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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:04:52 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits.
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mille et une nuits
+ contes choisis
+
+Translator: Antoine Galland
+
+Illustrator: Godefroy DurandIllustrator: Godefroy DurandIllustrator: Godefroy Durand
+
+Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
+
+
+
+
+Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+
+
+
+
+LES
+
+MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES CHOISIS
+
+
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
+
+[Illustration: Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine.
+
+p 76.]
+
+
+
+
+MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES CHOISIS
+
+TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND
+
+ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND
+
+[Illustration:colophon]
+
+PARIS
+MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5
+
+
+
+
+LES MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES ARABES
+
+
+Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu
+leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en
+dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent
+qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le
+plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
+sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à
+ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses
+troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné,
+appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les
+vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que
+son frère.
+
+Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
+monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
+l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de
+souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à
+lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait
+naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa
+complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses
+États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
+bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande,
+qui en était la capitale.
+
+Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
+troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui
+apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il
+chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.
+
+Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
+de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le
+lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi
+barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
+officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin
+chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.
+
+Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation
+générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
+lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la
+perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour
+les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs
+gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le
+sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
+que des imprécations contre lui.
+
+Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre
+d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait
+Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de
+mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
+infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de
+lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de
+tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la
+philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait
+des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre
+cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide
+couronnait toutes ces belles qualités.
+
+Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un
+jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père,
+j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me
+l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle
+soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne
+peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
+à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie
+que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
+la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une
+manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
+vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède.
+Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade,
+puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau
+mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
+moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre
+ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
+avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si
+dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne
+garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le
+lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser!
+Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père,
+répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
+et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et
+si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service
+important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter
+pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril,
+ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
+vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui
+obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point
+la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
+main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade,
+accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit
+le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre
+perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
+saurait sortir heureusement.
+
+Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
+dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein.
+D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y
+opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
+souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au
+sultan.
+
+Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à
+ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner
+d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar,
+pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait
+Scheherazade.
+
+Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
+Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre
+fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La
+triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la
+vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.
+
+Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
+remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez
+la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
+vous-même. Sire, répondit le vizir, mon cœur gémira, sans doute, en
+vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous
+réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
+lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.
+
+Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut
+avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle
+remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il
+était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
+espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan,
+et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.
+
+Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan;
+mais avant que de partir, elle prit sa sœur Dinarzade en particulier,
+et lui dit: Ma chère sœur, j'ai besoin de votre secours dans une
+affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père
+va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle
+ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je
+serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
+dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
+compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de
+m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
+paroles: Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
+le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que
+vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de
+délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est.
+Dinarzade répondit à sa sœur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
+exigeait d'elle.
+
+L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit
+Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans
+l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il
+lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
+fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda
+le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une sœur que j'aime aussi
+tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit
+dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
+Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
+témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
+Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
+sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et
+Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.
+
+Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de
+faire ce que sa sœur lui avait recommandé. Ma chère sœur,
+s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
+jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables
+que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce
+plaisir.
+
+Scheherazade, au lieu de répondre à sa sœur, s'adressa au sultan: Sire,
+dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette
+satisfaction à ma sœur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors
+Scheherazade dit à sa sœur d'écouter, et puis, adressant la parole à
+Schahriar, elle commença de la sorte.
+
+
+
+I^{RE} NUIT
+
+
+
+
+LE MARCHAND ET LE GÉNIE
+
+
+Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens,
+tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il
+avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était
+obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses
+correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez
+loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise
+derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de
+biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il
+n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il
+eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il
+remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.
+
+Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de
+l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se
+détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il
+aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une
+fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha
+son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après
+avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les
+dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut
+achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les
+mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.
+
+Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit
+paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme,
+qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix
+terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon
+fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant
+effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait
+adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel
+crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez
+la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon
+fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué
+votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu
+pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des
+dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux
+à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le
+marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que
+tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes
+noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'œil, et il en est
+mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon!
+s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de
+miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure
+d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils;
+et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par
+conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
+Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je
+te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand
+par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui
+couper la tête.
+
+Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence,
+regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les
+plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience
+d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en
+fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il;
+quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te
+tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut
+vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent!
+Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles....
+
+Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant
+que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son
+conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma sœur, que votre conte est
+merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus
+surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le
+sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la
+permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait
+écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à
+demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de
+son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à
+Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au
+conseil.
+
+Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle.
+Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à
+soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le
+bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du
+sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait
+au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.
+
+Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de
+son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec
+Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua
+pas de s'adresser à sa sœur et de lui dire: Ma chère sœur, si vous ne
+dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt,
+de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade
+lui en demandât la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du génie
+et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
+alors la parole et continua son conte en ces termes:
+
+
+II^{E} NUIT
+
+Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il
+fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la
+bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à
+ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un
+testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de
+procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce
+même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.
+Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur
+que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit
+le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai
+vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que
+soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le
+marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes
+affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y
+a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me
+rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu
+Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui,
+répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous
+pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa
+près de la fontaine et disparut.
+
+Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son
+chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si
+grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu'il
+songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa
+femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une
+joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se
+mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé
+quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses
+larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous
+réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous
+alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous
+prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que
+je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors
+il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur
+apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année
+recevoir la mort de sa main.
+
+Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se
+désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage
+et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient
+retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force
+du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le
+spectacle du monde le plus touchant.
+
+Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et
+s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à
+ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses
+esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses
+enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en
+rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de
+mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les
+lois.
+
+Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il
+mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut
+dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur
+plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous
+l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se
+faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur
+dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi;
+soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la
+destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il
+s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au
+même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis
+de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la
+fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut
+s'imaginer.
+
+Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard
+qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se
+saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère,
+peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où
+il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir
+ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable
+solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.
+
+Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure
+qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement;
+et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus
+surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je
+veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En
+disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils
+s'entretenaient tous deux...
+
+Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est
+le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa
+vivre encore ce jour-là Scheherazade.
+
+
+III^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Dinarzade fit à sa sœur la même prière que les deux
+précédentes. Ma chère sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
+vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.
+Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand
+et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:
+
+Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la
+biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens
+noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce
+qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche
+lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé
+entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui
+de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce
+qui en arriverait.
+
+Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit
+la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il
+mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui,
+s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui
+était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui
+parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se
+passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça
+parmi les autres.
+
+Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un
+tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à
+eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans
+les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par
+le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils.
+Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à
+remplir l'air de cris...
+
+Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre
+son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce
+prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain
+la mort de la sultane.
+
+
+IV^{E} NUIT
+
+Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du
+sultan, parla dans ces termes:
+
+Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie
+s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta
+aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui
+dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de
+me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et
+celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus
+merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui
+vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre
+à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps
+à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y
+consens.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE
+
+
+Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je
+vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et
+de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi,
+je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que
+comme son parent et son mari.
+
+Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le
+désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui
+montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie,
+prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments
+que je ne les connus que trop tard.
+
+Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus
+obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme,
+dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en
+avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita
+de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et
+quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible
+dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu
+écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna
+à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle,
+qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
+abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon
+fermier.
+
+A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant.
+Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux
+mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus
+touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que
+disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins,
+huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune
+nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je
+demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en
+faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était
+l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais,
+dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire
+des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux
+des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
+sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me
+résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une
+autre.
+
+Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à
+un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami?
+s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus
+belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par
+complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant
+la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel,
+quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma
+une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en
+lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses
+larmes me fendent le cœur.
+
+Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant,
+il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru
+très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je
+au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à
+qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa
+place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de
+temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis
+arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon
+fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De
+son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à
+moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre
+terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de
+n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant
+qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.
+
+Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne
+l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui
+m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son
+devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un
+grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.
+
+Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier
+encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre
+veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas
+celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y
+opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière.
+Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en
+demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le
+lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...
+
+Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma
+sœur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient
+si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore
+aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous
+raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de
+savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche,
+dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine,
+la fin de ce conte.
+
+
+V^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la
+biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres
+vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et
+j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers
+moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point
+que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et
+je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que
+celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais
+quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis,
+seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année
+prochaine.
+
+Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je
+viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me
+saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie.
+Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu
+faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un
+moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle
+faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me
+répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître.
+J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant
+du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces
+deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de
+notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a
+dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette
+nouvelle.
+
+A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger
+quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour
+parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où
+était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les
+reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.
+
+La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous
+rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle.
+Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous
+mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître,
+et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je
+ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions:
+la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me
+sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la
+première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon cœur; je dis plus,
+je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
+particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin,
+vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de
+vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter
+encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle
+mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous
+plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc,
+répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre
+fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.
+
+Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles
+que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu
+as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu
+parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et
+que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure
+naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots,
+elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.
+
+Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un
+transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé
+cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez
+environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre
+mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la
+prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec
+joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme
+en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût
+cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la
+vissions sans répugnance dans la famille.
+
+Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme
+il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis
+en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à
+personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai
+jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et
+celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
+merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je
+t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.
+
+Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son
+histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au
+génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à
+ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon
+histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais
+quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la
+grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire
+surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard
+commença de cette manière...
+
+
+VI^{E} NUIT
+
+La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent.
+Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane.
+Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre
+l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais
+contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second
+vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son
+histoire:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS
+
+
+Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces
+deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre
+père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette
+somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes
+marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère
+aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier
+dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et
+en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.
+
+Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un
+pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui
+dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il
+possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec
+attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant,
+comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans
+ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son
+voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous
+voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le
+détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui
+m'ont réduit à l'état où je suis.
+
+Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je
+le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
+J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais
+doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins,
+je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous
+pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille
+sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme
+nous avions vécu auparavant.
+
+Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux
+chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout
+ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le
+vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres
+au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une
+caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son
+frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins
+par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
+d'exercer sa profession.
+
+Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un
+voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur
+proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui
+m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me
+représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et
+m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein.
+Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant
+cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis
+enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il
+fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se
+trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des
+mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas
+le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille
+sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères,
+il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque
+endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux
+que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et
+reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à
+chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille
+autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et
+après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous
+trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un
+mois de navigation...
+
+Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure
+là.
+
+Ma sœur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je
+m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez
+pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter,
+je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme
+le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre
+au grand vizir de faire mourir sa fille.
+
+
+VII^{E} NUIT
+
+Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter
+la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.
+
+Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je
+vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant
+de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au
+marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous
+arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes
+un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien
+les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises
+du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.
+
+Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour,
+je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort
+pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec
+les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec
+moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais
+elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas
+prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa
+conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits
+propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne
+forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.
+
+Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme
+que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en
+plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs
+affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient
+envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit,
+que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.
+
+Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne
+se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son
+secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me
+transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez,
+mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du
+bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me
+trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me
+sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de
+votre cœur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue.
+Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé
+l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée
+contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté
+la vie.
+
+J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le
+mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais:
+Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie
+de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne
+suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que
+j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son
+indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à
+l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte
+vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le
+fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
+faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et
+qu'il faut faire le bien pour le mal.
+
+J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle
+me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon
+logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je
+descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins
+que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je
+l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur
+mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui
+vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait,
+et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en
+éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux
+chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je
+lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est
+moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes
+sœurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a
+coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y
+aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères,
+je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie
+ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir
+enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.
+
+Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour
+l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce
+marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec
+eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous
+paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le
+génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce
+marchand est coupable envers moi.
+
+Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième
+prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers,
+c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime,
+supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en
+événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit
+la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le
+vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il
+faut que je m'arrête en cet endroit.
+
+
+VIII^{E} NUIT
+
+Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au
+génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma
+connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux
+précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle
+contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la
+fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de
+la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir
+tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde.
+En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
+compagnie.
+
+Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les
+grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de
+péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le
+marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa
+tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta
+Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés
+jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur.
+Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma sœur, puisqu'il
+nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce
+pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et
+Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PÊCHEUR
+
+
+Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine
+pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont
+sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand
+matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets
+que quatre fois seulement.
+
+Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer.
+Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le
+rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne
+pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après,
+s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la
+carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin...
+
+Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit
+paraître le jour. Ma sœur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce
+commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable.
+Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la
+sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait
+la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès
+de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là
+Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce
+cruel ordre.
+
+
+IX^{E} NUIT
+
+Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan,
+Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur:
+
+Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut
+raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en
+plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il
+sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils
+étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de
+gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune!
+s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et
+ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis
+parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma
+mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré
+tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus
+pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi,
+tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les
+grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants,
+et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende
+recommandables.
