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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:04:52 -0700 |
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Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +LES + +MILLE ET UNE NUITS + +CONTES CHOISIS + + + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1 + +[Illustration: Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine. + +p 76.] + + + + +MILLE ET UNE NUITS + +CONTES CHOISIS + +TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND + +ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND + +[Illustration:colophon] + +PARIS +MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR +RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5 + + + + +LES MILLE ET UNE NUITS + +CONTES ARABES + + +Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu +leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en +dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent +qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le +plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses +sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à +ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses +troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné, +appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les +vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que +son frère. + +Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar +monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de +l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de +souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à +lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait +naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa +complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses +États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla +bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, +qui en était la capitale. + +Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien +troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui +apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il +chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé. + +Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut +de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le +lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi +barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses +officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin +chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte. + +Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation +générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des +lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la +perte de sa fille; et là , c'étaient de tendres mères qui, craignant pour +les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs +gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le +sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus +que des imprécations contre lui. + +Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre +d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait +Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de +mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit +infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de +lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de +tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la +philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait +des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre +cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide +couronnait toutes ces belles qualités. + +Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un +jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père, +j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me +l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle +soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne +peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige +à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie +que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper +la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une +manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le +vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. +Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade, +puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau +mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour +moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre +ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport, +avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si +dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne +garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le +lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser! +Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père, +répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours, +et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et +si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service +important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter +pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, +ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de +vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui +obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point +la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma +main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, +accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit +le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre +perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en +saurait sortir heureusement. + +Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste +dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein. +D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y +opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de +souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au +sultan. + +Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à +ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner +d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar, +pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait +Scheherazade. + +Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait. +Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre +fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La +triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la +vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté. + +Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous +remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez +la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir +vous-même. Sire, répondit le vizir, mon cÅ“ur gémira, sans doute, en +vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous +réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et +lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait. + +Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut +avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle +remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il +était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle +espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan, +et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie. + +Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan; +mais avant que de partir, elle prit sa sÅ“ur Dinarzade en particulier, +et lui dit: Ma chère sÅ“ur, j'ai besoin de votre secours dans une +affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père +va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle +ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je +serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez +dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre +compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de +m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces +paroles: Ma sÅ“ur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant +le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que +vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de +délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est. +Dinarzade répondit à sa sÅ“ur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle +exigeait d'elle. + +L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit +Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans +l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il +lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en +fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda +le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une sÅ“ur que j'aime aussi +tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit +dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. +Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier +témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher +Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade +sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et +Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade. + +Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de +faire ce que sa sÅ“ur lui avait recommandé. Ma chère sÅ“ur, +s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le +jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables +que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce +plaisir. + +Scheherazade, au lieu de répondre à sa sÅ“ur, s'adressa au sultan: Sire, +dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette +satisfaction à ma sÅ“ur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors +Scheherazade dit à sa sÅ“ur d'écouter, et puis, adressant la parole à +Schahriar, elle commença de la sorte. + + + +I^{RE} NUIT + + + + +LE MARCHAND ET LE GÉNIE + + +Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, +tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il +avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était +obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses +correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez +loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise +derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de +biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il +n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il +eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il +remonta à cheval pour s'en retourner chez lui. + +Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de +l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se +détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il +aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une +fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha +son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après +avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les +dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut +achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les +mains, le visage et les pieds, et fit sa prière. + +Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit +paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme, +qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix +terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon +fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant +effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait +adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel +crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez +la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon +fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué +votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu +pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des +dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux +à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le +marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que +tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes +noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'Å“il, et il en est +mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon! +s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de +miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure +d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils; +et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par +conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. +Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je +te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand +par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui +couper la tête. + +Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, +regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les +plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience +d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en +fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il; +quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te +tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut +vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent! +Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles.... + +Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant +que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son +conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma sÅ“ur, que votre conte est +merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus +surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le +sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la +permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait +écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à +demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de +son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à +Scheherazade ce jour-là , il se leva pour faire sa prière et aller au +conseil. + +Pendant ce temps-là , le grand vizir était dans une inquiétude cruelle. +Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à +soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le +bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du +sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait +au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait. + +Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de +son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec +Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua +pas de s'adresser à sa sÅ“ur et de lui dire: Ma chère sÅ“ur, si vous ne +dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, +de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade +lui en demandât la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du génie +et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit +alors la parole et continua son conte en ces termes: + + +II^{E} NUIT + +Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il +fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la +bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à +ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un +testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de +procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce +même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. +Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur +que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit +le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai +vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que +soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le +marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes +affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y +a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me +rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu +Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui, +répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous +pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa +près de la fontaine et disparut. + +Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son +chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si +grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu'il +songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa +femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une +joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se +mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé +quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses +larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous +réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous +alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous +prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que +je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors +il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur +apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année +recevoir la mort de sa main. + +Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se +désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage +et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient +retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force +du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le +spectacle du monde le plus touchant. + +Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et +s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à +ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses +esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses +enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en +rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de +mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les +lois. + +Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il +mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut +dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur +plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous +l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se +faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur +dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi; +soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la +destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il +s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au +même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis +de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la +fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut +s'imaginer. + +Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard +qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se +saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère, +peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où +il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir +ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable +solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps. + +Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure +qui l'obligeait à se trouver là . Le vieillard l'écouta avec étonnement; +et prenant la parole: Voilà , s'écria-t-il, la chose du monde la plus +surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je +veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En +disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils +s'entretenaient tous deux... + +Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est +le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa +vivre encore ce jour-là Scheherazade. + + +III^{E} NUIT + +La nuit suivante, Dinarzade fit à sa sÅ“ur la même prière que les deux +précédentes. Ma chère sÅ“ur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je +vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. +Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand +et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi: + +Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la +biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens +noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce +qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche +lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé +entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui +de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce +qui en arriverait. + +Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit +la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il +mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui, +s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui +était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui +parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se +passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça +parmi les autres. + +Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un +tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à +eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans +les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par +le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils. +Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à +remplir l'air de cris... + +Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre +son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce +prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain +la mort de la sultane. + + +IV^{E} NUIT + +Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du +sultan, parla dans ces termes: + +Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie +s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta +aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui +dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de +me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et +celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus +merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui +vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre +à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps +à se consulter là -dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y +consens. + + + + +HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE + + +Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je +vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et +de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi, +je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que +comme son parent et son mari. + +Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le +désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui +montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie, +prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments +que je ne les connus que trop tard. + +Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus +obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, +dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en +avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita +de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et +quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible +dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu +écarté. Là , par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna +à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle, +qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action +abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon +fermier. + +A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant. +Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux +mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus +touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que +disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins, +huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune +nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je +demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en +faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était +l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais, +dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire +des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux +des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me +sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me +résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une +autre. + +Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à +un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami? +s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus +belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par +complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant +la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, +quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma +une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en +lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses +larmes me fendent le cÅ“ur. + +Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant, +il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru +très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je +au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à +qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa +place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de +temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis +arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon +fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De +son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à +moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre +terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de +n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant +qu'il lui était possible, qu'il était mon fils. + +Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne +l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui +m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son +devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un +grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment. + +Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier +encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre +veau que celui-là . Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas +celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y +opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière. +Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en +demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le +lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste... + +Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma +sÅ“ur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient +si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore +aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous +raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de +savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, +dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine, +la fin de ce conte. + + +V^{E} NUIT + +Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la +biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres +vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et +j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers +moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point +que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et +je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que +celui-là . Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais +quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, +seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année +prochaine. + +Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je +viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me +saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie. +Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu +faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un +moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle +faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me +répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. +J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant +du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces +deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de +notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a +dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette +nouvelle. + +A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger +quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour +parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où +était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les +reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils. + +La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous +rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle. +Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous +mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître, +et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je +ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions: +la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me +sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la +première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon cÅ“ur; je dis plus, +je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en +particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, +vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de +vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter +encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle +mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous +plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc, +répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre +fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant. + +Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles +que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu +as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu +parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et +que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure +naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots, +elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme. + +Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un +transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé +cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez +environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre +mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la +prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec +joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme +en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût +cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la +vissions sans répugnance dans la famille. + +Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme +il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis +en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à +personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai +jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et +celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus +merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je +t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand. + +Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son +histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au +génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à +ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon +histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais +quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la +grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire +surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard +commença de cette manière... + + +VI^{E} NUIT + +La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent. +Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane. +Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre +l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais +contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second +vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son +histoire: + + + + +HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS + + +Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces +deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre +père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette +somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes +marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère +aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier +dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et +en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire. + +Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là , un +pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui +dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il +possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec +attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant, +comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans +ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son +voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous +voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le +détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui +m'ont réduit à l'état où je suis. + +Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je +le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. +J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais +doublé mon fonds, c'est-à -dire que j'étais riche de deux mille sequins, +je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous +pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille +sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme +nous avions vécu auparavant. + +Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux +chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout +ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le +vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres +au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une +caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son +frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins +par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua +d'exercer sa profession. + +Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un +voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur +proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui +m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me +représentèrent là -dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et +m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein. +Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant +cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis +enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il +fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se +trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des +mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas +le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille +sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères, +il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque +endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux +que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et +reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à +chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille +autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et +après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous +trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un +mois de navigation... + +Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure +là . + +Ma sÅ“ur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je +m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez +pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter, +je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme +le jour précédent, sans s'expliquer là -dessus, et ne donna point ordre +au grand vizir de faire mourir sa fille. + + +VII^{E} NUIT + +Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter +la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille. + +Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je +vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant +de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au +marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous +arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes +un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien +les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises +du pays pour les transporter et les négocier au nôtre. + +Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, +je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort +pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec +les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec +moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais +elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas +prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa +conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits +propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne +forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile. + +Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme +que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en +plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs +affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient +envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit, +que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer. + +Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne +se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son +secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me +transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez, +mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du +bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me +trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me +sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de +votre cÅ“ur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue. +Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé +l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée +contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté +la vie. + +J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le +mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais: +Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie +de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne +suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que +j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son +indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à +l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte +vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le +fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en +faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et +qu'il faut faire le bien pour le mal. + +J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle +me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon +logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je +descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins +que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je +l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur +mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui +vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, +et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en +éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux +chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je +lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est +moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes +sÅ“urs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a +coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y +aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères, +je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie +ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir +enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut. + +Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour +l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce +marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec +eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous +paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le +génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce +marchand est coupable envers moi. + +Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième +prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, +c'est-à -dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, +supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en +événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit +la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le +vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il +faut que je m'arrête en cet endroit. + + +VIII^{E} NUIT + +Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au +génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma +connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux +précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle +contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la +fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de +la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir +tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde. +En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la +compagnie. + +Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les +grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de +péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le +marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa +tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta +Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés +jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur. +Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma sÅ“ur, puisqu'il +nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce +pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et +Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière: + + + + +HISTOIRE DU PÊCHEUR + + +Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine +pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont +sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand +matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets +que quatre fois seulement. + +Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer. +Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le +rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne +pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après, +s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la +carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin... + +Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit +paraître le jour. Ma sÅ“ur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce +commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable. +Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la +sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait +la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès +de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là +Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce +cruel ordre. + + +IX^{E} NUIT + +Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan, +Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur: + +Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut +raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en +plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il +sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils +étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de +gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune! +s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et +ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis +parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma +mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré +tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus +pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi, +tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les +grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants, +et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende +recommandables. + +En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir +bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la +troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de +l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en +fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à +paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite +il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que +quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir +retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une; +je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue +à Moïse. + +Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième +fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme +auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y +trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de +quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec +l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur, +dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé. + +Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui +était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette +circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui +firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux. +Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il +l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en +sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et +pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort +épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette +fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage, +forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se +l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée +fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont +il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les +géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur +voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé, +qu'il ne put marcher. + +Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, +pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à +tous vos commandements. + +Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte. + + +X^{E} NUIT + +Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur: + +Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie +avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que +dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète +de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. +Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans +ce vase. + +A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui +répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi +superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de +civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le +génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me +tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; +l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais +cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule +grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est, +répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que +je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce +ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne +puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois +persuadé, écoute mon histoire. + +Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de +Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de +Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne +voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant +monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me +venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et +me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de +David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son +pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de +lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui +prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi. +Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer +de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur +le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. +Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui +obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon +grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si +quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais +riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me +rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir +tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais +je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire +puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit +et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature +qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et +je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé +de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me +délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui +accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de +mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu +es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux +que je te tue. + +Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux, +s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un +ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si +peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me +donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les +complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine, +dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse +mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une +douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses +trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits +par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il, +daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour +vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison +que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le +pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le +proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est +toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en +effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société; +néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne +perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne +sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu +souhaites que je te tue. + +La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème. +Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets +donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, +je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau +du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une +question que j'ai à vous faire. + +Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait +de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur: +Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi... + + +XI^{E} NUIT + +Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire +la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous +étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui, +répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est +très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous +croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds; +comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te +jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois. +Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait? +Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que +vous ne me fassiez voir la chose. + +Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en +fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se +rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de +même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât +plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur: +Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu +présentement? + +Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et +ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce +à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. +Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit +d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je +demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs +filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui +as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté. + +A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour +sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car +l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait. +Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le +parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci, +garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que +par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O +génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le +plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, +apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu +retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, +tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au +nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois +te rendre la pareille. + +Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le +vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets +que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur. +Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à +toi. + +Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne +pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se +venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; +ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à +Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit +le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des +contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras +quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai +pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En +un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun +mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir +puissamment riche. + +L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais +t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole: +jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu +dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi +pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta +aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et +le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la +première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans +la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela +signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire? + +La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur, +rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en +serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends +tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher +devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque +sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut +d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui +les conduisit à un étang situé entre quatre collines. + +Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: +Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il +n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui +le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre +couleurs différentes, c'est-à -dire de blancs, de rouges, de bleus et de +jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une +de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait +se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme +assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons, +lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus +d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les +jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets +qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y +garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en +trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit +et se referma après l'avoir englouti. + +Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se +garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de +la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son +aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses +poissons. + + +XII^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de +cette sorte: + +Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du +sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il +les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après +les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son +premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des +Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils +sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui +remettant entre les mains: Voilà , lui dit-il, quatre poissons qu'on +vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après +s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son +maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de +sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait +jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son +bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite +qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux +besoins de sa famille. + +Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il +faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons +trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons +que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une +casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez +cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à +peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en +sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille +avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon +d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles, +des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte +à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la +cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des +poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu +dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes +paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et +lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons; +si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous +vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la +jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui +se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant. + +La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant +revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur +la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état +d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à +pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir? +Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me +croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi. + +Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda +si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était +arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans +en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il +envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé: +Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient +semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain +malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne +lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se +dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il +s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le +lendemain matin. + +Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang. +Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons +qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en +retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le +lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore +dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença +de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait +fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un +côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine +s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main; +elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les +mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête. + + +XIII^{E} NUIT + +La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après +que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa +encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même +endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été +témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et +trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce +pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit +un rapport. + +Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette +merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui +dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses +couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui +accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de +la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième +fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier +coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne +manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant +plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit +donner encore quatre cents pièces de sa monnaie. + +D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son +cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là , +s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit +ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un +côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit; +mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir +avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une +grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança +jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui +dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces +mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y +sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous +payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes +contents. + +Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la +casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon. +Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du +mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce +que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas +possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient +quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya +chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons +que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit +les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui +est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit +d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire, +répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant +soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le +sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang; +le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. +Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y +arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à +cheval, et le pêcheur leur servit de guide. + +Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec +beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée +jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent +effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait +rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous +les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au +palais. + +Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps +regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à +tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu +cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent +qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous, +leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas +moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas +rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se +trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre +couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt +son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de +l'étang. + +A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en +particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une +étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui +nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus +parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister +à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein +que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je +vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon, +et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à +l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition +et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur +dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour. + +Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le +détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il +s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais +il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa +résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode +pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout +était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de +personne. + +Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de +peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut +dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de +loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y +pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il +remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château +très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni +comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans +rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta +devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention. + +Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont +l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins +devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque +temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas +entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne +voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore. +Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si +bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en +lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi +me défendre. + +Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il +personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin +de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois: +mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence +augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et +regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un, +il n'aperçut pas le moindre être vivant... + + +XIV^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne +voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes +salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les +sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches +étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un +salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un +lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par +la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; +ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du +bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque. + +Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les +parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments +concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, +c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs +chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que +des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en +sortir. + +Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout +lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit +dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là , rempli de +tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il +faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup +une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son +oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces +tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un +heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes, +cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes +douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous +les tourments que j'ai soufferts! + +Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté +d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle, +il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et +très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. +La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui +et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une +inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur, +dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous +recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si +forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. +Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne +opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous +pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon +cÅ“ur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous +offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du +soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me +flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs; +mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui +est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs +différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, +et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions, +le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est +inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a +élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils +tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins? + +Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria +très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas! +seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être +affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources +intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au +sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et +que l'autre moitié de son corps était de marbre noir... + +En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire +remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut +tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort +attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre +pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler +de sa résolution. + + +XV^{E} NUIT + +Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut +étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune +homme. Ce que vous me montrez là , lui dit-il, en me donnant de +l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui +doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les +poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter; +vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que +les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs +malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le +jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes +vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos +oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout +ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire. + + + + +HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES + + +Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait +Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui +prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes +étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait +son séjour était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous +avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements. + +Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt +pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour +partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour +elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui +dura cinq années. Au bout de ce temps-là , je m'aperçus que la reine ma +cousine ne m'aimait plus. + +Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de +dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se +trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et +l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la +chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon +sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas, +mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole +de leur conversation. + +Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand +tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément, +répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais +pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne +s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la +première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc +d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond, +qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour, +elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui +passant sous le nez une certaine odeur. + +Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il +m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez +d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de +n'avoir rien entendu. + +La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher, +elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de +boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une +fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne +s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin +qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu. + +Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais +endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de +précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller +jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre... + + +XVI^{E} NUIT + +D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles +Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la +suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors, +réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être +entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de +certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit +fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin +qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et +la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je +remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient +bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin, +et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la +vis qui se promenait avec un homme. + +Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et +voici ce que j'entendis: Je ne mérite pas, disait la reine le reproche +que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la +raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de +donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine, +breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma +couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à +présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en +donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel +est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se +lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines +affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des +corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces +murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des +bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces +lieux vont changer de face. + +Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se +trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et +passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de +mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus +l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me +faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était +ma parente. + +Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel; +mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une +manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant. +Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la +reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je +me sus bon gré de lui avoir laissé la vie. + +Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et, +satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis. +En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de +moi... + + +XVII^{E} NUIT + +La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par +l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des +Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez +apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan. + +Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des +quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais +je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où +j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon +retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie +arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens +supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état +où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en +même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que +les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je. +La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon +père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé +dans un précipice. + +Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable +sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre +douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je +serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que +vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de +votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison +pourront apporter de la modération à vos déplaisirs. + +Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses +chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au +bout de ce temps-là , elle me demanda la permission de faire bâtir le +lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait, +disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et +elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici; +elle l'appela le Palais des Larmes. + +Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle +l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui +avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui +porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes. + +Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce +malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se +soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne +donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût +que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque +jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais +je feignais de l'ignorer. + +Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y +était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais +être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière +affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins +vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère +âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand +garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd +à mes prières. + +A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses +sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant +d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre +fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce +que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même. + +J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du +noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui +causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop +longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon +désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est +moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter +de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop +longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre, +et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon +action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même +temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle +ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir +tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que +vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts... + + +XVIII^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme +continua de raconter son histoire au sultan: + +Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de +reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un +autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était +très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places +publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que +vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang +sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la +composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, +adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les +quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce +royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble +d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas +tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon +empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes +épaules nues cent coups de nerf de bÅ“uf, qui me mettent tout en sang. +Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil +de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non +pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi. + +En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put +retenir ses larmes; et le sultan en eut le cÅ“ur si serré, qu'il ne put +prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, +levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je +me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je +souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais +j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera. + +Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à +la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire +cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est +enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous +l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de +dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce +qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se +retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce +noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai +parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande +cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, +jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui +faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il +est blessé. + +Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait +être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais +rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui +feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui +surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque +qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai +rien pour vous la procurer. + +En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince, +après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce +château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils +convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce +projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit +étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince, +il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne +pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance +néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances. + +Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à +exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de +dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il +le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il +sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin +or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre. +D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son +sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le +corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette +expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près +de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait +projeté. + +La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la +chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et +commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de bÅ“uf, +avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau +remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la +plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper +qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de +celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de +moi.... + + +XIX^{E} NUIT + +Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups +de nerf de bÅ“uf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de +poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite +au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses +cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que +le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi +tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis +trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, +cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? +Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au +noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser +mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous +m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure. + +Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et +contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave: +Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant. +A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri +pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne +me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me +parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes +discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? +Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que +tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, +m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais +guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais +désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te +plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à +faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa +première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en +liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris. + +La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse +d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si +elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune +roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur +de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en +colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par +la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens +tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le +prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec +toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La +magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce +château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie. + +Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans +répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment +le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec +tant de bonheur. + +Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant, +comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai +fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et +de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si +longtemps. + +Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens +de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu +n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon +aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine? +Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler +de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as +détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons +ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance +contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma +guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à +ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever. + +La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent +concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon cÅ“ur, mon âme, vous aurez +bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me +commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut +arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et +en fit une aspersion dessus... + + +XX^{E} NUIT + +Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne: + +La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé +quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à +l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants; +mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun +reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt +remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même +situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement. +La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande +place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une +ville belle, vaste et bien peuplée. + +Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement +merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en +recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je +viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce +que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main. +Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des +noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi +davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si +brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup +de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un +côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la +place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince +des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en +l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre +cruelle ennemie n'est plus. + +Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son +cÅ“ur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu +un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes +sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan, +demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir +dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir +et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant +monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc +être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois; +il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année +entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous +êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites, +parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus, +les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre, +quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon +libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma +reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret +mon royaume. + +Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin +de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. +Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette +possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le +sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment +récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis +un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire +l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous +regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon +successeur. + +L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus +tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux +préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au +grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main +un de ses proches parents pour leur roi. + +Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent +chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune +roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement +bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan, +qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de +l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les +principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et +l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans +son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de +grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs +jours. + +Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans +assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente, +avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption +qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu +abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin, +pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit +des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour. + +Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du +jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa +famille, très-heureux le reste de leurs jours. + +Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui +marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant +témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui +était encore plus beau que celui-là , et que si le sultan le lui voulait +permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à +paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé +à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait +aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de +l'entendre la nuit suivante. + + +XXI^{E} NUIT + +Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane +lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de +ses beaux contes, et adressant la parole au sultan: + + + + +HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD + + +Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à +Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa +profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de +bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand +panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un +eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte +d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux: +Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur, +enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt +son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour +heureux! ô jour de bonne rencontre! + +D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien +vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de +l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui +savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une +grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au +porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui +commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur +continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de +joie! + +La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs, +où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, +des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, +des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes +de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier +et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit +peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le +porteur mit encore dans son panier par son ordre. + +A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits +concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le +vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des +pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore +elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant +toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit +à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de +provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les +porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en +achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de +nouveau au porteur de la suivre. + +Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux +de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, +d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des +Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit +encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils +arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles +colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame +frappa un petit coup. + + +XXII^{E} NUIT + +Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la +porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille +réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, +fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas +une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût +pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers +fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps +qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte. + +Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la +porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, +passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à +jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la +dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa +richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre +colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur +extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or +des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un +grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y +tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré. + +Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la +magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais +ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame, +qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès +qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles. + +Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là , que +c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se +nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et +Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions. + +Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes sÅ“urs, ne voyez-vous +pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte? +Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier, +l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main, +et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider, +et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya +libéralement le porteur. + + +XXIII^{E} NUIT + +Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de +l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer; +mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le +plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient +également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la +trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des +provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les +différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient +proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir. + +Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine; +mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui +dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma sÅ“ur, ajouta-t-elle, en +s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille +content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient; +je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une +incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que +vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir +aucun homme dans cette maison. + +Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, +Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop +loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre +dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous +sommes trois sÅ“urs, qui faisons si secrètement nos affaires, que +personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en +faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit: +Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus +le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de +celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir? + +Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que +vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je +ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de +biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas +laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des +livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît, +de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai +toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il, +qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui +abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de +le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront +le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s'il +était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée. + +Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant +qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui +repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler; +mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense +considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous +fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa sÅ“ur. +Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on +dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez +quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec +rien? + +Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se +retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit +à Zobéide et à Safie: Mes chères sÅ“urs, je vous conjure de permettre +qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous +divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que, +sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je +n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps. + +A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber +sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et +en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé +aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si +généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste, +mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois sÅ“urs ensemble, puisque +vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que +je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai +toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il +voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui +ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle, +pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus. + + +XXIV^{E} NUIT + +Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du +porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec +nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous +garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore +que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de +l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine +quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir +avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes +de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or. +Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le +porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se +voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire. + +Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet, +prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première, +suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sÅ“urs, qui +burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la +même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa +la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens +était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux +parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de +sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait +naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur +tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas, +qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le +rendre agréable. + +Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom +des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de +vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter, +répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je +suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la +nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira. + +Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sÅ“urs, dit-elle, +il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous +a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous +m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer +la soirée avec nous. Ma sÅ“ur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser +à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous +voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une +nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par +rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la +bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des +questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez +entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez +pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos +actions. + +Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition +avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y +avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue +en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui +ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit +Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas +nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est +écrit au-dessus de notre porte en dedans. + +Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros +caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend +ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sÅ“urs: +Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune +chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt. + +Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut +éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois +d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent +une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sÅ“urs et le +porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter +des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous +de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la +porte... + + +XXV^{E} NUIT + +Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la +porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir; +mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la +plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et +attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez +elles si tard. Safie revint. Mes sÅ“urs, dit-elle, il se présente une +belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement; +et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point +échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me +paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous +surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'Å“il droit, et ont la +tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que +d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et +comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par +hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir +la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous +voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se +contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils +paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans +rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie +s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cÅ“ur, que les deux +autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes +bonnes sÅ“urs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les +fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de +vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne +l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à +charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit +seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera +jour. + +Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle +demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur +témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne +purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer; +mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les +regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la +porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après +elle revint accompagnée des trois Calenders. + +Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames +qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment +qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver +l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue +de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès +d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent +concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais, +avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le +porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec +lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et +qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la +parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés. + +Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait +bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il +répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne +vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu +au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger +le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre. + +Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en +colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre +sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements. +La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et +pacifièrent toutes choses. + +Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à +manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à +boire... + + +XXVI^{E} NUIT + +Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui +se passa entre les dames et les Calenders: + +Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils +témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur +donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles +voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie. +La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment +ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et +un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument +qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les +dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais, +l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en +temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les +paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie +était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et +alla voir ce que c'était. + +Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que +Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames; +en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher +très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était +tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres. + +Cette nuit-là , le calife était sorti de bonne heure, accompagné de +Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, +tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, +ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des +éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison +où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause. +Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à +recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il +ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient +rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne. + +C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des +dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit; +et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que +c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son +personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air +respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés +depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en +magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été +aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à +l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous +avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il +était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que +les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le +guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été +arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver +par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes +étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou +la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y +arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera +ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est +pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous +avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons +pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite +jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre +divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons, +pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous +seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous +votre vestibule. + +Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le +vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant +à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur +dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner +un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse. + +Salie alla faire ce rapport à ses sÅ“urs, qui balancèrent quelque temps +sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement +bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois +Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer... + + +XXVII^{E} NUIT + +Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane, +ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les +Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les +croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air +grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant +toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce. +Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque +chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des +yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que +vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de +ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne +vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir. +Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez +que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce +qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se +lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus. + +Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait +cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et +leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que +les Calenders, tous trois borgnes de l'Å“il droit. Il se serait +volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait +d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela, +quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement +bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se +persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement. + +L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes +manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur +mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà +conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie. + +Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et +prenant Amine par la main: Ma sÅ“ur, lui dit-elle, levez-vous; la +compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et +leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons +coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sÅ“ur voulait dire, se +leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les +instruments dont les Calenders avaient joué. + +Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place +tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre +bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois +Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre +avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et +vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un +homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer +dans l'inaction. + +Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après +avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de +quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous +parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après, +on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle. +Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit +signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il +obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi +de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une +chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups +de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle. + +Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se +leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en +poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les +bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui +présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma +sÅ“ur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre. + +Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de +Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se +tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais +Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui +faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui +donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la +force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis, +prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les +pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et +touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son +mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la +chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise, +et amenez-moi l'autre. + +Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il +prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui +l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris +le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec +elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui +l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle +s'en chargea elle-même. + +Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent +extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient +comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les +deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait +ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en +murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les +autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui +paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler +pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté, +jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit +par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa +curiosité. + +Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, +comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en +fouettant les deux chiennes. Ma chère sÅ“ur, lui dit la belle Safie, ne +vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je +fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle +alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et +Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur... + + +XXVIII^{E} NUIT + +La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où +elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de +cette sorte, en adressant la parole au sultan: + +Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda +quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége +au milieu de la salle, dit à sa sÅ“ur Amine: Ma chère sÅ“ur, levez-vous, +je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se +leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes +avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin +jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle +s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle +lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à +l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix, +elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant +d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. +Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup +d'expression: Tenez, ma sÅ“ur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis +plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en +chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de +Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place. + +Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, +joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant +de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée +du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en +achevant. + +Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma sÅ“ur, dit-elle, vous avez +fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous +exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette +honnêteté; elle se sentit le cÅ“ur si pressé en ce moment, qu'elle ne +songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et +ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de +cicatrices... + + +XXIX^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi: + +Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sÅ“ur, un des +Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à +l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles. +Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et +s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de +parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. +Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez +rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame +évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les +Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous +n'y sommes entrés que quelques moments avant vous. + +Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet +homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit +signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas +pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine +paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le +grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en +savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de +cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette +maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de +m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, +ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames. + +Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur +était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient +savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que +ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que +nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les +éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les +donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre. + +Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les +conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux +Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: +Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre +réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien +voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de +nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il +nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient +exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir, +si nous ne la tenons pas. + +En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: +Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que +Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames +demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez +d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût +très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui +disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir +à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait. + +Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife +tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en +excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le +porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, +après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, +s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur, +elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre +contestation? + +Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous +supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité +vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la +dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce +que je suis chargé de vous demander de leur part. + +Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife, +de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, +que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous +que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle +leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant +que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous +recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce +que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous +vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait +point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir +reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas +toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la +facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et +votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa +fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite! +Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et +robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des +sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au +milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête. + +Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se +repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil +de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le +porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur +indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un +des esclaves dit à Zobéide et à ses sÅ“urs: Hautes, puissantes et +respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou? +Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. +Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas +mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont +les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps +si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il +n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais +augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le +dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme +moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le +sacrifier à votre ressentiment. + +Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des +lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la +parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et +m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à +vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni +des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il +puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus +d'égards pour nous. + +Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les +autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée +et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance +quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il +s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait +informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était +près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, +prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant +pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, +répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand, +pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait +pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les +voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un +d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes +pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders, +c'est-à -dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en +parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non, +madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il +n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, +je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant +l'habit que je porte. + +Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent +la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour +vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du +commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez +que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons +jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire +connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous +assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans +le monde. + +A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves: +Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous +raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison, +ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais +n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction... + + +XXX^{E} NUIT + +Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand +vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de +la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui +étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres +qu'elles voudraient leur donner. + +Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son +histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le +premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a +amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé. +Madame votre sÅ“ur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité +de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma +vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, +chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur +d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un +confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la +tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez +vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une +grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire. + +Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit: + +Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le +porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne +serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre +mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant +cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors +d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders, +prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des +trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença +ainsi son histoire. + + + + +HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. + + +Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon Å“il droit, et la +raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que +je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme +lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une +princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge. + +Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné +une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon +oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me +rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au +prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte +et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec +de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, +et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs +extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes +bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à +quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an +qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne +pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé +et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir; +mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret +et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous. + +L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas +de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le +souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un +moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec +une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me +dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous +nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque +temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des +rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon +cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec +vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous +verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez +aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y +rendrai bientôt. + +Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai +la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon +cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune, +sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes +paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine +d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre. + +La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du +tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son +coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une +trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus +le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la +dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai +parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit +en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon +cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous +avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je, +qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous +pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu. + + +XXXI^{E} NUIT + +Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de +continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces +termes: + +Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince +mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant +au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête. +Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher. +Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé +la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure +si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette +pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être +vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on +ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je +jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop +véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je +me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de +tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les +considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je +cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche +inutilement. + +Il faut savoir que, pendant ce temps-là , le roi mon oncle était absent. +Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de +l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses +à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon +père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je +laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce +qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le +serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer +d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais. + +J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et, +contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse +garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et +l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le +grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous +arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se +saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de +ma surprise et de ma douleur. + +Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait +depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse, +j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du +palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta +un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche, +par hasard, alla tomber droit contre l'Å“il du vizir qui prenait l'air +sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, +j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il +ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait +des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une +manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un +furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon Å“il +droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne. + +Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans +une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du +palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la +tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé +de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais +je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa +compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et +gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et +vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me +faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu +mon Å“il, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur. + +Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me +retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit, +autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans +les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale. + +Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du +triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez +d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un +frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où +vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu +aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût +fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux +père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement +affligé, que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que +j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je +racontai au roi son père tout ce que je savais. + +Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus +achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me +donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, +et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est +restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait +faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis +que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il +avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la +connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme +la suite de mon discours le fera connaître. + +Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du +jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour +trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en +eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps. +Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée +de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince +l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais +enfin nous la levâmes. + +Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes +environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous +nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée +épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau +lustre était obscurcie. + +De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande, +soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il +y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de +provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y +voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait +par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large, +dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il +aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon, +comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés +avant que d'être consumés. + +Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle +qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de +l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui +cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le +châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne +se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna +sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle. + +Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et +qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution +d'en entendre le reste la nuit suivante. + + +XXXII^{E} NUIT + +Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son +histoire à Zobéide. + +Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement +lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils +après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste +soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour +demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon +cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me +répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom, +forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune +sÅ“ur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables +desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a +justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces +paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes. + +Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu, +reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve +heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les +réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la +princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes. + +Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que +personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un +bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres +instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci, +nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée +formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé +ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, +avec des troupes innombrables. + +Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à +tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur +furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre +maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi +mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu +chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant +bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus +le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un +officier du roi dont la fidélité m'était connue. + +Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un +stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me +conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant +pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me +reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon +oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les +villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur +des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai +de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la +résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque, +dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le +récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié, +sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son +appui. + +Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à +la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant +un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je +tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva +aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui +dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe +pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender +que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi +étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons +ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer. + +Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une +ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais +venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, +nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de +charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà , +madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter, +pourquoi j'ai perdu mon Å“il droit, pourquoi j'ai la barbe et les +sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous. + +C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous +plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de +demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux +confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle +des trois autres personnes de la compagnie. + +Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de +passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut +l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du +premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil. + + +XXXIII^{E} NUIT + +Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à +l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua +pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer +l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la +parole au sultan, et parla dans ces termes: + +Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie, +et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre +à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me +connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï +qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le +second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide: + + + + +HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI + + +Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par +quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'Å“il droit, il faut +que je vous conte toute l'histoire de ma vie. + +J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez, +madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit, +n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y +avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans +les beaux-arts. + +Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par cÅ“ur l'Alcoran +tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les +préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à +fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont +éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la +connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos +prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que +j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à +former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès, +que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui +s'étaient acquis le plus de réputation. + +La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se +contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon +père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant +monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches +présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade +pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu +d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins. + +Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes +de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt +paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui +venaient à nous au grand galop. + +Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le +sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les +cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la +nuit suivante impatiemment. + + +XXXIV^{E} NUIT + +Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière +l'histoire du second Calender: + +Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous +avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais +faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions +peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir +à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la +force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à +une prompte fuite... + + +XXXV^{E} NUIT + +Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le +jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du +second Calender: + +Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout +secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand +chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un +mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située +d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par +plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel. + +Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent +de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle +où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, +les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait +brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été +réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en +lambeaux. + +J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où +j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma +jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il +me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais, +et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était +arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition. + +Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de +parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes +chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de +ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux +est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait +sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette +ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut +nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a +pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la +passe sous silence. + +Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai +que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea +que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et +m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai. + +Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de +la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et +n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par +précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou +métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais +quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui +répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien, +poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que +vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci +de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon +conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous +paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt +prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la +place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous +vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la +nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la +bassesse et la peine qui y étaient attachées. + +Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec +un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient +leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me +conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma +tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie +d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois, +néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de +gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je +gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé +pour moi. + +Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un +jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai +dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En +arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une +trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la +levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée. + +Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, +qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme +s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai +par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des +chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, +elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si +extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je +m'attachai uniquement à la regarder. + + +XXXVI^{E} NUIT + +Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire: + +Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je +me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde +révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis +homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de +commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand +soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et +pendant ce temps-là , je n'y ai pas vu d'autre homme que vous. + +Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me +recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie +l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que +je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre +l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être +celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai +fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils +d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le +hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique +où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences. + +Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de +croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un +séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire +lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez +jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi +nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je +suis la princesse sa fille. + +Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon +cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances +de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie +m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et +lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été +longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à +voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai +déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait +tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une +princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements. + +De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me +voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de +lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman +qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a +aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans +six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me +tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler +selon votre qualité et votre mérite. + +Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la +demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse +me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus +somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place +de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour +sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle. + +Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin +d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle +mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et +nous passâmes le reste de la journée très-agréablement. + +Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, +elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent +que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire +quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur +agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous +êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du +véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez +la fausse position dont vous jouissez ici. + +Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de +toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse, +repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce +langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman +en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je +l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui +ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout +ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en +savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce +serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les +génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me +permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied +dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux... + + +XXXVII^{E} NUIT + +Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais +s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui +du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. +Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit +connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse, +m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans +penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous +sauvez. + +Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma +cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais +descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au +génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et +pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cÅ“ur, lui répondit la princesse, m'a +obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou +trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le +talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose. + +A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une +menteuse. La cognée et les babouches que voilà , pourquoi se +trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la +princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez +peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous +les avez apportées sans y prendre garde. + +Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont +j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les +cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle. +J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le +mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du +bain. + +Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; +mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. +Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un +démon impitoyable. + +Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre +absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret +de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais +penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit +loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection; +mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la +raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me +retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon +imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la +princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas +brisé le talisman. + +Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur +entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver +avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce +qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que +vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main +propre. + +A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le +tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre +s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, +parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le +génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était +ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis +génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies. +N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce +pas là tes babouches?... + + +XXXVIII^{E} NUIT + +Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire +du second Calender: + +Le Calender, continuant de parler à Zobéide: + +Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le +temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence +affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du +corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva +jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt +que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu +de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir +en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le +palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, +hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cÅ“ur. Cette +princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, +et les joues baignées de larmes. + +Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet +homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement: +Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit +le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, +et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas, +repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la +cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le +présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et +lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter +ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne +saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de +donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce +refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton +crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la +connais-tu pas? + +Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais +vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre +et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et +que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu +le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main... + + +XXXIX^{E} NUIT + +Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je +pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie, +éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de +massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même +une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à +rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à +votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare. + +Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais, +par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi +je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une +des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe +de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait +déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre +plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle +me fit évanouir. + +Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me +faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis +prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus +grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder: +Voilà , me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse +t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me +contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau. +Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix. + +Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui +dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la +vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre +clémence. + +Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas +ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut +que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots +il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte +du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il +m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De +cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied +sur la cime d'une montagne. + +Là , il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus +certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi: +Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il +disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de +douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des +États du roi mon père. + +Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je +ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la +mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à +une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je +rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et +me mis dessus, jambe deçà , jambe delà , avec un bâton à chaque main, pour +me servir de rames. + +Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus +assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire +aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me +regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord; +et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne +pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le +danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été +à la discrétion du génie. + +Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais +malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je +vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une +flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer. +Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant +du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le +prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement +touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il +me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me +ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au +défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de +reconnaissance qu'il me fut possible. + +Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il +ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement +aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce, +où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que +c'était la capitale d'un puissant État. + +Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux, +remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée, +ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou +simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin. + +Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de +la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se +présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit: +Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de +la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire, +sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture. + +Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un +premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des +affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort +depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne +regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un +serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi +bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture; +mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet +empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir. + +Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette +haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent. +Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main +de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands +qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le +jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand +ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais +signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en +admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût +écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que +les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le +capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive. +S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le +punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je +l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus +ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le +reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup +près tant d'esprit que lui. + +Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume, +et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées +chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un +quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas +seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de +si belle jusqu'alors en ce pays-là . Quand j'eus achevé, les officiers +prirent le rouleau et le portèrent au sultan. + + +XL^{E} NUIT + +Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son +histoire: + +Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda +que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez +le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et +une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de +qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi. + +A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité +de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire, +nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont +pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le +sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme? +Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté +qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva +la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce +que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si +rare. + +Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au +capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me +revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où +ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais +avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées +pour me faire plus d'honneur. + +La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les +fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli +d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de +tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la +ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le +sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir +donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris +redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du +sultan. + +Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa +cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me +prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon +séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de +m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe +sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan +en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût +été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les +singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me +donnait pas ce privilége. + +Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le +chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de +la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à +manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger +avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me +levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de +modestie. + +Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me +l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers +de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture +qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son +étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière, +dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de +nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de +grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui +serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes. + +Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes, +si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la +terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à +recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la +seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque +peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui +disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec +beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et +qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ +de bataille. + +Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait +jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne +voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on +appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était +présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre +dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends. + +Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait +le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre, +qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan: +Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise +qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma +fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici +que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la +liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et +vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la +princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que +vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils +d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un +génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir +cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi +Épitimarus. + +Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me +parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire +était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête +pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille, +reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été +transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame +de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance, +j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne +très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la +vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'Å“il, faire transporter +votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette +science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement +à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées: +ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers +du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est +naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si +habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il +est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter. +Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper +l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui +rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan; +vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit +mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis +prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner... + + +XLI^{E} NUIT + +Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son +discours: + +La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta +un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit +descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et +moi, dans une cour secrète du palais; et là , nous laissant sur une +galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle +décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères +arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre. + +Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le +souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des +adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air +s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine +du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur +extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup +paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion +d'une grandeur épouvantable. + +Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de +ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu +crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de +contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment +solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah! +maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire. +Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu +m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable, +et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses +gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu; +et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive +tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps. + +Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se +changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en +serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas +l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit +alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les +perdîmes de vue l'un et l'autre. + +Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant +nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout +hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le +suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se +changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard +d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond, +mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La +grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva +sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en +roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux. + +Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur +les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre. +Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant +un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains. +Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se +retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter +le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit +poisson. + + +XLII^{E} NUIT + +Scheherazade, pour satisfaire sa sÅ“ur, curieuse d'entendre la suite de +toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en +était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle, +le second Calender continua de cette sorte son histoire: + +Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit +le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous +l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous +entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps +après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent +l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent +à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et +jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous +craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous +eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie +s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous +étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si +la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à +s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle +fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le +visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé +sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon Å“il droit, et ne me +rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais +bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à +coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit +en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne +pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut +apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle +la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau +sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure, +et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle +achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma +métamorphose, à un Å“il près. + +Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le +temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai +remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir; +mais c'est une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à +vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous +méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il +me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue +du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les +autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme +en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat, +qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée +de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je +l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le +pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au +génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres; +mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche... + + +XLIII^{E} NUIT + +La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la +parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender: + +Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan +laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et +quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur +dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. +Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur +est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a +perdu un Å“il. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs +et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés +de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui. + +Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la +princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui +la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de +crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs +insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de +moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie. + +Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un +spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou +chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, +le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des +cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la +poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et +me fit craindre pour sa vie. + +Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, +qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse. + +Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le +palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la +princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena +grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on +recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être +conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on +bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies. + +Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une +maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas +encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me +dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si +vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, +reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une +parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre +arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est +morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je +suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est +pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en +paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous +demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte +malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire. + +Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je +deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je +me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je +me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses +dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire +connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me +faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion +par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la +première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender +notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, +et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel. + +Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il +avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez, +retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au +lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce +qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place. + + +XLIV^{E} NUIT + +Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre +l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous +allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que +c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, +commença son histoire de cette manière: + + + + +HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI. + + +Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa +mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la +même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la +mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal +assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de +guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper +cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour +les promenades et les divertissements sur l'eau. + +Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper +toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier +par ma présence le cÅ“ur de mes sujets, et les affermir dans le devoir. +Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages, +en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant +de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes +îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je +m'embarquai, et nous mîmes à la voile. + +Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la +nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, +que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. +Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, +rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la +mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous +avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur. + +Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur +le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il, +nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous +nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon +pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de +se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous +avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi +nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que +la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui +dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements +qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons +demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente, +que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la +montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme +l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette +attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous +d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et +augmente en même temps cette vertu. + +Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il +y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du +dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la +poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des +caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette +statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de +tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne +cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, +jusqu'à ce qu'elle soit renversée. + +Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes +excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je +ne fusse arrivé à la fin de mes jours. + +En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne +Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus +affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près, +que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler +les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, +où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit +horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer, +qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en +découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié +de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche, +qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis +pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il +y avait des degrés pour monter au sommet... + + +XLV^{E} NUIT + +Au nom de Dieu, ma sÅ“ur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je +vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère sÅ“ur, +répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit: + +A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à +droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se +sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à +monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour +peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité +dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai +sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la +grâce qu'il m'avait faite. + +Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable +vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé, +creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et +trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour +délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois +flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval +de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc +et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au +pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu +verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une +rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui +que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de +Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre +mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu +que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu +pendant tout le voyage. + +Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me +levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire +ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches, +et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai +dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de +l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva +peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la +montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je +bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que +j'avais eu. + +Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait +été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de +Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de +bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans +discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent +espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre. +L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu +soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué! + +Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer +avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du +jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort +obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à +l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à +désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une +vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me +laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte +qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui +venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où +j'étais. + +Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou +ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se +ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient +une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils +marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils +levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent +plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois +aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard +qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien +fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils +furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent +recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le +navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je +conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me +causa un extrême étonnement. + +Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant +remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si +éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de +l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la +terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de +deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait +l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai +au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa +garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune +homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces +choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des +pots de fleurs qu'il avait près de lui. + +Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui +dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi +et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la +moindre injure. + + +XLVI^{E} NUIT + +Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade, +sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième +Calender: + +Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces +paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que +je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui +vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier +qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa +profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui +font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin +d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il +fournit les pierreries dont on a besoin. + +Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants, +lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait +pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. +Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le +temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe +de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut +une grande joie dans la famille. + +Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, +consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident +jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la +vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là , +ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la +montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, +fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours +après, votre fils doit être tué par ce prince. + +Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut +vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre +beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est +la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier +de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous +nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant +d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est. + +Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper +mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris +la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant +cinquante jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. +C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est +venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il +viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et +je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au +milieu d'une île déserte. Voilà , seigneur, ce que j'avais à vous dire. + +Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me +moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui +ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction, +qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher +seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien. +Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines +conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je +profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec +vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre. + +Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa +confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que +j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en +donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à +la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous +mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande +quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand +il aurait eu d'autres hôtes que moi. + +Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il +avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si +forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues +qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains +étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse +commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes +trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain. + +Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me +dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me +voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à +Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans +votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de +vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le +bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux +recevoir mon père. + +Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le +bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai +moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais +préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé, +et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de +m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir. + +De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis +dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je +demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a +un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête. +Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le +prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa +de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si +malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans +le cÅ“ur. Il expira dans le moment. + +A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la +tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par +terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je, +il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre +lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte +moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son +assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, +ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande +pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus +longtemps. + + +XLVII^{E} NUIT + +Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après +le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur, +si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous +arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons. + +Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient +pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je +pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure +souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse +pierre sur l'entrée, et la couvris de terre. + +J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre +ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, +me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me +fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer +peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je +l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le +persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le +moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer. + +Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage +me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt +placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le +bâtiment au même endroit que la première fois. + +Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers +la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque +espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils +changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la +pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne +répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent +enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du cÅ“ur; car je +n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des +cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba +évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut +entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais, +malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet +état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie. + +Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves +apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements; +et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le +vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui +jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent +la fosse. + +Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et +embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de +douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et +transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île +en peu de temps, et je le perdis de vue... + + +XLVIII^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième +Calender, dit: Ma sÅ“ur, vous saurez que ce prince continua de les +raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie: + +Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je +restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine, +qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de +l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du +repos, quand j'en avais besoin. + +Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là , +je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île +devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait. +Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un +petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et +n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la +plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un +terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je +vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna +quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas +possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je +m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce +que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les +rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé. + +Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer +la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je +n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention +qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits, +qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant, +ils étaient tous borgnes de l'Å“il droit. Ils accompagnaient un +vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable. + +J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et +tous privés du même Å“il. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit +par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et +me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments, +ils me demandèrent ce qui m'avait amené là . + +Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent +d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous +traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de +cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon +où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour +s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce +rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel +se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs +s'assirent sur les dix autres. + +Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes +gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place, +et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que +du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'Å“il droit; +contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité. + +Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais +il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs, +auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit +aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la +fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun. + +Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au +vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous +apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le +vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête +dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en +posa un avec un flambeau devant chaque seigneur. + +Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, +du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces +choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le +visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis +de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la +tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre +oisiveté et de nos débauches! + +Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation. +Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau +dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs +habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne +paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je +venais d'être spectateur. + +Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses +indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé +séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes +seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent: +Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le +lendemain et les nuits suivantes, la même action. + +A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai +très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je +pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était +pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les +nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en +savoir les motifs. + +Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas +de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas +cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que +pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous +voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous +n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous +nous demandez. Mais il y va de la perte de votre Å“il droit. Il +n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je +ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à +moi-même. + +Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution, +prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau, +ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent: +Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons +bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous +vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous +nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle +roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur +vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante +pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime +d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau +avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez +jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, +tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres +pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous +sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de +ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même... + + +XLIX^{E} NUIT + +La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours +parler le Calender à Zobéide: + +Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je +viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi +du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs +eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la +place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé +ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre +ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne. + +Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau; +je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola +dès qu'il m'aperçut. + +Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point +de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée +je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on +ne me l'avait dépeint. + +La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il +y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et +d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers +magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres +encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des +jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux +qui renfermaient des choses surprenantes à voir. + +Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon, +où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que +l'imagination même ne saurait aller au delà . Elles étaient habillées +très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles +m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de +grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et +une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps, +dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous +marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons +souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie +désagréable et indigne de vous. + +Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir +dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais +que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles; +vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et +nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements. + +Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement +de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de +l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de +senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était +nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une +collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la +main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait +sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont +j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant +placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je +leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la +nuit. + + +L^{E} NUIT + +Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en +ces termes: + +Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames, +quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi +demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était +nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent +une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour; +mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on +n'en pouvait moins souhaiter. + +D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et +d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs +sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des +instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me +mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes +assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les +accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les +autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes +après les autres, de la meilleure grâce du monde. + +Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors +une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin +que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez. +Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un +appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont +j'avais le plus grand besoin... + + +LI^{E} NUIT + +Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle +manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse +histoire: + +J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les +dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour +précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des +nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque +j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore +plus magnifique que le premier. + +Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en +divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point +ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai +une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce +temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre +chagrin. + +Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les +quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté +ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin +dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent +m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher +prince, adieu; il faut que nous vous quittions. + +Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur +affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de +Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir +de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me +répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous +eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont +fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette +douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons +comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles +recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de +grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre +douleur. + +Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que +nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble +avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous +sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs +indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi +nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous +quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. +Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, +particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi +contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre +absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous +vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous +l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous +profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du +bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète +curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien +la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à +un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa +retenue... + + +LII^{E} NUIT + +Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté +saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire: + +Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une +véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence +me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles +me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent +ensuite, et je restai seul dans le château. + +Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne +dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un +siècle sans elles. + +Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles +m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela +près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première +des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre. + +J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel +je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable. + +Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je +n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus +grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis +l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle +qui suivait. + +Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas +moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux, +arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un +plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur +n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, +l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'Å“illet, le lis, et +une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en +différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien +n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin. + +J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle +était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du +moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle +renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, +d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais +entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau +étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse. + +D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa +capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la +tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non +plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas +remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé +la vue. + +Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette +multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le +plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon +appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à +l'exception de la centième. + +Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je +mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une +architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description, +pour éviter la prolixité. + +Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait +entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui +valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des +monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, +qui étaient grosses comme des Å“ufs de pigeon, surpassaient en nombre +les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des +escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le +quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le +sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les +autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des +opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres +fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la +cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement +de branches, mais même d'arbres entiers. + +Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les +autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous +dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour +ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit +à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture +m'était défendue... + + +LIII^{E} NUIT + +Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte: + +J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes +princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les +revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse +dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation +du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré +moi-même à la peine que j'ai éprouvée. + +J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je +n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais +contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins +à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte +et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai. +Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette +odeur, je n'en fus plus incommodé. + +Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de +safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui +rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et +cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et +d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur. + +Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention, +j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse +voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je +trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage +excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de +sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le +tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire +avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que +j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti +le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant +des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte +de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur +dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol +vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans +me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment, +qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva +l'Å“il droit. + +Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce +que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol +et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché +moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon Å“il, qui me +faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon +qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins +élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par +le roc. + +Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y +attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne +parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon Å“il. Nous +sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur +votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne +sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser, +leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute +la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir +des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui +vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de +plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du +même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant +l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et +vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir +parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne +savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré +les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous +en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de +votre destinée. + +Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux. +Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de +Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé +aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la +porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons +été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même Å“il; mais nous +n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous +est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le +secours que vous nous avez généreusement accordé. + +Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide +prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur +dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. +Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous +pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de +ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du +côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait +pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre +histoire; parlez. + +Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit +encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce +que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, +poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad +négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous +sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres +personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel, +après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait +venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs +d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré +le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par +bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que +la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le +hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons +entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper +à votre porte. Voilà , madame, le compte que nous avons à vous rendre, +pour obéir à vos ordres. + +Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle +devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir +pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue +pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez +tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que +vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez +où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait +qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois +Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des +sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la +maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans +leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes +étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté +allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui +répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le +calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces +paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et +demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; +elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne. + +Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se +retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à +son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'Å“il, tant il avait +l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et +entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide, +quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et +pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore +occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il +tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône. + +Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects +à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à +régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames +et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en +repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont +surpris. + +Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders. +Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour. + +Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se +hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une +manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans +toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles. + +Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui +prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps +d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé +sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa +commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait. +Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa +maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la +portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui +les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils +n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître. + +Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et +leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous +cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous +craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous +ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment; +mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que +je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes +les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait +voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après +l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul; +mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la +glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je +vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous +demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux +chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux +d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices. + +Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les +trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de +cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter... + +Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je +lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore +ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que +Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu +d'envie d'entendre. + + +LIV^{E} NUIT + +Ma chère sÅ“ur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je +vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans +doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le +prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui +donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait. + + + + +HISTOIRE DE ZOBÉIDE + + +Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à +Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï +parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois sÅ“urs, nées d'une +même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange +elles ont été changées en chiennes. + +Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont +aussi mes sÅ“urs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le +sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et +moi Zobéide. + +Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous +appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, +suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur +mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et +de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma sÅ“ur, +ils passèrent tous deux en Afrique. Là , le mari dépensa en bonne chère +et en débauche tout son bien et celui que ma sÅ“ur lui avait apporté. +Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte +pour la répudier et la chassa. + +Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans +un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne +de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux cÅ“urs les plus durs. Je la fis +entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma +sÅ“ur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant +votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et +l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez +que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer +comme moi-même. + +Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois +en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre +troisième sÅ“ur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de +ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son +mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié. + +Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que +Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage +par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, +je me rendis avec mes deux sÅ“urs à Bassora, où j'achetai un vaisseau +tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de +Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes +bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes +la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes +terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous +aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent +frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre. + +Je n'eus pas la patience d'attendre que mes sÅ“urs fussent en état de +m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de +la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui +étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si +hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient +immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et +m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés. + +J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des +hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils +étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je +trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui +étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les +cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que +tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors, +était changé, en pierre. + +Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris +une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants +étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant, +et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir +considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du +prince qui régnait en ce pays-là . Mais, fort étonnée de n'avoir +rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là , dans l'espérance d'en +trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma +surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes +pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés. + +Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns +semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de +leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà +vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; +mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence +affreux. + +M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau +bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je +jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait +dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai +ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame +aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne +d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes, +et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me +parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. + +J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette +chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni +d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et +d'animaux en argent, trait d'un travail admirable... + + +LV^{E} NUIT + +Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai +dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques, +qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où +il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de +grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche +étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit +plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de +dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, +avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme +un Å“uf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il +brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le +regardant au jour. + +Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau +allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me +fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car +je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés +d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette +chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait +inestimable. + +Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je +parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais +déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient +remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces +merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon +vaisseau, ni à mes sÅ“urs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité. +Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il +était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par +où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je +m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre +où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je +résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à +regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur +de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette +crainte qui m'empêcha de dormir. + +Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui +lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de +le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai +aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en +chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un +cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le +flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un +oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui +marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes +suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire +blanche allumés de même. + +Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez +nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne +mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui +était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie +d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire +qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié, +et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de +très-merveilleux. + +Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant +debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu +qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la +grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. +Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière. + +Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous +prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville +désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est +arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en +l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf +dans un désastre si épouvantable. + +Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à +faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port +après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de +s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui +témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais +remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé. + +Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de +patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux, +et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il +commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable +seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends +l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue +depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma +curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en +conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant +de personnes mortes d'une manière inouïe. + + +LVI^{E} NUIT + +Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes: + +Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez +la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui +adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur +et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un +puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute +sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient +mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles +à Dieu. + +Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur +d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane, +qui savait l'Alcoran par cÅ“ur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon +prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde +d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe; +et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je +fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent +livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout +le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les +instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des +vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté +constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en +horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu. + +Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à +coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne +perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte +de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.» + +La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant +converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du +matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un +instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon +père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel +qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une +pareille destinée. + +Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment +terrible. Depuis ce temps-là , je continue de le servir avec plus de +ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous +envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je +vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse. + +Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence +qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous +éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut +vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai +laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une +retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire +du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les +honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en +pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le +reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement. + +Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au +port, où nous trouvâmes mes sÅ“urs, le capitaine et mes esclaves fort en +peine de moi. Après avoir présenté mes sÅ“urs au prince, je leur +racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour +précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la +désolation d'une si belle ville. + +Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises +que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait +de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous +laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que +nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux +pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant +les yeux. + +Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes +mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir +besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel +que nous pouvions le souhaiter... + + +LVII^{E} NUIT + +Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife: + +Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sÅ“urs et moi, nous nous +entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre +union ne dura pas longtemps. Mes sÅ“urs devinrent jalouses de +l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me +demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque +nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me +faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est +pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur +répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers +le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. +D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma +personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes +services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés. + +Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour +moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sÅ“urs, que +dès ce moment j'accepte de bon cÅ“ur l'offre que vous me faites, non pas +pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma +maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes +sÅ“urs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce +temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments +qu'auparavant. + +Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où, +avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous +arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes +sÅ“urs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de +la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments +sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je +m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que +l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une +plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île +déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait +sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs +sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque +espérance que je pourrais conserver ma vie. + +Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et +fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, +et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je +me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros +qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en +eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre +une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute +ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et +l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et +s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose +extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans +un autre endroit, et je m'endormis. + +A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi +une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à +l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et +lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que +vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru +ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu +qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos +sÅ“urs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos +généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées +comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans +vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux +chiennes noires sont vos deux sÅ“urs, à qui j'ai donné cette forme. Ce +châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la +manière que je vous dirai. + +A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux +chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis +dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été +chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me +dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, +de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits +cent coups de fouet à chacune de vos sÅ“urs, pour les punir du crime +qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince +qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son +ordre. + +Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même +manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs +avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel +devoir. + +Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son +grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi +elle était marquée de cicatrices... + + +LVIII^{E} NUIT + + + + +HISTOIRE D'AMINE + + +Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont +Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sÅ“ur, je vous +dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en +particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait +laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville. + +La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai +veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à +quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait +de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès +que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire +dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à +mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter. + +Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint +dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. +C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la +terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous +supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la +confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous +dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se +marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous +n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de +la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse +avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des +inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma +charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre +présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de +notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des +misérables. + +Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de +compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux +bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut +que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La +vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me +baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame, +reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous +avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez +cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure +que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à +l'honneur de vous voir. + +Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me +plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets, +des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les +plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver. + +La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi, +d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me +dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières +dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira: +me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle +marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes +esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort +large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par +un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était +au-dessus de la porte en lettres d'or: _C'est ici la demeure éternelle +des plaisirs et de la joie_. