt à une heure... je me sens mal à l'aise.</p> + +<p>Le valet sortit.—Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.</p> + +<p>—Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,—toutes ces +méchantes petites intrigues...</p> + +<p>—Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent.</p> + +<p>Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la +porte,—et de nouveau la porte s'ouvrit.</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> + +<p>—Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le +tabouret pour monter dans son lit.</p> + +<p>Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la +fente:</p> + +<p>—Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes...</p> + +<p>—Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France +en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines;—cela les +divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils +croient se rendre nécessaires!... ils se rendent importuns, voilà +tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutôt à +deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-là!</p> + +<p>Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.</p> + +<p>—L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre.</p> + +<p>—Je m'en vais... je m'en vais!... se hâta de répondre Dubois.</p> + +<p>—Non... viens çà, abbé... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose +étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?... +pas une heure!... ils viennent au moment où je me mets au lit... je +meurs à la <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> peine, vois-tu, abbé... mais cela ne les inquiète point.</p> + +<p>—Son Altesse Royale, demanda Dubois,—veut-elle que je lui fasse la +lecture?</p> + +<p>—Non... réflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment +auprès de ces messieurs... j'ai passé la nuit à travailler... ma +migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe...</p> + +<p>Il poussa un profond soupir et acheva:</p> + +<p>—Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore à +son lever... et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!... +mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire... +Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la +France!</p> + +<p>Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit +sa respiration égale et bruyante.—Il dormait.</p> + +<p>L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se +prirent à rire tous les deux.</p> + +<p>Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois: +maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en +herbe.—Mais cela n'empêche pas d'être un saint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore +dans l'antichambre.</p> + +<p>—Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra, +mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!... on a soupé +très-tard et Son Altesse Royale est un peu <ins class="correction" title="fatignée">fatiguée</ins>.</p> + +<p>L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et +du secrétaire d'État.</p> + +<p>—Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut +parti,—ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son +maître.</p> + +<p>—C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le +Blanc;—mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du +prince de Gonzague?</p> + +<p>—Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts... deux hommes morts: le +cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrêtés: +l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le +nom importe peu... madame la princesse pénétrant de force et au nom du +roi dans l'antre de son époux... deux jeunes filles... mais ceci est +lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> + +<p>—Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers, +dit le secrétaire d'État.</p> + +<p>—On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par +ce Lagardère...</p> + +<p>—Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc.</p> + +<p>—Vous venez d'entendre l'abbé... le régent a soupé jusqu'à huit heures +du matin.</p> + +<p>—Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à +bien se tenir.</p> + +<p>Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta:</p> + +<p>—On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son +crédit ou il l'a perdu...</p> + +<p>—Cependant, interrompit le Blanc,—Son Altesse Royale s'est montrée +impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes...</p> + +<p>—Il s'agissait du crédit de la banque... la rue Quincampoix réclamait +un exemple...</p> + +<p>—Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu... la veuve de +Nevers...</p> + +<p>—Sans doute... mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans.</p> + +<p>—La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>—Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.</p> + +<p>—Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le +prince?...</p> + +<p>—Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault,—à +ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu +quelque chose de son crédit... tout est là!...</p> + +<p>Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de +Gonzague parut seul et sans suite.</p> + +<p>Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs.</p> + +<p>—Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.</p> + +<p>—On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de +Machault.</p> + +<p>—Alors, s'empressa de dire Gonzague,—je suis certain qu'elle est +fermée pour tout le monde.</p> + +<p>—Bréon! appela le lieutenant de police.</p> + +<p>Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:</p> + +<p>—Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.</p> + +<p>Gonzague regarda M. de Machault avec défiance.—Ce <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> mouvement +n'échappa point aux deux magistrats.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le +prince.</p> + +<p>Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.</p> + +<p>Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en +souriant.</p> + +<p>—Il y a tout simplement, répondit M. de Machault,—que Son Altesse +Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver +délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.</p> + +<p>Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil:</p> + +<p>—Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.</p> + +<p>Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se +montra sur les visages de nos trois seigneurs.</p> + +<p>Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon.</p> + +<p>—Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec +dépit;—le plaisir avant les affaires.</p> + +<p>—Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire +goguenard,—on peut tirer diverses conséquences.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<p>—Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce +Gonzague...</p> + +<p>—Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.</p> + +<p>Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.</p> + +<p>—A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son +apogée.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilités!...</p> + +<p>—Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague +étaient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus +d'une heure.</p> + +<p>—Et vous concluez?...</p> + +<p>—Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la régence du duc +d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres... +elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais +voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère... c'est un premier +pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois +heures.</p> + +<p>Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent, +Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La +rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa +conduite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p>Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant, +Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.</p> + +<p>Peut-être avait-il craint quelque chose de pire.</p> + +<p>Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses +lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et +s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.</p> + +<p>Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos, +mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.</p> + +<p>—Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse +bonhomie, voilà comme tout se découvre!</p> + +<p>Gonzague eut le cœur serré, mais il n'y parut point.</p> + +<p>—Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le régent; +c'est au moins un manque de confiance!</p> + +<p>—C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix +basse.</p> + +<p>—Je te comprends... on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la +famille... la princesse est, on peut le dire, ulcérée...</p> + +<p>—Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> quel est le +pouvoir de la calomnie.</p> + +<p>Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses +amis.</p> + +<p>Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.</p> + +<p>—J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité, +dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher à l'homme... +mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose +que mes amis tâchent de me faire oublier.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine, +je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est égoïste... je +pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale...</p> + +<p>—Je te pardonne, Philippe, je te pardonne... à condition que tu me +diras tes souffrances.</p> + +<p>Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à +l'entendre:</p> + +<p>—Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule +sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je +suis complice... mais il est des sentiments...</p> + +<p>—Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta +femme... c'est une belle et noble créature!... nous rions de cela <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions +aussi de Dieu...</p> + +<p>—Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa +voix; Dieu se venge!</p> + +<p>—Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose à me dire?</p> + +<p>—Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont été commis à mon +pavillon, cette nuit.</p> + +<p>—Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se +mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela, +Philippe... sur ma parole, tu as confirmé des soupçons...</p> + +<p>Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il +regardait Gonzague.</p> + +<p>Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une +admirable expression de fierté.</p> + +<p>—Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier +mouvement de hauteur.</p> + +<p>Puis il ajouta d'un accent pénétré:</p> + +<p>—Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!...</p> + +<p>—Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des +soupçons... ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +loyal... tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute.</p> + +<p>—Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les +soupçons qu'il a eus?</p> + +<p>—Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux.</p> + +<p>—Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir...</p> + +<p>—La veuve de Nevers était riche... tu étais pauvre... Nevers était +notre frère...</p> + +<p>—Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers?</p> + +<p>Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit: +nous avons trop raillé... ces choses de cœur sonnent mal entre +nous...</p> + +<p>—Que veux-tu dire?... explique-toi.</p> + +<p>—Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer, +c'est celle-là... Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le +savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'étais au château de +Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis... la chambre +ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme +témoin, ce matin...</p> + +<p>—Ah!... interrompit le régent, et dis-moi <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> quel arrêt a rendu la +chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi?</p> + +<p>—Si monseigneur m'avait laissé poursuivre...</p> + +<p>—Poursuis... poursuis... je cherche la vérité, je t'en préviens... rien +que la vérité.</p> + +<p>Gonzague s'inclina froidement.</p> + +<p>—Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à +mon ami, mais comme à mon juge... Lagardère n'a pas été tué chez moi +cette nuit... C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le +financier Albret et le cadet de Gironne...</p> + +<p>—Ah!... fit pour la seconde fois le régent;—et comment ce Lagardère +était-il chez toi?</p> + +<p>—Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit +Gonzague.</p> + +<p>—Prends garde!... celle-là est une sainte...</p> + +<p>—Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec +force;—je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!</p> + +<p>Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.</p> + +<p>—Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,—j'ai +peut-être été un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale... +tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du +bruit... tant de bruit qu'ils <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> ébranlent le trône... je sens cela, +moi qui m'assieds tout près... Reprenons les choses de haut... Tu +prétends que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: +prouve-le.</p> + +<p>—Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur +admirablement jouée,—que d'accomplir le <ins class="correction" title="dernir">dernier</ins> vœu d'un mourant?</p> + +<p>Le régent resta bouche béante à le regarder.</p> + +<p>Il y eut entre eux un long silence.</p> + +<p>—Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe +d'Orléans,—mentir à moi... Je te crois.</p> + +<p>—Monseigneur, repartit Gonzague,—vous me traitez de telle sorte que +cette entrevue sera la dernière entre nous deux... les gens de ma maison +ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme +vous le faites... Que je purge les accusations portées contre moi et je +dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand +j'étais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit...</p> + +<p>—Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse +émotion;—justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je +vous aime!</p> + +<p>—Alors, dit Gonzague,—je suis accusé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p> + +<p>Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité +calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion:</p> + +<p>—Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge.</p> + +<p>Le régent se recueillit un instant et dit:</p> + +<p>—Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de +Caylus?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, repartit Gonzague;—j'ai défendu votre ami et le +mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.</p> + +<p>—C'était votre devoir... et vous reçûtes son dernier soupir?</p> + +<p>—Avec ses dernières paroles... oui, monseigneur.</p> + +<p>—Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.</p> + +<p>—Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale... notre +malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux +de ma femme, afin d'être le père de ma fille!</p> + +<p>La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge +impie.</p> + +<p>Le régent était absorbé dans ses réflexions.</p> + +<p>Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les +traces de l'ivresse s'étaient évanouies.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> + +<p>—Vous avez bien fait de remplir le vœu du mourant, dit-il;—c'était +votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt +années?</p> + +<p>—J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter;—je l'ai déjà dit à +monseigneur.</p> + +<p>—Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?</p> + +<p>Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.</p> + +<p>—Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il.</p> + +<p>—Ah!... fit le régent;—l'assassin fut M. le marquis de Caylus?</p> + +<p>Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.</p> + +<p>Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.</p> + +<p>—Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,—que +reprochez-vous à ce Lagardère?</p> + +<p>—Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est +vendu pour commettre un meurtre.</p> + +<p>—M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère?</p> + +<p>—Oui, monseigneur... mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour... +Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef +et obstinément <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> depuis dix-huit années... Lagardère enleva pour son +propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa +naissance...</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?... +interrompit le régent.</p> + +<p>—Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans +son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me +croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur... On ne peut +terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut réduire à néant que +l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se +produit: tant mieux!... vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de +la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à +éclairer... vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau +côté de ma vie... le côté noble, chrétien, modestement dévoué... J'ai +rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela, +pendant près de vingt ans... j'ai vaqué nuit et jour à un travail +silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence... j'ai +prodigué ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entraînante de +mon ambition... j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force, +j'ai donné une part de mon sang...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p> + +<p>Le régent fit un geste d'impatience.—Gonzague reprit:</p> + +<p>—Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... écoutez donc mon +histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous +fûtes l'ami et le frère de Nevers... Écoutez-moi, attentivement, +impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la +princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner +de procès... non point entre moi et cet aventurier de Lagardère... je +m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance... mais +entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois +Philippe... entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le +pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant,—et +moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double +et sainte mission que mon cœur et mon épée... je vous prends pour +arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe +d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de +Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch3" id="ch3">II</a></h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p> + +<h3>—Plaidoyer.—</h3> + +<p>La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de +France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.</p> + +<p>Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son +effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.</p> + +<p>—Oseriez-vous dire, murmura le régent,—que j'ai manqué au devoir de +l'amitié!</p> + +<p>—Non, monseigneur, repartit Gonzague;—forcé que je suis de me +défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre... +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir...</p> + +<p>Philippe d'Orléans était remis de son trouble.</p> + +<p>—Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;—vous allez +très-loin... prenez garde!</p> + +<p>—Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,—de +l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?</p> + +<p>—Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,—vous aurez justice..., +parlez!</p> + +<p>Gonzague avait espéré plus de colère.—Le calme du duc d'Orléans lui fit +perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.</p> + +<p>—A mon ami, reprit-il pourtant,—au Philippe d'Orléans qui m'aimait +hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres +termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est +un résumé succinct et clair qu'il faut.</p> + +<p>La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est +non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,—une manière de +héros parmi ses pareils,—mais encore un homme intelligent et rusé, +capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne +reculant devant aucun effort pour arriver à son but.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<p>Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière +de Nevers.—Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait +encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut, +sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que +Nevers et Caylus étaient riches.</p> + +<p>Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais +chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession +de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.</p> + +<p>Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut +comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui, +que toute transaction déloyale était impossible.</p> + +<p>Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux +environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la +supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom +d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.</p> + +<p>Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes +ensemble.—Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du +prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus, +tandis que je défendais mon malheureux ami...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> + +<p>Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.</p> + +<p>—Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la +trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse +lui tenir tête.—J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein +était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et +chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de +l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el +Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts...</p> + +<p>Le régent fit un mouvement.</p> + +<p>—Ils sont tous morts! répéta Gonzague,—morts de sa main!</p> + +<p>—Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,—que lui aussi +prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger +notre malheureux ami.</p> + +<p>—Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et +habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc +d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations, +considérera les titres de chacun.</p> + +<p>—Ainsi ferai-je, prononça le régent;—continuez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p> + +<p>—Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,—et remarquez que ce +Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une +lettre ni un message.</p> + +<p>Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour +surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel +j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive +contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos +du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et +voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de +ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les +Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.</p> + +<p>Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai +avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la +certitude que Faënza ne m'avait point trompé.</p> + +<p>Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout +frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la +ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> + +<p>Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la +tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait +trahis.—Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du +souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.—Quand nous nous +éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la +gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni +campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.</p> + +<p>Les gitanos du Léon avaient disparu...</p> + +<p>Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la +vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages +étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour +cadre.</p> + +<p>De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs +réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa +version.</p> + +<p>Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs. +Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.</p> + +<p>Le régent écoutait toujours, attentif et froid.</p> + +<p>—Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec +ce pur accent de <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> sincérité qui le faisait si éloquent;—si nous +avions réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs +conjurés dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à +Dieu!</p> + +<p>Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti +pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle +de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.</p> + +<p>Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les +impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité +de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref. +Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos +défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus +forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause +est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.</p> + +<p>Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une +observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette +substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En +ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un +moment donné, pour <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> s'en servir selon l'intérêt de son ambition.</p> + +<p>Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul +mot: il devint amoureux de la gitanita.</p> + +<p>Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors +d'obtenir rançon.—L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce +rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de +l'héritière de Nevers...</p> + +<p>Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de +malaise.</p> + +<p>La plausibilité d'un fait varie suivant les mœurs et le caractère de +l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à +ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris +pour accomplir la parole donnée à un mourant,—mais ce calcul prêté à +Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et +l'éblouissait tout à coup.</p> + +<p>L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions +tragiques;—mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout +naturellement.</p> + +<p>Il fut frappé,—frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse +Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;—frappé +au point de ne pas se dire que l'échange opéré <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> entre les <ins class="correction" title="denx">deux</ins> +enfants rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.</p> + +<p>L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de +réalité.</p> + +<p>Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la +situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.</p> + +<p>Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit +pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette +conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était +passé depuis deux jours.</p> + +<p>Il tournait ses batteries en conséquence.</p> + +<p>Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui +n'était point sous les ordres de M. de Machault,—et Gonzague avait +souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une +ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.</p> + +<p>Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre +masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom +l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.