+
+En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir
+bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la
+troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de
+l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en
+fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à
+paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite
+il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que
+quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir
+retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une;
+je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue
+à Moïse.
+
+Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième
+fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme
+auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y
+trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de
+quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec
+l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur,
+dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.
+
+Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui
+était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
+circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui
+firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux.
+Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il
+l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en
+sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et
+pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort
+épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette
+fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage,
+forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se
+l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée
+fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont
+il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les
+géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur
+voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé,
+qu'il ne put marcher.
+
+Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu,
+pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à
+tous vos commandements.
+
+Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.
+
+
+X^{E} NUIT
+
+Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:
+
+Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie
+avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que
+dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète
+de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles.
+Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans
+ce vase.
+
+A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui
+répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi
+superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de
+civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le
+génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me
+tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté;
+l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais
+cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule
+grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est,
+répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que
+je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce
+ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne
+puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois
+persuadé, écoute mon histoire.
+
+Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de
+Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de
+Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne
+voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant
+monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me
+venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et
+me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de
+David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son
+pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de
+lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui
+prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi.
+Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer
+de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur
+le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé.
+Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui
+obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon
+grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si
+quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais
+riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me
+rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir
+tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais
+je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire
+puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit
+et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature
+qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et
+je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé
+de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me
+délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui
+accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de
+mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu
+es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux
+que je te tue.
+
+Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux,
+s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un
+ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si
+peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me
+donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les
+complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine,
+dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse
+mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une
+douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses
+trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits
+par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il,
+daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour
+vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison
+que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le
+pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le
+proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est
+toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en
+effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société;
+néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne
+perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne
+sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu
+souhaites que je te tue.
+
+La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème.
+Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets
+donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort,
+je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau
+du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une
+question que j'ai à vous faire.
+
+Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait
+de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur:
+Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...
+
+
+XI^{E} NUIT
+
+Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
+la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
+étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
+répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est
+très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous
+croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
+comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te
+jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois.
+Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait?
+Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que
+vous ne me fassiez voir la chose.
+
+Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en
+fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
+rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de
+même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât
+plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur:
+Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
+présentement?
+
+Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et
+ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce
+à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
+Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit
+d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je
+demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs
+filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui
+as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.
+
+A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour
+sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
+l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait.
+Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
+parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
+garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que
+par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O
+génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le
+plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies,
+apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
+retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit,
+tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au
+nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois
+te rendre la pareille.
+
+Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le
+vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets
+que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur.
+Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à
+toi.
+
+Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne
+pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se
+venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
+ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à
+Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
+le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
+contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras
+quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai
+pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En
+un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun
+mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
+puissamment riche.
+
+L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais
+t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole:
+jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
+dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
+pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta
+aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et
+le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la
+première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
+la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela
+signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?
+
+La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur,
+rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en
+serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
+tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher
+devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque
+sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut
+d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui
+les conduisit à un étang situé entre quatre collines.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur:
+Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il
+n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui
+le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
+couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de
+jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une
+de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
+se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
+assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
+lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus
+d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
+jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
+qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
+garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
+trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
+et se referma après l'avoir englouti.
+
+Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se
+garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
+la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son
+aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses
+poissons.
+
+
+XII^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de
+cette sorte:
+
+Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du
+sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il
+les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après
+les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son
+premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des
+Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils
+sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui
+remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on
+vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après
+s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son
+maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de
+sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait
+jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son
+bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite
+qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux
+besoins de sa famille.
+
+Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il
+faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons
+trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons
+que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une
+casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez
+cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à
+peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en
+sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille
+avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon
+d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles,
+des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte
+à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la
+cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des
+poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu
+dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes
+paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et
+lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons;
+si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous
+vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la
+jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui
+se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant.
+
+La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant
+revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur
+la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état
+d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à
+pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir?
+Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me
+croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi.
+
+Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda
+si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était
+arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans
+en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il
+envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé:
+Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient
+semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain
+malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne
+lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se
+dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il
+s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le
+lendemain matin.
+
+Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang.
+Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons
+qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en
+retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le
+lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore
+dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença
+de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait
+fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
+côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine
+s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main;
+elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les
+mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.
+
+
+XIII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après
+que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa
+encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même
+endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été
+témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et
+trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce
+pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit
+un rapport.
+
+Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette
+merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui
+dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses
+couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui
+accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de
+la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième
+fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier
+coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne
+manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant
+plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit
+donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.
+
+D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
+cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là,
+s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit
+ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un
+côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;
+mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir
+avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une
+grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança
+jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui
+dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces
+mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y
+sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
+payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
+contents.
+
+Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la
+casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon.
+Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du
+mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce
+que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas
+possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient
+quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya
+chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons
+que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit
+les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui
+est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit
+d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire,
+répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant
+soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le
+sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang;
+le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.
+Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
+arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à
+cheval, et le pêcheur leur servit de guide.
+
+Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec
+beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée
+jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent
+effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait
+rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous
+les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au
+palais.
+
+Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps
+regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à
+tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu
+cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent
+qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,
+leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas
+moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas
+rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se
+trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre
+couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt
+son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de
+l'étang.
+
+A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en
+particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une
+étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui
+nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus
+parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister
+à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein
+que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je
+vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon,
+et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à
+l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition
+et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur
+dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.
+
+Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le
+détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il
+s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais
+il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa
+résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode
+pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout
+était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de
+personne.
+
+Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de
+peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut
+dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de
+loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y
+pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il
+remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château
+très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni
+comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans
+rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta
+devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.
+
+Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont
+l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins
+devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque
+temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas
+entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne
+voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.
+Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si
+bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en
+lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
+me défendre.
+
+Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il
+personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin
+de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois:
+mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence
+augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et
+regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un,
+il n'aperçut pas le moindre être vivant...
+
+
+XIV^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne
+voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes
+salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les
+sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches
+étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un
+salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un
+lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par
+la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles;
+ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du
+bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.
+
+Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les
+parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments
+concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable,
+c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs
+chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que
+des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en
+sortir.
+
+Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout
+lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit
+dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de
+tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il
+faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup
+une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son
+oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces
+tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un
+heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes,
+cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes
+douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous
+les tourments que j'ai soufferts!
+
+Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté
+d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle,
+il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et
+très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre.
+La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui
+et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une
+inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur,
+dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous
+recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si
+forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré.
+Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne
+opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous
+pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon
+cœur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous
+offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du
+soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me
+flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs;
+mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui
+est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs
+différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez,
+et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions,
+le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est
+inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a
+élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils
+tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?
+
+Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria
+très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas!
+seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être
+affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources
+intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au
+sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et
+que l'autre moitié de son corps était de marbre noir...
+
+En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire
+remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut
+tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort
+attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre
+pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler
+de sa résolution.
+
+
+XV^{E} NUIT
+
+Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut
+étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune
+homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de
+l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui
+doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les
+poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter;
+vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que
+les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs
+malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le
+jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes
+vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos
+oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout
+ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES
+
+
+Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait
+Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui
+prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes
+étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait
+son séjour était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous
+avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.
+
+Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt
+pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour
+partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour
+elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui
+dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma
+cousine ne m'aimait plus.
+
+Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de
+dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se
+trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et
+l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la
+chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon
+sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas,
+mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole
+de leur conversation.
+
+Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand
+tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément,
+répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais
+pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne
+s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la
+première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc
+d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond,
+qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour,
+elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui
+passant sous le nez une certaine odeur.
+
+Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il
+m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez
+d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de
+n'avoir rien entendu.
+
+La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher,
+elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de
+boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une
+fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne
+s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin
+qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu.
+
+Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais
+endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de
+précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller
+jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...
+
+
+XVI^{E} NUIT
+
+D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles
+Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la
+suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors,
+réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être
+entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de
+certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit
+fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin
+qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et
+la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je
+remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient
+bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin,
+et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la
+vis qui se promenait avec un homme.
+
+Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et
+voici ce que j'entendis: Je ne mérite pas, disait la reine le reproche
+que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la
+raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de
+donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine,
+breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma
+couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à
+présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en
+donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel
+est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se
+lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines
+affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des
+corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces
+murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des
+bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces
+lieux vont changer de face.
+
+Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se
+trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et
+passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de
+mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus
+l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me
+faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était
+ma parente.
+
+Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel;
+mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une
+manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant.
+Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la
+reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je
+me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.
+
+Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et,
+satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis.
+En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de
+moi...
+
+
+XVII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par
+l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des
+Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez
+apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.
+
+Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des
+quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais
+je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où
+j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon
+retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie
+arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens
+supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état
+où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en
+même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que
+les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.
+La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon
+père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé
+dans un précipice.
+
+Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable
+sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre
+douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je
+serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que
+vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de
+votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison
+pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.
+
+Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses
+chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au
+bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le
+lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait,
+disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et
+elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici;
+elle l'appela le Palais des Larmes.
+
+Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle
+l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui
+avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui
+porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.
+
+Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce
+malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se
+soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne
+donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût
+que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque
+jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais
+je feignais de l'ignorer.
+
+Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y
+était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais
+être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière
+affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins
+vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère
+âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand
+garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd
+à mes prières.
+
+A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses
+sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant
+d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre
+fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce
+que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.
+
+J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du
+noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui
+causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop
+longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon
+désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est
+moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter
+de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
+longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre,
+et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon
+action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même
+temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle
+ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir
+tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que
+vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...
+
+
+XVIII^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme
+continua de raconter son histoire au sultan:
+
+Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de
+reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un
+autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était
+très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places
+publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que
+vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang
+sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la
+composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses,
+adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les
+quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce
+royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
+d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas
+tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon
+empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes
+épaules nues cent coups de nerf de bœuf, qui me mettent tout en sang.
+Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil
+de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non
+pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.
+
+En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put
+retenir ses larmes; et le sultan en eut le cœur si serré, qu'il ne put
+prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi,
+levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je
+me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je
+souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais
+j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.
+
+Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à
+la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire
+cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est
+enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous
+l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de
+dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce
+qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se
+retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce
+noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai
+parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande
+cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,
+jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui
+faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il
+est blessé.
+
+Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait
+être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais
+rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui
+feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui
+surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque
+qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai
+rien pour vous la procurer.
+
+En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,
+après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce
+château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils
+convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce
+projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit
+étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,
+il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne
+pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance
+néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.
+
+Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à
+exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de
+dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il
+le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il
+sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin
+or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre.
+D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son
+sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le
+corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette
+expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près
+de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait
+projeté.
+
+La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la
+chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et
+commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de bœuf,
+avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau
+remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la
+plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper
+qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de
+celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de
+moi....
+
+
+XIX^{E} NUIT
+
+Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups
+de nerf de bœuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de
+poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
+au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses
+cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que
+le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi
+tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis
+trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment,
+cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance?
+Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au
+noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser
+mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous
+m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.
+
+Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et
+contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave:
+Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.
+A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri
+pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne
+me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me
+parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes
+discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche?
+Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que
+tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie,
+m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
+guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais
+désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te
+plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à
+faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa
+première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en
+liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.
+
+La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse
+d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si
+elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune
+roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur
+de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en
+colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par
+la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens
+tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le
+prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec
+toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La
+magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce
+château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.
+
+Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans
+répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment
+le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec
+tant de bonheur.
+
+Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant,
+comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai
+fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et
+de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si
+longtemps.
+
+Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens
+de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu
+n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon
+aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine?
+Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler
+de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as
+détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons
+ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance
+contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma
+guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à
+ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.
+
+La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent
+concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon cœur, mon âme, vous aurez
+bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me
+commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut
+arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et
+en fit une aspersion dessus...
+
+
+XX^{E} NUIT
+
+Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:
+
+La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé
+quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à
+l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;
+mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun
+reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt
+remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même
+situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement.
+La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande
+place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une
+ville belle, vaste et bien peuplée.
+
+Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement
+merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en
+recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je
+viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce
+que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main.
+Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des
+noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi
+davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si
+brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup
+de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un
+côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la
+place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince
+des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en
+l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre
+cruelle ennemie n'est plus.
+
+Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son
+cœur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu
+un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes
+sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan,
+demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir
+dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir
+et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant
+monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc
+être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois;
+il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année
+entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous
+êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,
+parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus,
+les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre,
+quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon
+libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma
+reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret
+mon royaume.