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à +l'instant. + +On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus +reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant +de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un +sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants: +Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces; +mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous +imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de +tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de +votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux +si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le +monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre +alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les +joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous +fait de vous recevoir pour femme. + +Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me +remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. +Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une +rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un +cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air +majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et +je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore +au-dessus de ce que sa sÅ“ur m'en avait dit. + +Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa +des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat +de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il +avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi +fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à +lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus +la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée +seulement. + +Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai +à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il +me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai +déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves. + +Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma +bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que +je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de +toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique, +je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne +trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans +la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la +vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût. + +Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus +que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à +la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui +en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à +l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de +me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta +que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; +qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire +un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple +pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant, +afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler, +le marchand me mordit jusqu'au sang. + +La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je +demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de +fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, +je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes +avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde +qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une +faiblesse qui m'avait prise... + + +LIX^{E} NUIT + +Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire: + +La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de +l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse, +me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je +vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne +l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous +affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous +donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement, +qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque. + +La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête +enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal +de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là ; mais il prit une bougie, +et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me +dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me +résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter +une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un +porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort +étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que +c'était peu de chose. + +Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne +demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police +d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre. +Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, +je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande +injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de +pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement, +reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure. + +Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un +vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête +tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que +j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela +étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le +grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir +tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, +je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment +donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux +absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui +répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le +fait. + +A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il, +c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa +des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur +dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son +ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il +commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut +apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter +dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment +que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon cÅ“ur et qui me manquent +de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe +donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors +l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous +avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort. + +Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai +la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en +quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus +beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de +mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon +fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous +conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue. +Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna +de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux. +Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la +vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de +son crime. + +A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur +les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante +qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après +cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur, +dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit +quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, +contre mon intention, me sont restées depuis. + +Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la +maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la +place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas +contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où +elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre +qui aurais-je fait ma plainte? + +Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère sÅ“ur +Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui +fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et +m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille +marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez +elle après la mort de notre mère. + +Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous +résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que +nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense +de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les +provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis +apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous +retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife +Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait +savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce +qu'il venait d'entendre. + + +LX^{E} NUIT + +Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité, +voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux +Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de +sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit +lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en +serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle +point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous +revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état? + +Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre +Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en +me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je +voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi +dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien! +répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus +à propos, puisque je le souhaite. + +Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout +le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée +parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée +très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous +me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de +m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en +marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses sÅ“urs, +en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais +leur rendre leur figure naturelle. + +Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand +plaisir: faites-leur cette grâce: après cela, je chercherai les moyens +de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore +une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement +maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses, +il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me +nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si +grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien +qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine, +et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi. + +Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les +deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses +cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été +frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter +ainsi. + +Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on +les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui +l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne +n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles +furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les +cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur +des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux +inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque +c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son +cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit +qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer +chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire +votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et +disparut. + +Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient +d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé +éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui +dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la +blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la +reprendre, il la reprit à l'heure même. + +Le calife déclara ensuite qu'il donnait son cÅ“ur et sa main à Zobéide, +et proposa les trois autres sÅ“urs aux trois Calenders, fils de rois, +qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le +calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de +Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit +dans ses conseils. + +Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire, +qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu +d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui +dit: + + + + +HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN + + +Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens +de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad. +Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge +très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était +fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait +encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux +zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer +un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces, +il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande +maison. + +Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son +odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de +pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant +avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela, +il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du +ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux +particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée +de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger +qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut +savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien, +parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue. +Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques +qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre +eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le +domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la +demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a +parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait +ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à +un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait +la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les +yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de +toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi; +je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de +la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge, +pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses +richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour +obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter +une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre +terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son +désespoir. + +Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de +l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant par le bras, lui +dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous +parler. + + +LXI^{E} NUIT + +Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu +surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait +de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir +pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut +s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la +rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le +pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut +obligé de se rendre à ses instances. + +Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon +nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets +délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait, +et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout +une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce +personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la +vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en +tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait +asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à +boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni. + +Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient +plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère, +selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui +demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur, +lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier. +Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que +la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais +apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad, +avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la +fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler. + +A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et +repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en +mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je +vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je +sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre +situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais +il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon +égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans +travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir; +désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir +souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de +l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs, +ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer +que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux +hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers +pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément +de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans +les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je +vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas +fâchés de l'entendre. + +Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du +porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la +charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il +souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes: + + + + +PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la +meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de +mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses +étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les +ménageait aussi mal que je faisais. + +Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon +patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de +meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par +mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons +conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me +restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à +l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau +que nous avions équipé à frais communs. + +Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le +golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la +droite, et par celles de Perse à la gauche. + +Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et +nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à +la voile, le calme nous prit vis-à -vis une petite île presque à fleur +d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit +plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage +qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent. + +Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à +nous délasser de la fatigue de la mer, l'île trembla tout à coup, et +nous donna une rude secousse... + + +LXII^{E} NUIT + +Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du +tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous +rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous +prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se +sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi, +j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se +plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce +de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le +capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la +chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut +profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser +les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau. + +Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et +tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour +et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je +désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement +contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu +beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la +fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en +eussent donné le moyen. + +Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et +parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je +ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger. +J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une +source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les +forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de +route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un +cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là , flottant entre la +crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte +plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en +approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté +attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la +voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme +parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon +aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une +grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins +étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là . + +Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant +demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert, +ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain +de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume +d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte +d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite +ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales +étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous +les autres, et destinés aux écuries du roi. + +Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les +cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui +je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me +trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa +curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur. +En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît +toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière +que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses +officiers. + +Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je +recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour +apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un +avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située +sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des +vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le +port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de +décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient +les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur +quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je +vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne +doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le +vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le +capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je +l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je +voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui +se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il +nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette +île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur +énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt +échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la +cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La +plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux +Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de +les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui +je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal. +Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et +qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise... + + +LXIII^{E} NUIT + +Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie: + +Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu! +s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi +parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les +passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire +que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience, +repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à +vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute. +Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle +aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui +m'avaient amené à sa cour. + +Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que +je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me +reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie +qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se +jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes +heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez +le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous, +faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité; +et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises +que je lui présentai; mais il les refusa. + +Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en +fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui +m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je +lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté +de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de +beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me +rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la +valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis +avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère. +J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et +je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu +d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la +vie. + +Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments +de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de +son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et +lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de +cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il; +retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes +aventures. + +Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et +retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui +fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on +servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la +parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous +prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de +mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles +du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces +termes: + + + + +SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le +reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier. +Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de +voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises +propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois +avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous +embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu, +nous commençâmes notre navigation. + +Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort +avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de +plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y +découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes +prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les +arrosaient. + +Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les +autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté, +et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient +un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi +le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis +longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à +l'ancre... + + +LXIV^{E} NUIT + +Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre; +je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des +marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement +le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de +temps après. + +Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si +triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de +saison. + +A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je +deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de +tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner +quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et +le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc, +je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je +marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais +pas bien distinguer ce que c'était. + +Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était +une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que +j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai +alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus +découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter +dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en +rondeur. + +Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup, +comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de +cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui +qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur +extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins +d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et +je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un +Å“uf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour +le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'Å“uf, de +sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi +gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile +dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il +reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île +déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord +qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais +plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me +sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je +déliai promptement le nÅ“ud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à +peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une +longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt. + +Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de +toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue, +et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût +monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à +l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien +gagné au change. + +En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de +diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris +beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des +objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans +effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il +n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient +pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc, +leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit. + +Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de +temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil +se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où +je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était +basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des +serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y +pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au +bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux +sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas, +comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour +étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en +tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants +sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré +l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'Å“il de +toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes +provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba +près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de +viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du +haut des rochers, en différents endroits. + +J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï +dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la +vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands +pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient +dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée +dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande +et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la +pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce +pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et +les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture +à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par +leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils +trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse, +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette +vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre. + +J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet +abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de +sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen +de conserver ma vie.... + + +LXV^{E} NUIT + +Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la +compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus +gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse +de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris +ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai +fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je +me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma +ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber. + +Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent +chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des +plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont +j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid. +Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les +aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un +d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il +m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle +aventure je me trouvais là , il commença de me quereller, en me demandant +pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec +plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous, +ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en +peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce +n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée, +ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je +la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres +marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés +de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire. +Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me +sauver que ma hardiesse à le tenter. + +Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là , +leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes +diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où +ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai +le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car +chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il +en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des +moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre +de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de +celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire +désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune. + +Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de +viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants +qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous +marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une +longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après +avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous +abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de +grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des +richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de +fatigues. + +Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore +cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le +récit du troisième. + +Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la +même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa +misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant +demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage. + + + + +TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais, +le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais +comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le +repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais +affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que +je fis transporter à Balsora. Là , je m'embarquai encore avec d'autres +marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à +plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable. + +Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête +horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours, +et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort +souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y +aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit: +Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages +tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains, +notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce +qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous +arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous +assommeraient... + + +LXVI^{E} NUIT + +Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une +grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de +nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude +innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil +roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et +environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en +approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux +bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au +tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne +paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds. + +Nous leur vîmes faire cette manÅ“uvre avec la frayeur que vous pouvez +vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul +mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions +d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le +câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir +fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils +emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus. +Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il +était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez +entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience. + +Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous +trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour +prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était +possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En +marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers +lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort +élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en +la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste +appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau +d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir. +Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir +marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis +d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles. + +Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que +je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup +de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme +noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un +seul Å“il, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant, +qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui +n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure +lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un +éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et +longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si +effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts. + +A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule, +qui nous examinait de tout son Å“il. Quand il nous eut bien considérés, +il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi, +me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un +boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant +que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha. +Il prit les autres tour à tour, les examina de la même manière; et +comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint +d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche +au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir, +et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce +repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et +s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son +sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas +possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la +plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu, +le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais. + +Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous +avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un +de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de +gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous +n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous +délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à +exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former. + +Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous +déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu +d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en +nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le +soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais +nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de +retourner au palais. + +Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos +compagnons: après quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il +sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous +parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point +d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si +étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un +de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il, +de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il +pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du +barbare qui nous destine un trépas si funeste? + +Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le +communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je +alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous +m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et +lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce +que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons +le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il +réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque +vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous +manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous +nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots +sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais +quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser +ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà +dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et +nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes. + +Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu +de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de +nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes +de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il +se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes +ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi, +nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour +la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'Å“il en même +temps, et nous le lui crevâmes. + +La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se +leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de +quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le +temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les +endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous +avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec +des hurlements épouvantables... + + +LXVII^{E} NUIT + +Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous +rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous +les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous +jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec +quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne +paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous +n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce +serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous +proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos +radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel +ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le +conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient +devant lui à pas précipités. + +A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et +nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants, +qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la +rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les +jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais, +tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se +noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes +nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de +la portée des pierres. + +Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des +flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous +passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de +notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés +contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y +trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour +réparer les forces que nous avions perdues. + +Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes +réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de +ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous, +qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts +qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à +plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous +prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous +fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit +qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il +avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O +Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous +réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à +la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas +moins terrible. + +Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel +nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. +Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin +du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent, +qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva +contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que +moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira. + +Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort +que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui +de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je +fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux +de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de +désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de +nos vies. + +Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois, +de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai +ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en +liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela +étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la +triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel +sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner +autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à +cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au +jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne +peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai +sortir de mon fort que le soleil ne parût. + +Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant +souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à +cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la +résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le +dessein de m'y précipiter la tête la première..... + + +LXVIII^{E} NUIT + +Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché +de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer, +j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force +pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on +me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le +capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et +les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle +aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur +eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent +qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient +en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages, +et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis. + +Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui +est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, +et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs +marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là , le +capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui +appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. +Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à +ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il +entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me +disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez +bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à +la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il +me donnait occasion de ne pas demeurer oisif. + +L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des +marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous +quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger: +Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus +m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le +reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans +l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à +la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas +remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne +depuis le temps que je ne l'avais vu. + +Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me +reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui +étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se +nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon +vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire +de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle +méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas +embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et +moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, +qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le +reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. +Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez +ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au +bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de +l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder... + + +LXIX^{E} NUIT + +Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré, +me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis +ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que +j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les +ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. +Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je +lui devais. + +De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous +de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes +éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et +en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il +avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait +ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la +couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à +Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de +richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres +une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles +que j'avais déjà acquises. + +Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner +ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du +lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se +retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur +la fin du dîner, et continua ses aventures. + + + + +QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon +troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me +déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à +la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc +ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit +dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route +de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un +port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions +déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles +orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris +d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles, +et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont +nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la +manÅ“uvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille +pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des +récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de +matelots se noyèrent, et que la charge périt... + + +LXX^{E} NUIT + +J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres +marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous +emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y +trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos +forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous +avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. +L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés. + +Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du +rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où +nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en +très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos +personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite +dans leurs maisons. + +Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu. +D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe, +en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire +réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent +que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour +moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas +seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je +m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me +parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient. + +On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes +camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement. +J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de +cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ôter par là le chagrin +que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous +donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages, +leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras. +C'est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient leur destinée, parce +qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien, +vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je +devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont +j'étais incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je +prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les +noirs ayant assommé et mangé mes compagnons, en demeurèrent là ; et me +voyant sec, décharné, malade, ils remirent ma mort à un autre temps. + +Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas +garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des +habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et +qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais, +au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa +vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les +autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du +jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi, +étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi +lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je +m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres +dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et +continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me +paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même +temps de quoi boire et de quoi manger. + +Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des +gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là +une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis +nulle difficulté de m'approcher d'eux.... + + +LXXI^{E} NUIT + +Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant +de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et +d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis +volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais +fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les +mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par +quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit +que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés. + +Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de +poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le +bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île +d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon +prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le +surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin +de moi. + +L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes +de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi +demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et +les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre +content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son +esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la +ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus +bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un +étranger. + +Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde, +le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit +prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se +servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de +choses dont on ignorait l'usage dans ses États. + +J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une +selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le +garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or. +Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que +je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers. + +Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au +roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et +fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de +grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour +ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me +firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis +aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit +dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde. + +Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour: +Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te +chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu +m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a +rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre +Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua +le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes +plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il +me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche. +Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle +je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas +trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première +occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout +avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir. + +J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec +lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et +mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la +plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et +vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous +que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure +à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si +funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de +vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre +vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont +faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma +femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île, +et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la +femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me +sauver; tout le monde subit cette loi. + +Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la +nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins +arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre +de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces, +et on la para de tous ses joyaux. + +On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en +marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa +femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut +arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits +profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses +habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents +et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un +pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la +même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en +longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond. +La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture. + +Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort +triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y +assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir +souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je +pensais là -dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de +l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les +morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de +nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que +veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis +soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si +elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à +Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume? +Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils +n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île. + +Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que +ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec +elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel +remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à +la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition +que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout +entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours... + + +LXXII^{E} NUIT + +Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me +paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des +anthropophages: il fallait pourtant en passer par là . Le roi, accompagné +de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les +personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur +d'assister à mon enterrement. + +Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme +dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On +commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je +suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes, +et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne, +je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je +m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour +de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de +leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez, +disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi +si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays. +J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut +attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme +dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre +bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette +cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur +l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris +pitoyables. + +A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de +lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain. +C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante +coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui +sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche; +je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus +vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je +sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me +bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps +plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il +est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa +providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te +vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses +péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à +mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. +Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne +devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit +de tes travaux! + +Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte +en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et +m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins +(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque +misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi, +et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant +le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en +mangeai. + +Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on +ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois +de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus +spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. +Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en +ayant plus, je me préparai à mourir... + + +LXXIII^{E} NUIT + +Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis +lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le +mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes +dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme, +je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je +m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la +tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je +m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme +je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de +l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques +jours. Au bout de ce temps-là , on descendit encore une femme morte et un +homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur +pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne +manquai pas de vivres, en mettant toujours en Å“uvre la même industrie. + +Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler +et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler +plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui +prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par +reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais. +Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin +une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers +cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la +cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris +qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer. + +A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de +l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant +avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la +mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine +à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus +convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en +leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue +souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui +avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts. + +J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville +et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était +tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je +me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait +de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du +pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que +je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux. + +J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les +diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les +riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le +bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec +des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait +une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une +bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en +était pas la saison. + +Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que +de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je +fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour +me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me +venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle +disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé +d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient. +Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si +ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse +et m'emmenèrent avec mes ballots. + +Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du +plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi +la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je +lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les +accepter. + +Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des +Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent +ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous +abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre +très-excellent. + +Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité +s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et +dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair +humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île, +nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin, +j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est +inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs +qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien +de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai +tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en +faisant bonne chère avec eux. + +Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa +encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il +fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les +autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui +et entendre le détail de son cinquième voyage. + + + + +CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer +de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans +pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi +j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des +voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer. +Là , pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon +commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un +à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai +dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je +reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs +marchandises. + +Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une +longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île +déserte, où nous trouvâmes l'Å“uf d'un roc d'une grosseur pareille à +celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près +d'éclore, dont le bec commençait à paraître.... + + +LXXIV^{E} NUIT + +Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et +qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'Å“uf à grands coups de +hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par +morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne +pas toucher à l'Å“uf; mais ils ne voulurent pas m'écouter. + +Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il +parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que +j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience +ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du +petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour +éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec +empressement, et nous remîmes à la voile en diligence. + +Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, +qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'Å“uf, +et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils +reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent +pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous +éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver. + +Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes +chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent +précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant +en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse +du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba +pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une +manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre +malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, +qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les +passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé +moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me +prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, +tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent +et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont +le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté, +et me sauvai. + +Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi +je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me +sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des +arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des +ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours. +Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette +eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les +arbres, non sans quelque appréhension. + +Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me +parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je +m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme +moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une +inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là ; mais au lieu +de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le +passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour +aller cueillir des fruits. + +Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est +pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez, +lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au +lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que +j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement +autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à +celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me +serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La +frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui... + + +LXXV^{E} NUIT + +Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard +demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les +jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes +esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de +l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré +moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de +m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il +ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer +la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou. +Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller; +ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds. +Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé +de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire. + +Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui +étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse; +et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs +grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous +rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la +posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le +vieillard plusieurs jours après. Là , je pris la calebasse, et, la +portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour +quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de +la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter +en marchant. + +Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit +en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit +signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la +prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la +dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi +s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il +commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules. +Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans +l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant +qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans +mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête. + +Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit +vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des +gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et +prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement +étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez +tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous +êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux +dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu +cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots +et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne +compagnie. + +Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur +navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il +apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après +quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville +dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres. + +Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de +l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de +retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite +m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme +moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me +dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous +écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna +des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens. + +Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort +droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de +s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les +arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit +et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand +nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès +qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec +une agilité surprenante.... + + +LXXVI^{E} NUIT + +Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des +pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre +les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits +de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des +gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les +cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les +singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il +nous eût été impossible d'avoir autrement. + +Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la +ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur +du sac de cocos que j'avais apporté. + +Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose, +jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le +remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un +si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable. + +Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands +qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis +l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire +un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui +m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du +marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec +moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires. + +Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit +en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte +la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait +une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de +débauche. + +J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois +d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où +je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un +grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer +avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je +revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du +bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en +aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes +autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes +sortes de divertissements. + +Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui +se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie +se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les +jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième +voyage de la manière que je vais vous le raconter. + + + + +SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir +comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls, +je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de +nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion; +et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi +qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un +sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui +firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir. + +Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une +fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un +port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était +résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité, +mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote +perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils +la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir, +tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un +étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant +des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa +la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui +demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous +répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus +dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous +périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce +danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces +mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se +rompirent dans la manÅ“uvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y +remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne +inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en +sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos +vivres et nos plus précieuses marchandises. + +Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a +plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le +dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de +ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce +discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous +embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre +malheureux sort. + +La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île +fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de +vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements +qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur, +nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose +presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui +se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent +qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout +ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, +tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et +pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture +est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce +lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou +d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de +poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et +rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la +grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart +sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari. + +Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et +nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos +vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les +autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses +provisions. + + +LXXVII^{E} NUIT + +Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par +les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes +compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux +ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en +avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire +part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me +restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller +loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter +dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai +qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter +que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé +dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je +m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne +hâtasse ma mort. + +Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller +jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là , après +avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même: +Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par +quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au +courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je +péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au +contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée +de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de +m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet +affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure? + +Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le +fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à +choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit +bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques +ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et +d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les +ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites +rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours +de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu. + +Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de +l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je +voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le +moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle +pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un +pareil danger. Pendant ce temps-là , je ne mangeais des vivres qui me +restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie. +Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer +mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil +vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais +en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au +bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand +nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai. +Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage. + +En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je +devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je +m'écriai, et récitai ces vers arabes: + +«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas +besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'Å“il, et, pendant que +tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.» + +Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et +prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. +Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser +aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne +voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que +l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce +que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un +de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et +attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous +éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui +doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé +sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent +premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité. + +Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma +faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce +qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon +discours: Voilà , me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur +avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus +surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la +chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que +par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à +faire ce qu'ils voudraient. + +Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de +temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie +marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les +plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était +avec les ballots, et commencèrent à me suivre... + + +LXXVIII^{E} NUIT + +Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de +Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me +présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis, +et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, +c'est-à -dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce +prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me +fit avancer et prendre place auprès de lui. + +Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez +d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on +écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les +archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit +les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et +d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait +point dans son trésor qui en approchassent. + +Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en +examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai, +et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au +service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la +supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en +souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni +de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos +richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous +sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma +libéralité. + +J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et +j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de +plus digne de ma curiosité. + +Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me +permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière +très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche +présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre +congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable, +et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre +souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part +ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de +mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant +à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait +l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya +querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi, +et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables. + +La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain +animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur +le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce +qu'elle contenait en langue indienne: + + LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS, + QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT + BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS, + ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR + VINGT MILLE COURONNES + ENRICHIES DE DIAMANTS: + AU CALIFE HAROUN + AL-RASCHID. + +«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne +laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en +considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre +cÅ“ur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous +vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le +mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en +conjurons en qualité de frère. Adieu.» + +[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife. + +p. 223.] + +Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et +travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur, +rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme; +secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme +une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de +préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en +cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente +grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela +était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les +habillements étaient couverts de pierreries. + +Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse +navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La +première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la +commission dont j'étais chargé.... + + +LXXIX^{E} NUIT + +Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me +présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle +esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont +j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me +conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me +prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui +présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait +le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût +aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me +prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des +croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu'il +n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est +plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son +palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un +trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux +files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa +cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or +à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une +colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un +demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille +hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants +richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier +qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute +voix: + +«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes, +dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt +mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que +ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!» + +Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône +crie à son tour: + +«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit +mourir.» + +L'officier de devant reprend, et crie ensuite: + +«Louange à celui qui vit et ne meurt pas! + +D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges +dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples +n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement +la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux +et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait +de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et +après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est +digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me +congédia et me renvoya avec un riche présent.... + +Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent; +mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour +suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en +ces termes: + + + + +SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en +faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait +que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que +j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement +le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes +gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de +table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de +venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier +qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses +pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me +rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au +roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a +faite. + +Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des +croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera +Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis +rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait vÅ“u +de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un +long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter +jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler: + +J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais +pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de +moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de +Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela, +il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous +voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être +redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela +de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en +eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de +mon voyage. + +Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré +les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et +je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut +très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là , j'exposai aux +ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire +donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au +palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la +coutume. + +Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute +particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je +vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je +bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon +compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi, +je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec +toutes les marques d'une grande satisfaction. + +Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille +sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile +blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un +autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase +d'agate plus large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un +demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en +terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il +lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition, +venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes: + + SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN, + AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART + D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU + A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR, + APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE + MÉMOIRE. + +«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci, +émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous +espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne +intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.» + +Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait +à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience, +je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à +obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un +présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de +m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme +je l'espérais, et Dieu en disposa autrement. + +Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des +corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre +vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques +personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en +coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas +s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves... + + +LXXX^{E} NUIT + +Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous +dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des +nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils +nous vendirent. + +Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt +acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller +proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas +encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas +quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je +n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les +corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais +dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui +repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne +l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et +m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une +forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont +l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il +jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant +un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les +éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse +dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après +m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, +et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit. + +Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là ; mais le lendemain, +d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je +tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les +autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller +avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de +cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me +caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes +une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon +patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et +d'enlever les dents pour en faire commerce. + +Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de +jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à +l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur +l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus +avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant +la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un +horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et +tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais +monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés +sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une +telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains. + +Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants +m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le +bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et +le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit +avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que +vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête +de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un +endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui +l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je +croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps +étendu sur la place, ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je +remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute +couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet +objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de +ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et +qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je +cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule +d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes +pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai +chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me +fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour +me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline. + +Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais +dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été +à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des +flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais +de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par +quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le +lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une +extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes +l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter +de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je +ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de +me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de +toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je +vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez +entendre. + +Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité +d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que +nous leur donnions, ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces +animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à +vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous +dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un +avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent +qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville +enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez +récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à +ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à +faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul. + +A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La +liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et, +pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à +vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner +en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des +navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et +vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de +nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes +intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le +moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline, +que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville +qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas +longtemps caché. + + +LXXXI^{E} NUIT + +Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi +lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à +demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en +abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter des +régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et +comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort +extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé. + +Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des +rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme +des Indes, nous y allâmes aborder; et là , pour éviter les dangers de la +mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu +de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse +somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des +présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse +caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris +beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je +n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les +serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus. + +Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad. +J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon +ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait +causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que +Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des +éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter +foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire +et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses +secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans +son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents +qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents +et à mes amis. + +Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier +voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il, +avez-vous jamais ouï dire que quelqu'un ait souffert autant que moi, ou +qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il +pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et +tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et +lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez +essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux +vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en +console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement +une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous +possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si +généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre +mort. + +Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui +dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger +chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le +marin. + +Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à +paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, +j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté +souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en +demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain +de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte +de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il +n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je +ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons +rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante +que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je +me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le +récit, j'ordonnerai sa mort. + + +LXXXII^{E} NUIT + +Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, +laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer +l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole: + + + + +HISTOIRE DU PETIT BOSSU + + +Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un +tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont +il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint +s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du +tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de +l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons +plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en +fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique +et le mena chez lui. + +Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le +couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de +poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en +mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il +mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent +remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet +accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de +craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des +assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du +corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un +médecin juif; et là -dessus, ayant formé un projet, pour commencer à +l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds, +l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils +frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on +montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière, +ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît, +répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un +homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez, +ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela +par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui +faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part +au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme +portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le +laissèrent là , et retournèrent chez eux en diligence. + +Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme +l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un +malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent +qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé +d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et +qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa +servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec +tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et, +venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si +rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en +fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la +lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec +elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut +tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué, +Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis! +disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de +tuer ce malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le +bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va +bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier. + +Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution +de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer +par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit +ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à +s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est +fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette +nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la +vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous +donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le +juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant... + + +LXXXIII^{E} NUIT + +Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se +délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne +trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus +fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre +sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la +maison du musulman notre voisin. + +Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin +de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait +chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand +dégât. + +Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui +prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui +avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la +cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura +planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant. +Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le +laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine +descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans +la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité +ce soir-là , et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de +voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais +comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était +un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au +bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les +souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui +descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne +jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et +lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre +terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le +corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer. +Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à +la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un +homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez +pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les +graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si +criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les +ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait +quelle résolution il devait prendre.... + + +LXXXIV^{E} NUIT + +Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait +pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des +imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu, +plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne +t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis +pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux +cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si +évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, +sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé +debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison +sans regarder derrière lui. + +Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort +riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont +on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de +sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa +pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt +appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant +ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, +en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme +un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour +quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis +le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du +marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le +renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête: +il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur. + +Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien +qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel +sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu +me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me +prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le +tirant par le bras; ôtez-vous de là . En même temps il tendit la main au +bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh! +oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse +d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien, +et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à +ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le +marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de +réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de +simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme. + +Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre +qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne +put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait +au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne +voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la +volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de +ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à +accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge. +A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des +crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui +avait tué un musulman. + +Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence; +et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever +en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança +en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est +pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui +assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui +raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et +il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le +marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir +un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus +en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans +charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas +criminel. + + +LXXXV^{E} NUIT + +Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé +lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant +de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse, +dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa +place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le +coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du +pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la +voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution, +et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence. + +Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman +que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui +suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne +connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils +m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une +pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de +descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils +apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je +descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et +dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis +rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il était mort, et +que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. +Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre +toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous +alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre +par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité +comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme +vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du +meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu +d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux +musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan, +dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous +plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de +la mort du bossu... + + +LXXXVI^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le +médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de +sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin +avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit +la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant, +et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de +police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est +fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes; +mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez +connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour, +comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me +réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque +temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y +consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un +morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son +gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le +soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa +mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte +du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de +remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre +pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas +de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce +d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu +au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt, +ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant +descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était +cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le +médecin, et me faites mourir. + +Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez +admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie. +Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le +tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette +histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en +lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une +corde au cou du tailleur. + + +LXXXVII^{E} NUIT + +Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le +sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son +bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le +bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier, +s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville, +et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police +un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une +potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après +celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un +l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est +actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le +véritable assassin. + +A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du +supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police +qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le +corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier +partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la +corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à +suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa +passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint +le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit, +prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le +pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens +le corps du bossu. + +Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna +aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement +tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si +singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire +avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes +qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de +plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon +bouffon? + +A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il, +je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous +quatre, si l'histoire que je vais conter à Votre Majesté est plus belle +que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le +sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit: + + + + +HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR + + +Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses +filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure +marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de +justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville. +Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table, +et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait, +entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était +excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous +remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger +quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et +à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là -dessus: Je me +garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de +l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté +autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une +si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous +répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites +honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous +exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les +autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de +Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je +veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à +condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les +mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la +cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne +trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au +serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette +condition. + + +LXXXVIII^{E} NUIT + +Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis, +poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût +à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec +de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le +marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné +cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il, +et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous +manqueront pas... + +Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la +main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea +avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous +surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et +point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu, +quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit +aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel +accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont +vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur, +répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point +de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la +main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable. +Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un +et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de +cette manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous +raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne +vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais +permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva +de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint +prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes: + +Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife +Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait +pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un +homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de +grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour +acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de +les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de +prendre une face assez riante. + +Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule, +accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma +porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui +prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous +veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au +bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la +peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et +voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne, +elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle +s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je +répondis à son compliment comme je devais... + + +LXXXIX^{E} NUIT + +La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait +personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit +le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me +parut fort belle. + +Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit +qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus +riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas! +madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que +commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un +si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à +vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous +épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les +marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux +tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans +aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et +j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les +marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore +arrivés. + +Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver +du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle +désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en +arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un +paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva +ensuite, et partit après avoir pris congé de moi; + +La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait +sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était, +ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable +d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être +pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux +qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame. +Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette. + + +XC^{E} NUIT + +J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien +attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils +ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de +m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je +vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même +heure que la première fois. + +Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me +dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris +l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon +aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec +moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon +argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les +boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que +de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les +faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas +trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait +beaucoup d'esprit. + +Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs +boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des +étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en +confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour +mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la +payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait, +c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et +sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle +me paye une somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais +elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. +Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré +d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et +c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en +jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune +nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les +satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis +revenir un matin dans le même équipage que les autres fois. + +Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous +apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de +compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres, +elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne +l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit +peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille: + +Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici +uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si +vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de +l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti +naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais +je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je +ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez. + +Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les +remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui +dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se +leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je +n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part. + +Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû, et j'attendis +impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin... + + +XCI^{E} NUIT + +Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je +lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me +répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus +d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions, +elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les +moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui +dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne +vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est +favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus +chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur +elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle +a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants +qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement. +Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir +auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce +cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que +votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne +plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir, +et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc +plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici; +c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui +repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me +conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les +hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on +ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un +grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites +tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de +votre vie. + +Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il +faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous +rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le +bord du Tigre, et que, là , vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je +consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec +impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière +d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je +demeurai le dernier. + +Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques; +ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands +coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je +reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui +m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant +d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous +n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit +un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose, +ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne +craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait +pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le +coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela +les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous +reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués, +on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide. + +Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant +le danger où j'étais, je me repentis de m'y être exposé. Je fis des +vÅ“ux et des prières qui n'étaient guère de saison. + +Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les +coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques +qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans +l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut +l'éveiller et le faire lever. + + +XCII^{E} NUIT + +Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée, +poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad: + +L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait +interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait +si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous +l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie +fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il +commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et +de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le +prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis +exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie. + +La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et +ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là . Vous savez bien, +dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de +Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est +rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés +m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la +fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se +casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez; la +femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre +insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut +pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre +où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On +ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres. + +A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife, +voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je +ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement +le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite. +Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement +arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât. +Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut +s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que +pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se +faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je +vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant +à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il, +je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez +seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps. + +Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis +encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite +fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les +ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer +toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre +sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas +moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne +s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que +celui-là à visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a +dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment; +mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger... + + +XCIII^{E} NUIT + +Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit +que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais: +Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce +de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses +que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est +bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle +les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de +respirer. + +Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle +ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en +me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre +au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur +moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de +sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne +me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle +avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez +longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son +appartement. + +Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où +j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle +m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la +vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et +pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait +peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si +délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit; +mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant +reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide. + +Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa +maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa +présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait, +et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me +conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et +d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames +esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et +uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant +un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent +suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même +sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits +avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de +celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de +toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla +s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite +l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les +dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés +du trône. + +D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient +entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au +milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête +contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna +de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma +famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré. +Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître +par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la joie, +me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame +favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de +son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve, +et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les +apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix +jours; pendant ce temps-là , je parlerai au calife et obtiendrai son +consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous... + + +XCIV^{E} NUIT + +Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife, +continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là , je fus privé du +plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son +ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait. + +Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de +marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire +là -dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la +favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième +jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame +favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le +soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de +ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me +forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point +aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me +contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était +une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors. + +Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande +illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent +entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de +cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande +salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la +servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent +le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour +des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la +faisait voir. + +Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la +chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de +mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à +faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre +toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses +cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile, +sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre +chère sÅ“ur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu +de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous +vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce +vilain homme que voilà ! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu +le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me +répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes +pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si +malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre, +ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de +bÅ“uf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me +tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait +été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les +forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on +l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont +il a mangé du ragoût à l'ail. + +A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, +et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main +coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir +oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! +Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté, +et celui qui l'a servi!... + + +XCV^{E} NUIT + +Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir +mille coups de nerf de bÅ“uf, eurent pitié de moi lorsqu'elles +entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère sÅ“ur et +notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin +votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, +qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous +supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la +lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il +apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa +malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail +sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent +pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main: +Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère +et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit +rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle +sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent +seul dans une affliction inconcevable. + +Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui +venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame +favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur +empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous +pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit +ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la +délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si +vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme, +malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre. + +Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au +bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez +encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est, +d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de +toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable +maîtresse. + +Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que +je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez +faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne +vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les +mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle +appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après +qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me +couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une +certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne +m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que +j'avais souffert. + +Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me +faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si +jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au +lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de +l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma +femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec +vous comme avec mon mari. + +Voilà , mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la +compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du +ragoût à l'ail qui était devant moi... + + +XCVI^{E} NUIT + +Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que +j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la +Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles +l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume +admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes +ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais +mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté, +je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins, +je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire. +Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en +sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle +avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte +où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition, +comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se +priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas +accorder ce que nous souhaitions tous deux également. + +C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse +avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils +se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que +vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et +j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma +maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante +mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état de +vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous +acheter une maison. + +J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler +magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre +d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel +équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais +elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade, +et mourut en peu de jours. + +J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad; +mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma +maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me +joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de +Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville. + +Voilà , sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, +l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je +me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose +d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu. +Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire, +s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan: +puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à +lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le +sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne +me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors +le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec +confiance, et commença son récit en ces termes: + + + + +HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR + + +Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours, +de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me +rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt +personnes. + +Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour +quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune +étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous +nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous +priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt +à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie, +il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la +maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je +vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je +donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir. +Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne +pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans +horreur cet abominable barbier que voilà : quoiqu'il soit né dans un pays +où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un +Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le +visage. + + +XCVII^{E} NUIT + +Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, +et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, +sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces +termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre +table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître +de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de +haïr le barbier. + +Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit +barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus +cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment +d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même +dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de +Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir +m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un +endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon +attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver +malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de +votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des +lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue. + +En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis +le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter +la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce +temps-là , avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes +nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, +cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son +histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir. + +Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux +premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous +les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand +il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer +des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point +follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde. + +Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande +troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite +rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une +porte. J'étais vis-à -vis d'une fenêtre où il y avait un vase de +très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la +fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté +m'éblouit. + +Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la +rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me +levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une +mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la +porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y +entra, ce qui me fit juger qu'il était son père. + +Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune +dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse +fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents, +qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en +diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me +gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les +médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon +mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer. + +Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame +de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra +avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne +sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en +particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer +tous mes gens. + +Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon +lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à +cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la +déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je +serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état +de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais +entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle +devenait mon épouse. + + +XCVIII^{E} NUIT + +La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui +parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main, +mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira +me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me +trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y +attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière +serait terminée et le cadi revenu chez lui. + +Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à +m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma +garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous +portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je +dois penser là -dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller +chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; +je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la +tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher +un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif. + +L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit, +après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne +vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je +souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et +que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il +exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez +d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé. +Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et +mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je +viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez +bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; +dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis +pressé, et l'on m'attend à midi précisément... + + +XCIX^{E} NUIT + +Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de +temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre +de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort +propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas +grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et +en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que +nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de +l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à +Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes, +et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez +pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour +vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un +mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un +grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une +incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être +obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je +serais fâché qu'il vous arrivât. + +Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains +d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps +pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me +mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos +prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur +l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous +retirez, que je fasse venir un autre barbier. + +Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel +sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les +barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un +pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un +barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un +médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se +trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien +subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans +l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de +l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de +l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie: +j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis +poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour +moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de +mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de +mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer +dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du +monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à +vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les +malheurs dont les astres pourront vous menacer. + +A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire. +Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et +voulez-vous commencer à me raser? + + +C^{E} NUIT + +Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le +barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le +monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six +frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que +vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le +troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le +sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui +suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours. + +De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je +prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces +d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma +maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me +faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier, +qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui +suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant +ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous +que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce +n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice: +toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me +faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les +belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration +continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il, +vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la +profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me +faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau, +j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me +donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées +sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé +d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne, +dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches +robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son +horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même +encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les +ventouses. + +Il n'en demeura pas là ; il enfila un autre discours qui dura une grosse +demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps +s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui +dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un +autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les +gens. + + +CI^{E} NUIT + +Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux +en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je, +laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une +affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je +vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose +bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même +situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire +néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre +maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous +avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que +de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me +consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité, +qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne +réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours +aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit +le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis +tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander. + +Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez +tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête +et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou +retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied +contre terre. + +Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous +fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et +se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir +qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez +vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je +mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause +de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes... + +Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez +plus. C'est-à -dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous +presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures, +lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé. +Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien +pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec +précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me +dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en +dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous +attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne +m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole +préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en +m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers +babillards: achevez vite de me raser. + +Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il +quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son +astrolabe, il reprit son rasoir... + + +CII^{E} NUIT + +Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit +une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir +quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je +savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures +jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie +sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y +puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que +je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me +dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne +craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez +être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe +dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il +avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me +rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me +dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je +vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien. +Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me +régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé. + +Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour +comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que +j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi; +je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne +vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon +garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais +présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin +tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il +faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au +lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, +je vous en fais, moi, pour vous faire taire. + +Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous +récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais +montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura +de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la +bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, +une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai +ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre +grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il +faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore +donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque +chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une +demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et +enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant +le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je +n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral: +je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. +Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous +assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur, +afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la +générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout, +qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés +par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des +herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière; +et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point +de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de +leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours +gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et +leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de +Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas +grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous +parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui +frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien +l'imiter... + + +CIII^{E} NUIT + +Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le +jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses +bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux +qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il, +je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en +croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont +peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs +ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que +celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du +plaisir. + +Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je +voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition +que vous me faites; j'irais de bon cÅ“ur me réjouir avec vous: mais je +vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai +plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me +raser, et hâtez-vous de vous en retourner vos amis sont déjà peut-être +dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que +je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois +avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là , vous en +seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons +plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin. + +Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez +moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille +avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis +mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas +commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que +j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne +pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom +du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez +trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la +liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin +que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le +lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y +veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous +ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre +de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur +mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir +agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est +résolue, je vous accompagnerai malgré vous. + +Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment +me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je +m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation. +D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la +prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti +de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. +Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez +quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et +revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous. + +Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis +appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en +chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, +s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et +de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour +m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du +cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un +chagrin mortel. + +La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille +dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à +la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir, +que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la +fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père +qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus +le cadi assis vis-à -vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame. + +J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du +barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son +père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait +prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de +me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me +causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude +n'était pas sans fondement. + +Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à +un esclave qui l'avait méritée. L'esclave poussait de grands cris qu'on +entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on +maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, +déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au +secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce +qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on +assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il +court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de +tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui +n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir +ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: +Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par +force, et commencent à enfoncer la porte. + +Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on +lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes +gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet +avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens, +leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je +ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte: +entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le +barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore, +répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir +obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma +maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir +introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, +méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre +fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison +pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes +revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la +bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante +action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève +justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous +allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de +tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que +vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en +donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier +et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à +me chercher partout... + + +CIV^{E} NUIT + +Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le +barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je +n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et +que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua +pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, +l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête +et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il +traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant +qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne +pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la +populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de +précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis +demeuré boiteux depuis ce temps-là . Je ne sentis pas d'abord tout mon +mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du +peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et +d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les +ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit +barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser +de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa +force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez +combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, +à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes +amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par +votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce +qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais +pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous +devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi. + +C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il +ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier +du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans +la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais +je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris +un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à +une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui +s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont +le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit +l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce +d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me +tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier +voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille +injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa +d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il +prétendait m'avoir rendu. + +Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le +concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai. +Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce +que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus +commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce +détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais +tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir +incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé +aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. +Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire. +Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus +avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à +mes parents. + +Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. +J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux +barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi +vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me +retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme +qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de +vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant +ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison +le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il +avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de +mortification. + +Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes +tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier, +et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était +véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait +toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant +que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il +ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous +ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en +rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans +mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux +d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à +un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on +le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des +injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats. +Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères +que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus +d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai +qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre +attention. + + + + +HISTOIRE DU BARBIER + + +Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si +fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs +obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis +longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si +grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête +du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous +dix... + + +CV^{E} NUIT + +Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant +de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du +Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes +assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais +connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux +gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu +que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en +festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans +l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous +descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du +calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que +j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une +nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous +menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien +dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût +été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient +pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison. +J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en +devais être un. + +Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix +scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le +bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur +je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en +commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife, +voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je +pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne +la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau, +Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix +corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les +faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait +vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la +physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure +vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts? +Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu +véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont +le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me +suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se +régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre +religion. + +Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au +contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma +discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants, +lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une +occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais +une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je +me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute +ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en +souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage. +Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de +Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes +néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et +que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et +voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le +calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en +cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous +avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la +manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la +reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand +j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût +dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas +toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que +je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je +l'ai rencontré aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité +contre moi... + + +CVI^{E} NUIT + +Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du +jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur +de dire hier à Votre Majesté. + +Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes +que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand +parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût +du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes +donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et +le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins +travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner +chez moi. + +Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta +devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je +crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir +ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de +poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre +garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment. +Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit +un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous +n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes +adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit +dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où +l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà , sire, ajouta le tailleur, +ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de +prononcer si nous sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la +vie ou de la mort. + +Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui +redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir, +dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de +celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de +vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu, +je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne. +Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma +curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher +avec le tailleur, qui savait où il pourrait être. + +L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier, +qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait +avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs +comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne +put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai +appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien +m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là , +s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je +supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce +que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu +mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du +barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit +le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre +Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le +prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux... + + +CVII^{E} NUIT + +Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la +curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit +bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier +l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y +avait là -dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas. +Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je +suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit +par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement +regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de +retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer +qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de +rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne +meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en +lettres d'or, c'est celle de ce bossu. + +A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou +comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit +le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit +le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce +bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un +extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces +mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait +sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole +balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit +dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et +après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de +petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête, +qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les +bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de +vie. + +Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle +opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir +passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner +aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on +commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le +sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu +fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui +méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en +demeura pas là : pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et +le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure +que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux +qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit +revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse +pension, et le retint auprès de sa personne. + +La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures +auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le +jour paraissait déjà , elle se tut; et sa chère sÅ“ur Dinarzade, voyant +qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis +d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle +finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu +mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar. +L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit +Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sÅ“ur, dit la sultane; et +puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et +maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie, +j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la +Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la +vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez +content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se +laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui +promettait. + +Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois +rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane. + + +CVIII^{E} NUIT + +Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa sÅ“ur, l'appela cette nuit à +l'heure ordinaire. Ma chère sÅ“ur, lui dit-elle, le jour paraîtra +bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de +ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher +d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse. +Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps +elle commença de cette manière: + + + + +HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE + + +Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une +vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il +y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que +sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son +travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme +et un fils que Dieu leur avait donné. + +Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière +très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations +vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa +mère. + +Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en +état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa +boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier +l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne +fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils. Sitôt +que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait +plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était +incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner +à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne +pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si +opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois. + +Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se +souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer +à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un +plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze +ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire +réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette +situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une +troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette +place s'arrêta à le regarder. + +Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit +cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain: +c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était +véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours. + +Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût +remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument +nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage, +ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était, +et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il +souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à +quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne +s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin, +mais il y a longtemps qu'il est mort. + +A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa +et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de +soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il +avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment +pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon +bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le +moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner +de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure +que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la +consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon +affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais +ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en +m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la +bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et +le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue +monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui +bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le +temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon +bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours. + +Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se +faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que +son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous +prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère, +vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je +viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle +du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré; +il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon +père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en +lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il +m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain, +s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la +maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la +mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps +qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un +autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain. + +Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, +comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants. +Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant +deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre +mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi +souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi +où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain +le laissa aller. + +Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit +quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller +employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la +journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt, +elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est +notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez. + +Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était +prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et +il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin +et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper. + +Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les +mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place +où son frère Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la +lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place +plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que +je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous +embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin +l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il, +je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à -vis, afin +que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme +père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder +comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage, +et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut. + +Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu +de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne +sÅ“ur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le +temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse +mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le +mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là , après +avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la +Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là , +je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a +pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher +frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage +pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes +préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé +davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un +frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié +véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de +mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus +tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire de +quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde; +mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver +dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables. + +Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin +s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur, +changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui +demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin, +reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier? + +A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa +mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père +a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son +métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé +aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour, +comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du +pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours, +et de l'envoyer en chercher ailleurs. + +Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes, +le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il +faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des +métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour +lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que +celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux +d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à +vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de +la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous +vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de +riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les +vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres +marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement. +Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en +pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse. + +Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait +d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que +les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien +fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort +considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son +oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et +qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire. +Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je +vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et +richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette +ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la +manière que je l'entends. + +La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien +africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien +qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes +intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les +biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La +conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à +ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du +fils, et se retira. + +Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez +la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit +Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que +des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les +différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables à la +grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui +plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la +beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans +tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des +libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta, +avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander. + +Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds +jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables: +et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de +l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus +fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les +boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient +les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à +Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez, +il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui +fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le +conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans +les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin, +après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils +arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il +s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire +connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour +les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son +prétendu neveu. + +Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son +oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le +laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle +eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et +elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien, qui avait +fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui +dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais +que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en +serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de +répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un +établissement si distingué. + +Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute +assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis +fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai +promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y +aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les +marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire +à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener +dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a +peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été +jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le +magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira. + +Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt +à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il +en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et +courut à lui pour le joindre. + +Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit. +Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire +voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui +conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais +magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées +étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à +Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prévenant, quand un +autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que +ceux que nous venons de voir. + +Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le +rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le +dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces +jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle +eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de +faire reposer Aladdin. + +Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à +sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait +provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau +entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté +de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé +ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au +travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin +assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le +conduisirent jusqu'assez près des montagnes. + +Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit +très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien +africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin +derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons +plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la +ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous +faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de +voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y +serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de +ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se +laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en +l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le +chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable. + +Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à +peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était +là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener +Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de +l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin, +dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires +et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me +remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au +monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil, +amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront +les plus sèches, afin d'allumer du feu. + +Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut +bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien +allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les +broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum +qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna +de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles +Aladdin ne comprit rien. + +Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit +devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre +d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur, +posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu, +pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait +à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était +nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en +lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre, +et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la +bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin, +tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en +pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si +rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je +suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne +devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se +radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que +vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre +digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du +magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et +lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu, +continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des +paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette +pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et +qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du +monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il +soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il +m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor +quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en +point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande +conséquence et pour vous et pour moi. + +Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce +qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le +rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon +oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je +suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien +africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez, +approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle, +reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc +que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas +besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous +aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom +de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous +verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien +lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté. + +Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de +profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour +descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin, +observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce +caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous +trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté +et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune +vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des +cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant +d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien +autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous +arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes +choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec +votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est +pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout +de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un +beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout +droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un +escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous +serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la +niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous +aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein, +et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur +n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si +les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que +vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu. + +En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait +au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que +c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal, +en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon +enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous +allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie. + +Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas +des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui +avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de +précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer +soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans +s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche, +jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le +magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la +terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il +n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés +de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes +couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme +le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts, +de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres +sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et +transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les +autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les +bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient +sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits étaient +tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu +de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni +la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas +de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres +fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas +encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces +fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas +davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté +et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en +cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque +couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves +que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait +présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne +pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha +de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa +ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et +il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia +pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour +de lui. + +Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en +diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop +longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la +même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et +se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait +avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il, +je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien +africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle +pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin, +elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je serai monté. +Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe +entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait +embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de +tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau. +Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune +homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum +sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il +prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer +l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre +par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain +et d'Aladdin. + +Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le +tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin. +Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique +est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il +s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ +d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de +lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y +avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le +rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en +devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait +connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la +Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de +voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de +l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était +arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe +fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui +était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en +personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un autre +y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est +pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune +enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il +attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains, +de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer +les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu, +et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de +n'en avoir pas de témoin. + +Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées +à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de +retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa +route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était +sorti avec Aladdin. + +Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après +les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement +qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand +il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant +qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles, +et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les +ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à +ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller +chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur, +qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un +autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par +plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et +ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de +revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de +passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine. + +Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire: le +troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva +les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté +de Dieu, il s'écria: + +«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.» + +Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau +que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne +connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme +et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la +terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à +Aladdin ces paroles: + +«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de +tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de +l'anneau.» + +En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas +accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et +perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé +uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui +que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine +eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva +hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené. + +Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus +épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y +accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort +surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de +quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il +n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui +fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant +du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui +l'environnaient, il reconnut le chemin par où le magicien africain +l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une +autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva +jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En +entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans +laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui +causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait +déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état, +n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de +son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent +celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à +manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère +lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui +dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à +votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez. + +Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à +peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter +à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le +vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les +palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune +circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans +les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la +lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein, +aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il +avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit +deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas. +Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat, +brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui +éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la +mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils. +Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari +n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de +pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du +sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son +aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha +aussi. + +Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il +avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit +d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il +se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait +besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir +que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je +n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier +au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais +donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en +apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre, +afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère, +reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et +donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent +que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et +peut-être de quoi souper. + +La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà , dit-elle +à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je +crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et +un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à +frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie +hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et +lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme +ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les +autres esclaves de la lampe.» + +La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu +soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait +été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle +était tombée évanouie. + +Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le +caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la +lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un +ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le +génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin +d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même +métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains +blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et +deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt +il disparut. + +Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore +revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde +fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le +visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire +revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent +enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y +eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère, +lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de +quoi vous remettre le cÅ“ur, et en même temps de quoi satisfaire au +grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons +mets, et mangeons. + +La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand +bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux +tasses, et qu'elle sentit l'odeur délicieuse qui s'exhalait de tous ces +plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette +abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité? +Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu +compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et +mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que +vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et +ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne +s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie. + +Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et +d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop +distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle +était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur +resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire +deux autres repas aussi forts le lendemain. + +Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes +auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa +auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous +satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous +m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé +entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut +revenue à elle. + +La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils +et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que +voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde, +je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par +quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi +s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le +caveau du trésor? + +Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n'est +pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par +leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur +mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si +vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau +que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de +la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez +entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a +commencé à parler. + +Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause +que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils! +ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux +plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de +courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez, +vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce +avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit. + +Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien +présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe +qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle +vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi +nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce +n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant +de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque +c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il +avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les +salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait +trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre +chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et +la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin, +puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de +l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau, +vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce +ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de +le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui +sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons +prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le +raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à +répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous +l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies. +Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en +parlerai pas davantage. + +Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne +provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne +voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent +sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un +juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui +montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter. + +Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt +connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il +l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait +jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il +savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en +rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité +d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en +connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or +qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du +plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand +empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si +promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait +par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait +le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner +beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour +tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait, +et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre. + +Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à -dire qu'Aladdin vendit +tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même +manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à +manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du +premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si +bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du +dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui +seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand +ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller +chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir +examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or, +dont Aladdin se contenta. + +Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à +la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère +avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y +avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même +génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme +Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla +aussi d'un ton plus radouci: + +«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici +prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la +main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.» + +Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger. + +Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service +de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa +sur le sofa, et dans le moment il disparut. + +La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès +pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le +temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la +table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise +de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois. +Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta +encore de quoi vivre largement les deux jours suivants. + +Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres +provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla +chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il +passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse, +honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut, +l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer +plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un +juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis +imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez +peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les +autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir +affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous +faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez +présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son +juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres +marchands qui ne vous tromperont pas. + +L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de +dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut +d'abord que le plat était d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu +de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit +naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif +qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat +vaut soixante-douze pièces d'or, les voici. + +Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui +donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne +s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le +bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son +poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable +d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès +qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre +toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce +qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se +pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de +son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait +le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de +juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le +prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré. +Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon +usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps. + +Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec +beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans +les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent, +d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se +mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit +insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut +particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée +que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il +était allé prendre la lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il +apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre +et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il +en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de +pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au +lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il +possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à +personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence +ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il +s'éleva. + +Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit +publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les +portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au +bain, et qu'elle en fût revenue. + +Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à +découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de +connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas, +parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le +visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui +lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était +disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face. + +Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir +au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était +accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui +marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre +pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage, +et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de +la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui. + +Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée +qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa +mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir +au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et +brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et +sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes +charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son +visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner +si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de +l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec +toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un +port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le +respect qui lui était dû. + +Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son +inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir +ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui +était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin +ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il +demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image +charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le +souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui +servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son +fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne +fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea +beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un +silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui +la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher +d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire. + +Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à -vis de sa mère qui +filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère, +dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de +la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je +n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le +suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que +je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie. +Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que +vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce +quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain +l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On +publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez +soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui +laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer. +Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage +découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du +bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son +voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la +porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise, +si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en +entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà , ma +mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai, +et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la +princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous +l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment, +je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de +l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la +résolution de la faire demander en mariage au sultan. + +La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez +d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu +que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en +mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de +rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon +fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu +l'esprit pour me tenir un pareil discours! + +Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu +l'esprit, je suis dans mon bon sens. + +En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais +m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même +vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous +oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua +aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de +surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de +m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils, +continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre +sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres +de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une +naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas +donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas +l'espérance de régner un jour comme eux? + +Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce +que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y +pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas +changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse +Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je +vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie +de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir +que de me donner la vie une seconde fois. + +Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour +tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur +tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui +dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter +mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération +d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller +faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant +les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil +favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour, +ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut +servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas +la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main, +et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un +d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux +bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour +des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous +apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne +conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en +fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur +ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne +sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en +beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez +une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les +contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les +y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs. + +La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries +des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles +firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et +par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque +éblouis. + +Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la +parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous +présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui +faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un +accueil des plus favorables. + +La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour +tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la +princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son +cÅ“ur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa +mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse +qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à +quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle +condescendit à la volonté de son fils. + +Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se +présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au +lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste +de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout +ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle +avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper, +Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais +l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils +avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi +tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du +jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le +plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du +palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le +grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de +l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait +toujours en personne. + +La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la +porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double +linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par +les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec +une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du +sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs +de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à +la porte. + +La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On +ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau +salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique. +Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan, +le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite +et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon +l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires +furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la +séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra +dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres +vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y +étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose, +les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du +jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être +jugés dans une autre séance. + +La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea +bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là , en voyant tout le +monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin, +qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que +penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le +pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre +connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de +l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils, +j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi. +J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais +il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à +gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience +qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je +crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et +il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité +d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela +m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre +patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si +longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner +demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé. + +Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de +cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction +de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était +de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui +lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à +s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment +favorable de lui parler se présenterait. + +Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère +d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries; +mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et +apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il +fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette +nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y +retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours +devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et +peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement, +si le sultan, qui la voyait toujours vis-à -vis de lui à chaque séance, +n'eût fait attention à elle. + +Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré +dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque +temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour +que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un +linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à +la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi. + +Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la +faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit +qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour +marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait. + +La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître +au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu +qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui +dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le +jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à -vis le +sultan, comme à son ordinaire. + +Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire +quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la +longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de +crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme +dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par +l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand +vizir montra cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à +recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire +avancer. + +Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il +fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa +pour aller se ranger à sa place près du grand vizir. + +La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle +avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui +couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce +que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne +femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon +divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin: +quelle affaire vous amène ici? + +La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces +paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du +monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet +extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant +son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne +pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si +peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan. +Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda +que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son +grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer +sans crainte. + +La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait +de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout +le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation +qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et +à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la +parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la +demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre +chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la +grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne +dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez +hardiment. + +Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui +redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que +celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle +occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette +vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté +pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à +la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en +profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer +jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je +refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et +ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été +contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie +encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à +moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire +d'aspirer à une si haute alliance. + +Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté, +sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans +prendre la demande en raillerie. + +Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que +c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt +elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant +de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan. + +On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du sultan, lorsqu'il +vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si +précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en +avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si +grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à +lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant +avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche! +Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après +l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se +tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois, +dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de +plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que +dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et +ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander? +et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez, +bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la +proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier +la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne +sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là . + +La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande, +que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès +du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une +réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus +qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin, +quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle: +l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre, +qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il, +dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son +voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils, +dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je +commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez +tout sujet d'être content. + +Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette +nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était +données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était +si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était +de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une +longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la +parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable. + +Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant +écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin, +envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan +de sa parole. + +La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle +se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le +sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se +souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps +auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport +d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la +bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois: +faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée. +Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut +aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et, +en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer. + +La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna +selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce +qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore +devant le trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom +d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur +la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la +supplier de vouloir bien s'en souvenir. + +Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande +de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il +n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu +convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et +la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un +habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui +faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à +propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui +marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse +avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup +au-dessous de la plus médiocre. + +Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en +pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable +pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même +il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre +la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles +soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister +d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle +sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager. + +Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de +la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne +femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt +de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la +princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache +l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai +ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif, +pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa +part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits +par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle +taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions +auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez, +bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère +d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se +retira. + +Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son +fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et +une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir? +Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en +cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les +demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et +je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut +rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui +faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui +dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse +Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de +bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand +vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous +pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir +représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la +priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il +ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas +quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit +très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des +conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa +fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre +réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il +attendra longtemps. + +Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le +sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me +mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je +m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon +incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je +suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de +ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession. +Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi +dîner, et laissez-moi faire. + +Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin +prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta +devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il +lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à +le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en +mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or +massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai +pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante +bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante +esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés +très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je +l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit +que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut. + +Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante +esclaves noirs, chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt +marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes +mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui +avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une +toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que +blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui +était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit +jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas +content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire. +Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut +aussitôt. + +La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une +grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle +se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le +voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère, +dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de +tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que +vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse +Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et +par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer +l'honneur d'entrer dans son alliance. + +Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue, +et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours +marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin +d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut +sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il +demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan, +après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir +enfin pour son gendre. + +Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait +fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les +quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé +de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui +accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si +extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en +étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas +se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande +propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne +grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave, +leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat +des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur +ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de +pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout +particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration +si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les +conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues +étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de +rester dans la place où il se trouvait. + +Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela +fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de +conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des +quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais, +et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus +que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il +était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui +baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les +arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre +maître paraîtra quand il en sera temps. + +Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu'à la seconde +cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée +pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe, +étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence +des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en +faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans +toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour, +qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait +alors à sa vue. + +Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces +esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès +qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y +entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche. +Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand +demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent +chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se +prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les +esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent +tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins +qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées +sur la poitrine, avec une grande modestie. + +La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône, +dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils, +n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit +beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il +espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle +voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de +confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu +de lui imposer. + +Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la +mère d'Aladdin. Le premier coup d'Å“il jeté sur les quarante bassins +d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants, +les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les +quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur +bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur +habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de +son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin, +il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment +une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir, +dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être, +qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni +vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse +Badroulboudour ma fille? + +Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un +inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il +n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le +présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu +dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant +dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui +qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de +l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait +davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde +assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de +Votre Majesté. + +Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin +avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à +devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la +diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans +avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes +que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne +lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il +le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction +qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre +fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et +que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que +je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir. + +Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de +sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute +élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour; +et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au +service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à +l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec +elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du +chef des eunuques. + +Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les +fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le +sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse +Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin +qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que, +bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire, +il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était. + +La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et +raconta à son fils tout ce qui s'était passé. + +Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait +enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre. +Là , après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous +ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt +frottée, que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord +sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me +faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux +que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus +magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de +parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le +transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes +couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le +servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande +propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une +chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes +d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de +chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout +autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc, +vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans +le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait +eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut +surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué. +Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure +qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait +pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la +même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre +chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu +m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le +cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse, +la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je +demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves, +habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le +présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt +autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir +aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée +aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse +Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique +et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces +d'or en dix bourses. Voilà , ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander. +Va, et fais diligence. + +Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie +disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les +quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces +d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un +habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile +d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin. + +Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en +lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les +six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de +les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les +rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du +sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres, +trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six +femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle +pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles +avaient apportés étaient pour son usage. + +Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le +congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service, +et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à +répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir. +Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux +fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef +des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur +d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à +s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan +l'attendait avec impatience. + +Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche +dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à +cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne +grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un +novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment +d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air +d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois +particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient +voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche. + +Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le +voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais +été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa +belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de +bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa +surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre +deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher +Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une +démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut +encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la +main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui. + +Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que +Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me +les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que +je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et +que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la +splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a +quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil +si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur +hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs +jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande +pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je +mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir +l'accomplissement. + +Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me +feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre +vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous +présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de +vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres. + +En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on +entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des +timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un +magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul +avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon +sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le +sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir +à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans +la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque +matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse, +qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait +conçue de lui d'abord. + +Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale, +et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de +mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce +temps-là , le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses +indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour, +qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait +de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il +assaisonnait son discours. + +Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le +sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour +terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin, +quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre +Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère +jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse +selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de +m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à +portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte +qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le +sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est +trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le +remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec +ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il +embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse +que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour. + +Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre +qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du +peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès +qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa +chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en +avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui +fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me +louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé +de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse. +Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il +est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait. +Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me +fasses bâtir vis-à -vis du palais du sultan, à une juste distance, un +palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je +laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à -dire du porphyre, du +jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en +couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce +palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales, +dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent +massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face, +et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je +veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de +diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce +genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit +accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes +choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien +rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce +palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis +de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la +magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux, +avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de +chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office, +et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu +dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera +fait. + +Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie +de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la +petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne +permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le +génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé, +venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné +qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant. +Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait +assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout +il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des +officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les +services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des +choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut +ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de +différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés +jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à +voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le +mena ensuite aux écuries; et là , il lui fit remarquer les plus beaux +chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand +mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des +magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les +ornements des chevaux que pour leur nourriture. + +Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement, +et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement +le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et +de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il +s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content +que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule +chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé, +c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de +l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du +plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du +sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut +disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait +souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie +reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la +porte du palais du sultan. + +Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient +toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent +fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui +venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne +distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise +augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais +d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans +tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé +presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins +surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le +premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement. +Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un +enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais +qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en +votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de +ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait +fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et +nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces +miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont +vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au +conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps. + +Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie, +il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un +des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que +le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller +au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le +ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer +qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le +soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit; +mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent +habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à +les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable +couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce +qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison +paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe +merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir +au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la +même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent. + +Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère +d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux +troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de +hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses +du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui +annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer +leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à +préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur +travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui +se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier +attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient +accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne +pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de +leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle +merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où +le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés. + +La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite +dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des +eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et +lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient +de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin +lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique. +Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus +de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer +au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin +avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point +encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un +âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez +connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le +sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas +dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et +aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire +cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en +toutes choses. + +Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père. +Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent +plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son +appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche, +suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence +surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se +faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies +et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et +par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs +officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux +bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la +main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du +palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au +défaut du jour. + +Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais +du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les +instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se +mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du +palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et +confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie, +non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans +les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors. + +La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec +toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était +destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire +distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui +l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien +fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en +l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur +de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la +possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous +dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez +vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de +traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté +du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que +je lui obéis sans répugnance. + +Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui, +ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin +qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui +prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une +infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva +servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis +des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets, +dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail +exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon +répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse, +enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à +Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le +palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que +je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à +table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande +honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire. + +La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à +table, et aussitôt un chÅ“ur d'instruments les plus harmonieux, touchés +et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande +beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du +repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien +entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait +pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de +la lampe. + +Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une +troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils +dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays, +et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec +une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la +bonne grâce et l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de +minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là , Aladdin se +leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser +ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent +d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En +achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils +passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé. +Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au +lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira. +Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces +d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour. + +Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se +présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui +du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se +fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il +se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves +qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut +avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après +l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît +le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me +dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire +celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son +grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette +grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin +n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin +à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite, +précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison. + +Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de +sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations +ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent +arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à +monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les +yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes, +toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin +lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en +fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté +quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de +lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon +palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent! +Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier +elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre, +la permission de bâtir un palais vis-à -vis du sien; le même jour, au +coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et +hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait +et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me +serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en +trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent +massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées +aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes? +Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable! + +Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies. +En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même +richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la +vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand +vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris +qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet +endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé, +et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres; +mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier +jour il y fera travailler. + +Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le +rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le +salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une +seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée +imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que +les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si +beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune +de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté +la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les +ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire +de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de +vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir +de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez +fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je +vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna +qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les +orfèvres les plus habiles de sa capitale. + +Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans +celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces. +La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un +air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de +son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus +délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la +première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand +vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui +était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua +que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose +du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage +furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons, +de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il +fut charmé aussi des chÅ“urs de musique qui étaient disposés dans le +salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales +et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée, +pour en avoir tout l'agrément. + +Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que +les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre +étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand +il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi +la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il, +afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans +la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de +temps à me rendre celle-ci toute semblable. + +Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres +jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté +ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer +chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le +joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous +sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre +Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous +n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour +fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce +qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous +choisirez. + +Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses +pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité, +particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les +employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils +revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils +n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes +celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et +tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la +moitié de la croisée. + +Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la +jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son +honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser +leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de +reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait +empruntées du grand vizir. + +L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six +semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et +laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur +lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit +Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de +ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai +fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux +autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments +après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait +souhaitée, et pareille aux autres. + +Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent +introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier +joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit +au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de +temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage +dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé, lorsque Aladdin +nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que +nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand +vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la +raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien +témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le +lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui +l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre +pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre +croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva +fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la +porte. + +Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de +ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis +dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens +moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser +imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de +votre palais. + +Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était +pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais +afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était, +surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût +au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses +parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce +salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque +chose y manque. + +Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie +imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres, +il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui +étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre; +et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait +employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers, +venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il +embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils, +lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des +choses si surprenantes, et presque en un clin d'Å“il? Vous n'avez pas +votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve +admirable! + +Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui +répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de +mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je +puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et +l'autre de plus en plus. + +Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans +permettre à Aladdin de l'y accompagner. + +Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne +manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le +palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la +journée, pour le contempler et l'admirer. + +Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois +qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient +en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues +et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait +toujours en grande foule. + +D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais, +qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses +ordres. + +Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de +semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs +de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par +les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit +donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de +ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à +qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin +s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection +du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le +sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un +zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna +même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume. +Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la +dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut +pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la +fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette +expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les +révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à +l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue +du royaume, ne changea point son cÅ“ur. Il revint victorieux, mais aussi +affable qu'il avait toujours été. + +Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous +venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y +penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui +en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé +qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait +laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle +avait été sa fin. + +Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art +diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui +en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de +tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa +mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes +veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je périrai. Il +ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès +le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il +se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans +s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son +cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont +Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou +hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le +reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son +voyage. + +Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce +que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans +le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande +distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson +chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas +plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et +qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à +droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin. +Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient; +et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était +que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui +dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau +venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu +parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin +depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis +pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que +c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de +si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien +loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en +doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et +vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon +ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et +je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de +l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand +je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience +que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité +dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner +le chemin. + +Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de +lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue +du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le +moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et +de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la +lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin, +fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire +de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont +l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la +grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec +celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement. + +Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec +lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le +magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé +où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses +voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le +palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à +peine il se sentait lui-même. + +Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de +chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était +parti; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé. +Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il +alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui; +et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de +bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après +lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et +tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout +le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas +satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si +merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le +concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand +il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une +grande chasse qui doit en durer huit. + +La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du +concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même; +je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur +et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de +lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il +en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience +jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait. +Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres +et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se +retira dans son khan. + +Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui +les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit +dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras +il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se +mit à crier: + +Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves? + +A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui +jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils +s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent +comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils +s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour +offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles. + +Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout +ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il +continua de crier: + +Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves? + +Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place, +devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était +alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un +homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause +des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de +moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui +l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit. + +La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le +salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que +la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh +bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris? +Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait +s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de +belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les +changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort +environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on +entend, en se moquant de lui. + +Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de +vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en +voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché +d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le +veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est +véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une +vieille, sans en rien demander de retour. + +La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont +Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était +arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la +chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même +précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes +esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait +attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps +de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution +d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe. +Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en +fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire. + +La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi +précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda +à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque +obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte +du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il +fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il, +une lampe neuve pour celle-ci. + +Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il +cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais +d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la +prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien +avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir +celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le +magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais +l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la +place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se +moquant, selon eux, de la bêtise du magicien. + +Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais +sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en +éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à -dire sans crier et sans +parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en +voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit +que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller. + +Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il +s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la +campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la +vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour +achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le +barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut +bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir. + +Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à +une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il +tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui +apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir +comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et +ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à +l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la +lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a +de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel +endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres +génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de +temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui +lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais +avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise +du sultan. + +Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se +rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et +d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait +coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle +était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se +frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois, +quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait +commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda +par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il +avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si +grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du +côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce +qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand +vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de +pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre. + +Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si +grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en +passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers +mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus. + +En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec +lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose +de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est +aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre +à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement +extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est +le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir +avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé qu'il +était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent +pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et +tu viendras me dire si tu l'auras vu. + +Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose +qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin +n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre +vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais +d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre +Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce +palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses +immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre +Majesté n'a pas voulu y faire attention. + +Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui +représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne +pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce +scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir, +il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il +faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer. +Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va +donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. +Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il +instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin +qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent +Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant. +L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir, +les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en +l'accompagnant. + +Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené +ce détachement de la garde du sultan: il continua de revenir en +chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement +l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince +Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que +nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel +d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous +acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner. + +Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se +sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il +était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient +rien. + +Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au +détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me +voilà , dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins +que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du +sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort +grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de +manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à +la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en +marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre +à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville. + +Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui +virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce +ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les +uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas +s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui +étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les +dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les +cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient +arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour +y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent +grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant, +tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du +palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la +populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait +Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé +la porte pour empêcher qu'elle n'entrât. + +Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon, +accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au +bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là , de lui couper la tête, +sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement. + +Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il +avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un +cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il +l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre; +il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant +flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan +lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin. + +En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les +cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du +palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire +brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je +supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va +courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait, +l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le +sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que +Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place, +elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis. + +L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive +et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de +remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux +d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de +crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer. + +Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais, +témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils +descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie +d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle +à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la +populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui +annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés, +achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de +rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le +tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi. + +Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme +il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière +touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle +qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel +est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le +sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître. + +Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan, +en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet +ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu +dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce +qu'il est devenu. + +Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain +que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il +avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit +dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir +répondre un seul mot au sultan. + +Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton +palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire, +dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir +n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne +puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je +n'ai aucune part à cet événement. + +Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le +sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu +me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle +considération ne m'en empêchera. + +Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante +jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y +réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de +son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les +quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas +abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon +ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je +saurai bien te retrouver. + +Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation +et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais +la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il +était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas +désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le +consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le +dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais +quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de +consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus +reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus +la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du +palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en +porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais, +ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles. + +Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu +l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus +raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison +d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de +compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un +côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par +charité, et sans prendre aucune résolution. + +Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait, +rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en +sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes +routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude +affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière. +Là , il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais? +dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie +du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le +sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me +délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les +chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière, +selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon +musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir +auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord +de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du +pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau +qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se +fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. +Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien +africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain +pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il +frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans +l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le +magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore: + +«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton +esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres +esclaves de l'anneau.» + +Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le +désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde +fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en +faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me +demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave +que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est, +repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de +me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la +terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse +Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le +transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais, +peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des +fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se +fit en un instant. + +Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais +et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit +était avancée, et que tout était tranquille dans le palais, il se +retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là , rempli +d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable +à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible +que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du +danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces +pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il +ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil +qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était. + +Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé +agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé +la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les +arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet +admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être +sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de +posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva, +et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque +temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on +pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où +pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il +ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de +vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait +eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait +davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son +bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se +trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui +en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul +de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son +ennemi déclaré. + +La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis +son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien +africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue +une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle +l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre +la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes, +en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court +aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire +cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit +Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en +l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un +air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui +dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et +montez. Et elle ferma la jalousie. + +La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle +se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il +n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de +se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent +plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de +tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et +aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes +de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse, +dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie +au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan +votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce +qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du +salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse. + +Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre +malheur réciproque venait de cette lampe! et ce qui me désole, c'est +que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en +attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été +plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et +pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est +passée, et en quelles mains elle est tombée. + +Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé +dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter +afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du +transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu +où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait +apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par +son art magique. + +Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le +traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus +perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous +faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement +de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte +dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je +puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour +m'en faire un trophée. + +Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de +demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour +vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement, +apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du +traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis +en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une +fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction +qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent. +Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me +persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour +époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous +revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a +fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un +ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses +que je lui laisse dire. + +Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses +et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que +quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de +laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je +changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à +lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé +mes inquiétudes. + +Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain, +puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de +vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est +nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et +alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que +vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en +soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre +habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète +au premier coup que je frapperai. + +La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on +serait prompt à lui ouvrir. + +Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il +fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il +aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne. + +Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné, +Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de +changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se +fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin +prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui +aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus +fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et +d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des +droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux +fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui +nomma. + +Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par +son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit +qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée +du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda +une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et +en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui +mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps +qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son +palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte +d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour: +Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur, +comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine +à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous +dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous +fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et +donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous +revoir. + +Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous +commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits, +et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le +recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans +contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y +reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se +dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître +que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé +davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et +marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son +pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors, +en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un +des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la +poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos +femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal +que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien +garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous +serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le +jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et +changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui +ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien +laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez +tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son +gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet +de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire +attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas. + +Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me +fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances +que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle +résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc +ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins +que le vôtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé +d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en +attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète. + +La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir +séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et +qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir, +mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle +était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande +négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse +séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui +sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le +magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle +eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui +avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette +fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en +prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé +l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se +fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de +la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le +plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se +ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les +mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles +seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion +avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que +les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient +estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus +petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants +et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la +ceinture et du collier. + +Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la +princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle +l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de +charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle +attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité +distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite. + +Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la +princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort +surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle +l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu +jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le +bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas +s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il +obéit. + +Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de +l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une +manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle +l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez +sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue +jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai +que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie, +aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus +tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé. +J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin +d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis +persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son +courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je +vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela +qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon +amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher +tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous +voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse, +résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me +tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme +je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a +pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en +a, que vous en trouverez du meilleur. + +Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de +parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces +de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de +termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses +bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu +peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin +d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les +avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire +d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie +où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était +pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait +en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse, +ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et +je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette +peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez +quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le +magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin, +et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi, +dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez +de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous +nous mettrons à table dès que vous serez de retour. + +Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne +courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint +fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît +diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée, +dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire +servir. Ils se mirent à table vis-à -vis l'un de l'autre, de manière que +le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y +avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous +donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne +sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera +plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une +nouvelle faveur. + +Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à +boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez +raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu +de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main +le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle +qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit +la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la +santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je +me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion; +j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus +d'une manière. + +[Illustration: Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la +renverse.] + +Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la +princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses +honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à +la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui +apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du +magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun +leur gobelet à la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez après ce +que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet +qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien +africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en +laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu +penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque +temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le +bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il +tomba sur le dos sans sentiment. + +La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte +secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées +d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de +manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse, +que la porte lui fut ouverte presque dans le moment. + +Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien +africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui +s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en +l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi +de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul, +pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la +même diligence que vous en avez été éloignée. + +En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses +eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du +cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa +veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse +lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se +présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai +appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que +tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine, +au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie, +après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir, +disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux +agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était +en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à -vis le +palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée. + +Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en +l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et +la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas +achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit +apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait +servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et +Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien +africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être +que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement. + +Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse +Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable +de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni +nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans +son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de +soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet +ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue +dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour +renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes +douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de +plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne +faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à ce cabinet, le +même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En +y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa +douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où +il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais +voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était +l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il +reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la +joie et l'épanouissement du cÅ“ur succédèrent aux chagrins et à la +tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il +commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène, +il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au +palais d'Aladdin. + +Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la +petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus +magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre +croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez +à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre +pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je +n'aie vu et embrassé ma fille. + +Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse +Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie +de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et +dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait +d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage +baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes +les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir. + +Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler, +tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir +pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était +tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père. + +Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que +c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez +aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis +persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas +transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez +été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous +me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien. + +La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la +satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si +peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à +respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher +époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour +moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à +peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins, +à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et +à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard +de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes +effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne +dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de +l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me +plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre +sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis +présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y +a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente. + +Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le +jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le +sultan cependant, après avoir commandé que les tambours, les timbales, +les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique, +fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la +princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais. + +C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque +inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut +un troisième dont nous allons rapporter les circonstances. + +Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile +que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en +méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas +toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait +au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils +ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en +quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et +s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre. + +Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son +entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de +ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un +pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était, +comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il +allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que +son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les +points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En +parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde; +dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort +subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans +une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel +endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un +homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un +sultan. + +Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste +destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne +lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de +venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa +route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts; +et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des +fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après +à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne +s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre, +il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement. + +Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la +ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort +indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures +pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les +lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait. +Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de +jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les +uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres +affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des +merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde, +nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme +pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à +part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire +plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte +de miracles elle faisait. + +Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni +entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses +jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la +réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage; +et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens +infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la +guérison par l'imposition de ses mains. + +Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il +demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était +l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi, +après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons +parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses +démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette +enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans +son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un +des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson +chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait, +particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces +pays-là coucher sur la natte que dans un lit. + +Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le +peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla +droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était +connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte: +elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit +quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée +à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et +appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un +poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla. + +En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme +prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cÅ“ur, prêt +à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je +te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai. + +Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de +frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton +habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et +quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit: +Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et +que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore, +pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus +d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te +jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer +dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine +liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et +lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de +la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre +coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il +fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après +qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par +devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton +qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir: +Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas +mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint +pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement. +Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il +l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le +cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta +dedans. + +Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de +la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si +détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un +jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa +pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là -dessus, +et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières +choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le +palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son +rôle, il prit son chemin de ce côté-là . + +Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina, +le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les +uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main, +d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et +d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût +seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur +imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en +guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le +monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire +ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte +d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais +d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut +aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus +zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des +querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre +croisées où était la princesse Badroulboudour. + +La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne +put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui +en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par +une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du +monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de +tête par l'imposition de ses mains. + +La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien +de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité +de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné +quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si +elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait +qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre +eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme. + +Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et +qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se +dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il +fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa +fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui +dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La +princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis +prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui +avaient déjà repris le chemin du palais. + +Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un cÅ“ur +diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées, +et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait +une longue énumération de vÅ“ux et de souhaits pour sa santé, pour sa +prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait +désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et +d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le +manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir, +que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que +tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui +faisaient profession de servir Dieu dans la retraite. + +Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui +dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande +confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et +asseyez-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie +affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la +princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne +me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin +que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par +vos bons exemples comment je dois servir Dieu. + +Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger +de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me +distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne +vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs +appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous +conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même +liberté que dans votre ermitage. + +Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais +d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il +méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la +princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au +palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances +pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse, +dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le +suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je +n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement +d'une princesse si pieuse et si charitable. + +Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui +dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les +appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la +princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit +voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit celui +qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie +qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour +complaire à la princesse. + +La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre +croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût +fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé +jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il +n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria +avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne +mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de +prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma +bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez +dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais +souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas. + +La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la +retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de +l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la +princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va +faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le +trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce, +dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon. + +Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait +affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour +regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut +bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement +admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une +solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il +me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit +la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour +moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait +rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier. + +Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation, +pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de +quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y +avait un Å“uf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans +les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de +l'univers. + +Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et +où pourrait-on en trouver un Å“uf? Princesse, répondit la fausse Fatime, +c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du +mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un. + +Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle +croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle +sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'Å“uf de roc, et se promit +bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y +avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas +ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur +le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de +la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta +à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et +il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de +froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même +gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant +mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement? +Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour +le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la +princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru +qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais +puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne +vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence. +J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre +palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli +qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la +pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne +trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un +Å“uf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme? +Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque +un Å“uf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la +diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne +fasse pour l'amour de vous. + +Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au +salon aux vingt-quatre croisées; et là , après avoir tiré de son sein la +lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât, +depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette +précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. +Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un Å“uf de roc suspendu au +milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens, +que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé. + +Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un +cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et +qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui +dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te +suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en +la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de +pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de +la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en +cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de +n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de +ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du +magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait. +Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme, +qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la +demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est +à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut. + +Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait +entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle +manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il +revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait +de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de +le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La +princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant +qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se +trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement. + +La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne +mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon +bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux +mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la +confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me +refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En +achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse +Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard +qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui +saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le cÅ“ur du +sien, il la jette morte sur le plancher. + +Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa +surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit +Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui +m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme +que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que +vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé +sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez +mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui +raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités; +après quoi il fit enlever le cadavre. + +C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères +magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande +vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse +Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et +communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues +années, et laissèrent une illustre postérité. + +Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse, +qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la +lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit +lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants +et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que +la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il +n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en +suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si +solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir +le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne +viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond. + +Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin +et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté +jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il +l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller +aussi, si elle était à la fin de ses contes. + +A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la +demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me +serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre +Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne +s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi +l'entretenir sur cette matière. + +Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que +vous avez de nouveau à me raconter. + +La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan +des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui +donner audience le jour suivant. + + + + +HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE + + +La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa +sÅ“ur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il +s'attendait: + +Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des +États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait +Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu +de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur +fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement. + +Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint +héritière d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes +marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à +son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville. + +Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui, +était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner +sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du +bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur +trois ânes qui faisaient toute sa possession. + +Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu +près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut +une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du +côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe +nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train. + +Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut +la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que +deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un +gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si +près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un +très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance, +qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un +rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et +escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit. + +Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés, +arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui +en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils +ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des +voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs +brigandages bien loin, et avaient là leur rendez-vous; et ce qu'il les +vit faire le confirma dans son opinion. + +Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac +plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent +chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à +Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé. + +Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit +pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros +arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au +travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si +distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le +capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après +qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous +entrés, il entra aussi, et la porte se ferma. + +Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui +craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il +quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre, +et d'attendre avec patience. + +La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu +que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après +les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer +la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun +retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus. +Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se +mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus. + +Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils +peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me +trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'Å“il jusqu'à +ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que longtemps après, +pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par +lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la +porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles +feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il +aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit: +«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande. + +Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais +il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en +voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du +rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions +de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de +soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de +l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir +les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il +y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte +servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux +autres. + +Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra +dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela +ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne +s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à +celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant +qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge +de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand +il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour +les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait +les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et +il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu'elle se +ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était +entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti. + +Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui, +il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec +grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta +les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était +assise sur un sofa. + +Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins +d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand +il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire: +Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit. +Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à +moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous +cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai +raconté ma bonne fortune. + +Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie, +et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le +commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur +toutes choses de garder le secret. + +La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari +du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par +pièce, tout l'or qui était devant elle. + +Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous +faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et +l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre. + +Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la +quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le +voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse. + +Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien; +vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce +qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret. + +Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim, +son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui; +et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter +une mesure pour quelques moments. La belle-sÅ“ur lui demanda si elle la +voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une +petite. + +Très-volontiers, dit la belle-sÅ“ur; attendez un moment, je vais vous +l'apporter. + +La belle-sÅ“ur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle +connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de +grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du +suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en +la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait +attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver. + +La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas +d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce +qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures +qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de +creuser la fosse. + +Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude +et sa diligence à sa belle-sÅ“ur, lui reporte sa mesure, mais sans +prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous. + +Belle-sÅ“ur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé +longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends. + +La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim +regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement +inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son +cÅ“ur dans le moment. + +Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il +pris cet or? + +Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il +était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le +temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande +impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait +pas être moins surpris qu'elle. + +A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez +être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous, +il ne compte pas son or comme vous, il le mesure. + +Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna +l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie +pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie +qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si +ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu. + +Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour +se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en +passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le +soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié +ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en +l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le +pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or! + +Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler: +expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui +montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains: +Combien avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma +femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui +emprunter hier? + +A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un +entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand +intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se +réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de +chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il +avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui +offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor. + +Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais, +ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les +enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il +m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si +vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous +perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part +pour vous avoir dénoncé. + +Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces +insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il +souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant +pour entrer dans la grotte que pour en sortir. + +Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le +prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il +part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix +mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se +réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à +proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le +chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il +reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché. +Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça +les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et +aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande +admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris +par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il +examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses, +comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue +de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour +en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il +en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit +rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se +trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit: +«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de +s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains, +autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas. + +Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se +voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts +pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il +en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu +parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène +à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et +toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus. +Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion. + +Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à +peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du +rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent +à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim +avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement; de manière +qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les +eurent bientôt perdus de vue. + +Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il +leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient. +Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le +capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le +sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre. + +Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne +douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine. +Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se +sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte +s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu +prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il +s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il +n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main, +et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ. + +Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la +grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait +commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils +les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait +emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet +événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la +grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient +s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le +haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si +élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que +rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que +cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte, +c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le +secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient +les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils +avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait. + +De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que +leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire +quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte +en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter +quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à +ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur +du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et +quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de +leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la +campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer +et exercer leurs brigandages accoutumés. + +La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle +vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla +chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez +pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et +pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée; +je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé. + +Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours +qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller +à la forêt ce jour-là , afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui +faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été +vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim +apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien +avant dans la nuit. + +La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle +considéra combien il était important que son mari fît la chose +secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à +minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur +d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la +soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée +au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se +repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie +condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa +belle-sÅ“ur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du +jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait, +plutôt par ses larmes que par ses paroles. + +Ali Baba n'attendit pas que sa belle-sÅ“ur le priât de se donner la +peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ +avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son +affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après +n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné +du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais +augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle +s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis +en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre, +pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu +d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte +de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge +d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux +autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première +fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut +commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville; +mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de +temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit +entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme +le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce +qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-sÅ“ur. + +Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette +Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions +pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la +connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea +l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part: +Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret +inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta +maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets; +il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort +naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je +lui dirai. + +Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh +bien! beau-frère, demanda la belle-sÅ“ur à Ali Baba avec grande +impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois +rien sur votre visage qui doive me consoler. + +Belle-sÅ“ur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant +vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin +sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans +ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour +votre repos. + +Ah! s'écria la belle-sÅ“ur sans élever la voix, ce préambule me fait +connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la +nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse +violence: dites, je vous écoute. + +Ali Baba raconta à sa belle-sÅ“ur tout le succès de son voyage jusqu'à +son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-sÅ“ur, ajouta-t-il, voilà un +sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y +attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose +néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au +vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée, +il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de +sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous +reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui +sera en mon pouvoir. + +Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un +motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait +commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants +ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna +suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre. + +Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après +avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il +retourna chez lui avec son âne. + +Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla +chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la +boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette +très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui +en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était +malade chez son maître. + +Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon +maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger. + +Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim +n'était plus en état de faire usage. + +Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et +demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on n'avait coutume de +ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on +n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre. + +Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de +l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet +que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître! + +D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un +air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas +étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de +Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort. + +Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que +commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un +bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique +le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En +l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or +dans la main. + +Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa, +dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour +rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien +jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi +s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire. + +Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour +coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous +banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit. + +A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous +voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre +mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu +garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez +faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba +Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux +avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt +son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait +mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté: +Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que +voilà , que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez +fait, je vous donnerai une autre pièce d'or. + +Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la +même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle +lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena +jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là , +après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez +lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de +lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même. + +Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim: +ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le +parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le +menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de +commander. + +Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la +bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à +mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches +par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour +l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps +morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle +leur dit que la chose était faite. + +Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres +ministres de la mosquée arrivèrent. Quatre des voisins assemblés +chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui +récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en +pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des +cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en +s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de +voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer +et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on +arrivât au cimetière. + +Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se +désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du +voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de +l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes, +remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs. + +De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre +Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement +si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en +eut pas le moindre soupçon. + +Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta +le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du +trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la +veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau +mariage avec sa belle-sÅ“ur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas +extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris. + +Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis +quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros +marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il +la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement, +qu'il ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son +état. + +Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et +parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt, +dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand +étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand +ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or. + +Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons +garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède; +insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et +nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous +pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous +avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous +sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en +sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui. +Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques +incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux +personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que +nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens; +n'êtes-vous pas du même avis que moi? + +La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par +sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord +qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher +uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi. + +Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure, +reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de +vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en +habit de voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire +pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous +avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison +il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour +ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant +nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et +où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin +d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission +et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au +lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous +demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à +la peine de mort. + +Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets, +dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me +chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez +au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le +bien commun de la troupe. + +Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses +camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour +ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit +si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour +ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il +n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba +Moustafa. + +Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à +travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le +bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il, +vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que +vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes; et quand il ferait +plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre. + +Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me +connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir +les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il +n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait +guère plus clair qu'il fait présentement. + +Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme +qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la +nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander. + +Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi +coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez +cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba +Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler; +mais vous n'en saurez pas davantage. + +Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être +persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une +pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit: +Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse +vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La +seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de +m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce +mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me +demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la +rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez +m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené +jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là , en me +laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que +je devais faire, on me ramena de la même manière jusqu'au même endroit. +Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service. + +Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du +chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie, +avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là , et nous +marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous +pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute +peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi +le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une +autre pièce dans la main. + +Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque +temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce +qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les +mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me +souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le +voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir. + +Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer +sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le +voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux. +Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé, +et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir +prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le +conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il +s'arrêta. + +Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus +loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali +Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux, +le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il +tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il savait à +qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas +du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire. + +Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba +Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et +après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le +chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu. + +Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés, +Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en +revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle +s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en +elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite +pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire, +ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement. +Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes +au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même +endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait +de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse. + +Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et +rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du +succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir +trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était +venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut +écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la +parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en +s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien +armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons +entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas +donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns +d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnaître la +maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne +nouvelle, afin que là -dessus je juge du parti qui nous conviendra le +mieux. + +Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt +en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en +marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent +dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était +venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans +la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant +une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit +remarquer en lui disant que c'était celle-là . Mais en continuant leur +chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le +capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même +marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il +lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura +confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le +capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la +même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait +marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres +avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne +peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée. + +Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place, +où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils +avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient +d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite +commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même +ordre qu'ils étaient venus. + +Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur +expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitôt le +conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna +lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses +précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta +pour lui couper la tête. + +Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser +sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se +promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta, +et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il +corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba +Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la +marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était +un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de +blanc. + +Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour +précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses +yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et +elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres +portes voisines et aux mêmes endroits. + +Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire +valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il, +pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine +et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à +la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés +aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine +et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent +la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et +le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé +avec la même commission. + +Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec +ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme +auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était +soumis volontairement. + +Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit +de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à +d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple +lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de +main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de +la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa, +qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne +s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba; +mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant +attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par +devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît. + +Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce +qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans +sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne +peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui +nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui +elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui +faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance +du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le +but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de +nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but, +continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai +exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le +communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y +comporter; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation, il les +chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages +d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au +nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de +l'huile, l'un plein, les autres vides. + +En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas. +Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour +l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et +après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il +avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait +découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de +manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser, +il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était +plein. + +Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des +trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans +un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme +conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait +résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du +soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la +maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander +à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il +n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui +prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en +s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous +voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il +est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas, +faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je +vous en aurai obligation. + +Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même +entendu sa voix, comment eût-il pu le reconnaître pour le capitaine des +quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile? + +Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il +lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit. + +En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda, +quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à +couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il +prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane +d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de +lui préparer un lit dans une chambre. + +Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand +il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les +mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et +qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le +prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en +lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le +capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas +être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il +méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba +qu'après de fortes instances. + +Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa +vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de +l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir, +et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait +régalé. + +Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes +les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne +soit à votre service. + +Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et +l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la +cuisine pour parler à Morgiane, il entra dans la cour, sous prétexte +d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets. + +Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un +grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane, +ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour; +prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla +(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le +prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira +pour se coucher. + +Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla +donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant +depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je +jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez +pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en +bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je +serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet +usage. + +Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la +cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre +qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé +s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon, +il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé; +prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme. + +Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de +bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher, +elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le +pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la +chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir +clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà +bien embarrassée, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des +vases que voilà dans la cour. + +Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près +de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à +l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier +vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en +parlant bas: Est-il temps? + +Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la +voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il +eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même +tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y +étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité +de respirer. + +Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en +trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle +cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs. +Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un +instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se +trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la +nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par +sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en +elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en +prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande, +et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui +suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce +qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même +demande, elle donna la même réponse. + +Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner +à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à +trente-huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine. +Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier +vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans +la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle +retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la +rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus +tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer +au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile +bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase +assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les +étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta. + +Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme +elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière +vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé, +et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le +pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle +demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle +n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui +donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le +permettre. + +Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand +le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la +fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit +régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le +signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les +vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux +oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse +connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il +jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles +tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le +moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend +dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible; +il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au +voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude +et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise +contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour +emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était +échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après +l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort; +et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein, +il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours +qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la +porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en +jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva. + +Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le +capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta +pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la +porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans +une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en +sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit. + +Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son +esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez +lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à +propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas +de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de +troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné. + +En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était +levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur +place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets, +qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui +avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en +donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait +fait pour sa conservation. + +Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous +conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous +désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir: +prenez la peine de venir avec moi. + +Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au +premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de +l'huile. + +Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira +en arrière, tout effrayé, avec un grand cri. + +Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera +pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à +vous, ni à personne: il n'a plus de vie. + +Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire +voir? Explique-le-moi. + +Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et +n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose +qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous +les autres vases. + +Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le +premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que +l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura +comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en +regardant Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la +fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il, +qu'est-il devenu? + +Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis +marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais +vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre, +car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un +bouillon après être sorti du bain. + +Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la +cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre, +Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je +suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses +circonstances. + +Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande +obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie +récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à +t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à +présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le +propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé +ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera +de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de +dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur +engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer +incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand +secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et +c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla. + +Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands +arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser +une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avaient à y +enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long +temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent +à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent +ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et +après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils +dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain +parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases +à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin +pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit +vendre par son esclave. + +Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la +connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de +temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec +une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la +confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce +qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu +s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire +ou ne pas faire à Ali Baba. + +La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut +affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes +courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous? +Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois +par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous +regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants +hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous? +Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer +tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui +s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne dois y songer, +qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un +secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la +sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai +à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître +après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la +postérité. + +Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens +de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il +s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement. + +Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il +se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein +qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans +un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba +pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière +d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur +quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait +de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si +grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance +qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce +qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa +vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui +par la même voie du secret. + +Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour +transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de +toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les +précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre. +Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait +jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après +l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit, et il s'y +établit. La boutique qui se trouva vis-à -vis de la sienne était celle +qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali +Baba il n'y avait pas longtemps. + +Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme +nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins, +selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait, +qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de +lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut +bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus +fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son +établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui +s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de +temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut +quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de +lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et +il lui donna plusieurs fois à manger. + +Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia +Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et +il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le +souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant +remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans +reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain. + +Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est +demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia +Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec +lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en +sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez +entrer. Il sera mieux que la chose se passe de la sorte, que si vous +l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le +souper et de le tenir prêt. + +Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent +l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur +promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire +passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent +arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant: +C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je +lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer +l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à +tous les autres dont je vous suis redevable. + +Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui +était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder +la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de +s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave +d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et +en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière +d'entrer comme malgré lui. + +Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon +accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait +pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai +moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune +homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas +de contribuer à le former. + +Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui +assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de +certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de +l'expérience d'une infinité d'autres. + +Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets indifférents, +Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur, +dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de +souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup +au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que +vous l'agréerez d'aussi bon cÅ“ur que j'ai intention de vous le donner. + +Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre +bon cÅ“ur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que +je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je +vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par +incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si +elle vous était connue. + +Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on +vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je +ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la +contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison, +insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous +posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. +Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi; +et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura +pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi +faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment. + +Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de +sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement +deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y +eût pas de sel. + +Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son +mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui +est donc, dit-elle, cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel? +Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard. + +Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais +ce que je te dis. + +Morgiane obéit, mais à contre-cÅ“ur, et elle eut la curiosité de +connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé, +et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En +regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des +voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle +aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne +plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de +sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner; +mais je l'en empêcherai. + +Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle +prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs +nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait +d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le +fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était +sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une +petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en +sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble, +et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de +se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire. + +Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante +voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était +venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et +le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer +le poignard dans le cÅ“ur du père; et je me sauverai par le jardin, +comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière et l'esclave +n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine. + +Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux +Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa +méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une +coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle +attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal; +et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand +elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour +de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils, +le divertissement que nous lui donnons quelquefois. + +Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant +devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après +lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire +regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait +faire. + +Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le +tambour de basque. + +Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es +capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il +à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me +mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez +moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le +donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable. + +Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce +divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne +pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas +que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en +continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il +eût mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il +fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce +qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi. + +[Illustration: Morgiane poignarde Cogia Houssain.] + +Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler, +il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix +sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou +danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le +faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention. + +Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même +force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en +dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes, +par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts +merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard +en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper +elle-même. + +Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains +d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite, +elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à +l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi +pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs. + +Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane. +Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de +son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui, +avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il +y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de +sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du +cÅ“ur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie. + +Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, poussèrent un grand +cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous +perdre, moi et ma famille? + +Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour +votre conservation. + +Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba +le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous +aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le +faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne +considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous? +en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? +Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous +m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon +soupçon n'était pas mal fondé. + +Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de +lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane, +dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma +reconnaissance n'en resterait pas là , et que bientôt j'y mettrais le +comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en +s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez +bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour +femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que +moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que +dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et +s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié +aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous +épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la +vôtre jusqu'à la fin de vos jours. + +Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il +consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas +désobéir à son père, mais aussi parce qu'il y était porté par sa propre +inclination. + +On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du +capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si +secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années, +lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de +cette histoire mémorable. + +Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de +Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné +de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la +satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités, +sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs +n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa +générosité et de son bon cÅ“ur. + +Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte +depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur +un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la +crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après +la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce +qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas +connu, étaient encore vivants. + +Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune +entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage, +en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à +cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure +de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit +pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la +porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas +oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes +choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis +environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu lever boutique +dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était +entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là , et ne douta plus +qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la +grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il +s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en +put porter, et il revint à la ville. + +Depuis ce temps-là , Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui +il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à +laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune +avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des +premières dignités de la ville. + +Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en +recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et +lui dit: + +Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté +pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des +histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et +persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le +sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires +surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à +la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait +rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré +ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second +marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de +la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta +de nouveau à ses genoux. + +Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la +vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les +prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne +peut avoir pour eux le cÅ“ur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa +ses enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes. + +Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants, +et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour +l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te +pardonne! Dieu m'en est témoin! + +Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu, +dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité +sans fin! + +La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième +nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des +réjouissances et d'une allégresse universelle. + +Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique +robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui +dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre +personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes +sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse! + +Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des +réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes +sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour +amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours, +pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi +combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de +nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues +années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à +toutes les félicités de ce monde. + + +FIN. + + + + +TABLE + +Les mille et une Nuits 1 + +Le Marchand et le Génie 7 + +Histoire du premier Vieillard et de la Biche 14 + +Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs 21 + +Histoire du Pêcheur 27 + +Histoire du jeune Roi des îles Noires 46 + +Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad 61 + +Histoire du premier Calender, fils de roi 85 + +Histoire du second Calender, fils de roi 94 + +Histoire du troisième Calender, fils de roi 120 + +Histoire de Zobéide 148 + +Histoire de Sindbad le marin 170 + +Premier voyage de Sindbad le marin 174 + +Second voyage de Sindbad le marin 180 + +Troisième voyage de Sindbad le marin 186 + +Quatrième voyage de Sindbad le marin 197 + +Cinquième voyage de Sindbad le marin 208 + +Sixième voyage de Sindbad le marin 215 + +Septième et dernier voyage de Sindbad le marin 225 + +Histoire du petit Bossu 234 + +Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar 244 + +Histoire que raconta le Tailleur 261 + +Histoire du Barbier 280 + +Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse 287 + +Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave 395 + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits. + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS *** + +***** This file should be named 35969-0.txt or 35969-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/6/35969/ + +Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35969-0.zip b/35969-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..286fcd6 --- /dev/null +++ b/35969-0.zip diff --git a/35969-8.txt b/35969-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ec2b0cc --- /dev/null +++ b/35969-8.txt @@ -0,0 +1,14431 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits. + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mille et une nuits + contes choisis + +Translator: Antoine Galland + +Illustrator: Godefroy Durand + +Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS *** + + + + +Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +LES + +MILLE ET UNE NUITS + +CONTES CHOISIS + + + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1 + +[Illustration: Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine. + +p 76.] + + + + +MILLE ET UNE NUITS + +CONTES CHOISIS + +TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND + +ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND + +[Illustration: colophon] + +PARIS +MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR +RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5 + + + + +LES MILLE ET UNE NUITS + +CONTES ARABES + + +Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu +leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en +dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent +qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le +plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses +sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à +ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses +troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné, +appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les +vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que +son frère. + +Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar +monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de +l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de +souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à +lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait +naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa +complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses +États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla +bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, +qui en était la capitale. + +Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien +troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui +apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il +chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé. + +Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut +de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le +lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi +barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses +officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin +chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte. + +Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation +générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des +lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la +perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour +les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs +gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le +sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus +que des imprécations contre lui. + +Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre +d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait +Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de +mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit +infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de +lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de +tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la +philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait +des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre +cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide +couronnait toutes ces belles qualités. + +Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un +jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père, +j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me +l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle +soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne +peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige +à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie +que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper +la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une +manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le +vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. +Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade, +puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau +mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour +moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre +ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport, +avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si +dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne +garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le +lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser! +Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père, +répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours, +et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et +si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service +important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter +pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, +ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de +vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui +obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point +la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma +main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, +accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit +le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre +perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en +saurait sortir heureusement. + +Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste +dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein. +D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y +opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de +souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au +sultan. + +Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à +ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner +d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar, +pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait +Scheherazade. + +Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait. +Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre +fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La +triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la +vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté. + +Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous +remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez +la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir +vous-même. Sire, répondit le vizir, mon coeur gémira, sans doute, en +vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous +réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et +lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait. + +Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut +avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle +remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il +était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle +espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan, +et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie. + +Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan; +mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier, +et lui dit: Ma chère soeur, j'ai besoin de votre secours dans une +affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père +va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle +ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je +serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez +dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre +compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de +m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces +paroles: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant +le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que +vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de +délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est. +Dinarzade répondit à sa soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle +exigeait d'elle. + +L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit +Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans +l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il +lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en +fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda +le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi +tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit +dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. +Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier +témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher +Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade +sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et +Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade. + +Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de +faire ce que sa soeur lui avait recommandé. Ma chère soeur, +s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le +jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables +que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce +plaisir. + +Scheherazade, au lieu de répondre à sa soeur, s'adressa au sultan: Sire, +dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette +satisfaction à ma soeur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors +Scheherazade dit à sa soeur d'écouter, et puis, adressant la parole à +Schahriar, elle commença de la sorte. + + + +I^{RE} NUIT + + + + +LE MARCHAND ET LE GÉNIE + + +Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, +tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il +avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était +obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses +correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez +loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise +derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de +biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il +n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il +eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il +remonta à cheval pour s'en retourner chez lui. + +Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de +l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se +détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il +aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une +fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha +son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après +avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les +dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut +achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les +mains, le visage et les pieds, et fit sa prière. + +Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit +paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme, +qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix +terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon +fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant +effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait +adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel +crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez +la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon +fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué +votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu +pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des +dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux +à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le +marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que +tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes +noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'oeil, et il en est +mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon! +s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de +miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure +d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils; +et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par +conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. +Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je +te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand +par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui +couper la tête. + +Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, +regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les +plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience +d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en +fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il; +quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te +tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut +vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent! +Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles.... + +Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant +que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son +conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma soeur, que votre conte est +merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus +surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le +sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la +permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait +écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à +demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de +son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à +Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au +conseil. + +Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle. +Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à +soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le +bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du +sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait +au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait. + +Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de +son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec +Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua +pas de s'adresser à sa soeur et de lui dire: Ma chère soeur, si vous ne +dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, +de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade +lui en demandât la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du génie +et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit +alors la parole et continua son conte en ces termes: + + +II^{E} NUIT + +Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il +fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la +bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à +ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un +testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de +procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce +même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. +Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur +que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit +le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai +vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que +soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le +marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes +affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y +a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me +rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu +Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui, +répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous +pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa +près de la fontaine et disparut. + +Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son +chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si +grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu'il +songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa +femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une +joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se +mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé +quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses +larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous +réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous +alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous +prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que +je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors +il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur +apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année +recevoir la mort de sa main. + +Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se +désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage +et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient +retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force +du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le +spectacle du monde le plus touchant. + +Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et +s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à +ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses +esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses +enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en +rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de +mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les +lois. + +Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il +mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut +dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur +plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous +l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se +faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur +dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi; +soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la +destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il +s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au +même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis +de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la +fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut +s'imaginer. + +Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard +qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se +saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère, +peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où +il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir +ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable +solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps. + +Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure +qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement; +et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus +surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je +veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En +disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils +s'entretenaient tous deux... + +Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est +le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa +vivre encore ce jour-là Scheherazade. + + +III^{E} NUIT + +La nuit suivante, Dinarzade fit à sa soeur la même prière que les deux +précédentes. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je +vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. +Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand +et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi: + +Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la +biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens +noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce +qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche +lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé +entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui +de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce +qui en arriverait. + +Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit +la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il +mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui, +s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui +était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui +parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se +passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça +parmi les autres. + +Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un +tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à +eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans +les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par +le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils. +Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à +remplir l'air de cris... + +Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre +son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce +prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain +la mort de la sultane. + + +IV^{E} NUIT + +Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du +sultan, parla dans ces termes: + +Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie +s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta +aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui +dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de +me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et +celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus +merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui +vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre +à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps +à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y +consens. + + + + +HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE + + +Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je +vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et +de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi, +je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que +comme son parent et son mari. + +Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le +désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui +montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie, +prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments +que je ne les connus que trop tard. + +Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus +obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, +dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en +avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita +de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et +quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible +dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu +écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna +à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle, +qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action +abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon +fermier. + +A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant. +Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux +mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus +touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que +disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins, +huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune +nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je +demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en +faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était +l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais, +dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire +des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux +des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me +sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me +résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une +autre. + +Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à +un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami? +s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus +belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par +complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant +la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, +quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma +une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en +lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses +larmes me fendent le coeur. + +Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant, +il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru +très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je +au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à +qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa +place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de +temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis +arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon +fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De +son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à +moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre +terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de +n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant +qu'il lui était possible, qu'il était mon fils. + +Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne +l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui +m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son +devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un +grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment. + +Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier +encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre +veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas +celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y +opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière. +Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en +demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le +lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste... + +Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma +soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient +si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore +aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous +raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de +savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, +dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine, +la fin de ce conte. + + +V^{E} NUIT + +Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la +biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres +vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et +j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers +moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point +que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et +je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que +celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais +quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, +seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année +prochaine. + +Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je +viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me +saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie. +Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu +faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un +moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle +faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me +répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. +J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant +du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces +deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de +notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a +dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette +nouvelle. + +A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger +quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour +parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où +était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les +reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils. + +La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous +rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle. +Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous +mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître, +et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je +ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions: +la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me +sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la +première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon coeur; je dis plus, +je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en +particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, +vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de +vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter +encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle +mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous +plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc, +répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre +fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant. + +Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles +que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu +as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu +parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et +que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure +naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots, +elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme. + +Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un +transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé +cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez +environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre +mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la +prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec +joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme +en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût +cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la +vissions sans répugnance dans la famille. + +Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme +il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis +en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à +personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai +jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et +celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus +merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je +t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand. + +Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son +histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au +génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à +ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon +histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais +quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la +grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire +surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard +commença de cette manière... + + +VI^{E} NUIT + +La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent. +Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane. +Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre +l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais +contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second +vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son +histoire: + + + + +HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS + + +Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces +deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre +père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette +somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes +marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère +aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier +dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et +en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire. + +Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un +pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui +dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il +possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec +attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant, +comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans +ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son +voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous +voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le +détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui +m'ont réduit à l'état où je suis. + +Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je +le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. +J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais +doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins, +je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous +pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille +sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme +nous avions vécu auparavant. + +Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux +chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout +ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le +vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres +au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une +caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son +frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins +par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua +d'exercer sa profession. + +Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un +voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur +proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui +m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me +représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et +m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein. +Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant +cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis +enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il +fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se +trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des +mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas +le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille +sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères, +il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque +endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux +que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et +reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à +chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille +autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et +après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous +trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un +mois de navigation... + +Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure +là. + +Ma soeur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je +m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez +pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter, +je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme +le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre +au grand vizir de faire mourir sa fille. + + +VII^{E} NUIT + +Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter +la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille. + +Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je +vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant +de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au +marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous +arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes +un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien +les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises +du pays pour les transporter et les négocier au nôtre. + +Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, +je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort +pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec +les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec +moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais +elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas +prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa +conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits +propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne +forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile. + +Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme +que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en +plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs +affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient +envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit, +que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer. + +Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne +se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son +secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me +transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez, +mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du +bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me +trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me +sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de +votre coeur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue. +Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé +l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée +contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté +la vie. + +J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le +mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais: +Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie +de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne +suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que +j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son +indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à +l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte +vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le +fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en +faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et +qu'il faut faire le bien pour le mal. + +J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle +me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon +logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je +descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins +que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je +l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur +mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui +vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, +et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en +éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux +chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je +lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est +moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes +soeurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a +coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y +aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères, +je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie +ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir +enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut. + +Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour +l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce +marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec +eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous +paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le +génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce +marchand est coupable envers moi. + +Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième +prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, +c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, +supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en +événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit +la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le +vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il +faut que je m'arrête en cet endroit. + + +VIII^{E} NUIT + +Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au +génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma +connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux +précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle +contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la +fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de +la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir +tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde. +En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la +compagnie. + +Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les +grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de +péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le +marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa +tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta +Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés +jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur. +Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma soeur, puisqu'il +nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce +pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et +Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière: + + + + +HISTOIRE DU PÊCHEUR + + +Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine +pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont +sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand +matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets +que quatre fois seulement. + +Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer. +Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le +rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne +pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après, +s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la +carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin... + +Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit +paraître le jour. Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce +commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable. +Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la +sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait +la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès +de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là +Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce +cruel ordre. + + +IX^{E} NUIT + +Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan, +Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur: + +Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut +raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en +plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il +sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils +étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de +gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune! +s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et +ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis +parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma +mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré +tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus +pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi, +tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les +grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants, +et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende +recommandables. + +En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir +bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la +troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de +l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en +fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à +paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite +il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que +quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir +retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une; +je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue +à Moïse. + +Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième +fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme +auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y +trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de +quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec +l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur, +dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé. + +Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui +était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette +circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui +firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux. +Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il +l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en +sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et +pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort +épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette +fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage, +forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se +l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée +fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont +il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les +géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur +voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé, +qu'il ne put marcher. + +Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, +pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à +tous vos commandements. + +Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte. + + +X^{E} NUIT + +Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur: + +Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie +avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que +dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète +de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. +Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans +ce vase. + +A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui +répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi +superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de +civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le +génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me +tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; +l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais +cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule +grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est, +répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que +je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce +ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne +puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois +persuadé, écoute mon histoire. + +Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de +Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de +Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne +voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant +monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me +venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et +me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de +David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son +pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de +lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui +prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi. +Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer +de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur +le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. +Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui +obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon +grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si +quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais +riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me +rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir +tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais +je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire +puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit +et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature +qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et +je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé +de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me +délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui +accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de +mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu +es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux +que je te tue. + +Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux, +s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un +ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si +peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me +donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les +complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine, +dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse +mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une +douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses +trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits +par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il, +daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour +vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison +que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le +pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le +proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est +toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en +effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société; +néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne +perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne +sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu +souhaites que je te tue. + +La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème. +Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets +donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, +je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau +du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une +question que j'ai à vous faire. + +Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait +de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur: +Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi... + + +XI^{E} NUIT + +Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire +la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous +étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui, +répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est +très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous +croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds; +comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te +jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois. +Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait? +Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que +vous ne me fassiez voir la chose. + +Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en +fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se +rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de +même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât +plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur: +Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu +présentement? + +Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et +ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce +à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. +Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit +d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je +demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs +filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui +as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté. + +A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour +sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car +l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait. +Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le +parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci, +garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que +par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O +génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le +plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, +apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu +retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, +tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au +nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois +te rendre la pareille. + +Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le +vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets +que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur. +Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à +toi. + +Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne +pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se +venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; +ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à +Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit +le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des +contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras +quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai +pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En +un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun +mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir +puissamment riche. + +L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais +t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole: +jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu +dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi +pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta +aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et +le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la +première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans +la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela +signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire? + +La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur, +rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en +serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends +tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher +devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque +sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut +d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui +les conduisit à un étang situé entre quatre collines. + +Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: +Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il +n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui +le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre +couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de +jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une +de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait +se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme +assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons, +lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus +d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les +jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets +qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y +garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en +trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit +et se referma après l'avoir englouti. + +Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se +garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de +la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son +aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses +poissons. + + +XII^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de +cette sorte: + +Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du +sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il +les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après +les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son +premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des +Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils +sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui +remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on +vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après +s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son +maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de +sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait +jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son +bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite +qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux +besoins de sa famille. + +Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il +faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons +trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons +que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une +casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez +cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à +peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en +sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille +avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon +d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles, +des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte +à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la +cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des +poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu +dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes +paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et +lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons; +si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous +vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la +jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui +se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant. + +La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant +revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur +la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état +d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à +pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir? +Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me +croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi. + +Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda +si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était +arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans +en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il +envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé: +Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient +semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain +malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne +lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se +dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il +s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le +lendemain matin. + +Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang. +Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons +qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en +retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le +lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore +dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença +de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait +fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un +côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine +s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main; +elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les +mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête. + + +XIII^{E} NUIT + +La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après +que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa +encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même +endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été +témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et +trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce +pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit +un rapport. + +Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette +merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui +dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses +couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui +accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de +la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième +fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier +coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne +manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant +plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit +donner encore quatre cents pièces de sa monnaie. + +D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son +cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là, +s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit +ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un +côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit; +mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir +avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une +grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança +jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui +dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces +mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y +sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous +payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes +contents. + +Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la +casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon. +Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du +mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce +que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas +possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient +quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya +chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons +que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit +les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui +est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit +d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire, +répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant +soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le +sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang; +le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. +Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y +arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à +cheval, et le pêcheur leur servit de guide. + +Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec +beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée +jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent +effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait +rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous +les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au +palais. + +Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps +regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à +tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu +cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent +qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous, +leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas +moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas +rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se +trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre +couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt +son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de +l'étang. + +A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en +particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une +étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui +nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus +parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister +à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein +que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je +vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon, +et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à +l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition +et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur +dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour. + +Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le +détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il +s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais +il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa +résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode +pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout +était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de +personne. + +Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de +peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut +dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de +loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y +pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il +remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château +très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni +comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans +rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta +devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention. + +Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont +l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins +devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque +temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas +entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne +voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore. +Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si +bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en +lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi +me défendre. + +Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il +personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin +de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois: +mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence +augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et +regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un, +il n'aperçut pas le moindre être vivant... + + +XIV^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne +voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes +salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les +sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches +étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un +salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un +lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par +la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; +ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du +bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque. + +Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les +parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments +concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, +c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs +chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que +des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en +sortir. + +Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout +lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit +dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de +tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il +faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup +une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son +oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces +tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un +heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes, +cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes +douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous +les tourments que j'ai soufferts! + +Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté +d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle, +il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et +très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. +La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui +et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une +inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur, +dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous +recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si +forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. +Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne +opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous +pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon +coeur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous +offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du +soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me +flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs; +mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui +est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs +différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, +et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions, +le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est +inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a +élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils +tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins? + +Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria +très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas! +seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être +affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources +intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au +sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et +que l'autre moitié de son corps était de marbre noir... + +En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire +remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut +tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort +attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre +pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler +de sa résolution. + + +XV^{E} NUIT + +Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut +étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune +homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de +l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui +doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les +poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter; +vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que +les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs +malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le +jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes +vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos +oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout +ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire. + + + + +HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES + + +Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait +Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui +prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes +étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait +son séjour était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous +avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements. + +Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt +pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour +partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour +elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui +dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma +cousine ne m'aimait plus. + +Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de +dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se +trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et +l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la +chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon +sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas, +mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole +de leur conversation. + +Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand +tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément, +répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais +pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne +s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la +première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc +d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond, +qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour, +elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui +passant sous le nez une certaine odeur. + +Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il +m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez +d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de +n'avoir rien entendu. + +La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher, +elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de +boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une +fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne +s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin +qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu. + +Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais +endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de +précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller +jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre... + + +XVI^{E} NUIT + +D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles +Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la +suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors, +réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être +entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de +certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit +fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin +qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et +la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je +remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient +bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin, +et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la +vis qui se promenait avec un homme. + +Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et +voici ce que j'entendis: Je ne mérite pas, disait la reine le reproche +que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la +raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de +donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine, +breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma +couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à +présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en +donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel +est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se +lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines +affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des +corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces +murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des +bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces +lieux vont changer de face. + +Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se +trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et +passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de +mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus +l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me +faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était +ma parente. + +Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel; +mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une +manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant. +Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la +reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je +me sus bon gré de lui avoir laissé la vie. + +Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et, +satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis. +En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de +moi... + + +XVII^{E} NUIT + +La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par +l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des +Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez +apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan. + +Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des +quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais +je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où +j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon +retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie +arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens +supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état +où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en +même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que +les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je. +La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon +père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé +dans un précipice. + +Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable +sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre +douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je +serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que +vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de +votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison +pourront apporter de la modération à vos déplaisirs. + +Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses +chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au +bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le +lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait, +disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et +elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici; +elle l'appela le Palais des Larmes. + +Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle +l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui +avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui +porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes. + +Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce +malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se +soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne +donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût +que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque +jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais +je feignais de l'ignorer. + +Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y +était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais +être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière +affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins +vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère +âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand +garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd +à mes prières. + +A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses +sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant +d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre +fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce +que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même. + +J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du +noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui +causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop +longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon +désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est +moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter +de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop +longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre, +et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon +action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même +temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle +ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir +tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que +vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts... + + +XVIII^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme +continua de raconter son histoire au sultan: + +Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de +reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un +autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était +très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places +publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que +vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang +sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la +composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, +adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les +quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce +royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble +d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas +tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon +empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes +épaules nues cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang. +Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil +de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non +pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi. + +En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put +retenir ses larmes; et le sultan en eut le coeur si serré, qu'il ne put +prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, +levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je +me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je +souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais +j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera. + +Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à +la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire +cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est +enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous +l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de +dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce +qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se +retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce +noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai +parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande +cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, +jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui +faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il +est blessé. + +Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait +être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais +rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui +feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui +surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque +qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai +rien pour vous la procurer. + +En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince, +après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce +château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils +convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce +projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit +étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince, +il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne +pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance +néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances. + +Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à +exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de +dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il +le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il +sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin +or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre. +D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son +sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le +corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette +expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près +de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait +projeté. + +La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la +chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et +commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de boeuf, +avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau +remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la +plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper +qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de +celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de +moi.... + + +XIX^{E} NUIT + +Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups +de nerf de boeuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de +poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite +au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses +cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que +le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi +tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis +trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, +cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? +Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au +noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser +mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous +m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure. + +Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et +contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave: +Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant. +A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri +pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne +me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me +parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes +discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? +Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que +tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, +m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais +guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais +désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te +plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à +faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa +première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en +liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris. + +La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse +d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si +elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune +roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur +de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en +colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par +la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens +tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le +prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec +toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La +magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce +château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie. + +Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans +répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment +le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec +tant de bonheur. + +Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant, +comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai +fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et +de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si +longtemps. + +Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens +de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu +n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon +aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine? +Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler +de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as +détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons +ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance +contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma +guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à +ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever. + +La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent +concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon coeur, mon âme, vous aurez +bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me +commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut +arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et +en fit une aspersion dessus... + + +XX^{E} NUIT + +Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne: + +La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé +quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à +l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants; +mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun +reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt +remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même +situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement. +La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande +place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une +ville belle, vaste et bien peuplée. + +Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement +merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en +recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je +viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce +que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main. +Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des +noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi +davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si +brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup +de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un +côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la +place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince +des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en +l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre +cruelle ennemie n'est plus. + +Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son +coeur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu +un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes +sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan, +demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir +dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir +et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant +monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc +être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois; +il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année +entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous +êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites, +parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus, +les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre, +quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon +libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma +reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret +mon royaume. + +Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin +de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. +Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette +possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le +sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment +récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis +un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire +l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous +regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon +successeur. + +L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus +tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux +préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au +grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main +un de ses proches parents pour leur roi. + +Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent +chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune +roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement +bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan, +qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de +l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les +principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et +l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans +son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de +grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs +jours. + +Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans +assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente, +avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption +qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu +abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin, +pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit +des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour. + +Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du +jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa +famille, très-heureux le reste de leurs jours. + +Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui +marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant +témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui +était encore plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait +permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à +paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé +à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait +aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de +l'entendre la nuit suivante. + + +XXI^{E} NUIT + +Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane +lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de +ses beaux contes, et adressant la parole au sultan: + + + + +HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD + + +Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à +Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa +profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de +bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand +panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un +eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte +d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux: +Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur, +enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt +son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour +heureux! ô jour de bonne rencontre! + +D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien +vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de +l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui +savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une +grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au +porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui +commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur +continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de +joie! + +La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs, +où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, +des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, +des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes +de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier +et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit +peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le +porteur mit encore dans son panier par son ordre. + +A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits +concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le +vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des +pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore +elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant +toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit +à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de +provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les +porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en +achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de +nouveau au porteur de la suivre. + +Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux +de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, +d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des +Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit +encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils +arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles +colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame +frappa un petit coup. + + +XXII^{E} NUIT + +Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la +porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille +réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, +fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas +une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût +pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers +fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps +qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte. + +Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la +porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, +passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à +jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la +dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa +richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre +colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur +extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or +des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un +grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y +tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré. + +Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la +magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais +ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame, +qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès +qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles. + +Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que +c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se +nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et +Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions. + +Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes soeurs, ne voyez-vous +pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte? +Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier, +l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main, +et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider, +et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya +libéralement le porteur. + + +XXIII^{E} NUIT + +Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de +l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer; +mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le +plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient +également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la +trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des +provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les +différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient +proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir. + +Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine; +mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui +dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma soeur, ajouta-t-elle, en +s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille +content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient; +je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une +incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que +vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir +aucun homme dans cette maison. + +Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, +Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop +loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre +dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous +sommes trois soeurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que +personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en +faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit: +Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus +le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de +celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir? + +Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que +vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je +ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de +biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas +laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des +livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît, +de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai +toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il, +qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui +abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de +le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront +le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s'il +était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée. + +Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant +qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui +repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler; +mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense +considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous +fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur. +Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on +dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez +quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec +rien? + +Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se +retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit +à Zobéide et à Safie: Mes chères soeurs, je vous conjure de permettre +qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous +divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que, +sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je +n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps. + +A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber +sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et +en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé +aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si +généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste, +mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque +vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que +je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai +toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il +voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui +ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle, +pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus. + + +XXIV^{E} NUIT + +Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du +porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec +nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous +garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore +que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de +l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine +quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir +avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes +de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or. +Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le +porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se +voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire. + +Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet, +prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première, +suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses soeurs, qui +burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la +même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa +la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens +était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux +parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de +sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait +naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur +tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas, +qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le +rendre agréable. + +Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom +des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de +vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter, +répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je +suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la +nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira. + +Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes soeurs, dit-elle, +il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous +a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous +m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer +la soirée avec nous. Ma soeur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser +à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous +voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une +nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par +rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la +bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des +questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez +entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez +pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos +actions. + +Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition +avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y +avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue +en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui +ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit +Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas +nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est +écrit au-dessus de notre porte en dedans. + +Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros +caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend +ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois soeurs: +Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune +chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt. + +Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut +éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois +d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent +une belle illumination, elle s'assit à table avec ses soeurs et le +porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter +des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous +de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la +porte... + + +XXV^{E} NUIT + +Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la +porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir; +mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la +plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et +attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez +elles si tard. Safie revint. Mes soeurs, dit-elle, il se présente une +belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement; +et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point +échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me +paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous +surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'oeil droit, et ont la +tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que +d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et +comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par +hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir +la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous +voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se +contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils +paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans +rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie +s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon coeur, que les deux +autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes +bonnes soeurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les +fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de +vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne +l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à +charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit +seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera +jour. + +Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle +demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur +témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne +purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer; +mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les +regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la +porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après +elle revint accompagnée des trois Calenders. + +Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames +qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment +qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver +l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue +de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès +d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent +concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais, +avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le +porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec +lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et +qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la +parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés. + +Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait +bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il +répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne +vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu +au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger +le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre. + +Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en +colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre +sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements. +La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et +pacifièrent toutes choses. + +Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à +manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à +boire... + + +XXVI^{E} NUIT + +Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui +se passa entre les dames et les Calenders: + +Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils +témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur +donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles +voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie. +La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment +ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et +un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument +qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les +dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais, +l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en +temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les +paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie +était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et +alla voir ce que c'était. + +Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que +Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames; +en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher +très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était +tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres. + +Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de +Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, +tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, +ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des +éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison +où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause. +Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à +recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il +ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient +rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne. + +C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des +dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit; +et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que +c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son +personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air +respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés +depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en +magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été +aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à +l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous +avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il +était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que +les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le +guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été +arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver +par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes +étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou +la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y +arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera +ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est +pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous +avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons +pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite +jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre +divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons, +pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous +seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous +votre vestibule. + +Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le +vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant +à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur +dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner +un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse. + +Salie alla faire ce rapport à ses soeurs, qui balancèrent quelque temps +sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement +bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois +Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer... + + +XXVII^{E} NUIT + +Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane, +ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les +Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les +croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air +grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant +toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce. +Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque +chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des +yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que +vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de +ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne +vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir. +Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez +que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce +qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se +lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus. + +Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait +cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et +leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que +les Calenders, tous trois borgnes de l'oeil droit. Il se serait +volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait +d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela, +quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement +bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se +persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement. + +L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes +manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur +mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà +conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie. + +Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et +prenant Amine par la main: Ma soeur, lui dit-elle, levez-vous; la +compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et +leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons +coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa soeur voulait dire, se +leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les +instruments dont les Calenders avaient joué. + +Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place +tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre +bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois +Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre +avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et +vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un +homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer +dans l'inaction. + +Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après +avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de +quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous +parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après, +on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle. +Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit +signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il +obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi +de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une +chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups +de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle. + +Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se +leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en +poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les +bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui +présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma +soeur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre. + +Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de +Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se +tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais +Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui +faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui +donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la +force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis, +prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les +pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et +touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son +mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la +chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise, +et amenez-moi l'autre. + +Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il +prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui +l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris +le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec +elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui +l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle +s'en chargea elle-même. + +Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent +extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient +comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les +deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait +ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en +murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les +autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui +paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler +pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté, +jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit +par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa +curiosité. + +Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, +comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en +fouettant les deux chiennes. Ma chère soeur, lui dit la belle Safie, ne +vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je +fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle +alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et +Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur... + + +XXVIII^{E} NUIT + +La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où +elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de +cette sorte, en adressant la parole au sultan: + +Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda +quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége +au milieu de la salle, dit à sa soeur Amine: Ma chère soeur, levez-vous, +je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se +leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes +avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin +jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle +s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle +lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à +l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix, +elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant +d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. +Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup +d'expression: Tenez, ma soeur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis +plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en +chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de +Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place. + +Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, +joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant +de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée +du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en +achevant. + +Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma soeur, dit-elle, vous avez +fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous +exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette +honnêteté; elle se sentit le coeur si pressé en ce moment, qu'elle ne +songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et +ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de +cicatrices... + + +XXIX^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi: + +Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur soeur, un des +Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à +l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles. +Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et +s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de +parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. +Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez +rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame +évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les +Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous +n'y sommes entrés que quelques moments avant vous. + +Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet +homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit +signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas +pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine +paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le +grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en +savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de +cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette +maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de +m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, +ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames. + +Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur +était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient +savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que +ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que +nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les +éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les +donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre. + +Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les +conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux +Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: +Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre +réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien +voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de +nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il +nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient +exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir, +si nous ne la tenons pas. + +En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: +Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que +Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames +demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez +d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût +très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui +disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir +à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait. + +Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife +tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en +excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le +porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, +après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, +s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur, +elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre +contestation? + +Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous +supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité +vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la +dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce +que je suis chargé de vous demander de leur part. + +Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife, +de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, +que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous +que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle +leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant +que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous +recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce +que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous +vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait +point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir +reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas +toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la +facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et +votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa +fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite! +Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et +robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des +sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au +milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête. + +Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se +repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil +de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le +porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur +indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un +des esclaves dit à Zobéide et à ses soeurs: Hautes, puissantes et +respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou? +Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. +Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas +mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont +les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps +si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il +n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais +augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le +dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme +moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le +sacrifier à votre ressentiment. + +Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des +lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la +parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et +m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à +vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni +des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il +puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus +d'égards pour nous. + +Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les +autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée +et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance +quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il +s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait +informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était +près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, +prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant +pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, +répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand, +pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait +pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les +voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un +d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes +pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders, +c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en +parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non, +madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il +n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, +je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant +l'habit que je porte. + +Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent +la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour +vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du +commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez +que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons +jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire +connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous +assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans +le monde. + +A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves: +Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous +raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison, +ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais +n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction... + + +XXX^{E} NUIT + +Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand +vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de +la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui +étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres +qu'elles voudraient leur donner. + +Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son +histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le +premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a +amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé. +Madame votre soeur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité +de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma +vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, +chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur +d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un +confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la +tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez +vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une +grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire. + +Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit: + +Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le +porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne +serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre +mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant +cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors +d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders, +prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des +trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença +ainsi son histoire. + + + + +HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. + + +Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, et la +raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que +je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme +lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une +princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge. + +Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné +une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon +oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me +rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au +prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte +et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec +de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, +et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs +extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes +bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à +quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an +qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne +pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé +et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir; +mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret +et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous. + +L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas +de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le +souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un +moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec +une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me +dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous +nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque +temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des +rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon +cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec +vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous +verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez +aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y +rendrai bientôt. + +Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai +la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon +cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune, +sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes +paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine +d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre. + +La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du +tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son +coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une +trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus +le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la +dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai +parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit +en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon +cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous +avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je, +qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous +pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu. + + +XXXI^{E} NUIT + +Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de +continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces +termes: + +Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince +mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant +au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête. +Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher. +Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé +la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure +si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette +pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être +vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on +ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je +jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop +véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je +me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de +tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les +considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je +cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche +inutilement. + +Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent. +Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de +l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses +à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon +père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je +laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce +qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le +serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer +d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais. + +J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et, +contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse +garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et +l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le +grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous +arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se +saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de +ma surprise et de ma douleur. + +Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait +depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse, +j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du +palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta +un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche, +par hasard, alla tomber droit contre l'oeil du vizir qui prenait l'air +sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, +j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il +ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait +des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une +manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un +furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon oeil +droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne. + +Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans +une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du +palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la +tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé +de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais +je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa +compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et +gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et +vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me +faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu +mon oeil, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur. + +Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me +retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit, +autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans +les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale. + +Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du +triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez +d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un +frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où +vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu +aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût +fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux +père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement +affligé, que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que +j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je +racontai au roi son père tout ce que je savais. + +Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus +achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me +donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, +et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est +restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait +faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis +que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il +avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la +connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme +la suite de mon discours le fera connaître. + +Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du +jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour +trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en +eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps. +Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée +de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince +l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais +enfin nous la levâmes. + +Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes +environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous +nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée +épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau +lustre était obscurcie. + +De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande, +soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il +y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de +provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y +voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait +par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large, +dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il +aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon, +comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés +avant que d'être consumés. + +Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle +qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de +l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui +cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le +châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne +se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna +sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle. + +Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et +qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution +d'en entendre le reste la nuit suivante. + + +XXXII^{E} NUIT + +Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son +histoire à Zobéide. + +Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement +lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils +après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste +soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour +demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon +cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me +répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom, +forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune +soeur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables +desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a +justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces +paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes. + +Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu, +reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve +heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les +réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la +princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes. + +Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que +personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un +bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres +instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci, +nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée +formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé +ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, +avec des troupes innombrables. + +Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à +tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur +furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre +maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi +mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu +chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant +bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus +le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un +officier du roi dont la fidélité m'était connue. + +Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un +stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me +conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant +pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me +reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon +oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les +villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur +des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai +de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la +résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque, +dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le +récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié, +sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son +appui. + +Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à +la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant +un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je +tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva +aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui +dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe +pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender +que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi +étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons +ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer. + +Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une +ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais +venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, +nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de +charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà, +madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter, +pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, pourquoi j'ai la barbe et les +sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous. + +C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous +plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de +demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux +confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle +des trois autres personnes de la compagnie. + +Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de +passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut +l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du +premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil. + + +XXXIII^{E} NUIT + +Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à +l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua +pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer +l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la +parole au sultan, et parla dans ces termes: + +Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie, +et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre +à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me +connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï +qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le +second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide: + + + + +HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI + + +Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par +quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit, il faut +que je vous conte toute l'histoire de ma vie. + +J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez, +madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit, +n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y +avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans +les beaux-arts. + +Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par coeur l'Alcoran +tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les +préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à +fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont +éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la +connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos +prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que +j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à +former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès, +que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui +s'étaient acquis le plus de réputation. + +La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se +contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon +père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant +monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches +présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade +pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu +d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins. + +Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes +de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt +paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui +venaient à nous au grand galop. + +Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le +sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les +cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la +nuit suivante impatiemment. + + +XXXIV^{E} NUIT + +Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière +l'histoire du second Calender: + +Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous +avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais +faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions +peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir +à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la +force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à +une prompte fuite... + + +XXXV^{E} NUIT + +Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le +jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du +second Calender: + +Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout +secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand +chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un +mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située +d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par +plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel. + +Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent +de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle +où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, +les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait +brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été +réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en +lambeaux. + +J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où +j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma +jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il +me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais, +et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était +arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition. + +Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de +parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes +chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de +ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux +est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait +sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette +ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut +nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a +pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la +passe sous silence. + +Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai +que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea +que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et +m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai. + +Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de +la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et +n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par +précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou +métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais +quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui +répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien, +poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que +vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci +de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon +conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous +paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt +prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la +place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous +vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la +nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la +bassesse et la peine qui y étaient attachées. + +Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec +un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient +leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me +conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma +tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie +d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois, +néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de +gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je +gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé +pour moi. + +Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un +jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai +dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En +arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une +trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la +levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée. + +Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, +qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme +s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai +par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des +chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, +elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si +extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je +m'attachai uniquement à la regarder. + + +XXXVI^{E} NUIT + +Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire: + +Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je +me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde +révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis +homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de +commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand +soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et +pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous. + +Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me +recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie +l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que +je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre +l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être +celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai +fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils +d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le +hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique +où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences. + +Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de +croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un +séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire +lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez +jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi +nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je +suis la princesse sa fille. + +Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon +cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances +de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie +m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et +lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été +longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à +voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai +déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait +tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une +princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements. + +De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me +voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de +lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman +qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a +aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans +six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me +tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler +selon votre qualité et votre mérite. + +Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la +demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse +me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus +somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place +de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour +sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle. + +Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin +d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle +mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et +nous passâmes le reste de la journée très-agréablement. + +Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, +elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent +que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire +quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur +agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous +êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du +véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez +la fausse position dont vous jouissez ici. + +Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de +toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse, +repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce +langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman +en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je +l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui +ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout +ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en +savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce +serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les +génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me +permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied +dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux... + + +XXXVII^{E} NUIT + +Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais +s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui +du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. +Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit +connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse, +m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans +penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous +sauvez. + +Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma +cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais +descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au +génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et +pourquoi m'appelez-vous? Un mal de coeur, lui répondit la princesse, m'a +obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou +trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le +talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose. + +A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une +menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se +trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la +princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez +peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous +les avez apportées sans y prendre garde. + +Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont +j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les +cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle. +J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le +mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du +bain. + +Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; +mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. +Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un +démon impitoyable. + +Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre +absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret +de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais +penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit +loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection; +mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la +raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me +retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon +imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la +princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas +brisé le talisman. + +Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur +entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver +avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce +qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que +vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main +propre. + +A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le +tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre +s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, +parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le +génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était +ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis +génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies. +N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce +pas là tes babouches?... + + +XXXVIII^{E} NUIT + +Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire +du second Calender: + +Le Calender, continuant de parler à Zobéide: + +Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le +temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence +affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du +corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva +jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt +que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu +de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir +en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le +palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, +hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le coeur. Cette +princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, +et les joues baignées de larmes. + +Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet +homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement: +Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit +le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, +et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas, +repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la +cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le +présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et +lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter +ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne +saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de +donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce +refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton +crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la +connais-tu pas? + +Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais +vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre +et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et +que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu +le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main... + + +XXXIX^{E} NUIT + +Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je +pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie, +éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de +massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même +une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à +rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à +votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare. + +Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais, +par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi +je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une +des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe +de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait +déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre +plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle +me fit évanouir. + +Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me +faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis +prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus +grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder: +Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse +t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me +contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau. +Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix. + +Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui +dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la +vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre +clémence. + +Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas +ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut +que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots +il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte +du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il +m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De +cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied +sur la cime d'une montagne. + +Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus +certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi: +Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il +disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de +douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des +États du roi mon père. + +Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je +ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la +mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à +une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je +rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et +me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour +me servir de rames. + +Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus +assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire +aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me +regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord; +et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne +pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le +danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été +à la discrétion du génie. + +Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais +malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je +vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une +flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer. +Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant +du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le +prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement +touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il +me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me +ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au +défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de +reconnaissance qu'il me fut possible. + +Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il +ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement +aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce, +où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que +c'était la capitale d'un puissant État. + +Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux, +remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée, +ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou +simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin. + +Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de +la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se +présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit: +Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de +la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire, +sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture. + +Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un +premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des +affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort +depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne +regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un +serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi +bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture; +mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet +empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir. + +Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette +haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent. +Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main +de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands +qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le +jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand +ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais +signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en +admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût +écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que +les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le +capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive. +S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le +punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je +l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus +ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le +reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup +près tant d'esprit que lui. + +Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume, +et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées +chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un +quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas +seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de +si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers +prirent le rouleau et le portèrent au sultan. + + +XL^{E} NUIT + +Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son +histoire: + +Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda +que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez +le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et +une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de +qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi. + +A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité +de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire, +nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont +pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le +sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme? +Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté +qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva +la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce +que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si +rare. + +Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au +capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me +revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où +ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais +avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées +pour me faire plus d'honneur. + +La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les +fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli +d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de +tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la +ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le +sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir +donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris +redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du +sultan. + +Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa +cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me +prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon +séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de +m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe +sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan +en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût +été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les +singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me +donnait pas ce privilége. + +Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le +chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de +la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à +manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger +avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me +levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de +modestie. + +Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me +l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers +de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture +qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son +étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière, +dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de +nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de +grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui +serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes. + +Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes, +si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la +terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à +recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la +seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque +peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui +disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec +beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et +qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ +de bataille. + +Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait +jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne +voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on +appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était +présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre +dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends. + +Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait +le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre, +qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan: +Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise +qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma +fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici +que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la +liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et +vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la +princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que +vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils +d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un +génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir +cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi +Épitimarus. + +Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me +parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire +était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête +pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille, +reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été +transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame +de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance, +j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne +très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la +vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'oeil, faire transporter +votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette +science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement +à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées: +ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers +du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est +naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si +habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il +est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter. +Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper +l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui +rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan; +vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit +mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis +prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner... + + +XLI^{E} NUIT + +Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son +discours: + +La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta +un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit +descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et +moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sur une +galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle +décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères +arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre. + +Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le +souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des +adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air +s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine +du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur +extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup +paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion +d'une grandeur épouvantable. + +Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de +ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu +crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de +contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment +solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah! +maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire. +Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu +m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable, +et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses +gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu; +et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive +tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps. + +Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se +changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en +serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas +l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit +alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les +perdîmes de vue l'un et l'autre. + +Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant +nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout +hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le +suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se +changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard +d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond, +mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La +grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva +sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en +roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux. + +Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur +les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre. +Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant +un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains. +Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se +retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter +le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit +poisson. + + +XLII^{E} NUIT + +Scheherazade, pour satisfaire sa soeur, curieuse d'entendre la suite de +toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en +était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle, +le second Calender continua de cette sorte son histoire: + +Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit +le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous +l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous +entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps +après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent +l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent +à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et +jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous +craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous +eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie +s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous +étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si +la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à +s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle +fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le +visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé +sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon oeil droit, et ne me +rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais +bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à +coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit +en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne +pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut +apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle +la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau +sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure, +et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle +achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma +métamorphose, à un oeil près. + +Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le +temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai +remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir; +mais c'est une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à +vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous +méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il +me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue +du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les +autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme +en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat, +qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée +de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je +l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le +pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au +génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres; +mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche... + + +XLIII^{E} NUIT + +La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la +parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender: + +Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan +laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et +quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur +dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. +Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur +est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a +perdu un oeil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs +et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés +de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui. + +Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la +princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui +la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de +crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs +insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de +moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie. + +Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un +spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou +chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, +le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des +cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la +poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et +me fit craindre pour sa vie. + +Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, +qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse. + +Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le +palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la +princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena +grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on +recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être +conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on +bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies. + +Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une +maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas +encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me +dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si +vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, +reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une +parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre +arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est +morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je +suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est +pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en +paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous +demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte +malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire. + +Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je +deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je +me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je +me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses +dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire +connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me +faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion +par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la +première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender +notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, +et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel. + +Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il +avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez, +retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au +lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce +qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place. + + +XLIV^{E} NUIT + +Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre +l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous +allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que +c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, +commença son histoire de cette manière: + + + + +HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI. + + +Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa +mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la +même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la +mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal +assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de +guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper +cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour +les promenades et les divertissements sur l'eau. + +Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper +toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier +par ma présence le coeur de mes sujets, et les affermir dans le devoir. +Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages, +en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant +de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes +îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je +m'embarquai, et nous mîmes à la voile. + +Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la +nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, +que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. +Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, +rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la +mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous +avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur. + +Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur +le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il, +nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous +nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon +pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de +se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous +avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi +nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que +la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui +dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements +qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons +demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente, +que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la +montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme +l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette +attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous +d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et +augmente en même temps cette vertu. + +Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il +y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du +dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la +poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des +caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette +statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de +tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne +cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, +jusqu'à ce qu'elle soit renversée. + +Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes +excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je +ne fusse arrivé à la fin de mes jours. + +En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne +Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus +affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près, +que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler +les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, +où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit +horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer, +qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en +découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié +de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche, +qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis +pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il +y avait des degrés pour monter au sommet... + + +XLV^{E} NUIT + +Au nom de Dieu, ma soeur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je +vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère soeur, +répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit: + +A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à +droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se +sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à +monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour +peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité +dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai +sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la +grâce qu'il m'avait faite. + +Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable +vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé, +creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et +trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour +délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois +flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval +de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc +et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au +pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu +verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une +rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui +que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de +Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre +mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu +que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu +pendant tout le voyage. + +Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me +levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire +ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches, +et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai +dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de +l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva +peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la +montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je +bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que +j'avais eu. + +Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait +été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de +Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de +bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans +discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent +espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre. +L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu +soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué! + +Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer +avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du +jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort +obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à +l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à +désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une +vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me +laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte +qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui +venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où +j'étais. + +Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou +ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se +ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient +une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils +marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils +levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent +plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois +aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard +qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien +fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils +furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent +recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le +navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je +conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me +causa un extrême étonnement. + +Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant +remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si +éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de +l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la +terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de +deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait +l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai +au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa +garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune +homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces +choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des +pots de fleurs qu'il avait près de lui. + +Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui +dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi +et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la +moindre injure. + + +XLVI^{E} NUIT + +Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade, +sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième +Calender: + +Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces +paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que +je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui +vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier +qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa +profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui +font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin +d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il +fournit les pierreries dont on a besoin. + +Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants, +lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait +pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. +Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le +temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe +de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut +une grande joie dans la famille. + +Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, +consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident +jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la +vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là, +ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la +montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, +fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours +après, votre fils doit être tué par ce prince. + +Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut +vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre +beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est +la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier +de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous +nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant +d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est. + +Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper +mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris +la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant +cinquante jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. +C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est +venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il +viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et +je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au +milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire. + +Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me +moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui +ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction, +qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher +seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien. +Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines +conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je +profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec +vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre. + +Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa +confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que +j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en +donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à +la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous +mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande +quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand +il aurait eu d'autres hôtes que moi. + +Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il +avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si +forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues +qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains +étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse +commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes +trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain. + +Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me +dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me +voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à +Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans +votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de +vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le +bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux +recevoir mon père. + +Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le +bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai +moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais +préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé, +et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de +m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir. + +De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis +dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je +demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a +un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête. +Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le +prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa +de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si +malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans +le coeur. Il expira dans le moment. + +A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la +tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par +terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je, +il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre +lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte +moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son +assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, +ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande +pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus +longtemps. + + +XLVII^{E} NUIT + +Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après +le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur, +si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous +arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons. + +Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient +pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je +pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure +souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse +pierre sur l'entrée, et la couvris de terre. + +J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre +ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, +me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me +fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer +peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je +l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le +persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le +moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer. + +Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage +me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt +placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le +bâtiment au même endroit que la première fois. + +Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers +la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque +espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils +changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la +pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne +répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent +enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du coeur; car je +n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des +cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba +évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut +entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais, +malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet +état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie. + +Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves +apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements; +et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le +vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui +jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent +la fosse. + +Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et +embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de +douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et +transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île +en peu de temps, et je le perdis de vue... + + +XLVIII^{E} NUIT + +Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième +Calender, dit: Ma soeur, vous saurez que ce prince continua de les +raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie: + +Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je +restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine, +qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de +l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du +repos, quand j'en avais besoin. + +Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là, +je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île +devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait. +Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un +petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et +n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la +plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un +terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je +vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna +quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas +possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je +m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce +que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les +rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé. + +Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer +la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je +n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention +qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits, +qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant, +ils étaient tous borgnes de l'oeil droit. Ils accompagnaient un +vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable. + +J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et +tous privés du même oeil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit +par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et +me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments, +ils me demandèrent ce qui m'avait amené là. + +Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent +d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous +traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de +cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon +où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour +s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce +rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel +se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs +s'assirent sur les dix autres. + +Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes +gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place, +et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que +du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'oeil droit; +contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité. + +Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais +il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs, +auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit +aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la +fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun. + +Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au +vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous +apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le +vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête +dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en +posa un avec un flambeau devant chaque seigneur. + +Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, +du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces +choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le +visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis +de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la +tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre +oisiveté et de nos débauches! + +Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation. +Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau +dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs +habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne +paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je +venais d'être spectateur. + +Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses +indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé +séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes +seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent: +Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le +lendemain et les nuits suivantes, la même action. + +A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai +très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je +pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était +pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les +nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en +savoir les motifs. + +Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas +de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas +cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que +pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous +voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous +n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous +nous demandez. Mais il y va de la perte de votre oeil droit. Il +n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je +ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à +moi-même. + +Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution, +prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau, +ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent: +Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons +bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous +vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous +nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle +roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur +vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante +pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime +d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau +avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez +jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, +tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres +pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous +sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de +ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même... + + +XLIX^{E} NUIT + +La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours +parler le Calender à Zobéide: + +Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je +viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi +du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs +eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la +place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé +ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre +ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne. + +Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau; +je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola +dès qu'il m'aperçut. + +Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point +de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée +je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on +ne me l'avait dépeint. + +La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il +y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et +d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers +magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres +encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des +jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux +qui renfermaient des choses surprenantes à voir. + +Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon, +où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que +l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées +très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles +m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de +grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et +une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps, +dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous +marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons +souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie +désagréable et indigne de vous. + +Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir +dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais +que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles; +vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et +nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements. + +Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement +de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de +l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de +senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était +nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une +collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la +main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait +sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont +j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant +placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je +leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la +nuit. + + +L^{E} NUIT + +Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en +ces termes: + +Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames, +quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi +demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était +nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent +une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour; +mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on +n'en pouvait moins souhaiter. + +D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et +d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs +sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des +instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me +mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes +assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les +accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les +autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes +après les autres, de la meilleure grâce du monde. + +Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors +une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin +que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez. +Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un +appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont +j'avais le plus grand besoin... + + +LI^{E} NUIT + +Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle +manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse +histoire: + +J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les +dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour +précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des +nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque +j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore +plus magnifique que le premier. + +Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en +divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point +ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai +une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce +temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre +chagrin. + +Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les +quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté +ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin +dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent +m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher +prince, adieu; il faut que nous vous quittions. + +Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur +affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de +Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir +de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me +répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous +eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont +fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette +douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons +comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles +recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de +grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre +douleur. + +Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que +nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble +avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous +sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs +indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi +nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous +quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. +Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, +particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi +contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre +absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous +vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous +l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous +profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du +bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète +curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien +la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à +un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa +retenue... + + +LII^{E} NUIT + +Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté +saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire: + +Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une +véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence +me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles +me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent +ensuite, et je restai seul dans le château. + +Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne +dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un +siècle sans elles. + +Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles +m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela +près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première +des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre. + +J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel +je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable. + +Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je +n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus +grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis +l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle +qui suivait. + +Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas +moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux, +arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un +plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur +n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, +l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'oeillet, le lis, et +une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en +différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien +n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin. + +J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle +était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du +moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle +renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, +d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais +entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau +étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse. + +D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa +capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la +tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non +plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas +remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé +la vue. + +Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette +multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le +plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon +appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à +l'exception de la centième. + +Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je +mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une +architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description, +pour éviter la prolixité. + +Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait +entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui +valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des +monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, +qui étaient grosses comme des oeufs de pigeon, surpassaient en nombre +les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des +escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le +quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le +sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les +autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des +opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres +fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la +cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement +de branches, mais même d'arbres entiers. + +Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les +autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous +dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour +ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit +à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture +m'était défendue... + + +LIII^{E} NUIT + +Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte: + +J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes +princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les +revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse +dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation +du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré +moi-même à la peine que j'ai éprouvée. + +J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je +n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais +contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins +à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte +et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai. +Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette +odeur, je n'en fus plus incommodé. + +Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de +safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui +rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et +cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et +d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur. + +Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention, +j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse +voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je +trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage +excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de +sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le +tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire +avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que +j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti +le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant +des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte +de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur +dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol +vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans +me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment, +qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva +l'oeil droit. + +Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce +que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol +et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché +moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon oeil, qui me +faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon +qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins +élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par +le roc. + +Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y +attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne +parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon oeil. Nous +sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur +votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne +sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser, +leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute +la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir +des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui +vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de +plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du +même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant +l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et +vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir +parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne +savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré +les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous +en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de +votre destinée. + +Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux. +Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de +Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé +aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la +porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons +été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même oeil; mais nous +n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous +est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le +secours que vous nous avez généreusement accordé. + +Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide +prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur +dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. +Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous +pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de +ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du +côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait +pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre +histoire; parlez. + +Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit +encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce +que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, +poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad +négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous +sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres +personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel, +après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait +venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs +d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré +le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par +bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que +la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le +hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons +entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper +à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre, +pour obéir à vos ordres. + +Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle +devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir +pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue +pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez +tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que +vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez +où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait +qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois +Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des +sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la +maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans +leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes +étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté +allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui +répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le +calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces +paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et +demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; +elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne. + +Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se +retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à +son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'oeil, tant il avait +l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et +entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide, +quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et +pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore +occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il +tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône. + +Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects +à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à +régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames +et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en +repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont +surpris. + +Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders. +Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour. + +Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se +hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une +manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans +toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles. + +Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui +prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps +d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé +sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa +commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait. +Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa +maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la +portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui +les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils +n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître. + +Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et +leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous +cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous +craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous +ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment; +mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que +je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes +les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait +voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après +l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul; +mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la +glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je +vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous +demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux +chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux +d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices. + +Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les +trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de +cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter... + +Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je +lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore +ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que +Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu +d'envie d'entendre. + + +LIV^{E} NUIT + +Ma chère soeur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je +vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans +doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le +prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui +donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait. + + + + +HISTOIRE DE ZOBÉIDE + + +Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à +Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï +parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs, nées d'une +même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange +elles ont été changées en chiennes. + +Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont +aussi mes soeurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le +sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et +moi Zobéide. + +Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous +appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, +suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur +mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et +de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur, +ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère +et en débauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait apporté. +Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte +pour la répudier et la chassa. + +Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans +un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne +de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux coeurs les plus durs. Je la fis +entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma +soeur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant +votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et +l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez +que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer +comme moi-même. + +Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois +en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre +troisième soeur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de +ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son +mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié. + +Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que +Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage +par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, +je me rendis avec mes deux soeurs à Bassora, où j'achetai un vaisseau +tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de +Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes +bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes +la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes +terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous +aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent +frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre. + +Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en état de +m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de +la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui +étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si +hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient +immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et +m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés. + +J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des +hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils +étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je +trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui +étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les +cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que +tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors, +était changé, en pierre. + +Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris +une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants +étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant, +et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir +considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du +prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir +rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en +trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma +surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes +pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés. + +Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns +semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de +leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà +vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; +mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence +affreux. + +M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau +bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je +jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait +dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai +ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame +aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne +d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes, +et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me +parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. + +J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette +chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni +d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et +d'animaux en argent, trait d'un travail admirable... + + +LV^{E} NUIT + +Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai +dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques, +qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où +il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de +grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche +étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit +plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de +dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, +avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme +un oeuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il +brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le +regardant au jour. + +Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau +allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me +fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car +je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés +d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette +chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait +inestimable. + +Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je +parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais +déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient +remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces +merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon +vaisseau, ni à mes soeurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité. +Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il +était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par +où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je +m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre +où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je +résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à +regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur +de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette +crainte qui m'empêcha de dormir. + +Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui +lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de +le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai +aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en +chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un +cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le +flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un +oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui +marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes +suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire +blanche allumés de même. + +Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez +nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne +mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui +était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie +d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire +qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié, +et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de +très-merveilleux. + +Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant +debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu +qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la +grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. +Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière. + +Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous +prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville +désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est +arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en +l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf +dans un désastre si épouvantable. + +Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à +faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port +après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de +s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui +témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais +remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé. + +Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de +patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux, +et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il +commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable +seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends +l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue +depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma +curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en +conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant +de personnes mortes d'une manière inouïe. + + +LVI^{E} NUIT + +Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes: + +Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez +la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui +adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur +et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un +puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute +sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient +mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles +à Dieu. + +Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur +d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane, +qui savait l'Alcoran par coeur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon +prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde +d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe; +et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je +fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent +livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout +le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les +instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des +vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté +constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en +horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu. + +Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à +coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne +perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte +de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.» + +La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant +converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du +matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un +instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon +père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel +qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une +pareille destinée. + +Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment +terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de +ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous +envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je +vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse. + +Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence +qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous +éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut +vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai +laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une +retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire +du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les +honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en +pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le +reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement. + +Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au +port, où nous trouvâmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en +peine de moi. Après avoir présenté mes soeurs au prince, je leur +racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour +précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la +désolation d'une si belle ville. + +Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises +que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait +de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous +laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que +nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux +pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant +les yeux. + +Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes +mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir +besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel +que nous pouvions le souhaiter... + + +LVII^{E} NUIT + +Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife: + +Sire, dit-elle, le jeune prince, mes soeurs et moi, nous nous +entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre +union ne dura pas longtemps. Mes soeurs devinrent jalouses de +l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me +demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque +nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me +faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est +pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur +répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers +le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. +D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma +personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes +services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés. + +Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour +moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos soeurs, que +dès ce moment j'accepte de bon coeur l'offre que vous me faites, non pas +pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma +maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes +soeurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce +temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments +qu'auparavant. + +Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où, +avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous +arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes +soeurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de +la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments +sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je +m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que +l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une +plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île +déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait +sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs +sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque +espérance que je pourrais conserver ma vie. + +Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et +fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, +et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je +me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros +qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en +eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre +une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute +ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et +l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et +s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose +extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans +un autre endroit, et je m'endormis. + +A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi +une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à +l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et +lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que +vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru +ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu +qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos +soeurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos +généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées +comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans +vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux +chiennes noires sont vos deux soeurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce +châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la +manière que je vous dirai. + +A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux +chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis +dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été +chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me +dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, +de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits +cent coups de fouet à chacune de vos soeurs, pour les punir du crime +qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince +qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son +ordre. + +Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même +manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs +avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel +devoir. + +Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son +grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi +elle était marquée de cicatrices... + + +LVIII^{E} NUIT + + + + +HISTOIRE D'AMINE + + +Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont +Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma soeur, je vous +dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en +particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait +laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville. + +La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai +veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à +quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait +de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès +que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire +dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à +mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter. + +Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint +dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. +C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la +terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous +supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la +confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous +dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se +marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous +n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de +la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse +avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des +inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma +charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre +présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de +notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des +misérables. + +Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de +compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux +bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut +que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La +vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me +baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame, +reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous +avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez +cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure +que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à +l'honneur de vous voir. + +Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me +plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets, +des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les +plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver. + +La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi, +d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me +dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières +dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira: +me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle +marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes +esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort +large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par +un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était +au-dessus de la porte en lettres d'or: _C'est ici la demeure éternelle +des plaisirs et de la joie_. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à +l'instant. + +On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus +reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant +de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un +sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants: +Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces; +mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous +imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de +tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de +votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux +si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le +monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre +alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les +joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous +fait de vous recevoir pour femme. + +Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me +remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. +Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une +rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un +cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air +majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et +je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore +au-dessus de ce que sa soeur m'en avait dit. + +Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa +des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat +de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il +avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi +fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à +lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus +la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée +seulement. + +Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai +à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il +me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai +déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves. + +Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma +bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que +je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de +toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique, +je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne +trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans +la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la +vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût. + +Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus +que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à +la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui +en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à +l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de +me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta +que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; +qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire +un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple +pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant, +afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler, +le marchand me mordit jusqu'au sang. + +La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je +demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de +fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, +je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes +avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde +qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une +faiblesse qui m'avait prise... + + +LIX^{E} NUIT + +Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire: + +La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de +l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse, +me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je +vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne +l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous +affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous +donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement, +qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque. + +La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête +enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal +de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie, +et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me +dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me +résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter +une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un +porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort +étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que +c'était peu de chose. + +Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne +demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police +d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre. +Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, +je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande +injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de +pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement, +reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure. + +Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un +vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête +tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que +j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela +étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le +grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir +tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, +je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment +donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux +absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui +répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le +fait. + +A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il, +c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa +des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur +dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son +ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il +commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut +apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter +dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment +que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon coeur et qui me manquent +de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe +donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors +l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous +avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort. + +Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai +la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en +quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus +beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de +mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon +fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous +conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue. +Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna +de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux. +Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la +vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de +son crime. + +A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur +les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante +qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après +cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur, +dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit +quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, +contre mon intention, me sont restées depuis. + +Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la +maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la +place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas +contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où +elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre +qui aurais-je fait ma plainte? + +Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère soeur +Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui +fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et +m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille +marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez +elle après la mort de notre mère. + +Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous +résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que +nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense +de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les +provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis +apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous +retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife +Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait +savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce +qu'il venait d'entendre. + + +LX^{E} NUIT + +Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité, +voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux +Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de +sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit +lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en +serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle +point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous +revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état? + +Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre +Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en +me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je +voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi +dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien! +répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus +à propos, puisque je le souhaite. + +Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout +le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée +parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée +très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous +me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de +m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en +marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses soeurs, +en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais +leur rendre leur figure naturelle. + +Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand +plaisir: faites-leur cette grâce: après cela, je chercherai les moyens +de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore +une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement +maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses, +il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me +nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si +grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien +qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine, +et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi. + +Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les +deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses +cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été +frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter +ainsi. + +Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on +les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui +l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne +n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles +furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les +cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur +des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux +inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque +c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son +cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit +qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer +chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire +votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et +disparut. + +Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient +d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé +éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui +dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la +blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la +reprendre, il la reprit à l'heure même. + +Le calife déclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main à Zobéide, +et proposa les trois autres soeurs aux trois Calenders, fils de rois, +qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le +calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de +Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit +dans ses conseils. + +Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire, +qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu +d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui +dit: + + + + +HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN + + +Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens +de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad. +Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge +très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était +fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait +encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux +zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer +un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces, +il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande +maison. + +Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son +odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de +pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant +avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela, +il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du +ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux +particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée +de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger +qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut +savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien, +parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue. +Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques +qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre +eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le +domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la +demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a +parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait +ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à +un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait +la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les +yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de +toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi; +je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de +la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge, +pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses +richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour +obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter +une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre +terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son +désespoir. + +Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de +l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant par le bras, lui +dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous +parler. + + +LXI^{E} NUIT + +Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu +surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait +de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir +pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut +s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la +rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le +pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut +obligé de se rendre à ses instances. + +Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon +nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets +délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait, +et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout +une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce +personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la +vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en +tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait +asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à +boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni. + +Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient +plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère, +selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui +demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur, +lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier. +Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que +la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais +apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad, +avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la +fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler. + +A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et +repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en +mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je +vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je +sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre +situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais +il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon +égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans +travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir; +désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir +souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de +l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs, +ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer +que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux +hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers +pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément +de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans +les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je +vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas +fâchés de l'entendre. + +Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du +porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la +charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il +souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes: + + + + +PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la +meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de +mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses +étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les +ménageait aussi mal que je faisais. + +Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon +patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de +meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par +mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons +conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me +restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à +l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau +que nous avions équipé à frais communs. + +Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le +golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la +droite, et par celles de Perse à la gauche. + +Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et +nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à +la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur +d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit +plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage +qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent. + +Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à +nous délasser de la fatigue de la mer, l'île trembla tout à coup, et +nous donna une rude secousse... + + +LXII^{E} NUIT + +Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du +tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous +rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous +prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se +sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi, +j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se +plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce +de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le +capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la +chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut +profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser +les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau. + +Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et +tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour +et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je +désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement +contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu +beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la +fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en +eussent donné le moyen. + +Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et +parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je +ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger. +J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une +source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les +forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de +route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un +cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la +crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte +plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en +approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté +attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la +voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme +parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon +aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une +grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins +étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là. + +Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant +demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert, +ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain +de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume +d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte +d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite +ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales +étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous +les autres, et destinés aux écuries du roi. + +Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les +cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui +je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me +trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa +curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur. +En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît +toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière +que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses +officiers. + +Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je +recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour +apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un +avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située +sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des +vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le +port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de +décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient +les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur +quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je +vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne +doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le +vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le +capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je +l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je +voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui +se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il +nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette +île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur +énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt +échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la +cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La +plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux +Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de +les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui +je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal. +Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et +qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise... + + +LXIII^{E} NUIT + +Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie: + +Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu! +s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi +parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les +passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire +que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience, +repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à +vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute. +Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle +aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui +m'avaient amené à sa cour. + +Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que +je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me +reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie +qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se +jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes +heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez +le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous, +faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité; +et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises +que je lui présentai; mais il les refusa. + +Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en +fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui +m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je +lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté +de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de +beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me +rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la +valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis +avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère. +J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et +je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu +d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la +vie. + +Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments +de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de +son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et +lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de +cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il; +retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes +aventures. + +Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et +retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui +fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on +servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la +parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous +prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de +mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles +du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces +termes: + + + + +SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le +reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier. +Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de +voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises +propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois +avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous +embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu, +nous commençâmes notre navigation. + +Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort +avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de +plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y +découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes +prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les +arrosaient. + +Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les +autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté, +et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient +un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi +le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis +longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à +l'ancre... + + +LXIV^{E} NUIT + +Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre; +je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des +marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement +le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de +temps après. + +Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si +triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de +saison. + +A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je +deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de +tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner +quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et +le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc, +je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je +marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais +pas bien distinguer ce que c'était. + +Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était +une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que +j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai +alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus +découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter +dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en +rondeur. + +Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup, +comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de +cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui +qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur +extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins +d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et +je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un +oeuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour +le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'oeuf, de +sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi +gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile +dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il +reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île +déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord +qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais +plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me +sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je +déliai promptement le noeud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à +peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une +longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt. + +Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de +toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue, +et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût +monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à +l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien +gagné au change. + +En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de +diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris +beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des +objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans +effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il +n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient +pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc, +leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit. + +Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de +temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil +se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où +je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était +basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des +serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y +pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au +bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux +sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas, +comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour +étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en +tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants +sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré +l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'oeil de +toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes +provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba +près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de +viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du +haut des rochers, en différents endroits. + +J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï +dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la +vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands +pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient +dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée +dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande +et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la +pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce +pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et +les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture +à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par +leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils +trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse, +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette +vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre. + +J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet +abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de +sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen +de conserver ma vie.... + + +LXV^{E} NUIT + +Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la +compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus +gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse +de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris +ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai +fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je +me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma +ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber. + +Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent +chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des +plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont +j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid. +Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les +aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un +d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il +m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle +aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant +pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec +plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous, +ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en +peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce +n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée, +ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je +la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres +marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés +de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire. +Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me +sauver que ma hardiesse à le tenter. + +Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là, +leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes +diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où +ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai +le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car +chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il +en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des +moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre +de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de +celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire +désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune. + +Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de +viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants +qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous +marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une +longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après +avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous +abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de +grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des +richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de +fatigues. + +Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore +cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le +récit du troisième. + +Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la +même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa +misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant +demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage. + + + + +TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais, +le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais +comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le +repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais +affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que +je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres +marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à +plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable. + +Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête +horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours, +et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort +souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y +aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit: +Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages +tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains, +notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce +qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous +arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous +assommeraient... + + +LXVI^{E} NUIT + +Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une +grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de +nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude +innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil +roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et +environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en +approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux +bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au +tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne +paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds. + +Nous leur vîmes faire cette manoeuvre avec la frayeur que vous pouvez +vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul +mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions +d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le +câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir +fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils +emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus. +Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il +était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez +entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience. + +Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous +trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour +prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était +possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En +marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers +lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort +élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en +la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste +appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau +d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir. +Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir +marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis +d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles. + +Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que +je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup +de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme +noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un +seul oeil, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant, +qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui +n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure +lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un +éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et +longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si +effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts. + +A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule, +qui nous examinait de tout son oeil. Quand il nous eut bien considérés, +il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi, +me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un +boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant +que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha. +Il prit les autres tour à tour, les examina de la même manière; et +comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint +d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche +au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir, +et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce +repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et +s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son +sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas +possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la +plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu, +le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais. + +Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous +avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un +de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de +gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous +n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous +délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à +exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former. + +Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous +déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu +d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en +nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le +soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais +nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de +retourner au palais. + +Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos +compagnons: après quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il +sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous +parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point +d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si +étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un +de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il, +de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il +pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du +barbare qui nous destine un trépas si funeste? + +Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le +communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je +alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous +m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et +lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce +que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons +le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il +réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque +vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous +manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous +nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots +sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais +quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser +ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà +dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et +nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes. + +Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu +de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de +nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes +de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il +se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes +ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi, +nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour +la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'oeil en même +temps, et nous le lui crevâmes. + +La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se +leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de +quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le +temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les +endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous +avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec +des hurlements épouvantables... + + +LXVII^{E} NUIT + +Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous +rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous +les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous +jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec +quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne +paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous +n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce +serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous +proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos +radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel +ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le +conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient +devant lui à pas précipités. + +A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et +nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants, +qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la +rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les +jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais, +tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se +noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes +nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de +la portée des pierres. + +Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des +flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous +passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de +notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés +contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y +trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour +réparer les forces que nous avions perdues. + +Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes +réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de +ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous, +qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts +qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à +plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous +prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous +fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit +qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il +avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O +Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous +réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à +la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas +moins terrible. + +Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel +nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. +Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin +du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent, +qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva +contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que +moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira. + +Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort +que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui +de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je +fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux +de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de +désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de +nos vies. + +Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois, +de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai +ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en +liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela +étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la +triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel +sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner +autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à +cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au +jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne +peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai +sortir de mon fort que le soleil ne parût. + +Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant +souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à +cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la +résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le +dessein de m'y précipiter la tête la première..... + + +LXVIII^{E} NUIT + +Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché +de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer, +j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force +pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on +me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le +capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et +les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle +aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur +eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent +qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient +en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages, +et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis. + +Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui +est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, +et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs +marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le +capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui +appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. +Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à +ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il +entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me +disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez +bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à +la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il +me donnait occasion de ne pas demeurer oisif. + +L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des +marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous +quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger: +Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus +m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le +reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans +l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à +la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas +remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne +depuis le temps que je ne l'avais vu. + +Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me +reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui +étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se +nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon +vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire +de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle +méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas +embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et +moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, +qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le +reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. +Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez +ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au +bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de +l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder... + + +LXIX^{E} NUIT + +Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré, +me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis +ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que +j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les +ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. +Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je +lui devais. + +De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous +de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes +éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et +en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il +avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait +ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la +couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à +Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de +richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres +une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles +que j'avais déjà acquises. + +Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner +ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du +lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se +retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur +la fin du dîner, et continua ses aventures. + + + + +QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon +troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me +déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à +la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc +ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit +dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route +de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un +port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions +déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles +orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris +d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles, +et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont +nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la +manoeuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille +pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des +récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de +matelots se noyèrent, et que la charge périt... + + +LXX^{E} NUIT + +J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres +marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous +emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y +trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos +forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous +avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. +L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés. + +Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du +rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où +nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en +très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos +personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite +dans leurs maisons. + +Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu. +D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe, +en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire +réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent +que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour +moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas +seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je +m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me +parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient. + +On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes +camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement. +J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de +cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ôter par là le chagrin +que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous +donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages, +leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras. +C'est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient leur destinée, parce +qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien, +vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je +devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont +j'étais incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je +prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les +noirs ayant assommé et mangé mes compagnons, en demeurèrent là; et me +voyant sec, décharné, malade, ils remirent ma mort à un autre temps. + +Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas +garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des +habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et +qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais, +au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa +vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les +autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du +jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi, +étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi +lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je +m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres +dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et +continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me +paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même +temps de quoi boire et de quoi manger. + +Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des +gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là +une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis +nulle difficulté de m'approcher d'eux.... + + +LXXI^{E} NUIT + +Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant +de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et +d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis +volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais +fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les +mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par +quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit +que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés. + +Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de +poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le +bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île +d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon +prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le +surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin +de moi. + +L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes +de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi +demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et +les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre +content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son +esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la +ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus +bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un +étranger. + +Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde, +le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit +prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se +servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de +choses dont on ignorait l'usage dans ses États. + +J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une +selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le +garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or. +Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que +je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers. + +Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au +roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et +fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de +grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour +ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me +firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis +aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit +dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde. + +Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour: +Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te +chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu +m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a +rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre +Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua +le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes +plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il +me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche. +Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle +je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas +trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première +occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout +avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir. + +J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec +lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et +mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la +plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et +vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous +que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure +à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si +funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de +vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre +vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont +faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma +femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île, +et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la +femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me +sauver; tout le monde subit cette loi. + +Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la +nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins +arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre +de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces, +et on la para de tous ses joyaux. + +On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en +marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa +femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut +arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits +profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses +habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents +et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un +pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la +même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en +longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond. +La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture. + +Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort +triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y +assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir +souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je +pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de +l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les +morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de +nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que +veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis +soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si +elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à +Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume? +Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils +n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île. + +Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que +ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec +elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel +remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à +la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition +que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout +entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours... + + +LXXII^{E} NUIT + +Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me +paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des +anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné +de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les +personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur +d'assister à mon enterrement. + +Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme +dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On +commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je +suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes, +et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne, +je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je +m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour +de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de +leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez, +disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi +si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays. +J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut +attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme +dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre +bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette +cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur +l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris +pitoyables. + +A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de +lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain. +C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante +coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui +sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche; +je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus +vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je +sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me +bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps +plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il +est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa +providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te +vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses +péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à +mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. +Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne +devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit +de tes travaux! + +Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte +en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et +m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins +(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque +misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi, +et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant +le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en +mangeai. + +Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on +ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois +de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus +spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. +Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en +ayant plus, je me préparai à mourir... + + +LXXIII^{E} NUIT + +Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis +lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le +mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes +dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme, +je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je +m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la +tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je +m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme +je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de +l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques +jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un +homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur +pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne +manquai pas de vivres, en mettant toujours en oeuvre la même industrie. + +Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler +et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler +plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui +prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par +reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais. +Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin +une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers +cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la +cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris +qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer. + +A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de +l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant +avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la +mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine +à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus +convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en +leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue +souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui +avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts. + +J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville +et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était +tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je +me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait +de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du +pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que +je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux. + +J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les +diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les +riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le +bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec +des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait +une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une +bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en +était pas la saison. + +Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que +de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je +fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour +me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me +venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle +disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé +d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient. +Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si +ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse +et m'emmenèrent avec mes ballots. + +Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du +plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi +la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je +lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les +accepter. + +Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des +Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent +ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous +abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre +très-excellent. + +Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité +s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et +dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair +humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île, +nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin, +j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est +inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs +qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien +de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai +tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en +faisant bonne chère avec eux. + +Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa +encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il +fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les +autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui +et entendre le détail de son cinquième voyage. + + + + +CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer +de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans +pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi +j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des +voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer. +Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon +commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un +à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai +dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je +reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs +marchandises. + +Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une +longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île +déserte, où nous trouvâmes l'oeuf d'un roc d'une grosseur pareille à +celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près +d'éclore, dont le bec commençait à paraître.... + + +LXXIV^{E} NUIT + +Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et +qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'oeuf à grands coups de +hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par +morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne +pas toucher à l'oeuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter. + +Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il +parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que +j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience +ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du +petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour +éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec +empressement, et nous remîmes à la voile en diligence. + +Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, +qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'oeuf, +et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils +reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent +pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous +éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver. + +Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes +chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent +précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant +en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse +du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba +pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une +manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre +malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, +qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les +passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé +moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me +prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, +tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent +et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont +le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté, +et me sauvai. + +Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi +je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me +sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des +arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des +ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours. +Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette +eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les +arbres, non sans quelque appréhension. + +Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me +parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je +m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme +moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une +inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu +de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le +passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour +aller cueillir des fruits. + +Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est +pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez, +lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au +lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que +j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement +autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à +celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me +serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La +frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui... + + +LXXV^{E} NUIT + +Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard +demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les +jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes +esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de +l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré +moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de +m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il +ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer +la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou. +Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller; +ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds. +Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé +de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire. + +Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui +étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse; +et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs +grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous +rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la +posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le +vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la +portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour +quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de +la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter +en marchant. + +Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit +en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit +signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la +prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la +dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi +s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il +commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules. +Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans +l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant +qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans +mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête. + +Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit +vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des +gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et +prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement +étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez +tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous +êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux +dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu +cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots +et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne +compagnie. + +Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur +navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il +apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après +quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville +dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres. + +Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de +l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de +retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite +m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme +moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me +dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous +écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna +des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens. + +Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort +droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de +s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les +arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit +et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand +nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès +qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec +une agilité surprenante.... + + +LXXVI^{E} NUIT + +Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des +pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre +les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits +de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des +gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les +cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les +singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il +nous eût été impossible d'avoir autrement. + +Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la +ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur +du sac de cocos que j'avais apporté. + +Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose, +jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le +remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un +si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable. + +Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands +qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis +l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire +un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui +m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du +marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec +moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires. + +Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit +en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte +la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait +une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de +débauche. + +J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois +d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où +je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un +grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer +avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je +revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du +bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en +aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes +autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes +sortes de divertissements. + +Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui +se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie +se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les +jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième +voyage de la manière que je vais vous le raconter. + + + + +SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir +comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls, +je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de +nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion; +et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi +qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un +sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui +firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir. + +Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une +fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un +port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était +résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité, +mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote +perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils +la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir, +tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un +étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant +des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa +la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui +demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous +répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus +dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous +périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce +danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces +mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se +rompirent dans la manoeuvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y +remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne +inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en +sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos +vivres et nos plus précieuses marchandises. + +Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a +plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le +dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de +ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce +discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous +embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre +malheureux sort. + +La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île +fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de +vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements +qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur, +nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose +presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui +se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent +qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout +ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, +tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et +pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture +est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce +lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou +d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de +poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et +rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la +grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart +sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari. + +Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et +nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos +vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les +autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses +provisions. + + +LXXVII^{E} NUIT + +Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par +les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes +compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux +ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en +avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire +part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me +restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller +loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter +dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai +qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter +que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé +dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je +m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne +hâtasse ma mort. + +Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller +jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après +avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même: +Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par +quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au +courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je +péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au +contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée +de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de +m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet +affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure? + +Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le +fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à +choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit +bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques +ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et +d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les +ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites +rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours +de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu. + +Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de +l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je +voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le +moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle +pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un +pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me +restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie. +Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer +mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil +vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais +en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au +bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand +nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai. +Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage. + +En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je +devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je +m'écriai, et récitai ces vers arabes: + +«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas +besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'oeil, et, pendant que +tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.» + +Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et +prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. +Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser +aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne +voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que +l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce +que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un +de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et +attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous +éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui +doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé +sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent +premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité. + +Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma +faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce +qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon +discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur +avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus +surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la +chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que +par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à +faire ce qu'ils voudraient. + +Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de +temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie +marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les +plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était +avec les ballots, et commencèrent à me suivre... + + +LXXVIII^{E} NUIT + +Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de +Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me +présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis, +et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, +c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce +prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me +fit avancer et prendre place auprès de lui. + +Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez +d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on +écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les +archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit +les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et +d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait +point dans son trésor qui en approchassent. + +Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en +examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai, +et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au +service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la +supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en +souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni +de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos +richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous +sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma +libéralité. + +J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et +j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de +plus digne de ma curiosité. + +Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me +permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière +très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche +présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre +congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable, +et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre +souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part +ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de +mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant +à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait +l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya +querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi, +et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables. + +La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain +animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur +le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce +qu'elle contenait en langue indienne: + + LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS, + QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT + BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS, + ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR + VINGT MILLE COURONNES + ENRICHIES DE DIAMANTS: + AU CALIFE HAROUN + AL-RASCHID. + +«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne +laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en +considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre +coeur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous +vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le +mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en +conjurons en qualité de frère. Adieu.» + +[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife. + +p. 223.] + +Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et +travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur, +rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme; +secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme +une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de +préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en +cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente +grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela +était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les +habillements étaient couverts de pierreries. + +Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse +navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La +première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la +commission dont j'étais chargé.... + + +LXXIX^{E} NUIT + +Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me +présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle +esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont +j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me +conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me +prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui +présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait +le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût +aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me +prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des +croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu'il +n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est +plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son +palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un +trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux +files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa +cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or +à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une +colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un +demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille +hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants +richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier +qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute +voix: + +«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes, +dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt +mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que +ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!» + +Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône +crie à son tour: + +«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit +mourir.» + +L'officier de devant reprend, et crie ensuite: + +«Louange à celui qui vit et ne meurt pas! + +D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges +dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples +n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement +la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux +et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait +de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et +après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est +digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me +congédia et me renvoya avec un riche présent.... + +Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent; +mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour +suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en +ces termes: + + + + +SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN + + +Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en +faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait +que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que +j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement +le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes +gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de +table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de +venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier +qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses +pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me +rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au +roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a +faite. + +Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des +croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera +Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis +rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait voeu +de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un +long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter +jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler: + +J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais +pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de +moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de +Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela, +il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous +voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être +redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela +de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en +eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de +mon voyage. + +Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré +les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et +je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut +très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là, j'exposai aux +ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire +donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au +palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la +coutume. + +Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute +particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je +vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je +bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon +compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi, +je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec +toutes les marques d'une grande satisfaction. + +Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille +sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile +blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un +autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase +d'agate plus large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un +demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en +terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il +lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition, +venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes: + + SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN, + AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART + D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU + A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR, + APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE + MÉMOIRE. + +«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci, +émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous +espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne +intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.» + +Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait +à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience, +je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à +obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un +présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de +m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme +je l'espérais, et Dieu en disposa autrement. + +Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des +corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre +vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques +personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en +coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas +s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves... + + +LXXX^{E} NUIT + +Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous +dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des +nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils +nous vendirent. + +Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt +acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller +proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas +encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas +quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je +n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les +corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais +dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui +repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne +l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et +m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une +forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont +l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il +jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant +un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les +éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse +dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après +m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, +et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit. + +Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain, +d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je +tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les +autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller +avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de +cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me +caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes +une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon +patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et +d'enlever les dents pour en faire commerce. + +Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de +jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à +l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur +l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus +avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant +la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un +horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et +tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais +monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés +sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une +telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains. + +Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants +m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le +bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et +le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit +avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que +vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête +de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un +endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui +l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je +croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps +étendu sur la place, ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je +remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute +couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet +objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de +ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et +qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je +cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule +d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes +pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai +chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me +fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour +me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline. + +Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais +dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été +à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des +flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais +de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par +quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le +lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une +extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes +l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter +de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je +ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de +me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de +toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je +vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez +entendre. + +Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité +d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que +nous leur donnions, ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces +animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à +vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous +dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un +avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent +qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville +enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez +récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à +ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à +faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul. + +A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La +liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et, +pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à +vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner +en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des +navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et +vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de +nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes +intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le +moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline, +que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville +qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas +longtemps caché. + + +LXXXI^{E} NUIT + +Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi +lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à +demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en +abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter des +régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et +comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort +extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé. + +Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des +rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme +des Indes, nous y allâmes aborder; et là, pour éviter les dangers de la +mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu +de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse +somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des +présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse +caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris +beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je +n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les +serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus. + +Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad. +J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon +ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait +causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que +Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des +éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter +foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire +et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses +secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans +son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents +qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents +et à mes amis. + +Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier +voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il, +avez-vous jamais ouï dire que quelqu'un ait souffert autant que moi, ou +qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il +pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et +tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et +lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez +essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux +vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en +console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement +une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous +possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si +généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre +mort. + +Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui +dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger +chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le +marin. + +Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à +paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, +j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté +souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en +demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain +de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte +de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il +n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je +ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons +rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante +que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je +me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le +récit, j'ordonnerai sa mort. + + +LXXXII^{E} NUIT + +Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, +laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer +l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole: + + + + +HISTOIRE DU PETIT BOSSU + + +Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un +tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont +il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint +s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du +tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de +l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons +plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en +fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique +et le mena chez lui. + +Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le +couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de +poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en +mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il +mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent +remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet +accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de +craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des +assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du +corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un +médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à +l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds, +l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils +frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on +montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière, +ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît, +répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un +homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez, +ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela +par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui +faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part +au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme +portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le +laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence. + +Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme +l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un +malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent +qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé +d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et +qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa +servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec +tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et, +venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si +rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en +fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la +lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec +elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut +tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué, +Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis! +disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de +tuer ce malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le +bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va +bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier. + +Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution +de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer +par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit +ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à +s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est +fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette +nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la +vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous +donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le +juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant... + + +LXXXIII^{E} NUIT + +Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se +délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne +trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus +fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre +sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la +maison du musulman notre voisin. + +Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin +de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait +chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand +dégât. + +Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui +prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui +avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la +cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura +planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant. +Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le +laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine +descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans +la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité +ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de +voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais +comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était +un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au +bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les +souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui +descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne +jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et +lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre +terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le +corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer. +Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à +la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un +homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez +pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les +graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si +criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les +ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait +quelle résolution il devait prendre.... + + +LXXXIV^{E} NUIT + +Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait +pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des +imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu, +plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne +t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis +pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux +cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si +évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, +sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé +debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison +sans regarder derrière lui. + +Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort +riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont +on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de +sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa +pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt +appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant +ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, +en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme +un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour +quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis +le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du +marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le +renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête: +il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur. + +Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien +qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel +sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu +me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me +prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le +tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au +bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh! +oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse +d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien, +et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à +ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le +marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de +réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de +simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme. + +Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre +qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne +put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait +au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne +voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la +volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de +ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à +accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge. +A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des +crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui +avait tué un musulman. + +Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence; +et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever +en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança +en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est +pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui +assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui +raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et +il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le +marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir +un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus +en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans +charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas +criminel. + + +LXXXV^{E} NUIT + +Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé +lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant +de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse, +dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa +place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le +coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du +pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la +voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution, +et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence. + +Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman +que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui +suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne +connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils +m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une +pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de +descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils +apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je +descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et +dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis +rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il était mort, et +que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. +Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre +toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous +alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre +par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité +comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme +vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du +meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu +d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux +musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan, +dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous +plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de +la mort du bossu... + + +LXXXVI^{E} NUIT + +Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le +médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de +sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin +avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit +la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant, +et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de +police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est +fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes; +mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez +connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour, +comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me +réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque +temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y +consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un +morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son +gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le +soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa +mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte +du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de +remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre +pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas +de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce +d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu +au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt, +ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant +descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était +cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le +médecin, et me faites mourir. + +Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez +admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie. +Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le +tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette +histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en +lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une +corde au cou du tailleur. + + +LXXXVII^{E} NUIT + +Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le +sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son +bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le +bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier, +s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville, +et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police +un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une +potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après +celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un +l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est +actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le +véritable assassin. + +A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du +supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police +qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le +corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier +partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la +corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à +suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa +passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint +le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit, +prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le +pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens +le corps du bossu. + +Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna +aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement +tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si +singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire +avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes +qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de +plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon +bouffon? + +A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il, +je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous +quatre, si l'histoire que je vais conter à Votre Majesté est plus belle +que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le +sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit: + + + + +HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR + + +Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses +filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure +marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de +justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville. +Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table, +et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait, +entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était +excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous +remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger +quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et +à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me +garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de +l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté +autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une +si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous +répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites +honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous +exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les +autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de +Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je +veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à +condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les +mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la +cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne +trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au +serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette +condition. + + +LXXXVIII^{E} NUIT + +Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis, +poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût +à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec +de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le +marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné +cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il, +et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous +manqueront pas... + +Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la +main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea +avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous +surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et +point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu, +quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit +aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel +accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont +vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur, +répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point +de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la +main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable. +Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un +et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de +cette manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous +raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne +vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais +permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva +de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint +prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes: + +Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife +Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait +pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un +homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de +grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour +acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de +les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de +prendre une face assez riante. + +Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule, +accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma +porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui +prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous +veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au +bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la +peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et +voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne, +elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle +s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je +répondis à son compliment comme je devais... + + +LXXXIX^{E} NUIT + +La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait +personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit +le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me +parut fort belle. + +Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit +qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus +riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas! +madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que +commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un +si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à +vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous +épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les +marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux +tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans +aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et +j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les +marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore +arrivés. + +Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver +du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle +désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en +arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un +paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva +ensuite, et partit après avoir pris congé de moi; + +La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait +sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était, +ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable +d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être +pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux +qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame. +Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette. + + +XC^{E} NUIT + +J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien +attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils +ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de +m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je +vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même +heure que la première fois. + +Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me +dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris +l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon +aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec +moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon +argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les +boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que +de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les +faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas +trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait +beaucoup d'esprit. + +Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs +boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des +étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en +confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour +mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la +payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait, +c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et +sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle +me paye une somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais +elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. +Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré +d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et +c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en +jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune +nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les +satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis +revenir un matin dans le même équipage que les autres fois. + +Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous +apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de +compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres, +elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne +l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit +peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille: + +Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici +uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si +vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de +l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti +naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais +je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je +ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez. + +Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les +remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui +dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se +leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je +n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part. + +Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû, et j'attendis +impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin... + + +XCI^{E} NUIT + +Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je +lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me +répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus +d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions, +elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les +moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui +dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne +vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est +favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus +chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur +elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle +a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants +qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement. +Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir +auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce +cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que +votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne +plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir, +et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc +plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici; +c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui +repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me +conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les +hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on +ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un +grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites +tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de +votre vie. + +Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il +faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous +rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le +bord du Tigre, et que, là, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je +consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec +impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière +d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je +demeurai le dernier. + +Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques; +ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands +coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je +reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui +m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant +d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous +n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit +un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose, +ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne +craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait +pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le +coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela +les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous +reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués, +on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide. + +Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant +le danger où j'étais, je me repentis de m'y être exposé. Je fis des +voeux et des prières qui n'étaient guère de saison. + +Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les +coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques +qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans +l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut +l'éveiller et le faire lever. + + +XCII^{E} NUIT + +Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée, +poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad: + +L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait +interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait +si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous +l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie +fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il +commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et +de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le +prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis +exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie. + +La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et +ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien, +dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de +Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est +rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés +m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la +fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se +casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez; la +femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre +insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut +pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre +où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On +ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres. + +A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife, +voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je +ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement +le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite. +Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement +arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât. +Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut +s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que +pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se +faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je +vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant +à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il, +je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez +seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps. + +Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis +encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite +fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les +ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer +toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre +sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas +moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne +s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que +celui-là à visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a +dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment; +mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger... + + +XCIII^{E} NUIT + +Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit +que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais: +Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce +de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses +que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est +bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle +les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de +respirer. + +Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle +ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en +me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre +au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur +moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de +sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne +me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle +avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez +longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son +appartement. + +Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où +j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle +m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la +vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et +pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait +peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si +délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit; +mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant +reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide. + +Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa +maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa +présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait, +et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me +conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et +d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames +esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et +uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant +un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent +suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même +sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits +avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de +celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de +toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla +s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite +l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les +dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés +du trône. + +D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient +entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au +milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête +contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna +de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma +famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré. +Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître +par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la joie, +me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame +favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de +son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve, +et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les +apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix +jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son +consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous... + + +XCIV^{E} NUIT + +Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife, +continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du +plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son +ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait. + +Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de +marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire +là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la +favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième +jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame +favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le +soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de +ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me +forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point +aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me +contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était +une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors. + +Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande +illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent +entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de +cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande +salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la +servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent +le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour +des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la +faisait voir. + +Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la +chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de +mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à +faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre +toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses +cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile, +sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre +chère soeur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu +de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous +vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce +vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu +le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me +répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes +pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si +malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre, +ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de +boeuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me +tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait +été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les +forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on +l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont +il a mangé du ragoût à l'ail. + +A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, +et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main +coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir +oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! +Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté, +et celui qui l'a servi!... + + +XCV^{E} NUIT + +Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir +mille coups de nerf de boeuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles +entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère soeur et +notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin +votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, +qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous +supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la +lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il +apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa +malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail +sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent +pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main: +Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère +et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit +rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle +sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent +seul dans une affliction inconcevable. + +Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui +venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame +favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur +empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous +pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit +ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la +délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si +vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme, +malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre. + +Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au +bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez +encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est, +d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de +toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable +maîtresse. + +Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que +je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez +faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne +vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les +mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle +appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après +qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me +couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une +certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne +m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que +j'avais souffert. + +Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me +faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si +jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au +lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de +l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma +femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec +vous comme avec mon mari. + +Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la +compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du +ragoût à l'ail qui était devant moi... + + +XCVI^{E} NUIT + +Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que +j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la +Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles +l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume +admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes +ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais +mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté, +je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins, +je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire. +Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en +sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle +avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte +où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition, +comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se +priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas +accorder ce que nous souhaitions tous deux également. + +C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse +avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils +se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que +vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et +j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma +maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante +mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état de +vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous +acheter une maison. + +J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler +magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre +d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel +équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais +elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade, +et mourut en peu de jours. + +J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad; +mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma +maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me +joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de +Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville. + +Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, +l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je +me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose +d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu. +Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire, +s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan: +puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à +lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le +sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne +me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors +le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec +confiance, et commença son récit en ces termes: + + + + +HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR + + +Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours, +de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me +rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt +personnes. + +Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour +quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune +étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous +nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous +priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt +à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie, +il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la +maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je +vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je +donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir. +Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne +pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans +horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays +où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un +Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le +visage. + + +XCVII^{E} NUIT + +Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, +et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, +sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces +termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre +table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître +de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de +haïr le barbier. + +Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit +barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus +cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment +d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même +dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de +Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir +m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un +endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon +attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver +malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de +votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des +lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue. + +En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis +le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter +la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce +temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes +nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, +cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son +histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir. + +Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux +premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous +les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand +il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer +des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point +follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde. + +Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande +troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite +rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une +porte. J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de +très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la +fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté +m'éblouit. + +Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la +rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me +levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une +mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la +porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y +entra, ce qui me fit juger qu'il était son père. + +Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune +dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse +fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents, +qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en +diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me +gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les +médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon +mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer. + +Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame +de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra +avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne +sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en +particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer +tous mes gens. + +Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon +lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à +cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la +déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je +serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état +de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais +entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle +devenait mon épouse. + + +XCVIII^{E} NUIT + +La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui +parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main, +mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira +me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me +trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y +attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière +serait terminée et le cadi revenu chez lui. + +Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à +m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma +garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous +portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je +dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller +chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; +je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la +tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher +un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif. + +L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit, +après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne +vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je +souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et +que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il +exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez +d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé. +Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et +mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je +viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez +bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; +dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis +pressé, et l'on m'attend à midi précisément... + + +XCIX^{E} NUIT + +Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de +temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre +de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort +propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas +grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et +en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que +nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de +l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à +Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes, +et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez +pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour +vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un +mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un +grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une +incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être +obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je +serais fâché qu'il vous arrivât. + +Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains +d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps +pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me +mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos +prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur +l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous +retirez, que je fasse venir un autre barbier. + +Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel +sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les +barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un +pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un +barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un +médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se +trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien +subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans +l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de +l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de +l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie: +j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis +poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour +moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de +mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de +mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer +dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du +monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à +vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les +malheurs dont les astres pourront vous menacer. + +A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire. +Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et +voulez-vous commencer à me raser? + + +C^{E} NUIT + +Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le +barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le +monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six +frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que +vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le +troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le +sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui +suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours. + +De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je +prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces +d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma +maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me +faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier, +qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui +suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant +ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous +que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce +n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice: +toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me +faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les +belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration +continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il, +vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la +profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me +faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau, +j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me +donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées +sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé +d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne, +dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches +robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son +horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même +encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les +ventouses. + +Il n'en demeura pas là; il enfila un autre discours qui dura une grosse +demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps +s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui +dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un +autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les +gens. + + +CI^{E} NUIT + +Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux +en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je, +laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une +affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je +vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose +bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même +situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire +néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre +maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous +avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que +de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me +consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité, +qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne +réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours +aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit +le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis +tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander. + +Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez +tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête +et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou +retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied +contre terre. + +Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous +fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et +se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir +qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez +vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je +mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause +de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes... + +Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez +plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous +presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures, +lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé. +Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien +pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec +précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me +dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en +dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous +attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne +m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole +préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en +m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers +babillards: achevez vite de me raser. + +Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il +quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son +astrolabe, il reprit son rasoir... + + +CII^{E} NUIT + +Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit +une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir +quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je +savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures +jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie +sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y +puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que +je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me +dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne +craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez +être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe +dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il +avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me +rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me +dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je +vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien. +Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me +régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé. + +Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour +comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que +j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi; +je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne +vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon +garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais +présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin +tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il +faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au +lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, +je vous en fais, moi, pour vous faire taire. + +Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous +récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais +montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura +de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la +bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, +une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai +ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre +grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il +faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore +donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque +chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une +demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et +enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant +le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je +n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral: +je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. +Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous +assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur, +afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la +générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout, +qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés +par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des +herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière; +et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point +de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de +leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours +gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et +leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de +Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas +grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous +parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui +frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien +l'imiter... + + +CIII^{E} NUIT + +Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le +jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses +bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux +qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il, +je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en +croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont +peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs +ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que +celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du +plaisir. + +Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je +voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition +que vous me faites; j'irais de bon coeur me réjouir avec vous: mais je +vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai +plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me +raser, et hâtez-vous de vous en retourner vos amis sont déjà peut-être +dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que +je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois +avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en +seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons +plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin. + +Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez +moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille +avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis +mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas +commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que +j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne +pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom +du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez +trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la +liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin +que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le +lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y +veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous +ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre +de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur +mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir +agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est +résolue, je vous accompagnerai malgré vous. + +Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment +me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je +m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation. +D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la +prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti +de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. +Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez +quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et +revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous. + +Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis +appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en +chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, +s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et +de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour +m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du +cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un +chagrin mortel. + +La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille +dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à +la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir, +que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la +fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père +qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus +le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame. + +J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du +barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son +père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait +prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de +me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me +causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude +n'était pas sans fondement. + +Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à +un esclave qui l'avait méritée. L'esclave poussait de grands cris qu'on +entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on +maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, +déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au +secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce +qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on +assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il +court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de +tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui +n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir +ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: +Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par +force, et commencent à enfoncer la porte. + +Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on +lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes +gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet +avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens, +leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je +ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte: +entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le +barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore, +répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir +obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma +maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir +introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, +méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre +fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison +pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes +revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la +bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante +action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève +justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous +allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de +tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que +vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en +donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier +et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à +me chercher partout... + + +CIV^{E} NUIT + +Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le +barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je +n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et +que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua +pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, +l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête +et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il +traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant +qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne +pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la +populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de +précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis +demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon +mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du +peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et +d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les +ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit +barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser +de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa +force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez +combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, +à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes +amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par +votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce +qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais +pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous +devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi. + +C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il +ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier +du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans +la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais +je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris +un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à +une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui +s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont +le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit +l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce +d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me +tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier +voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille +injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa +d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il +prétendait m'avoir rendu. + +Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le +concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai. +Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce +que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus +commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce +détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais +tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir +incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé +aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. +Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire. +Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus +avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à +mes parents. + +Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. +J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux +barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi +vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me +retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme +qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de +vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant +ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison +le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il +avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de +mortification. + +Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes +tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier, +et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était +véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait +toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant +que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il +ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous +ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en +rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans +mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux +d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à +un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on +le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des +injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats. +Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères +que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus +d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai +qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre +attention. + + + + +HISTOIRE DU BARBIER + + +Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si +fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs +obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis +longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si +grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête +du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous +dix... + + +CV^{E} NUIT + +Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant +de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du +Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes +assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais +connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux +gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu +que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en +festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans +l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous +descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du +calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que +j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une +nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous +menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien +dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût +été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient +pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison. +J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en +devais être un. + +Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix +scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le +bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur +je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en +commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife, +voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je +pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne +la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau, +Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix +corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les +faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait +vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la +physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure +vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts? +Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu +véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont +le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me +suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se +régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre +religion. + +Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au +contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma +discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants, +lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une +occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais +une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je +me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute +ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en +souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage. +Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de +Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes +néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et +que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et +voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le +calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en +cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous +avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la +manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la +reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand +j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût +dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas +toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que +je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je +l'ai rencontré aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité +contre moi... + + +CVI^{E} NUIT + +Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du +jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur +de dire hier à Votre Majesté. + +Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes +que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand +parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût +du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes +donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et +le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins +travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner +chez moi. + +Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta +devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je +crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir +ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de +poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre +garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment. +Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit +un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous +n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes +adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit +dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où +l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur, +ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de +prononcer si nous sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la +vie ou de la mort. + +Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui +redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir, +dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de +celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de +vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu, +je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne. +Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma +curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher +avec le tailleur, qui savait où il pourrait être. + +L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier, +qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait +avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs +comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne +put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai +appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien +m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là, +s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je +supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce +que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu +mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du +barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit +le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre +Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le +prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux... + + +CVII^{E} NUIT + +Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la +curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit +bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier +l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y +avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas. +Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je +suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit +par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement +regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de +retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer +qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de +rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne +meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en +lettres d'or, c'est celle de ce bossu. + +A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou +comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit +le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit +le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce +bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un +extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces +mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait +sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole +balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit +dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et +après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de +petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête, +qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les +bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de +vie. + +Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle +opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir +passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner +aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on +commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le +sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu +fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui +méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en +demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et +le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure +que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux +qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit +revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse +pension, et le retint auprès de sa personne. + +La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures +auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le +jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère soeur Dinarzade, voyant +qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis +d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle +finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu +mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar. +L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit +Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère soeur, dit la sultane; et +puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et +maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie, +j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la +Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la +vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez +content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se +laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui +promettait. + +Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois +rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane. + + +CVIII^{E} NUIT + +Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa soeur, l'appela cette nuit à +l'heure ordinaire. Ma chère soeur, lui dit-elle, le jour paraîtra +bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de +ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher +d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse. +Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps +elle commença de cette manière: + + + + +HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE + + +Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une +vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il +y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que +sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son +travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme +et un fils que Dieu leur avait donné. + +Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière +très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations +vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa +mère. + +Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en +état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa +boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier +l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne +fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils. Sitôt +que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait +plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était +incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner +à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne +pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si +opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois. + +Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se +souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer +à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un +plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze +ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire +réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette +situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une +troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette +place s'arrêta à le regarder. + +Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit +cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain: +c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était +véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours. + +Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût +remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument +nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage, +ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était, +et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il +souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à +quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne +s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin, +mais il y a longtemps qu'il est mort. + +A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa +et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de +soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il +avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment +pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon +bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le +moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner +de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure +que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la +consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon +affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais +ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en +m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la +bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et +le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue +monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui +bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le +temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon +bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours. + +Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se +faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que +son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous +prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère, +vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je +viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle +du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré; +il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon +père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en +lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il +m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain, +s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la +maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la +mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps +qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un +autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain. + +Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, +comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants. +Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant +deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre +mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi +souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi +où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain +le laissa aller. + +Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit +quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller +employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la +journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt, +elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est +notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez. + +Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était +prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et +il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin +et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper. + +Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les +mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place +où son frère Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la +lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place +plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que +je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous +embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin +l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il, +je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin +que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme +père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder +comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage, +et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut. + +Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu +de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne +soeur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le +temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse +mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le +mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après +avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la +Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là, +je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a +pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher +frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage +pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes +préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé +davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un +frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié +véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de +mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus +tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire de +quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde; +mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver +dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables. + +Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin +s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur, +changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui +demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin, +reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier? + +A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa +mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père +a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son +métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé +aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour, +comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du +pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours, +et de l'envoyer en chercher ailleurs. + +Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes, +le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il +faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des +métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour +lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que +celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux +d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à +vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de +la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous +vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de +riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les +vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres +marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement. +Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en +pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse. + +Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait +d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que +les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien +fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort +considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son +oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et +qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire. +Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je +vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et +richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette +ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la +manière que je l'entends. + +La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien +africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien +qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes +intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les +biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La +conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à +ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du +fils, et se retira. + +Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez +la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit +Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que +des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les +différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables à la +grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui +plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la +beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans +tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des +libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta, +avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander. + +Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds +jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables: +et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de +l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus +fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les +boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient +les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à +Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez, +il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui +fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le +conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans +les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin, +après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils +arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il +s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire +connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour +les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son +prétendu neveu. + +Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son +oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le +laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle +eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et +elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien, qui avait +fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui +dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais +que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en +serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de +répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un +établissement si distingué. + +Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute +assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis +fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai +promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y +aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les +marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire +à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener +dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a +peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été +jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le +magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira. + +Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt +à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il +en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et +courut à lui pour le joindre. + +Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit. +Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire +voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui +conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais +magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées +étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à +Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prévenant, quand un +autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que +ceux que nous venons de voir. + +Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le +rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le +dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces +jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle +eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de +faire reposer Aladdin. + +Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à +sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait +provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau +entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté +de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé +ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au +travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin +assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le +conduisirent jusqu'assez près des montagnes. + +Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit +très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien +africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin +derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons +plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la +ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous +faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de +voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y +serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de +ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se +laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en +l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le +chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable. + +Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à +peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était +là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener +Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de +l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin, +dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires +et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me +remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au +monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil, +amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront +les plus sèches, afin d'allumer du feu. + +Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut +bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien +allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les +broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum +qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna +de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles +Aladdin ne comprit rien. + +Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit +devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre +d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur, +posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu, +pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait +à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était +nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en +lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre, +et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la +bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin, +tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en +pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si +rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je +suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne +devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se +radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que +vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre +digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du +magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et +lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu, +continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des +paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette +pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et +qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du +monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il +soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il +m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor +quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en +point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande +conséquence et pour vous et pour moi. + +Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce +qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le +rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon +oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je +suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien +africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez, +approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle, +reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc +que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas +besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous +aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom +de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous +verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien +lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté. + +Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de +profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour +descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin, +observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce +caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous +trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté +et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune +vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des +cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant +d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien +autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous +arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes +choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec +votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est +pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout +de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un +beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout +droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un +escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous +serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la +niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous +aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein, +et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur +n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si +les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que +vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu. + +En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait +au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que +c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal, +en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon +enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous +allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie. + +Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas +des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui +avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de +précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer +soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans +s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche, +jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le +magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la +terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il +n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés +de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes +couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme +le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts, +de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres +sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et +transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les +autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les +bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient +sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits étaient +tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu +de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni +la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas +de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres +fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas +encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces +fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas +davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté +et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en +cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque +couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves +que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait +présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne +pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha +de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa +ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et +il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia +pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour +de lui. + +Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en +diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop +longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la +même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et +se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait +avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il, +je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien +africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle +pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin, +elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je serai monté. +Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe +entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait +embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de +tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau. +Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune +homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum +sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il +prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer +l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre +par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain +et d'Aladdin. + +Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le +tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin. +Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique +est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il +s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ +d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de +lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y +avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le +rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en +devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait +connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la +Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de +voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de +l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était +arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe +fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui +était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en +personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un autre +y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est +pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune +enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il +attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains, +de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer +les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu, +et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de +n'en avoir pas de témoin. + +Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées +à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de +retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa +route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était +sorti avec Aladdin. + +Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après +les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement +qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand +il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant +qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles, +et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les +ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à +ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller +chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur, +qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un +autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par +plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et +ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de +revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de +passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine. + +Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire: le +troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva +les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté +de Dieu, il s'écria: + +«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.» + +Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau +que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne +connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme +et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la +terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à +Aladdin ces paroles: + +«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de +tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de +l'anneau.» + +En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas +accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et +perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé +uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui +que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine +eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva +hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené. + +Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus +épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y +accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort +surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de +quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il +n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui +fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant +du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui +l'environnaient, il reconnut le chemin par où le magicien africain +l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une +autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva +jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En +entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans +laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui +causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait +déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état, +n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de +son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent +celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à +manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère +lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui +dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à +votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez. + +Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à +peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter +à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le +vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les +palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune +circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans +les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la +lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein, +aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il +avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit +deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas. +Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat, +brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui +éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la +mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils. +Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari +n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de +pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du +sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son +aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha +aussi. + +Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il +avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit +d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il +se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait +besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir +que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je +n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier +au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais +donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en +apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre, +afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère, +reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et +donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent +que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et +peut-être de quoi souper. + +La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle +à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je +crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et +un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à +frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie +hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et +lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme +ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les +autres esclaves de la lampe.» + +La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu +soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait +été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle +était tombée évanouie. + +Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le +caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la +lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un +ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le +génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin +d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même +métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains +blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et +deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt +il disparut. + +Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore +revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde +fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le +visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire +revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent +enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y +eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère, +lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de +quoi vous remettre le coeur, et en même temps de quoi satisfaire au +grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons +mets, et mangeons. + +La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand +bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux +tasses, et qu'elle sentit l'odeur délicieuse qui s'exhalait de tous ces +plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette +abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité? +Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu +compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et +mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que +vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et +ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne +s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie. + +Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et +d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop +distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle +était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur +resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire +deux autres repas aussi forts le lendemain. + +Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes +auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa +auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous +satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous +m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé +entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut +revenue à elle. + +La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils +et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que +voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde, +je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par +quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi +s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le +caveau du trésor? + +Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n'est +pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par +leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur +mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si +vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau +que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de +la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez +entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a +commencé à parler. + +Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause +que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils! +ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux +plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de +courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez, +vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce +avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit. + +Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien +présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe +qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle +vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi +nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce +n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant +de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque +c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il +avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les +salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait +trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre +chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et +la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin, +puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de +l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau, +vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce +ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de +le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui +sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons +prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le +raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à +répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous +l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies. +Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en +parlerai pas davantage. + +Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne +provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne +voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent +sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un +juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui +montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter. + +Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt +connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il +l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait +jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il +savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en +rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité +d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en +connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or +qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du +plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand +empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si +promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait +par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait +le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner +beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour +tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait, +et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre. + +Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit +tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même +manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à +manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du +premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si +bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du +dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui +seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand +ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller +chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir +examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or, +dont Aladdin se contenta. + +Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à +la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère +avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y +avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même +génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme +Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla +aussi d'un ton plus radouci: + +«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici +prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la +main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.» + +Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger. + +Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service +de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa +sur le sofa, et dans le moment il disparut. + +La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès +pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le +temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la +table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise +de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois. +Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta +encore de quoi vivre largement les deux jours suivants. + +Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres +provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla +chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il +passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse, +honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut, +l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer +plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un +juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis +imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez +peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les +autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir +affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous +faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez +présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son +juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres +marchands qui ne vous tromperont pas. + +L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de +dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut +d'abord que le plat était d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu +de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit +naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif +qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat +vaut soixante-douze pièces d'or, les voici. + +Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui +donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne +s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le +bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son +poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable +d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès +qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre +toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce +qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se +pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de +son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait +le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de +juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le +prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré. +Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon +usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps. + +Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec +beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans +les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent, +d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se +mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit +insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut +particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée +que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il +était allé prendre la lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il +apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre +et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il +en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de +pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au +lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il +possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à +personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence +ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il +s'éleva. + +Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit +publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les +portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au +bain, et qu'elle en fût revenue. + +Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à +découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de +connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas, +parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le +visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui +lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était +disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face. + +Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir +au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était +accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui +marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre +pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage, +et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de +la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui. + +Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée +qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa +mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir +au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et +brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et +sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes +charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son +visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner +si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de +l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec +toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un +port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le +respect qui lui était dû. + +Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son +inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir +ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui +était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin +ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il +demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image +charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le +souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui +servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son +fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne +fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea +beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un +silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui +la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher +d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire. + +Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis de sa mère qui +filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère, +dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de +la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je +n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le +suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que +je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie. +Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que +vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce +quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain +l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On +publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez +soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui +laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer. +Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage +découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du +bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son +voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la +porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise, +si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en +entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma +mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai, +et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la +princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous +l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment, +je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de +l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la +résolution de la faire demander en mariage au sultan. + +La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez +d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu +que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en +mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de +rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon +fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu +l'esprit pour me tenir un pareil discours! + +Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu +l'esprit, je suis dans mon bon sens. + +En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais +m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même +vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous +oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua +aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de +surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de +m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils, +continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre +sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres +de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une +naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas +donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas +l'espérance de régner un jour comme eux? + +Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce +que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y +pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas +changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse +Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je +vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie +de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir +que de me donner la vie une seconde fois. + +Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour +tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur +tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui +dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter +mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération +d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller +faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant +les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil +favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour, +ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut +servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas +la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main, +et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un +d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux +bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour +des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous +apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne +conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en +fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur +ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne +sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en +beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez +une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les +contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les +y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs. + +La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries +des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles +firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et +par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque +éblouis. + +Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la +parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous +présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui +faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un +accueil des plus favorables. + +La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour +tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la +princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son +coeur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa +mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse +qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à +quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle +condescendit à la volonté de son fils. + +Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se +présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au +lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste +de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout +ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle +avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper, +Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais +l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils +avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi +tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du +jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le +plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du +palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le +grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de +l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait +toujours en personne. + +La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la +porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double +linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par +les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec +une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du +sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs +de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à +la porte. + +La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On +ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau +salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique. +Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan, +le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite +et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon +l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires +furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la +séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra +dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres +vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y +étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose, +les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du +jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être +jugés dans une autre séance. + +La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea +bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le +monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin, +qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que +penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le +pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre +connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de +l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils, +j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi. +J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais +il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à +gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience +qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je +crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et +il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité +d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela +m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre +patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si +longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner +demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé. + +Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de +cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction +de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était +de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui +lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à +s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment +favorable de lui parler se présenterait. + +Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère +d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries; +mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et +apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il +fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette +nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y +retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours +devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et +peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement, +si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance, +n'eût fait attention à elle. + +Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré +dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque +temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour +que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un +linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à +la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi. + +Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la +faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit +qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour +marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait. + +La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître +au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu +qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui +dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le +jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le +sultan, comme à son ordinaire. + +Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire +quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la +longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de +crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme +dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par +l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand +vizir montra cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à +recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire +avancer. + +Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il +fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa +pour aller se ranger à sa place près du grand vizir. + +La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle +avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui +couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce +que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne +femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon +divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin: +quelle affaire vous amène ici? + +La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces +paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du +monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet +extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant +son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne +pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si +peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan. +Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda +que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son +grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer +sans crainte. + +La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait +de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout +le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation +qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et +à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la +parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la +demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre +chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la +grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne +dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez +hardiment. + +Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui +redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que +celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle +occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette +vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté +pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à +la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en +profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer +jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je +refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et +ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été +contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie +encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à +moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire +d'aspirer à une si haute alliance. + +Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté, +sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans +prendre la demande en raillerie. + +Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que +c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt +elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant +de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan. + +On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du sultan, lorsqu'il +vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si +précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en +avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si +grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à +lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant +avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche! +Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après +l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se +tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois, +dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de +plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que +dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et +ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander? +et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez, +bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la +proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier +la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne +sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là. + +La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande, +que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès +du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une +réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus +qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin, +quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle: +l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre, +qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il, +dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son +voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils, +dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je +commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez +tout sujet d'être content. + +Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette +nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était +données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était +si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était +de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une +longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la +parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable. + +Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant +écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin, +envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan +de sa parole. + +La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle +se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le +sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se +souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps +auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport +d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la +bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois: +faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée. +Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut +aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et, +en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer. + +La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna +selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce +qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore +devant le trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom +d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur +la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la +supplier de vouloir bien s'en souvenir. + +Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande +de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il +n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu +convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et +la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un +habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui +faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à +propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui +marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse +avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup +au-dessous de la plus médiocre. + +Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en +pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable +pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même +il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre +la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles +soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister +d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle +sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager. + +Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de +la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne +femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt +de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la +princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache +l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai +ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif, +pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa +part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits +par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle +taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions +auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez, +bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère +d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se +retira. + +Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son +fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et +une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir? +Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en +cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les +demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et +je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut +rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui +faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui +dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse +Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de +bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand +vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous +pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir +représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la +priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il +ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas +quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit +très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des +conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa +fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre +réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il +attendra longtemps. + +Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le +sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me +mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je +m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon +incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je +suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de +ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession. +Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi +dîner, et laissez-moi faire. + +Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin +prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta +devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il +lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à +le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en +mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or +massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai +pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante +bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante +esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés +très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je +l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit +que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut. + +Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante +esclaves noirs, chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt +marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes +mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui +avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une +toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que +blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui +était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit +jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas +content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire. +Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut +aussitôt. + +La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une +grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle +se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le +voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère, +dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de +tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que +vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse +Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et +par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer +l'honneur d'entrer dans son alliance. + +Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue, +et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours +marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin +d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut +sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il +demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan, +après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir +enfin pour son gendre. + +Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait +fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les +quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé +de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui +accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si +extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en +étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas +se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande +propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne +grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave, +leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat +des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur +ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de +pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout +particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration +si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les +conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues +étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de +rester dans la place où il se trouvait. + +Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela +fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de +conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des +quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais, +et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus +que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il +était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui +baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les +arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre +maître paraîtra quand il en sera temps. + +Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu'à la seconde +cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée +pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe, +étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence +des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en +faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans +toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour, +qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait +alors à sa vue. + +Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces +esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès +qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y +entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche. +Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand +demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent +chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se +prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les +esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent +tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins +qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées +sur la poitrine, avec une grande modestie. + +La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône, +dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils, +n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit +beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il +espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle +voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de +confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu +de lui imposer. + +Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la +mère d'Aladdin. Le premier coup d'oeil jeté sur les quarante bassins +d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants, +les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les +quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur +bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur +habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de +son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin, +il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment +une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir, +dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être, +qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni +vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse +Badroulboudour ma fille? + +Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un +inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il +n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le +présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu +dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant +dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui +qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de +l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait +davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde +assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de +Votre Majesté. + +Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin +avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à +devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la +diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans +avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes +que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne +lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il +le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction +qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre +fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et +que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que +je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir. + +Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de +sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute +élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour; +et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au +service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à +l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec +elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du +chef des eunuques. + +Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les +fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le +sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse +Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin +qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que, +bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire, +il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était. + +La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et +raconta à son fils tout ce qui s'était passé. + +Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait +enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre. +Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous +ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt +frottée, que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord +sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me +faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux +que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus +magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de +parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le +transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes +couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le +servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande +propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une +chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes +d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de +chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout +autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc, +vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans +le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait +eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut +surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué. +Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure +qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait +pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la +même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre +chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu +m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le +cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse, +la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je +demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves, +habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le +présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt +autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir +aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée +aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse +Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique +et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces +d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander. +Va, et fais diligence. + +Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie +disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les +quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces +d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un +habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile +d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin. + +Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en +lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les +six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de +les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les +rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du +sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres, +trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six +femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle +pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles +avaient apportés étaient pour son usage. + +Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le +congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service, +et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à +répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir. +Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux +fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef +des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur +d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à +s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan +l'attendait avec impatience. + +Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche +dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à +cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne +grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un +novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment +d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air +d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois +particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient +voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche. + +Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le +voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais +été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa +belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de +bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa +surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre +deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher +Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une +démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut +encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la +main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui. + +Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que +Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me +les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que +je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et +que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la +splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a +quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil +si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur +hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs +jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande +pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je +mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir +l'accomplissement. + +Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me +feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre +vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous +présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de +vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres. + +En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on +entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des +timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un +magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul +avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon +sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le +sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir +à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans +la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque +matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse, +qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait +conçue de lui d'abord. + +Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale, +et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de +mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce +temps-là, le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses +indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour, +qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait +de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il +assaisonnait son discours. + +Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le +sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour +terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin, +quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre +Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère +jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse +selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de +m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à +portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte +qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le +sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est +trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le +remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec +ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il +embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse +que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour. + +Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre +qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du +peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès +qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa +chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en +avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui +fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me +louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé +de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse. +Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il +est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait. +Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me +fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un +palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je +laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du +jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en +couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce +palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales, +dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent +massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face, +et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je +veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de +diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce +genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit +accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes +choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien +rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce +palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis +de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la +magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux, +avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de +chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office, +et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu +dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera +fait. + +Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie +de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la +petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne +permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le +génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé, +venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné +qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant. +Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait +assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout +il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des +officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les +services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des +choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut +ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de +différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés +jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à +voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le +mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux +chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand +mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des +magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les +ornements des chevaux que pour leur nourriture. + +Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement, +et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement +le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et +de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il +s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content +que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule +chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé, +c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de +l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du +plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du +sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut +disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait +souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie +reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la +porte du palais du sultan. + +Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient +toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent +fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui +venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne +distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise +augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais +d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans +tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé +presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins +surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le +premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement. +Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un +enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais +qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en +votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de +ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait +fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et +nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces +miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont +vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au +conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps. + +Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie, +il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un +des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que +le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller +au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le +ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer +qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le +soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit; +mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent +habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à +les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable +couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce +qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison +paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe +merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir +au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la +même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent. + +Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère +d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux +troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de +hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses +du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui +annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer +leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à +préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur +travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui +se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier +attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient +accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne +pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de +leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle +merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où +le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés. + +La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite +dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des +eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et +lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient +de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin +lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique. +Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus +de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer +au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin +avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point +encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un +âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez +connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le +sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas +dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et +aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire +cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en +toutes choses. + +Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père. +Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent +plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son +appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche, +suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence +surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se +faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies +et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et +par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs +officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux +bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la +main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du +palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au +défaut du jour. + +Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais +du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les +instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se +mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du +palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et +confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie, +non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans +les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors. + +La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec +toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était +destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire +distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui +l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien +fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en +l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur +de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la +possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous +dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez +vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de +traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté +du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que +je lui obéis sans répugnance. + +Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui, +ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin +qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui +prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une +infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva +servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis +des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets, +dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail +exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon +répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse, +enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à +Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le +palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que +je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à +table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande +honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire. + +La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à +table, et aussitôt un choeur d'instruments les plus harmonieux, touchés +et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande +beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du +repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien +entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait +pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de +la lampe. + +Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une +troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils +dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays, +et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec +une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la +bonne grâce et l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de +minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se +leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser +ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent +d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En +achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils +passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé. +Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au +lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira. +Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces +d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour. + +Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se +présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui +du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se +fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il +se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves +qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut +avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après +l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît +le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me +dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire +celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son +grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette +grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin +n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin +à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite, +précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison. + +Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de +sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations +ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent +arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à +monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les +yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes, +toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin +lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en +fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté +quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de +lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon +palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent! +Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier +elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre, +la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au +coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et +hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait +et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me +serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en +trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent +massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées +aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes? +Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable! + +Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies. +En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même +richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la +vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand +vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris +qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet +endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé, +et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres; +mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier +jour il y fera travailler. + +Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le +rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le +salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une +seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée +imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que +les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si +beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune +de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté +la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les +ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire +de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de +vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir +de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez +fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je +vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna +qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les +orfèvres les plus habiles de sa capitale. + +Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans +celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces. +La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un +air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de +son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus +délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la +première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand +vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui +était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua +que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose +du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage +furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons, +de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il +fut charmé aussi des choeurs de musique qui étaient disposés dans le +salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales +et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée, +pour en avoir tout l'agrément. + +Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que +les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre +étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand +il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi +la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il, +afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans +la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de +temps à me rendre celle-ci toute semblable. + +Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres +jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté +ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer +chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le +joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous +sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre +Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous +n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour +fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce +qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous +choisirez. + +Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses +pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité, +particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les +employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils +revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils +n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes +celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et +tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la +moitié de la croisée. + +Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la +jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son +honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser +leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de +reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait +empruntées du grand vizir. + +L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six +semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et +laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur +lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit +Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de +ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai +fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux +autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments +après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait +souhaitée, et pareille aux autres. + +Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent +introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier +joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit +au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de +temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage +dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé, lorsque Aladdin +nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que +nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand +vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la +raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien +témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le +lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui +l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre +pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre +croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva +fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la +porte. + +Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de +ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis +dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens +moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser +imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de +votre palais. + +Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était +pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais +afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était, +surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût +au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses +parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce +salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque +chose y manque. + +Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie +imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres, +il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui +étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre; +et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait +employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers, +venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il +embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils, +lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des +choses si surprenantes, et presque en un clin d'oeil? Vous n'avez pas +votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve +admirable! + +Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui +répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de +mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je +puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et +l'autre de plus en plus. + +Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans +permettre à Aladdin de l'y accompagner. + +Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne +manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le +palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la +journée, pour le contempler et l'admirer. + +Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois +qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient +en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues +et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait +toujours en grande foule. + +D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais, +qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses +ordres. + +Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de +semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs +de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par +les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit +donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de +ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à +qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin +s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection +du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le +sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un +zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna +même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume. +Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la +dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut +pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la +fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette +expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les +révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à +l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue +du royaume, ne changea point son coeur. Il revint victorieux, mais aussi +affable qu'il avait toujours été. + +Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous +venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y +penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui +en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé +qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait +laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle +avait été sa fin. + +Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art +diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui +en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de +tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa +mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes +veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je périrai. Il +ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès +le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il +se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans +s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son +cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont +Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou +hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le +reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son +voyage. + +Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce +que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans +le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande +distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson +chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas +plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et +qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à +droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin. +Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient; +et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était +que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui +dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau +venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu +parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin +depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis +pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que +c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de +si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien +loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en +doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et +vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon +ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et +je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de +l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand +je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience +que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité +dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner +le chemin. + +Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de +lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue +du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le +moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et +de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la +lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin, +fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire +de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont +l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la +grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec +celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement. + +Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec +lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le +magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé +où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses +voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le +palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à +peine il se sentait lui-même. + +Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de +chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était +parti; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé. +Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il +alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui; +et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de +bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après +lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et +tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout +le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas +satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si +merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le +concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand +il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une +grande chasse qui doit en durer huit. + +La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du +concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même; +je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur +et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de +lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il +en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience +jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait. +Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres +et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se +retira dans son khan. + +Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui +les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit +dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras +il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se +mit à crier: + +Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves? + +A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui +jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils +s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent +comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils +s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour +offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles. + +Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout +ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il +continua de crier: + +Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves? + +Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place, +devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était +alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un +homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause +des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de +moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui +l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit. + +La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le +salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que +la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh +bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris? +Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait +s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de +belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les +changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort +environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on +entend, en se moquant de lui. + +Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de +vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en +voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché +d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le +veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est +véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une +vieille, sans en rien demander de retour. + +La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont +Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était +arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la +chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même +précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes +esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait +attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps +de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution +d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe. +Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en +fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire. + +La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi +précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda +à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque +obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte +du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il +fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il, +une lampe neuve pour celle-ci. + +Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il +cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais +d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la +prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien +avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir +celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le +magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais +l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la +place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se +moquant, selon eux, de la bêtise du magicien. + +Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais +sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en +éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans +parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en +voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit +que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller. + +Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il +s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la +campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la +vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour +achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le +barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut +bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir. + +Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à +une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il +tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui +apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir +comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et +ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à +l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la +lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a +de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel +endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres +génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de +temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui +lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais +avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise +du sultan. + +Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se +rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et +d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait +coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle +était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se +frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois, +quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait +commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda +par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il +avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si +grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du +côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce +qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand +vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de +pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre. + +Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si +grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en +passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers +mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus. + +En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec +lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose +de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est +aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre +à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement +extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est +le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir +avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé qu'il +était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent +pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et +tu viendras me dire si tu l'auras vu. + +Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose +qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin +n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre +vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais +d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre +Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce +palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses +immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre +Majesté n'a pas voulu y faire attention. + +Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui +représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne +pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce +scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir, +il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il +faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer. +Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va +donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. +Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il +instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin +qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent +Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant. +L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir, +les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en +l'accompagnant. + +Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené +ce détachement de la garde du sultan: il continua de revenir en +chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement +l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince +Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que +nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel +d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous +acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner. + +Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se +sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il +était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient +rien. + +Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au +détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me +voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins +que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du +sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort +grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de +manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à +la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en +marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre +à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville. + +Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui +virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce +ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les +uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas +s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui +étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les +dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les +cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient +arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour +y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent +grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant, +tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du +palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la +populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait +Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé +la porte pour empêcher qu'elle n'entrât. + +Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon, +accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au +bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête, +sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement. + +Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il +avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un +cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il +l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre; +il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant +flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan +lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin. + +En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les +cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du +palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire +brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je +supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va +courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait, +l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le +sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que +Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place, +elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis. + +L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive +et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de +remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux +d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de +crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer. + +Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais, +témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils +descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie +d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle +à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la +populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui +annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés, +achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de +rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le +tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi. + +Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme +il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière +touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle +qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel +est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le +sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître. + +Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan, +en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet +ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu +dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce +qu'il est devenu. + +Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain +que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il +avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit +dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir +répondre un seul mot au sultan. + +Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton +palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire, +dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir +n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne +puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je +n'ai aucune part à cet événement. + +Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le +sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu +me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle +considération ne m'en empêchera. + +Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante +jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y +réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de +son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les +quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas +abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon +ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je +saurai bien te retrouver. + +Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation +et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais +la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il +était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas +désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le +consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le +dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais +quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de +consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus +reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus +la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du +palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en +porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais, +ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles. + +Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu +l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus +raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison +d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de +compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un +côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par +charité, et sans prendre aucune résolution. + +Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait, +rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en +sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes +routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude +affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière. +Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais? +dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie +du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le +sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me +délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les +chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière, +selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon +musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir +auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord +de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du +pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau +qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se +fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. +Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien +africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain +pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il +frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans +l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le +magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore: + +«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton +esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres +esclaves de l'anneau.» + +Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le +désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde +fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en +faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me +demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave +que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est, +repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de +me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la +terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse +Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le +transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais, +peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des +fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se +fit en un instant. + +Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais +et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit +était avancée, et que tout était tranquille dans le palais, il se +retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli +d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable +à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible +que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du +danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces +pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il +ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil +qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était. + +Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé +agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé +la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les +arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet +admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être +sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de +posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva, +et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque +temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on +pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où +pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il +ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de +vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait +eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait +davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son +bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se +trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui +en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul +de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son +ennemi déclaré. + +La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis +son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien +africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue +une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle +l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre +la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes, +en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court +aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire +cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit +Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en +l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un +air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui +dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et +montez. Et elle ferma la jalousie. + +La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle +se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il +n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de +se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent +plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de +tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et +aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes +de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse, +dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie +au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan +votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce +qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du +salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse. + +Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre +malheur réciproque venait de cette lampe! et ce qui me désole, c'est +que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en +attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été +plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et +pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est +passée, et en quelles mains elle est tombée. + +Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé +dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter +afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du +transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu +où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait +apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par +son art magique. + +Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le +traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus +perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous +faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement +de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte +dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je +puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour +m'en faire un trophée. + +Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de +demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour +vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement, +apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du +traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis +en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une +fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction +qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent. +Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me +persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour +époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous +revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a +fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un +ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses +que je lui laisse dire. + +Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses +et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que +quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de +laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je +changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à +lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé +mes inquiétudes. + +Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain, +puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de +vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est +nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et +alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que +vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en +soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre +habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète +au premier coup que je frapperai. + +La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on +serait prompt à lui ouvrir. + +Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il +fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il +aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne. + +Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné, +Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de +changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se +fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin +prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui +aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus +fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et +d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des +droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux +fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui +nomma. + +Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par +son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit +qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée +du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda +une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et +en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui +mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps +qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son +palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte +d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour: +Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur, +comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine +à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous +dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous +fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et +donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous +revoir. + +Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous +commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits, +et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le +recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans +contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y +reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se +dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître +que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé +davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et +marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son +pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors, +en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un +des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la +poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos +femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal +que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien +garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous +serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le +jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et +changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui +ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien +laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez +tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son +gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet +de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire +attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas. + +Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me +fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances +que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle +résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc +ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins +que le vôtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé +d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en +attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète. + +La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir +séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et +qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir, +mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle +était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande +négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse +séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui +sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le +magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle +eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui +avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette +fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en +prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé +l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se +fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de +la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le +plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se +ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les +mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles +seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion +avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que +les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient +estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus +petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants +et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la +ceinture et du collier. + +Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la +princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle +l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de +charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle +attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité +distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite. + +Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la +princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort +surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle +l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu +jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le +bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas +s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il +obéit. + +Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de +l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une +manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle +l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez +sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue +jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai +que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie, +aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus +tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé. +J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin +d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis +persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son +courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je +vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela +qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon +amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher +tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous +voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse, +résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me +tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme +je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a +pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en +a, que vous en trouverez du meilleur. + +Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de +parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces +de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de +termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses +bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu +peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin +d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les +avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire +d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie +où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était +pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait +en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse, +ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et +je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette +peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez +quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le +magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin, +et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi, +dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez +de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous +nous mettrons à table dès que vous serez de retour. + +Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne +courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint +fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît +diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée, +dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire +servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que +le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y +avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous +donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne +sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera +plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une +nouvelle faveur. + +Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à +boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez +raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu +de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main +le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle +qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit +la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la +santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je +me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion; +j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus +d'une manière. + +[Illustration: Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la +renverse.] + +Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la +princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses +honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à +la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui +apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du +magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun +leur gobelet à la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez après ce +que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet +qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien +africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en +laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu +penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque +temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le +bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il +tomba sur le dos sans sentiment. + +La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte +secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées +d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de +manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse, +que la porte lui fut ouverte presque dans le moment. + +Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien +africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui +s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en +l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi +de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul, +pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la +même diligence que vous en avez été éloignée. + +En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses +eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du +cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa +veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse +lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se +présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai +appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que +tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine, +au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie, +après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir, +disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux +agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était +en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le +palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée. + +Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en +l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et +la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas +achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit +apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait +servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et +Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien +africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être +que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement. + +Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse +Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable +de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni +nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans +son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de +soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet +ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue +dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour +renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes +douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de +plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne +faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à ce cabinet, le +même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En +y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa +douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où +il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais +voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était +l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il +reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la +joie et l'épanouissement du coeur succédèrent aux chagrins et à la +tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il +commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène, +il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au +palais d'Aladdin. + +Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la +petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus +magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre +croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez +à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre +pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je +n'aie vu et embrassé ma fille. + +Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse +Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie +de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et +dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait +d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage +baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes +les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir. + +Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler, +tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir +pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était +tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père. + +Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que +c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez +aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis +persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas +transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez +été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous +me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien. + +La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la +satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si +peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à +respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher +époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour +moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à +peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins, +à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et +à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard +de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes +effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne +dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de +l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me +plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre +sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis +présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y +a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente. + +Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le +jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le +sultan cependant, après avoir commandé que les tambours, les timbales, +les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique, +fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la +princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais. + +C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque +inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut +un troisième dont nous allons rapporter les circonstances. + +Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile +que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en +méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas +toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait +au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils +ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en +quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et +s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre. + +Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son +entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de +ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un +pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était, +comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il +allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que +son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les +points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En +parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde; +dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort +subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans +une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel +endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un +homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un +sultan. + +Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste +destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne +lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de +venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa +route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts; +et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des +fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après +à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne +s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre, +il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement. + +Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la +ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort +indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures +pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les +lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait. +Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de +jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les +uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres +affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des +merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde, +nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme +pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à +part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire +plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte +de miracles elle faisait. + +Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni +entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses +jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la +réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage; +et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens +infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la +guérison par l'imposition de ses mains. + +Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il +demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était +l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi, +après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons +parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses +démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette +enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans +son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un +des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson +chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait, +particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces +pays-là coucher sur la natte que dans un lit. + +Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le +peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla +droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était +connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte: +elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit +quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée +à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et +appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un +poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla. + +En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme +prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le coeur, prêt +à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je +te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai. + +Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de +frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton +habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et +quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit: +Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et +que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore, +pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus +d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te +jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer +dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine +liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et +lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de +la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre +coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il +fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après +qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par +devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton +qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir: +Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas +mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint +pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement. +Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il +l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le +cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta +dedans. + +Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de +la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si +détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un +jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa +pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus, +et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières +choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le +palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son +rôle, il prit son chemin de ce côté-là. + +Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina, +le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les +uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main, +d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et +d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût +seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur +imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en +guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le +monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire +ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte +d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais +d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut +aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus +zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des +querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre +croisées où était la princesse Badroulboudour. + +La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne +put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui +en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par +une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du +monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de +tête par l'imposition de ses mains. + +La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien +de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité +de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné +quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si +elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait +qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre +eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme. + +Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et +qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se +dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il +fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa +fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui +dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La +princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis +prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui +avaient déjà repris le chemin du palais. + +Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un coeur +diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées, +et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait +une longue énumération de voeux et de souhaits pour sa santé, pour sa +prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait +désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et +d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le +manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir, +que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que +tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui +faisaient profession de servir Dieu dans la retraite. + +Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui +dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande +confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et +asseyez-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie +affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la +princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne +me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin +que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par +vos bons exemples comment je dois servir Dieu. + +Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger +de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me +distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne +vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs +appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous +conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même +liberté que dans votre ermitage. + +Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais +d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il +méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la +princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au +palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances +pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse, +dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le +suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je +n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement +d'une princesse si pieuse et si charitable. + +Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui +dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les +appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la +princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit +voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit celui +qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie +qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour +complaire à la princesse. + +La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre +croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût +fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé +jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il +n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria +avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne +mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de +prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma +bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez +dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais +souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas. + +La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la +retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de +l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la +princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va +faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le +trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce, +dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon. + +Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait +affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour +regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut +bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement +admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une +solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il +me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit +la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour +moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait +rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier. + +Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation, +pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de +quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y +avait un oeuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans +les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de +l'univers. + +Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et +où pourrait-on en trouver un oeuf? Princesse, répondit la fausse Fatime, +c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du +mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un. + +Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle +croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle +sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'oeuf de roc, et se promit +bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y +avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas +ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur +le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de +la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta +à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et +il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de +froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même +gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant +mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement? +Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour +le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la +princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru +qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais +puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne +vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence. +J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre +palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli +qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la +pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne +trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un +oeuf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme? +Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque +un oeuf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la +diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne +fasse pour l'amour de vous. + +Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au +salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la +lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât, +depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette +précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. +Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un oeuf de roc suspendu au +milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens, +que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé. + +Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un +cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et +qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui +dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te +suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en +la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de +pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de +la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en +cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de +n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de +ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du +magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait. +Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme, +qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la +demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est +à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut. + +Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait +entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle +manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il +revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait +de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de +le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La +princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant +qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se +trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement. + +La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne +mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon +bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux +mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la +confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me +refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En +achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse +Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard +qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui +saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le coeur du +sien, il la jette morte sur le plancher. + +Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa +surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit +Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui +m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme +que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que +vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé +sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez +mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui +raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités; +après quoi il fit enlever le cadavre. + +C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères +magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande +vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse +Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et +communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues +années, et laissèrent une illustre postérité. + +Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse, +qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la +lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit +lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants +et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que +la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il +n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en +suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si +solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir +le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne +viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond. + +Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin +et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté +jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il +l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller +aussi, si elle était à la fin de ses contes. + +A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la +demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me +serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre +Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne +s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi +l'entretenir sur cette matière. + +Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que +vous avez de nouveau à me raconter. + +La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan +des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui +donner audience le jour suivant. + + + + +HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE + + +La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa +soeur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il +s'attendait: + +Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des +États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait +Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu +de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur +fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement. + +Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint +héritière d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes +marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à +son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville. + +Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui, +était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner +sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du +bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur +trois ânes qui faisaient toute sa possession. + +Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu +près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut +une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du +côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe +nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train. + +Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut +la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que +deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un +gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si +près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un +très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance, +qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un +rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et +escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit. + +Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés, +arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui +en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils +ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des +voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs +brigandages bien loin, et avaient là leur rendez-vous; et ce qu'il les +vit faire le confirma dans son opinion. + +Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac +plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent +chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à +Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé. + +Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit +pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros +arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au +travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si +distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le +capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après +qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous +entrés, il entra aussi, et la porte se ferma. + +Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui +craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il +quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre, +et d'attendre avec patience. + +La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu +que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après +les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer +la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun +retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus. +Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se +mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus. + +Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils +peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me +trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'oeil jusqu'à +ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que longtemps après, +pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par +lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la +porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles +feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il +aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit: +«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande. + +Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais +il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en +voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du +rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions +de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de +soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de +l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir +les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il +y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte +servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux +autres. + +Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra +dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela +ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne +s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à +celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant +qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge +de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand +il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour +les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait +les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et +il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu'elle se +ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était +entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti. + +Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui, +il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec +grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta +les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était +assise sur un sofa. + +Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins +d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand +il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire: +Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit. +Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à +moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous +cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai +raconté ma bonne fortune. + +Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie, +et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le +commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur +toutes choses de garder le secret. + +La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari +du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par +pièce, tout l'or qui était devant elle. + +Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous +faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et +l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre. + +Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la +quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le +voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse. + +Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien; +vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce +qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret. + +Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim, +son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui; +et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter +une mesure pour quelques moments. La belle-soeur lui demanda si elle la +voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une +petite. + +Très-volontiers, dit la belle-soeur; attendez un moment, je vais vous +l'apporter. + +La belle-soeur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle +connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de +grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du +suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en +la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait +attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver. + +La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas +d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce +qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures +qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de +creuser la fosse. + +Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude +et sa diligence à sa belle-soeur, lui reporte sa mesure, mais sans +prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous. + +Belle-soeur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé +longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends. + +La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim +regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement +inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son +coeur dans le moment. + +Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il +pris cet or? + +Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il +était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le +temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande +impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait +pas être moins surpris qu'elle. + +A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez +être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous, +il ne compte pas son or comme vous, il le mesure. + +Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna +l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie +pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie +qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si +ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu. + +Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour +se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en +passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le +soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié +ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en +l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le +pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or! + +Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler: +expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui +montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains: +Combien avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma +femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui +emprunter hier? + +A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un +entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand +intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se +réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de +chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il +avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui +offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor. + +Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais, +ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les +enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il +m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si +vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous +perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part +pour vous avoir dénoncé. + +Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces +insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il +souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant +pour entrer dans la grotte que pour en sortir. + +Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le +prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il +part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix +mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se +réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à +proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le +chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il +reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché. +Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça +les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et +aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande +admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris +par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il +examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses, +comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue +de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour +en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il +en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit +rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se +trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit: +«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de +s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains, +autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas. + +Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se +voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts +pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il +en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu +parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène +à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et +toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus. +Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion. + +Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à +peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du +rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent +à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim +avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement; de manière +qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les +eurent bientôt perdus de vue. + +Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il +leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient. +Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le +capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le +sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre. + +Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne +douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine. +Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se +sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte +s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu +prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il +s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il +n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main, +et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ. + +Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la +grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait +commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils +les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait +emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet +événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la +grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient +s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le +haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si +élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que +rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que +cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte, +c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le +secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient +les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils +avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait. + +De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que +leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire +quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte +en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter +quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à +ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur +du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et +quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de +leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la +campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer +et exercer leurs brigandages accoutumés. + +La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle +vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla +chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez +pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et +pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée; +je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé. + +Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours +qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller +à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui +faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été +vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim +apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien +avant dans la nuit. + +La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle +considéra combien il était important que son mari fît la chose +secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à +minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur +d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la +soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée +au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se +repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie +condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa +belle-soeur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du +jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait, +plutôt par ses larmes que par ses paroles. + +Ali Baba n'attendit pas que sa belle-soeur le priât de se donner la +peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ +avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son +affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après +n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné +du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais +augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle +s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis +en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre, +pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu +d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte +de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge +d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux +autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première +fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut +commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville; +mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de +temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit +entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme +le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce +qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-soeur. + +Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette +Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions +pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la +connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea +l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part: +Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret +inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta +maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets; +il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort +naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je +lui dirai. + +Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh +bien! beau-frère, demanda la belle-soeur à Ali Baba avec grande +impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois +rien sur votre visage qui doive me consoler. + +Belle-soeur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant +vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin +sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans +ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour +votre repos. + +Ah! s'écria la belle-soeur sans élever la voix, ce préambule me fait +connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la +nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse +violence: dites, je vous écoute. + +Ali Baba raconta à sa belle-soeur tout le succès de son voyage jusqu'à +son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-soeur, ajouta-t-il, voilà un +sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y +attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose +néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au +vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée, +il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de +sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous +reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui +sera en mon pouvoir. + +Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un +motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait +commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants +ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna +suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre. + +Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après +avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il +retourna chez lui avec son âne. + +Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla +chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la +boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette +très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui +en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était +malade chez son maître. + +Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon +maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger. + +Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim +n'était plus en état de faire usage. + +Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et +demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on n'avait coutume de +ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on +n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre. + +Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de +l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet +que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître! + +D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un +air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas +étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de +Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort. + +Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que +commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un +bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique +le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En +l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or +dans la main. + +Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa, +dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour +rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien +jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi +s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire. + +Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour +coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous +banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit. + +A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous +voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre +mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu +garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez +faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba +Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux +avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt +son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait +mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté: +Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que +voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez +fait, je vous donnerai une autre pièce d'or. + +Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la +même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle +lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena +jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là, +après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez +lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de +lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même. + +Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim: +ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le +parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le +menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de +commander. + +Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la +bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à +mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches +par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour +l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps +morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle +leur dit que la chose était faite. + +Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres +ministres de la mosquée arrivèrent. Quatre des voisins assemblés +chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui +récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en +pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des +cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en +s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de +voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer +et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on +arrivât au cimetière. + +Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se +désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du +voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de +l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes, +remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs. + +De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre +Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement +si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en +eut pas le moindre soupçon. + +Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta +le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du +trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la +veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau +mariage avec sa belle-soeur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas +extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris. + +Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis +quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros +marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il +la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement, +qu'il ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son +état. + +Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et +parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt, +dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand +étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand +ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or. + +Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons +garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède; +insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et +nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous +pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous +avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous +sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en +sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui. +Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques +incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux +personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que +nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens; +n'êtes-vous pas du même avis que moi? + +La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par +sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord +qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher +uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi. + +Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure, +reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de +vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en +habit de voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire +pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous +avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison +il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour +ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant +nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et +où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin +d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission +et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au +lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous +demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à +la peine de mort. + +Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets, +dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me +chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez +au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le +bien commun de la troupe. + +Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses +camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour +ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit +si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour +ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il +n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba +Moustafa. + +Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à +travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le +bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il, +vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que +vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes; et quand il ferait +plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre. + +Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me +connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir +les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il +n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait +guère plus clair qu'il fait présentement. + +Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme +qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la +nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander. + +Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi +coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez +cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba +Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler; +mais vous n'en saurez pas davantage. + +Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être +persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une +pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit: +Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse +vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La +seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de +m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce +mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me +demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la +rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez +m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené +jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là, en me +laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que +je devais faire, on me ramena de la même manière jusqu'au même endroit. +Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service. + +Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du +chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie, +avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous +marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous +pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute +peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi +le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une +autre pièce dans la main. + +Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque +temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce +qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les +mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me +souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le +voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir. + +Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer +sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le +voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux. +Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé, +et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir +prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le +conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il +s'arrêta. + +Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus +loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali +Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux, +le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il +tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il savait à +qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas +du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire. + +Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba +Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et +après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le +chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu. + +Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés, +Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en +revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle +s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en +elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite +pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire, +ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement. +Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes +au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même +endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait +de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse. + +Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et +rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du +succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir +trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était +venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut +écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la +parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en +s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien +armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons +entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas +donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns +d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnaître la +maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne +nouvelle, afin que là-dessus je juge du parti qui nous conviendra le +mieux. + +Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt +en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en +marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent +dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était +venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans +la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant +une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit +remarquer en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur +chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le +capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même +marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il +lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura +confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le +capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la +même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait +marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres +avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne +peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée. + +Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place, +où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils +avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient +d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite +commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même +ordre qu'ils étaient venus. + +Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur +expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitôt le +conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna +lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses +précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta +pour lui couper la tête. + +Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser +sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se +promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta, +et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il +corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba +Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la +marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était +un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de +blanc. + +Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour +précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses +yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et +elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres +portes voisines et aux mêmes endroits. + +Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire +valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il, +pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine +et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à +la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés +aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine +et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent +la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et +le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé +avec la même commission. + +Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec +ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme +auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était +soumis volontairement. + +Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit +de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à +d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple +lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de +main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de +la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa, +qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne +s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba; +mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant +attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par +devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît. + +Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce +qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans +sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne +peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui +nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui +elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui +faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance +du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le +but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de +nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but, +continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai +exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le +communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y +comporter; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation, il les +chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages +d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au +nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de +l'huile, l'un plein, les autres vides. + +En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas. +Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour +l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et +après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il +avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait +découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de +manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser, +il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était +plein. + +Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des +trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans +un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme +conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait +résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du +soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la +maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander +à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il +n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui +prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en +s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous +voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il +est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas, +faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je +vous en aurai obligation. + +Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même +entendu sa voix, comment eût-il pu le reconnaître pour le capitaine des +quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile? + +Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il +lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit. + +En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda, +quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à +couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il +prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane +d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de +lui préparer un lit dans une chambre. + +Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand +il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les +mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et +qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le +prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en +lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le +capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas +être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il +méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba +qu'après de fortes instances. + +Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa +vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de +l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir, +et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait +régalé. + +Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes +les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne +soit à votre service. + +Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et +l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la +cuisine pour parler à Morgiane, il entra dans la cour, sous prétexte +d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets. + +Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un +grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane, +ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour; +prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla +(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le +prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira +pour se coucher. + +Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla +donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant +depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je +jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez +pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en +bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je +serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet +usage. + +Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la +cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre +qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé +s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon, +il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé; +prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme. + +Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de +bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher, +elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le +pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la +chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir +clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà +bien embarrassée, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des +vases que voilà dans la cour. + +Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près +de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à +l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier +vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en +parlant bas: Est-il temps? + +Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la +voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il +eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même +tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y +étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité +de respirer. + +Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en +trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle +cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs. +Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un +instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se +trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la +nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par +sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en +elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en +prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande, +et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui +suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce +qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même +demande, elle donna la même réponse. + +Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner +à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à +trente-huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine. +Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier +vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans +la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle +retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la +rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus +tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer +au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile +bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase +assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les +étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta. + +Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme +elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière +vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé, +et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le +pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle +demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle +n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui +donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le +permettre. + +Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand +le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la +fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit +régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le +signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les +vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux +oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse +connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il +jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles +tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le +moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend +dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible; +il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au +voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude +et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise +contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour +emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était +échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après +l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort; +et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein, +il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours +qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la +porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en +jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva. + +Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le +capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta +pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la +porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans +une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en +sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit. + +Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son +esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez +lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à +propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas +de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de +troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné. + +En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était +levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur +place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets, +qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui +avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en +donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait +fait pour sa conservation. + +Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous +conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous +désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir: +prenez la peine de venir avec moi. + +Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au +premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de +l'huile. + +Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira +en arrière, tout effrayé, avec un grand cri. + +Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera +pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à +vous, ni à personne: il n'a plus de vie. + +Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire +voir? Explique-le-moi. + +Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et +n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose +qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous +les autres vases. + +Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le +premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que +l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura +comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en +regardant Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la +fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il, +qu'est-il devenu? + +Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis +marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais +vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre, +car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un +bouillon après être sorti du bain. + +Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la +cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre, +Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je +suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses +circonstances. + +Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande +obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie +récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à +t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à +présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le +propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé +ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera +de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de +dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur +engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer +incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand +secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et +c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla. + +Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands +arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser +une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avaient à y +enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long +temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent +à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent +ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et +après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils +dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain +parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases +à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin +pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit +vendre par son esclave. + +Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la +connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de +temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec +une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la +confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce +qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu +s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire +ou ne pas faire à Ali Baba. + +La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut +affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes +courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous? +Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois +par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous +regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants +hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous? +Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer +tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui +s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne dois y songer, +qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un +secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la +sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai +à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître +après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la +postérité. + +Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens +de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il +s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement. + +Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il +se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein +qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans +un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba +pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière +d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur +quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait +de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si +grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance +qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce +qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa +vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui +par la même voie du secret. + +Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour +transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de +toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les +précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre. +Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait +jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après +l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit, et il s'y +établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle +qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali +Baba il n'y avait pas longtemps. + +Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme +nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins, +selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait, +qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de +lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut +bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus +fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son +établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui +s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de +temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut +quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de +lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et +il lui donna plusieurs fois à manger. + +Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia +Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et +il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le +souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant +remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans +reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain. + +Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est +demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia +Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec +lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en +sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez +entrer. Il sera mieux que la chose se passe de la sorte, que si vous +l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le +souper et de le tenir prêt. + +Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent +l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur +promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire +passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent +arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant: +C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je +lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer +l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à +tous les autres dont je vous suis redevable. + +Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui +était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder +la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de +s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave +d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et +en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière +d'entrer comme malgré lui. + +Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon +accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait +pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai +moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune +homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas +de contribuer à le former. + +Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui +assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de +certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de +l'expérience d'une infinité d'autres. + +Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets indifférents, +Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur, +dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de +souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup +au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que +vous l'agréerez d'aussi bon coeur que j'ai intention de vous le donner. + +Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre +bon coeur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que +je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je +vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par +incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si +elle vous était connue. + +Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on +vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je +ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la +contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison, +insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous +posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. +Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi; +et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura +pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi +faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment. + +Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de +sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement +deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y +eût pas de sel. + +Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son +mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui +est donc, dit-elle, cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel? +Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard. + +Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais +ce que je te dis. + +Morgiane obéit, mais à contre-coeur, et elle eut la curiosité de +connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé, +et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En +regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des +voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle +aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne +plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de +sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner; +mais je l'en empêcherai. + +Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle +prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs +nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait +d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le +fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était +sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une +petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en +sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble, +et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de +se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire. + +Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante +voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était +venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et +le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer +le poignard dans le coeur du père; et je me sauverai par le jardin, +comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière et l'esclave +n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine. + +Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux +Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa +méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une +coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle +attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal; +et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand +elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour +de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils, +le divertissement que nous lui donnons quelquefois. + +Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant +devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après +lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire +regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait +faire. + +Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le +tambour de basque. + +Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es +capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il +à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me +mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez +moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le +donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable. + +Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce +divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne +pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas +que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en +continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il +eût mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il +fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce +qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi. + +[Illustration: Morgiane poignarde Cogia Houssain.] + +Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler, +il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix +sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou +danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le +faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention. + +Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même +force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en +dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes, +par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts +merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard +en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper +elle-même. + +Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains +d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite, +elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à +l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi +pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs. + +Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane. +Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de +son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui, +avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il +y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de +sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du +coeur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie. + +Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, poussèrent un grand +cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous +perdre, moi et ma famille? + +Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour +votre conservation. + +Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba +le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous +aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le +faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne +considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous? +en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? +Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous +m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon +soupçon n'était pas mal fondé. + +Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de +lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane, +dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma +reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le +comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en +s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez +bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour +femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que +moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que +dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et +s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié +aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous +épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la +vôtre jusqu'à la fin de vos jours. + +Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il +consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas +désobéir à son père, mais aussi parce qu'il y était porté par sa propre +inclination. + +On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du +capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si +secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années, +lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de +cette histoire mémorable. + +Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de +Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné +de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la +satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités, +sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs +n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa +générosité et de son bon coeur. + +Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte +depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur +un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la +crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après +la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce +qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas +connu, étaient encore vivants. + +Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune +entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage, +en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à +cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure +de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit +pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la +porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas +oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes +choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis +environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu lever boutique +dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était +entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus +qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la +grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il +s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en +put porter, et il revint à la ville. + +Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui +il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à +laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune +avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des +premières dignités de la ville. + +Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en +recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et +lui dit: + +Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté +pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des +histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et +persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le +sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires +surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à +la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait +rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré +ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second +marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de +la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta +de nouveau à ses genoux. + +Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la +vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les +prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne +peut avoir pour eux le coeur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa +ses enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes. + +Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants, +et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour +l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te +pardonne! Dieu m'en est témoin! + +Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu, +dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité +sans fin! + +La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième +nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des +réjouissances et d'une allégresse universelle. + +Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique +robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui +dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre +personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes +sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse! + +Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des +réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes +sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour +amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours, +pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi +combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de +nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues +années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à +toutes les félicités de ce monde. + + +FIN. + + + + +TABLE + +Les mille et une Nuits 1 + +Le Marchand et le Génie 7 + +Histoire du premier Vieillard et de la Biche 14 + +Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs 21 + +Histoire du Pêcheur 27 + +Histoire du jeune Roi des îles Noires 46 + +Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad 61 + +Histoire du premier Calender, fils de roi 85 + +Histoire du second Calender, fils de roi 94 + +Histoire du troisième Calender, fils de roi 120 + +Histoire de Zobéide 148 + +Histoire de Sindbad le marin 170 + +Premier voyage de Sindbad le marin 174 + +Second voyage de Sindbad le marin 180 + +Troisième voyage de Sindbad le marin 186 + +Quatrième voyage de Sindbad le marin 197 + +Cinquième voyage de Sindbad le marin 208 + +Sixième voyage de Sindbad le marin 215 + +Septième et dernier voyage de Sindbad le marin 225 + +Histoire du petit Bossu 234 + +Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar 244 + +Histoire que raconta le Tailleur 261 + +Histoire du Barbier 280 + +Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse 287 + +Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave 395 + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits. + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS *** + +***** This file should be named 35969-8.txt or 35969-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/6/35969/ + +Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35969-8.zip b/35969-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f20ccc8 --- /dev/null +++ b/35969-8.zip diff --git a/35969-h.zip b/35969-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78cbe22 --- /dev/null +++ b/35969-h.zip diff --git a/35969-h/35969-h.htm b/35969-h/35969-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9a4a84e --- /dev/null +++ b/35969-h/35969-h.htm @@ -0,0 +1,14327 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Les mille et une nuits. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.sanss {font-family: sans-serif, serif;} + + h1 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;font-family: sans-serif, serif;font-family: sans-serif, serif;font-family: sans-serif, serif;} + + h4 {text-align:center;clear:both;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + + sup {font-size:65%;} + +.caption {font-weight:bold;font-size:small;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits. + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mille et une nuits + contes choisis + +Translator: Antoine Galland + +Illustrator: Godefroy Durand + +Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS *** + + + + +Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1><small><small>LES</small></small><br /><br /> +MILLE ET UNE NUITS<br /><br /> +<small><small>CONTES CHOISIS</small></small></h1> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1</small></p> + +<div class="figcenter" style="width: 442px;"> +<a href="images/illus-004.jpg"> +<img src="images/illus-004_sml.jpg" width="442" height="600" alt="Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine. + +p 76." title="" /></a> +<span class="caption">Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine. <a href="#page_076">p. 76.</a></span> +</div> + +<h1>MILLE ET UNE NUITS</h1> + +<p class="cb"><br /> +<small>CONTES CHOISIS</small></p> + +<p class="c"><br /> +TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND</p> + +<p class="cb"><br /> +ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND</p> + +<div class="figcenter" style="width:300px;"> +<a href="images/illus-005.jpg"> +<img src="images/illus-005_sml.jpg" width="300" height="197" alt="" title="" /></a> +</div> + +<p class="cb">PARIS<br /> +MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br /> +<small>RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5</small><br /> +<br /> +</p> + +<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1><small><small>LES</small></small><br /><br /> +MILLE ET UNE NUITS<br /><br /> +<small><small>CONTES ARABES</small></small></h1> + +<hr /> + +<p>Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu +leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en +dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent +qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le +plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses +sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à +ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses +troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné, +appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les +vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que +son frère.</p> + +<p>Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar +monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de +l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de +souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention<a name="page_002" id="page_002"></a> à +lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait +naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa +complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses +États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla +bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, +qui en était la capitale.</p> + +<p>Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien +troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui +apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il +chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.</p> + +<p>Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut +de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le +lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi +barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses +officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin +chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.</p> + +<p>Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation +générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des +lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la +perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour +les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs +gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le +sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus +que des imprécations contre lui.</p> + +<p>Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre +d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait +Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de +mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit +infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de +lecture et une mémoire si prodigieuse,<a name="page_003" id="page_003"></a> que rien ne lui était échappé de +tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la +philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait +des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre +cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide +couronnait toutes ces belles qualités.</p> + +<p>Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un +jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père, +j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me +l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle +soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne +peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige +à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie +que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper +la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une +manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le +vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. +Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade, +puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau +mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour +moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre +ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport, +avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si +dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne +garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le +lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser! +Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père, +répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours, +et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et +si je<a name="page_004" id="page_004"></a> réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service +important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter +pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, +ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de +vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui +obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point +la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma +main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, +accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit +le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre +perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en +saurait sortir heureusement.</p> + +<p>Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste +dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein. +D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y +opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de +souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au +sultan.</p> + +<p>Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à +ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner +d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar, +pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait +Scheherazade.</p> + +<p>Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait. +Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre +fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La +triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la +vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.</p> + +<p>Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous +remettant Scheherazade entre les mains,<a name="page_005" id="page_005"></a> je prétends que vous lui ôtiez +la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir +vous-même. Sire, répondit le vizir, mon cœur gémira, sans doute, en +vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous +réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et +lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.</p> + +<p>Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut +avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle +remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il +était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle +espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan, +et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.</p> + +<p>Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan; +mais avant que de partir, elle prit sa sœur Dinarzade en particulier, +et lui dit: Ma chère sœur, j'ai besoin de votre secours dans une +affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père +va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle +ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je +serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez +dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre +compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de +m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces +paroles: Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant +le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que +vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de +délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est. +Dinarzade répondit à sa sœur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle +exigeait d'elle.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit +Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans +l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il +lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en +fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda +le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une sœur que j'aime aussi +tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit +dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. +Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier +témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher +Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade +sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et +Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.</p> + +<p>Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de +faire ce que sa sœur lui avait recommandé. Ma chère sœur, +s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le +jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables +que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce +plaisir.</p> + +<p>Scheherazade, au lieu de répondre à sa sœur, s'adressa au sultan: Sire, +dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette +satisfaction à ma sœur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors +Scheherazade dit à sa sœur d'écouter, et puis, adressant la parole à +Schahriar, elle commença de la sorte.<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<h4>I<sup>RE</sup> NUIT<br /><br /> +<a name="LE_MARCHAND_ET_LE_GENIE" id="LE_MARCHAND_ET_LE_GENIE"></a> +<span class="sanss"><small>LE MARCHAND ET LE GÉNIE</small></span></h4> + +<p>Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, +tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il +avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était +obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses +correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez +loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise +derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de +biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il +n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il +eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il +remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.</p> + +<p>Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de +l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se +détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il +aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une +fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha +son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après +avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les +dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut +achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les +mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.</p> + +<p>Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit +paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme, +qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix +terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon +fils! Il<a name="page_008" id="page_008"></a> accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant +effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait +adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel +crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez +la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon +fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué +votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu +pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des +dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux +à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le +marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que +tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes +noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'œil, et il en est +mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon! +s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de +miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure +d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils; +et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par +conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. +Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je +te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand +par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui +couper la tête.</p> + +<p>Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, +regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les +plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience +d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en +fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il; +quand tes larmes seraient de sang, cela ne<a name="page_009" id="page_009"></a> m'empêcherait pas de te +tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut +vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent! +Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles....</p> + +<p>Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant +que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son +conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma sœur, que votre conte est +merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus +surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le +sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la +permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait +écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à +demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de +son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à +Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au +conseil.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle. +Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à +soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le +bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du +sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait +au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.</p> + +<p>Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de +son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec +Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua +pas de s'adresser à sa sœur et de lui dire: Ma chère sœur, si vous ne +dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, +de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade +lui en demandât la permission.<a name="page_010" id="page_010"></a> Achevez, lui dit-il, le conte du génie +et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit +alors la parole et continua son conte en ces termes:</p> + +<h4>II<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il +fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la +bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à +ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un +testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de +procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce +même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. +Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur +que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit +le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai +vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que +soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le +marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes +affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y +a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me +rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu +Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui, +répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous +pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa +près de la fontaine et disparut.</p> + +<p>Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son +chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si +grand péril, de l'autre il était<a name="page_011" id="page_011"></a> dans une tristesse mortelle lorsqu'il +songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa +femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une +joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se +mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé +quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses +larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous +réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous +alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous +prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que +je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors +il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur +apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année +recevoir la mort de sa main.</p> + +<p>Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se +désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage +et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient +retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force +du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le +spectacle du monde le plus touchant.</p> + +<p>Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et +s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à +ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses +esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses +enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en +rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de +mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les +lois.</p> + +<p>Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il +mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut +dire adieu à sa femme et à ses enfants,<a name="page_012" id="page_012"></a> on n'a jamais vu une douleur +plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous +l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se +faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur +dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi; +soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la +destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il +s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au +même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis +de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la +fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut +s'imaginer.</p> + +<p>Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard +qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se +saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère, +peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où +il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir +ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable +solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.</p> + +<p>Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure +qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement; +et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus +surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je +veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En +disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils +s'entretenaient tous deux...</p> + +<p>Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est +le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa +vivre encore ce jour-là Scheherazade.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<h4>III<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La nuit suivante, Dinarzade fit à sa sœur la même prière que les deux +précédentes. Ma chère sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je +vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. +Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand +et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:</p> + +<p>Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la +biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens +noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce +qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche +lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé +entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui +de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce +qui en arriverait.</p> + +<p>Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit +la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il +mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui, +s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui +était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui +parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se +passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça +parmi les autres.</p> + +<p>Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un +tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à +eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans +les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par +le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme<a name="page_014" id="page_014"></a> tu as tué mon fils. +Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à +remplir l'air de cris...</p> + +<p>Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre +son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce +prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain +la mort de la sultane.</p> + +<h4>IV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du +sultan, parla dans ces termes:</p> + +<p>Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie +s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta +aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui +dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de +me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et +celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus +merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui +vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre +à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps +à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y +consens.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_PREMIER_VIEILLARD_ET_DE_LA_BICHE" id="HISTOIRE_DU_PREMIER_VIEILLARD_ET_DE_LA_BICHE"></a> +HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE</h3> + +<p>Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je +vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et +de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi, +je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que +comme son parent et son mari.</p> + +<p>Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu<a name="page_015" id="page_015"></a> d'enfants. Le +désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui +montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie, +prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments +que je ne les connus que trop tard.</p> + +<p>Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus +obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, +dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en +avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita +de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et +quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible +dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu +écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna +à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle, +qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action +abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon +fermier.</p> + +<p>A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant. +Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux +mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus +touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que +disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins, +huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune +nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je +demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en +faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était +l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais, +dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire +des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux +des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire;<a name="page_016" id="page_016"></a> et me +sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me +résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une +autre.</p> + +<p>Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à +un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami? +s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus +belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par +complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant +la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, +quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma +une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en +lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses +larmes me fendent le cœur.</p> + +<p>Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant, +il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru +très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je +au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à +qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa +place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de +temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis +arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon +fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De +son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à +moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre +terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de +n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant +qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.</p> + +<p>Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne +l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis<a name="page_017" id="page_017"></a> une tendre pitié qui +m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son +devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un +grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.</p> + +<p>Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier +encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre +veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas +celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y +opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière. +Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en +demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le +lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...</p> + +<p>Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma +sœur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient +si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore +aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous +raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de +savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, +dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine, +la fin de ce conte.</p> + +<h4>V<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la +biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres +vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et +j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers +moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point +que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et +je dis à ma femme que je voulais<a name="page_018" id="page_018"></a> absolument tuer un autre veau que +celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais +quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, +seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année +prochaine.</p> + +<p>Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je +viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me +saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie. +Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu +faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un +moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle +faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me +répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. +J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant +du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces +deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de +notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a +dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette +nouvelle.</p> + +<p>A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger +quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour +parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où +était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les +reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.</p> + +<p>La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous +rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle. +Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous +mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître, +et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis<a name="page_019" id="page_019"></a> que je +ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions: +la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me +sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la +première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon cœur; je dis plus, +je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en +particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, +vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de +vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter +encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle +mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous +plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc, +répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre +fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.</p> + +<p>Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles +que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu +as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu +parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et +que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure +naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots, +elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.</p> + +<p>Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un +transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé +cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez +environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre +mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la +prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec +joie; mais avant qu'ils se mariassent,<a name="page_020" id="page_020"></a> la jeune fille changea ma femme +en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût +cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la +vissions sans répugnance dans la famille.</p> + +<p>Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme +il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis +en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à +personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai +jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et +celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus +merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je +t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.</p> + +<p>Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son +histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au +génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à +ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon +histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais +quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la +grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire +surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard +commença de cette manière...</p> + +<h4>VI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent. +Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane. +Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre +l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais +contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second +vieillard,<a name="page_021" id="page_021"></a> poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son +histoire:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_SECOND_VIEILLARD_ET_DES_DEUX_CHIENS_NOIRS" id="HISTOIRE_DU_SECOND_VIEILLARD_ET_DES_DEUX_CHIENS_NOIRS"></a>HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS</h3> + +<p>Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces +deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre +père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette +somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes +marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère +aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier +dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et +en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.</p> + +<p>Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un +pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui +dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il +possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec +attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant, +comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans +ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son +voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous +voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le +détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui +m'ont réduit à l'état où je suis.</p> + +<p>Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je +le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. +J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais +doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins,<a name="page_022" id="page_022"></a> +je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous +pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille +sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme +nous avions vécu auparavant.</p> + +<p>Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux +chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout +ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le +vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres +au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une +caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son +frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins +par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua +d'exercer sa profession.</p> + +<p>Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un +voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur +proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui +m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me +représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et +m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein. +Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant +cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis +enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il +fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se +trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des +mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas +le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille +sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères, +il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque +endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas<a name="page_023" id="page_023"></a> plus heureux que ceux +que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et +reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à +chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille +autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et +après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous +trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un +mois de navigation...</p> + +<p>Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure +là.</p> + +<p>Ma sœur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je +m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez +pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter, +je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme +le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre +au grand vizir de faire mourir sa fille.</p> + +<h4>VII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter +la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.</p> + +<p>Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je +vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant +de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au +marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous +arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes +un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien +les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises<a name="page_024" id="page_024"></a> +du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.</p> + +<p>Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, +je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort +pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec +les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec +moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais +elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas +prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa +conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits +propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne +forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.</p> + +<p>Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme +que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en +plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs +affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient +envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit, +que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.</p> + +<p>Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne +se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son +secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me +transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez, +mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du +bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me +trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me +sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de +votre cœur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue. +Vous en avez usé avec moi généreusement.<a name="page_025" id="page_025"></a> Je suis ravie d'avoir trouvé +l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée +contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté +la vie.</p> + +<p>J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le +mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais: +Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie +de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne +suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que +j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son +indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à +l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte +vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le +fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en +faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et +qu'il faut faire le bien pour le mal.</p> + +<p>J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle +me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon +logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je +descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins +que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je +l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur +mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui +vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, +et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en +éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux +chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je +lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est +moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes +sœurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps,<a name="page_026" id="page_026"></a> a +coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y +aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères, +je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie +ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir +enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.</p> + +<p>Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour +l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce +marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec +eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous +paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le +génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce +marchand est coupable envers moi.</p> + +<p>Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième +prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, +c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, +supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en +événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit +la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le +vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il +faut que je m'arrête en cet endroit.</p> + +<h4>VIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au +génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma +connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux +précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle +contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la +fin,<a name="page_027" id="page_027"></a> qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de +la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir +tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde. +En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la +compagnie.</p> + +<p>Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les +grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de +péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le +marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa +tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta +Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés +jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur. +Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma sœur, puisqu'il +nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce +pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et +Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_PECHEUR" id="HISTOIRE_DU_PECHEUR"></a>HISTOIRE DU PÊCHEUR</h3> + +<p>Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine +pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont +sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand +matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets +que quatre fois seulement.</p> + +<p>Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer. +Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le +rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne +pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après, +s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets<a name="page_028" id="page_028"></a> que la +carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin...</p> + +<p>Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit +paraître le jour. Ma sœur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce +commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable. +Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la +sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait +la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès +de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là +Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce +cruel ordre.</p> + +<h4>IX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan, +Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur:</p> + +<p>Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut +raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en +plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il +sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils +étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de +gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune! +s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et +ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis +parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma +mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré +tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus +pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi, +tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les +grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises<a name="page_029" id="page_029"></a> les méchants, +et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende +recommandables.</p> + +<p>En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir +bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la +troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de +l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en +fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à +paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite +il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que +quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir +retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une; +je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue +à Moïse.</p> + +<p>Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième +fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme +auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y +trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de +quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec +l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur, +dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.</p> + +<p>Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui +était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette +circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui +firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux. +Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il +l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en +sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et +pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort +épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette<a name="page_030" id="page_030"></a> +fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage, +forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se +l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée +fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont +il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les +géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur +voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé, +qu'il ne put marcher.</p> + +<p>Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, +pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à +tous vos commandements.</p> + +<p>Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.</p> + +<h4>X<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:</p> + +<p>Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie +avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que +dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète +de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. +Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans +ce vase.</p> + +<p>A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui +répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi +superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de +civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le +génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me +tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; +l'avez-vous déjà oublié? Non, je<a name="page_031" id="page_031"></a> m'en souviens, repartit le génie; mais +cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule +grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est, +répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que +je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce +ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne +puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois +persuadé, écoute mon histoire.</p> + +<p>Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de +Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de +Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne +voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant +monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me +venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et +me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de +David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son +pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de +lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui +prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi. +Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer +de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur +le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. +Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui +obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon +grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si +quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais +riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me +rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir +tous les trésors de la terre<a name="page_032" id="page_032"></a> à quiconque me mettrait en liberté; mais +je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire +puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit +et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature +qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et +je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé +de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me +délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui +accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de +mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu +es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux +que je te tue.</p> + +<p>Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux, +s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un +ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si +peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me +donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les +complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine, +dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse +mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une +douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses +trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits +par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il, +daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour +vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison +que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le +pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le +proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est +toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en +effet, rien<a name="page_033" id="page_033"></a> ne choque davantage la raison et les droits de la société; +néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne +perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne +sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu +souhaites que je te tue.</p> + +<p>La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème. +Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets +donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, +je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau +du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une +question que j'ai à vous faire.</p> + +<p>Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait +de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur: +Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...</p> + +<h4>XI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire +la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous +étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui, +répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est +très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous +croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds; +comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te +jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois. +Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait? +Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que +vous ne me fassiez voir la chose.</p> + +<p>Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui,<a name="page_034" id="page_034"></a> se changeant en +fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se +rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de +même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât +plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur: +Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu +présentement?</p> + +<p>Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et +ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce +à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. +Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit +d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je +demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs +filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui +as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.</p> + +<p>A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour +sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car +l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait. +Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le +parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci, +garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que +par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O +génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le +plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, +apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu +retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, +tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au +nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois +te rendre la pareille.</p> + +<p>Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur.<a name="page_035" id="page_035"></a> Ouvre le +vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets +que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur. +Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à +toi.</p> + +<p>Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne +pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se +venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; +ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à +Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit +le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des +contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras +quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai +pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En +un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun +mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir +puissamment riche.</p> + +<p>L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais +t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole: +jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu +dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi +pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta +aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et +le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la +première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans +la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela +signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?</p> + +<p>La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur, +rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en +serais alarmé; et<a name="page_036" id="page_036"></a> pour te persuader que je te veux tenir parole, prends +tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher +devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque +sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut +d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui +les conduisit à un étang situé entre quatre collines.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: +Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il +n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui +le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre +couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de +jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une +de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait +se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme +assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons, +lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus +d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les +jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets +qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y +garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en +trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit +et se referma après l'avoir englouti.</p> + +<p>Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se +garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de +la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son +aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses +poissons.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<h4>XII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de +cette sorte:</p> + +<p>Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du +sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il +les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après +les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son +premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des +Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils +sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui +remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on +vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après +s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son +maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de +sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait +jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son +bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite +qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux +besoins de sa famille.</p> + +<p>Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il +faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons +trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons +que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une +casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez +cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à +peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en +sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille +avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon +d'Égypte, avec des<a name="page_038" id="page_038"></a> pendants d'oreille, un collier de grosses perles, +des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte +à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la +cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des +poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu +dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes +paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et +lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons; +si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous +vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la +jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui +se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant.</p> + +<p>La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant +revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur +la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état +d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à +pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir? +Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me +croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi.</p> + +<p>Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda +si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était +arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans +en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il +envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé: +Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient +semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain +malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne +lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se<a name="page_039" id="page_039"></a> +dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il +s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le +lendemain matin.</p> + +<p>Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang. +Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons +qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en +retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le +lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore +dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença +de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait +fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un +côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine +s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main; +elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les +mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.</p> + +<h4>XIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après +que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa +encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même +endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été +témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et +trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce +pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit +un rapport.</p> + +<p>Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette +merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui +dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses +couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté<a name="page_040" id="page_040"></a> voulait lui +accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de +la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième +fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier +coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne +manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant +plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit +donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.</p> + +<p>D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son +cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là, +s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit +ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un +côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit; +mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir +avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une +grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança +jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui +dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces +mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y +sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous +payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes +contents.</p> + +<p>Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la +casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon. +Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du +mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce +que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas +possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient +quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya +chercher le<a name="page_041" id="page_041"></a> pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons +que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit +les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui +est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit +d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire, +répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant +soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le +sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang; +le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. +Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y +arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à +cheval, et le pêcheur leur servit de guide.</p> + +<p>Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec +beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée +jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent +effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait +rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous +les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au +palais.</p> + +<p>Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps +regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à +tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu +cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent +qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous, +leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas +moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas +rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se +trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre +couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper<a name="page_042" id="page_042"></a> et aussitôt +son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de +l'étang.</p> + +<p>A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en +particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une +étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui +nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus +parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister +à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein +que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je +vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon, +et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à +l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition +et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur +dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.</p> + +<p>Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le +détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il +s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais +il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa +résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode +pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout +était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de +personne.</p> + +<p>Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de +peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut +dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de +loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y +pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il +remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château +très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni +comme une glace de miroir. Ravi de<a name="page_043" id="page_043"></a> n'avoir pas été longtemps sans +rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta +devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.</p> + +<p>Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont +l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins +devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque +temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas +entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne +voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore. +Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si +bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en +lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi +me défendre.</p> + +<p>Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il +personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin +de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois: +mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence +augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et +regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un, +il n'aperçut pas le moindre être vivant...</p> + +<h4>XIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne +voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes +salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les +sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches +étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un +salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand<a name="page_044" id="page_044"></a> bassin avec un +lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par +la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; +ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du +bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.</p> + +<p>Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les +parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments +concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, +c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs +chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que +des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en +sortir.</p> + +<p>Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout +lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit +dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de +tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il +faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup +une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son +oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces +tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un +heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes, +cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes +douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous +les tourments que j'ai soufferts!</p> + +<p>Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté +d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle, +il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et +très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. +La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de<a name="page_045" id="page_045"></a> lui +et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une +inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur, +dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous +recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si +forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. +Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne +opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous +pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon +cœur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous +offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du +soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me +flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs; +mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui +est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs +différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, +et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions, +le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est +inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a +élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils +tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?</p> + +<p>Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria +très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas! +seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être +affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources +intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au +sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et +que l'autre moitié de son corps était de marbre noir...</p> + +<p>En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours,<a name="page_046" id="page_046"></a> pour faire +remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut +tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort +attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre +pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler +de sa résolution.</p> + +<h4>XV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut +étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune +homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de +l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui +doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les +poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter; +vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que +les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs +malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le +jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes +vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos +oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout +ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_ROI_DES_ILES_NOIRES" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_ROI_DES_ILES_NOIRES"></a>HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES</h3> + +<p>Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait +Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui +prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes +étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait +son séjour était dans l'endroit où est présentement cet<a name="page_047" id="page_047"></a> étang que vous +avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.</p> + +<p>Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt +pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour +partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour +elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui +dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma +cousine ne m'aimait plus.</p> + +<p>Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de +dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se +trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et +l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la +chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon +sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas, +mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole +de leur conversation.</p> + +<p>Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand +tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément, +répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais +pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne +s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la +première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc +d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond, +qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour, +elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui +passant sous le nez une certaine odeur.</p> + +<p>Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il +m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez +d'empire sur moi pour<a name="page_048" id="page_048"></a> dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de +n'avoir rien entendu.</p> + +<p>La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher, +elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de +boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une +fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne +s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin +qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu.</p> + +<p>Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais +endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de +précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller +jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...</p> + +<h4>XVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles +Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la +suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors, +réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être +entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de +certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit +fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin +qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et +la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je +remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient +bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin, +et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la +vis qui se promenait avec un homme.</p> + +<p>Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et +voici ce que j'entendis: Je ne mérite<a name="page_049" id="page_049"></a> pas, disait la reine le reproche +que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la +raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de +donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine, +breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma +couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à +présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en +donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel +est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se +lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines +affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des +corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces +murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des +bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces +lieux vont changer de face.</p> + +<p>Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se +trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et +passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de +mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus +l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me +faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était +ma parente.</p> + +<p>Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel; +mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une +manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant. +Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la +reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je +me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.</p> + +<p>Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et, +satisfait d'avoir puni le téméraire qui<a name="page_050" id="page_050"></a> m'avait offensé, je m'endormis. +En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de +moi...</p> + +<h4>XVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par +l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des +Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez +apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.</p> + +<p>Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des +quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais +je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où +j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon +retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie +arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens +supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état +où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en +même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que +les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je. +La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon +père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé +dans un précipice.</p> + +<p>Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable +sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre +douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je +serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que +vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de +votre excellent naturel. J'espère néanmoins que<a name="page_051" id="page_051"></a> le temps et la raison +pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.</p> + +<p>Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses +chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au +bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le +lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait, +disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et +elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici; +elle l'appela le Palais des Larmes.</p> + +<p>Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle +l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui +avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui +porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.</p> + +<p>Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce +malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se +soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne +donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût +que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque +jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais +je feignais de l'ignorer.</p> + +<p>Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y +était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais +être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière +affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins +vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère +âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand +garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd +à mes prières.</p> + +<p>A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses +sanglots, je perdis enfin patience. Je<a name="page_052" id="page_052"></a> me montrai; et m'approchant +d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre +fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce +que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.</p> + +<p>J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du +noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui +causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop +longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon +désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est +moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter +de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop +longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre, +et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon +action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même +temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle +ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir +tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que +vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...</p> + +<h4>XVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme +continua de raconter son histoire au sultan:</p> + +<p>Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de +reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un +autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était +très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places +publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte<a name="page_053" id="page_053"></a> que +vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang +sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la +composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, +adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les +quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce +royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble +d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas +tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon +empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes +épaules nues cent coups de nerf de bœuf, qui me mettent tout en sang. +Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil +de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non +pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.</p> + +<p>En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put +retenir ses larmes; et le sultan en eut le cœur si serré, qu'il ne put +prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, +levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je +me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je +souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais +j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.</p> + +<p>Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à +la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire +cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est +enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous +l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de +dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce +qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se +retire;<a name="page_054" id="page_054"></a> mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce +noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai +parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande +cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, +jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui +faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il +est blessé.</p> + +<p>Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait +être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais +rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui +feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui +surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque +qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai +rien pour vous la procurer.</p> + +<p>En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince, +après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce +château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils +convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce +projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit +étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince, +il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne +pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance +néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.</p> + +<p>Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à +exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de +dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il +le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il +sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin +or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre. +D'abord qu'il aperçut le lit où le<a name="page_055" id="page_055"></a> noir était couché, il tira son +sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le +corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette +expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près +de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait +projeté.</p> + +<p>La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la +chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et +commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de bœuf, +avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau +remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la +plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper +qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de +celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de +moi....</p> + +<h4>XIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups +de nerf de bœuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de +poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite +au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses +cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que +le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi +tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis +trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, +cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? +Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au +noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser +mourir sans me donner la consolation de me dire encore<a name="page_056" id="page_056"></a> que vous +m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.</p> + +<p>Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et +contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave: +Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant. +A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri +pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne +me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me +parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes +discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? +Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que +tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, +m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais +guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais +désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te +plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à +faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa +première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en +liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.</p> + +<p>La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse +d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si +elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune +roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur +de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en +colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par +la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens +tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le +prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec +toute la joie qu'on peut s'imaginer, et<a name="page_057" id="page_057"></a> il en rendit grâce à Dieu. La +magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce +château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.</p> + +<p>Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans +répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment +le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec +tant de bonheur.</p> + +<p>Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant, +comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai +fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et +de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si +longtemps.</p> + +<p>Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens +de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu +n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon +aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine? +Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler +de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as +détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons +ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance +contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma +guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à +ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.</p> + +<p>La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent +concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon cœur, mon âme, vous aurez +bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me +commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut +arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et +en fit une aspersion dessus...<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<h4>XX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:</p> + +<p>La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé +quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à +l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants; +mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun +reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt +remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même +situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement. +La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande +place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une +ville belle, vaste et bien peuplée.</p> + +<p>Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement +merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en +recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je +viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce +que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main. +Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des +noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi +davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si +brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup +de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un +côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la +place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince +des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en +l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre +cruelle ennemie n'est plus.<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son +cœur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu +un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes +sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan, +demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir +dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir +et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant +monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc +être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois; +il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année +entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous +êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites, +parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus, +les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre, +quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon +libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma +reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret +mon royaume.</p> + +<p>Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin +de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. +Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette +possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le +sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment +récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis +un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire +l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous +regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon +successeur.</p> + +<p>L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina<a name="page_060" id="page_060"></a> par les plus +tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux +préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au +grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main +un de ses proches parents pour leur roi.</p> + +<p>Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent +chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune +roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement +bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan, +qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de +l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les +principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et +l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans +son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de +grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs +jours.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans +assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente, +avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption +qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu +abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin, +pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit +des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.</p> + +<p>Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du +jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa +famille, très-heureux le reste de leurs jours.</p> + +<p>Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui +marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant +témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui +était encore plus<a name="page_061" id="page_061"></a> beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait +permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à +paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé +à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait +aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de +l'entendre la nuit suivante.</p> + +<h4>XXI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane +lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de +ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DE_TROIS_CALENDERS_FILS_DE_ROI_ET_DE_CINQ_DAMES_DE_BAGDAD" id="HISTOIRE_DE_TROIS_CALENDERS_FILS_DE_ROI_ET_DE_CINQ_DAMES_DE_BAGDAD"></a>HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI,<br /> +ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD</h3> + +<p>Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à +Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa +profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de +bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand +panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un +eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte +d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux: +Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur, +enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt +son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour +heureux! ô jour de bonne rencontre!</p> + +<p>D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien +vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de +l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui +savait ce<a name="page_062" id="page_062"></a> qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une +grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au +porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui +commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur +continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de +joie!</p> + +<p>La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs, +où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, +des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, +des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes +de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier +et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit +peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le +porteur mit encore dans son panier par son ordre.</p> + +<p>A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits +concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le +vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des +pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore +elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant +toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit +à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de +provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les +porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en +achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de +nouveau au porteur de la suivre.</p> + +<p>Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux +de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, +d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des +Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel<a name="page_063" id="page_063"></a> elle dit +encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils +arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles +colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame +frappa un petit coup.</p> + +<h4>XXII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la +porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille +réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, +fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas +une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût +pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers +fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps +qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la +porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, +passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à +jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la +dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa +richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre +colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur +extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or +des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un +grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y +tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.</p> + +<p>Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la +magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais +ce qui attira particulièrement<a name="page_064" id="page_064"></a> son attention fut une troisième dame, +qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès +qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles.</p> + +<p>Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que +c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se +nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et +Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.</p> + +<p>Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes sœurs, ne voyez-vous +pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte? +Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier, +l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main, +et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider, +et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya +libéralement le porteur.</p> + +<h4>XXIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de +l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer; +mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le +plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient +également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la +trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des +provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les +différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient +proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.</p> + +<p>Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine; +mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui +dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma sœur, ajouta-t-elle, en +s'adressant<a name="page_065" id="page_065"></a> à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille +content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient; +je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une +incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que +vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir +aucun homme dans cette maison.</p> + +<p>Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, +Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop +loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre +dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous +sommes trois sœurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que +personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en +faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit: +Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus +le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de +celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?</p> + +<p>Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que +vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je +ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de +biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas +laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des +livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît, +de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai +toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il, +qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui +abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de +le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront +le garder. Le secret chez moi est dans une aussi<a name="page_066" id="page_066"></a> grande sûreté que s'il +était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.</p> + +<p>Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant +qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui +repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler; +mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense +considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous +fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa sœur. +Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on +dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez +quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec +rien?</p> + +<p>Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se +retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit +à Zobéide et à Safie: Mes chères sœurs, je vous conjure de permettre +qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous +divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que, +sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je +n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.</p> + +<p>A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber +sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et +en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé +aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si +généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste, +mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois sœurs ensemble, puisque +vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que +je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai +toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il +voulut rendre l'argent<a name="page_067" id="page_067"></a> qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui +ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle, +pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.</p> + +<h4>XXIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du +porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec +nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous +garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore +que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de +l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine +quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir +avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes +de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or. +Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le +porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se +voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.</p> + +<p>Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet, +prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première, +suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui +burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la +même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa +la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens +était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux +parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de +sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait +naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur +tour. Enfin, la compagnie<a name="page_068" id="page_068"></a> fut de très-bonne humeur pendant le repas, +qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le +rendre agréable.</p> + +<p>Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom +des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de +vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter, +répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je +suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la +nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.</p> + +<p>Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sœurs, dit-elle, +il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous +a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous +m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer +la soirée avec nous. Ma sœur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser +à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous +voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une +nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par +rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la +bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des +questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez +entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez +pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos +actions.</p> + +<p>Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition +avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y +avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue +en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui +ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit +Zobéide d'un air<a name="page_069" id="page_069"></a> très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas +nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est +écrit au-dessus de notre porte en dedans.</p> + +<p>Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros +caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend +ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sœurs: +Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune +chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.</p> + +<p>Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut +éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois +d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent +une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sœurs et le +porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter +des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous +de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la +porte...</p> + +<h4>XXV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la +porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir; +mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la +plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et +attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez +elles si tard. Safie revint. Mes sœurs, dit-elle, il se présente une +belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement; +et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point +échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me +paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous +surprendre, ils<a name="page_070" id="page_070"></a> sont tous trois borgnes de l'œil droit, et ont la +tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que +d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et +comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par +hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir +la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous +voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se +contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils +paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans +rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie +s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux +autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes +bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les +fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de +vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne +l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à +charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit +seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera +jour.</p> + +<p>Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle +demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur +témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne +purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer; +mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les +regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la +porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après +elle revint accompagnée des trois Calenders.</p> + +<p>Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames +qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment +qu'ils étaient les<a name="page_071" id="page_071"></a> bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver +l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue +de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès +d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent +concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais, +avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le +porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec +lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et +qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la +parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.</p> + +<p>Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait +bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il +répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne +vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu +au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger +le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.</p> + +<p>Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en +colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre +sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements. +La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et +pacifièrent toutes choses.</p> + +<p>Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à +manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à +boire...</p> + +<h4>XXVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui +se passa entre les dames et les Calenders:<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils +témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur +donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles +voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie. +La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment +ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et +un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument +qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les +dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais, +l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en +temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les +paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie +était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et +alla voir ce que c'était.</p> + +<p>Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que +Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames; +en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher +très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était +tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres.</p> + +<p>Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de +Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, +tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, +ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des +éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison +où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause. +Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à +recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il +ne fallait pas troubler le divertissement de ceux<a name="page_073" id="page_073"></a> qu'ils entendaient +rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.</p> + +<p>C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des +dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit; +et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que +c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son +personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air +respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés +depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en +magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été +aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à +l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous +avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il +était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que +les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le +guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été +arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver +par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes +étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou +la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y +arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera +ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est +pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous +avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons +pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite +jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre +divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons, +pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous +seulement la<a name="page_074" id="page_074"></a> grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous +votre vestibule.</p> + +<p>Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le +vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant +à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur +dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner +un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.</p> + +<p>Salie alla faire ce rapport à ses sœurs, qui balancèrent quelque temps +sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement +bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois +Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer...</p> + +<h4>XXVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane, +ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les +Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les +croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air +grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant +toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce. +Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque +chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des +yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que +vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de +ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne +vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir. +Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez +que nous ayons attention à ce qui nous regarde,<a name="page_075" id="page_075"></a> sans nous mêler de ce +qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se +lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.</p> + +<p>Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait +cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et +leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que +les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait +volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait +d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela, +quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement +bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se +persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.</p> + +<p>L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes +manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur +mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà +conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.</p> + +<p>Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et +prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la +compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et +leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons +coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se +leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les +instruments dont les Calenders avaient joué.</p> + +<p>Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place +tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre +bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois +Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre +avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et +vous préparez à nous prêter la main à ce que<a name="page_076" id="page_076"></a> nous allons faire; un +homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer +dans l'inaction.</p> + +<p>Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après +avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de +quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous +parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après, +on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle. +Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit +signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il +obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi +de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une +chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups +de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.</p> + +<p>Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se +leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en +poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les +bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui +présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma +sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.</p> + +<p>Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de +Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se +tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais +Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui +faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui +donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la +force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis, +prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les +pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et +touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide<a name="page_077" id="page_077"></a> tira son +mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la +chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise, +et amenez-moi l'autre.</p> + +<p>Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il +prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui +l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris +le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec +elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui +l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle +s'en chargea elle-même.</p> + +<p>Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent +extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient +comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les +deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait +ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en +murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les +autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui +paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler +pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté, +jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit +par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa +curiosité.</p> + +<p>Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, +comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en +fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne +vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je +fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle +alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et +Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<h4>XXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où +elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de +cette sorte, en adressant la parole au sultan:</p> + +<p>Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda +quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége +au milieu de la salle, dit à sa sœur Amine: Ma chère sœur, levez-vous, +je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se +leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes +avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin +jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle +s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle +lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à +l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix, +elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant +d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. +Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup +d'expression: Tenez, ma sœur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis +plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en +chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de +Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.</p> + +<p>Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, +joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant +de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée +du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en +achevant.</p> + +<p>Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma sœur, <a name="page_079" id="page_079"></a>dit-elle, vous avez +fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous +exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette +honnêteté; elle se sentit le cœur si pressé en ce moment, qu'elle ne +songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et +ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de +cicatrices...</p> + +<h4>XXIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:</p> + +<p>Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sœur, un des +Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à +l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles. +Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et +s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de +parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. +Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez +rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame +évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les +Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous +n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.</p> + +<p>Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet +homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit +signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas +pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine +paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le +grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en +savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de +cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui<a name="page_080" id="page_080"></a> dans cette +maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de +m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, +ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.</p> + +<p>Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur +était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient +savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que +ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que +nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les +éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les +donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.</p> + +<p>Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les +conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux +Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: +Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre +réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien +voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de +nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il +nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient +exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir, +si nous ne la tenons pas.</p> + +<p>En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: +Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que +Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames +demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez +d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût +très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui +disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir +à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.<a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p>Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife +tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en +excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le +porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, +après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, +s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur, +elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre +contestation?</p> + +<p>Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous +supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité +vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la +dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce +que je suis chargé de vous demander de leur part.</p> + +<p>Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife, +de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, +que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous +que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle +leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant +que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous +recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce +que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous +vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait +point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir +reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas +toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la +facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et +votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa +fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite! +Aussitôt<a name="page_082" id="page_082"></a> une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et +robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des +sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au +milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.</p> + +<p>Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se +repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil +de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le +porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur +indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un +des esclaves dit à Zobéide et à ses sœurs: Hautes, puissantes et +respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou? +Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. +Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas +mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont +les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps +si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il +n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais +augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le +dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme +moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le +sacrifier à votre ressentiment.</p> + +<p>Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des +lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la +parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et +m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à +vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni +des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il +puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus +d'égards pour nous.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les +autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée +et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance +quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il +s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait +informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était +près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, +prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant +pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, +répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand, +pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait +pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les +voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un +d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes +pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders, +c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en +parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non, +madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il +n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, +je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant +l'habit que je porte.</p> + +<p>Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent +la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour +vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du +commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez +que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons +jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire +connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose<a name="page_084" id="page_084"></a> vous +assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans +le monde.</p> + +<p>A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves: +Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous +raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison, +ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais +n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...</p> + +<h4>XXX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand +vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de +la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui +étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres +qu'elles voudraient leur donner.</p> + +<p>Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son +histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le +premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a +amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé. +Madame votre sœur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité +de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma +vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, +chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur +d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un +confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la +tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez +vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une +grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.</p> + +<p>Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit:<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le +porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne +serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre +mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant +cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors +d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders, +prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des +trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença +ainsi son histoire.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_PREMIER_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_PREMIER_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.</h3> + +<p>Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon œil droit, et la +raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que +je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme +lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une +princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge.</p> + +<p>Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné +une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon +oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me +rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au +prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte +et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec +de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, +et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs +extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes +bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à +quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an +qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers<a name="page_086" id="page_086"></a> en besogne +pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé +et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir; +mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret +et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.</p> + +<p>L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas +de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le +souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un +moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec +une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me +dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous +nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque +temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des +rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon +cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec +vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous +verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez +aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y +rendrai bientôt.</p> + +<p>Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai +la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon +cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune, +sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes +paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine +d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.</p> + +<p>La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du +tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son +coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une +trappe qui était<a name="page_087" id="page_087"></a> sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus +le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la +dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai +parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit +en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon +cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous +avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je, +qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous +pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.</p> + +<h4>XXXI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de +continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces +termes:</p> + +<p>Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince +mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant +au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête. +Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher. +Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé +la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure +si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette +pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être +vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on +ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je +jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop +véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je +me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de +tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la<a name="page_088" id="page_088"></a> journée à les +considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je +cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche +inutilement.</p> + +<p>Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent. +Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de +l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses +à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon +père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je +laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce +qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le +serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer +d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.</p> + +<p>J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et, +contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse +garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et +l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le +grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous +arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se +saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de +ma surprise et de ma douleur.</p> + +<p>Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait +depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse, +j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du +palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta +un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche, +par hasard, alla tomber droit contre l'œil du vizir qui prenait l'air +sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, +j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il +ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me<a name="page_089" id="page_089"></a> donnait +des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une +manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un +furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon œil +droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.</p> + +<p>Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans +une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du +palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la +tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé +de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais +je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa +compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et +gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et +vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me +faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu +mon œil, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.</p> + +<p>Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me +retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit, +autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans +les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.</p> + +<p>Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du +triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez +d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un +frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où +vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu +aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût +fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux +père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement +affligé,<a name="page_090" id="page_090"></a> que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que +j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je +racontai au roi son père tout ce que je savais.</p> + +<p>Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus +achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me +donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, +et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est +restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait +faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis +que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il +avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la +connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme +la suite de mon discours le fera connaître.</p> + +<p>Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du +jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour +trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en +eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps. +Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée +de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince +l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais +enfin nous la levâmes.</p> + +<p>Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes +environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous +nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée +épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau +lustre était obscurcie.</p> + +<p>De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande, +soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il +y avait une citerne au milieu,<a name="page_091" id="page_091"></a> et l'on voyait plusieurs sortes de +provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y +voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait +par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large, +dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il +aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon, +comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés +avant que d'être consumés.</p> + +<p>Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle +qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de +l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui +cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le +châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne +se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna +sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.</p> + +<p>Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et +qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution +d'en entendre le reste la nuit suivante.</p> + +<h4>XXXII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son +histoire à Zobéide.</p> + +<p>Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement +lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils +après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste +soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour +demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon +cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me +répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,<a name="page_092" id="page_092"></a> +forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune +sœur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables +desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a +justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces +paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.</p> + +<p>Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu, +reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve +heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les +réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la +princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.</p> + +<p>Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que +personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un +bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres +instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci, +nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée +formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé +ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, +avec des troupes innombrables.</p> + +<p>Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à +tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur +furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre +maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi +mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu +chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant +bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus +le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un +officier du roi dont la fidélité m'était connue.</p> + +<p>Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un +stratagème, qui était la seule ressource qui<a name="page_093" id="page_093"></a> me restait pour me +conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant +pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me +reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon +oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les +villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur +des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai +de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la +résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque, +dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le +récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié, +sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son +appui.</p> + +<p>Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à +la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant +un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je +tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva +aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui +dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe +pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender +que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi +étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons +ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.</p> + +<p>Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une +ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais +venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, +nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de +charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà, +madame, ajouta-t-il, ce que<a name="page_094" id="page_094"></a> vous m'avez commandé de vous raconter, +pourquoi j'ai perdu mon œil droit, pourquoi j'ai la barbe et les +sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.</p> + +<p>C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous +plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de +demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux +confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle +des trois autres personnes de la compagnie.</p> + +<p>Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de +passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut +l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du +premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.</p> + +<h4>XXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à +l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua +pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer +l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la +parole au sultan, et parla dans ces termes:</p> + +<p>Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie, +et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre +à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me +connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï +qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le +second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_SECOND_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_SECOND_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI</h3> + +<p>Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et<a name="page_095" id="page_095"></a> vous apprendre par +quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'œil droit, il faut +que je vous conte toute l'histoire de ma vie.</p> + +<p>J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez, +madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit, +n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y +avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans +les beaux-arts.</p> + +<p>Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par cœur l'Alcoran +tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les +préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à +fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont +éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la +connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos +prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que +j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à +former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès, +que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui +s'étaient acquis le plus de réputation.</p> + +<p>La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se +contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon +père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant +monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches +présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade +pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu +d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.</p> + +<p>Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes +de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt +paraître cinquante cavaliers<a name="page_096" id="page_096"></a> bien armés. C'étaient des voleurs qui +venaient à nous au grand galop.</p> + +<p>Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le +sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les +cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la +nuit suivante impatiemment.</p> + +<h4>XXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière +l'histoire du second Calender:</p> + +<p>Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous +avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais +faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions +peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir +à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la +force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à +une prompte fuite...</p> + +<h4>XXXV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le +jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du +second Calender:</p> + +<p>Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout +secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand +chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un +mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située +d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par +plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.</p> + +<p>Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes<a name="page_097" id="page_097"></a> yeux me causèrent +de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle +où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, +les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait +brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été +réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en +lambeaux.</p> + +<p>J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où +j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma +jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il +me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais, +et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était +arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.</p> + +<p>Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de +parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes +chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de +ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux +est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait +sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette +ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut +nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a +pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la +passe sous silence.</p> + +<p>Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai +que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea +que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et +m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.</p> + +<p>Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de +la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et +n'ignorant pas que la plupart<a name="page_098" id="page_098"></a> des princes de notre religion, par +précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou +métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais +quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui +répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien, +poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que +vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci +de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon +conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous +paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt +prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la +place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous +vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la +nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la +bassesse et la peine qui y étaient attachées.</p> + +<p>Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec +un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient +leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me +conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma +tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie +d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois, +néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de +gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je +gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé +pour moi.</p> + +<p>Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un +jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai +dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En +arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché<a name="page_099" id="page_099"></a> à une +trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la +levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.</p> + +<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, +qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme +s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai +par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des +chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, +elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si +extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je +m'attachai uniquement à la regarder.</p> + +<h4>XXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:</p> + +<p>Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je +me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde +révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis +homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de +commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand +soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et +pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.</p> + +<p>Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me +recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie +l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que +je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre +l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être +celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai +fidèlement par quel étrange<a name="page_100" id="page_100"></a> accident elle voyait en ma personne le fils +d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le +hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique +où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.</p> + +<p>Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de +croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un +séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire +lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez +jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi +nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je +suis la princesse sa fille.</p> + +<p>Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon +cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances +de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie +m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et +lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été +longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à +voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai +déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait +tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une +princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.</p> + +<p>De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me +voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de +lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman +qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a +aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans +six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me +tenir compagnie, si vous le voulez<a name="page_101" id="page_101"></a> bien, et je tâcherai de vous régaler +selon votre qualité et votre mérite.</p> + +<p>Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la +demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse +me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus +somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place +de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour +sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.</p> + +<p>Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin +d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle +mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et +nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.</p> + +<p>Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, +elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent +que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire +quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur +agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous +êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du +véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez +la fausse position dont vous jouissez ici.</p> + +<p>Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de +toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse, +repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce +langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman +en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je +l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui +ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout +ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en +savait<a name="page_102" id="page_102"></a> la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce +serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les +génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me +permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied +dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...</p> + +<h4>XXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais +s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui +du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. +Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit +connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse, +m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans +penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous +sauvez.</p> + +<p>Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma +cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais +descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au +génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et +pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m'a +obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou +trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le +talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.</p> + +<p>A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une +menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se +trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la +princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez +peut-être<a name="page_103" id="page_103"></a> enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous +les avez apportées sans y prendre garde.</p> + +<p>Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont +j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les +cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle. +J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le +mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du +bain.</p> + +<p>Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; +mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. +Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un +démon impitoyable.</p> + +<p>Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre +absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret +de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais +penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit +loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection; +mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la +raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me +retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon +imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la +princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas +brisé le talisman.</p> + +<p>Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur +entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver +avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce +qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que +vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main +propre.</p> + +<p>A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps<a name="page_104" id="page_104"></a> me trembla. Le +tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre +s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, +parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le +génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était +ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis +génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies. +N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce +pas là tes babouches?...</p> + +<h4>XXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire +du second Calender:</p> + +<p>Le Calender, continuant de parler à Zobéide:</p> + +<p>Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le +temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence +affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du +corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva +jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt +que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu +de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir +en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le +palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, +hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cœur. Cette +princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, +et les joues baignées de larmes.</p> + +<p>Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet +homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement: +Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit +le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si<a name="page_105" id="page_105"></a> justement, +et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas, +repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la +cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le +présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et +lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter +ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne +saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de +donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce +refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton +crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la +connais-tu pas?</p> + +<p>Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais +vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre +et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et +que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu +le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...</p> + +<h4>XXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je +pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie, +éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de +massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même +une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à +rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à +votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.</p> + +<p>Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais, +par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi +je suis capable. A ces mots,<a name="page_106" id="page_106"></a> le monstre reprit le sabre, et coupa une +des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe +de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait +déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre +plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle +me fit évanouir.</p> + +<p>Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me +faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis +prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus +grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder: +Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse +t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me +contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau. +Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.</p> + +<p>Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui +dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la +vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre +clémence.</p> + +<p>Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas +ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut +que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots +il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte +du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il +m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De +cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied +sur la cime d'une montagne.</p> + +<p>Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus +certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi: +Quitte, me dit-il, la<a name="page_107" id="page_107"></a> figure d'homme, et prends celle de singe. Il +disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de +douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des +États du roi mon père.</p> + +<p>Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je +ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la +mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à +une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je +rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et +me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour +me servir de rames.</p> + +<p>Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus +assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire +aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me +regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord; +et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne +pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le +danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été +à la discrétion du génie.</p> + +<p>Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais +malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je +vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une +flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer. +Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant +du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le +prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement +touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il +me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me +ferait le moindre mal. Il me fit<a name="page_108" id="page_108"></a> même mille caresses. De mon côté, au +défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de +reconnaissance qu'il me fut possible.</p> + +<p>Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il +ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement +aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce, +où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que +c'était la capitale d'un puissant État.</p> + +<p>Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux, +remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée, +ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou +simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.</p> + +<p>Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de +la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se +présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit: +Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de +la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire, +sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.</p> + +<p>Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un +premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des +affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort +depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne +regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un +serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi +bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture; +mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet +empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.</p> + +<p>Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette +haute dignité, écrivirent l'un après<a name="page_109" id="page_109"></a> l'autre ce qu'ils voulurent. +Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main +de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands +qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le +jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand +ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais +signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en +admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût +écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que +les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le +capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive. +S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le +punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je +l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus +ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le +reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup +près tant d'esprit que lui.</p> + +<p>Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume, +et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées +chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un +quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas +seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de +si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers +prirent le rouleau et le portèrent au sultan.</p> + +<h4>XL<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son +histoire:</p> + +<p>Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures;<a name="page_110" id="page_110"></a> il ne regarda +que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez +le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et +une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de +qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.</p> + +<p>A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité +de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire, +nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont +pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le +sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme? +Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté +qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva +la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce +que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si +rare.</p> + +<p>Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au +capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me +revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où +ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais +avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées +pour me faire plus d'honneur.</p> + +<p>La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les +fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli +d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de +tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la +ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le +sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir +donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris +redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du +sultan.</p> + +<p>Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des<a name="page_111" id="page_111"></a> grands de sa +cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me +prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon +séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de +m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe +sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan +en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût +été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les +singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me +donnait pas ce privilége.</p> + +<p>Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le +chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de +la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à +manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger +avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me +levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de +modestie.</p> + +<p>Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me +l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers +de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture +qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son +étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière, +dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de +nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de +grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui +serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.</p> + +<p>Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes, +si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la +terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à +recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la<a name="page_112" id="page_112"></a> +seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque +peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui +disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec +beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et +qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ +de bataille.</p> + +<p>Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait +jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne +voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on +appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était +présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre +dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.</p> + +<p>Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait +le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre, +qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan: +Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise +qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma +fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici +que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la +liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et +vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la +princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que +vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils +d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un +génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir +cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi +Épitimarus.</p> + +<p>Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me +parlant plus par signes, me demanda si ce que<a name="page_113" id="page_113"></a> sa fille venait de dire +était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête +pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille, +reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été +transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame +de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance, +j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne +très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la +vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'œil, faire transporter +votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette +science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement +à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées: +ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers +du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est +naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si +habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il +est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter. +Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper +l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui +rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan; +vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit +mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis +prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...</p> + +<h4>XLI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son +discours:</p> + +<p>La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta +un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit +descendre ensuite,<a name="page_114" id="page_114"></a> le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et +moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sur une +galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle +décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères +arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le +souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des +adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air +s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine +du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur +extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup +paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion +d'une grandeur épouvantable.</p> + +<p>Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de +ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu +crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de +contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment +solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah! +maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire. +Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu +m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable, +et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses +gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu; +et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive +tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.</p> + +<p>Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se +changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en +serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas +l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit +alors celle<a name="page_115" id="page_115"></a> d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les +perdîmes de vue l'un et l'autre.</p> + +<p>Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant +nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout +hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le +suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se +changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard +d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond, +mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La +grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva +sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en +roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux.</p> + +<p>Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur +les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre. +Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant +un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains. +Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se +retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter +le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit +poisson.</p> + +<h4>XLII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Scheherazade, pour satisfaire sa sœur, curieuse d'entendre la suite de +toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en +était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle, +le second Calender continua de cette sorte son histoire:</p> + +<p>Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit +le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous +l'eau, et nous ne savions<a name="page_116" id="page_116"></a> ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous +entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps +après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent +l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent +à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et +jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous +craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous +eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie +s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous +étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si +la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à +s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle +fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le +visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé +sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon œil droit, et ne me +rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais +bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à +coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit +en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne +pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut +apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle +la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau +sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure, +et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle +achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma +métamorphose, à un œil près.</p> + +<p>Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le +temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai +remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir; +mais c'est<a name="page_117" id="page_117"></a> une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à +vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous +méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il +me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue +du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les +autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme +en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat, +qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée +de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je +l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le +pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au +génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres; +mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche...</p> + +<h4>XLIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la +parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:</p> + +<p>Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan +laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et +quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur +dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. +Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur +est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a +perdu un œil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs +et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés +de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.</p> + +<p>Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un<a name="page_118" id="page_118"></a> de l'autre, la +princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui +la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de +crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs +insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de +moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.</p> + +<p>Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un +spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou +chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, +le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des +cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la +poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et +me fit craindre pour sa vie.</p> + +<p>Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, +qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.</p> + +<p>Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le +palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la +princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena +grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on +recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être +conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on +bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.</p> + +<p>Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une +maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas +encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me +dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si +vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, +reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une +parfaite félicité, et jamais aucun<a name="page_119" id="page_119"></a> accident ne l'avait traversée; votre +arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est +morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je +suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est +pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en +paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous +demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte +malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.</p> + +<p>Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je +deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je +me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je +me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses +dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire +connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me +faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion +par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la +première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender +notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, +et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.</p> + +<p>Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il +avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez, +retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au +lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce +qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.</p> + +<h4>XLIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre +l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit<a name="page_120" id="page_120"></a> Scheherazade, vous +allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que +c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, +commença son histoire de cette manière:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_TROISIEME_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_TROISIEME_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.</h3> + +<p>Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa +mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la +même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la +mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal +assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de +guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper +cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour +les promenades et les divertissements sur l'eau.</p> + +<p>Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper +toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier +par ma présence le cœur de mes sujets, et les affermir dans le devoir. +Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages, +en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant +de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes +îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je +m'embarquai, et nous mîmes à la voile.</p> + +<p>Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la +nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, +que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. +Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, +rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la +mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous +avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur +le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il, +nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous +nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon +pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de +se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous +avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi +nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que +la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui +dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements +qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons +demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente, +que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la +montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme +l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette +attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous +d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et +augmente en même temps cette vertu.