</p> + +<p>Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme +si le régent eût vu toutes ses cartes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> + +<p>—Monseigneur, reprit-il,—peut être bien persuadé que je n'attache pas +plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec +son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est. +J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son +arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument +superflues.</p> + +<p>Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter +trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.</p> + +<p>Mais revenons à nos faits.—Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au +bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles +de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut +concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent. +La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un +page, afin que les apparences fussent sauvegardées.</p> + +<p>Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se +connaissaient et qu'elles s'aimaient.—Je ne puis croire que la +maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas +impossible.</p> + +<p>Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur +tout entière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p> + +<p>Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez +lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de +la recevoir,—parce qu'elle avait une conduite trop légère...</p> + +<p>Ici Gonzague eut un rire amer.</p> + +<p>—Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille: +«Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je +voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont +ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je +raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.</p> + +<p>Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi +vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit +de son enfant par de vaines délicatesses.</p> + +<p>Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité +paternelle?</p> + +<p>La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien +de plus.</p> + +<p>L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas...</p> + +<p>Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a +changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> cœur +revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre +quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de +loyale amitié...</p> + +<p>—Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui +voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai +qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si +je suis votre ami!</p> + +<p>—Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement +soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?... +Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je +veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette +épée...?</p> + +<p>—Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que +le sang montait à sa joue.</p> + +<p>Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son cœur.</p> + +<p>—Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis +réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux +autres pour m'accuser d'infamie...</p> + +<p>Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> + +<p>—Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne +m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations +portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce +Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me +défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle +de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas +anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas +longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec +étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid. +Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires +publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé. +Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma +disposition la police de Madrid.</p> + +<p>En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est +désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément +abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie +à danser sur les places publiques!</p> + +<p>Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et +l'aventurier. L'aventurier et sa <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> maîtresse m'échappèrent. Je +ramenai mademoiselle de Nevers.</p> + +<p>—Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le +régent.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers.</p> + +<p>—Cela ne suffit pas.</p> + +<p>—Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné +raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je +vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La +présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous +l'avons.</p> + +<p>—Pas par votre fait, interrompit le régent.</p> + +<p>—Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle +époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce +Lagardère?</p> + +<p>—Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur.</p> + +<p>—Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour +elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le +sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les +derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de +Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> qu'un +accusé ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de +l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner +signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour +songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous +que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?... +S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un +autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à +l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs... +et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et +qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...</p> + +<p>—On pourrait retourner l'argument, objecta le régent.</p> + +<p>—On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant +que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter +la véritable?</p> + +<p>Le régent inclina la tête en signe d'affirmation.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins +prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne +demande pas autre chose... Voici, en effet, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> ce que je me disais: +Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la +justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas +moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France +et d'y braver l'action de la justice.</p> + +<p>—Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans, +quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un +tribunal de famille?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'en avoir point prévenu?</p> + +<p>—Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je +prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par +conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon +assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me +condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre +aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut +justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à +l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la +princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette +répulsion violente que rien ne motive, j'en <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> fais serment sur mon +honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme +qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes, +monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et +la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme, +je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y +en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se +rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais +commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais +poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe, +j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié +dans ma victoire.</p> + +<p>Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait +comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon +attaque; il tirait le premier.</p> + +<p>Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon +fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné.</p> + +<p>Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence +parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la +grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p>Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain, +que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont +pas à tout le monde.</p> + +<p>—Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent.</p> + +<p>—Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici, +sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous +point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des +contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment +contrefaisait le bossu?</p> + +<p>—Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était +du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le +petit Lagardère!...</p> + +<p>—Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je +continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan +où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et +des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus... +Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher +d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que +lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<p>—Où est la jeune fille? demanda le régent.</p> + +<p>—Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague.</p> + +<p>—Et les papiers?... je vous préviens que c'est ici qu'il y a véritable +danger pour vous, monsieur le prince.</p> + +<p>—Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant +orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été, +pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme +dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà +les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les +trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes +mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans +celles de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>—Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans.</p> + +<p>—Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais +permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était +vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des +choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le +bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +Votre Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis. +Ce bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu +m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le +nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la +bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est +un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de +prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague.</p> + +<p>—Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent.</p> + +<p>—Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles... +mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard +pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait +mordu...</p> + +<p>—Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous!</p> + +<p>—Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de +Chaverny, mon cousin.</p> + +<p>—Chaverny! répéta le régent étonné.</p> + +<p>Gonzague répondit hypocritement:</p> + +<p>—Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce +Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +obtenu ce matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.</p> + +<p>—Et les deux autres?</p> + +<p>—Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux +prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les +méfaits de Lagardère.</p> + +<p>—Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette +nuit devant vos amis.</p> + +<p>Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement +jouée.</p> + +<p>Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire +moqueur:</p> + +<p>—Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement?</p> + +<p>—J'ignore ce que l'on vous a rapporté.</p> + +<p>—Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement +folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse +Royale et à ma propre dignité...?</p> + +<p>—Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la +de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler.</p> + +<p>—Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit, +auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez moi +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon +appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les +remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame +la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient +les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les +mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu. +Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut +faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai +trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de +sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de +signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié...</p> + +<p>Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de +son âme.</p> + +<p>Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le +duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez +son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible +et longue explication.</p> + +<p>Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de +fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> + +<p>Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais +encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes +qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.</p> + +<p>Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas +pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de +rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la +profonde habileté de son ami.</p> + +<p>Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche, +les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient +suffi à établir la conviction du régent.</p> + +<p>Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire +lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire +qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la +noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir +qui planait sur ce procès.</p> + +<p>Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe +d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +nom, une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers.</p> + +<p>Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se +roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa +conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute +sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue: +Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.</p> + +<p>Malheur aux ennemis de Gonzague justifié!</p> + +<p>—Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu +m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a +pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.</p> + +<p>—Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.</p> + +<p>—Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre +position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en +vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie +cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...</p> + +<p>Gonzague lui mit la main sur le bras:</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza +mourut pendant que Votre <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> Altesse Royale voyageait avec moi en +Italie... Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de +laquelle l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand +même elle passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit +ce matin: On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse +Royale de telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre +l'Italie vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches +empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle +aqua-tofana...</p> + +<p>Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un +plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la +bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits: +Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles +sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre +de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces +éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me +défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la +lumière dans ces ténèbres.</p> + +<p>—La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui +présiderai ce soir le tribunal de famille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> + +<p>Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité.</p> + +<p>—J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui +j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur... +Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être +devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment +est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront +vus ce soir pour la dernière fois.</p> + +<p>Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes.</p> + +<p>Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas +échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous +suffiront.</p> + +<p>Gonzague secoua la tête avec lenteur.</p> + +<p>—Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne +saurait guérir.</p> + +<p>Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues +heures, l'entretien durait.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous <ins class="correction" title="me">ne</ins> dormirez pas +ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se +demande là, tout près de nous, si je vais <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> sortir d'ici avec un +surcroît de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille... +C'est l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre +Altesse Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me +sauvegarde ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne +fût-ce que pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin.</p> + +<p>Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra:</p> + +<p>—Faites entrer pour mon lever.</p> + +<p>Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira +Gonzague et le baisa au front en disant:</p> + +<p>—Ami Philippe, à ce soir!</p> + +<p>Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur +le passage du prince de Gonzague qui se retirait.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>III</h2> + +<h3>—Trois étages de cachot.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> + +<p>L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait +fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les +arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires +dans les vingt-quatre heures.</p> + +<p>La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire, +désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements.</p> + +<p>Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent. +Plusieurs sections du parlement <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> de Paris reçurent le titre de +chambres ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était +plus à l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les +juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque +et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les +chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de +véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les +bordereaux des agents du Trésor.</p> + +<p>Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.</p> + +<p>Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient +lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au +palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna +pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta +plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le +Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle +était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre.</p> + +<p>Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin, +Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<p>Le président était M. le marquis de Segré.</p> + +<p>Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain, +et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point +quitter Paris.</p> + +<p>La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son +Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance +ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre +aux juges le nom de l'accusé.</p> + +<p>A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut +devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait +d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.</p> + +<p>Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de +Gonzague.</p> + +<p>Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée +pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi +pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de +Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le +président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la +comparution <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en +considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait +de manière ou d'autre l'influence de l'accusé.</p> + +<p>Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière +d'un duc et pair!</p> + +<p>On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier +des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison +voisine de la salle d'audience.</p> + +<p>C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M. +de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis +XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières +regardaient le quai.</p> + +<p>Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne, +écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y +mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur +la Bastille.</p> + +<p>C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect +contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient. +Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant +terrasse au devant de la grand'chambre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> + +<p>Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées, +comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien +que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros +verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y +sentait la prison d'État.</p> + +<p>En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au +secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur +lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit +les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement +d'aller les déposer au greffe.</p> + +<p>Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses +réflexions.</p> + +<p>Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir, +la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.</p> + +<p>La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour +déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au +Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du +corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres +cachots devaient se trouver.</p> + +<p>D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> un billot, une cruche, +un pain, une botte de paille.</p> + +<p>On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à +l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de +son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.</p> + +<p>Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais +enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à +l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.</p> + +<p>Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait +comme un bienheureux.</p> + +<p>Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille, +philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance +du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune.</p> + +<p>Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient +soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de +temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin +qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de +mademoiselle Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona +Cruz, les beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. +S'il avait bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, +désertant aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses +passions l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités.</p> + +<p>Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa +paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait +comme un beau diable.</p> + +<p>—Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais +semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot! +Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue +et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme +à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes... +toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que +tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma +poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié.</p> + +<p>Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> + +<p>—C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux +pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille +écus... Je veux épouser dona Cruz!...</p> + +<p>Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il +avait ce rire idiot et béat de l'ivresse.</p> + +<p>Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de +sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait +cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques +minutes, des gravats commencèrent à tomber.</p> + +<p>Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le +visage comme on fait pour chasser un insecte importun.</p> + +<p>—Voilà des mouches endiablées! disait-il.</p> + +<p>Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.</p> + +<p>—Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me +jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que +tu te familiarises...</p> + +<p>Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le +morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.</p> + +<p>—Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en +colère; holà! <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> Navailles, prends le bossu par les pieds... nous +allons le baigner dans la mare.</p> + +<p>Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.</p> + +<p>—Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon +d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne +vous voir du dehors?</p> + +<p>Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore +une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il +entendit la voix dans son rêve.</p> + +<p>—Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille +qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette +comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin +lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames.</p> + +<p>Il ajouta d'un ton grave et important:</p> + +<p>—Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise +de l'univers.</p> + +<p>—Holà! fit la voix d'en haut,—n'avez-vous pas entendu?</p> + +<p>Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.</p> + +<p>—Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;—j'aperçois un objet qui +remue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<p>Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche +de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à +deux mains.</p> + +<p>—Misérable! fit-il—un soufflet!... à moi!...</p> + +<p>Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit +le tour de la cellule.</p> + +<p>—Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,—je ne pourrai donc pas +m'éveiller!... je rêve... c'est évident!...</p> + +<p>La voix d'en haut reprit en ce moment:</p> + +<p>—Avez-vous reçu le paquet?</p> + +<p>—Bon! fit Chaverny,—le bossu est caché ici quelque part... le drôle +m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a +cette chambre?...