+
+Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin
+de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.
+Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette
+possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le
+sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment
+récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis
+un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire
+l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous
+regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon
+successeur.
+
+L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus
+tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux
+préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au
+grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main
+un de ses proches parents pour leur roi.
+
+Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent
+chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune
+roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement
+bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,
+qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de
+l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les
+principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et
+l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans
+son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de
+grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs
+jours.
+
+Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans
+assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente,
+avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption
+qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu
+abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,
+pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit
+des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.
+
+Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du
+jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa
+famille, très-heureux le reste de leurs jours.
+
+Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui
+marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant
+témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui
+était encore plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait
+permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à
+paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé
+à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait
+aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de
+l'entendre la nuit suivante.
+
+
+XXI^{E} NUIT
+
+Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
+lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de
+ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD
+
+
+Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à
+Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa
+profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de
+bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand
+panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un
+eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte
+d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
+Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
+enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt
+son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour
+heureux! ô jour de bonne rencontre!
+
+D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien
+vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de
+l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui
+savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une
+grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au
+porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui
+commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur
+continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de
+joie!
+
+La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,
+où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches,
+des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,
+des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes
+de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier
+et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit
+peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le
+porteur mit encore dans son panier par son ordre.
+
+A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits
+concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le
+vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des
+pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore
+elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant
+toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit
+à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
+provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les
+porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en
+achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de
+nouveau au porteur de la suivre.
+
+Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux
+de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,
+d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des
+Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit
+encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils
+arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles
+colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame
+frappa un petit coup.
+
+
+XXII^{E} NUIT
+
+Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la
+porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille
+réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait,
+fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas
+une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût
+pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers
+fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps
+qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.
+
+Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la
+porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule,
+passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à
+jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la
+dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa
+richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre
+colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur
+extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or
+des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un
+grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y
+tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.
+
+Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la
+magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais
+ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame,
+qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès
+qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles.
+
+Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que
+c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se
+nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et
+Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.
+
+Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes sœurs, ne voyez-vous
+pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte?
+Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier,
+l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main,
+et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider,
+et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya
+libéralement le porteur.
+
+
+XXIII^{E} NUIT
+
+Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de
+l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer;
+mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le
+plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient
+également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la
+trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des
+provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les
+différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient
+proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.
+
+Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine;
+mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui
+dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma sœur, ajouta-t-elle, en
+s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille
+content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient;
+je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une
+incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que
+vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir
+aucun homme dans cette maison.
+
+Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela,
+Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop
+loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre
+dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous
+sommes trois sœurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que
+personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en
+faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit:
+Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus
+le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de
+celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?
+
+Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que
+vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je
+ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de
+biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas
+laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des
+livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît,
+de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
+toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il,
+qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui
+abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de
+le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront
+le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s'il
+était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.
+
+Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant
+qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui
+repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler;
+mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense
+considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous
+fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa sœur.
+Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on
+dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez
+quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec
+rien?
+
+Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se
+retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit
+à Zobéide et à Safie: Mes chères sœurs, je vous conjure de permettre
+qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous
+divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que,
+sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je
+n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.
+
+A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber
+sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et
+en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé
+aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si
+généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste,
+mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois sœurs ensemble, puisque
+vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que
+je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai
+toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il
+voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui
+ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle,
+pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.
+
+
+XXIV^{E} NUIT
+
+Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
+porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
+nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous
+garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore
+que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de
+l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
+quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir
+avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes
+de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
+Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le
+porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se
+voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.
+
+Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,
+prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,
+suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui
+burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la
+même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
+la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
+était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
+parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de
+sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait
+naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur
+tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas,
+qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le
+rendre agréable.
+
+Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
+des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
+vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,
+répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je
+suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
+nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.
+
+Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sœurs, dit-elle,
+il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous
+a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous
+m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer
+la soirée avec nous. Ma sœur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser
+à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous
+voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une
+nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par
+rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
+bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
+questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
+entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
+pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
+actions.
+
+Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
+avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
+avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue
+en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
+ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit
+Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
+nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
+écrit au-dessus de notre porte en dedans.
+
+Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros
+caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
+ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sœurs:
+Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
+chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.
+
+Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
+éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois
+d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent
+une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sœurs et le
+porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter
+des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous
+de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la
+porte...
+
+
+XXV^{E} NUIT
+
+Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la
+porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;
+mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la
+plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et
+attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
+elles si tard. Safie revint. Mes sœurs, dit-elle, il se présente une
+belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;
+et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point
+échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me
+paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
+surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'œil droit, et ont la
+tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
+d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et
+comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par
+hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
+la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
+voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se
+contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
+paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
+rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
+s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux
+autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes
+bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
+fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
+vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne
+l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à
+charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
+seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
+jour.
+
+Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle
+demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur
+témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
+purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;
+mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
+regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la
+porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après
+elle revint accompagnée des trois Calenders.
+
+Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames
+qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
+qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver
+l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue
+de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès
+d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent
+concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,
+avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le
+porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec
+lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et
+qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
+parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.
+
+Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait
+bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
+répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne
+vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
+au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger
+le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.
+
+Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en
+colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre
+sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.
+La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et
+pacifièrent toutes choses.
+
+Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à
+manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à
+boire...
+
+
+XXVI^{E} NUIT
+
+Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui
+se passa entre les dames et les Calenders:
+
+Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils
+témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
+donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles
+voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie.
+La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment
+ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et
+un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument
+qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les
+dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais,
+l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en
+temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les
+paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie
+était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et
+alla voir ce que c'était.
+
+Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que
+Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames;
+en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher
+très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était
+tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres.
+
+Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de
+Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais,
+tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames,
+ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des
+éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison
+où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.
+Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à
+recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il
+ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient
+rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.
+
+C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des
+dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit;
+et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que
+c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son
+personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air
+respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés
+depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en
+magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été
+aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à
+l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous
+avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il
+était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que
+les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le
+guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été
+arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver
+par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes
+étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou
+la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y
+arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera
+ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est
+pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous
+avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons
+pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite
+jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre
+divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons,
+pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous
+seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous
+votre vestibule.
+
+Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le
+vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant
+à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur
+dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner
+un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.
+
+Salie alla faire ce rapport à ses sœurs, qui balancèrent quelque temps
+sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement
+bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois
+Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer...
+
+
+XXVII^{E} NUIT
+
+Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
+ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les
+Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les
+croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air
+grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant
+toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.
+Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque
+chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des
+yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
+vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
+ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
+vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.
+Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
+que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce
+qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
+lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.
+
+Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
+cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et
+leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que
+les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait
+volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait
+d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,
+quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement
+bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se
+persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.
+
+L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes
+manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur
+mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà
+conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.
+
+Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et
+prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la
+compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
+leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
+coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se
+leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
+instruments dont les Calenders avaient joué.
+
+Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place
+tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
+bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois
+Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre
+avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
+vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un
+homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
+dans l'inaction.
+
+Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après
+avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de
+quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous
+parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,
+on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.
+Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
+signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
+obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi
+de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une
+chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups
+de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.
+
+Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se
+leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en
+poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
+bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui
+présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma
+sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.
+
+Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de
+Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se
+tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais
+Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui
+faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
+donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
+force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
+prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les
+pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et
+touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son
+mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
+chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,
+et amenez-moi l'autre.
+
+Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il
+prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui
+l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris
+le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec
+elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui
+l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
+s'en chargea elle-même.
+
+Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
+extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient
+comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les
+deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
+ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
+murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les
+autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
+paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
+pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,
+jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit
+par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa
+curiosité.
+
+Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,
+comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
+fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne
+vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je
+fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle
+alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et
+Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...
+
+
+XXVIII^{E} NUIT
+
+La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où
+elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de
+cette sorte, en adressant la parole au sultan:
+
+Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda
+quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége
+au milieu de la salle, dit à sa sœur Amine: Ma chère sœur, levez-vous,
+je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se
+leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes
+avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin
+jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle
+s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle
+lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à
+l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix,
+elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant
+d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés.
+Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup
+d'expression: Tenez, ma sœur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis
+plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en
+chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de
+Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.
+
+Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord,
+joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant
+de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée
+du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en
+achevant.
+
+Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma sœur, dit-elle, vous avez
+fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous
+exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette
+honnêteté; elle se sentit le cœur si pressé en ce moment, qu'elle ne
+songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et
+ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de
+cicatrices...
+
+
+XXIX^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:
+
+Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sœur, un des
+Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à
+l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.
+Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et
+s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de
+parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.
+Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez
+rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame
+évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les
+Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous
+n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.
+
+Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet
+homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit
+signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas
+pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine
+paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le
+grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en
+savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de
+cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette
+maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de
+m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,
+ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.
+
+Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur
+était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient
+savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que
+ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que
+nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les
+éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les
+donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.
+
+Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les
+conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux
+Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand:
+Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre
+réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien
+voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de
+nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il
+nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient
+exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir,
+si nous ne la tenons pas.
+
+En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas:
+Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que
+Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames
+demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez
+d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût
+très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui
+disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir
+à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.
+
+Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife
+tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en
+excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le
+porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide,
+après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement,
+s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur,
+elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre
+contestation?
+
+Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous
+supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité
+vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la
+dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce
+que je suis chargé de vous demander de leur part.
+
+Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife,
+de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,
+que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous
+que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle
+leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant
+que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous
+recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce
+que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous
+vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait
+point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir
+reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas
+toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
+facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et
+votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa
+fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!
+Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et
+robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des
+sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au
+milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.
+
+Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se
+repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil
+de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le
+porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur
+indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un
+des esclaves dit à Zobéide et à ses sœurs: Hautes, puissantes et
+respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?
+Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant.
+Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas
+mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont
+les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps
+si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il
+n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais
+augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le
+dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme
+moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le
+sacrifier à votre ressentiment.
+
+Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des
+lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la
+parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et
+m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à
+vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni
+des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il
+puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus
+d'égards pour nous.
+
+Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les
+autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée
+et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance
+quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il
+s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait
+informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était
+près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir,
+prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant
+pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même,
+répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand,
+pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait
+pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les
+voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un
+d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes
+pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders,
+c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en
+parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non,
+madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il
+n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur,
+je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant
+l'habit que je porte.
+
+Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent
+la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour
+vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du
+commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez
+que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons
+jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire
+connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous
+assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans
+le monde.
+
+A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:
+Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous
+raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison,
+ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais
+n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...
+
+
+XXX^{E} NUIT
+
+Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand
+vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de
+la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui
+étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres
+qu'elles voudraient leur donner.
+
+Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
+histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le
+premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a
+amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé.
+Madame votre sœur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité
+de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma
+vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes,
+chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur
+d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un
+confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la
+tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez
+vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une
+grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.
+
+Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit:
+
+Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le
+porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
+serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre
+mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant
+cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors
+d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders,
+prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des
+trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença
+ainsi son histoire.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.
+
+
+Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon œil droit, et la
+raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que
+je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme
+lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une
+princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge.
+
+Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné
+une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon
+oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me
+rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au
+prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte
+et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec
+de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore,
+et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs
+extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes
+bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à
+quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an
+qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne
+pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé
+et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir;
+mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret
+et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.
+
+L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas
+de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le
+souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un
+moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec
+une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me
+dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous
+nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque
+temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des
+rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon
+cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec
+vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous
+verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez
+aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y
+rendrai bientôt.
+
+Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai
+la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon
+cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune,
+sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes
+paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine
+d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.
+
+La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du
+tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son
+coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une
+trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus
+le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la
+dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai
+parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit
+en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon
+cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous
+avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je,
+qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous
+pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.
+
+
+XXXI^{E} NUIT
+
+Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de
+continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces
+termes:
+
+Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince
+mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant
+au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête.
+Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher.
+Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé
+la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure
+si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette
+pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être
+vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on
+ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je
+jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop
+véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je
+me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de
+tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les
+considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je
+cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche
+inutilement.
+
+Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent.
+Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de
+l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses
+à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon
+père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je
+laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce
+qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le
+serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer
+d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.
+
+J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et,
+contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse
+garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et
+l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le
+grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous
+arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se
+saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de
+ma surprise et de ma douleur.
+
+Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait
+depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse,
+j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du
+palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta
+un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche,
+par hasard, alla tomber droit contre l'œil du vizir qui prenait l'air
+sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur,
+j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il
+ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait
+des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une
+manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un
+furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon œil
+droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.