</p> + +<p>Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il +y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du +dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la +poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des +caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette +statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de +tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne +cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, +jusqu'à ce qu'elle soit renversée.</p> + +<p>Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes +excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne<a name="page_122" id="page_122"></a> doutai pas moi-même que je +ne fusse arrivé à la fin de mes jours.</p> + +<p>En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne +Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus +affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près, +que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler +les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, +où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit +horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer, +qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en +découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié +de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche, +qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis +pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il +y avait des degrés pour monter au sommet...</p> + +<h4>XLV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Au nom de Dieu, ma sœur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je +vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère sœur, +répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:</p> + +<p>A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à +droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se +sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à +monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour +peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité +dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai +sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la +grâce qu'il m'avait faite.</p> + +<p>Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais,<a name="page_123" id="page_123"></a> un vénérable +vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé, +creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et +trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour +délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois +flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval +de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc +et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au +pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu +verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une +rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui +que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de +Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre +mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu +que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu +pendant tout le voyage.</p> + +<p>Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me +levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire +ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches, +et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai +dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de +l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva +peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la +montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je +bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que +j'avais eu.</p> + +<p>Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait +été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de +Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de<a name="page_124" id="page_124"></a> +bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans +discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent +espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre. +L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu +soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!</p> + +<p>Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer +avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du +jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort +obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à +l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à +désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une +vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me +laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte +qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui +venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où +j'étais.</p> + +<p>Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou +ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se +ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient +une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils +marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils +levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent +plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois +aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard +qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien +fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils +furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent +recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le +navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux,<a name="page_125" id="page_125"></a> d'où je +conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me +causa un extrême étonnement.</p> + +<p>Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant +remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si +éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de +l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la +terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de +deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait +l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai +au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa +garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune +homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces +choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des +pots de fleurs qu'il avait près de lui.</p> + +<p>Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui +dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi +et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la +moindre injure.</p> + +<h4>XLVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade, +sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième +Calender:</p> + +<p>Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces +paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que +je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui +vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier +qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa +profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui +font des voyages par<a name="page_126" id="page_126"></a> mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin +d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il +fournit les pierreries dont on a besoin.</p> + +<p>Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants, +lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait +pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. +Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le +temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe +de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut +une grande joie dans la famille.</p> + +<p>Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, +consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident +jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la +vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là, +ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la +montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, +fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours +après, votre fils doit être tué par ce prince.</p> + +<p>Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut +vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre +beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est +la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier +de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous +nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant +d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.</p> + +<p>Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper +mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris +la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant +cinquante<a name="page_127" id="page_127"></a> jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. +C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est +venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il +viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et +je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au +milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.</p> + +<p>Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me +moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui +ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction, +qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher +seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien. +Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines +conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je +profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec +vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre.</p> + +<p>Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa +confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que +j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en +donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à +la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous +mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande +quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand +il aurait eu d'autres hôtes que moi.</p> + +<p>Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il +avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si +forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues +qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes<a name="page_128" id="page_128"></a> mains +étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse +commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes +trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.</p> + +<p>Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me +dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me +voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à +Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans +votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de +vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le +bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux +recevoir mon père.</p> + +<p>Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le +bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai +moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais +préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé, +et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de +m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.</p> + +<p>De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis +dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je +demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a +un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête. +Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le +prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa +de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si +malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans +le cœur. Il expira dans le moment.</p> + +<p>A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la +tête, le visage et la poitrine. Je déchirai<a name="page_129" id="page_129"></a> mon habit, et me jetai par +terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je, +il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre +lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte +moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son +assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, +ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande +pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus +longtemps.</p> + +<h4>XLVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après +le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur, +si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous +arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.</p> + +<p>Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient +pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je +pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure +souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse +pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.</p> + +<p>J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre +ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, +me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me +fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer +peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je +l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le +persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le +moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.</p> + +<p>Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage +me parut propre à me cacher. J'y montai,<a name="page_130" id="page_130"></a> et je ne me fus pas plutôt +placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le +bâtiment au même endroit que la première fois.</p> + +<p>Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers +la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque +espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils +changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la +pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne +répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent +enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du cœur; car je +n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des +cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba +évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut +entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais, +malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet +état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.</p> + +<p>Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves +apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements; +et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le +vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui +jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent +la fosse.</p> + +<p>Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et +embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de +douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et +transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île +en peu de temps, et je le perdis de vue...<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<h4>XLVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième +Calender, dit: Ma sœur, vous saurez que ce prince continua de les +raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:</p> + +<p>Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je +restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine, +qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de +l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du +repos, quand j'en avais besoin.</p> + +<p>Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là, +je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île +devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait. +Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un +petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et +n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la +plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un +terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je +vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna +quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas +possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je +m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce +que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les +rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.</p> + +<p>Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer +la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je +n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention +qu'elle<a name="page_132" id="page_132"></a> méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits, +qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant, +ils étaient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompagnaient un +vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.</p> + +<p>J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et +tous privés du même œil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit +par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et +me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments, +ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.</p> + +<p>Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent +d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous +traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de +cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon +où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour +s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce +rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel +se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs +s'assirent sur les dix autres.</p> + +<p>Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes +gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place, +et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que +du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit; +contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.</p> + +<p>Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais +il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs, +auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit +aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et<a name="page_133" id="page_133"></a> sur la +fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.</p> + +<p>Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au +vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous +apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le +vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête +dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en +posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.</p> + +<p>Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, +du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces +choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le +visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis +de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la +tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre +oisiveté et de nos débauches!</p> + +<p>Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation. +Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau +dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs +habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne +paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je +venais d'être spectateur.</p> + +<p>Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses +indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé +séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes +seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent: +Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le +lendemain et les nuits suivantes, la même action.</p> + +<p>A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai +très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je +pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était +pas possible de demeurer<a name="page_134" id="page_134"></a> plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les +nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en +savoir les motifs.</p> + +<p>Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas +de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas +cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que +pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous +voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous +n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous +nous demandez. Mais il y va de la perte de votre œil droit. Il +n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je +ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à +moi-même.</p> + +<p>Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution, +prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau, +ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent: +Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons +bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous +vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous +nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle +roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur +vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante +pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime +d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau +avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez +jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, +tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres +pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous +sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que<a name="page_135" id="page_135"></a> nous y avons vu, ni de +ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même...</p> + +<h4>XLIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours +parler le Calender à Zobéide:</p> + +<p>Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je +viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi +du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs +eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la +place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé +ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre +ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.</p> + +<p>Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau; +je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola +dès qu'il m'aperçut.</p> + +<p>Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point +de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée +je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on +ne me l'avait dépeint.</p> + +<p>La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il +y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et +d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers +magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres +encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des +jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux +qui renfermaient des choses surprenantes à voir.</p> + +<p>Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon, +où étaient assises quarante jeunes dames<a name="page_136" id="page_136"></a> d'une beauté si parfaite que +l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées +très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles +m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de +grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et +une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps, +dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous +marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons +souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie +désagréable et indigne de vous.</p> + +<p>Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir +dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais +que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles; +vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et +nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.</p> + +<p>Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement +de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de +l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de +senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était +nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une +collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la +main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait +sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont +j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant +placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je +leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la +nuit.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<h4>L<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en +ces termes:</p> + +<p>Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames, +quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi +demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était +nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent +une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour; +mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on +n'en pouvait moins souhaiter.</p> + +<p>D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et +d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs +sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des +instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me +mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes +assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les +accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les +autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes +après les autres, de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors +une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin +que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez. +Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un +appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont +j'avais le plus grand besoin...<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<h4>LI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle +manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse +histoire:</p> + +<p>J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les +dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour +précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des +nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque +j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore +plus magnifique que le premier.</p> + +<p>Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en +divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point +ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai +une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce +temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre +chagrin.</p> + +<p>Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les +quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté +ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin +dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent +m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher +prince, adieu; il faut que nous vous quittions.</p> + +<p>Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur +affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de +Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir +de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me +répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous +eussions jamais vu ni connu! Plusieurs<a name="page_139" id="page_139"></a> cavaliers, avant vous, nous ont +fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette +douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons +comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles +recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de +grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre +douleur.</p> + +<p>Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que +nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble +avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous +sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs +indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi +nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous +quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. +Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, +particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi +contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre +absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous +vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous +l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous +profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du +bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète +curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien +la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à +un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa +retenue...</p> + +<h4>LII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire,<a name="page_140" id="page_140"></a> Votre Majesté +saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:</p> + +<p>Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une +véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence +me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles +me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent +ensuite, et je restai seul dans le château.</p> + +<p>Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne +dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un +siècle sans elles.</p> + +<p>Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles +m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela +près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première +des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.</p> + +<p>J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel +je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.</p> + +<p>Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je +n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus +grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis +l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle +qui suivait.</p> + +<p>Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas +moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux, +arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un +plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur +n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, +l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis, et +une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en +différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien +n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle +était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du +moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle +renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, +d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais +entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau +étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.</p> + +<p>D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa +capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la +tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non +plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas +remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé +la vue.</p> + +<p>Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette +multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le +plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon +appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à +l'exception de la centième.</p> + +<p>Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je +mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une +architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description, +pour éviter la prolixité.</p> + +<p>Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait +entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui +valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des +monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, +qui étaient grosses comme des œufs de pigeon, surpassaient en nombre +les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des +escarboucles et des<a name="page_142" id="page_142"></a> rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le +quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le +sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les +autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des +opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres +fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la +cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement +de branches, mais même d'arbres entiers.</p> + +<p>Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les +autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous +dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour +ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit +à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture +m'était défendue...</p> + +<h4>LIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:</p> + +<p>J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes +princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les +revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse +dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation +du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré +moi-même à la peine que j'ai éprouvée.</p> + +<p>J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je +n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais +contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins +à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte +et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai. +Après avoir attendu quelque temps que<a name="page_143" id="page_143"></a> le grand air eût modéré cette +odeur, je n'en fus plus incommodé.</p> + +<p>Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de +safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui +rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et +cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et +d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.</p> + +<p>Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention, +j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse +voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je +trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage +excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de +sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le +tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire +avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que +j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti +le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant +des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte +de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur +dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol +vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans +me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment, +qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva +l'œil droit.</p> + +<p>Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce +que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol +et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché +moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon œil, qui me +faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me<a name="page_144" id="page_144"></a> trouvai dans un salon +qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins +élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par +le roc.</p> + +<p>Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y +attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne +parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. Nous +sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur +votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne +sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser, +leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute +la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir +des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui +vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de +plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du +même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant +l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et +vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir +parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne +savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré +les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous +en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de +votre destinée.</p> + +<p>Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux. +Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de +Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé +aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la +porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons +été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil; mais nous +n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous +est commune.<a name="page_145" id="page_145"></a> Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le +secours que vous nous avez généreusement accordé.</p> + +<p>Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide +prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur +dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. +Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous +pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de +ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du +côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait +pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre +histoire; parlez.</p> + +<p>Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit +encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce +que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, +poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad +négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous +sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres +personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel, +après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait +venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs +d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré +le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par +bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que +la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le +hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons +entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper +à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre, +pour obéir à vos ordres.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle +devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir +pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue +pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez +tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que +vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez +où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait +qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois +Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des +sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la +maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans +leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes +étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté +allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui +répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le +calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces +paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et +demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; +elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.</p> + +<p>Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se +retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à +son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avait +l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et +entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide, +quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et +pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore +occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il +tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects +à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à +régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames +et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en +repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont +surpris.</p> + +<p>Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders. +Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.</p> + +<p>Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se +hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une +manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans +toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.</p> + +<p>Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui +prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps +d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé +sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa +commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait. +Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa +maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la +portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui +les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils +n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.</p> + +<p>Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et +leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous +cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous +craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous +ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment; +mais rassurez-vous: soyez<a name="page_148" id="page_148"></a> persuadées que j'ai oublié le passé, et que +je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes +les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait +voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après +l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul; +mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la +glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je +vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous +demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux +chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux +d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.</p> + +<p>Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les +trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de +cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...</p> + +<p>Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je +lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore +ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que +Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu +d'envie d'entendre.</p> + +<h4>LIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Ma chère sœur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je +vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans +doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le +prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui +donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DE_ZOBEIDE" id="HISTOIRE_DE_ZOBEIDE"></a>HISTOIRE DE ZOBÉIDE</h3> + +<p>Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai<a name="page_149" id="page_149"></a> à raconter à +Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï +parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois sœurs, nées d'une +même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange +elles ont été changées en chiennes.</p> + +<p>Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont +aussi mes sœurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le +sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et +moi Zobéide.</p> + +<p>Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous +appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, +suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur +mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et +de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma sœur, +ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère +et en débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avait apporté. +Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte +pour la répudier et la chassa.</p> + +<p>Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans +un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne +de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux cœurs les plus durs. Je la fis +entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma +sœur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant +votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et +l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez +que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer +comme moi-même.</p> + +<p>Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois +en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre +troisième sœur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de +ses<a name="page_150" id="page_150"></a> nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son +mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.</p> + +<p>Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que +Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage +par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, +je me rendis avec mes deux sœurs à Bassora, où j'achetai un vaisseau +tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de +Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes +bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes +la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes +terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous +aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent +frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.</p> + +<p>Je n'eus pas la patience d'attendre que mes sœurs fussent en état de +m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de +la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui +étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si +hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient +immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et +m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.</p> + +<p>J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des +hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils +étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je +trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui +étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les +cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que +tout ce qui était dans<a name="page_151" id="page_151"></a> les maisons, de même que ce qui était dehors, +était changé, en pierre.</p> + +<p>Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris +une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants +étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant, +et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir +considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du +prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir +rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en +trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma +surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes +pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.</p> + +<p>Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns +semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de +leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà +vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; +mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence +affreux.</p> + +<p>M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau +bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je +jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait +dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai +ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame +aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne +d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes, +et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me +parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.</p> + +<p>J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette +chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins<a name="page_152" id="page_152"></a> et le sofa garni +d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et +d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...</p> + +<h4>LV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai +dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques, +qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où +il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de +grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche +étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit +plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de +dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, +avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme +un œuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il +brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le +regardant au jour.</p> + +<p>Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau +allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me +fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car +je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés +d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette +chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait +inestimable.</p> + +<p>Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je +parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais +déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient +remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces +merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon +vaisseau, ni à mes sœurs, je ne songeais<a name="page_153" id="page_153"></a> qu'à satisfaire ma curiosité. +Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il +était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par +où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je +m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre +où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je +résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à +regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur +de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette +crainte qui m'empêcha de dormir.</p> + +<p>Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui +lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de +le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai +aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en +chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un +cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le +flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un +oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui +marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes +suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire +blanche allumés de même.</p> + +<p>Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez +nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne +mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui +était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie +d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire +qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié, +et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de +très-merveilleux.</p> + +<p>Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris;<a name="page_154" id="page_154"></a> j'entrai, et me tenant +debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu +qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la +grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. +Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.</p> + +<p>Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous +prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville +désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est +arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en +l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf +dans un désastre si épouvantable.</p> + +<p>Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à +faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port +après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de +s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui +témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais +remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.</p> + +<p>Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de +patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux, +et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il +commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable +seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends +l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue +depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma +curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en +conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant +de personnes mortes d'une manière inouïe.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<h4>LVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:</p> + +<p>Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez +la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui +adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur +et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un +puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute +sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient +mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles +à Dieu.</p> + +<p>Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur +d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane, +qui savait l'Alcoran par cœur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon +prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde +d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe; +et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je +fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent +livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout +le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les +instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des +vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté +constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en +horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.</p> + +<p>Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à +coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne +perdit une de ces paroles qu'elle<a name="page_156" id="page_156"></a> dit: «Habitants, abandonnez le culte +de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»</p> + +<p>La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant +converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du +matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un +instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon +père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel +qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une +pareille destinée.</p> + +<p>Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment +terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de +ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous +envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je +vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.</p> + +<p>Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence +qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous +éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut +vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai +laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une +retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire +du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les +honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en +pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le +reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.</p> + +<p>Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au +port, où nous trouvâmes mes sœurs, le capitaine et mes esclaves fort en +peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur +racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour<a name="page_157" id="page_157"></a> +précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la +désolation d'une si belle ville.</p> + +<p>Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises +que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait +de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous +laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que +nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux +pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant +les yeux.</p> + +<p>Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes +mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir +besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel +que nous pouvions le souhaiter...</p> + +<h4>LVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:</p> + +<p>Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous +entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre +union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de +l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me +demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque +nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me +faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est +pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur +répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers +le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. +D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma +personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes +services,<a name="page_158" id="page_158"></a> et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.</p> + +<p>Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour +moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que +dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas +pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma +maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes +sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce +temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments +qu'auparavant.</p> + +<p>Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où, +avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous +arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes +sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de +la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments +sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je +m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que +l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une +plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île +déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait +sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs +sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque +espérance que je pourrais conserver ma vie.</p> + +<p>Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et +fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, +et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je +me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros +qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en +eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse<a name="page_159" id="page_159"></a> et le courage de prendre +une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute +ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et +l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et +s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose +extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans +un autre endroit, et je m'endormis.</p> + +<p>A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi +une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à +l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et +lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que +vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru +ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu +qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos +sœurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos +généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées +comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans +vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux +chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce +châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la +manière que je vous dirai.</p> + +<p>A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux +chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis +dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été +chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me +dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, +de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits +cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime +qu'elles<a name="page_160" id="page_160"></a> ont commis contre votre personne et contre le jeune prince +qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son +ordre.</p> + +<p>Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même +manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs +avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel +devoir.</p> + +<p>Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son +grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi +elle était marquée de cicatrices...</p> + +<h4>LVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<h3><a name="HISTOIRE_DAMINE" id="HISTOIRE_DAMINE"></a>HISTOIRE D'AMINE</h3> + +<p>Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont +Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sœur, je vous +dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en +particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait +laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.</p> + +<p>La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai +veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à +quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait +de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès +que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire +dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à +mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.</p> + +<p>Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint +dire qu'une dame demandait<a name="page_161" id="page_161"></a> à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. +C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la +terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous +supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la +confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous +dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se +marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous +n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de +la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse +avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des +inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma +charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre +présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de +notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des +misérables.</p> + +<p>Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de +compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux +bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut +que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La +vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me +baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame, +reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous +avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez +cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure +que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à +l'honneur de vous voir.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me +plaisait davantage, avec un collier de<a name="page_162" id="page_162"></a> grosses perles, des bracelets, +des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les +plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.</p> + +<p>La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi, +d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me +dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières +dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira: +me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle +marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes +esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort +large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par +un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était +au-dessus de la porte en lettres d'or: <i>C'est ici la demeure éternelle +des plaisirs et de la joie</i>. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à +l'instant.</p> + +<p>On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus +reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant +de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un +sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants: +Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces; +mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous +imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de +tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de +votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux +si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le +monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre +alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les +joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous +fait de vous recevoir pour femme.<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me +remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. +Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une +rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un +cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air +majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et +je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore +au-dessus de ce que sa sœur m'en avait dit.</p> + +<p>Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa +des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat +de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il +avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi +fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à +lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus +la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée +seulement.</p> + +<p>Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai +à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il +me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai +déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.</p> + +<p>Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma +bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que +je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de +toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique, +je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne +trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans +la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la +vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût.<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus +que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à +la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui +en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à +l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de +me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta +que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; +qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire +un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple +pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant, +afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler, +le marchand me mordit jusqu'au sang.</p> + +<p>La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je +demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de +fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, +je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes +avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde +qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une +faiblesse qui m'avait prise...</p> + +<h4>LIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:</p> + +<p>La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de +l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse, +me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je +vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne +l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous +affligez pas: ne perdons point de<a name="page_165" id="page_165"></a> temps, retournons au logis; je vous +donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement, +qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.</p> + +<p>La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête +enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal +de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie, +et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me +dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me +résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter +une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un +porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort +étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que +c'était peu de chose.</p> + +<p>Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne +demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police +d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre. +Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, +je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande +injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de +pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement, +reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.</p> + +<p>Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un +vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête +tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que +j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela +étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le +grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir +tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, +je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment<a name="page_166" id="page_166"></a> +donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux +absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui +répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le +fait.</p> + +<p>A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il, +c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa +des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur +dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son +ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il +commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut +apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter +dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment +que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon cœur et qui me manquent +de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe +donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors +l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous +avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.</p> + +<p>Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai +la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en +quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus +beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de +mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon +fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous +conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue. +Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna +de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux. +Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la +vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de +son crime.<a name="page_167" id="page_167"></a></p> + +<p>A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur +les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante +qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après +cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur, +dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit +quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, +contre mon intention, me sont restées depuis.</p> + +<p>Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la +maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la +place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas +contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où +elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre +qui aurais-je fait ma plainte?</p> + +<p>Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère sœur +Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui +fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et +m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille +marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez +elle après la mort de notre mère.</p> + +<p>Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous +résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que +nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense +de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les +provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis +apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous +retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife +Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait +savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce +qu'il venait d'entendre.<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<h4>LX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité, +voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux +Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de +sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit +lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en +serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle +point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous +revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?</p> + +<p>Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre +Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en +me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je +voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi +dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien! +répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus +à propos, puisque je le souhaite.</p> + +<p>Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout +le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée +parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée +très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous +me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de +m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en +marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses sœurs, +en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais +leur rendre leur figure naturelle.</p> + +<p>Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand +plaisir: faites-leur cette grâce: après cela,<a name="page_169" id="page_169"></a> je chercherai les moyens +de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore +une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement +maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses, +il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me +nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si +grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien +qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine, +et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.</p> + +<p>Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les +deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses +cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été +frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter +ainsi.</p> + +<p>Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on +les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui +l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne +n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles +furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les +cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur +des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux +inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque +c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son +cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit +qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer +chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire +votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et +disparut.</p> + +<p>Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient +d'arriver par son moyen, fit des actions<a name="page_170" id="page_170"></a> dont il sera parlé +éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui +dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la +blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la +reprendre, il la reprit à l'heure même.</p> + +<p>Le calife déclara ensuite qu'il donnait son cœur et sa main à Zobéide, +et proposa les trois autres sœurs aux trois Calenders, fils de rois, +qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le +calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de +Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit +dans ses conseils.</p> + +<p>Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire, +qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu +d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui +dit:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="HISTOIRE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens +de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad. +Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge +très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était +fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait +encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux +zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer +un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces, +il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande +maison.</p> + +<p>Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son +odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de +pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant +avec l'odeur<a name="page_171" id="page_171"></a> de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela, +il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du +ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux +particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée +de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger +qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut +savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien, +parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue. +Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques +qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre +eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le +domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la +demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a +parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait +ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à +un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait +la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les +yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de +toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi; +je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de +la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge, +pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses +richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour +obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter +une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre +terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son +désespoir.</p> + +<p>Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de +l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant<a name="page_172" id="page_172"></a> par le bras, lui +dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous +parler.</p> + +<h4>LXI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu +surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait +de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir +pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut +s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la +rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le +pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut +obligé de se rendre à ses instances.</p> + +<p>Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon +nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets +délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait, +et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout +une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce +personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la +vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en +tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait +asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à +boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni.</p> + +<p>Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient +plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère, +selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui +demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur, +lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier. +Je suis bien aise de vous voir,<a name="page_173" id="page_173"></a> reprit Sindbad, et je vous réponds que +la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais +apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad, +avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la +fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler.</p> + +<p>A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et +repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en +mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je +vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je +sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre +situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais +il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon +égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans +travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir; +désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir +souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de +l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs, +ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer +que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux +hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers +pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément +de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans +les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je +vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas +fâchés de l'entendre.</p> + +<p>Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du +porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la +charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il +souhaitait<a name="page_174" id="page_174"></a> qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes:</p> + +<h3><a name="PREMIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="PREMIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la +meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de +mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses +étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les +ménageait aussi mal que je faisais.</p> + +<p>Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon +patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de +meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par +mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons +conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me +restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à +l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau +que nous avions équipé à frais communs.</p> + +<p>Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le +golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la +droite, et par celles de Perse à la gauche.</p> + +<p>Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et +nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à +la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur +d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit +plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage +qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.</p> + +<p>Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à +nous délasser de la fatigue de la mer,<a name="page_175" id="page_175"></a> l'île trembla tout à coup, et +nous donna une rude secousse...</p> + +<h4>LXII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du +tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous +rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous +prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se +sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi, +j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se +plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce +de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le +capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la +chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut +profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser +les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau.</p> + +<p>Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et +tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour +et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je +désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement +contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu +beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la +fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en +eussent donné le moyen.</p> + +<p>Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et +parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je +ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger. +J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une<a name="page_176" id="page_176"></a> +source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les +forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de +route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un +cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la +crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte +plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en +approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté +attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la +voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme +parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon +aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une +grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins +étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là.</p> + +<p>Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant +demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert, +ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain +de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume +d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte +d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite +ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales +étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous +les autres, et destinés aux écuries du roi.</p> + +<p>Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les +cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui +je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me +trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa +curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur. +En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît +toutes les choses<a name="page_177" id="page_177"></a> dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière +que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses +officiers.</p> + +<p>Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je +recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour +apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un +avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située +sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des +vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le +port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de +décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient +les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur +quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je +vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne +doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le +vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le +capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je +l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je +voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui +se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il +nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette +île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur +énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt +échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la +cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La +plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux +Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de +les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui +je puisse rendre le profit<a name="page_178" id="page_178"></a> que j'aurai fait avec le principal. +Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et +qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...</p> + +<h4>LXIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:</p> + +<p>Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu! +s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi +parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les +passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire +que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience, +repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à +vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute. +Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle +aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui +m'avaient amené à sa cour.</p> + +<p>Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que +je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me +reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie +qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se +jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes +heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez +le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous, +faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité; +et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises +que je lui présentai; mais il les refusa.</p> + +<p>Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en +fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui +m'était arrivée, il me demanda<a name="page_179" id="page_179"></a> où j'avais pris des choses si rares. Je +lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté +de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de +beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me +rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la +valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis +avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère. +J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et +je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu +d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la +vie.</p> + +<p>Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments +de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de +son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et +lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de +cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il; +retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes +aventures.</p> + +<p>Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et +retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui +fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on +servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la +parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous +prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de +mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles +du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces +termes:<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<h3><a name="SECOND_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SECOND_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le +reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier. +Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de +voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises +propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois +avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous +embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu, +nous commençâmes notre navigation.</p> + +<p>Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort +avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de +plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y +découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes +prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les +arrosaient.</p> + +<p>Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les +autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté, +et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient +un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi +le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis +longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à +l'ancre...</p> + +<h4>LXIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre; +je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des +marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement +le<a name="page_181" id="page_181"></a> navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de +temps après.</p> + +<p>Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si +triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de +saison.</p> + +<p>A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je +deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de +tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner +quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et +le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc, +je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je +marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais +pas bien distinguer ce que c'était.</p> + +<p>Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était +une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que +j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai +alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus +découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter +dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en +rondeur.</p> + +<p>Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup, +comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de +cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui +qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur +extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins +d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et +je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un +œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour +le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'œuf, de +sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau,<a name="page_182" id="page_182"></a> et ce pied était aussi +gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile +dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il +reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île +déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord +qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais +plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me +sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je +déliai promptement le nœud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à +peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une +longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.</p> + +<p>Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de +toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue, +et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût +monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à +l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien +gagné au change.</p> + +<p>En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de +diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris +beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des +objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans +effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il +n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient +pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc, +leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.</p> + +<p>Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de +temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil +se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où +je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était +basse<a name="page_183" id="page_183"></a> et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des +serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y +pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au +bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux +sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas, +comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour +étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en +tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants +sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré +l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil de +toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes +provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba +près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de +viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du +haut des rochers, en différents endroits.</p> + +<p>J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï +dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la +vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands +pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient +dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée +dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande +et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la +pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce +pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et +les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture +à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par +leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils +trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse, +parce qu'il n'y a pas d'autre<a name="page_184" id="page_184"></a> moyen de tirer les diamants de cette +vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.</p> + +<p>J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet +abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de +sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen +de conserver ma vie....</p> + +<h4>LXV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la +compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus +gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse +de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris +ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai +fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je +me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma +ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.</p> + +<p>Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent +chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des +plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont +j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid. +Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les +aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un +d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il +m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle +aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant +pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec +plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous, +ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en +peuvent avoir tous les autres marchands ensemble.<a name="page_185" id="page_185"></a> S'ils en ont, ce +n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée, +ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je +la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres +marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés +de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire. +Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me +sauver que ma hardiesse à le tenter.</p> + +<p>Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là, +leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes +diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où +ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai +le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car +chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il +en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des +moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre +de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de +celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire +désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.</p> + +<p>Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de +viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants +qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous +marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une +longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après +avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous +abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de +grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des +richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de +fatigues.<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore +cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le +récit du troisième.</p> + +<p>Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la +même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa +misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant +demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.</p> + +<h3><a name="TROISIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="TROISIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais, +le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais +comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le +repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais +affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que +je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres +marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à +plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.</p> + +<p>Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête +horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours, +et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort +souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y +aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit: +Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages +tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains, +notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce +qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous +arrivait d'en tuer quelqu'<a name="page_187" id="page_187"></a>un, ils se jetteraient tous sur nous et nous +assommeraient...</p> + +<h4>LXVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une +grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de +nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude +innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil +roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et +environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en +approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux +bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au +tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne +paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.</p> + +<p>Nous leur vîmes faire cette manœuvre avec la frayeur que vous pouvez +vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul +mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions +d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le +câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir +fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils +emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus. +Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il +était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez +entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.</p> + +<p>Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous +trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour +prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était +possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En<a name="page_188" id="page_188"></a> +marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers +lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort +élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en +la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste +appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau +d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir. +Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir +marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis +d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles.</p> + +<p>Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que +je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup +de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme +noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un +seul œil, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant, +qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui +n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure +lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un +éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et +longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si +effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts.</p> + +<p>A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule, +qui nous examinait de tout son œil. Quand il nous eut bien considérés, +il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi, +me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un +boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant +que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha. +Il prit les autres tour à<a name="page_189" id="page_189"></a> tour, les examina de la même manière; et +comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint +d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche +au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir, +et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce +repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et +s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son +sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas +possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la +plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu, +le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.</p> + +<p>Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous +avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un +de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de +gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous +n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous +délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à +exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former.</p> + +<p>Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous +déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu +d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en +nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le +soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais +nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de +retourner au palais.</p> + +<p>Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos +compagnons: après quoi il s'endormit,<a name="page_190" id="page_190"></a> et ronfla jusqu'au jour, qu'il +sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous +parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point +d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si +étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un +de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il, +de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il +pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du +barbare qui nous destine un trépas si funeste?</p> + +<p>Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le +communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je +alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous +m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et +lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce +que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons +le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il +réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque +vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous +manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous +nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots +sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais +quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser +ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà +dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et +nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.</p> + +<p>Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu +de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de +nos camarades. Mais<a name="page_191" id="page_191"></a> enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes +de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il +se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes +ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi, +nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour +la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même +temps, et nous le lui crevâmes.</p> + +<p>La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se +leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de +quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le +temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les +endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous +avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec +des hurlements épouvantables...</p> + +<h4>LXVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous +rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous +les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous +jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec +quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne +paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous +n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce +serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous +proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos +radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel +ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le +conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient +devant lui à pas précipités.<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et +nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants, +qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la +rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les +jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais, +tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se +noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes +nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de +la portée des pierres.</p> + +<p>Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des +flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous +passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de +notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés +contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y +trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour +réparer les forces que nous avions perdues.</p> + +<p>Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes +réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de +ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous, +qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts +qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à +plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous +prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous +fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit +qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il +avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O +Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous +réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à +la<a name="page_193" id="page_193"></a> fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas +moins terrible.</p> + +<p>Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel +nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. +Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin +du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent, +qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva +contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que +moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.</p> + +<p>Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort +que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui +de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je +fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux +de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de +désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de +nos vies.</p> + +<p>Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois, +de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai +ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en +liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela +étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la +triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel +sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner +autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à +cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au +jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne +peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai +sortir de mon fort que le soleil ne parût.</p> + +<p>Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné,<a name="page_194" id="page_194"></a> j'avais tant +souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à +cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la +résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le +dessein de m'y précipiter la tête la première.....</p> + +<h4>LXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché +de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer, +j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force +pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on +me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le +capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et +les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle +aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur +eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent +qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient +en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages, +et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.</p> + +<p>Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et +nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui +est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, +et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs +marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le +capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui +appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. +Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à +ses héritiers, lorsque<a name="page_195" id="page_195"></a> j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il +entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me +disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez +bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à +la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il +me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.</p> + +<p>L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des +marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous +quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger: +Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus +m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le +reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans +l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à +la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas +remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne +depuis le temps que je ne l'avais vu.</p> + +<p>Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me +reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui +étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se +nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon +vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire +de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle +méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas +embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et +moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, +qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le +reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. +Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez +ce Sindbad<a name="page_196" id="page_196"></a> que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au +bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de +l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...</p> + +<h4>LXIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré, +me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis +ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que +j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les +ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. +Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je +lui devais.</p> + +<p>De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous +de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes +éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et +en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il +avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait +ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la +couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à +Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de +richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres +une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles +que j'avais déjà acquises.</p> + +<p>Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner +ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du +lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se +retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur +la fin du dîner, et continua ses aventures.<a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<h3><a name="QUATRIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="QUATRIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon +troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me +déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à +la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc +ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit +dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route +de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un +port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions +déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles +orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris +d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles, +et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont +nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la +manœuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille +pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des +récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de +matelots se noyèrent, et que la charge périt...</p> + +<h4>LXX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres +marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous +emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y +trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos +forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous +avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. +L'abattement<a name="page_198" id="page_198"></a> où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.</p> + +<p>Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du +rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où +nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en +très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos +personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite +dans leurs maisons.</p> + +<p>Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu. +D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe, +en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire +réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent +que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour +moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas +seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je +m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me +parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.</p> + +<p>On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes +camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent +extraordinairement. J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient +d'abord présenté de cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous +ôter par là le chagrin que la triste connaissance de notre sort nous +devait causer; et ils nous donnaient du riz pour nous engraisser. Comme +ils étaient anthropophages, leur intention était de nous manger quand +nous serions devenus gras. C'est ce qui arriva à mes camarades, qui +ignoraient leur destinée, parce qu'ils avaient perdu leur bon sens. +Puisque j'avais conservé le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu +d'engraisser comme les autres, je devins encore plus maigre que je +n'étais. La crainte de la mort, dont j'étais incessamment frappé, +tournait en poison tous les aliments que je prenais. Je<a name="page_199" id="page_199"></a> tombai dans une +langueur qui me fut fort salutaire, car les noirs ayant assommé et mangé +mes compagnons, en demeurèrent là; et me voyant sec, décharné, malade, +ils remirent ma mort à un autre temps.</p> + +<p>Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas +garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des +habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et +qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais, +au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa +vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les +autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du +jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi, +étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi +lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je +m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres +dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et +continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me +paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même +temps de quoi boire et de quoi manger.</p> + +<p>Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des +gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là +une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis +nulle difficulté de m'approcher d'eux....</p> + +<h4>LXXI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant +de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et +d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis +volontiers<a name="page_200" id="page_200"></a> leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais +fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les +mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par +quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit +que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.</p> + +<p>Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de +poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le +bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île +d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon +prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le +surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin +de moi.</p> + +<p>L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes +de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi +demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et +les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre +content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son +esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la +ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus +bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un +étranger.</p> + +<p>Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde, +le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit +prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se +servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de +choses dont on ignorait l'usage dans ses États.</p> + +<p>J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une +selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le +garnis moi-même de bourre et de<a name="page_201" id="page_201"></a> cuir, et l'ornai d'une broderie d'or. +Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que +je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.</p> + +<p>Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au +roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et +fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de +grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour +ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me +firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis +aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit +dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.</p> + +<p>Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour: +Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te +chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu +m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a +rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre +Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua +le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes +plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il +me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche. +Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle +je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas +trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première +occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout +avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.</p> + +<p>J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec +lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et +mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la +plus vive affliction:<a name="page_202" id="page_202"></a> Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et +vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous +que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure +à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si +funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de +vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre +vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont +faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma +femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île, +et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la +femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me +sauver; tout le monde subit cette loi.</p> + +<p>Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la +nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins +arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre +de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces, +et on la para de tous ses joyaux.</p> + +<p>On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en +marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa +femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut +arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits +profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses +habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents +et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un +pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la +même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en +longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond. +La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort +triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y +assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir +souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je +pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de +l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les +morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de +nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que +veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis +soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si +elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à +Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume? +Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils +n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.</p> + +<p>Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que +ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec +elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel +remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à +la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition +que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout +entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...</p> + +<h4>LXXII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me +paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des +anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné +de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les<a name="page_204" id="page_204"></a> +personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur +d'assister à mon enterrement.</p> + +<p>Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme +dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On +commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je +suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes, +et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne, +je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je +m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour +de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de +leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez, +disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi +si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays. +J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut +attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme +dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre +bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette +cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur +l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris +pitoyables.</p> + +<p>A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de +lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain. +C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante +coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui +sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche; +je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus +vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je +sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me +bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai<a name="page_205" id="page_205"></a> assez longtemps +plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il +est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa +providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te +vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses +péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à +mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. +Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne +devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit +de tes travaux!</p> + +<p>Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte +en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et +m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins +(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque +misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi, +et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant +le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en +mangeai.</p> + +<p>Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on +ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois +de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus +spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. +Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en +ayant plus, je me préparai à mourir...</p> + +<h4>LXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis +lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le +mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes +dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait<a name="page_206" id="page_206"></a> la femme, +je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je +m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la +tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je +m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme +je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de +l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques +jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un +homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur +pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne +manquai pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.</p> + +<p>Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler +et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler +plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui +prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par +reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais. +Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin +une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers +cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la +cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris +qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.</p> + +<p>A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de +l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant +avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la +mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine +à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus +convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en +leur assiette ordinaire, je<a name="page_207" id="page_207"></a> compris que la chose que j'avais entendue +souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui +avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.</p> + +<p>J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville +et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était +tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je +me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait +de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du +pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que +je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.</p> + +<p>J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les +diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les +riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le +bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec +des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait +une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une +bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en +était pas la saison.</p> + +<p>Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que +de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je +fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour +me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me +venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle +disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé +d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient. +Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si +ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse +et m'emmenèrent avec mes ballots.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du +plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi +la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je +lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les +accepter.</p> + +<p>Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des +Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent +ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous +abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre +très-excellent.</p> + +<p>Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité +s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et +dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair +humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île, +nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin, +j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est +inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs +qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien +de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai +tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en +faisant bonne chère avec eux.</p> + +<p>Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa +encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il +fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les +autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui +et entendre le détail de son cinquième voyage.</p> + +<h3><a name="CINQUIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="CINQUIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer +de ma mémoire toutes les peines et les<a name="page_209" id="page_209"></a> maux que j'avais soufferts, sans +pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi +j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des +voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer. +Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon +commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un +à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai +dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je +reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs +marchandises.</p> + +<p>Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une +longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île +déserte, où nous trouvâmes l'œuf d'un roc d'une grosseur pareille à +celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près +d'éclore, dont le bec commençait à paraître....</p> + +<h4>LXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et +qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands coups de +hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par +morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne +pas toucher à l'œuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.</p> + +<p>Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il +parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que +j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience +ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du +petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour +éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec +empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, +qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf, +et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils +reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent +pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous +éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.</p> + +<p>Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes +chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent +précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant +en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse +du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba +pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une +manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre +malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, +qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les +passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé +moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me +prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, +tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent +et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont +le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté, +et me sauvai.</p> + +<p>Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi +je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me +sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des +arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des +ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours. +Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette +eau, qui m'invitait à boire.<a name="page_211" id="page_211"></a> Puis je me levai, et marchai entre les +arbres, non sans quelque appréhension.</p> + +<p>Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me +parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je +m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme +moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une +inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu +de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le +passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour +aller cueillir des fruits.</p> + +<p>Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est +pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez, +lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au +lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que +j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement +autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à +celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me +serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La +frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...</p> + +<h4>LXXV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard +demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les +jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes +esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de +l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré +moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de +m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il +ne quittait<a name="page_212" id="page_212"></a> point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer +la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou. +Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller; +ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds. +Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé +de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.</p> + +<p>Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui +étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse; +et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs +grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous +rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la +posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le +vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la +portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour +quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de +la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter +en marchant.</p> + +<p>Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit +en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit +signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la +prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la +dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi +s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il +commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules. +Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans +l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant +qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans +mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.</p> + +<p>Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais<a name="page_213" id="page_213"></a> de ce maudit +vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des +gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et +prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement +étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez +tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous +êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux +dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu +cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots +et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne +compagnie.</p> + +<p>Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur +navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il +apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après +quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville +dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.</p> + +<p>Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de +l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de +retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite +m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme +moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me +dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous +écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna +des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.</p> + +<p>Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort +droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de +s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les +arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit +et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes<a name="page_214" id="page_214"></a> un grand +nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès +qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec +une agilité surprenante....</p> + +<h4>LXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des +pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre +les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits +de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des +gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les +cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les +singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il +nous eût été impossible d'avoir autrement.</p> + +<p>Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la +ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur +du sac de cocos que j'avais apporté.</p> + +<p>Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose, +jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le +remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un +si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.</p> + +<p>Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands +qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis +l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire +un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui +m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du +marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec +moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.</p> + +<p>Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le<a name="page_215" id="page_215"></a> poivre croit +en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte +la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait +une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de +débauche.</p> + +<p>J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois +d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où +je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un +grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer +avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je +revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du +bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en +aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes +autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes +sortes de divertissements.</p> + +<p>Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui +se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie +se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les +jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième +voyage de la manière que je vais vous le raconter.</p> + +<h3><a name="SIXIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SIXIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir +comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls, +je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de +nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion; +et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi +qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un +sixième voyage, malgré les prières<a name="page_216" id="page_216"></a> de mes parents et de mes amis, qui +firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.</p> + +<p>Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une +fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un +port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était +résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité, +mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote +perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils +la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir, +tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un +étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant +des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa +la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui +demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous +répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus +dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous +périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce +danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces +mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se +rompirent dans la manœuvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y +remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne +inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en +sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos +vivres et nos plus précieuses marchandises.</p> + +<p>Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a +plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le +dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de +ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce +discours nous jeta tous dans une affliction<a name="page_217" id="page_217"></a> mortelle, et nous nous +embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre +malheureux sort.</p> + +<p>La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île +fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de +vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements +qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur, +nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose +presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui +se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent +qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout +ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, +tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et +pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture +est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce +lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou +d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de +poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et +rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la +grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart +sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.</p> + +<p>Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et +nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos +vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les +autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses +provisions.</p> + +<h4>LXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par +les autres; pour moi, je rendis les<a name="page_218" id="page_218"></a> derniers devoirs à tous mes +compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux +ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en +avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire +part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me +restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller +loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter +dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai +qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter +que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé +dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je +m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne +hâtasse ma mort.</p> + +<p>Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller +jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après +avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même: +Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par +quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au +courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je +péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au +contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée +de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de +m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet +affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?</p> + +<p>Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le +fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à +choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit +bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques +ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et +d'étoffes<a name="page_219" id="page_219"></a> précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les +ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites +rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours +de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.</p> + +<p>Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de +l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je +voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le +moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle +pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un +pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me +restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie. +Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer +mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil +vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais +en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au +bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand +nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai. +Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.</p> + +<p>En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je +devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je +m'écriai, et récitai ces vers arabes:</p> + +<p>«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas +besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et, pendant que +tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»</p> + +<p>Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et +prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. +Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser +aujourd'<a name="page_220" id="page_220"></a>hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne +voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que +l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce +que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un +de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et +attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous +éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui +doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé +sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent +premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.</p> + +<p>Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma +faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce +qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon +discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur +avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus +surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la +chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que +par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à +faire ce qu'ils voudraient.</p> + +<p>Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de +temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie +marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les +plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était +avec les ballots, et commencèrent à me suivre...</p> + +<h4>LXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de +Serendid; car c'était dans cette île que<a name="page_221" id="page_221"></a> je me trouvais. Les noirs me +présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis, +et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, +c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce +prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me +fit avancer et prendre place auprès de lui.</p> + +<p>Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez +d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on +écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les +archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit +les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et +d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait +point dans son trésor qui en approchassent.</p> + +<p>Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en +examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai, +et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au +service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la +supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en +souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni +de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos +richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous +sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma +libéralité.</p> + +<p>J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et +j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de +plus digne de ma curiosité.</p> + +<p>Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me +permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière +très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche +présent, qu'il fit<a name="page_222" id="page_222"></a> tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre +congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable, +et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre +souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part +ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de +mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant +à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait +l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya +querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi, +et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.</p> + +<p>La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain +animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur +le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce +qu'elle contenait en langue indienne:</p> + +<p class="c"><small> +LEcMARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS,<br /> +QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT<br /> +BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS,<br /> +ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR<br /> +VINGT MILLE COURONNES<br /> +ENRICHIES DE DIAMANTS:<br /> +AU CALIFE HAROUN<br /> +AL-RASCHID.</small><br /> +</p> + +<p>«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne +laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en +considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre +cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous +vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le +mériter, étant d'un rang égal<a name="page_223" id="page_223"></a> à celui que vous tenez. Nous vous en +conjurons en qualité de frère. Adieu.»</p> + +<div class="figcenter" style="width: 447px;"> +<a href="images/illus-120.jpg"> +<img src="images/illus-120_sml.jpg" width="447" height="600" alt="On me conduisit devant le trône du Calife. + +p. 223." title="" /></a> +<span class="caption">On me conduisit devant le trône du Calife. <a href="#page_023">p. 223</a>.</span> +</div> + +<p>Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et +travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur, +rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme; +secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme +une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de +préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en +cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente +grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela +était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les +habillements étaient couverts de pierreries.</p> + +<p>Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse +navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La +première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la +commission dont j'étais chargé....</p> + +<h4>LXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me +présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle +esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont +j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me +conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me +prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui +présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait +le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût +aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me +prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des +croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre<a name="page_224" id="page_224"></a> Majesté qu'il +n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est +plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son +palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un +trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux +files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa +cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or +à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une +colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un +demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille +hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants +richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier +qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute +voix:</p> + +<p>«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes, +dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt +mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que +ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!»</p> + +<p>Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône +crie à son tour:</p> + +<p>«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit +mourir.»</p> + +<p>L'officier de devant reprend, et crie ensuite:</p> + +<p>«Louange à celui qui vit et ne meurt pas!</p> + +<p>D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges +dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples +n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement +la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux +et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait +de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et +après ce que vous venez de me dire,<a name="page_225" id="page_225"></a> il faut avouer que sa sagesse est +digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me +congédia et me renvoya avec un riche présent....</p> + +<p>Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent; +mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour +suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en +ces termes:</p> + +<h3><a name="SEPTIEME_ET_DERNIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SEPTIEME_ET_DERNIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3> + +<p>Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en +faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait +que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que +j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement +le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes +gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de +table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de +venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier +qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses +pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me +rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au +roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a +faite.</p> + +<p>Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des +croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera +Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis +rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait vœu +de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un +long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter +jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler:<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais +pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de +moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de +Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela, +il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous +voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être +redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela +de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en +eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de +mon voyage.</p> + +<p>Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré +les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et +je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut +très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là, j'exposai aux +ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire +donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au +palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la +coutume.</p> + +<p>Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute +particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je +vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je +bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon +compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi, +je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec +toutes les marques d'une grande satisfaction.</p> + +<p>Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille +sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile +blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un +autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase +d'agate plus<a name="page_227" id="page_227"></a> large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un +demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en +terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il +lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition, +venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes:</p> + +<p class="c"><small> +SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN,<br /> +AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART<br /> +D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU<br /> +A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR,<br /> +APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE<br /> +MÉMOIRE.</small></p> + +<p>«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci, +émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous +espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne +intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.»</p> + +<p>Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait +à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience, +je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à +obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un +présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de +m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme +je l'espérais, et Dieu en disposa autrement.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des +corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre +vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques +personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en +coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas +s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves...<a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<h4>LXXX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous +dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des +nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils +nous vendirent.</p> + +<p>Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt +acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller +proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas +encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas +quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je +n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les +corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais +dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui +repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne +l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et +m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une +forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont +l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il +jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant +un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les +éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse +dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après +m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, +et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit.</p> + +<p>Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain, +d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je +tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les +autres se retirèrent<a name="page_229" id="page_229"></a> aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller +avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de +cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me +caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes +une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon +patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et +d'enlever les dents pour en faire commerce.</p> + +<p>Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de +jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à +l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur +l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus +avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant +la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un +horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et +tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais +monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés +sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une +telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.</p> + +<p>Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants +m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le +bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et +le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit +avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que +vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête +de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un +endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui +l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je +croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps +étendu sur la place, ne voyant<a name="page_230" id="page_230"></a> plus d'éléphants, je me levai, et je +remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute +couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet +objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de +ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et +qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je +cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule +d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes +pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai +chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me +fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour +me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.</p> + +<p>Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais +dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été +à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des +flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais +de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par +quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le +lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une +extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes +l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter +de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je +ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de +me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de +toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je +vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez +entendre.</p> + +<p>Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité +d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que +nous leur donnions, ils<a name="page_231" id="page_231"></a> perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces +animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à +vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous +dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un +avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent +qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville +enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez +récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à +ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à +faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.</p> + +<p>A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La +liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et, +pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à +vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner +en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des +navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et +vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de +nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes +intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le +moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline, +que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville +qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas +longtemps caché.</p> + +<h4>LXXXI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi +lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à +demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en +abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter<a name="page_232" id="page_232"></a> des +régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et +comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort +extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des +rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme +des Indes, nous y allâmes aborder; et là, pour éviter les dangers de la +mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu +de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse +somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des +présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse +caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris +beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je +n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les +serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus.</p> + +<p>Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad. +J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon +ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait +causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que +Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des +éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter +foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire +et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses +secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans +son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents +qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents +et à mes amis.</p> + +<p>Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier +voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il, +avez-vous jamais ouï dire que<a name="page_233" id="page_233"></a> quelqu'un ait souffert autant que moi, ou +qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il +pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et +tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et +lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez +essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux +vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en +console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement +une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous +possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si +généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre +mort.</p> + +<p>Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui +dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger +chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le +marin.</p> + +<p>Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à +paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, +j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté +souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en +demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain +de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte +de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il +n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je +ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons +rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante +que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je +me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le +récit, j'ordonnerai sa mort.<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<h4>LXXXII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, +laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer +l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_PETIT_BOSSU" id="HISTOIRE_DU_PETIT_BOSSU"></a>HISTOIRE DU PETIT BOSSU</h3> + +<p>Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un +tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont +il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint +s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du +tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de +l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons +plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en +fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique +et le mena chez lui.</p> + +<p>Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le +couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de +poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en +mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il +mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent +remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet +accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de +craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des +assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du +corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un +médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à +l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu,<a name="page_235" id="page_235"></a> l'un par les pieds, +l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils +frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on +montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière, +ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît, +répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un +homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez, +ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela +par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui +faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part +au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme +portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le +laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.</p> + +<p>Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme +l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un +malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent +qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé +d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et +qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa +servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec +tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et, +venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si +rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en +fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la +lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec +elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut +tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué, +Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis! +disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de +tuer ce<a name="page_236" id="page_236"></a> malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le +bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va +bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.</p> + +<p>Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution +de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer +par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit +ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à +s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est +fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette +nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la +vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous +donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le +juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant...</p> + +<h4>LXXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se +délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne +trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus +fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre +sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la +maison du musulman notre voisin.</p> + +<p>Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin +de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait +chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand +dégât.</p> + +<p>Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui +prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui +avoir passé des cordes sous<a name="page_237" id="page_237"></a> les aisselles, ils le descendirent par la +cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura +planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant. +Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le +laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine +descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans +la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité +ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de +voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais +comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était +un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au +bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les +souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui +descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne +jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et +lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre +terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le +corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer. +Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à +la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un +homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez +pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les +graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si +criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les +ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait +quelle résolution il devait prendre....</p> + +<h4>LXXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant<a name="page_238" id="page_238"></a> le bossu, n'avait +pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des +imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu, +plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne +t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis +pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux +cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si +évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, +sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé +debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison +sans regarder derrière lui.</p> + +<p>Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort +riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont +on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de +sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa +pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt +appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant +ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, +en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme +un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour +quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis +le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du +marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le +renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête: +il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.</p> + +<p>Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien +qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel +sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu +me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour<a name="page_239" id="page_239"></a> me +prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le +tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au +bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh! +oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse +d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien, +et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à +ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le +marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de +réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de +simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.</p> + +<p>Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre +qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne +put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait +au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne +voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la +volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de +ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à +accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge. +A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des +crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui +avait tué un musulman.</p> + +<p>Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence; +et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever +en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança +en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est +pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui +assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui +raconta de point en<a name="page_240" id="page_240"></a> point de quelle manière il avait tué le bossu, et +il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le +marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir +un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus +en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans +charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas +criminel.</p> + +<h4>LXXXV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé +lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant +de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse, +dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa +place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le +coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du +pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la +voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution, +et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.</p> + +<p>Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman +que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui +suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne +connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils +m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une +pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de +descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils +apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je +descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et +dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis +rouler jusqu'au bas de l'escalier.<a name="page_241" id="page_241"></a> Enfin je vis qu'il était mort, et +que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. +Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre +toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous +alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre +par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité +comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme +vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du +meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu +d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux +musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan, +dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous +plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de +la mort du bossu...</p> + +<h4>LXXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le +médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de +sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin +avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit +la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant, +et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de +police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est +fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes; +mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez +connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour, +comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me +réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque +temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y +consentit,<a name="page_242" id="page_242"></a> et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un +morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son +gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le +soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa +mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte +du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de +remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre +pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas +de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce +d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu +au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt, +ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant +descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était +cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le +médecin, et me faites mourir.</p> + +<p>Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez +admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie. +Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le +tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette +histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en +lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une +corde au cou du tailleur.</p> + +<h4>LXXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le +sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son +bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le +bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier, +s'échappa du palais,<a name="page_243" id="page_243"></a> contre sa coutume, pour aller courir par la ville, +et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police +un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une +potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après +celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un +l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est +actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le +véritable assassin.</p> + +<p>A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du +supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police +qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le +corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier +partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la +corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à +suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa +passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint +le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit, +prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le +pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens +le corps du bossu.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna +aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement +tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si +singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire +avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes +qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de +plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon +bouffon?</p> + +<p>A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il, +je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous +quatre, si l'histoire que je<a name="page_244" id="page_244"></a> vais conter à Votre Majesté est plus belle +que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le +sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_RACONTEE_PAR_LE_POURVOYEUR_DU_SULTAN_DE_CASGAR" id="HISTOIRE_RACONTEE_PAR_LE_POURVOYEUR_DU_SULTAN_DE_CASGAR"></a>HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR</h3> + +<p>Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses +filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure +marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de +justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville. +Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table, +et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait, +entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était +excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous +remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger +quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et +à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me +garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de +l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté +autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une +si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous +répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites +honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous +exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les +autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de +Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je +veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à +condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les +mains quarante fois dans de l'alcali,<a name="page_245" id="page_245"></a> quarante autres fois avec la +cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne +trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au +serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette +condition.</p> + +<h4>LXXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis, +poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût +à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec +de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le +marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné +cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il, +et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous +manqueront pas...</p> + +<p>Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la +main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea +avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous +surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et +point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu, +quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit +aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel +accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont +vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur, +répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point +de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la +main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable. +Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un +et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de +cette<a name="page_246" id="page_246"></a> manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous +raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne +vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais +permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva +de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint +prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes:</p> + +<p>Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife +Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait +pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un +homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de +grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour +acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de +les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de +prendre une face assez riante.</p> + +<p>Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule, +accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma +porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui +prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous +veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au +bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la +peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et +voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne, +elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle +s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je +répondis à son compliment comme je devais...</p> + +<h4>LXXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant<a name="page_247" id="page_247"></a> qu'il n'y avait +personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit +le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me +parut fort belle.</p> + +<p>Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit +qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus +riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas! +madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que +commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un +si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à +vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous +épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les +marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux +tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans +aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et +j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les +marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore +arrivés.</p> + +<p>Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver +du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle +désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en +arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un +paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva +ensuite, et partit après avoir pris congé de moi;</p> + +<p>La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait +sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était, +ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable +d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être +pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux +qu'il me fut possible, en leur disant que<a name="page_248" id="page_248"></a> je connaissais la dame. +Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette.</p> + +<h4>XC<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien +attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils +ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de +m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je +vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même +heure que la première fois.</p> + +<p>Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me +dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris +l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon +aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec +moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon +argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les +boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que +de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les +faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas +trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait +beaucoup d'esprit.</p> + +<p>Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs +boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des +étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en +confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour +mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la +payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait, +c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et +sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle +me paye une<a name="page_249" id="page_249"></a> somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais +elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. +Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré +d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et +c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en +jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune +nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les +satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis +revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.</p> + +<p>Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous +apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de +compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres, +elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne +l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit +peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille:</p> + +<p>Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici +uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si +vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de +l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti +naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais +je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je +ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez.</p> + +<p>Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les +remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui +dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se +leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je +n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part.</p> + +<p>Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû,<a name="page_250" id="page_250"></a> et j'attendis +impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...</p> + +<h4>XCI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je +lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me +répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus +d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions, +elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les +moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui +dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne +vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est +favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus +chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur +elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle +a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants +qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement. +Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir +auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce +cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que +votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne +plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir, +et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc +plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici; +c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui +repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me +conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les +hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on +ne<a name="page_251" id="page_251"></a> peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un +grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites +tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de +votre vie.</p> + +<p>Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il +faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous +rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le +bord du Tigre, et que, là, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je +consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec +impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière +d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je +demeurai le dernier.</p> + +<p>Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques; +ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands +coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je +reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui +m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant +d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous +n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit +un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose, +ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne +craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait +pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le +coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela +les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous +reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués, +on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide.</p> + +<p>Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant +le danger où j'étais, je me repentis de<a name="page_252" id="page_252"></a> m'y être exposé. Je fis des +vœux et des prières qui n'étaient guère de saison.</p> + +<p>Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les +coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques +qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans +l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut +l'éveiller et le faire lever.</p> + +<h4>XCII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée, +poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad:</p> + +<p>L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait +interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait +si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous +l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie +fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il +commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et +de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le +prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis +exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.</p> + +<p>La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et +ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien, +dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de +Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est +rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés +m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la +fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se +casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez;<a name="page_253" id="page_253"></a> la +femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre +insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut +pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre +où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On +ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.</p> + +<p>A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife, +voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je +ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement +le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite. +Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement +arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât. +Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut +s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que +pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se +faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je +vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant +à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il, +je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez +seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.</p> + +<p>Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis +encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite +fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les +ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer +toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre +sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas +moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne +s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que +celui-là à<a name="page_254" id="page_254"></a> visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a +dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment; +mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger...</p> + +<h4>XCIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit +que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais: +Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce +de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses +que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est +bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle +les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de +respirer.</p> + +<p>Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle +ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en +me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre +au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur +moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de +sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne +me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle +avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez +longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son +appartement.</p> + +<p>Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où +j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle +m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la +vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et +pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait +peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si +délicate. Il ne fallait pas moins<a name="page_255" id="page_255"></a> de hardiesse ni de présence d'esprit; +mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant +reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide.</p> + +<p>Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa +maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa +présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait, +et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me +conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et +d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames +esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et +uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant +un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent +suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même +sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits +avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de +celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de +toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla +s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite +l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les +dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés +du trône.</p> + +<p>D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient +entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au +milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête +contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna +de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma +famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré. +Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître +par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la<a name="page_256" id="page_256"></a> joie, +me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame +favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de +son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve, +et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les +apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix +jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son +consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...</p> + +<h4>XCIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife, +continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du +plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son +ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.</p> + +<p>Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de +marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire +là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la +favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième +jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame +favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le +soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de +ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me +forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point +aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me +contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était +une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.</p> + +<p>Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande +illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent +entendre, on dansa, on fit mille<a name="page_257" id="page_257"></a> jeux: tout le palais retentissait de +cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande +salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la +servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent +le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour +des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la +faisait voir.</p> + +<p>Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la +chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de +mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à +faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre +toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses +cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile, +sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre +chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu +de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous +vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce +vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu +le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me +répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes +pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si +malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre, +ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de +bœuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me +tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait +été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les +forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on +l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont +il a mangé du ragoût à l'ail.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, +et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main +coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir +oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! +Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté, +et celui qui l'a servi!...</p> + +<h4>XCV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir +mille coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles +entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère sœur et +notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin +votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, +qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous +supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la +lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il +apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa +malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail +sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent +pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main: +Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère +et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit +rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle +sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent +seul dans une affliction inconcevable.</p> + +<p>Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui +venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame +favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur +empoisonnée que vous<a name="page_259" id="page_259"></a> lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous +pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit +ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la +délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si +vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme, +malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.</p> + +<p>Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au +bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez +encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est, +d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de +toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable +maîtresse.</p> + +<p>Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que +je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez +faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne +vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les +mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle +appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après +qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me +couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une +certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne +m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que +j'avais souffert.</p> + +<p>Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me +faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si +jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au +lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de +l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma +femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec +vous comme avec mon mari.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la +compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du +ragoût à l'ail qui était devant moi...</p> + +<h4>XCVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que +j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la +Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles +l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume +admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes +ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais +mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté, +je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins, +je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire. +Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en +sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle +avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte +où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition, +comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se +priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas +accorder ce que nous souhaitions tous deux également.</p> + +<p>C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse +avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils +se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que +vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et +j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma +maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante +mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en<a name="page_261" id="page_261"></a> état de +vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous +acheter une maison.</p> + +<p>J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler +magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre +d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel +équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais +elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade, +et mourut en peu de jours.</p> + +<p>J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad; +mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma +maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me +joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de +Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.</p> + +<p>Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, +l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je +me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose +d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu. +Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire, +s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan: +puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à +lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le +sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne +me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors +le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec +confiance, et commença son récit en ces termes:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_QUE_RACONTA_LE_TAILLEUR" id="HISTOIRE_QUE_RACONTA_LE_TAILLEUR"></a>HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR</h3> + +<p>Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y<a name="page_262" id="page_262"></a> a deux jours, +de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me +rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt +personnes.</p> + +<p>Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour +quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune +étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous +nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous +priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt +à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie, +il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la +maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je +vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je +donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir. +Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne +pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans +horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays +où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un +Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le +visage.</p> + +<h4>XCVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, +et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, +sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces +termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre +table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître +de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de +haïr le barbier.</p> + +<p>Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous<a name="page_263" id="page_263"></a> saurez que ce maudit +barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus +cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment +d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même +dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de +Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir +m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un +endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon +attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver +malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de +votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des +lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.</p> + +<p>En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis +le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter +la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce +temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes +nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, +cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son +histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir.</p> + +<p>Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux +premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous +les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand +il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer +des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point +follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.</p> + +<p>Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande +troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite +rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une +porte.<a name="page_264" id="page_264"></a> J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de +très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la +fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté +m'éblouit.</p> + +<p>Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la +rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me +levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une +mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la +porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y +entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.</p> + +<p>Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune +dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse +fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents, +qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en +diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me +gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les +médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon +mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.</p> + +<p>Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame +de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra +avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne +sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en +particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer +tous mes gens.</p> + +<p>Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon +lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à +cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la +déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je +serais<a name="page_265" id="page_265"></a> ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état +de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais +entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle +devenait mon épouse.</p> + +<h4>XCVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui +parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main, +mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira +me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me +trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y +attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière +serait terminée et le cadi revenu chez lui.</p> + +<p>Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à +m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma +garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous +portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je +dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller +chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; +je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la +tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher +un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif.</p> + +<p>L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit, +après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne +vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je +souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et +que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il +exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez +d'une maladie, dit-il, je<a name="page_266" id="page_266"></a> prie Dieu qu'il vous conserve la santé. +Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et +mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je +viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez +bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; +dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis +pressé, et l'on m'attend à midi précisément...</p> + +<h4>XCIX<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de +temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre +de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort +propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas +grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et +en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que +nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de +l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à +Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes, +et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez +pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour +vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un +mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un +grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une +incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être +obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je +serais fâché qu'il vous arrivât.</p> + +<p>Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains +d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps +pour un amant qui se<a name="page_267" id="page_267"></a> préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me +mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos +prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur +l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous +retirez, que je fasse venir un autre barbier.</p> + +<p>Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel +sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les +barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un +pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un +barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un +médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se +trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien +subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans +l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de +l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de +l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie: +j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis +poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour +moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de +mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de +mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer +dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du +monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à +vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les +malheurs dont les astres pourront vous menacer.</p> + +<p>A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire. +Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et +voulez-vous commencer à me raser?<a name="page_268" id="page_268"></a></p> + +<h4>C<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le +barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le +monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six +frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que +vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le +troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le +sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui +suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.</p> + +<p>De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je +prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces +d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma +maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me +faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier, +qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui +suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant +ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous +que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce +n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice: +toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me +faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les +belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration +continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il, +vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la +profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me +faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau, +j'en suis redevable à l'audience favorable que vous<a name="page_269" id="page_269"></a> avez la bonté de me +donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées +sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé +d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne, +dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches +robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son +horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même +encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les +ventouses.</p> + +<p>Il n'en demeura pas là; il enfila un autre discours qui dura une grosse +demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps +s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui +dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un +autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les +gens.</p> + +<h4>CI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux +en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je, +laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une +affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je +vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose +bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même +situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire +néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre +maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous +avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que +de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me +consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité, +qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne +réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend,<a name="page_270" id="page_270"></a> si l'on n'a recours +aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit +le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis +tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.</p> + +<p>Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez +tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête +et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou +retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied +contre terre.</p> + +<p>Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous +fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et +se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir +qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez +vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je +mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause +de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...</p> + +<p>Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez +plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous +presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures, +lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé. +Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien +pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec +précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me +dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en +dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous +attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne +m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole +préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en +m'amusant à raisonner avec<a name="page_271" id="page_271"></a> vous, je tombe dans les défauts des barbiers +babillards: achevez vite de me raser.</p> + +<p>Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il +quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son +astrolabe, il reprit son rasoir...</p> + +<h4>CII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit +une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir +quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je +savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures +jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie +sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y +puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que +je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me +dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne +craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez +être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe +dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il +avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me +rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me +dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je +vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien. +Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me +régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.</p> + +<p>Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour +comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que +j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi; +je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne<a name="page_272" id="page_272"></a> +vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon +garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais +présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin +tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il +faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au +lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, +je vous en fais, moi, pour vous faire taire.</p> + +<p>Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous +récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais +montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura +de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la +bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, +une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai +ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre +grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il +faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore +donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque +chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une +demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et +enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant +le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je +n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral: +je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. +Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous +assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur, +afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la +générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout, +qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés +par les rues;<a name="page_273" id="page_273"></a> à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des +herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière; +et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point +de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de +leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours +gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et +leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de +Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas +grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous +parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui +frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien +l'imiter...</p> + +<h4>CIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le +jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses +bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux +qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il, +je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en +croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont +peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs +ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que +celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du +plaisir.</p> + +<p>Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je +voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition +que vous me faites; j'irais de bon cœur me réjouir avec vous: mais je +vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai +plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me +raser, et hâtez-vous de vous en retourner<a name="page_274" id="page_274"></a> vos amis sont déjà peut-être +dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que +je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois +avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en +seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons +plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin.</p> + +<p>Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez +moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille +avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis +mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas +commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que +j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne +pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom +du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez +trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la +liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin +que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le +lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y +veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous +ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre +de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur +mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir +agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est +résolue, je vous accompagnerai malgré vous.</p> + +<p>Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment +me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je +m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation. +D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la<a name="page_275" id="page_275"></a> +prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti +de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. +Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez +quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et +revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.</p> + +<p>Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis +appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en +chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, +s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et +de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour +m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du +cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un +chagrin mortel.</p> + +<p>La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille +dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à +la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir, +que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la +fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père +qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus +le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.</p> + +<p>J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du +barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son +père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait +prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de +me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me +causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude +n'était pas sans fondement.</p> + +<p>Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à +un esclave qui l'avait méritée. L'esclave<a name="page_276" id="page_276"></a> poussait de grands cris qu'on +entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on +maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, +déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au +secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce +qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on +assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il +court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de +tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui +n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir +ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: +Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par +force, et commencent à enfoncer la porte.</p> + +<p>Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on +lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes +gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet +avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens, +leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je +ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte: +entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le +barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore, +répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir +obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma +maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir +introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, +méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre +fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison +pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes +revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la +bastonnade<a name="page_277" id="page_277"></a> par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante +action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève +justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous +allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de +tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que +vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en +donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier +et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à +me chercher partout...</p> + +<h4>CIV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le +barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je +n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et +que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua +pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, +l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête +et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il +traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant +qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne +pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la +populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de +précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis +demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon +mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du +peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et +d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les +ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit +barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour<a name="page_278" id="page_278"></a> me débarrasser +de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa +force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez +combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, +à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes +amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par +votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce +qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais +pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous +devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.</p> + +<p>C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il +ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier +du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans +la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais +je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris +un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à +une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui +s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont +le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit +l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce +d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me +tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier +voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille +injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa +d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il +prétendait m'avoir rendu.</p> + +<p>Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le +concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai. +Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce +que je fusse<a name="page_279" id="page_279"></a> guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus +commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce +détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais +tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir +incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé +aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. +Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire. +Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus +avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à +mes parents.</p> + +<p>Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. +J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux +barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi +vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me +retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme +qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de +vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant +ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison +le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il +avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de +mortification.</p> + +<p>Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes +tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier, +et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était +véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait +toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant +que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il +ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous +ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en<a name="page_280" id="page_280"></a> +rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans +mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux +d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à +un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on +le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des +injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats. +Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères +que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus +d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai +qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre +attention.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DU_BARBIER" id="HISTOIRE_DU_BARBIER"></a>HISTOIRE DU BARBIER</h3> + +<p>Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si +fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs +obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis +longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si +grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête +du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous +dix...</p> + +<h4>CV<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant +de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du +Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes +assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais +connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux +gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu +que<a name="page_281" id="page_281"></a> c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en +festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans +l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous +descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du +calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que +j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une +nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous +menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien +dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût +été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient +pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison. +J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en +devais être un.</p> + +<p>Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix +scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le +bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur +je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en +commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife, +voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je +pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne +la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau, +Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix +corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les +faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait +vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la +physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure +vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts? +Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu<a name="page_282" id="page_282"></a> +véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont +le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me +suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se +régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre +religion.</p> + +<p>Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au +contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma +discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants, +lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une +occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais +une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je +me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute +ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en +souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage. +Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de +Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes +néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et +que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et +voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le +calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en +cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous +avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la +manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la +reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand +j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût +dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas +toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que +je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je +l'ai rencontré<a name="page_283" id="page_283"></a> aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité +contre moi...</p> + +<h4>CVI<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du +jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur +de dire hier à Votre Majesté.</p> + +<p>Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes +que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand +parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût +du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes +donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et +le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins +travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner +chez moi.</p> + +<p>Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta +devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je +crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir +ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de +poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre +garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment. +Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit +un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous +n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes +adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit +dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où +l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur, +ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de +prononcer si nous<a name="page_284" id="page_284"></a> sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la +vie ou de la mort.</p> + +<p>Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui +redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir, +dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de +celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de +vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu, +je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne. +Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma +curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher +avec le tailleur, qui savait où il pourrait être.</p> + +<p>L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier, +qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait +avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs +comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne +put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai +appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien +m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là, +s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je +supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce +que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu +mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du +barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit +le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre +Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le +prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux...</p> + +<h4>CVII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire<a name="page_285" id="page_285"></a> la +curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit +bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier +l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y +avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas. +Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je +suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit +par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement +regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de +retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer +qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de +rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne +meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en +lettres d'or, c'est celle de ce bossu.