</p> + +<p>Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force:</p> + +<p>—Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire +qu'on vienne m'ouvrir.</p> + +<p>—Je ne vous entends pas, dit la voix,—vous êtes trop loin du trou... +mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny... +Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes +encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai +empêché d'être assassiné cette nuit...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> + +<p>Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.</p> + +<p>—Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,—mais +que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se +reprit-il, révolté tout à coup,—qui ose donc employer avec moi ce ton +protecteur?...</p> + +<p>—Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si +on eût voulu répondre à la question du petit marquis.</p> + +<p>—Ah!... fit celui-ci stupéfait;—en voilà un qui peut se vanter d'avoir +la vie dure!</p> + +<p>—Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix.</p> + +<p>Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.</p> + +<p>—Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve.</p> + +<p>Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa +cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit:</p> + +<p>—Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre +de cachet...</p> + +<p>—Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit +marquis;—je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier +pour certaines infamies...</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, demanda la voix,—de <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> votre duel au vin de +Champagne avec le bossu?</p> + +<p>Chaverny fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.</p> + +<p>—Vous!... se récria le marquis;—le chevalier de Lagardère!...</p> + +<p>Celui-ci n'entendit point et poursuivit:</p> + +<p>—Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire +disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en +vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à +moi... je donnai contre-ordre.</p> + +<p>—Merci, fit Chaverny;—tout cela est un peu incroyable... raison de +plus pour y ajouter foi!...</p> + +<p>—L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai +tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de +faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague?</p> + +<p>Le geste de Chaverny répondit néant.</p> + +<p>En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon +avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué—Lagardère +avait noué une brique dans le mouchoir.</p> + +<p>—C'était donc pour me briser le crâne!—grommela Chaverny; mais je +devais avoir le sommeil <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon +insu.</p> + +<p>Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.</p> + +<p>—Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;—mais je crois que +vous ne demandez pas mieux qu'à me servir.</p> + +<p>Chaverny répondit oui avec sa tête;—la voix poursuivit:</p> + +<p>—Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous +donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que +j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à +l'étage au-dessous.</p> + +<p>—Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny.</p> + +<p>Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout +blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis.</p> + +<p>Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon +cœur, et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, +sa tête s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait +voulu faire.</p> + +<p>—Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,—ce +ne sera pas de ma faute!</p> + +<p>Et il travaillait avec fureur, creusant un trou <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> dix fois plus grand +qu'il ne fallait pour se laisser glisser.</p> + +<p>—Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son +trou;—prenez garde... on va vous entendre!</p> + +<p>Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses +mains en sang.</p> + +<p>—Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,—quel bal danse-t-on +ici dessus?</p> + +<p>—C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit +frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires.</p> + +<p>—Eh donc! fit observer le Gascon.—Si on l'étrangle, il a bien le droit +de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou +furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à +Bicêtre...</p> + +<p>Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd +et de la chute d'une partie du plafond.</p> + +<p>Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de +poussière.</p> + +<p>—Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,—nous n'avons pas nos +épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.</p> + +<p>—Bagassas! répliqua le Gascon;—ils viendraient par la porte...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>—Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au +large trou du plafond.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.</p> + +<p>—Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny.</p> + +<p>—Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;—mais, +tron de l'air! pourquoi tout ce dégât?</p> + +<p>—Mettez votre paille sous le trou, que je saute.</p> + +<p>—Nenni donc! nous sommes assez de deux...</p> + +<p>—Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la +plaisanterie, ajouta frère Passepoil.</p> + +<p>Chaverny cependant élargissait son trou prestement.</p> + +<p>—Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons +comme cela?</p> + +<p>—C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris.</p> + +<p>—La paille! la paille! cria Chaverny impatient.</p> + +<p>Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de +prononcer le nom de Lagardère.</p> + +<p>Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> + +<p>—Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.</p> + +<p>—Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.</p> + +<p>Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il +était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées +qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait +pour glisser des efforts furieux.</p> + +<p>Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec +rage.—Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte +donnant sur le corridor.</p> + +<p>Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.</p> + +<p>—Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour +qu'il se rompe les côtes.</p> + +<p>Frère Passepoil mesura de l'œil la distance qu'il y avait du plancher +au plafond.</p> + +<p>—C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose +en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!</p> + +<p>—Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!...</p> + +<p>—Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...</p> + +<p>—Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En +place!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> + +<p>Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs +bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un +second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux +et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute +du petit marquis exerça sur leurs bras tendus.</p> + +<p>Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre +qui tomba derrière Chaverny.</p> + +<p>Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.</p> + +<p>—Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai +vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous +fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons +sur les guichetiers et prenons la clef des champs.</p> + +<p>—Passepoil! fit le Gascon.</p> + +<p>—Cocardasse! répondit le Normand.</p> + +<p>—Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?</p> + +<p>—Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers; +c'est la première fois que pareille avanie...</p> + +<p>—Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand +nous serons dehors... <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> En attendant, il me plaît; son idée aussi... +forçons la porte!</p> + +<p>Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.</p> + +<p>—Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.</p> + +<p>On entendait un bruit de pas dans le corridor.</p> + +<p>En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin, +derrière la paille remise à sa place.</p> + +<p>Une clef grinça bruyamment dans la serrure.</p> + +<p>—Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras.</p> + +<p>Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.</p> + +<p>Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié +sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien +que mal.</p> + +<p>Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un +de l'autre et feignirent de faire assaut à la main.</p> + +<p>—A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...</p> + +<p>—Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une +rapière pour passer le temps...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un +gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui +avait un brillant costume de cour.</p> + +<p>—Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière +lui.</p> + +<p>C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos +deux braves le reconnurent du premier coup d'œil et continuèrent de +faire assaut sans autrement s'occuper de lui.</p> + +<p>Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait +recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes +ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le +factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au +sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires. +L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait: +«Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre +heures de plus.</p> + +<p>Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre +heures!»</p> + +<p>Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante +minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en +faut à un coquin pour rendre l'âme!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p> + +<p>—Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard +que la porte restait entre-bâillée.</p> + +<p>—Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à +son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse +et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins +passer le temps.</p> + +<p>—Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de +l'estomac de son noble ami.</p> + +<p>—Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent +goguenard.</p> + +<p>—Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en +ville?</p> + +<p>—Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne +envie de ravoir vos rapières?</p> + +<p>—L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne, +il me semble qu'il me manque un membre, oui!</p> + +<p>—Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de +céans?</p> + +<p>—Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai, +Passepoil?</p> + +<p>—Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>—Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un +homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible +pour vous...</p> + +<p>—Qui est cet excellent homme, sandiéou?</p> + +<p>—C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de +vingt ans que nous nous connaissons...</p> + +<p>—Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la +fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de +plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...</p> + +<p>—Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont +point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de +Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou! +Et tout de suite, couquin!...</p> + +<p>Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et +s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.</p> + +<p>M. de Peyrolles, qui avait l'œil au guet, aperçut en ce moment la +place que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard +rebondit naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout +pâle, mais il ne cria point <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> parce que Passepoil, humble et +souriant, était déjà entre lui et la porte.</p> + +<p>Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de +garder ses derrières libres.</p> + +<p>En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais +les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée.</p> + +<p>A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête +souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la +cachait.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>IV</h2> + +<h3>—Vieilles connaissances.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<p>Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait +faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme +n'eut pas le temps d'exposer lui-même les motifs de sa présence.</p> + +<p>Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre +ardente du Châtelet. Ce n'était pas le compte de M. de Gonzague. +Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes, +que leurs consciences <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> n'y pussent tenir: mille pistoles à chacun +d'un seul coup, espèces sonnantes et payées d'avance, non pas même pour +accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu'ils n'étaient pas aux +environs de Caylus la nuit du meurtre.</p> + +<p>Dans l'idée de Gonzague, la négociation était d'autant plus sûre, que +Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d'avouer leur +présence en ce lieu.</p> + +<p>Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de +montrer ses talents diplomatiques.</p> + +<p>La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de +Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos +deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna +de l'œil et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout +doucement.</p> + +<p>—Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond; +c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal +couvert.</p> + +<p>—Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte +les convenances.</p> + +<p>—Mes camarades! s'écria Peyrolles qui prenait de l'inquiétude à les +voir s'approcher ainsi, l'un à droite et l'autre à gauche, pas de <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +mauvais tours!... si vous me forcez à tirer l'épée...</p> + +<p>—Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'épée contre nous!</p> + +<p>—Des gens désarmés! appuya Cocardasse.</p> + +<p>Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui +eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la +main à la garde de son épée en disant:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essayé de vous évader +par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n'avez pas +pu... Halte-là! s'interrompit-il; un pas de plus et je dégaine!</p> + +<p>Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée: Cette +autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M. +le marquis de Chaverny.</p> + +<p>Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière +Peyrolles.</p> + +<p>L'épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le +saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.</p> + +<p>—Un mot et tu es mort, drôle! dit-il à voix basse.</p> + +<p>L'écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil, à l'aide de leurs <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> cravates, le +garrottèrent en moins de temps que nous ne mettons à l'écrire.</p> + +<p>—Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis.</p> + +<p>—Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte... ce bon +garçon à gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux +mains au nœud de la gorge!</p> + +<p>—Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse.</p> + +<p>—A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir +d'appeau.</p> + +<p>Les deux braves coururent se coller à la muraille, l'un à droite, +l'autre à gauche.</p> + +<p>Chaverny, la pointe de l'épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de +crier à l'aide.</p> + +<p>Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le +cachot.</p> + +<p>Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux râlèrent +sourdement, puis se turent, étranglés à demi.</p> + +<p>Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un +paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes.</p> + +<p>—Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil +que vous, non!...</p> + +<p>Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble +ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p> + +<p>Mais Chaverny était pressé.</p> + +<p>—En besogne! s'écria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pavé de +Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa +dépouille... Toi, l'ami, fais de même pour le gardien...</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil se regardèrent:</p> + +<p>—Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant +l'oreille; sandiéou!... je ne sais pas s'il convient à des +gentilshommes...</p> + +<p>—Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse, +moi! s'écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.</p> + +<p>—Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endossé...</p> + +<p>Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible:</p> + +<p>—La paix! Pécaïre! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance +pénible... D'ailleurs, c'était pour le service de lou petit couquin...</p> + +<p>—C'est encore pour son service aujourd'hui...</p> + +<p>Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui +avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du +gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes, +depuis le temps de Jules-César, qui fut, dit-on, le premier fondateur de +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> cette antique forteresse, jamais le Châtelet n'avait eu dans ses +murs deux geôliers de plus galante mine.</p> + +<p>Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de +Peyrolles.</p> + +<p>—Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de +ces deux misérables; je vous prie de me faire la conduite jusqu'à la +porte de la rue.</p> + +<p>—Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frère Passepoil.</p> + +<p>—A s'y méprendre! repartit le petit marquis.</p> + +<p>—Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son +humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs?</p> + +<p>—Comme deux gouttes d'eau, répondit Chaverny; en route! j'ai mon +message à porter!</p> + +<p>Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à +double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux +gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L'histoire ne +dit pas les réflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pénibles et +difficiles.</p> + +<p>Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans +encombre: il était vide.</p> + +<p>—La tête un peu moins haute, Cocardasse, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> mon ami, dit Chaverny: +j'ai peur de tes scélérates de moustaches.</p> + +<p>—Sandiéou! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à +pâté, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine...</p> + +<p>—Ça ne mourra qu'avec nous! ajouta frère Passepoil.</p> + +<p>Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui +apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau +et les cloîtres étaient pleins de monde.</p> + +<p>Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de +Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la +reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds +et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du +Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet, +par le cuisinier Le Preux.</p> + +<p>Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.</p> + +<p>—Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au n<sup>o</sup> 9 dans +le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant.</p> + +<p>Le portier ôta son bonnet en grommelant.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sans encombre. Dans +la salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une +prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec +beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s'était +reposé dix minutes en compagnie de l'abbé de la Mettrie, son ami, en +sortant de la dernière audience.</p> + +<p>Cela parut l'intéresser vivement.</p> + +<p>Il n'y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour, +Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette, +porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant +capédébiou! qui fit retourner tout le monde.</p> + +<p>Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os.</p> + +<p>—L'ami, dit Chaverny sévèrement; cet enfant n'y a pas mis de malice... +et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu.</p> + +<p>Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensèrent que c'était là un +bien honnête jeune seigneur.</p> + +<p>—Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier +des gardes; du diable si ces cadédis ne se fourrent pas partout!...</p> + +<p>Le guichet était justement ouvert pour livrer <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> passage à un superbe +faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré. +Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience, +franchirent le seuil d'un bond.</p> + +<p>—Arrêtez-les! arrêtez-les! cria Chaverny.</p> + +<p>Le guichetier s'élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs +que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent +en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.</p> + +<p>Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte. +Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en +continuant de crier à tue-tête:</p> + +<p>—Arrêtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on +se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrêtez-les! +arrêtez-les!...</p> + +<p>Et, profitant du tumulte, il se pencha à l'autre portière, et commanda:</p> + +<p>—A l'hôtel, coquins! et grand train!</p> + +<p>Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue +Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire +en se tenant les côtes.</p> + +<p>Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la liberté, mais encore +un carrosse <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.</p> + +<p>C'était bien cette même chambre à l'ameublement sévère et triste, où +nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans +la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille; c'était bien +le même deuil extérieur; l'autel tendu de noir, où se célébrait +quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers, +montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges +allumés.</p> + +<p>Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et +perceptible à peine, s'était glissé parmi ces aspects lugubres; je ne +sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil.</p> + +<p>Il y avait des fleurs aux deux côtés de l'autel. Et pourtant on n'était +point au quatrième jour de mai, fête de l'époux décédé.</p> + +<p>Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil +d'automne. A la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau.</p> + +<p>Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui +donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre.</p> + +<p>L'oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue +dont l'existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +la Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du +Palais-Royal.</p> + +<p>Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de +monde, bien qu'il fût encore grand matin.—C'était d'abord une belle +jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux +contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se +jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants +reflets. Debout auprès d'elle, se tenait la première camériste de la +princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les +larmes aux yeux.</p> + +<p>Madeleine Giraud venait d'avouer à madame de Gonzague que +l'avertissement miraculeux, trouvé dans le livre d'heures, à la page du +<i>Miserere</i>, l'avertissement qui disait: Venez défendre votre fille, et +qui rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des +jeunes amours, la devise de Nevers: <i>J'y suis</i>, avait été placé là par +Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l'avait +embrassée.</p> + +<p>Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé.</p> + +<p>La princesse s'asseyait à l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un +jeune garçon l'entouraient.</p> + +<p>Auprès d'elle, étaient les feuilles éparses <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> d'un manuscrit avec la +cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit +d'Aurore.</p> + +<p>Ces lignes écrites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour +entre les mains d'une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à +leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses +yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.</p> + +<p>Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi +le seuil de l'hôtel de Gonzague, point n'était besoin de le demander. +Une de ces deux femmes était l'honnête Françoise Berrichon, et le jeune +garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et +confus, répondait au nom de Jean-Marie.</p> + +<p>C'était le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait +entraîné sa grand'mère hors de son poste pour la livrer aux séductions +des commères de la rue du Chantre.</p> + +<p>L'autre femme se tenait à l'écart. Vous eussiez reconnu sous son voile +le visage hardi et gracieux de dona Cruz.</p> + +<p>Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et +profonde.</p> + +<p>Dame Françoise Berrichon avait la parole.</p> + +<p>—Celui-là n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en +montrant Jean-Marie; c'est <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> le fils de mon pauvre garçon... Je peux +bien dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire +de manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est +mort en soldat...</p> + +<p>—Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la +princesse.</p> + +<p>—Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le +monde est monde!... mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc +Philippe; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas +Berrichon...</p> + +<p>—Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui +m'apporta cette lettre?</p> + +<p>—Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie +il s'est souvenu de cette soirée-là... il avait rencontré, c'est lui qui +m'en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt +d'Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s'était chargée de +l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au château de notre +jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il +y a là-bas au château de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois +mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par +les soudards et délivré par la grâce de Dieu... C'était la première fois +qu'il voyait le chevalier de Lagardère, dont on <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> parlait tant... il +nous dit: Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l'église +de Tarbes...</p> + +<p>—Oui..., murmura la princesse qui rêvait; il est bien beau.</p> + +<p>—Et brave! poursuivit dame Françoise qui s'animait, un lion!...</p> + +<p>—Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie.</p> + +<p>Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.</p> + +<p>—Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la +bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour +se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une +demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je +dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents...</p> + +<p>Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre +ces navrants souvenirs.</p> + +<p>Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.</p> + +<p>—Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les +années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon +âme saigne et ne veut pas être guérie.