+
+Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans
+une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du
+palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la
+tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé
+de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais
+je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa
+compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et
+gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et
+vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me
+faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu
+mon œil, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.
+
+Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me
+retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit,
+autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans
+les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.
+
+Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du
+triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez
+d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un
+frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où
+vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu
+aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût
+fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux
+père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement
+affligé, que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que
+j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
+racontai au roi son père tout ce que je savais.
+
+Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
+achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me
+donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau,
+et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est
+restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait
+faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis
+que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il
+avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la
+connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme
+la suite de mon discours le fera connaître.
+
+Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du
+jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour
+trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en
+eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps.
+Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée
+de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince
+l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais
+enfin nous la levâmes.
+
+Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes
+environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous
+nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée
+épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau
+lustre était obscurcie.
+
+De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande,
+soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il
+y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de
+provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y
+voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait
+par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large,
+dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il
+aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon,
+comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés
+avant que d'être consumés.
+
+Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle
+qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de
+l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui
+cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le
+châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne
+se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna
+sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.
+
+Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et
+qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution
+d'en entendre le reste la nuit suivante.
+
+
+XXXII^{E} NUIT
+
+Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son
+histoire à Zobéide.
+
+Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement
+lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils
+après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste
+soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour
+demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon
+cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me
+répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,
+forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune
+sœur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables
+desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a
+justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces
+paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.
+
+Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu,
+reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve
+heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les
+réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la
+princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.
+
+Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que
+personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un
+bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres
+instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci,
+nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée
+formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé
+ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle,
+avec des troupes innombrables.
+
+Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à
+tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur
+furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre
+maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi
+mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu
+chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant
+bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus
+le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un
+officier du roi dont la fidélité m'était connue.
+
+Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un
+stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me
+conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant
+pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me
+reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon
+oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les
+villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur
+des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai
+de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la
+résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque,
+dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le
+récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié,
+sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son
+appui.
+
+Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à
+la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant
+un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je
+tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva
+aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui
+dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe
+pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender
+que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi
+étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons
+ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.
+
+Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une
+ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais
+venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte,
+nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de
+charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà,
+madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter,
+pourquoi j'ai perdu mon œil droit, pourquoi j'ai la barbe et les
+sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.
+
+C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous
+plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de
+demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux
+confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle
+des trois autres personnes de la compagnie.
+
+Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de
+passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut
+l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du
+premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.
+
+
+XXXIII^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à
+l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua
+pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer
+l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la
+parole au sultan, et parla dans ces termes:
+
+Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie,
+et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre
+à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me
+connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï
+qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le
+second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI
+
+
+Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par
+quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'œil droit, il faut
+que je vous conte toute l'histoire de ma vie.
+
+J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez,
+madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit,
+n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y
+avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans
+les beaux-arts.
+
+Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par cœur l'Alcoran
+tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les
+préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à
+fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont
+éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la
+connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos
+prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que
+j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à
+former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès,
+que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui
+s'étaient acquis le plus de réputation.
+
+La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se
+contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon
+père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant
+monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches
+présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade
+pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu
+d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.
+
+Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes
+de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt
+paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui
+venaient à nous au grand galop.
+
+Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le
+sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
+cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la
+nuit suivante impatiemment.
+
+
+XXXIV^{E} NUIT
+
+Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière
+l'histoire du second Calender:
+
+Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous
+avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais
+faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions
+peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir
+à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la
+force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à
+une prompte fuite...
+
+
+XXXV^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
+jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
+second Calender:
+
+Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout
+secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand
+chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
+mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située
+d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par
+plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.
+
+Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent
+de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
+où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,
+les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait
+brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été
+réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en
+lambeaux.
+
+J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où
+j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma
+jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
+me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,
+et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était
+arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.
+
+Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de
+parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
+chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de
+ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux
+est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait
+sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette
+ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut
+nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a
+pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
+passe sous silence.
+
+Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai
+que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea
+que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et
+m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.
+
+Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de
+la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et
+n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par
+précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
+métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
+quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui
+répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,
+poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que
+vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
+de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
+conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
+paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt
+prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la
+place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
+vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la
+nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la
+bassesse et la peine qui y étaient attachées.
+
+Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec
+un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient
+leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me
+conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma
+tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie
+d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,
+néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de
+gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
+gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé
+pour moi.
+
+Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
+jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai
+dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En
+arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une
+trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la
+levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.
+
+Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
+qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme
+s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai
+par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
+chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
+elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si
+extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je
+m'attachai uniquement à la regarder.
+
+
+XXXVI^{E} NUIT
+
+Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:
+
+Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je
+me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde
+révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis
+homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de
+commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand
+soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et
+pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.
+
+Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me
+recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie
+l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que
+je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre
+l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être
+celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai
+fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils
+d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le
+hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique
+où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.
+
+Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de
+croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un
+séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire
+lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez
+jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi
+nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je
+suis la princesse sa fille.
+
+Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon
+cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances
+de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie
+m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et
+lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été
+longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à
+voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai
+déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait
+tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une
+princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.
+
+De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me
+voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de
+lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman
+qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a
+aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans
+six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
+tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler
+selon votre qualité et votre mérite.
+
+Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la
+demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse
+me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus
+somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place
+de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour
+sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.
+
+Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin
+d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle
+mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et
+nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.
+
+Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,
+elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent
+que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire
+quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur
+agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous
+êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du
+véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez
+la fausse position dont vous jouissez ici.
+
+Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de
+toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,
+repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce
+langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman
+en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je
+l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui
+ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout
+ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en
+savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce
+serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les
+génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
+permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied
+dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...
+
+
+XXXVII^{E} NUIT
+
+Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais
+s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui
+du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité.
+Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit
+connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse,
+m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans
+penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous
+sauvez.
+
+Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma
+cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais
+descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au
+génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et
+pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m'a
+obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou
+trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le
+talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.
+
+A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une
+menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se
+trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la
+princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez
+peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous
+les avez apportées sans y prendre garde.
+
+Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont
+j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les
+cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle.
+J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le
+mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du
+bain.
+
+Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans;
+mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse.
+Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un
+démon impitoyable.
+
+Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre
+absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret
+de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais
+penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit
+loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection;
+mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la
+raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me
+retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon
+imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la
+princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas
+brisé le talisman.
+
+Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur
+entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver
+avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce
+qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que
+vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main
+propre.
+
+A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le
+tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre
+s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre,
+parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le
+génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était
+ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis
+génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies.
+N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce
+pas là tes babouches?...
+
+
+XXXVIII^{E} NUIT
+
+Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire
+du second Calender:
+
+Le Calender, continuant de parler à Zobéide:
+
+Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le
+temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence
+affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du
+corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva
+jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt
+que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu
+de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir
+en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le
+palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais,
+hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cœur. Cette
+princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive,
+et les joues baignées de larmes.
+
+Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet
+homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement:
+Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit
+le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement,
+et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas,
+repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la
+cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le
+présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et
+lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter
+ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne
+saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de
+donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce
+refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton
+crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la
+connais-tu pas?
+
+Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais
+vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre
+et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et
+que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu
+le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...
+
+
+XXXIX^{E} NUIT
+
+Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je
+pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie,
+éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de
+massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même
+une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à
+rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à
+votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.
+
+Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,
+par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi
+je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une
+des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe
+de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait
+déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre
+plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle
+me fit évanouir.
+
+Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me
+faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis
+prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus
+grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:
+Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse
+t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me
+contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau.
+Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.
+
+Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui
+dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la
+vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre
+clémence.
+
+Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas
+ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut
+que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots
+il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte
+du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il
+m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De
+cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied
+sur la cime d'une montagne.
+
+Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus
+certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:
+Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il
+disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de
+douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des
+États du roi mon père.
+
+Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je
+ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la
+mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à
+une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je
+rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et
+me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour
+me servir de rames.
+
+Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus
+assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire
+aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me
+regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord;
+et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne
+pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le
+danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été
+à la discrétion du génie.
+
+Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais
+malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je
+vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une
+flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer.
+Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant
+du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le
+prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement
+touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il
+me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me
+ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au
+défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de
+reconnaissance qu'il me fut possible.
+
+Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il
+ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement
+aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce,
+où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que
+c'était la capitale d'un puissant État.
+
+Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux,
+remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée,
+ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou
+simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.
+
+Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de
+la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se
+présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:
+Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de
+la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire,
+sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.
+
+Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un
+premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des
+affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort
+depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne
+regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un
+serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi
+bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture;
+mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet
+empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.
+
+Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette
+haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent.
+Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main
+de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands
+qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le
+jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand
+ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais
+signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en
+admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût
+écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
+les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le
+capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive.
+S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le
+punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je
+l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus
+ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le
+reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup
+près tant d'esprit que lui.
+
+Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume,
+et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées
+chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un
+quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas
+seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de
+si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers
+prirent le rouleau et le portèrent au sultan.
+
+
+XL^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son
+histoire:
+
+Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda
+que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez
+le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et
+une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de
+qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.
+
+A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité
+de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire,
+nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont
+pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le
+sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?
+Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté
+qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva
+la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce
+que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si
+rare.
+
+Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au
+capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me
+revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où
+ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais
+avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées
+pour me faire plus d'honneur.
+
+La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les
+fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli
+d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de
+tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la
+ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le
+sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir
+donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris
+redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du
+sultan.
+
+Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa
+cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me
+prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon
+séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de
+m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe
+sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan
+en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût
+été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les
+singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me
+donnait pas ce privilége.
+
+Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le
+chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de
+la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à
+manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger
+avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me
+levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de
+modestie.
+
+Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me
+l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers
+de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture
+qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son
+étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière,
+dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de
+nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de
+grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui
+serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.
+
+Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes,
+si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la
+terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à
+recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la
+seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque
+peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui
+disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec
+beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et
+qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ
+de bataille.
+
+Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait
+jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne
+voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on
+appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était
+présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre
+dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.
+
+Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait
+le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre,
+qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan:
+Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise
+qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma
+fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici
+que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la
+liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et
+vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la
+princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que
+vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils
+d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un
+génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir
+cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi
+Épitimarus.
+
+Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me
+parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire
+était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête
+pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille,
+reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été
+transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame
+de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance,
+j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne
+très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la
+vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'œil, faire transporter
+votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette
+science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement
+à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées:
+ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers
+du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est
+naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si
+habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il
+est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter.
+Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper
+l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui
+rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan;
+vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit
+mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis
+prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...
+
+
+XLI^{E} NUIT
+
+Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son
+discours:
+
+La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta
+un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit
+descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et
+moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sur une
+galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle
+décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères
+arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre.
+
+Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le
+souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des
+adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air
+s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine
+du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur
+extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup
+paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion
+d'une grandeur épouvantable.
+
+Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de
+ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu
+crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de
+contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment
+solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah!
+maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire.
+Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu
+m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable,
+et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses
+gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu;
+et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive
+tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.
+
+Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se
+changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en
+serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas
+l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit
+alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les
+perdîmes de vue l'un et l'autre.
+
+Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant
+nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout
+hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le
+suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se
+changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard
+d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond,
+mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La
+grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva
+sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en
+roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux.
+
+Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur
+les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre.
+Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant
+un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains.
+Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se
+retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter
+le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit
+poisson.
+
+
+XLII^{E} NUIT
+
+Scheherazade, pour satisfaire sa sœur, curieuse d'entendre la suite de
+toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en
+était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle,
+le second Calender continua de cette sorte son histoire:
+
+Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit
+le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous
+l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous
+entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps
+après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent
+l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent
+à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et
+jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous
+craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous
+eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie
+s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous
+étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si
+la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à
+s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle
+fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le
+visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé
+sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon œil droit, et ne me
+rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais
+bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à
+coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit
+en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne
+pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut
+apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle
+la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau
+sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure,
+et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle
+achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma
+métamorphose, à un œil près.
+
+Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le
+temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai
+remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir;
+mais c'est une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à
+vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous
+méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il
+me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue
+du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les
+autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme
+en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat,
+qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée
+de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je
+l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le
+pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au
+génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres;
+mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche...
+
+
+XLIII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la
+parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:
+
+Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan
+laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et
+quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur
+dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père.
+Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur
+est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a
+perdu un œil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs
+et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés
+de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.
+
+Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la
+princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui
+la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de
+crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs
+insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de
+moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.
+
+Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un
+spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou
+chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté,
+le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des
+cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la
+poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et
+me fit craindre pour sa vie.