</p> + +<p>A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou +comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit +le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit +le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce +bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un +extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces +mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait +sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole +balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit +dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et +après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de +petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête, +qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les +bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de +vie.</p> + +<p>Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins<a name="page_286" id="page_286"></a> d'une si belle +opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir +passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner +aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on +commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le +sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu +fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui +méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en +demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et +le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure +que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux +qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit +revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse +pension, et le retint auprès de sa personne.</p> + +<p>La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures +auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le +jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère sœur Dinarzade, voyant +qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis +d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle +finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu +mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar. +L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit +Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sœur, dit la sultane; et +puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et +maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie, +j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la +Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la +vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez +content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu<a name="page_287" id="page_287"></a> jusqu'alors, se +laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui +promettait.</p> + +<p>Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois +rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.</p> + +<h4>CVIII<sup>E</sup> NUIT</h4> + +<p>Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa sœur, l'appela cette nuit à +l'heure ordinaire. Ma chère sœur, lui dit-elle, le jour paraîtra +bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de +ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher +d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse. +Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps +elle commença de cette manière:</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DALADDIN_OU_LA_LAMPE_MERVEILLEUSE" id="HISTOIRE_DALADDIN_OU_LA_LAMPE_MERVEILLEUSE"></a>HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE</h3> + +<p>Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une +vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il +y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que +sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son +travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme +et un fils que Dieu leur avait donné.</p> + +<p>Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière +très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations +vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa +mère.</p> + +<p>Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en +état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa +boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier +l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne +fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de<a name="page_288" id="page_288"></a> son fils. Sitôt +que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait +plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était +incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner +à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne +pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si +opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.</p> + +<p>Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se +souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer +à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un +plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze +ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire +réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette +situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une +troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette +place s'arrêta à le regarder.</p> + +<p>Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit +cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain: +c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était +véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours.</p> + +<p>Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût +remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument +nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage, +ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était, +et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il +souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à +quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne +s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin, +mais il y a longtemps qu'il est mort.<a name="page_289" id="page_289"></a></p> + +<p>A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa +et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de +soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il +avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment +pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon +bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le +moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner +de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure +que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la +consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon +affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais +ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en +m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la +bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et +le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue +monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui +bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le +temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon +bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours.</p> + +<p>Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se +faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que +son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous +prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère, +vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je +viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle +du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré; +il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon +père était mort. Et pour marque que je dis la vérité,<a name="page_290" id="page_290"></a> ajouta-t-il en +lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il +m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain, +s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la +maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la +mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps +qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un +autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.</p> + +<p>Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, +comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants. +Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant +deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre +mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi +souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi +où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain +le laissa aller.</p> + +<p>Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit +quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller +employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la +journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt, +elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est +notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.</p> + +<p>Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était +prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et +il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin +et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.</p> + +<p>Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les +mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place +où son frère Mustafa avait<a name="page_291" id="page_291"></a> coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la +lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place +plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que +je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous +embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin +l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il, +je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin +que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme +père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder +comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage, +et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut.</p> + +<p>Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu +de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne +sœur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le +temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse +mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le +mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après +avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la +Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là, +je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a +pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher +frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage +pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes +préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé +davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un +frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié +véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de +mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus +tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire<a name="page_292" id="page_292"></a> de +quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde; +mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver +dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.</p> + +<p>Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin +s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur, +changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui +demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin, +reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier?</p> + +<p>A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa +mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père +a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son +métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé +aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour, +comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du +pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours, +et de l'envoyer en chercher ailleurs.</p> + +<p>Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes, +le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il +faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des +métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour +lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que +celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux +d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à +vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de +la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous +vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de +riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les +vendre; et<a name="page_293" id="page_293"></a> de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres +marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement. +Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en +pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse.</p> + +<p>Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait +d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que +les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien +fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort +considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son +oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et +qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire. +Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je +vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et +richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette +ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la +manière que je l'entends.</p> + +<p>La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien +africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien +qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes +intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les +biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La +conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à +ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du +fils, et se retira.</p> + +<p>Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez +la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit +Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que +des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les +différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables<a name="page_294" id="page_294"></a> à la +grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui +plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la +beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans +tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des +libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta, +avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.</p> + +<p>Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds +jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables: +et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de +l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus +fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les +boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient +les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à +Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez, +il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui +fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le +conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans +les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin, +après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils +arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il +s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire +connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour +les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son +prétendu neveu.</p> + +<p>Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son +oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le +laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle +eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et +elle ne cessait<a name="page_295" id="page_295"></a> de donner mille bénédictions au magicien, qui avait +fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui +dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais +que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en +serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de +répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un +établissement si distingué.</p> + +<p>Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute +assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis +fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai +promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y +aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les +marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire +à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener +dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a +peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été +jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le +magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira.</p> + +<p>Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt +à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il +en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et +courut à lui pour le joindre.</p> + +<p>Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit. +Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire +voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui +conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais +magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées +étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à +Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin,<a name="page_296" id="page_296"></a> en le prévenant, quand un +autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que +ceux que nous venons de voir.</p> + +<p>Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le +rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le +dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces +jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle +eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de +faire reposer Aladdin.</p> + +<p>Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à +sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait +provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau +entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté +de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé +ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au +travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin +assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le +conduisirent jusqu'assez près des montagnes.</p> + +<p>Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit +très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien +africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin +derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons +plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la +ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous +faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de +voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y +serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de +ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se +laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en +l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre<a name="page_297" id="page_297"></a> le +chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.</p> + +<p>Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à +peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était +là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener +Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de +l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin, +dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires +et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me +remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au +monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil, +amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront +les plus sèches, afin d'allumer du feu.</p> + +<p>Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut +bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien +allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les +broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum +qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna +de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles +Aladdin ne comprit rien.</p> + +<p>Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit +devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre +d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur, +posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu, +pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait +à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était +nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en +lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre, +et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la +bouche, comme il y parut par le sang qui en<a name="page_298" id="page_298"></a> sortit. Le pauvre Aladdin, +tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en +pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si +rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je +suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne +devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se +radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que +vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre +digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du +magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et +lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu, +continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des +paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette +pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et +qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du +monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il +soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il +m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor +quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en +point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande +conséquence et pour vous et pour moi.</p> + +<p>Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce +qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le +rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon +oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je +suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien +africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez, +approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle, +reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc +que vous<a name="page_299" id="page_299"></a> m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas +besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous +aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom +de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous +verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien +lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.</p> + +<p>Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de +profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour +descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin, +observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce +caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous +trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté +et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune +vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des +cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant +d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien +autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous +arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes +choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec +votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est +pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout +de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un +beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout +droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un +escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous +serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la +niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous +aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans<a name="page_300" id="page_300"></a> votre sein, +et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur +n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si +les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que +vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu.</p> + +<p>En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait +au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que +c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal, +en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon +enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous +allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie.</p> + +<p>Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas +des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui +avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de +précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer +soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans +s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche, +jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le +magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la +terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il +n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés +de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes +couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme +le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts, +de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres +sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et +transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les +autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les +bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient +sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits<a name="page_301" id="page_301"></a> étaient +tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu +de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni +la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas +de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres +fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas +encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces +fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas +davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté +et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en +cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque +couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves +que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait +présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne +pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha +de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa +ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et +il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia +pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour +de lui.</p> + +<p>Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en +diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop +longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la +même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et +se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait +avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il, +je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien +africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle +pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin, +elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je<a name="page_302" id="page_302"></a> serai monté. +Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe +entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait +embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de +tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau. +Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune +homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum +sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il +prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer +l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre +par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain +et d'Aladdin.</p> + +<p>Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le +tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin. +Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique +est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il +s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ +d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de +lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y +avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le +rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en +devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait +connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la +Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de +voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de +l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était +arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe +fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui +était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en +personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un<a name="page_303" id="page_303"></a> autre +y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est +pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune +enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il +attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains, +de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer +les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu, +et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de +n'en avoir pas de témoin.</p> + +<p>Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées +à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de +retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa +route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était +sorti avec Aladdin.</p> + +<p>Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après +les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement +qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand +il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant +qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles, +et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les +ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à +ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller +chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur, +qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un +autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par +plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et +ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de +revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de +passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine.</p> + +<p>Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger<a name="page_304" id="page_304"></a> et sans boire: le +troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva +les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté +de Dieu, il s'écria:</p> + +<p>«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.»</p> + +<p>Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau +que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne +connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme +et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la +terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à +Aladdin ces paroles:</p> + +<p>«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de +tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de +l'anneau.»</p> + +<p>En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas +accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et +perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé +uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui +que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine +eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva +hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené.</p> + +<p>Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus +épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y +accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort +surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de +quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il +n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui +fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant +du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui +l'environnaient, il reconnut le chemin<a name="page_305" id="page_305"></a> par où le magicien africain +l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une +autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva +jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En +entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans +laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui +causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait +déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état, +n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de +son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent +celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à +manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère +lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui +dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à +votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.</p> + +<p>Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à +peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter +à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le +vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les +palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune +circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans +les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la +lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein, +aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il +avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit +deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas. +Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat, +brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui +éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la<a name="page_306" id="page_306"></a> +mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils. +Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari +n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de +pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du +sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son +aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha +aussi.</p> + +<p>Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il +avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit +d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il +se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait +besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir +que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je +n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier +au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais +donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en +apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre, +afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère, +reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et +donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent +que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et +peut-être de quoi souper.</p> + +<p>La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle +à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je +crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et +un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à +frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie +hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et +lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme +ton esclave, et<a name="page_307" id="page_307"></a> de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les +autres esclaves de la lampe.»</p> + +<p>La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu +soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait +été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle +était tombée évanouie.</p> + +<p>Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le +caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la +lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un +ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le +génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin +d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même +métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains +blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et +deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt +il disparut.</p> + +<p>Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore +revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde +fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le +visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire +revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent +enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y +eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère, +lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de +quoi vous remettre le cœur, et en même temps de quoi satisfaire au +grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons +mets, et mangeons.</p> + +<p>La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand +bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux +tasses, et qu'elle sentit l'odeur<a name="page_308" id="page_308"></a> délicieuse qui s'exhalait de tous ces +plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette +abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité? +Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu +compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et +mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que +vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et +ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne +s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.</p> + +<p>Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et +d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop +distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle +était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur +resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire +deux autres repas aussi forts le lendemain.</p> + +<p>Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes +auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa +auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous +satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous +m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé +entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut +revenue à elle.</p> + +<p>La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils +et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que +voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde, +je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par +quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi +s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le +caveau du trésor?</p> + +<p>Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous<a name="page_309" id="page_309"></a> apparaître n'est +pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par +leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur +mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si +vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau +que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de +la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez +entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a +commencé à parler.</p> + +<p>Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause +que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils! +ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux +plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de +courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez, +vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce +avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit.</p> + +<p>Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien +présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe +qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle +vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi +nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce +n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant +de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque +c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il +avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les +salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait +trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre +chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et +la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera<a name="page_310" id="page_310"></a> besoin, +puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de +l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau, +vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce +ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de +le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui +sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons +prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le +raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à +répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous +l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies. +Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en +parlerai pas davantage.</p> + +<p>Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne +provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne +voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent +sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un +juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui +montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.</p> + +<p>Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt +connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il +l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait +jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il +savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en +rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité +d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en +connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or +qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du +plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand +empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si +promptement, que le juif, non content du gain exorbitant<a name="page_311" id="page_311"></a> qu'il faisait +par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait +le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner +beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour +tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait, +et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre.</p> + +<p>Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit +tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même +manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à +manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du +premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si +bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du +dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui +seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand +ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller +chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir +examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or, +dont Aladdin se contenta.</p> + +<p>Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à +la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère +avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y +avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même +génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme +Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla +aussi d'un ton plus radouci:</p> + +<p>«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici +prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la +main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.»</p> + +<p>Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.<a name="page_312" id="page_312"></a></p> + +<p>Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service +de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa +sur le sofa, et dans le moment il disparut.</p> + +<p>La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès +pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le +temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la +table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise +de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois. +Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta +encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.</p> + +<p>Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres +provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla +chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il +passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse, +honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut, +l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer +plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un +juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis +imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez +peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les +autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir +affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous +faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez +présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son +juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres +marchands qui ne vous tromperont pas.</p> + +<p>L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de +dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut +d'abord que le plat était d'argent<a name="page_313" id="page_313"></a> fin, lui demanda s'il en avait vendu +de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit +naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif +qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat +vaut soixante-douze pièces d'or, les voici.</p> + +<p>Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui +donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne +s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le +bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son +poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable +d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès +qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre +toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce +qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se +pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de +son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait +le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de +juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le +prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré. +Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon +usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.</p> + +<p>Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec +beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans +les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent, +d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se +mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit +insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut +particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée +que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il +était allé prendre la<a name="page_314" id="page_314"></a> lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il +apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre +et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il +en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de +pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au +lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il +possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à +personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence +ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il +s'éleva.</p> + +<p>Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit +publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les +portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au +bain, et qu'elle en fût revenue.</p> + +<p>Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à +découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de +connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas, +parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le +visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui +lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était +disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.</p> + +<p>Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir +au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était +accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui +marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre +pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage, +et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de +la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui.<a name="page_315" id="page_315"></a></p> + +<p>Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée +qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa +mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir +au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et +brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et +sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes +charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son +visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner +si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de +l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec +toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un +port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le +respect qui lui était dû.</p> + +<p>Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son +inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir +ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui +était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin +ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il +demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image +charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le +souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui +servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son +fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne +fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea +beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un +silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui +la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher +d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis<a name="page_316" id="page_316"></a> de sa mère qui +filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère, +dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de +la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je +n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le +suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que +je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie. +Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que +vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce +quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier +la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain +l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On +publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez +soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui +laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer. +Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage +découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du +bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son +voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la +porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise, +si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en +entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma +mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai, +et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la +princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous +l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment, +je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de +l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la +résolution de la faire demander en mariage au sultan.<a name="page_317" id="page_317"></a></p> + +<p>La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez +d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu +que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en +mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de +rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon +fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu +l'esprit pour me tenir un pareil discours!</p> + +<p>Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu +l'esprit, je suis dans mon bon sens.</p> + +<p>En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais +m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même +vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous +oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua +aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de +surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de +m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils, +continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre +sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres +de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une +naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas +donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas +l'espérance de régner un jour comme eux?</p> + +<p>Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce +que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y +pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas +changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse +Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je +vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie +de ne me la pas<a name="page_318" id="page_318"></a> refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir +que de me donner la vie une seconde fois.</p> + +<p>Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour +tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur +tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui +dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter +mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération +d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller +faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant +les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil +favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour, +ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut +servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas +la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main, +et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un +d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux +bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour +des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous +apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne +conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en +fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur +ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne +sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en +beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez +une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les +contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les +y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs.</p> + +<p>La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin<a name="page_319" id="page_319"></a> tira les pierreries +des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles +firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et +par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque +éblouis.</p> + +<p>Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la +parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous +présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui +faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un +accueil des plus favorables.</p> + +<p>La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour +tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la +princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son +cœur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa +mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse +qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à +quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle +condescendit à la volonté de son fils.</p> + +<p>Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se +présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au +lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste +de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout +ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle +avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper, +Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais +l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils +avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi +tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du +jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le +plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller<a name="page_320" id="page_320"></a> se rendre à la porte du +palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le +grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de +l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait +toujours en personne.</p> + +<p>La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la +porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double +linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par +les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec +une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du +sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs +de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à +la porte.</p> + +<p>La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On +ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau +salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique. +Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan, +le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite +et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon +l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires +furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la +séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra +dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres +vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y +étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose, +les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du +jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être +jugés dans une autre séance.</p> + +<p>La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea +bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le +monde sortir; ainsi elle prit<a name="page_321" id="page_321"></a> le parti de retourner chez elle. Aladdin, +qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que +penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le +pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre +connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de +l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils, +j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi. +J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais +il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à +gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience +qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je +crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et +il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité +d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela +m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre +patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si +longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner +demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé.</p> + +<p>Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de +cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction +de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était +de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui +lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à +s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment +favorable de lui parler se présenterait.</p> + +<p>Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère +d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries; +mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et +apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il +fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette<a name="page_322" id="page_322"></a> +nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y +retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours +devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et +peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement, +si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance, +n'eût fait attention à elle.</p> + +<p>Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré +dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque +temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour +que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un +linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à +la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.</p> + +<p>Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la +faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit +qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour +marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait.</p> + +<p>La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître +au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu +qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui +dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le +jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le +sultan, comme à son ordinaire.</p> + +<p>Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire +quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la +longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de +crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme +dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par +l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand +vizir montra cette femme au<a name="page_323" id="page_323"></a> chef des huissiers qui était debout, prêt à +recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire +avancer.</p> + +<p>Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il +fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa +pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.</p> + +<p>La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle +avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui +couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce +que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne +femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon +divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin: +quelle affaire vous amène ici?</p> + +<p>La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces +paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du +monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet +extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant +son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne +pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si +peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan. +Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda +que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son +grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer +sans crainte.</p> + +<p>La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait +de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout +le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation +qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et +à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant<a name="page_324" id="page_324"></a> la +parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la +demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre +chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la +grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne +dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez +hardiment.</p> + +<p>Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui +redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que +celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle +occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette +vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté +pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à +la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en +profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer +jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je +refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et +ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été +contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie +encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à +moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire +d'aspirer à une si haute alliance.</p> + +<p>Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté, +sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans +prendre la demande en raillerie.</p> + +<p>Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que +c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt +elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant +de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.</p> + +<p>On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du<a name="page_325" id="page_325"></a> sultan, lorsqu'il +vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si +précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en +avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si +grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à +lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant +avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche! +Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après +l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se +tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois, +dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de +plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que +dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et +ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander? +et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez, +bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la +proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier +la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne +sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là.</p> + +<p>La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande, +que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès +du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une +réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus +qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin, +quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle: +l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre, +qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il, +dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son +voile, et qu'elle se fut assise sur<a name="page_326" id="page_326"></a> le sofa avec lui: Mon fils, +dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je +commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez +tout sujet d'être content.</p> + +<p>Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette +nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était +données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était +si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était +de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une +longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la +parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable.</p> + +<p>Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant +écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin, +envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan +de sa parole.</p> + +<p>La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle +se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le +sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se +souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps +auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport +d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la +bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois: +faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée. +Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut +aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et, +en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.</p> + +<p>La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna +selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce +qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore +devant le<a name="page_327" id="page_327"></a> trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom +d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur +la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la +supplier de vouloir bien s'en souvenir.</p> + +<p>Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande +de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il +n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu +convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et +la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un +habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui +faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à +propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui +marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse +avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup +au-dessous de la plus médiocre.</p> + +<p>Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en +pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable +pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même +il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre +la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles +soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister +d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle +sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager.</p> + +<p>Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de +la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne +femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt +de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la +princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier<a name="page_328" id="page_328"></a> que je ne sache +l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai +ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif, +pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa +part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits +par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle +taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions +auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez, +bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère +d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se +retira.</p> + +<p>Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son +fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et +une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir? +Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en +cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les +demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et +je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut +rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui +faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui +dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse +Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de +bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand +vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous +pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir +représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la +priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il +ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas +quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit +très-exact à son fils de tout ce que le sultan<a name="page_329" id="page_329"></a> lui avait dit, et des +conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa +fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre +réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il +attendra longtemps.</p> + +<p>Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le +sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me +mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je +m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon +incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je +suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de +ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession. +Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi +dîner, et laissez-moi faire.</p> + +<p>Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin +prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta +devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il +lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à +le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en +mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or +massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai +pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante +bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante +esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés +très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je +l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit +que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.</p> + +<p>Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante +esclaves noirs, chacun chargé<a name="page_330" id="page_330"></a> d'un bassin d'or massif du poids de vingt +marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes +mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui +avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une +toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que +blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui +était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit +jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas +content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire. +Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut +aussitôt.</p> + +<p>La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une +grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle +se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le +voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère, +dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de +tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que +vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse +Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et +par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer +l'honneur d'entrer dans son alliance.</p> + +<p>Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue, +et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours +marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin +d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut +sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il +demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan, +après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir +enfin pour son gendre.</p> + +<p>Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison<a name="page_331" id="page_331"></a> d'Aladdin avait +fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les +quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé +de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui +accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si +extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en +étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas +se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande +propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne +grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave, +leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat +des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur +ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de +pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout +particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration +si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les +conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues +étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de +rester dans la place où il se trouvait.</p> + +<p>Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela +fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de +conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des +quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais, +et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus +que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il +était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui +baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les +arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre +maître paraîtra quand il en sera temps.</p> + +<p>Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança<a name="page_332" id="page_332"></a> jusqu'à la seconde +cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée +pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe, +étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence +des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en +faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans +toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour, +qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait +alors à sa vue.</p> + +<p>Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces +esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès +qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y +entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche. +Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand +demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent +chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se +prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les +esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent +tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins +qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées +sur la poitrine, avec une grande modestie.</p> + +<p>La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône, +dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils, +n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit +beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il +espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle +voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de +confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu +de lui imposer.</p> + +<p>Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment<a name="page_333" id="page_333"></a> de la +mère d'Aladdin. Le premier coup d'œil jeté sur les quarante bassins +d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants, +les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les +quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur +bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur +habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de +son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin, +il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment +une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir, +dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être, +qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni +vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse +Badroulboudour ma fille?</p> + +<p>Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un +inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il +n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le +présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu +dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant +dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui +qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de +l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait +davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde +assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de +Votre Majesté.</p> + +<p>Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin +avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à +devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la +diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans +avoir formé la moindre difficulté sur des conditions<a name="page_334" id="page_334"></a> aussi exorbitantes +que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne +lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il +le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction +qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre +fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et +que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que +je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.</p> + +<p>Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de +sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute +élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour; +et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au +service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à +l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec +elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du +chef des eunuques.</p> + +<p>Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les +fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le +sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse +Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin +qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que, +bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire, +il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.</p> + +<p>La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et +raconta à son fils tout ce qui s'était passé.</p> + +<p>Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait +enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre. +Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous +ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt +frottée,<a name="page_335" id="page_335"></a> que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord +sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me +faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux +que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus +magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de +parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le +transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes +couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le +servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande +propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une +chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes +d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de +chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout +autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc, +vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans +le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait +eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut +surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué. +Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure +qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait +pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la +même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre +chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu +m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le +cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse, +la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je +demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves, +habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le +présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe,<a name="page_336" id="page_336"></a> et vingt +autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir +aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée +aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse +Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique +et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces +d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander. +Va, et fais diligence.</p> + +<p>Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie +disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les +quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces +d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un +habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile +d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin.</p> + +<p>Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en +lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les +six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de +les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les +rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du +sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres, +trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six +femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle +pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles +avaient apportés étaient pour son usage.</p> + +<p>Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le +congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service, +et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à +répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir. +Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux +fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de<a name="page_337" id="page_337"></a> s'adresser au chef +des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur +d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à +s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan +l'attendait avec impatience.</p> + +<p>Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche +dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à +cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne +grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un +novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment +d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air +d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois +particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient +voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche.</p> + +<p>Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le +voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais +été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa +belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de +bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa +surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre +deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher +Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une +démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut +encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la +main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.</p> + +<p>Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que +Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me +les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que +je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance,<a name="page_338" id="page_338"></a> et +que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la +splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a +quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil +si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur +hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs +jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande +pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je +mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir +l'accomplissement.</p> + +<p>Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me +feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre +vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous +présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de +vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres.</p> + +<p>En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on +entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des +timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un +magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul +avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon +sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le +sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir +à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans +la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque +matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse, +qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait +conçue de lui d'abord.</p> + +<p>Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale, +et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de +mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce +temps-là,<a name="page_339" id="page_339"></a> le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses +indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour, +qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait +de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il +assaisonnait son discours.</p> + +<p>Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le +sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour +terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin, +quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre +Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère +jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse +selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de +m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à +portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte +qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le +sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est +trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le +remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec +ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il +embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse +que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour.</p> + +<p>Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre +qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du +peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès +qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa +chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en +avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui +fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me +louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé +de<a name="page_340" id="page_340"></a> toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse. +Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il +est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait. +Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me +fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un +palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je +laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du +jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en +couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce +palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales, +dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent +massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face, +et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je +veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de +diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce +genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit +accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes +choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien +rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce +palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis +de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la +magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux, +avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de +chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office, +et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu +dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera +fait.</p> + +<p>Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie +de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la +petite pointe du jour,<a name="page_341" id="page_341"></a> Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne +permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le +génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé, +venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné +qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant. +Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait +assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout +il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des +officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les +services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des +choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut +ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de +différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés +jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à +voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le +mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux +chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand +mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des +magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les +ornements des chevaux que pour leur nourriture.</p> + +<p>Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement, +et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement +le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et +de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il +s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content +que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule +chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé, +c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de +l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci,<a name="page_342" id="page_342"></a> un tapis du +plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du +sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut +disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait +souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie +reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la +porte du palais du sultan.</p> + +<p>Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient +toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent +fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui +venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne +distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise +augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais +d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans +tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé +presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins +surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le +premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement. +Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un +enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais +qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en +votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de +ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait +fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et +nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces +miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont +vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au +conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps.</p> + +<p>Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie, +il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un +des habits qu'il lui<a name="page_343" id="page_343"></a> avait fait apporter. A peu près vers le temps que +le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller +au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le +ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer +qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le +soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit; +mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent +habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à +les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable +couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce +qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison +paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe +merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir +au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la +même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent.</p> + +<p>Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère +d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux +troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de +hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses +du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui +annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer +leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à +préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur +travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui +se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier +attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient +accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne +pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de +leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle +merveille<a name="page_344" id="page_344"></a> inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où +le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés.</p> + +<p>La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite +dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des +eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et +lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient +de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin +lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique. +Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus +de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer +au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin +avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point +encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un +âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez +connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le +sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas +dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et +aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire +cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en +toutes choses.</p> + +<p>Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père. +Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent +plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son +appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche, +suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence +surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se +faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies +et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et +par un pareil<a name="page_345" id="page_345"></a> nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs +officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux +bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la +main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du +palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au +défaut du jour.</p> + +<p>Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais +du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les +instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se +mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du +palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et +confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie, +non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans +les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.</p> + +<p>La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec +toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était +destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire +distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui +l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien +fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en +l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur +de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la +possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous +dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez +vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de +traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté +du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que +je lui obéis sans répugnance.</p> + +<p>Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui, +ne laissa pas plus longtemps la princesse<a name="page_346" id="page_346"></a> debout après le chemin +qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui +prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une +infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva +servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis +des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets, +dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail +exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon +répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse, +enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à +Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le +palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que +je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à +table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande +honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.</p> + +<p>La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à +table, et aussitôt un chœur d'instruments les plus harmonieux, touchés +et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande +beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du +repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien +entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait +pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de +la lampe.</p> + +<p>Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une +troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils +dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays, +et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec +une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la +bonne grâce et<a name="page_347" id="page_347"></a> l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de +minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se +leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser +ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent +d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En +achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils +passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé. +Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au +lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira. +Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces +d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.</p> + +<p>Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se +présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui +du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se +fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il +se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves +qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut +avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après +l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît +le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me +dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire +celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son +grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette +grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin +n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin +à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite, +précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.</p> + +<p>Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de +sa beauté. Ce fut tout autre chose quand<a name="page_348" id="page_348"></a> il y entra: ses exclamations +ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent +arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à +monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les +yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes, +toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin +lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en +fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté +quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de +lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon +palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent! +Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier +elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre, +la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au +coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et +hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait +et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me +serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en +trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent +massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées +aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes? +Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable!</p> + +<p>Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies. +En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même +richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la +vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand +vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris +qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet +endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin<a name="page_349" id="page_349"></a> apparemment a été pressé, +et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres; +mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier +jour il y fera travailler.</p> + +<p>Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le +rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le +salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une +seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée +imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que +les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si +beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune +de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté +la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les +ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire +de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de +vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir +de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez +fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je +vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna +qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les +orfèvres les plus habiles de sa capitale.</p> + +<p>Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans +celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces. +La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un +air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de +son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus +délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la +première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand +vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui +était<a name="page_350" id="page_350"></a> fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua +que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose +du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage +furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons, +de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il +fut charmé aussi des chœurs de musique qui étaient disposés dans le +salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales +et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée, +pour en avoir tout l'agrément.</p> + +<p>Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que +les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre +étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand +il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi +la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il, +afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans +la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de +temps à me rendre celle-ci toute semblable.</p> + +<p>Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres +jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté +ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer +chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le +joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous +sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre +Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous +n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour +fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce +qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous +choisirez.</p> + +<p>Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter<a name="page_351" id="page_351"></a> toutes ses +pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité, +particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les +employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils +revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils +n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes +celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et +tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la +moitié de la croisée.</p> + +<p>Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la +jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son +honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser +leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de +reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait +empruntées du grand vizir.</p> + +<p>L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six +semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et +laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur +lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit +Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de +ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai +fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux +autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments +après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait +souhaitée, et pareille aux autres.</p> + +<p>Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent +introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier +joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit +au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de +temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage +dont elle nous a chargés. Il était déjà fort<a name="page_352" id="page_352"></a> avancé, lorsque Aladdin +nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que +nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand +vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la +raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien +témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le +lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui +l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre +pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre +croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva +fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la +porte.</p> + +<p>Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de +ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis +dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens +moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser +imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de +votre palais.</p> + +<p>Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était +pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais +afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était, +surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût +au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses +parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce +salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque +chose y manque.</p> + +<p>Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie +imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres, +il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui +étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre; +et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait<a name="page_353" id="page_353"></a> fait +employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers, +venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il +embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils, +lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des +choses si surprenantes, et presque en un clin d'œil? Vous n'avez pas +votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve +admirable!</p> + +<p>Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui +répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de +mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je +puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et +l'autre de plus en plus.</p> + +<p>Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans +permettre à Aladdin de l'y accompagner.</p> + +<p>Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne +manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le +palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la +journée, pour le contempler et l'admirer.</p> + +<p>Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois +qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient +en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues +et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait +toujours en grande foule.</p> + +<p>D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais, +qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses +ordres.</p> + +<p>Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de +semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs +de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par +les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit<a name="page_354" id="page_354"></a> +donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de +ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à +qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin +s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection +du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le +sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un +zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna +même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume. +Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la +dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut +pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la +fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette +expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les +révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à +l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue +du royaume, ne changea point son cœur. Il revint victorieux, mais aussi +affable qu'il avait toujours été.</p> + +<p>Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous +venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y +penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui +en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé +qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait +laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle +avait été sa fin.</p> + +<p>Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art +diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui +en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de +tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa +mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes +veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse<a name="page_355" id="page_355"></a> longtemps, ou je périrai. Il +ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès +le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il +se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans +s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son +cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont +Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou +hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le +reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son +voyage.</p> + +<p>Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce +que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans +le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande +distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson +chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas +plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et +qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à +droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin. +Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient; +et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était +que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui +dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau +venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu +parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin +depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis +pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que +c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de +si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien +loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en +doit<a name="page_356" id="page_356"></a> parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et +vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon +ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et +je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de +l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand +je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience +que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité +dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner +le chemin.</p> + +<p>Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de +lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue +du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le +moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et +de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la +lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin, +fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire +de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont +l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la +grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec +celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.</p> + +<p>Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec +lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le +magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé +où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses +voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le +palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à +peine il se sentait lui-même.</p> + +<p>Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de +chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était +parti; et voici de quelle manière le<a name="page_357" id="page_357"></a> magicien africain en fut informé. +Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il +alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui; +et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de +bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après +lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et +tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout +le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas +satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si +merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le +concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand +il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une +grande chasse qui doit en durer huit.</p> + +<p>La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du +concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même; +je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur +et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de +lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il +en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience +jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait. +Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres +et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se +retira dans son khan.</p> + +<p>Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui +les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit +dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras +il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se +mit à crier:</p> + +<p>Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?</p> + +<p>A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits<a name="page_358" id="page_358"></a> enfants qui +jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils +s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent +comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils +s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour +offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.</p> + +<p>Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout +ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il +continua de crier:</p> + +<p>Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?</p> + +<p>Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place, +devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était +alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un +homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause +des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de +moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui +l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit.</p> + +<p>La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le +salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que +la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh +bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris? +Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait +s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de +belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les +changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort +environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on +entend, en se moquant de lui.</p> + +<p>Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de +vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en +voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché +d'en trouver<a name="page_359" id="page_359"></a> une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le +veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est +véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une +vieille, sans en rien demander de retour.</p> + +<p>La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont +Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était +arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la +chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même +précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes +esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait +attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps +de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution +d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe. +Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en +fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.</p> + +<p>La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi +précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda +à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque +obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte +du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il +fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il, +une lampe neuve pour celle-ci.</p> + +<p>Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il +cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais +d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la +prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien +avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir +celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le +magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais +l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la +place de plus grands éclats<a name="page_360" id="page_360"></a> qu'ils n'avaient encore fait, en se +moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.</p> + +<p>Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais +sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en +éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans +parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en +voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit +que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.</p> + +<p>Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il +s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la +campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la +vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour +achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le +barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut +bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.</p> + +<p>Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à +une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il +tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui +apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir +comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et +ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à +l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la +lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a +de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel +endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres +génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de +temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui +lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais<a name="page_361" id="page_361"></a> +avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise +du sultan.</p> + +<p>Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se +rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et +d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait +coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle +était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se +frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois, +quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait +commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda +par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il +avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si +grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du +côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce +qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand +vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de +pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.</p> + +<p>Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si +grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en +passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers +mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus.</p> + +<p>En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec +lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose +de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est +aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre +à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement +extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est +le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir +avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé<a name="page_362" id="page_362"></a> qu'il +était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent +pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et +tu viendras me dire si tu l'auras vu.</p> + +<p>Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose +qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin +n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre +vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais +d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre +Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce +palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses +immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre +Majesté n'a pas voulu y faire attention.</p> + +<p>Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui +représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne +pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce +scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir, +il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il +faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer. +Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va +donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. +Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il +instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin +qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent +Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant. +L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir, +les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en +l'accompagnant.</p> + +<p>Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené +ce détachement de la garde du sultan: il<a name="page_363" id="page_363"></a> continua de revenir en +chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement +l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince +Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que +nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel +d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous +acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.</p> + +<p>Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se +sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il +était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient +rien.</p> + +<p>Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au +détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me +voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins +que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du +sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort +grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de +manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à +la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en +marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre +à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville.</p> + +<p>Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui +virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce +ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les +uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas +s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui +étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les +dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les +cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient +arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin.<a name="page_364" id="page_364"></a> Pour +y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent +grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant, +tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du +palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la +populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait +Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé +la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.</p> + +<p>Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon, +accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au +bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête, +sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.</p> + +<p>Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il +avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un +cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il +l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre; +il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant +flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan +lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.</p> + +<p>En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les +cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du +palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire +brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je +supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va +courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait, +l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le +sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que +Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place, +elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis.<a name="page_365" id="page_365"></a></p> + +<p>L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive +et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de +remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux +d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de +crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer.</p> + +<p>Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais, +témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils +descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie +d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle +à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la +populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui +annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés, +achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de +rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le +tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.</p> + +<p>Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme +il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière +touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle +qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel +est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le +sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître.</p> + +<p>Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan, +en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet +ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu +dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce +qu'il est devenu.</p> + +<p>Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de<a name="page_366" id="page_366"></a> tout le terrain +que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il +avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit +dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir +répondre un seul mot au sultan.</p> + +<p>Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton +palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire, +dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir +n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne +puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je +n'ai aucune part à cet événement.</p> + +<p>Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le +sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu +me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle +considération ne m'en empêchera.</p> + +<p>Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante +jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y +réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de +son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les +quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas +abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon +ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je +saurai bien te retrouver.</p> + +<p>Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation +et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais +la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il +était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas +désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le +consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le +dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais +quand ils se fussent approchés<a name="page_367" id="page_367"></a> de lui pour lui dire quelque chose de +consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus +reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus +la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du +palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en +porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais, +ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.</p> + +<p>Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu +l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus +raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison +d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de +compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un +côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par +charité, et sans prendre aucune résolution.</p> + +<p>Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait, +rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en +sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes +routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude +affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière. +Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais? +dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie +du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le +sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me +délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les +chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière, +selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon +musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir +auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord +de l'eau pour se laver les mains et le<a name="page_368" id="page_368"></a> visage, suivant la coutume du +pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau +qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se +fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. +Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien +africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain +pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il +frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans +l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le +magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore:</p> + +<p>«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton +esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres +esclaves de l'anneau.»</p> + +<p>Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le +désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde +fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en +faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me +demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave +que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est, +repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de +me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la +terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse +Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le +transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais, +peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des +fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se +fit en un instant.</p> + +<p>Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais +et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit +était avancée, et que<a name="page_369" id="page_369"></a> tout était tranquille dans le palais, il se +retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli +d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable +à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible +que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du +danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces +pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il +ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil +qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.</p> + +<p>Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé +agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé +la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les +arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet +admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être +sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de +posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva, +et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque +temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on +pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où +pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il +ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de +vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait +eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait +davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son +bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se +trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui +en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul +de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son +ennemi déclaré.<a name="page_370" id="page_370"></a></p> + +<p>La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis +son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien +africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue +une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle +l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre +la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes, +en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court +aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire +cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit +Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en +l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un +air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui +dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et +montez. Et elle ferma la jalousie.</p> + +<p>La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle +se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il +n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de +se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent +plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de +tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et +aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes +de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse, +dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie +au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan +votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce +qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du +salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse.</p> + +<p>Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre +malheur réciproque venait de cette<a name="page_371" id="page_371"></a> lampe! et ce qui me désole, c'est +que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en +attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été +plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et +pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est +passée, et en quelles mains elle est tombée.</p> + +<p>Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé +dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter +afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du +transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu +où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait +apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par +son art magique.</p> + +<p>Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le +traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus +perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous +faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement +de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte +dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je +puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour +m'en faire un trophée.</p> + +<p>Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de +demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour +vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement, +apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du +traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis +en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une +fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction +qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.<a name="page_372" id="page_372"></a> +Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me +persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour +époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous +revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a +fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un +ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses +que je lui laisse dire.</p> + +<p>Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses +et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que +quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de +laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je +changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à +lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé +mes inquiétudes.</p> + +<p>Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain, +puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de +vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est +nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et +alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que +vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en +soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre +habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète +au premier coup que je frapperai.</p> + +<p>La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on +serait prompt à lui ouvrir.</p> + +<p>Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il +fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il +aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.</p> + +<p>Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné, +Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut<a name="page_373" id="page_373"></a> joint, il lui proposa de +changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se +fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin +prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui +aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus +fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et +d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des +droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux +fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui +nomma.</p> + +<p>Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par +son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit +qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée +du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda +une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et +en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui +mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps +qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son +palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte +d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour: +Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur, +comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine +à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous +dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous +fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et +donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous +revoir.</p> + +<p>Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous +commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits, +et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le +recevoir<a name="page_374" id="page_374"></a> avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans +contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y +reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se +dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître +que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé +davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et +marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son +pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors, +en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un +des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la +poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos +femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal +que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien +garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous +serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le +jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et +changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui +ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien +laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez +tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son +gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet +de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire +attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.</p> + +<p>Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me +fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances +que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle +résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc +ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins +que le vôtre. Ces mesures prises<a name="page_375" id="page_375"></a> avec la princesse, Aladdin prit congé +d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en +attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.</p> + +<p>La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir +séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et +qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir, +mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle +était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande +négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse +séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui +sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le +magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle +eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui +avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette +fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en +prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé +l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se +fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de +la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le +plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se +ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les +mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles +seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion +avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que +les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient +estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus +petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants +et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la +ceinture et du collier.</p> + +<p>Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire.<a name="page_376" id="page_376"></a> Dès que la +princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle +l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de +charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle +attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité +distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.</p> + +<p>Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la +princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort +surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle +l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu +jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le +bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas +s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il +obéit.</p> + +<p>Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de +l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une +manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle +l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez +sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue +jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai +que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie, +aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus +tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé. +J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin +d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis +persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son +courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je +vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela +qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon +amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher +tous les moyens de me consoler.<a name="page_377" id="page_377"></a> Voilà les motifs du changement que vous +voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse, +résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me +tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme +je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a +pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en +a, que vous en trouverez du meilleur.</p> + +<p>Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de +parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces +de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de +termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses +bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu +peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin +d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les +avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire +d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie +où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était +pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait +en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse, +ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et +je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette +peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez +quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le +magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin, +et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi, +dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez +de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous +nous mettrons à table dès que vous serez de retour.</p> + +<p>Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu<a name="page_378" id="page_378"></a> bonheur, ne +courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint +fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît +diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée, +dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire +servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que +le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y +avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous +donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne +sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera +plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une +nouvelle faveur.</p> + +<p>Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à +boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez +raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu +de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main +le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle +qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit +la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la +santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je +me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion; +j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus +d'une manière.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 444px;"> +<a href="images/illus-200.jpg"> +<img src="images/illus-200_sml.jpg" width="444" height="600" alt="Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la +renverse." title="" /></a> +<span class="caption">Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la +renverse.</span> +</div> + +<p>Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la +princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses +honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à +la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui +apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du +magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun +leur gobelet à la main: Buvons,<a name="page_379" id="page_379"></a> dit-elle, et vous reprendrez après ce +que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet +qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien +africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en +laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu +penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque +temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le +bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il +tomba sur le dos sans sentiment.</p> + +<p>La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte +secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées +d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de +manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse, +que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.</p> + +<p>Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien +africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui +s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en +l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi +de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul, +pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la +même diligence que vous en avez été éloignée.</p> + +<p>En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses +eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du +cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa +veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse +lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se +présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai +appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que +tu vois,<a name="page_380" id="page_380"></a> de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine, +au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie, +après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir, +disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux +agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était +en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le +palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée.</p> + +<p>Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en +l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et +la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas +achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit +apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait +servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et +Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien +africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être +que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement.</p> + +<p>Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse +Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable +de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni +nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans +son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de +soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet +ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue +dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour +renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes +douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de +plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne +faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à<a name="page_381" id="page_381"></a> ce cabinet, le +même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En +y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa +douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où +il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais +voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était +l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il +reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la +joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la +tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il +commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène, +il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au +palais d'Aladdin.</p> + +<p>Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la +petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus +magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre +croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez +à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre +pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je +n'aie vu et embrassé ma fille.</p> + +<p>Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse +Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie +de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et +dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait +d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage +baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes +les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.</p> + +<p>Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler, +tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir +pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était +tout en larmes<a name="page_382" id="page_382"></a> de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.</p> + +<p>Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que +c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez +aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis +persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas +transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez +été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous +me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.</p> + +<p>La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la +satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si +peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à +respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher +époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour +moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à +peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins, +à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et +à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard +de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes +effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne +dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de +l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me +plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre +sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis +présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y +a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente.</p> + +<p>Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le +jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le +sultan cependant, après<a name="page_383" id="page_383"></a> avoir commandé que les tambours, les timbales, +les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique, +fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la +princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque +inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut +un troisième dont nous allons rapporter les circonstances.</p> + +<p>Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile +que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en +méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas +toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait +au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils +ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en +quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et +s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.</p> + +<p>Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son +entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de +ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un +pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était, +comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il +allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que +son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les +points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En +parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde; +dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort +subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans +une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel +endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un +homme de basse<a name="page_384" id="page_384"></a> naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un +sultan.</p> + +<p>Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste +destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne +lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de +venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa +route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts; +et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des +fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après +à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne +s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre, +il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la +ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort +indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures +pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les +lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait. +Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de +jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les +uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres +affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des +merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde, +nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme +pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à +part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire +plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte +de miracles elle faisait.</p> + +<p>Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni +entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses +jeûnes, par ses austérités et<a name="page_385" id="page_385"></a> par le bon exemple qu'elle donne. A la +réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage; +et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens +infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la +guérison par l'imposition de ses mains.</p> + +<p>Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il +demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était +l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi, +après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons +parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses +démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette +enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans +son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un +des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson +chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait, +particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces +pays-là coucher sur la natte que dans un lit.</p> + +<p>Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le +peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla +droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était +connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte: +elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit +quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée +à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et +appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un +poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.</p> + +<p>En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme +prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt +à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je +te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai.<a name="page_386" id="page_386"></a></p> + +<p>Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de +frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton +habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et +quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit: +Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et +que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore, +pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus +d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te +jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer +dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine +liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et +lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de +la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre +coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il +fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après +qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par +devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton +qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir: +Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas +mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint +pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement. +Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il +l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le +cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta +dedans.</p> + +<p>Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de +la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si +détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un +jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa<a name="page_387" id="page_387"></a> +pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus, +et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières +choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le +palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son +rôle, il prit son chemin de ce côté-là.</p> + +<p>Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina, +le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les +uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main, +d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et +d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût +seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur +imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en +guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le +monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire +ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte +d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais +d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut +aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus +zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des +querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre +croisées où était la princesse Badroulboudour.</p> + +<p>La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne +put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui +en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par +une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du +monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de +tête par l'imposition de ses mains.</p> + +<p>La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien +de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité +de la voir et de s'entretenir<a name="page_388" id="page_388"></a> avec elle. Comme elle en eut témoigné +quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si +elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait +qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre +eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.</p> + +<p>Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et +qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se +dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il +fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa +fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui +dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La +princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis +prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui +avaient déjà repris le chemin du palais.</p> + +<p>Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un cœur +diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées, +et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait +une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé, pour sa +prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait +désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et +d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le +manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir, +que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que +tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui +faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.</p> + +<p>Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui +dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande +confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et +asseyez<a name="page_389" id="page_389"></a>-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie +affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la +princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne +me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin +que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par +vos bons exemples comment je dois servir Dieu.</p> + +<p>Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger +de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me +distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne +vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs +appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous +conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même +liberté que dans votre ermitage.</p> + +<p>Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais +d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il +méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la +princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au +palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances +pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse, +dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le +suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je +n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement +d'une princesse si pieuse et si charitable.</p> + +<p>Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui +dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les +appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la +princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit +voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit<a name="page_390" id="page_390"></a> celui +qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie +qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour +complaire à la princesse.</p> + +<p>La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre +croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût +fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé +jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il +n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria +avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne +mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de +prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma +bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez +dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais +souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas.</p> + +<p>La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la +retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de +l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la +princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va +faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le +trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce, +dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon.</p> + +<p>Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait +affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour +regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut +bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement +admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une +solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il +me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit<a name="page_391" id="page_391"></a> +la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour +moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait +rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier.</p> + +<p>Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation, +pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de +quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y +avait un œuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans +les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de +l'univers.</p> + +<p>Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et +où pourrait-on en trouver un œuf? Princesse, répondit la fausse Fatime, +c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du +mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.</p> + +<p>Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle +croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle +sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'œuf de roc, et se promit +bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y +avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas +ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur +le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de +la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta +à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et +il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de +froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même +gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant +mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement? +Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour +le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est<a name="page_392" id="page_392"></a> peu de chose, reprit la +princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru +qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais +puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne +vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence. +J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre +palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli +qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la +pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne +trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un +œuf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme? +Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque +un œuf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la +diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne +fasse pour l'amour de vous.</p> + +<p>Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au +salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la +lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât, +depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette +précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. +Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un œuf de roc suspendu au +milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens, +que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé.</p> + +<p>Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un +cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et +qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui +dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te +suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en +la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de +pareille, que je t'apporte<a name="page_393" id="page_393"></a> mon maître et que je le pende au milieu de +la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en +cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de +n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de +ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du +magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait. +Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme, +qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la +demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est +à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.</p> + +<p>Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait +entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle +manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il +revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait +de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de +le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La +princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant +qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se +trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement.</p> + +<p>La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne +mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon +bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux +mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la +confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me +refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En +achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse +Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard +qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait,<a name="page_394" id="page_394"></a> lui +saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le cœur du +sien, il la jette morte sur le plancher.</p> + +<p>Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa +surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit +Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui +m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme +que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que +vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé +sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez +mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui +raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités; +après quoi il fit enlever le cadavre.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères +magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande +vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse +Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et +communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues +années, et laissèrent une illustre postérité.</p> + +<p>Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse, +qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la +lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit +lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants +et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que +la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il +n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en +suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si +solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir +le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne +viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.<a name="page_395" id="page_395"></a></p> + +<p>Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin +et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté +jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il +l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller +aussi, si elle était à la fin de ses contes.</p> + +<p>A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la +demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me +serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre +Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne +s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi +l'entretenir sur cette matière.</p> + +<p>Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que +vous avez de nouveau à me raconter.</p> + +<p>La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan +des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui +donner audience le jour suivant.</p> + +<h3><a name="HISTOIRE_DALI_BABA_ET_DE_QUARANTE_VOLEURS_EXTERMINES_PAR_UNE_ESCLAVE" id="HISTOIRE_DALI_BABA_ET_DE_QUARANTE_VOLEURS_EXTERMINES_PAR_UNE_ESCLAVE"></a>HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS<br /> +EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE</h3> + +<p>La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa +sœur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il +s'attendait:</p> + +<p>Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des +États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait +Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu +de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur +fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement.</p> + +<p>Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint +héritière d'une boutique bien garnie,<a name="page_396" id="page_396"></a> d'un magasin rempli de bonnes +marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à +son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.</p> + +<p>Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui, +était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner +sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du +bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur +trois ânes qui faisaient toute sa possession.</p> + +<p>Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu +près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut +une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du +côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe +nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train.</p> + +<p>Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut +la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que +deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un +gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si +près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un +très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance, +qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un +rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et +escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.</p> + +<p>Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés, +arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui +en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils +ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des +voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs +brigandages bien loin, et avaient là leur<a name="page_397" id="page_397"></a> rendez-vous; et ce qu'il les +vit faire le confirma dans son opinion.</p> + +<p>Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac +plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent +chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à +Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé.</p> + +<p>Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit +pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros +arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au +travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si +distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le +capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après +qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous +entrés, il entra aussi, et la porte se ferma.</p> + +<p>Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui +craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il +quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre, +et d'attendre avec patience.</p> + +<p>La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu +que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après +les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer +la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun +retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus. +Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se +mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.</p> + +<p>Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils +peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me +trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'œil jusqu'à +ce qu'il les eût perdus<a name="page_398" id="page_398"></a> de vue, et il ne descendit que longtemps après, +pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par +lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la +porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles +feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il +aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit: +«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.</p> + +<p>Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais +il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en +voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du +rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions +de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de +soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de +l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir +les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il +y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte +servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux +autres.</p> + +<p>Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra +dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela +ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne +s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à +celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant +qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge +de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand +il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour +les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait +les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et +il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, <a name="page_399" id="page_399"></a>referme-toi,» qu'elle se +ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était +entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.</p> + +<p>Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui, +il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec +grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta +les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était +assise sur un sofa.</p> + +<p>Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins +d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand +il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire: +Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit. +Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à +moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous +cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai +raconté ma bonne fortune.</p> + +<p>Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie, +et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le +commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur +toutes choses de garder le secret.</p> + +<p>La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari +du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par +pièce, tout l'or qui était devant elle.</p> + +<p>Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous +faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et +l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre.</p> + +<p>Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la +quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le +voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.<a name="page_400" id="page_400"></a></p> + +<p>Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien; +vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce +qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.</p> + +<p>Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim, +son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui; +et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter +une mesure pour quelques moments. La belle-sœur lui demanda si elle la +voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une +petite.</p> + +<p>Très-volontiers, dit la belle-sœur; attendez un moment, je vais vous +l'apporter.</p> + +<p>La belle-sœur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle +connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de +grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du +suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en +la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait +attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver.</p> + +<p>La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas +d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce +qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures +qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de +creuser la fosse.</p> + +<p>Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude +et sa diligence à sa belle-sœur, lui reporte sa mesure, mais sans +prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous.</p> + +<p>Belle-sœur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé +longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.</p> + +<p>La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la<a name="page_401" id="page_401"></a> femme de Cassim +regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement +inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son +cœur dans le moment.</p> + +<p>Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il +pris cet or?</p> + +<p>Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il +était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le +temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande +impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait +pas être moins surpris qu'elle.</p> + +<p>A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez +être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous, +il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.</p> + +<p>Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna +l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie +pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie +qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si +ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.</p> + +<p>Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour +se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en +passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le +soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié +ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en +l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le +pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or!</p> + +<p>Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler: +expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui +montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains: +Combien<a name="page_402" id="page_402"></a> avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma +femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui +emprunter hier?</p> + +<p>A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un +entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand +intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se +réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de +chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il +avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui +offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.</p> + +<p>Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais, +ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les +enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il +m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si +vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous +perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part +pour vous avoir dénoncé.</p> + +<p>Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces +insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il +souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant +pour entrer dans la grotte que pour en sortir.</p> + +<p>Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le +prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il +part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix +mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se +réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à +proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le +chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il +reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché.<a name="page_403" id="page_403"></a> +Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça +les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et +aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande +admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris +par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il +examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses, +comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue +de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour +en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il +en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit +rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se +trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit: +«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de +s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains, +autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas.</p> + +<p>Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se +voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts +pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il +en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu +parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène +à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et +toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus. +Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.</p> + +<p>Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à +peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du +rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent +à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim +avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement;<a name="page_404" id="page_404"></a> de manière +qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les +eurent bientôt perdus de vue.</p> + +<p>Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il +leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient. +Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le +capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le +sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre.</p> + +<p>Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne +douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine. +Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se +sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte +s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu +prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il +s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il +n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main, +et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ.</p> + +<p>Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la +grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait +commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils +les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait +emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet +événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la +grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient +s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le +haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si +élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que +rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que +cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte,<a name="page_405" id="page_405"></a> +c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le +secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient +les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils +avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait.</p> + +<p>De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que +leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire +quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte +en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter +quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à +ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur +du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et +quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de +leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la +campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer +et exercer leurs brigandages accoutumés.</p> + +<p>La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle +vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla +chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez +pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et +pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée; +je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé.</p> + +<p>Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours +qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller +à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui +faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été +vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim +apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien +avant dans la nuit.<a name="page_406" id="page_406"></a></p> + +<p>La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle +considéra combien il était important que son mari fît la chose +secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à +minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur +d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la +soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée +au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se +repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie +condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa +belle-sœur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du +jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait, +plutôt par ses larmes que par ses paroles.</p> + +<p>Ali Baba n'attendit pas que sa belle-sœur le priât de se donner la +peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ +avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son +affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après +n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné +du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais +augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle +s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis +en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre, +pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu +d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte +de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge +d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux +autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première +fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut +commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville; +mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de +temps pour<a name="page_407" id="page_407"></a> n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit +entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme +le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce +qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-sœur.</p> + +<p>Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette +Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions +pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la +connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea +l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part: +Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret +inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta +maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets; +il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort +naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je +lui dirai.</p> + +<p>Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh +bien! beau-frère, demanda la belle-sœur à Ali Baba avec grande +impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois +rien sur votre visage qui doive me consoler.</p> + +<p>Belle-sœur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant +vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin +sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans +ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour +votre repos.</p> + +<p>Ah! s'écria la belle-sœur sans élever la voix, ce préambule me fait +connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la +nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse +violence: dites, je vous écoute.</p> + +<p>Ali Baba raconta à sa belle-sœur tout le succès de<a name="page_408" id="page_408"></a> son voyage jusqu'à +son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-sœur, ajouta-t-il, voilà un +sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y +attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose +néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au +vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée, +il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de +sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous +reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui +sera en mon pouvoir.</p> + +<p>Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un +motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait +commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants +ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna +suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre.</p> + +<p>Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après +avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il +retourna chez lui avec son âne.</p> + +<p>Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla +chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la +boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette +très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui +en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était +malade chez son maître.</p> + +<p>Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon +maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger.</p> + +<p>Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim +n'était plus en état de faire usage.</p> + +<p>Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et +demande, les larmes aux yeux, d'une essence<a name="page_409" id="page_409"></a> dont on n'avait coutume de +ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on +n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre.</p> + +<p>Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de +l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet +que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître!</p> + +<p>D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un +air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas +étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de +Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort.</p> + +<p>Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que +commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un +bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique +le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En +l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or +dans la main.</p> + +<p>Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa, +dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour +rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien +jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi +s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire.</p> + +<p>Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour +coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous +banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit.</p> + +<p>A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous +voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre +mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu +garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne<a name="page_410" id="page_410"></a> puissiez +faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba +Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux +avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt +son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait +mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté: +Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que +voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez +fait, je vous donnerai une autre pièce d'or.</p> + +<p>Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la +même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle +lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena +jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là, +après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez +lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de +lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même.</p> + +<p>Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim: +ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le +parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le +menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de +commander.</p> + +<p>Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la +bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à +mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches +par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour +l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps +morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle +leur dit que la chose était faite.</p> + +<p>Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres +ministres de la mosquée arrivèrent.<a name="page_411" id="page_411"></a> Quatre des voisins assemblés +chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui +récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en +pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des +cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en +s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de +voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer +et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on +arrivât au cimetière.</p> + +<p>Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se +désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du +voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de +l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes, +remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.</p> + +<p>De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre +Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement +si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en +eut pas le moindre soupçon.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta +le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du +trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la +veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau +mariage avec sa belle-sœur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas +extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris.</p> + +<p>Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis +quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros +marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il +la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement, +qu'il<a name="page_412" id="page_412"></a> ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son +état.</p> + +<p>Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et +parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt, +dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand +étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand +ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or.</p> + +<p>Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons +garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède; +insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et +nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous +pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous +avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous +sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en +sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui. +Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques +incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux +personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que +nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens; +n'êtes-vous pas du même avis que moi?</p> + +<p>La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par +sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord +qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher +uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi.</p> + +<p>Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure, +reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de +vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en +habit de<a name="page_413" id="page_413"></a> voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire +pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous +avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison +il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour +ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant +nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et +où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin +d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission +et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au +lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous +demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à +la peine de mort.</p> + +<p>Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets, +dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me +chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez +au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le +bien commun de la troupe.</p> + +<p>Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses +camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour +ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit +si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour +ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il +n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba +Moustafa.</p> + +<p>Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à +travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le +bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il, +vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que +vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes;<a name="page_414" id="page_414"></a> et quand il ferait +plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.</p> + +<p>Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me +connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir +les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il +n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait +guère plus clair qu'il fait présentement.</p> + +<p>Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme +qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la +nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander.</p> + +<p>Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi +coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez +cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba +Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler; +mais vous n'en saurez pas davantage.</p> + +<p>Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être +persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une +pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit: +Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse +vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La +seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de +m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce +mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me +demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la +rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez +m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené +jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là, en me +laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que +je devais faire, on me ramena de la même manière<a name="page_415" id="page_415"></a> jusqu'au même endroit. +Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service.</p> + +<p>Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du +chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie, +avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous +marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous +pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute +peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi +le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une +autre pièce dans la main.</p> + +<p>Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque +temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce +qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les +mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me +souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le +voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir.</p> + +<p>Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer +sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le +voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux. +Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé, +et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir +prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le +conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il +s'arrêta.</p> + +<p>Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus +loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali +Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux, +le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il +tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il<a name="page_416" id="page_416"></a> savait à +qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas +du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.</p> + +<p>Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba +Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et +après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le +chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu.</p> + +<p>Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés, +Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en +revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle +s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en +elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite +pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire, +ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement. +Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes +au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même +endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait +de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse.</p> + +<p>Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et +rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du +succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir +trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était +venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut +écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la +parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en +s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien +armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons +entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas +donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns +d'un côté, les autres de<a name="page_417" id="page_417"></a> l'autre, pendant que j'irai reconnaître la +maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne +nouvelle, afin que là-dessus je juge du parti qui nous conviendra le +mieux.</p> + +<p>Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt +en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en +marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent +dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était +venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans +la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant +une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit +remarquer en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur +chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le +capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même +marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il +lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura +confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le +capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la +même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait +marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres +avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne +peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée.</p> + +<p>Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place, +où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils +avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient +d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite +commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même +ordre qu'ils étaient venus.</p> + +<p>Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur +expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir.<a name="page_418" id="page_418"></a> Aussitôt le +conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna +lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses +précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta +pour lui couper la tête.</p> + +<p>Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser +sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se +promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta, +et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il +corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba +Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la +marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était +un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de +blanc.</p> + +<p>Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour +précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses +yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et +elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres +portes voisines et aux mêmes endroits.</p> + +<p>Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire +valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il, +pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine +et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à +la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés +aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine +et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent +la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et +le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé +avec la même commission.</p> + +<p>Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce<a name="page_419" id="page_419"></a> jour-là avec +ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme +auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était +soumis volontairement.</p> + +<p>Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit +de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à +d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple +lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de +main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de +la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa, +qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne +s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba; +mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant +attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par +devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît.</p> + +<p>Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce +qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans +sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne +peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui +nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui +elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui +faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance +du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le +but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de +nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but, +continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai +exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le +communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y +comporter; et comme ils lui eurent tous donné<a name="page_420" id="page_420"></a> leur approbation, il les +chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages +d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au +nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de +l'huile, l'un plein, les autres vides.</p> + +<p>En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas. +Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour +l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et +après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il +avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait +découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de +manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser, +il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était +plein.</p> + +<p>Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des +trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans +un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme +conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait +résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du +soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la +maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander +à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il +n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui +prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en +s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous +voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il +est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas, +faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je +vous en aurai obligation.</p> + +<p>Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même +entendu sa voix, comment eût-il pu le<a name="page_421" id="page_421"></a> reconnaître pour le capitaine des +quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile?</p> + +<p>Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il +lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit.</p> + +<p>En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda, +quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à +couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il +prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane +d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de +lui préparer un lit dans une chambre.</p> + +<p>Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand +il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les +mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et +qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le +prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en +lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le +capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas +être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il +méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba +qu'après de fortes instances.</p> + +<p>Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa +vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de +l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir, +et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait +régalé.</p> + +<p>Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes +les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne +soit à votre service.</p> + +<p>Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et +l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la +cuisine pour parler à Morgiane, il entra<a name="page_422" id="page_422"></a> dans la cour, sous prétexte +d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets.</p> + +<p>Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un +grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane, +ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour; +prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla +(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le +prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira +pour se coucher.</p> + +<p>Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla +donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant +depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je +jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez +pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en +bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je +serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet +usage.</p> + +<p>Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la +cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre +qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé +s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon, +il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé; +prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme.</p> + +<p>Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de +bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher, +elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le +pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la +chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir +clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà +bien embarrassée, lui dit Abdalla.<a name="page_423" id="page_423"></a> Va prendre de l'huile dans un des +vases que voilà dans la cour.</p> + +<p>Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près +de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à +l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier +vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en +parlant bas: Est-il temps?</p> + +<p>Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la +voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il +eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même +tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y +étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité +de respirer.</p> + +<p>Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en +trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle +cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs. +Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un +instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se +trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la +nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par +sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en +elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en +prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande, +et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui +suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce +qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même +demande, elle donna la même réponse.</p> + +<p>Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner +à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à +trente-huit voleurs, en y<a name="page_424" id="page_424"></a> comprenant le faux marchand leur capitaine. +Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier +vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans +la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle +retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la +rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus +tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer +au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile +bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase +assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les +étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta.</p> + +<p>Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme +elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière +vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé, +et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le +pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle +demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle +n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui +donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le +permettre.</p> + +<p>Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand +le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la +fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit +régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le +signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les +vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux +oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse +connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il +jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles<a name="page_425" id="page_425"></a> +tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le +moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend +dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible; +il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au +voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude +et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise +contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour +emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était +échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après +l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort; +et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein, +il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours +qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la +porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en +jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva.</p> + +<p>Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le +capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta +pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la +porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans +une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en +sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.</p> + +<p>Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son +esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez +lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à +propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas +de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de +troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné.<a name="page_426" id="page_426"></a></p> + +<p>En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était +levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur +place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets, +qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui +avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en +donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait +fait pour sa conservation.</p> + +<p>Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous +conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous +désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir: +prenez la peine de venir avec moi.</p> + +<p>Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au +premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de +l'huile.</p> + +<p>Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira +en arrière, tout effrayé, avec un grand cri.</p> + +<p>Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera +pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à +vous, ni à personne: il n'a plus de vie.</p> + +<p>Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire +voir? Explique-le-moi.</p> + +<p>Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et +n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose +qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous +les autres vases.</p> + +<p>Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le +premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que +l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura +comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en +regardant<a name="page_427" id="page_427"></a> Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la +fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il, +qu'est-il devenu?</p> + +<p>Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis +marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais +vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre, +car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un +bouillon après être sorti du bain.</p> + +<p>Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la +cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre, +Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je +suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses +circonstances.</p> + +<p>Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande +obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie +récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à +t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à +présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le +propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé +ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera +de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de +dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur +engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer +incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand +secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et +c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla.</p> + +<p>Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands +arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser +une fosse longue et large<a name="page_428" id="page_428"></a> à proportion des corps qu'ils avaient à y +enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long +temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent +à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent +ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et +après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils +dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain +parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases +à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin +pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit +vendre par son esclave.</p> + +<p>Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la +connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de +temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec +une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la +confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce +qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu +s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire +ou ne pas faire à Ali Baba.</p> + +<p>La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut +affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes +courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous? +Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois +par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous +regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants +hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous? +Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer +tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui +s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne<a name="page_429" id="page_429"></a> dois y songer, +qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un +secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la +sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai +à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître +après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la +postérité.</p> + +<p>Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens +de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il +s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement.</p> + +<p>Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il +se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein +qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans +un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba +pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière +d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur +quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait +de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si +grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance +qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce +qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa +vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui +par la même voie du secret.</p> + +<p>Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour +transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de +toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les +précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre. +Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait +jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après +l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit,<a name="page_430" id="page_430"></a> et il s'y +établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle +qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali +Baba il n'y avait pas longtemps.</p> + +<p>Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme +nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins, +selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait, +qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de +lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut +bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus +fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son +établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui +s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de +temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut +quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de +lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et +il lui donna plusieurs fois à manger.</p> + +<p>Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia +Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et +il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le +souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant +remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans +reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain.</p> + +<p>Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est +demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia +Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec +lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en +sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez +entrer. Il sera mieux que la<a name="page_431" id="page_431"></a> chose se passe de la sorte, que si vous +l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le +souper et de le tenir prêt.</p> + +<p>Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent +l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur +promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire +passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent +arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant: +C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je +lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer +l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à +tous les autres dont je vous suis redevable.</p> + +<p>Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui +était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder +la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de +s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave +d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et +en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière +d'entrer comme malgré lui.</p> + +<p>Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon +accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait +pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai +moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune +homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas +de contribuer à le former.</p> + +<p>Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui +assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de +certains vieillards, il avait un bon sens qui luiIl tenait lieu de +l'expérience d'une infinité d'autres.</p> + +<p>Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets<a name="page_432" id="page_432"></a> indifférents, +Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur, +dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de +souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup +au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que +vous l'agréerez d'aussi bon cœur que j'ai intention de vous le donner.</p> + +<p>Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre +bon cœur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que +je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je +vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par +incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si +elle vous était connue.</p> + +<p>Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on +vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je +ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la +contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison, +insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous +posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. +Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi; +et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura +pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi +faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment.</p> + +<p>Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de +sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement +deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y +eût pas de sel.</p> + +<p>Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son +mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui +est donc, dit-elle,<a name="page_433" id="page_433"></a> cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel? +Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard.</p> + +<p>Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais +ce que je te dis.</p> + +<p>Morgiane obéit, mais à contre-cœur, et elle eut la curiosité de +connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé, +et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En +regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des +voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle +aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne +plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de +sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner; +mais je l'en empêcherai.</p> + +<p>Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle +prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs +nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait +d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le +fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était +sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une +petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en +sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble, +et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de +se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire.</p> + +<p>Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante +voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était +venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et +le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer +le poignard dans le cœur du père; et je me sauverai par le jardin, +comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière<a name="page_434" id="page_434"></a> et l'esclave +n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine.</p> + +<p>Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux +Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa +méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une +coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle +attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal; +et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand +elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour +de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils, +le divertissement que nous lui donnons quelquefois.</p> + +<p>Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant +devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après +lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire +regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait +faire.</p> + +<p>Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le +tambour de basque.</p> + +<p>Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es +capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il +à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me +mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez +moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le +donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable.</p> + +<p>Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce +divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne +pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas +que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en +continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il +eût<a name="page_435" id="page_435"></a> mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il +fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce +qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.</p> + +<div class="figcenter" style="width:446px;"> +<a href="images/illus-231.jpg"> +<img src="images/illus-231_sml.jpg" width="446" height="600" alt="Morgiane poignarde Cogia Houssain." title="Morgiane poignarde Cogia Houssain." /></a> +<span class="caption">Morgiane poignarde Cogia Houssain.</span> +</div> + +<p>Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler, +il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix +sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou +danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le +faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention.</p> + +<p>Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même +force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en +dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes, +par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts +merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard +en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper +elle-même.</p> + +<p>Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains +d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite, +elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à +l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi +pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.</p> + +<p>Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane. +Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de +son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui, +avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il +y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de +sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du +cœur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.</p> + +<p>Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, <a name="page_436" id="page_436"></a>poussèrent un grand +cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous +perdre, moi et ma famille?</p> + +<p>Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour +votre conservation.</p> + +<p>Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba +le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous +aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le +faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne +considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous? +en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? +Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous +m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon +soupçon n'était pas mal fondé.</p> + +<p>Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de +lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane, +dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma +reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le +comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en +s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez +bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour +femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que +moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que +dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et +s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié +aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous +épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la +vôtre jusqu'à la fin de vos jours.</p> + +<p>Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il +consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas +désobéir à son père, mais<a name="page_437" id="page_437"></a> aussi parce qu'il y était porté par sa propre +inclination.</p> + +<p>On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du +capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si +secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années, +lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de +cette histoire mémorable.</p> + +<p>Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de +Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné +de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la +satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités, +sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs +n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa +générosité et de son bon cœur.</p> + +<p>Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte +depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur +un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la +crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après +la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce +qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas +connu, étaient encore vivants.</p> + +<p>Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune +entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage, +en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à +cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure +de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit +pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la +porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas +oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes +choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis +environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu<a name="page_438" id="page_438"></a> lever boutique +dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était +entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus +qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la +grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il +s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en +put porter, et il revint à la ville.</p> + +<p>Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui +il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à +laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune +avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des +premières dignités de la ville.</p> + +<p>Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en +recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et +lui dit:</p> + +<p>Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté +pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des +histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et +persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le +sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires +surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à +la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait +rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré +ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second +marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de +la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta +de nouveau à ses genoux.</p> + +<p>Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la +vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les +prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne +peut avoir pour eux le cœur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa +ses<a name="page_439" id="page_439"></a> enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes.</p> + +<p>Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants, +et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour +l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te +pardonne! Dieu m'en est témoin!</p> + +<p>Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu, +dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité +sans fin!</p> + +<p>La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième +nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des +réjouissances et d'une allégresse universelle.</p> + +<p>Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique +robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui +dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre +personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes +sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse!</p> + +<p>Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des +réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes +sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour +amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours, +pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi +combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de +nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues +années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à +toutes les félicités de ce monde.</p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<p><a name="page_440" id="page_440"></a></p> + +<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td>Les mille et une Nuits</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>Le Marchand et le Génie</td><td align="right"><a href="#page_007">7</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du premier Vieillard et de la Biche</td><td align="right"><a href="#page_014">14</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs</td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du Pêcheur</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du jeune Roi des îles Noires</td><td align="right"><a href="#page_046">46</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad</td><td align="right"><a href="#page_061">61</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du premier Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du second Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du troisième Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_120">120</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire de Zobéide</td><td align="right"><a href="#page_148">148</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_170">170</a></td></tr> + +<tr><td>Premier voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_174">174</a></td></tr> + +<tr><td>Second voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_180">180</a></td></tr> + +<tr><td>Troisième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_186">186</a></td></tr> + +<tr><td>Quatrième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_197">197</a></td></tr> + +<tr><td>Cinquième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td>Sixième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_215">215</a></td></tr> + +<tr><td>Septième et dernier voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_225">225</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du petit Bossu</td><td align="right"><a href="#page_234">234</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar</td><td align="right"><a href="#page_244">244</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire que raconta le Tailleur</td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire du Barbier</td><td align="right"><a href="#page_280">280</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse</td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une </td><td align="right"><a href="#page_395">395</a></td></tr> +</table> + +<p class="c"><small>PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</small></p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits. + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS *** + +***** This file should be named 35969-h.htm or 35969-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/6/35969/ + +Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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