</p> + +<p>Il y eut un éclair dans l'œil de dona Cruz, qui regardait cette +immense douleur avec admiration. <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> Elle avait dans les veines ce sang +brûlant qui fait battre le cœur plus vite et qui hausse l'âme +jusqu'aux sentiments héroïques.</p> + +<p>Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel.</p> + +<p>—Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne +faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.</p> + +<p>Berrichon se disait en tournant son chaperon:</p> + +<p>—Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère!</p> + +<p>—Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de +Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me +demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de +suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les +choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom +et lui dit: Mon frère! mon frère!...</p> + +<p>La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.</p> + +<p>—Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu +me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs, +quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et +moi... Le chevalier <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore +était déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.</p> + +<p>—Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût +un page.</p> + +<p>Françoise haussa les épaules en souriant.</p> + +<p>—L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble <ins class="correction" title="damee">dame</ins>... +Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays +espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la +pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune +seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier +n'entendait pas raison...</p> + +<p>—Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la +princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère...</p> + +<p>—Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure +s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme +vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai +appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de +famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...—Mais il +faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que +j'oublie devant qui je parle... C'est <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> que celui-là est un saint, +madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui +qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une +bonté... une tendresse si douce et si pure...</p> + +<p>—Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé, +bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des +détails... Ma fille vivait dans la retraite?</p> + +<p>—Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et +pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.</p> + +<p>Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours +immobile.</p> + +<p>—Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui +dansait sur la plaza-santa,—ce n'était pas une belle et bonne société +pour l'héritière d'un duc.</p> + +<p>La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs +cils de sa paupière.</p> + +<p>—Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle.</p> + +<p>—Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche... +d'ailleurs la fillette ne <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> venait pas souvent... et je m'arrangeais +toujours pour surveiller...</p> + +<p>—C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie... +retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie +de ma maison.</p> + +<p>—A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement +Jean-Marie.</p> + +<p>La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle, +Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.</p> + +<p>Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.</p> + +<p>—Où allez-vous, Flor? demanda la princesse.</p> + +<p>Dona Cruz pensa avoir mal entendu.—La princesse reprit:</p> + +<p>—N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous +embrasser.</p> + +<p>Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva +et la prit entre ses bras.</p> + +<p>Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.</p> + +<p>—Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces +pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis +tout son cœur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus +heureuse que <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie! +Flor! dites-moi cela!...</p> + +<p>Et sans lui laisser le temps de répondre:</p> + +<p>—Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse +et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille... +embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je +suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans +l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme +lui-même, qui m'a pris le cœur de mon enfant... eh bien... si elle le +veut... je sens bien que je l'aimerai!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>V</h2> + +<h3>—Cœur de mère.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<p>Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement +contre son cœur.</p> + +<p>—Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore +l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse +sur ton front et sur tes joues...</p> + +<p>Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder.</p> + +<p>—Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle +d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée +si je <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison +est folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié +un instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid +dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot... +Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...</p> + +<p>Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla.</p> + +<p>—Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!... +Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon cœur.</p> + +<p>Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu +colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son +regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait +de doux et délicieux accents.</p> + +<p>Elle resta un instant perdue dans son extase.</p> + +<p>—Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le +dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?... +donne-moi tes deux mains et sens mon cœur...</p> + +<p>—Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère +comme vous, madame!</p> + +<p>La princesse l'attira contre son cœur encore une fois.</p> + +<p>—Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> de quoi +causiez-vous?... Ce jour où tu la rencontras, elle était encore toute +petite?...—Sais-tu, s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce +besoin incessant de parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en +mourrai, si cela dure... Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, +je t'en prie!...</p> + +<p>—Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient, +n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime?</p> + +<p>Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore.</p> + +<p>—Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en +lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille... +elle a le cœur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré, +j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et +pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui +devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes +sourires...</p> + +<p>Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait:</p> + +<p>—As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec +brusquerie.</p> + +<p>Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.</p> + +<p>—Ne crains rien! ne crains rien! fit la <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> princesse; le bonheur est +pour moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu +remarqué? ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où +l'amour est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de +larmes.</p> + +<p>Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A +chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait +Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner.</p> + +<p>—Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se +souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet +homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons +entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le +nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui +dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre +cet homme!...</p> + +<p>—Ce n'est pas votre cœur qui parle, madame! murmura dona Cruz.</p> + +<p>La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.</p> + +<p>—C'est mon cœur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon cœur... ils +allaient ensemble dans les prairies <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> qui entourent Pampelune, les +jours de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un +homme qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il +rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise... +qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec +mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa +tendresse!</p> + +<p>—Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.</p> + +<p>—Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de +défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer +découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...</p> + +<p>Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son cœur.</p> + +<p>Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.</p> + +<p>—Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il +ne me restait que le cœur de ma fille... il m'a pris le cœur de ma +fille!...</p> + +<p>Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour +maternel.</p> + +<p>Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui +voulait jouer hier avec le <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> drame de la vie. Son âme contenait en +germe tous les amours passionnés et jaloux.</p> + +<p>La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris +les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en +rêvant.</p> + +<p>—Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la +vie?...</p> + +<p>Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta +aux premières pages.</p> + +<p>—A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai +donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle, +tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien +plus qu'à moi!</p> + +<p>—Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz.</p> + +<p>La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.</p> + +<p>—Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un +devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par +devoir, je sens bien que je mourrais!</p> + +<p>—Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que +de tendresse!... que de respectueux amour...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<p>—J'y songeais, Flor, bon petit cœur!... mais il y a une chose qui +m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est +sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à +soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa +parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble: +tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères +orgueilleuses...</p> + +<p>La princesse eut un frisson par tout le corps.</p> + +<p>—Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui +l'observait.</p> + +<p>—Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans +ses mains.</p> + +<p>A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de +jour.—Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres.</p> + +<p>La princesse tressaillit,—puis elle se leva et traversa la chambre sur +la pointe des pieds.</p> + +<p>Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le +besoin d'être accompagnée et protégée.</p> + +<p>Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette +crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille +donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> cœur de la +pauvre mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et +de navrant à la fois.</p> + +<p>Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.—Dona Cruz resta debout au pied +du lit.</p> + +<p>La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.—Elle +étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine.</p> + +<p>Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses <ins class="correction" title="cehveux">cheveux</ins> qui +tombaient, épars, jusque sur le tapis.</p> + +<p>La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en +fermant les yeux.</p> + +<p>—Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...</p> + +<p>La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir.</p> + +<p>Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit:</p> + +<p>—Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans +son rêve...</p> + +<p>Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres +entr'ouvertes, son souffle était pénible.</p> + +<p>—J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être +qu'elle rêvera de moi.</p> + +<p>Dona Cruz se mit à genoux devant elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<p>Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage +une beauté sublime.</p> + +<p>—Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien +étonnée de ne pas sentir mon cœur s'élancer vers toi... Tu es belle +pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma +fille... mais regarde ce front... regarde!</p> + +<p>Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le +visage d'Aurore.</p> + +<p>—Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune +fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit: +Voilà votre fille, mon cœur n'a plus hésité... il me semblait que la +voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est +ta fille!...</p> + +<p>Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:</p> + +<p>—Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu +souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus +semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui +reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa +surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> le feu rallumé de +la prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec +leurs preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... +Ce n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon cœur!</p> + +<p>Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère, +Aurore eut comme un faible tressaillement.</p> + +<p>—Elle va s'éveiller, dit dona Cruz.</p> + +<p>La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.</p> + +<p>Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta +vivement en arrière.</p> + +<p>—Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout +de suite que je suis là... il faut des précautions...</p> + +<p>Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement, +comme on fait souvent au réveil.</p> + +<p>Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut +la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits.</p> + +<p>—Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas +rêvé!...</p> + +<p>Elle porta ses deux mains à son front.</p> + +<p>—Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> celle où nous étions +cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?...</p> + +<p>—Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz.</p> + +<p>La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des +larmes de joie plein les yeux.—C'était à elle la première pensée de sa +fille!</p> + +<p>Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son cœur monta vers +Dieu pour rendre grâces.</p> + +<p>—Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement +que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au +couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et +le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la +tête vide... et je ne sais quel poids sur le cœur... chaque fois que +j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête +semblait prête à se briser...</p> + +<p>—Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.</p> + +<p>Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de +parler; venez.</p> + +<p>La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de +loin.</p> + +<p>—Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui +écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> percer le +voile de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux +pas... non... je ne peux pas!...</p> + +<p>Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:</p> + +<p>—Ma mère est-elle fâchée contre moi?</p> + +<p>Quand elle eut dit cela, son œil s'éclaira tout à coup. Elle eut +presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La +brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de +s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.</p> + +<p>La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un +geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.</p> + +<p>Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où, +jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.</p> + +<p>Elle vint.—Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long +baiser sur son front.</p> + +<p>Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise +étrange que subissait son intelligence.</p> + +<p>Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui +est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure.</p> + +<p>Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> à donner et à rendre +tous les matins le même baiser.</p> + +<p>—Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette +nuit dans mon rêve...—Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle; +Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit!</p> + +<p>C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le +voile.</p> + +<p>Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait.</p> + +<p>—Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur +tes genoux.</p> + +<p>La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et +prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y +a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime +divin: l'égoïsme du cœur maternel?</p> + +<p>La <ins class="correction" title="pricessse">princesse</ins> avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses +genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.—La +princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.</p> + +<p>Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore +dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et +naïf.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p> + +<p>Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était +navrant. Dona Cruz détourna les yeux.</p> + +<p>—Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux +les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir +clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est +pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère...</p> + +<p>—Tu es sur mon cœur, enfant, chère enfant, répondit la princesse +dont la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà... +repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me +donnes...</p> + +<p>—Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le +réveil sera terrible!</p> + +<p>La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans +cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme.</p> + +<p>Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve?</p> + +<p>—Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau +tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...</p> + +<p>—Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément +contre sa poitrine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<p>—Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je +ne sais pas... je ne sais pas...</p> + +<p>Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son +front.</p> + +<p>La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle +collait à la sienne.</p> + +<p>—Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux +qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose +inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein...</p> + +<p>Elle regarda la princesse avec des yeux effarés.</p> + +<p>Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes +contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Si je suis contente, enfant adorée!...</p> + +<p>—Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de +mère...</p> + +<p>—Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus!</p> + +<p>—Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide; +Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma +prière...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> + +<p>—Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse, +saisissant cette diversion avec avidité.</p> + +<p>—Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose...</p> + +<p>—Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en +joignant les mains d'Aurore entre les siennes.</p> + +<p>—Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant.</p> + +<p>—Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère.</p> + +<p>Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit.</p> + +<p>—Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts +crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.—Autre chose... Flor! +tu le sais, dis-le-moi...</p> + +<p>—Petite sœur..., balbutia la gitanita.</p> + +<p>—Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et +devinrent humides.—Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?...</p> + +<p>Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face.</p> + +<p>—Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette +prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<p>La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement.</p> + +<p>Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.</p> + +<p>—Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.</p> + +<p>Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa +poitrine.</p> + +<p>—Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?...</p> + +<p>Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.</p> + +<p>Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force +d'un homme.</p> + +<p>La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux.</p> + +<p>—Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...</p> + +<p>—Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.</p> + +<p>Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.</p> + +<p>—L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard +brûlant.</p> + +<p>Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère.</p> + +<p>Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> + +<p>—Tu me brises le cœur, enfant... je te demande pitié.</p> + +<p>—L'ont-ils tué? répéta Aurore.</p> + +<p>—Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans +le cœur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa +mère!</p> + +<p>Aurore avait les yeux fixés au sol.</p> + +<p>—Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut.</p> + +<p>La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrière, +évanouie.</p> + +<p class="dottedline"></p> + +<p>Aurore tenait les deux mains de sa mère. Son visage était pourpre, son +œil tragique.</p> + +<p>—Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait +contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je +vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui...</p> + +<p>—Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la +bouche.</p> + +<p>—Je parle, interrompit à son tour mademoiselle de Nevers avec une +dignité hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis +quelques heures seulement, ma mère et moi: il est bon que nos cœurs +se mettent à nu... Ma mère <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> est une princesse, je suis une pauvre +fille: c'est ce qui me donne le droit de parler haut à ma mère... Si ma +mère était une pauvre femme, faible, abandonnée, je ne me serais pas +relevée encore et je ne lui aurais parlé qu'à genoux!</p> + +<p>Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration.</p> + +<p>C'est qu'elle était belle! C'est que cette angoisse profonde qui +torturait son cœur sans abaisser sa fierté, mettait une auréole à son +front de vierge!</p> + +<p>Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-épouse, ayant toute la force et +toute la majesté de la femme.</p> + +<p>—Il n'y a que toi au monde pour moi, ma fille, dit la princesse; si je +ne t'ai pas, je suis faible et je suis abandonnée... Juge-moi, mais avec +la pitié qu'on doit à ceux qui souffrent... Tu me reproches de ne point +avoir arraché le bandeau qui aveuglait ta raison... mais tu m'aimais +quand tu avais le délire... et c'est vrai! c'est vrai!... je craignais +ton réveil!...</p> + +<p>Aurore glissa un regard du côté de la porte.</p> + +<p>—Est-ce que tu veux me quitter? s'écria la mère effrayée.</p> + +<p>—Il le faut, répondit la jeune fille; quelque <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> chose me dit +qu'Henri m'appelle en ce moment, et qu'il a besoin de moi!</p> + +<p>—Henri!... toujours Henri!... murmura madame de Gonzague avec l'accent +du désespoir; tout pour lui, rien pour ta mère!</p> + +<p>Aurore fixa sur elle ses grands yeux fixes et brûlants:</p> + +<p>—S'il était là, madame, répliqua-t-elle avec douceur, et que vous +fussiez, vous, loin d'ici, en danger de mort, je ne lui parlerais que de +vous!</p> + +<p>—Est-ce vrai, cela? s'écria la princesse charmée, est-ce que tu m'aimes +autant que lui?</p> + +<p>Aurore se laissa aller dans ses bras en murmurant:</p> + +<p>—Que ne l'avez-vous connu plus tôt, ma mère.</p> + +<p>La princesse la dévorait de baisers.</p> + +<p>—Écoute! disait-elle; je sais ce que c'est qu'aimer un homme... mon +noble et cher époux qui m'entend et dont le souvenir emplit cette +retraite, doit sourire aux pieds de Dieu en voyant le fond de mon +cœur... oui, je t'aime plus que je n'aimais Nevers, parce que mon +amour de femme se confond avec mon amour de mère... c'est toi, mais +c'est lui aussi que j'aime en toi, Aurore, <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> mon espoir chéri, mon +bonheur... Écoute! pour que tu m'aimes, je l'aimerai... Je sais que tu +ne m'aimerais plus, tu l'as écrit, Aurore, si je le repoussais... Je lui +ouvrirai mes bras...</p> + +<p>Elle pâlit tout à coup parce que son regard venait de tomber sur dona +Cruz.</p> + +<p>La gitanita passa dans un cabinet dont la porte s'ouvrait derrière le +lit de jour.</p> + +<p>—Vous lui ouvrirez vos bras, ma mère! répéta Aurore.</p> + +<p>La princesse était muette et son cœur battait violemment.</p> + +<p>Aurore s'arracha de ses bras.</p> + +<p>—Vous ne savez pas mentir! s'écria-t-elle; il est mort... vous le +croyez mort!</p> + +<p>Avant que la princesse, qui était tombée sur un siége, pût répondre, +dona Cruz reparut et barra le passage à Aurore qui s'élançait vers la +porte.</p> + +<p>Dona Cruz avait sa mante et son voile.</p> + +<p>—As-tu confiance en moi, petite sœur? dit-elle; tes forces +trahiraient ton courage... tout ce que tu voudrais faire, moi je le +ferai.</p> + +<p>Puis s'adressant à madame de Gonzague, elle ajouta:</p> + +<p>—Ordonnez d'atteler, je vous prie, madame la princesse!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> + +<p>—Où vas-tu, petite sœur? demanda Aurore défaillante.</p> + +<p>—Madame la princesse va me dire, répliqua la gitanita d'un ton ferme, +où il faut aller pour le sauver.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VI</h2> + +<h3>—Condamné à mort.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> + +<p>Dona Cruz attendait, debout auprès de la porte.</p> + +<p>La mère et la fille étaient en face l'une de l'autre. La princesse +venait d'ordonner qu'on attelât.</p> + +<p>—Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie... c'est +pour toi qu'elle a parlé, je ne lui en veux point... mais qu'a-t-elle +donc cru, cette jeune fille?... que je prolongeais le sommeil de ton +intelligence pour t'empêcher d'agir?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<p>Dona Cruz se rapprocha involontairement.</p> + +<p>—Hier, reprit la princesse, j'étais l'ennemie de cet homme... sais-tu +pourquoi?... il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient: +Nevers est tombé sous ses coups...