+
+Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,
+qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.
+
+Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le
+palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la
+princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena
+grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on
+recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être
+conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on
+bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.
+
+Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une
+maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas
+encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me
+dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si
+vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi,
+reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une
+parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre
+arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est
+morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
+suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est
+pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en
+paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous
+demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte
+malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.
+
+Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je
+deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je
+me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je
+me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses
+dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire
+connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me
+faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion
+par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la
+première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender
+notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,
+et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.
+
+Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il
+avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez,
+retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au
+lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce
+qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.
+
+
+XLIV^{E} NUIT
+
+Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre
+l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous
+allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que
+c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide,
+commença son histoire de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.
+
+
+Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa
+mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la
+même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la
+mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal
+assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de
+guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper
+cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour
+les promenades et les divertissements sur l'eau.
+
+Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper
+toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier
+par ma présence le cœur de mes sujets, et les affermir dans le devoir.
+Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages,
+en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant
+de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes
+îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je
+m'embarquai, et nous mîmes à la voile.
+
+Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la
+nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux,
+que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger.
+Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât,
+rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la
+mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous
+avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.
+
+Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur
+le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il,
+nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous
+nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon
+pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de
+se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous
+avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi
+nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que
+la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui
+dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements
+qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons
+demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente,
+que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la
+montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme
+l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette
+attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous
+d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et
+augmente en même temps cette vertu.
+
+Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il
+y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du
+dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la
+poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des
+caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette
+statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de
+tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne
+cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher,
+jusqu'à ce qu'elle soit renversée.
+
+Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes
+excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je
+ne fusse arrivé à la fin de mes jours.
+
+En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne
+Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus
+affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près,
+que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler
+les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne,
+où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit
+horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer,
+qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en
+découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié
+de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche,
+qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
+pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il
+y avait des degrés pour monter au sommet...
+
+
+XLV^{E} NUIT
+
+Au nom de Dieu, ma sœur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je
+vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère sœur,
+répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:
+
+A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à
+droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se
+sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à
+monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour
+peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité
+dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai
+sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la
+grâce qu'il m'avait faite.
+
+Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable
+vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé,
+creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et
+trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour
+délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois
+flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval
+de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc
+et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au
+pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu
+verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une
+rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui
+que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de
+Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre
+mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu
+que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu
+pendant tout le voyage.
+
+Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me
+levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire
+ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches,
+et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai
+dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de
+l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva
+peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la
+montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je
+bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que
+j'avais eu.
+
+Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait
+été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de
+Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de
+bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans
+discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent
+espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre.
+L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu
+soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!
+
+Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer
+avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du
+jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort
+obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à
+l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à
+désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une
+vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me
+laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte
+qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui
+venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où
+j'étais.
+
+Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou
+ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se
+ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient
+une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils
+marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils
+levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent
+plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois
+aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard
+qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien
+fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils
+furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent
+recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le
+navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je
+conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me
+causa un extrême étonnement.
+
+Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant
+remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si
+éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de
+l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la
+terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de
+deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait
+l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai
+au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa
+garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune
+homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces
+choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des
+pots de fleurs qu'il avait près de lui.
+
+Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui
+dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi
+et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la
+moindre injure.
+
+
+XLVI^{E} NUIT
+
+Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade,
+sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième
+Calender:
+
+Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces
+paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que
+je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui
+vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier
+qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa
+profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui
+font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin
+d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il
+fournit les pierreries dont on a besoin.
+
+Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants,
+lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait
+pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil.
+Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le
+temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe
+de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut
+une grande joie dans la famille.
+
+Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance,
+consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident
+jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la
+vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là,
+ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la
+montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib,
+fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours
+après, votre fils doit être tué par ce prince.
+
+Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut
+vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre
+beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est
+la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier
+de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous
+nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant
+d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.
+
+Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper
+mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris
+la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant
+cinquante jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée.
+C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est
+venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il
+viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et
+je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au
+milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.
+
+Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me
+moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui
+ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction,
+qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher
+seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien.
+Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines
+conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je
+profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec
+vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre.
+
+Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa
+confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que
+j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en
+donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à
+la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous
+mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande
+quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand
+il aurait eu d'autres hôtes que moi.
+
+Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il
+avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si
+forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues
+qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains
+étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse
+commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes
+trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.
+
+Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me
+dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me
+voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à
+Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans
+votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de
+vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le
+bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux
+recevoir mon père.
+
+Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le
+bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai
+moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais
+préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé,
+et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de
+m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.
+
+De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis
+dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je
+demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a
+un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête.
+Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le
+prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa
+de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si
+malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans
+le cœur. Il expira dans le moment.
+
+A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la
+tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par
+terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je,
+il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre
+lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte
+moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son
+assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur,
+ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande
+pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus
+longtemps.
+
+
+XLVII^{E} NUIT
+
+Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après
+le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur,
+si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous
+arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.
+
+Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient
+pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je
+pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure
+souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse
+pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.
+
+J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre
+ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors,
+me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me
+fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer
+peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je
+l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le
+persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le
+moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.
+
+Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage
+me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt
+placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le
+bâtiment au même endroit que la première fois.
+
+Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers
+la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque
+espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils
+changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la
+pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne
+répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent
+enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du cœur; car je
+n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des
+cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba
+évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut
+entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais,
+malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet
+état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.
+
+Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves
+apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements;
+et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le
+vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui
+jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent
+la fosse.
+
+Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et
+embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de
+douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et
+transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île
+en peu de temps, et je le perdis de vue...
+
+
+XLVIII^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième
+Calender, dit: Ma sœur, vous saurez que ce prince continua de les
+raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:
+
+Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je
+restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine,
+qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de
+l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du
+repos, quand j'en avais besoin.
+
+Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là,
+je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île
+devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait.
+Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un
+petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et
+n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la
+plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un
+terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je
+vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna
+quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas
+possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je
+m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce
+que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les
+rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.
+
+Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer
+la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je
+n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention
+qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits,
+qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant,
+ils étaient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompagnaient un
+vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.
+
+J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et
+tous privés du même œil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit
+par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et
+me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments,
+ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.
+
+Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent
+d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous
+traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de
+cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon
+où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour
+s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce
+rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel
+se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs
+s'assirent sur les dix autres.
+
+Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes
+gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place,
+et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que
+du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit;
+contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.
+
+Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais
+il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs,
+auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit
+aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la
+fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.
+
+Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au
+vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous
+apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le
+vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête
+dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en
+posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
+
+Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre,
+du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces
+choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le
+visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis
+de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la
+tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre
+oisiveté et de nos débauches!
+
+Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation.
+Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau
+dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs
+habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne
+paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je
+venais d'être spectateur.
+
+Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses
+indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé
+séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes
+seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent:
+Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le
+lendemain et les nuits suivantes, la même action.
+
+A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai
+très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je
+pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était
+pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les
+nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en
+savoir les motifs.
+
+Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas
+de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas
+cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que
+pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous
+voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous
+n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous
+nous demandez. Mais il y va de la perte de votre œil droit. Il
+n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je
+ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à
+moi-même.
+
+Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution,
+prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau,
+ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent:
+Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons
+bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous
+vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
+nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle
+roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur
+vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante
+pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime
+d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau
+avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez
+jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse,
+tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres
+pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous
+sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de
+ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même...
+
+
+XLIX^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours
+parler le Calender à Zobéide:
+
+Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je
+viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi
+du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs
+eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la
+place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé
+ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre
+ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.
+
+Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau;
+je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola
+dès qu'il m'aperçut.
+
+Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point
+de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée
+je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on
+ne me l'avait dépeint.
+
+La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il
+y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et
+d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers
+magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres
+encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des
+jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux
+qui renfermaient des choses surprenantes à voir.
+
+Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon,
+où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que
+l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées
+très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles
+m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de
+grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et
+une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps,
+dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous
+marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons
+souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie
+désagréable et indigne de vous.
+
+Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir
+dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais
+que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles;
+vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et
+nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.
+
+Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement
+de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de
+l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de
+senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était
+nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une
+collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la
+main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait
+sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont
+j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant
+placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je
+leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la
+nuit.
+
+
+L^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en
+ces termes:
+
+Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames,
+quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi
+demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était
+nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent
+une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour;
+mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on
+n'en pouvait moins souhaiter.
+
+D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et
+d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs
+sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des
+instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me
+mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes
+assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les
+accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les
+autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes
+après les autres, de la meilleure grâce du monde.
+
+Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors
+une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin
+que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez.
+Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un
+appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont
+j'avais le plus grand besoin...
+
+
+LI^{E} NUIT
+
+Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle
+manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse
+histoire:
+
+J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les
+dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour
+précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des
+nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque
+j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore
+plus magnifique que le premier.
+
+Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en
+divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point
+ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai
+une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce
+temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre
+chagrin.
+
+Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les
+quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté
+ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin
+dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent
+m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher
+prince, adieu; il faut que nous vous quittions.
+
+Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur
+affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de
+Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir
+de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me
+répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous
+eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont
+fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette
+douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons
+comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles
+recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de
+grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre
+douleur.
+
+Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que
+nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble
+avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous
+sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs
+indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi
+nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous
+quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction.
+Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,
+particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi
+contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre
+absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous
+vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous
+l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous
+profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du
+bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète
+curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien
+la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à
+un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa
+retenue...
+
+
+LII^{E} NUIT
+
+Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté
+saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:
+
+Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
+véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence
+me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles
+me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent
+ensuite, et je restai seul dans le château.
+
+Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne
+dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un
+siècle sans elles.
+
+Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
+m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela
+près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première
+des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
+
+J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel
+je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.
+
+Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je
+n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus
+grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis
+l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle
+qui suivait.
+
+Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas
+moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,
+arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un
+plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur
+n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
+l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis, et
+une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en
+différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien
+n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
+
+J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle
+était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du
+moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle
+renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins,
+d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais
+entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau
+étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.
+
+D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa
+capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la
+tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non
+plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas
+remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé
+la vue.
+
+Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette
+multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le
+plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon
+appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à
+l'exception de la centième.
+
+Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je
+mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une
+architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,
+pour éviter la prolixité.
+
+Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait
+entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui
+valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des
+monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses,
+qui étaient grosses comme des œufs de pigeon, surpassaient en nombre
+les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des
+escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le
+quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le
+sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les
+autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des
+opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres
+fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la
+cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement
+de branches, mais même d'arbres entiers.
+
+Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les
+autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous
+dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour
+ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit
+à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture
+m'était défendue...
+
+
+LIII^{E} NUIT
+
+Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:
+
+J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes
+princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les
+revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse
+dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation
+du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré
+moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
+
+J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je
+n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais
+contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins
+à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte
+et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai.
+Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette
+odeur, je n'en fus plus incommodé.
+
+Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de
+safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui
+rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et
+cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et
+d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.
+
+Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention,
+j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse
+voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je
+trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage
+excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de
+sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le
+tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire
+avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que
+j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti
+le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant
+des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte
+de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur
+dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol
+vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans
+me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment,
+qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva
+l'œil droit.
+
+Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce
+que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol
+et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché
+moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon œil, qui me
+faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon
+qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins
+élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par
+le roc.
+
+Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y
+attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne
+parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. Nous
+sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur
+votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne
+sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,
+leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute
+la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir
+des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui
+vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de
+plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du
+même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant
+l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et
+vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir
+parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne
+savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré
+les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous
+en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de
+votre destinée.
+
+Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.
+Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
+Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé
+aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la
+porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons
+été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil; mais nous
+n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous
+est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
+secours que vous nous avez généreusement accordé.
+
+Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide
+prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur
+dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira.
+Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous
+pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de
+ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du
+côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait
+pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre
+histoire; parlez.
+
+Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit
+encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce
+que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,
+poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad
+négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous
+sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres
+personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,
+après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait
+venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs
+d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré
+le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par
+bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que
+la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le
+hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons
+entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper
+à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre,
+pour obéir à vos ordres.
+
+Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle
+devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir
+pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue
+pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez
+tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que
+vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez
+où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait
+qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
+Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des
+sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la
+maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans
+leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes
+étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté
+allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui
+répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le
+calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces
+paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et
+demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires;
+elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.
+
+Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se
+retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à
+son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avait
+l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et
+entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide,
+quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et
+pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore
+occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il
+tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.