</p> + +<p>La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissèrent. Elle devint +si pâle, que sa mère fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit:</p> + +<p>—Poursuivez, madame; j'écoute... Je vois à votre visage que vous avez +déjà reconnu la calomnie.</p> + +<p>—J'ai lu tes souvenirs, ma fille, répondit la princesse; c'est un +éloquent plaidoyer... l'homme qui a gardé si pur un cœur de vingt ans +sous son toit ne peut être un assassin... l'homme qui m'a rendu ma fille +telle que j'espérais à peine la revoir dans mes rêves les plus ambitieux +d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache...</p> + +<p>—Merci pour lui, ma mère... N'avez-vous pas d'autre preuve que cela?</p> + +<p>—Si fait... j'ai les témoignages d'une digne femme et de son +petit-fils... Henri de Lagardère...</p> + +<p>—Mon mari, ma mère...</p> + +<p>—Ton mari, ma fille, prononça la princesse en baissant la voix, n'a pas +frappé Philippe de Nevers, il l'a défendu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p>Aurore se jeta au cou de sa mère, et perdant soudain sa froideur, +couvrit de baisers son front et ses joues.</p> + +<p>—C'est pour lui! dit madame de Gonzague en souriant tristement.</p> + +<p>—C'est pour toi! dit Aurore en portant la main de sa mère à ses lèvres; +pour toi, que je retrouve enfin, mère chérie!... pour toi que j'aime, +pour toi qu'il aimera... Et qu'as-tu fait?</p> + +<p>—Le régent, répondit la princesse, a la lettre qui met en lumière +l'innocence de M. de Lagardère.</p> + +<p>—Merci! oh! merci!... dit Aurore; mais, pourquoi ne le voyons-nous +point?</p> + +<p>La princesse fit signe à Flor d'approcher.</p> + +<p>—Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse +est attelé... C'est toi qui vas aller chercher la réponse à la question +de ma fille... Pars et reviens bien vite: nous t'attendons.</p> + +<p>Dona Cruz s'éloigna en courant.</p> + +<p>—Eh bien, chérie, dit la princesse à Aurore en la conduisant vers le +sofa; ai-je assez mortifié cet orgueil de grande dame que tu réprouvais +sans le connaître... suis-je assez obéissante devant les hauts +commandements de mademoiselle de Nevers?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> + +<p>—Vous êtes bonne, ma mère..., commença Aurore.</p> + +<p>Elles s'asseyaient. Madame de Gonzague lui ferma la bouche d'un baiser.</p> + +<p>—Je t'aime, voilà tout, dit-elle; tout à l'heure j'avais peur de toi... +maintenant je ne crains rien: j'ai un talisman.</p> + +<p>—Quel talisman? demanda la jeune fille qui souriait.</p> + +<p>La princesse la contempla un instant en silence, puis elle répondit:</p> + +<p>—L'aimer pour que tu m'aimes.</p> + +<p>Aurore se jeta dans ses bras.</p> + +<p>Dona Cruz cependant avait traversé le salon de madame de Gonzague et +arrivait à l'antichambre, lorsqu'un grand bruit vint frapper ses +oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix qu'elle crut +vaguement reconnaître gourmandait les valets et caméristes de madame de +Gonzague. Ceux-ci, qui semblaient massés en bataillon de l'autre côté de +la porte, défendaient l'entrée du sanctuaire.</p> + +<p>—Vous êtes ivre!... disaient les laquais, tandis que la voix aiguë des +chambrières ajoutait: Vous avez du plâtre plein vos chausses et de la +paille dans vos cheveux... belle tenue pour se présenter chez une +princesse!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> + +<p>—Palsambleu! marauds! s'écria la voix de l'assiégeant, il s'agit bien +de plâtre, de paille ou de tenue... Pour sortir de l'endroit d'où je +viens, on n'y regarde pas de si près!...</p> + +<p>—Vous sortez du cabaret, dit le chœur des valets.</p> + +<p>—Ou du violon! amendèrent les servantes.</p> + +<p>Dona Cruz s'était arrêtée pour écouter.</p> + +<p>—Insolente engeance! reprit la voix; allez dire à votre maîtresse que +son cousin, M. le marquis de Chaverny demande à l'entretenir +sur-le-champ.</p> + +<p>—Chaverny! répéta dona Cruz étonnée.</p> + +<p>De l'autre côté de la porte, la valetaille semblait se consulter. On +avait fini par reconnaître le marquis de Chaverny, malgré son étrange +accoutrement et le plâtre qui souillait le velours de ses +chausses.—Chacun savait que Chaverny était cousin de Gonzague.</p> + +<p>Il paraît que le petit marquis trouva la délibération trop longue.—Dona +Cruz entendit un bruit de lutte, des cris de femmes et le tapage que +fait un corps humain en dégringolant à la volée les marches d'un +escalier.—Puis, la porte s'ouvrit brusquement et le dos du petit +marquis, portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p> + +<p>—Victoire! cria-t-il en repoussant le flot des assiégés des deux sexes +qui se précipitaient sur lui de nouveau; du diable si ces coquins n'ont +pas été sur le point de me mettre en colère!</p> + +<p>Il leur jeta la porte au nez et poussa le verrou.</p> + +<p>En se retournant il aperçut dona Cruz.—Avant que celle-ci pût reculer +ou se défendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant.</p> + +<p>Les idées lui venaient comme cela à ce petit marquis, sans transition. +Il ne s'étonnait de rien.</p> + +<p>—Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dégageait moitié +gaie, moitié confuse, j'ai rêvé de vous toute la nuit... le hasard veut +que je sois trop occupé ce matin pour vous faire une déclaration en +règle... aussi, brusquant les préliminaires, je tombe tout d'abord à vos +genoux en vous offrant mon cœur et ma main.</p> + +<p>Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre.</p> + +<p>La gitanita ne s'attendait guère à cette aventure.—Mais elle n'était +pas beaucoup plus embarrassée que M. le marquis.</p> + +<p>—Je suis pressée aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son +sérieux;—laissez-moi passer, je vous prie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<p>Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse +Lisette au théâtre.</p> + +<p>—Vous ferez la plus ravissante marquise du monde! s'écria-t-il;—c'est +entendu... ne croyez pas que j'agisse à la légère... j'ai réfléchi à +cela tout le long du chemin.</p> + +<p>—Mais, mon consentement?... objecta dona Cruz.</p> + +<p>—J'y ai songé!... si vous ne consentez pas, je vous enlève... Or çà, ne +parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue... J'apporte ici de +bien importantes nouvelles... Je veux voir madame de Gonzague.</p> + +<p>—Madame de Gonzague est avec sa fille, répliqua dona Cruz;—elle ne +reçoit pas.</p> + +<p>—Sa fille! s'écria Chaverny;—mademoiselle de Nevers!... ma femme +d'hier soir!... Charmante enfant, vive Dieu!... Mais c'est vous que +j'aime et que j'épouse aujourd'hui... Écoutez-moi bien, adorée, je parle +sérieusement: puisque mademoiselle de Nevers est avec sa mère, raison de +plus pour que je sois introduit.</p> + +<p>—Impossible! voulut dire la gitanita.</p> + +<p>—Rien d'impossible aux chevaliers français!... prononça gravement +Chaverny.</p> + +<p>Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> dérobant, comme on +disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l'écart.</p> + +<p>—Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il,—mais le dieu des aventures +me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprenède?... un homme qui +porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne +passe-t-il pas partout?...</p> + +<p>—Un message... écrit avec du sang!... répéta dona Cruz qui ne riait +plus.</p> + +<p>Chaverny était déjà dans le salon. La gitanita courut après lui, mais +elle ne put l'empêcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pénétrer +chez la princesse à l'improviste.</p> + +<p>Ici, les manières de Chaverny changèrent un petit peu. Ces fous savaient +leur monde.</p> + +<p>—Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et +respectueusement incliné,—je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes +hommages à vos pieds et vous ne me connaissez pas.—Je suis le marquis +de Chaverny, cousin de Nevers, par mademoiselle de Chaneilles, ma +mère...</p> + +<p>A ce nom de Chaverny, Aurore, effrayée, s'était serrée contre sa mère.</p> + +<p>Dona Cruz venait de rentrer derrière le marquis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<p>—Et que venez-vous faire chez moi, monsieur? demanda la princesse qui +se leva courroucée.</p> + +<p>—Je viens expier les torts d'un écervelé de ma connaissance, répondit +Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant,—d'un fou +qui porte un peu le même nom que moi... et au lieu de faire à +mademoiselle de Nevers des excuses qui ne pourraient être acceptées, +j'achète mon pardon en lui apportant un message.</p> + +<p>Il mit un genou en terre devant Aurore.</p> + +<p>—Un message de qui? demanda la princesse en fronçant le sourcil.</p> + +<p>Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait déjà deviné.</p> + +<p>—Un message du chevalier Henri de Lagardère, répondit Chaverny.</p> + +<p>En même temps, il tira de son sein le mouchoir où Henri avait tracé +quelques mots avec son sang.</p> + +<p>Aurore essaya de se lever, mais elle retomba, défaillante, sur le sofa.</p> + +<p>—Est ce que...? commença la princesse en voyant ce lambeau, maculé de +taches rouges.</p> + +<p>Chaverny regardait Aurore que dona Cruz soutenait déjà dans ses bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<p>—La missive a une apparence lugubre, dit-il,—mais ne vous effrayez +pas... quand on n'a ni encre ni papier pour écrire...</p> + +<p>—Il vit! murmura Aurore en poussant un grand soupir.</p> + +<p>Puis, ses beaux yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, remercièrent +Dieu.</p> + +<p>Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de sang et le pressa +passionnément contre ses lèvres.</p> + +<p>La princesse détourna la tête. Ce devait être la dernière révolte de sa +fierté.</p> + +<p>Aurore essaya de lire,—mais ses pleurs l'aveuglaient et, d'ailleurs, le +linge avait bu. Les caractères étaient presque indéchiffrables.</p> + +<p>Madame de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide. +Ces larges hiéroglyphes, mêlés et fondus, furent muets pour eux.</p> + +<p>—Je lirai! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir lui-même.</p> + +<p>Elle s'approcha de la fenêtre et s'agenouilla devant la batiste étendue.</p> + +<p>Elle lut en effet:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une fois +avant de mourir!...»</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p>Aurore resta un instant immobile et glacée.</p> + +<p>Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—A la prison du Châtelet.</p> + +<p>—Il est donc condamné?</p> + +<p>—Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret.</p> + +<p>Aurore s'arracha des étreintes de sa mère.</p> + +<p>—Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle.</p> + +<p>—Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont +la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour +vous un guide et un soutien... votre cœur n'a point parlé; votre +cœur eût dit: Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet.</p> + +<p>—Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez!</p> + +<p>—L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il +succombe, je le pleurerai... s'il peut être sauvé, je le sauverai!</p> + +<p>Elle marcha la première vers la porte.—Aurore la suivit, et, baisant +ses mains qu'elle baigna de ses larmes:</p> + +<p>—Que Dieu vous récompense, ma mère!</p> + +<p>On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet. +M. le marquis de <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> Segré méritait la réputation qu'il avait de faire +bien les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la +mode et un parfait gentilhomme.</p> + +<p>Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune +Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix +consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit et +plus à l'aide à table qu'à l'audience.</p> + +<p>Il faut leur rendre cette justice que la seconde séance de la chambre +ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner.</p> + +<p>Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait +défaut; les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.—Un +seul, M. de Peyrolles avait déposé.</p> + +<p>Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes, que +la procédure avait dû être singulièrement simplifiée.</p> + +<p>Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient +point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segré +n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe +et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers +faisaient leur toilette en commun.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p> + +<p>C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que +cela dans les plus minces présidiaux de province.</p> + +<p>La salle du grand greffe donnait par une porte-fenêtre sur le pont qui +reliait la tour de briques ou tour neuve au château, à la hauteur de +l'ancien cachot de Chaverny.—Les condamnés devaient passer par cette +salle pour regagner la prison.</p> + +<p>—Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis +de Segré à travers sa cloison.</p> + +<p>—Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller.</p> + +<p>—La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles séances... +Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte.</p> + +<p>Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre.—Ainsi fait-on +quand on veut monter dans les carrières sérieuses.</p> + +<p>—Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de +Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles s'exprime +très-convenablement!... Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à +trois heures...</p> + +<p>—Il est à M. le prince de Gonzague, répondit la Beaumelle; M. le prince +choisit bien ses gens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> + +<p>—Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis président; M. de Gonzague +serait en disgrâce?</p> + +<p>—Point, point, répliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui +tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale... +C'est une faveur à chaux et à sable!</p> + +<p>—Coquin! maraud! bélître! pendard! s'écria en ce moment le président de +Segré.</p> + +<p>C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le +dévalisait en revanche.</p> + +<p>—Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut +que je sois coiffé à miracle.</p> + +<p>Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un +huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit:</p> + +<p>—Peut-on parler à M. le président?</p> + +<p>Le marquis de Segré entendit au travers de sa cloison et cria à +tue-tête:</p> + +<p>—Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable!</p> + +<p>—Ce sont des dames..., reprit l'huissier.</p> + +<p>—Des plaideuses... A la porte!... Comment mises?</p> + +<p>—Toutes deux en noir... et voilées.</p> + +<p>—Costume de procès perdu... Comment venues?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p>—Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague.</p> + +<p>—Ah! diable!... fit M. de Segré; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air +à son aise en témoignant devant la cour... Mais puisque M. le régent... +Faites attendre... Husson-Bordesson!</p> + +<p>—Il est allé voir si la chaise de M. le président est à la porte.</p> + +<p>—Jamais là quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis +reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bêta-là!...</p> + +<p>Puis, élevant la voix:</p> + +<p>—Vous êtes habillé, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir +d'aller tenir compagnie à ces dames... je suis à elles dans un instant.</p> + +<p>Bertelot de la Beaumelle qui était en bras de chemise, endossa son vaste +frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit à la corvée.</p> + +<p>M. le marquis de Segré dit à son valet de chambre:</p> + +<p>—Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te +chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent +être ces pimbèches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli à mon +jabot, coquin <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour +madame la baronne... Précède-moi, maroufle!</p> + +<p>M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et répondit par +un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers.</p> + +<p>Puis, il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître de +palais.</p> + +<p>Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de +M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne +remarquèrent nullement les grâces de sa tournure.</p> + +<p>M. de Segré mit le binocle à l'œil.—Il ne connaissait point ces +dames.</p> + +<p>Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient pas des demoiselles +d'Opéra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait +d'ordinaire.</p> + +<p>—A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en +pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée.</p> + +<p>La Beaumelle, délivré, regagna le vestiaire.</p> + +<p>—Monsieur le président, répondit la plus grande des femmes voilées, je +suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers...</p> + +<p>—Hein!... fit Segré; mais la veuve du duc <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> de Nevers a épousé le +prince de Gonzague, il me semble!...</p> + +<p>—Je suis la princesse de Gonzague, répondit-on avec une sorte de +répugnance.</p> + +<p>Le président fit trois ou quatre saluts de cour, et se précipitant vers +l'antichambre:</p> + +<p>—Des fauteuils, coquins! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je +vous chasse tous un jour ou l'autre!</p> + +<p>Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre, +les massiers, les commis greffiers, les expéditionnaires et généralement +tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines.</p> + +<p>On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.</p> + +<p>—Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse qui resta +debout; nous venons, ma fille et moi...</p> + +<p>—Ah!... peste!... interrompit M. de Segré en s'inclinant; un bouton de +lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague...</p> + +<p>—Mademoiselle de Nevers! prononça gravement la princesse.</p> + +<p>Le président fit des yeux en coulisse et salua.</p> + +<p>—Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des +renseignements...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit +encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si +l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable... Nous +étonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la +phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves +nouvelles de la culpabilité de ce misérable...</p> + +<p>—Monsieur!... firent en même temps la princesse et Aurore.</p> + +<p>—Superflu! superflu!... dit M. de Segré qui mit une grâce précieuse à +chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le +malheureux n'assassinera plus personne!</p> + +<p>—N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale? demanda la princesse +d'une voix sourde.</p> + +<p>Aurore, prête à défaillir, s'appuyait sur elle.</p> + +<p>—Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis. Mais il +n'était pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voilà +déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu.</p> + +<p>—Et vous n'avez rien reçu du régent? répéta la princesse qui était +comme atterrée.</p> + +<p>Elle sentit Aurore trembler et frémir à son côté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p>—Que vouliez-vous de plus? s'écria M. de Segré; qu'il fût roué vif en +place de Grève? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution... +sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque...</p> + +<p>—Est-il donc condamné à mort?... balbutia Aurore.</p> + +<p>—Et à quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mît au pain +sec et à l'eau?</p> + +<p>Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.</p> + +<p>—Qu'a donc ce mignon trésor? demanda le marquis; madame, les jeunes +filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espère que +vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien +enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails... Veuillez +dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague que tout est +achevé,—irrévocablement.—La sentence est sans appel et ce soir même... +Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon cœur... +assurez bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur +son serviteur zélé..</p> + +<p>Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes, +comme c'était alors le suprême bon ton.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> + +<p>En descendant l'escalier, il se disait:</p> + +<p>—Voici un pas de fait vers la présidence à mortier... Cette princesse +de Gonzague est à moi, pieds et poings liés!...</p> + +<p>La princesse restait là, l'œil fixé sur la porte par où Segré avait +disparu.</p> + +<p>Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.—Elle +était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'œil sans +regard.</p> + +<p>Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne +songeaient ni à se parler, ni à s'informer... Elles étaient +littéralement changées en statues.</p> + +<p>Tout à coup, Aurore étendit le bras vers la porte par où le président +s'était éloigné... Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des +magistrats.</p> + +<p>—Le voilà, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une +créature vivante; il vient... je reconnais son pas.</p> + +<p>La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien.</p> + +<p>Elle regarda mademoiselle de Nevers qui répéta:</p> + +<p>—Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui!</p> + +<p>Quelques secondes se passèrent, puis la porte <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> s'ouvrit en effet. +Des gardes entrèrent. Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu +d'eux, la tête nue et les mains liées sur l'estomac.</p> + +<p>A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix.</p> + +<p>Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les +yeux secs et ne bougea pas.</p> + +<p>Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes. Il eut un +sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces.</p> + +<p>—Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait.</p> + +<p>—Nos ordres sont rigoureux..., répondit celui-ci.</p> + +<p>—Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'écria la pauvre mère en +s'élançant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous +refusez pas cela.</p> + +<p>L'exempt la regarda avec étonnement.</p> + +<p>Puis, il se retourna vers le condamné et lui dit:</p> + +<p>—Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir,... faites vite.</p> + +<p>Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi +des archers et du prêtre dominicain.</p> + +<p>Lagardère s'avança lentement vers Aurore.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VII</h2> + +<h3>—Dernière entrevue.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p> + +<p>La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des +sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte.</p> + +<p>Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.</p> + +<p>Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses +mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait +de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer +une parole.</p> + +<p>Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> quand ses yeux +tombèrent sur sa mère qui pleurait à l'écart.</p> + +<p>—Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous +revoir!</p> + +<p>Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense +affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se +concentrer dans ces derniers regards.</p> + +<p>—Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais +votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon cœur... Merci +d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues... +Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi... +merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame, +reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!... +vous auriez pu me refuser cette dernière joie...</p> + +<p>—Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement.</p> + +<p>Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché +de la mère.—Il devina.</p> + +<p>—Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore, +voici le premier reproche que ma bouche et mon cœur laissent échapper +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère +obéissante est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le +temps passe et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez +votre mère... obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse +du désespoir, mais demain...</p> + +<p>—Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je +serai morte!</p> + +<p>Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère:</p> + +<p>—J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me +dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon œuvre... et +là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille +et sa femme heureuses par moi...</p> + +<p>—Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!...</p> + +<p>Elle eut un rire plein d'égarement.</p> + +<p>—Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai +pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour +voir mon œuvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a +suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers!</p> + +<p>La princesse s'était approchée doucement. <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Elle fit comme Aurore: +elle baisa les mains liées du prisonnier...</p> + +<p>—Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!</p> + +<p>Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.</p> + +<p>—Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!... +c'est mon orgueil!...</p> + +<p>—Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le cœur!</p> + +<p>Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait +debout devant elles.</p> + +<p>—Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame... +Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la +veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y +a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...</p> + +<p>Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.</p> + +<p>—Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et +il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois +adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime +fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années... +Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> + +<p>La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein.</p> + +<p>—Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais +mourir...</p> + +<p>—Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait +sa fille faiblir entre ses bras.</p> + +<p>—Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée +allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est +cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une +bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel +droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous +l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel... +J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous +aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos +genoux... en vous priant de nous bénir tous deux...</p> + +<p>Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.</p> + +<p>—Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère.</p> + +<p>La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.</p> + +<p>—Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> Aurore, comme vous +allez le faire à cette heure d'agonie.</p> + +<p>Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues +baignées de larmes, s'écria:</p> + +<p>—Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!</p> + +<p>Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en +disant:</p> + +<p>—Mes enfants! mes enfants!...</p> + +<p>Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.</p> + +<p>—Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci, +madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des +larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage +changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore!</p> + +<p>Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié...</p> + +<p>—Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous +reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner, +Aurore... j'ai à parler à votre mère.