+
+Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects
+à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à
+régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames
+et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en
+repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont
+surpris.
+
+Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders.
+Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.
+
+Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se
+hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une
+manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans
+toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.
+
+Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui
+prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps
+d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé
+sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa
+commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.
+Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa
+maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la
+portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui
+les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils
+n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.
+
+Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et
+leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous
+cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous
+craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous
+ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;
+mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que
+je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes
+les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait
+voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après
+l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul;
+mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la
+glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je
+vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous
+demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux
+chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux
+d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.
+
+Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les
+trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de
+cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...
+
+Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je
+lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore
+ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que
+Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu
+d'envie d'entendre.
+
+
+LIV^{E} NUIT
+
+Ma chère sœur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je
+vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans
+doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le
+prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui
+donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE ZOBÉIDE
+
+
+Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à
+Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï
+parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois sœurs, nées d'une
+même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange
+elles ont été changées en chiennes.
+
+Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont
+aussi mes sœurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le
+sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et
+moi Zobéide.
+
+Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous
+appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent,
+suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur
+mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et
+de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma sœur,
+ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère
+et en débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avait apporté.
+Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte
+pour la répudier et la chassa.
+
+Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans
+un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne
+de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux cœurs les plus durs. Je la fis
+entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma
+sœur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant
+votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et
+l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez
+que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer
+comme moi-même.
+
+Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois
+en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre
+troisième sœur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de
+ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son
+mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.
+
+Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que
+Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage
+par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet,
+je me rendis avec mes deux sœurs à Bassora, où j'achetai un vaisseau
+tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de
+Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes
+bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes
+la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes
+terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous
+aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent
+frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.
+
+Je n'eus pas la patience d'attendre que mes sœurs fussent en état de
+m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de
+la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui
+étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si
+hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient
+immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et
+m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.
+
+J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des
+hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils
+étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je
+trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui
+étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les
+cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que
+tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors,
+était changé, en pierre.
+
+Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris
+une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants
+étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant,
+et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir
+considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du
+prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir
+rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en
+trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma
+surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes
+pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.
+
+Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns
+semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de
+leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà
+vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième;
+mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence
+affreux.
+
+M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau
+bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je
+jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait
+dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai
+ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame
+aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne
+d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes,
+et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me
+parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.
+
+J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette
+chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni
+d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et
+d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...
+
+
+LV^{E} NUIT
+
+Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai
+dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques,
+qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où
+il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de
+grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche
+étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit
+plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de
+dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et,
+avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme
+un œuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il
+brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le
+regardant au jour.
+
+Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau
+allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me
+fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car
+je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés
+d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette
+chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait
+inestimable.
+
+Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je
+parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais
+déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient
+remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces
+merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon
+vaisseau, ni à mes sœurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité.
+Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il
+était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par
+où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je
+m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre
+où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je
+résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à
+regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur
+de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette
+crainte qui m'empêcha de dormir.
+
+Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui
+lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de
+le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai
+aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en
+chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un
+cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le
+flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un
+oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui
+marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes
+suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire
+blanche allumés de même.
+
+Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez
+nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne
+mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui
+était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie
+d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire
+qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié,
+et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de
+très-merveilleux.
+
+Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant
+debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu
+qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la
+grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays.
+Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.
+
+Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous
+prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville
+désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est
+arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en
+l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf
+dans un désastre si épouvantable.
+
+Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à
+faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port
+après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de
+s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui
+témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais
+remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.
+
+Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
+patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux,
+et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il
+commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable
+seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends
+l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue
+depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma
+curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en
+conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant
+de personnes mortes d'une manière inouïe.
+
+
+LVI^{E} NUIT
+
+Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:
+
+Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez
+la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui
+adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur
+et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un
+puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute
+sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient
+mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles
+à Dieu.
+
+Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur
+d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane,
+qui savait l'Alcoran par cœur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon
+prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde
+d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe;
+et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je
+fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent
+livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout
+le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les
+instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des
+vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté
+constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en
+horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.
+
+Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à
+coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne
+perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte
+de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»
+
+La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant
+converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du
+matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un
+instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon
+père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel
+qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une
+pareille destinée.
+
+Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment
+terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de
+ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous
+envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je
+vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.
+
+Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence
+qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous
+éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut
+vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai
+laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une
+retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire
+du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les
+honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en
+pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le
+reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.
+
+Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au
+port, où nous trouvâmes mes sœurs, le capitaine et mes esclaves fort en
+peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur
+racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour
+précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la
+désolation d'une si belle ville.
+
+Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises
+que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait
+de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous
+laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que
+nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux
+pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant
+les yeux.
+
+Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes
+mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir
+besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel
+que nous pouvions le souhaiter...
+
+
+LVII^{E} NUIT
+
+Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:
+
+Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous
+entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre
+union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de
+l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me
+demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque
+nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me
+faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est
+pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur
+répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers
+le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir.
+D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma
+personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes
+services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.
+
+Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour
+moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que
+dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas
+pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma
+maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes
+sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce
+temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments
+qu'auparavant.
+
+Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où,
+avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous
+arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes
+sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de
+la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments
+sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je
+m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que
+l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une
+plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île
+déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait
+sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs
+sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque
+espérance que je pourrais conserver ma vie.
+
+Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et
+fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche,
+et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je
+me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros
+qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en
+eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre
+une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute
+ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et
+l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et
+s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose
+extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans
+un autre endroit, et je m'endormis.
+
+A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi
+une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à
+l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et
+lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que
+vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru
+ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu
+qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos
+sœurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos
+généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées
+comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans
+vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux
+chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce
+châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la
+manière que je vous dirai.
+
+A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux
+chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis
+dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été
+chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me
+dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne,
+de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits
+cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime
+qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince
+qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son
+ordre.
+
+Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même
+manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs
+avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel
+devoir.
+
+Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son
+grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi
+elle était marquée de cicatrices...
+
+
+LVIII^{E} NUIT
+
+
+
+
+HISTOIRE D'AMINE
+
+
+Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont
+Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sœur, je vous
+dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en
+particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait
+laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.
+
+La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai
+veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à
+quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait
+de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès
+que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire
+dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à
+mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.
+
+Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint
+dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer.
+C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la
+terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous
+supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la
+confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous
+dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se
+marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous
+n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de
+la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse
+avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des
+inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma
+charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre
+présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de
+notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des
+misérables.
+
+Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de
+compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux
+bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut
+que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La
+vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me
+baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame,
+reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous
+avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez
+cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure
+que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à
+l'honneur de vous voir.
+
+Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me
+plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets,
+des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les
+plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.
+
+La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi,
+d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me
+dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières
+dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira:
+me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle
+marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes
+esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort
+large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par
+un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était
+au-dessus de la porte en lettres d'or: _C'est ici la demeure éternelle
+des plaisirs et de la joie_. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à
+l'instant.
+
+On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus
+reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant
+de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un
+sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants:
+Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces;
+mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous
+imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de
+tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de
+votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux
+si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le
+monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre
+alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les
+joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous
+fait de vous recevoir pour femme.
+
+Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me
+remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne.
+Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une
+rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un
+cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air
+majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et
+je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore
+au-dessus de ce que sa sœur m'en avait dit.
+
+Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa
+des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat
+de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il
+avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi
+fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à
+lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus
+la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée
+seulement.
+
+Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai
+à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il
+me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai
+déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.
+
+Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma
+bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que
+je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de
+toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique,
+je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne
+trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans
+la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la
+vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût.
+
+Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus
+que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à
+la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui
+en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à
+l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de
+me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta
+que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante;
+qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire
+un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple
+pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant,
+afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler,
+le marchand me mordit jusqu'au sang.
+
+La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je
+demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de
+fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi,
+je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes
+avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde
+qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une
+faiblesse qui m'avait prise...
+
+
+LIX^{E} NUIT
+
+Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:
+
+La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de
+l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse,
+me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je
+vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne
+l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous
+affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous
+donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement,
+qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.
+
+La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête
+enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal
+de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie,
+et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me
+dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me
+résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter
+une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un
+porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort
+étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que
+c'était peu de chose.
+
+Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne
+demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police
+d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre.
+Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents,
+je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande
+injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de
+pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement,
+reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.
+
+Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un
+vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête
+tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que
+j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela
+étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le
+grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir
+tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je,
+je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment
+donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux
+absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui
+répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le
+fait.
+
+A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il,
+c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa
+des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur
+dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son
+ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il
+commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut
+apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter
+dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment
+que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon cœur et qui me manquent
+de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe
+donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors
+l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous
+avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.
+
+Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai
+la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en
+quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus
+beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de
+mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon
+fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous
+conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue.
+Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna
+de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux.
+Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la
+vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de
+son crime.
+
+A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur
+les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante
+qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après
+cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur,
+dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit
+quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier,
+contre mon intention, me sont restées depuis.
+
+Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la
+maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la
+place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas
+contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où
+elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre
+qui aurais-je fait ma plainte?
+
+Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère sœur
+Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui
+fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et
+m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille
+marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez
+elle après la mort de notre mère.
+
+Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous
+résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que
+nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense
+de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les
+provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis
+apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous
+retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife
+Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait
+savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce
+qu'il venait d'entendre.
+
+
+LX^{E} NUIT
+
+Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité,
+voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux
+Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de
+sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit
+lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en
+serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle
+point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous
+revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?
+
+Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre
+Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en
+me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je
+voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi
+dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien!
+répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus
+à propos, puisque je le souhaite.
+
+Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout
+le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée
+parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée
+très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous
+me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de
+m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en
+marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses sœurs,
+en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais
+leur rendre leur figure naturelle.
+
+Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand
+plaisir: faites-leur cette grâce: après cela, je chercherai les moyens
+de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore
+une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement
+maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses,
+il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me
+nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si
+grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien
+qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine,
+et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.
+
+Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les
+deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses
+cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été
+frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter
+ainsi.
+
+Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on
+les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui
+l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne
+n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles
+furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les
+cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur
+des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux
+inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque
+c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son
+cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit
+qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer
+chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
+votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
+disparut.
+
+Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient
+d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé
+éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui
+dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la
+blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la
+reprendre, il la reprit à l'heure même.
+
+Le calife déclara ensuite qu'il donnait son cœur et sa main à Zobéide,
+et proposa les trois autres sœurs aux trois Calenders, fils de rois,
+qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le
+calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de
+Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit
+dans ses conseils.
+
+Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire,
+qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu
+d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui
+dit:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens
+de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad.
+Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge
+très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était
+fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait
+encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux
+zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer
+un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces,
+il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande
+maison.
+
+Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son
+odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de
+pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant
+avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela,
+il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du
+ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux
+particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée
+de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger
+qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut
+savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien,
+parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue.
+Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques
+qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre
+eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le
+domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la
+demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a
+parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait
+ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à
+un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait
+la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les
+yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de
+toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi;
+je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de
+la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge,
+pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses
+richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour
+obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter
+une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre
+terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son
+désespoir.
+
+Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de
+l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant par le bras, lui
+dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous
+parler.
+
+
+LXI^{E} NUIT
+
+Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu
+surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait
+de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir
+pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut
+s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la
+rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le
+pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut
+obligé de se rendre à ses instances.
+
+Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon
+nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets
+délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait,
+et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout
+une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce
+personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la
+vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en
+tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait
+asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à
+boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni.
+
+Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient
+plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère,
+selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui
+demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur,
+lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier.
+Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que
+la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais
+apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad,
+avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la
+fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler.
+
+A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et
+repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en
+mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je
+vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je
+sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre
+situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais
+il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon
+égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans
+travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir;
+désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir
+souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de
+l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs,
+ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer
+que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux
+hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers
+pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément
+de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans
+les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je
+vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas
+fâchés de l'entendre.
+
+Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du
+porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la
+charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il
+souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes:
+
+
+
+
+PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la
+meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de
+mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses
+étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les
+ménageait aussi mal que je faisais.
+
+Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon
+patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de
+meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par
+mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons
+conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me
+restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à
+l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau
+que nous avions équipé à frais communs.
+
+Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le
+golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la
+droite, et par celles de Perse à la gauche.
+
+Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et
+nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à
+la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur
+d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit
+plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage
+qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.
+
+Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à
+nous délasser de la fatigue de la mer, l'île trembla tout à coup, et
+nous donna une rude secousse...
+
+
+LXII^{E} NUIT
+
+Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du
+tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
+rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous
+prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se
+sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi,
+j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se
+plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce
+de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le
+capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la
+chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut
+profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser
+les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau.
+
+Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et
+tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour
+et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je
+désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
+contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu
+beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la
+fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en
+eussent donné le moyen.
+
+Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et
+parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je
+ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger.
+J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une
+source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les
+forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de
+route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
+cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la
+crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte
+plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en
+approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté
+attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la
+voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme
+parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon
+aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une
+grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins
+étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là.
+
+Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant
+demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert,
+ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain
+de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume
+d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte
+d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite
+ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales
+étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous
+les autres, et destinés aux écuries du roi.
+
+Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les
+cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui
+je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me
+trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
+curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur.
+En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît
+toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière
+que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses
+officiers.
+
+Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je
+recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour
+apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un
+avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située
+sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des
+vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le
+port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de
+décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient
+les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur
+quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je
+vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne
+doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le
+vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le
+capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je
+l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je
+voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui
+se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il
+nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette
+île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur
+énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt
+échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la
+cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La
+plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux
+Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de
+les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui
+je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal.
+Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et
+qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...
+
+
+LXIII^{E} NUIT
+
+Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:
+
+Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!
+s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi
+parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les
+passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire
+que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,
+repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à
+vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute.
+Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle
+aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui
+m'avaient amené à sa cour.
+
+Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que
+je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me
+reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie
+qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se
+jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes
+heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez
+le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous,
+faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité;
+et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises
+que je lui présentai; mais il les refusa.
+
+Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en
+fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui
+m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je
+lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté
+de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de
+beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me
+rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la
+valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis
+avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère.
+J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et
+je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu
+d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la
+vie.
+
+Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments
+de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de
+son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et
+lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de
+cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;
+retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes
+aventures.
+
+Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et
+retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui
+fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on
+servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la
+parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous
+prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de
+mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles
+du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces
+termes:
+
+
+
+
+SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le
+reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier.
+Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de
+voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises
+propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois
+avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous
+embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu,
+nous commençâmes notre navigation.
+
+Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort
+avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de
+plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y
+découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes
+prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les
+arrosaient.
+
+Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les
+autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté,
+et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient
+un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi
+le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
+longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à
+l'ancre...
+
+
+LXIV^{E} NUIT
+
+Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre;
+je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des
+marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement
+le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de
+temps après.
+
+Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si
+triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de
+saison.
+
+A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je
+deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de
+tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner
+quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et
+le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc,
+je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je
+marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais
+pas bien distinguer ce que c'était.
+
+Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était
+une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que
+j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai
+alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus
+découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter
+dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en
+rondeur.
+
+Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup,
+comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de
+cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui
+qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur
+extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins
+d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et
+je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un
+œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour
+le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'œuf, de
+sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi
+gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile
+dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il
+reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île
+déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord
+qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais
+plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me
+sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je
+déliai promptement le nœud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à
+peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une
+longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.
+
+Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de
+toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,
+et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût
+monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à
+l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
+gagné au change.
+
+En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de
+diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris
+beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des
+objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans
+effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
+n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient
+pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc,
+leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.
+
+Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de
+temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil
+se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où
+je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était
+basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des
+serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y
+pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au
+bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux
+sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas,
+comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour
+étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en
+tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants
+sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré
+l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil de
+toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes
+provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba
+près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de
+viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du
+haut des rochers, en différents endroits.
+
+J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï
+dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la
+vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands
+pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
+dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée
+dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande
+et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la
+pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce
+pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et
+les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture
+à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par
+leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils
+trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse,
+parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette
+vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.
+
+J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet
+abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de
+sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen
+de conserver ma vie....
+
+
+LXV^{E} NUIT
+
+Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la
+compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus
+gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse
+de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris
+ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai
+fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je
+me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma
+ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.
+
+Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent
+chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des
+plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont
+j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.
+Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les
+aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un
+d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il
+m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle
+aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant
+pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec
+plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,
+ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en
+peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce
+n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée,
+ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je
+la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres
+marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés
+de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.
+Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me
+sauver que ma hardiesse à le tenter.
+
+Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là,
+leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes
+diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où
+ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai
+le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car
+chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il
+en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des
+moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre
+de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de
+celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire
+désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.
+
+Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de
+viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants
+qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous
+marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une
+longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après
+avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous
+abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
+grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des
+richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de
+fatigues.
+
+Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore
+cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le
+récit du troisième.
+
+Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la
+même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa
+misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant
+demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.
+
+
+
+
+TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
+le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais
+comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le
+repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais
+affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que
+je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres
+marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à
+plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.
+
+Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête
+horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours,
+et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort
+souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y
+aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit:
+Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages
+tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains,
+notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce
+qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous
+arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous
+assommeraient...
+
+
+LXVI^{E} NUIT
+
+Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une
+grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de
+nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude
+innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil
+roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et
+environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en
+approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux
+bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
+tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne
+paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.
+
+Nous leur vîmes faire cette manœuvre avec la frayeur que vous pouvez
+vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul
+mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions
+d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le
+câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir
+fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils
+emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus.
+Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il
+était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez
+entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.
+
+Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous
+trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour
+prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était
+possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En
+marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers
+lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort
+élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en
+la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste
+appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau
+d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir.
+Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir
+marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis
+d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles.
+
+Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que
+je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup
+de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme
+noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un
+seul œil, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant,
+qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui
+n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure
+lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un
+éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et
+longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si
+effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts.
+
+A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule,
+qui nous examinait de tout son œil. Quand il nous eut bien considérés,
+il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi,
+me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un
+boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant
+que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha.
+Il prit les autres tour à tour, les examina de la même manière; et
+comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint
+d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche
+au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir,
+et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce
+repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et
+s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son
+sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas
+possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la
+plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu,
+le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.
+
+Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous
+avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un
+de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de
+gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous
+n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous
+délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à
+exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former.
+
+Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous
+déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu
+d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en
+nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le
+soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais
+nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de
+retourner au palais.
+
+Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos
+compagnons: après quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il
+sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous
+parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point
+d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si
+étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un
+de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il,
+de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il
+pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du
+barbare qui nous destine un trépas si funeste?
+
+Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le
+communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je
+alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous
+m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et
+lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce
+que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons
+le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il
+réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque
+vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous
+manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous
+nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots
+sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais
+quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser
+ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà
+dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et
+nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.
+
+Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu
+de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de
+nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes
+de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il
+se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes
+ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi,
+nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour
+la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même
+temps, et nous le lui crevâmes.
+
+La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se
+leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de
+quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le
+temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les
+endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous
+avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec
+des hurlements épouvantables...
+
+
+LXVII^{E} NUIT
+
+Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous
+rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous
+les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous
+jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec
+quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne
+paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous
+n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce
+serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous
+proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos
+radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel
+ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le
+conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
+devant lui à pas précipités.
+
+A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et
+nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants,
+qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la
+rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
+jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais,
+tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se
+noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes
+nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de
+la portée des pierres.
+
+Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des
+flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous
+passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de
+notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés
+contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y
+trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour
+réparer les forces que nous avions perdues.
+
+Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes
+réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de
+ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous,
+qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts
+qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à
+plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous
+prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous
+fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit
+qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il
+avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O
+Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous
+réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à
+la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas
+moins terrible.
+
+Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
+nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.
+Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin
+du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent,
+qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva
+contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que
+moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.
+
+Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort
+que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui
+de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je
+fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux
+de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de
+désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de
+nos vies.
+
+Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois,
+de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai
+ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en
+liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela
+étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la
+triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel
+sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner
+autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à
+cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au
+jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne
+peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai
+sortir de mon fort que le soleil ne parût.
+
+Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant
+souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à
+cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la
+résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le
+dessein de m'y précipiter la tête la première.....
+
+
+LXVIII^{E} NUIT
+
+Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché
+de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer,
+j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force
+pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on
+me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le
+capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et
+les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle
+aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur
+eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent
+qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient
+en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages,
+et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.
+
+Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui
+est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port,
+et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs
+marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le
+capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui
+appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire.
+Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à
+ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il
+entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me
+disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez
+bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à
+la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il
+me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.
+
+L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des
+marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous
+quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger:
+Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus
+m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le
+reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans
+l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à
+la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas
+remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne
+depuis le temps que je ne l'avais vu.
+
+Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me
+reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui
+étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se
+nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon
+vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire
+de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle
+méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas
+embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et
+moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais,
+qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le
+reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il.
+Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez
+ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au
+bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de
+l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...
+
+
+LXIX^{E} NUIT
+
+Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré,
+me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis
+ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que
+j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les
+ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré.
+Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je
+lui devais.
+
+De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous
+de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes
+éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et
+en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il
+avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait
+ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la
+couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à
+Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de
+richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres
+une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles
+que j'avais déjà acquises.
+
+Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner
+ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du
+lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se
+retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur
+la fin du dîner, et continua ses aventures.
+
+
+
+
+QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon
+troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me
+déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à
+la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc
+ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit
+dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route
+de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un
+port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions
+déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles
+orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris
+d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles,
+et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont
+nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la
+manœuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille
+pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des
+récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de
+matelots se noyèrent, et que la charge périt...
+
+
+LXX^{E} NUIT
+
+J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres
+marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous
+emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y
+trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos
+forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous
+avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire.
+L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.
+
+Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du
+rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où
+nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en
+très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos
+personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite
+dans leurs maisons.
+
+Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu.
+D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe,
+en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire
+réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent
+que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour
+moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas
+seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je
+m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me
+parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.
+
+On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes
+camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement.
+J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de
+cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ôter par là le chagrin
+que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous
+donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages,
+leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras.
+C'est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient leur destinée, parce
+qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien,
+vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je
+devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont
+j'étais incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je
+prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les
+noirs ayant assommé et mangé mes compagnons, en demeurèrent là; et me
+voyant sec, décharné, malade, ils remirent ma mort à un autre temps.
+
+Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas
+garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des
+habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et
+qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais,
+au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa
+vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les
+autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du
+jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi,
+étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi
+lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je
+m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres
+dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et
+continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me
+paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même
+temps de quoi boire et de quoi manger.
+
+Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des
+gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là
+une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis
+nulle difficulté de m'approcher d'eux....
+
+
+LXXI^{E} NUIT
+
+Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant
+de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et
+d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis
+volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais
+fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les
+mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par
+quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit
+que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.
+
+Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de
+poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le
+bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île
+d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon
+prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le
+surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin
+de moi.
+
+L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes
+de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi
+demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et
+les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre
+content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son
+esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la
+ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus
+bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un
+étranger.
+
+Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde,
+le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit
+prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se
+servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de
+choses dont on ignorait l'usage dans ses États.
+
+J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une
+selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le
+garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or.
+Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que
+je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.
+
+Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au
+roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et
+fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de
+grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour
+ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me
+firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis
+aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit
+dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.
+
+Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour:
+Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te
+chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu
+m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a
+rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre
+Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua
+le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes
+plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il
+me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche.
+Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle
+je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas
+trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première
+occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout
+avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.
+
+J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec
+lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et
+mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la
+plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et
+vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous
+que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure
+à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si
+funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de
+vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre
+vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont
+faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma
+femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île,
+et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la
+femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me
+sauver; tout le monde subit cette loi.
+
+Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la
+nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins
+arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre
+de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces,
+et on la para de tous ses joyaux.
+
+On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en
+marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa
+femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut
+arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits
+profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses
+habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents
+et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un
+pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la
+même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en
+longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond.
+La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.
+
+Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort
+triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y
+assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir
+souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je
+pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de
+l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les
+morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de
+nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que
+veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis
+soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si
+elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à
+Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume?
+Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils
+n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.
+
+Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que
+ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec
+elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel
+remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à
+la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition
+que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout
+entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...
+
+
+LXXII^{E} NUIT
+
+Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me
+paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des
+anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné
+de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les
+personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur
+d'assister à mon enterrement.
+
+Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme
+dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On
+commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je
+suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes,
+et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne,
+je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je
+m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour
+de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de
+leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez,
+disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi
+si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays.
+J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut
+attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme
+dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre
+bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette
+cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur
+l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris
+pitoyables.
+
+A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de
+lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain.