</p> + +<p>Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son cœur et +gagna l'embrasure d'une croisée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p> + +<p>—Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant +cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire... +Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à +exaucer la prière du mourant...?</p> + +<p>—Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous +vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous +jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...—Rien!... +répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait +au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.</p> + +<p>—Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour +de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien +qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple +qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je +me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut, +condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve, +parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes, +écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai +coupable à nous, ne fera point pareil <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> aveu... et ce n'est pas, du +reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...</p> + +<p>—S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.</p> + +<p>—Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit +tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici +pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau +des exécutions...</p> + +<p>—Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous +avions des amis...</p> + +<p>Lagardère secoua la tête en souriant tristement.</p> + +<p>—Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je +m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la +prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but +de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière +Saint-Magloire.</p> + +<p>—Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante.</p> + +<p>—Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance +d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au +tombeau de la victime?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> + +<p>—Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur +de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...</p> + +<p>—Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y +aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée +de la grille...</p> + +<p>La princesse se couvrit le visage de ses mains.</p> + +<p>A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.</p> + +<p>—Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon +nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un +souvenir infâme!...</p> + +<p>—Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse.</p> + +<p>—Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on +se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous +devons faire un exemple...</p> + +<p>—Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas...</p> + +<p>—Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf +le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela, +je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez +faire que ma mort <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> soit le cantique d'actions de grâce d'un +martyr... Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le +voulez-vous?...</p> + +<p>—Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?</p> + +<p>Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa +voix tremblait pendant qu'il poursuivait:</p> + +<p>—Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en +costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre, +revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi, +madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour +m'agenouiller au pied de l'autel...</p> + +<p>La princesse recula. Ses jambes chancelaient.</p> + +<p>—Je vous effraie, madame..., commença Lagardère.</p> + +<p>—Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée.</p> + +<p>—Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la +princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère +et de mademoiselle de Nevers...</p> + +<p>—Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela +sera!</p> + +<p>L'œil de Lagardère eut un éclatant rayonnement. <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> Ses lèvres +cherchèrent les mains de la princesse.</p> + +<p>Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit, +vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras.</p> + +<p>D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit, +livrant passage à l'exempt et aux archers.</p> + +<p>Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec +une sorte d'exaltation enthousiaste:</p> + +<p>—Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil +pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le +meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites +plus que je ne vous devine pas!...</p> + +<p>Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.</p> + +<p>—Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement +regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!...</p> + +<p>—Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en +fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du +temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards +l'anneau échangé dans la chapelle <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> de Caylus... et une fois l'union +bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues +de Paris... et moi, je dirai...</p> + +<p>—Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus +seuls.</p> + +<p>L'exempt s'avançait, le bâton à la main.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me +suivre.</p> + +<p>Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu.</p> + +<p>La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier:</p> + +<p>—Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être +tenté?...</p> + +<p>Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt.</p> + +<p>—Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais +le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout +près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son +Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...</p> + +<p>La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un +regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et +auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit +des dominicains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> + +<p>Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve.</p> + +<p>La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna.</p> + +<p>—Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra +pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse.</p> + +<p>Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en +remontant dans son carrosse, dit au cocher:</p> + +<p>—Au Palais-Royal, au galop!</p> + +<p>Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous +les remparts, se mit aussi en mouvement.</p> + +<p>Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher:</p> + +<p>—Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame +la princesse, je te chasse!</p> + +<p>Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et +portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur, +s'étendait.</p> + +<p>Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et +flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.</p> + +<p>Son carrosse gagna celui de la princesse à la <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> croix du Trahoir, et +arriva cour des Fontaines le premier.</p> + +<p>M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le +Bréant sans dire gare.</p> + +<p>Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M. +le régent, elle eut un refus sec et péremptoire.</p> + +<p>L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse +Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse +faite à Lagardère.</p> + +<p>M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous +l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz.</p> + +<p>Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en +train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes +de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits.</p> + +<p>Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de +nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son +cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise.</p> + +<p>A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde +étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant +d'heureuse <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses +cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses +tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les +rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait +comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa +cuirasse.</p> + +<p>—Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa +paresse de cœur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi +à le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de +mailles est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du +bas: ma cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce +décidément la vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il; +un prince pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas +les devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le +dernier des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a +eu tort. Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas +le retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...</p> + +<p>Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement +aux derniers rayons du <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> jour. Six heures venaient de sonner à +Saint-Magloire.</p> + +<p>—Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela... +Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils +trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus +raisonnables...</p> + +<p>La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste, +son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne +dans ses cheveux avant de passer sa perruque.</p> + +<p>—Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain; +en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!... +Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger +ces sangsues... C'est une poire pour la soif...</p> + +<p>On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.</p> + +<p>—Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.</p> + +<p>M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette, +se montra sur le seuil.</p> + +<p>—Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur, +s'écria-t-il tout <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors +de la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en +prenant la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon +ambassade; on ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul... +L'affaire est faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête +coupée... Cette nuit nous dormirons tranquilles...</p> + +<p>Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en +peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres +d'armes, en compagnie de Chaverny.</p> + +<p>A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de +s'occuper des détails.</p> + +<p>Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la +princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.</p> + +<p>—Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal, +ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq +mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la +main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames.</p> + +<p>—C'est bien, dit Gonzague, et le reste?</p> + +<p>—Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés +jusqu'à Bayonne, par courriers...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p>—C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.</p> + +<p>—Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de +Voyer-d'Argenson...</p> + +<p>—Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné.</p> + +<p>—Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me +suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se +trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami +Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la +tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous +pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment +me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et +s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès, +ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce +qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à +vau-l'eau!</p> + +<p>Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.</p> + +<p>—Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le +tribunal de famille?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> + +<p>—Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague.</p> + +<p>Car il trompait même ses âmes damnées.</p> + +<p>—Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?</p> + +<p>—Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance.</p> + +<p>Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.</p> + +<p>—Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?... +J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela +suffit... les membres du tribunal l'ont vue...</p> + +<p>—Est-ce que...? commença le factotum.</p> + +<p>—Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit +Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent +sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que +cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat... +<ins class="correction" title="accués">accusé</ins> implicitement... j'ai pu manœuvrer pendant tout un jour... Le +régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure +est longue à s'écouler: j'ai hâte!</p> + +<p>—Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de +triompher?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<p>Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.</p> + +<p>—En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de +l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue +de campagne, pardieu!</p> + +<p>—Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.</p> + +<p>—Craignez-vous donc une bataille?</p> + +<p>—Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands +capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y +avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde... +Ils attendent depuis longtemps?</p> + +<p>—Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.</p> + +<p>—Quel air ont-ils?</p> + +<p>—L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.</p> + +<p>—Personne ne manque?</p> + +<p>—Personne, excepté Chaverny.</p> + +<p>—Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est +passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous +pourriez bien avoir un méchant quart d'heure...</p> + +<p>—Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà +tremblant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p> + +<p>—Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai +cela devant tout mon monde.</p> + +<p>—Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement +Peyrolles.</p> + +<p>Gonzague le regarda en dessous.</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire +comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!... +Je ne veux pas te livrer à la tentation.</p> + +<p>Il sonna. Un domestique parut.</p> + +<p>—Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta:</p> + +<p>—Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur +de ton zèle:—Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en +enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>VIII</h2> + +<h3>—Anciens gentilshommes.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p>Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince +de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu +pour le prince une parcelle de véritable dévouement.</p> + +<p>Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de +Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient +gentilshommes de mœurs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en +s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> + +<p>Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres +auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers.</p> + +<p>Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun +scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés.</p> + +<p>Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon, +tenez vos mains sur vos goussets.</p> + +<p>Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la +voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force.</p> + +<p>Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la +plupart, les refroidissait.</p> + +<p>Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de +plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.</p> + +<p>Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la +triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure +qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été +mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague. +Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit +précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais +il <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à +son apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.</p> + +<p>D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la +Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague. +On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et +que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille +du pavillon avait été de verre.</p> + +<p>Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son +arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort.</p> + +<p>Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire +du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!...</p> + +<p>Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de +Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse +escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait +arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet.</p> + +<p>On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là +pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin.</p> + +<p>Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue +découragée et un grand <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente; +et, parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui +ne vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.</p> + +<p>Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de +campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de +voyage.</p> + +<p>Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait +pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.</p> + +<p>—Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos +ordres encore une fois.</p> + +<p>Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.</p> + +<p>Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect.</p> + +<p>Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du +cercle.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque +personne.</p> + +<p>—Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny.</p> + +<p>Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.</p> + +<p>Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> + +<p>—M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec +sécheresse.</p> + +<p>—Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous +ne sommes sujets que du roi.</p> + +<p>—Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux... +je l'ai cassé aux gages.</p> + +<p>—Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend +par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille...</p> + +<p>—La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se +fit cruel; il y a place pour bien d'autres...</p> + +<p>Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère +noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de +mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce +cauchemar.</p> + +<p>M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet.</p> + +<p>Navailles consulta du regard ses compagnons.</p> + +<p>—Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous +engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que +ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en +croyez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> + +<p>Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.</p> + +<p>—Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble +une menace...</p> + +<p>—Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce +n'est pas moi qui menace, c'est le sort.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois.</p> + +<p>—Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes +mes cartes.</p> + +<p>Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à +distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une +attitude d'orateur.</p> + +<p>—Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse +Royale en sera le président.</p> + +<p>—Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant +plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se +présente pas ainsi devant une pareille assemblée.</p> + +<p>—C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au +tribunal.</p> + +<p>Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et +Navailles dit:</p> + +<p>—S'agit-il donc encore de coups d'épée?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p>—Peut-être, répondit Gonzague.</p> + +<p>—Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour +moi...</p> + +<p>—Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez +posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de +vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela; +il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez +cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré +clairement notre situation à tous.</p> + +<p>—J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune +gentilhomme;—mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi +depuis hier.</p> + +<p>Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se +recueillir.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde +fois;—j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les +rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a +prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe +espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou... +Là-bas, le bourreau attend un homme...</p> + +<p>—M. de Lagardère?... interrompit Nocé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> + +<p>—Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague.</p> + +<p>—Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>Peyrolles se leva, épouvanté.</p> + +<p>—Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son +sourire;—ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil +démon... je parle de Lagardère,—qui a su se faire des alliés puissants +du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la +terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il +sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa +bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main +à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes!</p> + +<p>—Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa.</p> + +<p>—Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant +que vous avez parlé pour vous...</p> + +<p>—Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus!</p> + +<p>Il fit un pas vers la porte de sortie.—La porte était ouverte, et, dans +le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des +gardes-françaises en armes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> + +<p>Oriol recula. Taranne ferma la porte.</p> + +<p>—Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,—rassurez-vous... +ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne +passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble +vous offenser...</p> + +<p>—Monseigneur, interrompit Navailles,—vous dépassez le but... ce n'est +pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons +été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent +marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à +Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur...</p> + +<p>—Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix.</p> + +<p>Gonzague se prit à rire avec amertume.</p> + +<p>—Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser +parmi les fugitifs;—oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!... +Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où +allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit +chemin de la Bastille?</p> + +<p>Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son +épée.</p> + +<p>Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> sa poitrine et +restait seul calme au milieu de toutes ces mines effarées.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de +son dédaigneux regard,—ne voyez-vous pas que je vous attendais là, +honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le +régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous +pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la +tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes +fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de +puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier +jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le +bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient +que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute +composée de noms de proscrits!...</p> + +<p>—Nous en courrons la chance! dit Navailles.</p> + +<p>Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le +silence.</p> + +<p>—Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua +Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;—nous +vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> nous +formerons autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette +chanson dont tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... +Au premier souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul +soldat de la phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En +fuite?... Pas encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et +j'ai mon épée pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon +cousin de Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci +ouvrait la bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid +pour écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, +librement et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! +ah!... c'en est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! +ah! il nous faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y +vouliez bien marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à +Gautier Gendry, vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé +de mes bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un +homme... Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,—mes +esclaves,—puisque vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> + +<p>Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des +éclairs.</p> + +<p>—Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus +pénétrante;—vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu, +moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,—la plus grave et la +plus grosse de vos affaires...—votre unique affaire en ce moment... Je +vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis +pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre +bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la <ins class="correction" title="hante">haute</ins> +morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide +philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment +pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez! +avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à +l'échafaud!</p> + +<p>Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage +effrayant de Gonzague.</p> + +<p>Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le +dernier mot du prince: L'échafaud!</p> + +<p>Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<p>—Toi, vilain, la corde! dit-il durement.</p> + +<p>Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua +ironiquement:</p> + +<p>—Mais vous, messieurs, reprit-il,—vous qui êtes gentilshommes...</p> + +<p>Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si +son mépris eût débordé tout à coup:</p> + +<p>—Gentilshommes! s'écria-t-il;—gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon +soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme +aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...</p> + +<p>—Sacrament'! grommela ce dernier.</p> + +<p>—La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous +regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans +rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui, +avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des +éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre +blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la +plume qu'à l'épée... Ce soir...</p> + +<p>Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.—Il n'y en eut pas un +qui ne fît un pas en arrière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> + +<p>—Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,—la nuit n'est pas encore +assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les +autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma +victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos +armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de +Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui +êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui +vous le dis: moi, votre capitaine!</p> + +<p>Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient +les gardes du régent.</p> + +<p>Il toucha le bouton à son tour.</p> + +<p>—J'ai dit, prononça-t-il froidement;—le repentir expie tout, et vous +me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous +pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte... +Voulez-vous que je l'ouvre?</p> + +<p class="dottedline"></p> + +<p>—Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.</p> + +<p>Gonzague les toisa les uns après les autres.</p> + +<p>—Un seul a parlé, dit-il,—les autres sont-ils prêts?</p> + +<p>—Tous prêts..., murmura Taranne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> + +<p>—Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.</p> + +<p>—Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.</p> + +<p>Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui +gourmande à regret ses enfants:</p> + +<p>—Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer, +faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous... +quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance: +demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur +la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si +Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne +l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il +en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se +diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame... +mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende +honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue +composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien +contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle +ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.—Pauvre instrument qui sera +brisé!—Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa +prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé +aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la +fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La +fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné—vous l'eussiez fait +à ma place—qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence +du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se +jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit.. +Première moitié de votre tâche.</p> + +<p>—Cela est facile, dit Montaubert;—il suffit d'empêcher la comédie de +se jouer.</p> + +<p>—Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié +de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés +de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous +engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les +barrières.</p> + +<p>—Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<p>—Mais il me faut davantage, continua-t-il;—il faut que nous emportions +avec nous notre rançon vivante, notre otage...</p> + +<p>—Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.</p> + +<p>—Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!</p> + +<p>—Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,—si la chance a tourné... +Lagardère sans doute!</p> + +<p>—Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague.</p> + +<p>Il toucha son épée d'un geste violent.</p> + +<p>L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la +sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers!</p> + +<p>Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait +trop que son maître brûlait ses vaisseaux.</p> + +<p>On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers +crièrent:—Le régent! le régent!</p> + +<p>Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du +sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont +bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de +l'église... appelez-en <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> à la foule au besoin, et criez: +Sacrilége!... c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... +Si les choses vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière +où vous allez m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle... +ayez toujours l'œil sur ces croisées... quand vous aurez vu un des +flambeaux se lever et s'abaisser trois fois, forcez les portes... +attaquez... une minute après le signal donné, je serai au milieu de +vous... Est-ce bien convenu?</p> + +<p>—C'est bien convenu, répondit-on.</p> + +<p>—Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le +cimetière par le jardin de l'hôtel.</p> + +<p>Ils sortirent.</p> + +<p>Gonzague, resté seul, s'essuya le front.</p> + +<p>—Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera!</p> + +<p>Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.</p> + +<p>—Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une +glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons +tirer cette loterie!</p> + +<p>Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse +de Gonzague soutenait <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> sa fille habillée de blanc, portant le voile +d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.</p> + +<p>Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.</p> + +<p>Dona Cruz agenouillée priait.</p> + +<p>Dans l'ombre on voyait trois hommes armés.</p> + +<p>Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin +le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné.</p> + +<p>La princesse sentit son cœur se briser. Elle regarda Aurore plus +blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de +ses lèvres.</p> + +<p>—Voici l'heure, ma mère, dit-elle.</p> + +<p>La princesse la baisa au front.</p> + +<p>—Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me +semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la +mienne.</p> + +<p>—Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de +Chaverny a promis de mourir en la défendant.</p> + +<p>—Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même +mention de nous, mon bon!</p> + +<p>La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au +groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>—Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> parler; voici un petit +gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les +yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous +nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos +affaires...</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>IX</h2> + +<h3>—Le mort parle.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> + +<p>La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On +entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule +était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde +des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité +de famille tout l'éclat, toute la gravité possible.</p> + +<p>Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille: +les mêmes dignitaires, <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> les mêmes magistrats, les mêmes grands +seigneurs.</p> + +<p>Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait +sur une sorte de trône.—Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de +Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.</p> + +<p>La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son +entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant +à droite de la présidence;—au contraire, M. de Gonzague s'assit devant +une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait +deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.</p> + +<p>Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte +dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance.</p> + +<p>Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient +l'existence, n'avait point de gardes.</p> + +<p>Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure +déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement +disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la +trace nulle part.</p> + +<p>M. le prince de Gonzague, entré avant sa <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> femme salua +respectueusement le président et l'assemblée. On remarqua que Son +Altesse Royale lui répondit par un signe de tête tout familier.</p> + +<p>Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame +la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent.</p> + +<p>Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa +la main.</p> + +<p>—Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir...</p> + +<p>Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait +sur elle.</p> + +<p>Gonzague les suivait du coin de l'œil et faisait mine de se donner +tout entier au classement des papiers déposés par lui sur la +table.—Parmi ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé +de trois sceaux pendants.</p> + +<p>—Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non +plus prendre mon message en considération.</p> + +<p>—Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans.</p> + +<p>Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.</p> + +<p>—Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler; +rien n'est fait; <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> tout reste en l'état... agissez sans crainte, +selon la dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne +peut se placer désormais.</p> + +<p>Puis, élevant la voix et prenant congé:</p> + +<p>—C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à +cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette +assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son +meurtrier va mourir...</p> + +<p>—Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.</p> + +<p>Le régent la conduisit à son siége.</p> + +<p>—Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous +l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout +haut.</p> + +<p>Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques +mots à l'oreille.</p> + +<p>—Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des +formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous +allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers!</p> + +<p>Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au +premier président.</p> + +<p>Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.—Il y avait une chose +étrange.—Le vent soufflait <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> du midi. De temps en temps, le glas +qu'on sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et +semblait tinté dans l'antichambre.</p> + +<p>On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait +appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues.</p> + +<p>Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un +silence forcé de quelques secondes.—Au dehors, la foule cria pour fêter +le glas.</p> + +<p>—Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand +jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente +jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez +vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette +belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui +s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer +toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et +lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore +et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la +cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse +Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa +tutelle... qu'elle vienne ou <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> ne vienne point, peu m'importe... je +n'ai plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se +trouvaient la bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette +affaire.</p> + +<p>Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la +main:</p> + +<p>—J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la +feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là, +sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la +princesse veuille bien déposer les siens.</p> + +<p>Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée.</p> + +<p>Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.—Gonzague n'avait +plus ces chaudes approbations de l'autre séance.</p> + +<p>Mais quel besoin?—Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de +loyauté.</p> + +<p>Or, la preuve était là, sur la table,—la preuve matérielle et que nul +ne pouvait récuser.</p> + +<p>—Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de +Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de +madame la princesse.</p> + +<p>—Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit +le cardinal de Bissy.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> + +<p>Aurore de Caylus se leva.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa +naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous +comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.</p> + +<p>—Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de +Lamoignon.</p> + +<p>—Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse, +aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de +Nevers lui a humblement présentée.</p> + +<p>—La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté +aucune requête.</p> + +<p>La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.</p> + +<p>—C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux +jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas +votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute +qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je +n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse +Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais +laquelle... a détourné mon message.</p> + +<p>Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et +résigné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> + +<p>—Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent.</p> + +<p>—J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre +amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse +Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...</p> + +<p>La physionomie de Gonzague changea.</p> + +<p>—Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y +avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus +complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de +Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre +assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt...</p> + +<p>Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair +qui jaillissait de ses yeux.</p> + +<p>La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre +dans sa poche.</p> + +<p>La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague.</p> + +<p>Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de +Lagardère et s'en portait garante solennellement.</p> + +<p>Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> masquait derrière ce +stratagème audacieux?</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid +que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une +mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en +prévenir l'explosion.</p> + +<p>L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le +précipiter au fond.</p> + +<p>Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés +sur lui.</p> + +<p>Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.</p> + +<p>—C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.</p> + +<p>Gonzague eût voulu se jeter à son cou.</p> + +<p>—Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le +maréchal de Villeroi.</p> + +<p>—Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la +justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice +doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa +vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette +maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me +refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'œil sévère de nos +aïeux regarder du <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> haut de ces cadres de famille le coupable +humilié, vaincu, châtié.</p> + +<p>Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe +de refus.</p> + +<p>Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir.</p> + +<p>—Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague.</p> + +<p>La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la +présence de ses affidés.</p> + +<p>—Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague? +interrogea tout à coup le duc d'Orléans.</p> + +<p>Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un +sourire plein d'indifférence.</p> + +<p>—Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une +opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un +contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à +l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui +accorder sa demande.</p> + +<p>—Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter +l'oreille aux bruits du dehors.</p> + +<p>—Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans.</p> + +<p>—Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> + +<p>—En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent +avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.</p> + +<p>La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale, +avait étendu la main vers la fenêtre.</p> + +<p>Au dehors une clameur sourde s'élevait:</p> + +<p>—Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.</p> + +<p>Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix +basse. Bonnivet s'inclina et sortit.</p> + +<p>La princesse avait repris son siége.</p> + +<p>Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille, +mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.</p> + +<p>On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.</p> + +<p>Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée +par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le +texte de toutes les conversations.</p> + +<p>Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse +Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu.</p> + +<p>Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré +de soldats et les mains <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> liées sur sa poitrine, il y eut un long +murmure.</p> + +<p>Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne +broncha pas.</p> + +<p>Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal.</p> + +<p>Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu, +partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie +à la Bastille pour l'exécution capitale.</p> + +<p>—Lisez, ordonna le régent.</p> + +<p>Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves et +procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se disant +chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut et +puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1<sup>o</sup> à +l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de la +statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le cimetière +de la paroisse Saint-Magloire; 2<sup>o</sup> à ce que la tête dudit sieur de +Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau des +chartres-basses de la Bastille... etc.»</p></div> + +<p>Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span></p> + +<p>—Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse.</p> + +<p>Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans +avoir conscience de ce qu'il faisait.</p> + +<p>On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.</p> + +<p>—Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible +exaltation; parle, mon fils!</p> + +<p>Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.</p> + +<p>Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï.</p> + +<p>Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.</p> + +<p>—Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux +Gonzague.</p> + +<p>—Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni +aujourd'hui, ni jamais!</p> + +<p>Le régent se retourna vers Lagardère et dit:</p> + +<p>—Parlez!</p> + +<p>—Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la +sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit +de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le +devoir de faire justice: je veux justice!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<p>C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et +avides, tous ces cheveux blancs frémir.</p> + +<p>Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le +contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague, +je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon +laissa tomber comme malgré lui ces paroles:</p> + +<p>—Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du +coupable.</p> + +<p>—Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.</p> + +<p>—Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte.</p> + +<p>Lagardère reprit:</p> + +<p>—Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce +que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que +je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au +péril de ma vie, je l'ai fait!</p> + +<p>—Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.</p> + +<p>—J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après +vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p> + +<p>—C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'œil sur toi et sur +d'autres!</p> + +<p>Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa:</p> + +<p>—Le régent lui-même était du complot!</p> + +<p>—En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais +éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me +voici: je vais accomplir mon dernier serment!</p> + +<p>—Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me +semble.</p> + +<p>—On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent.</p> + +<p>—Une accusation sortant de la bouche de ce fou...</p> + +<p>—Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée.</p> + +<p>—Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me +tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les +grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous +asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un +dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se +donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable...</p> + +<p>Lagardère se tourna lentement vers lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p> + +<p>—Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince +souverain, sans témoins ni preuves...</p> + +<p>Lagardère fit un pas vers lui et dit:</p> + +<p>—J'ai mes témoins, j'ai mes preuves!</p> + +<p>—Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le +tour de la salle.</p> + +<p>—Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins... +le premier est ici: c'est vous!...</p> + +<p>Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une +effrayante convulsion.</p> + +<p>—Le second, poursuivit Lagardère dont l'œil fixe et froid +enveloppait le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.</p> + +<p>—Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.</p> + +<p>—Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère.</p> + +<p>Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le +cœur et glaçait les veines.</p> + +<p>Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces +âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire +méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait +chercher ses moyens par <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> delà les limites de l'ordre naturel. +L'époque était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît +frivole, spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon, +soit qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur +d'une opinion philosophique.</p> + +<p>Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui +avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge +déployée.</p> + +<p>Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix +grave allait remuer jusqu'au fond des cœurs les fibres mortes ou +engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire +sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel +Gonzague fasciné se tordait.</p> + +<p>Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion +puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein +XVIII<sup>e</sup> siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même!</p> + +<p>Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante +de cette lutte, personne!</p> + +<p>Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand +Lagardère faisait une <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> pause, le souffle de toutes ces poitrines +oppressées rendait un long murmure.</p> + +<p>—Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait +serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes +preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans +cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la +Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin, +vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le +retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de +toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous +avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé +la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de +Gonzague!...</p> + +<p>—Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.</p> + +<p>—Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;—ne +demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous +deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre +nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants +est sacrée!</p> + +<p>Il avait la tête haute.—Gonzague saisit <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> machinalement le parchemin +sur la table.</p> + +<p>—C'est cela! fit Lagardère;—il est temps... Brisez les cachets... +brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans +qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de +Nevers...</p> + +<p>—Brisez les cachets! ordonna le régent.</p> + +<p>Les mains de Gonzague semblaient paralysées.</p> + +<p>A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses +gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le +tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là +pour attendre ses ordres.</p> + +<p>Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.</p> + +<p>Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une +lame.</p> + +<p>—Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en +baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour +l'écouter;—je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au +dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent +ceux qui sont dans la tombe...</p> + +<p>Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa +bouche.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p> + +<p>Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le +poing sur la table de la présidence.</p> + +<p>La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute +cette assemblée. Il reprit:</p> + +<p>—Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la +voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les +premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure... +Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la +bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les +épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa +prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans +sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime +accompli et le nom de l'assassin...</p> + +<p>Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche.</p> + +<p>Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient +vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait.</p> + +<p>Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois +fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<p>—Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,—il +perd la tête!...</p> + +<p>Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues.</p> + +<p>—Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se +soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;—le vrai nom... en +toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!</p> + +<p>Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le +tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le +masquaient.—Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha +la flamme par derrière.</p> + +<p>L'enveloppe prit feu.</p> + +<p>Lagardère le voyait,—mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait:</p> + +<p>—Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est +le même que le vôtre!</p> + +<p>—Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin +petiller.</p> + +<p>Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se +retournèrent.</p> + +<p>—Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de +l'assassin!</p> + +<p>Le régent s'élança.—Lagardère, montrant le parchemin dont les débris +flambaient à terre, dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p> + +<p>—Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là, +M. de Gonzague,—mais vous venez de l'écrire vous-même en gros +caractères... le mort a parlé!</p> + +<p>—Assassin! assassin! cria le régent.—Qu'on arrête cet homme!</p> + +<p>Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant +le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui +chancela en poussant un cri.—La princesse le reçut dans ses bras.</p> + +<p>—Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un +taureau pris de rage.</p> + +<p>Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face, +arrêta les gardes qui fondaient sur lui.—Tout en se défendant il +reculait, pressé à la fois par dix épées.</p> + +<p>Les gardes gagnaient du terrain.—Au moment où ils croyaient le tenir +acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague +disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe.</p> + +<p>On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors.</p> + +<p>Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné +traîtreusement par <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses +mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure.</p> + +<p>La porte était fermée solidement.</p> + +<p>Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée +s'éleva au fond de la salle.</p> + +<p>—Au secours! au secours! disait-elle.</p> + +<p>Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de +la princesse.</p> + +<p>—Ma fille! s'écria celle-ci;—malheur est arrivée ma fille!...</p> + +<p>—Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le +souffle;—ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!...</p> + +<p>Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit +comme un son de clairon.</p> + +<p>C'était Lagardère qui disait:</p> + +<p>—Une épée! une épée!...</p> + +<p>Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.</p> + +<p>—Merci, monseigneur, dit Henri,—et maintenant, ouvrez la fenêtre; +criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a +de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage!</p> + +<p>Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un +éclair.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>X</h2> + +<h3>—Amende honorable.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> + +<p>Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la +Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au +plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.—A part celles +que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de +procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un +jugement et d'une procédure plus ou moins régulière.</p> + +<p>Le préau de la Bastille était un lieu de supplice <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> avoué et légal +tout comme la place de Grève.</p> + +<p>M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes.</p> + +<p>Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes +légitimes.—La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de +faire écran au spectacle de l'échafaud.</p> + +<p>Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale, +pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût +barbare pour ces lugubres émotions.</p> + +<p>La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de +Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était +pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé +par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.</p> + +<p>Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons +quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre +les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide +de voir et de savoir. En un clin d'œil les abords du Châtelet et du +Palais furent encombrés.—Quand le cortége sortit par la porte Cosson, +ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> dix mille curieux +formaient déjà la haie.</p> + +<p>Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de +Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue +quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une +ignorance complète.—Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de +parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses.</p> + +<p>Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions +se choquèrent.—En quelques minutes, tous les crimes politiques et +autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains +liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du +Châtelet, l'épée nue.</p> + +<p>Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide +de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.</p> + +<p>Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté.</p> + +<p>Et dans la foule, on entendait çà et là:</p> + +<p>—Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples +pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans.</p> + +<p>—Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span></p> + +<p>—Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père.</p> + +<p>—Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux +cheveux blonds!</p> + +<p>—Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,—que madame la duchesse +du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses +commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent +donnait son ballet au Palais-Royal.</p> + +<p>—Et qu'en faire, du jeune roi?</p> + +<p>—L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille... +déclarer Nantes capitale du royaume...</p> + +<p>Un peu plus loin.</p> + +<p>—Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner +un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.</p> + +<p>—Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la +paille!</p> + +<p>Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit +un cri aigu poussé par un chœur de voix de femmes. La rue de la +Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame +Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là.</p> + +<p>Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître +de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon.</p> + +<p>—Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait +mal?</p> + +<p>—Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard, +puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.</p> + +<p>—A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand.</p> + +<p>Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui +chantait à sa fenêtre.</p> + +<p>Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes:</p> + +<p>—On peut dire que celui-là ne l'a pas volé!</p> + +<p>La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on +ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De +tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le +désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion.</p> + +<p>Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le +patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les +halles furent dépassées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p> + +<p>La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de +la petite rue Saint-Magloire.</p> + +<p>Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du +cimetière, et les conjectures d'aller leur train.</p> + +<p>Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos +lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la +grand'salle de l'hôtel de Nevers.</p> + +<p>Le cortége entra tout entier dans la cour de l'hôtel.</p> + +<p>La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit.</p> + +<p>L'église de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont +les moines avaient été exilés à Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison +de repenties, était devenue paroisse depuis un siècle et demi. Elle +avait été reconstruite en 1680, et Monsieur, frère du roi Louis XIII, en +avait posé la première pierre. C'était une nef de peu d'étendue, située +au milieu du plus grand cimetière de Paris.</p> + +<p>L'hôpital, situé à l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui +avait fait donner à la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire +à la rue aux Ours le nom de rue des Deux-Églises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p> + +<p>Un mur régnait autour du cimetière qui avait trois entrées: la +principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-Églises, la +troisième dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue +Saint-Magloire, derrière l'église.</p> + +<p>Il y avait en outre une brèche, par où passait la procession des +reliques de Saint-Gervais.</p> + +<p>L'église, pauvre, peu fréquentée et qu'on voyait encore debout au +commencement de ce siècle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis, à la place +où est actuellement la maison portant le n<sup>o</sup> 166. Elle avait deux portes +sur le cimetière.</p> + +<p>Depuis quelques années déjà, on n'enterrait plus autour de l'église. Le +commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles +seulement conservaient leurs sépultures au cimetière Saint-Magloire et +notamment les Nevers, dont la chapelle funéraire était un fief.</p> + +<p>Nous avons dit que cette chapelle s'élevait à quelque distance de +l'église. Elle était entourée de grands arbres et le plus court chemin +pour y arriver était la rue Saint-Magloire.</p> + +<p>C'était environ vingt minutes avant l'entrée du cortége dans la cour de +l'hôtel de Gonzague. La nuit était complète et profonde dans le +cimetière, d'où l'on apercevait à la fois les fenêtres brillamment +éclairées de la grand'salle de Nevers <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> et les croisées de l'église, +derrière lesquelles une lueur faible se montrait.</p> + +<p>Les murmures de la foule entassée dans la rue arrivaient par bouffées.</p> + +<p>A droite de la chapelle sépulcrale, il y avait un terrain vague, planté +d'arbres funéraires qui avaient grandi et foisonné. Cela ressemblait à +un taillis ou mieux à un de ces jardins abandonnés qui au bout de +quelques années prennent tournure de forêt vierge.</p> + +<p>Les affidés du prince de Gonzague attendaient là.</p> + +<p>Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-Églises, des chevaux tout +préparés attendaient aussi.</p> + +<p>Navailles avait la tête entre ses mains. Nocé et Choisy s'adossaient au +même cyprès. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros +soupirs.</p> + +<p>Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient à voix basse.</p> + +<p>C'étaient les trois âmes damnées; pas plus dévoués que les autres, mais +plus compromis.</p> + +<p>Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague +avaient agité hautement, depuis qu'ils étaient là, la question de savoir +si la désertion était possible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p> + +<p>Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur cœur le lien qui +les retenait au maître.</p> + +<p>Mais tous espéraient encore en son appui et tous craignaient sa +vengeance.</p> + +<p>Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans pitié.</p> + +<p>Ils étaient si profondément convaincus de l'inébranlable crédit de +Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comédie: selon +eux, Gonzague avait dû feindre un danger pour avoir occasion de serrer +le mors dans leur bouche.</p> + +<p>Peut-être même pour les éprouver.</p> + +<p>Ceci n'est point à leur décharge, mais il est certain que s'ils eussent +cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas été longue.</p> + +<p>Le baron de Batz, qui s'était coulé le long des murs jusqu'aux abords de +l'hôtel, avait rapporté que le cortége s'était arrêté et que la foule +encombrait la rue.</p> + +<p>Que voulait dire cela? Cette prétendue amende honorable au tombeau de +Nevers était-elle une invention de Gonzague?</p> + +<p>L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonné déjà depuis +plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la +tête <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> de Lagardère devait tomber dans le préau de la Bastille.</p> + +<p>Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fenêtres de +la grand'salle, une surtout, où brillait une lumière isolée auprès de +laquelle se profilait la haute stature du prince.</p> + +<p>A quelques pas de là, derrière la porte septentrionale de l'église +Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la +princesse de Gonzague avait gagné l'autel. Aurore, toujours à genoux, +semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet +des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et +l'épée nue à la main aux deux côtés de la porte. Chaverny et dona Cruz +causaient à voix basse.</p> + +<p>Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru ouïr des bruits +suspects dans le cimetière. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et +pourtant leurs yeux, collés au guichet grillé, n'avaient rien pu +apercevoir.</p> + +<p>La chapelle funèbre les séparait de l'embuscade. La lampe perpétuelle +qui brûlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers éclairait +l'intérieur de la voûte et plongeait dans une obscurité plus profonde +les objets environnants.</p> + +<p>Tout à coup cependant, nos deux braves tressaillirent. <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> Chaverny et +dona Cruz cessèrent de parler.</p> + +<p>—Marie, mère de Dieu! prononça distinctement Aurore, ayez pitié de lui!</p> + +<p>Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait éveillé toutes +les oreilles attentives.</p> + +<p>C'est que, dans le fourré, notre embuscade tout entière venait de se +mouvoir.</p> + +<p>Peyrolles, les yeux fixés sur la croisée de la grand'salle, avait dit:</p> + +<p>—Attention, messieurs!</p> + +<p>Et chacun avait vu la lumière isolée se lever par trois fois, par trois +fois s'abaisser.</p> + +<p>C'était le signal. On ne pouvait à ce sujet garder aucun doute, et +pourtant il y eut une grave hésitation parmi les fidèles. Ils n'avaient +pas cru à la possibilité de la crise dont ce signal était le symptôme. +Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore à la nécessité de +le faire.</p> + +<p>Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chaîne qui pendait à +leur cou.</p> + +<p>Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague à l'heure même de sa +chute avouée, fut cause qu'ils se déterminèrent à obéir.</p> + +<p>—Après tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlèvement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> + +<p>—Et nos chevaux sont à deux pas, ajouta Nocé.</p> + +<p>—Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualité...</p> + +<p>—En avant! s'écria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne +faite.</p> + +<p><ins class="correction" title="Montauban">Montaubert</ins> et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe +entière s'élança, Navailles en avant, Oriol en arrière. Au premier +effort des pinces, la porte pacifique céda.</p> + +<p>Mais un second rempart était derrière: trois épées nues.</p> + +<p>En ce moment, un grand fracas se fit du côté de l'hôtel, comme si +quelque choc subit eût écrasé la foule massée dans la rue.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un coup d'épée de donné. Navailles blessa Chaverny qui +avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou +en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles +recula et jeta son épée.</p> + +<p>—Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiéou! +montrez-nous vos flamberges...</p> + +<p>On n'eut pas le temps de répondre à cette gasconnade. Des pas précipités +retentirent sur le gazon du cimetière. Ce fut un tourbillon qui passa.</p> + +<p>Un tourbillon! Le perron balayé resta vide.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p> + +<p>Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert râla, Taranne étendit les +deux bras, lâcha son arme et tomba à la renverse.</p> + +<p>Il n'y avait pourtant là qu'un homme, tête et bras nus et n'ayant pour +arme que son épée.</p> + +<p>La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'était fait.</p> + +<p>—Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague +se retirent! dit-elle.</p> + +<p>Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle réponse n'eut lieu.</p> + +<p>On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les +cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-Églises.</p> + +<p>Lagardère, c'était lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny +renversé.</p> + +<p>—Est-il mort? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Pas, s'il vous plaît, répondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je +n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant +que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!...</p> + +<p>Lagardère lui donna l'accolade et serra la main des deux braves.</p> + +<p>L'instant d'après, Aurore était dans ses bras.</p> + +<p>—A l'autel! dit Lagardère; tout n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> fini... des torches... +l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et +regarde ton vengeur!</p> + +<p class="dottedline"></p> + +<p>En sortant de l'hôtel, Gonzague avait trouvé devant lui cette barrière +infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardère pour percer, droit +devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourré humain.</p> + +<p>Lagardère passa. Gonzague fit un détour.</p> + +<p>Voilà pourquoi Lagardère, parti le dernier, arriva le premier.</p> + +<p>Gonzague entra dans le cimetière par la brèche. La nuit était si noire, +qu'il eut peine à trouver son chemin jusqu'à la chapelle funèbre. Comme +il atteignait l'endroit où ses compagnons devaient l'attendre en +embuscade, les croisées resplendissantes de l'hôtel attirèrent malgré +lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illuminée, mais vide. +Pas une âme sur l'estrade dont les fauteuils dorés brillaient.</p> + +<p>Gonzague se dit:</p> + +<p>—Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps.</p> + +<p>Quand ses yeux, aveuglés par l'éclat des lumières, revinrent vers cette +sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous côtés ses +compagnons <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme +humaine.</p> + +<p>—Holà, Peyrolles! fit-il à voix basse, est-ce donc fini déjà?</p> + +<p>Le silence lui répondit.</p> + +<p>Il donna du pommeau de son épée contre cette forme sombre qu'il avait +prise pour le <i>factotum</i>. L'épée rencontra le bois vermoulu d'un cyprès +mort.</p> + +<p>—N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi?</p> + +<p>Il crut entendre une voix qui répondait: Non. Mais il n'était pas sûr +parce que son pied faisait crier les feuilles sèches.</p> + +<p>Une sourde rumeur naissait déjà, puis s'enflait du côté de l'hôtel.</p> + +<p>Un blasphème s'étouffa dans la bouche de Gonzague.</p> + +<p>—Je vais savoir! s'écria-t-il en tournant la chapelle pour s'élancer +vers l'église.</p> + +<p>Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'était +pas un arbre mort. L'ombre avait à la main une épée nue.</p> + +<p>—Où sont-ils? où sont les autres? demanda Gonzague, où est Peyrolles?</p> + +<p>L'épée de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la +chapelle, et il dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p> + +<p>—Peyrolles est là!</p> + +<p>Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le +sang chaud.</p> + +<p>—Montaubert est là!... continua l'inconnu en montrant le massif de +cyprès.</p> + +<p>—Mort aussi? râla Gonzague.</p> + +<p>—Mort aussi!...</p> + +<p>Et poussant du pied un corps inerte qui était entre lui et Gonzague:</p> + +<p>—Taranne est là... mort aussi.</p> + +<p>La rumeur grandissait de tous côtés, on entendait des pas qui +approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrière le +taillis.</p> + +<p>—Lagardère m'a-t-il donc devancé? fit Gonzague entre ses dents qui +grinçaient.</p> + +<p>Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clarté brilla +derrière lui, éclairant en plein tout à coup le visage de Lagardère.</p> + +<p>Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dépasser +l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche à la main.</p> + +<p>Les trois cadavres sortirent de l'ombre.</p> + +<p>Du côté de l'église, d'autres torches venaient.—Gonzague reconnut le +régent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout à l'heure +siégeaient au tribunal de famille.</p> + +<p>Il entendit le régent qui disait:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p> + +<p>—Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes +partout!</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous +octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe +d'Orléans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux... +soit! attendons les juges du camp!</p> + +<p>En parlant ainsi, traîtreusement, et tandis que Lagardère répondait: +«Soit, attendons,» Gonzague, se fendant à l'improviste, lui porta son +épée au creux de l'estomac.</p> + +<p>Mais une épée, dans de certaines mains, est comme un être vivant qui a +son instinct de défense. L'épée de Lagardère se releva, para et riposta.</p> + +<p>La poitrine de Gonzague rendit un son métallique. Sa cotte de mailles +avait fait son effet. L'épée de Lagardère vola en éclats.</p> + +<p>Sans reculer d'une semelle, il évita d'un haut-le-corps le choc déloyal +de son adversaire qui passa outre dans son élan. Lagardère prenait en +même temps la rapière de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe.</p> + +<p>Dans ce mouvement, les deux champions avaient changé de place. Lagardère +était du côté des deux maîtres d'armes. Gonzague, que son élan avait +porté presque en face de l'entrée de la <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> chapelle funèbre, tournait +le dos au duc d'Orléans qui approchait avec sa suite.</p> + +<p>Ils se remirent en garde. Ce Gonzague était une rude lame et n'avait à +couvrir que sa tête; mais Lagardère semblait jouer avec lui. A la +seconde passe, la rapière de Gonzague sauta hors de sa main.</p> + +<p>Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardère mit le pied dessus.</p> + +<p>—Ah! chevalier!... fit le régent qui arrivait.</p> + +<p>—Monseigneur! répondit Lagardère, nos ancêtres nommaient ceci le +jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrédulité ne +tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'éteint le soleil... Dieu rend +toujours ses arrêts...</p> + +<p>Le régent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers.</p> + +<p>—Il n'est pas bon, dit le président de Lamoignon lui-même, que cette +tête de prince tombe sur l'échafaud!...</p> + +<p>—Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne +lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en +tombant sous le glaive que mon poing la donnera...</p> + +<p>Il ramassa l'épée de Gonzague.</p> + +<p>—Que faites-vous?... demanda encore le régent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p> + +<p>—Monseigneur, répliqua Lagardère, cette épée a frappé Nevers... je la +reconnais... cette épée va punir l'assassin de Nevers!</p> + +<p>Il jeta la rapière de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en +frémissant.</p> + +<p>—Apapur! grommela Cocardasse, le troisième coup abat le coq!</p> + +<p>Le tribunal de famille tout entier était rangé en cercle autour des deux +champions. Quand ils tombèrent en garde, le régent, sans avoir +conscience peut-être de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de +Passepoil et la tint levée.</p> + +<p>Le régent, Philippe d'Orléans!</p> + +<p>—Attention à la cuirasse! murmura Passepoil derrière Lagardère.</p> + +<p>Il n'était pas besoin. Lagardère s'était transfiguré tout à coup. Sa +haute taille se développait dans toute sa richesse; le vent déployait +les belles masses de sa chevelure et ses yeux lançaient des éclairs.</p> + +<p>Il fit reculer Gonzague jusqu'à la porte de la chapelle.</p> + +<p>Puis son épée flamboya en décrivant ce cercle rapide que donne la +riposte de prime.</p> + +<p>—La botte de Nevers! firent ensemble les deux maîtres d'armes.</p> + +<p>Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> la statue de Philippe +de Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front.</p> + +<p>Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A +quelques pas de là, un chirurgien bandait la blessure du marquis de +Chaverny.</p> + +<p>C'était sous la porte de l'église Saint-Magloire. Le régent et sa suite +montaient les marches du perron.</p> + +<p>Lagardère se tenait debout entre les deux groupes.</p> + +<p>—Monseigneur, dit la princesse, voici l'héritière de Nevers, ma fille, +qui s'appellera demain madame de Lagardère, si Votre Altesse Royale le +permet.</p> + +<p>Le régent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main +d'Henri.</p> + +<p>—Merci, murmura-t-il en s'adressant à ce dernier et en regardant comme +malgré lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse.</p> + +<p>Puis il affermit sa voix que l'émotion avait rendue tremblante et dit en +se redressant:</p> + +<p>—Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de +Nevers.<br /></p> + +<p class="center">FIN.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> + +<h5>DU SIXIÈME VOLUME.</h5> + +<table summary="table_des_chapitres" class="block"> + <colgroup span="3"> + <col width="10" /> + <col width="375" /> + <col width="15" /> + </colgroup> +<tbody> + <tr> + <td> </td> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter">LE CONTRAT DE MARIAGE.<br />(Suite.)</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"> XIII.</td> + <td class="tdb">La signature du bossu</td> + <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter">LE TÉMOIGNAGE DU MORT.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">I.</td> + <td class="tdb">La chambre à coucher du régent</td> + <td class="tdc"><a href="#ch2">35</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">II.</td> + <td class="tdb">Plaidoyer</td> + <td class="tdc"><a href="#ch3">57</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">III.</td> + <td class="tdb">Trois étages de cachot</td> + <td class="tdc"><a href="#ch4">85</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">IV.</td> + <td class="tdb">Vieilles connaissances</td> + <td class="tdc"><a href="#ch5">107</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VI.</td> + <td class="tdb">Cœur de mère</td> + <td class="tdc"><a href="#ch6">127</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">IX.</td> + <td class="tdb">Condamné à mort</td> + <td class="tdc"><a href="#ch7">149</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VII.</td> + <td class="tdb">Dernière entrevue</td> + <td class="tdc"><a href="#ch8">171</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VIII.</td> + <td class="tdb">Anciens gentilshommes</td> + <td class="tdc"><a href="#ch9">193</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">IX.</td> + <td class="tdb">Le mort parle</td> + <td class="tdc"><a href="#ch10">213</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">X.</td> + <td class="tdb">Amende honorable</td> + <td class="tdc"><a href="#ch11">237</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="small" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU Volume 6 *** + +***** This file should be named 35979-h.htm or 35979-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/7/35979/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> diff --git a/35979-h/images/title.png b/35979-h/images/title.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ea37519 --- /dev/null +++ b/35979-h/images/title.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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