+C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante
+coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui
+sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche;
+je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus
+vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je
+sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me
+bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps
+plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il
+est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa
+providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te
+vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses
+péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à
+mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances.
+Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne
+devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit
+de tes travaux!
+
+Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte
+en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et
+m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins
+(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque
+misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi,
+et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant
+le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en
+mangeai.
+
+Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on
+ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois
+de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus
+spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord.
+Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en
+ayant plus, je me préparai à mourir...
+
+
+LXXIII^{E} NUIT
+
+Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis
+lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le
+mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes
+dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme,
+je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je
+m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la
+tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je
+m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme
+je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de
+l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques
+jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un
+homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur
+pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne
+manquai pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.
+
+Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler
+et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler
+plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui
+prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par
+reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais.
+Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin
+une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers
+cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la
+cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris
+qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.
+
+A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de
+l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant
+avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la
+mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine
+à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus
+convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en
+leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue
+souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui
+avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.
+
+J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville
+et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était
+tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je
+me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait
+de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du
+pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que
+je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.
+
+J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les
+diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les
+riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le
+bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec
+des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait
+une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une
+bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en
+était pas la saison.
+
+Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que
+de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je
+fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour
+me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me
+venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle
+disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé
+d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.
+Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si
+ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse
+et m'emmenèrent avec mes ballots.
+
+Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du
+plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi
+la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
+lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les
+accepter.
+
+Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des
+Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent
+ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous
+abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre
+très-excellent.
+
+Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité
+s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
+dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair
+humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île,
+nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin,
+j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est
+inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs
+qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien
+de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai
+tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en
+faisant bonne chère avec eux.
+
+Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa
+encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il
+fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
+autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui
+et entendre le détail de son cinquième voyage.
+
+
+
+
+CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer
+de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans
+pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi
+j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des
+voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer.
+Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon
+commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un
+à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai
+dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je
+reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs
+marchandises.
+
+Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une
+longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île
+déserte, où nous trouvâmes l'œuf d'un roc d'une grosseur pareille à
+celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près
+d'éclore, dont le bec commençait à paraître....
+
+
+LXXIV^{E} NUIT
+
+Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et
+qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands coups de
+hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par
+morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne
+pas toucher à l'œuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.
+
+Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il
+parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que
+j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience
+ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du
+petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour
+éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec
+empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.
+
+Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables,
+qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf,
+et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils
+reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent
+pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous
+éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.
+
+Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes
+chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent
+précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant
+en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse
+du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba
+pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une
+manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre
+malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,
+qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les
+passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé
+moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me
+prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main,
+tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent
+et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont
+le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté,
+et me sauvai.
+
+Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi
+je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me
+sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des
+arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des
+ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours.
+Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette
+eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les
+arbres, non sans quelque appréhension.
+
+Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me
+parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je
+m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme
+moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une
+inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu
+de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le
+passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour
+aller cueillir des fruits.
+
+Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est
+pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,
+lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au
+lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que
+j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement
+autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à
+celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me
+serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La
+frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...
+
+
+LXXV^{E} NUIT
+
+Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard
+demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les
+jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes
+esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de
+l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré
+moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de
+m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il
+ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer
+la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou.
+Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller;
+ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds.
+Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé
+de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.
+
+Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui
+étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse;
+et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
+grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous
+rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la
+posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le
+vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la
+portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour
+quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de
+la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter
+en marchant.
+
+Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit
+en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit
+signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la
+prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la
+dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi
+s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il
+commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules.
+Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans
+l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant
+qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans
+mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.
+
+Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit
+vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des
+gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et
+prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement
+étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez
+tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous
+êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux
+dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu
+cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots
+et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne
+compagnie.
+
+Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur
+navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il
+apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après
+quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville
+dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.
+
+Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de
+l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de
+retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite
+m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme
+moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me
+dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous
+écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna
+des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.
+
+Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort
+droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de
+s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les
+arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit
+et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand
+nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès
+qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec
+une agilité surprenante....
+
+
+LXXVI^{E} NUIT
+
+Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des
+pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre
+les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits
+de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des
+gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les
+cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les
+singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il
+nous eût été impossible d'avoir autrement.
+
+Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la
+ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur
+du sac de cocos que j'avais apporté.
+
+Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose,
+jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le
+remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un
+si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.
+
+Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands
+qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis
+l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire
+un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui
+m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du
+marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec
+moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.
+
+Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit
+en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte
+la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait
+une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de
+débauche.
+
+J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois
+d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où
+je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un
+grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer
+avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je
+revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du
+bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en
+aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes
+autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes
+sortes de divertissements.
+
+Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui
+se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie
+se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
+jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième
+voyage de la manière que je vais vous le raconter.
+
+
+
+
+SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir
+comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls,
+je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de
+nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion;
+et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi
+qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un
+sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui
+firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.
+
+Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une
+fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un
+port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était
+résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité,
+mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote
+perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils
+la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir,
+tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un
+étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant
+des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa
+la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
+demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous
+répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
+dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous
+périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce
+danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces
+mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se
+rompirent dans la manœuvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y
+remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne
+inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en
+sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos
+vivres et nos plus précieuses marchandises.
+
+Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a
+plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le
+dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de
+ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce
+discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous
+embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre
+malheureux sort.
+
+La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île
+fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de
+vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements
+qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur,
+nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose
+presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui
+se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent
+qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout
+ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer,
+tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et
+pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture
+est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce
+lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou
+d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de
+poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et
+rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
+grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart
+sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.
+
+Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et
+nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos
+vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les
+autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses
+provisions.
+
+
+LXXVII^{E} NUIT
+
+Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par
+les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes
+compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
+ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en
+avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire
+part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me
+restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller
+loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter
+dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai
+qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter
+que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé
+dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je
+m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne
+hâtasse ma mort.
+
+Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller
+jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après
+avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même:
+Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par
+quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au
+courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je
+péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au
+contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée
+de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de
+m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet
+affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?
+
+Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le
+fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à
+choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit
+bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques
+ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et
+d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les
+ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites
+rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours
+de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.
+
+Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de
+l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je
+voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le
+moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle
+pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un
+pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me
+restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie.
+Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer
+mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil
+vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais
+en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au
+bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand
+nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai.
+Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.
+
+En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je
+devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je
+m'écriai, et récitai ces vers arabes:
+
+«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas
+besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et, pendant que
+tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»
+
+Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et
+prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir.
+Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser
+aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
+voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que
+l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce
+que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un
+de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et
+attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous
+éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui
+doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
+sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent
+premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.
+
+Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma
+faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce
+qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon
+discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur
+avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus
+surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la
+chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que
+par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à
+faire ce qu'ils voudraient.
+
+Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de
+temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie
+marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les
+plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était
+avec les ballots, et commencèrent à me suivre...
+
+
+LXXVIII^{E} NUIT
+
+Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de
+Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me
+présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis,
+et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes,
+c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce
+prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me
+fit avancer et prendre place auprès de lui.
+
+Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez
+d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on
+écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les
+archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit
+les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et
+d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait
+point dans son trésor qui en approchassent.
+
+Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en
+examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai,
+et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au
+service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la
+supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en
+souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni
+de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos
+richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous
+sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma
+libéralité.
+
+J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et
+j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de
+plus digne de ma curiosité.
+
+Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me
+permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière
+très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche
+présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre
+congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable,
+et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre
+souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part
+ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de
+mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant
+à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait
+l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya
+querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi,
+et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.
+
+La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain
+animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur
+le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce
+qu'elle contenait en langue indienne:
+
+ LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS,
+ QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT
+ BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS,
+ ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR
+ VINGT MILLE COURONNES
+ ENRICHIES DE DIAMANTS:
+ AU CALIFE HAROUN
+ AL-RASCHID.
+
+«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne
+laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en
+considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre
+cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous
+vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le
+mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en
+conjurons en qualité de frère. Adieu.»
+
+[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife.
+
+p. 223.]
+
+Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et
+travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur,
+rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme;
+secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme
+une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de
+préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en
+cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente
+grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela
+était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les
+habillements étaient couverts de pierreries.
+
+Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse
+navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La
+première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la
+commission dont j'étais chargé....
+
+
+LXXIX^{E} NUIT
+
+Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me
+présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle
+esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont
+j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me
+conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me
+prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui
+présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait
+le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût
+aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me
+prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des
+croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu'il
+n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est
+plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son
+palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un
+trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux
+files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
+cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or
+à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une
+colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un
+demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille
+hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants
+richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier
+qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute
+voix:
+
+«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes,
+dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt
+mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que
+ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!»
+
+Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône
+crie à son tour:
+
+«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit
+mourir.»
+
+L'officier de devant reprend, et crie ensuite:
+
+«Louange à celui qui vit et ne meurt pas!
+
+D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges
+dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples
+n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement
+la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux
+et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait
+de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et
+après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est
+digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me
+congédia et me renvoya avec un riche présent....
+
+Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent;
+mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour
+suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en
+ces termes:
+
+
+
+
+SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en
+faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait
+que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que
+j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement
+le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes
+gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de
+table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de
+venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier
+qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses
+pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me
+rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au
+roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a
+faite.
+
+Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des
+croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera
+Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis
+rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait vœu
+de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un
+long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter
+jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler:
+
+J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais
+pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de
+moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de
+Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela,
+il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous
+voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être
+redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela
+de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en
+eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de
+mon voyage.
+
+Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré
+les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et
+je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut
+très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là, j'exposai aux
+ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire
+donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au
+palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la
+coutume.
+
+Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute
+particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je
+vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je
+bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon
+compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi,
+je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec
+toutes les marques d'une grande satisfaction.
+
+Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille
+sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile
+blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un
+autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase
+d'agate plus large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un
+demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en
+terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il
+lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition,
+venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes:
+
+ SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN,
+ AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART
+ D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU
+ A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR,
+ APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE
+ MÉMOIRE.
+
+«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci,
+émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous
+espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne
+intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.»
+
+Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait
+à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience,
+je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à
+obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un
+présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de
+m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme
+je l'espérais, et Dieu en disposa autrement.
+
+Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des
+corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre
+vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques
+personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en
+coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas
+s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves...
+
+
+LXXX^{E} NUIT
+
+Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous
+dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des
+nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils
+nous vendirent.
+
+Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt
+acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller
+proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas
+encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas
+quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je
+n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les
+corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais
+dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui
+repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne
+l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et
+m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une
+forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont
+l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il
+jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant
+un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les
+éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse
+dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après
+m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville,
+et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit.
+
+Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain,
+d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je
+tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les
+autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller
+avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de
+cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me
+caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes
+une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon
+patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et
+d'enlever les dents pour en faire commerce.
+
+Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de
+jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à
+l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur
+l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus
+avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant
+la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un
+horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et
+tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais
+monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés
+sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une
+telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.
+
+Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants
+m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le
+bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et
+le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit
+avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que
+vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête
+de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un
+endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui
+l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je
+croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps
+étendu sur la place, ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je
+remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute
+couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet
+objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de
+ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et
+qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je
+cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule
+d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes
+pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai
+chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me
+fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour
+me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.
+
+Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais
+dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été
+à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des
+flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais
+de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par
+quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le
+lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une
+extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes
+l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter
+de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je
+ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de
+me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de
+toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je
+vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez
+entendre.
+
+Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité
+d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que
+nous leur donnions, ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces
+animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à
+vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous
+dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un
+avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent
+qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville
+enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez
+récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à
+ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à
+faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.
+
+A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La
+liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et,
+pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à
+vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner
+en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des
+navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
+vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de
+nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes
+intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le
+moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline,
+que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville
+qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas
+longtemps caché.
+
+
+LXXXI^{E} NUIT
+
+Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi
+lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à
+demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en
+abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter des
+régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et
+comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort
+extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé.
+
+Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des
+rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme
+des Indes, nous y allâmes aborder; et là, pour éviter les dangers de la
+mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu
+de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse
+somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des
+présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse
+caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris
+beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je
+n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les
+serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus.
+
+Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad.
+J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon
+ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait
+causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que
+Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des
+éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter
+foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire
+et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses
+secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans
+son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents
+qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents
+et à mes amis.
+
+Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier
+voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il,
+avez-vous jamais ouï dire que quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
+qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il
+pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et
+tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et
+lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez
+essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux
+vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en
+console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement
+une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous
+possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si
+généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre
+mort.
+
+Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui
+dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger
+chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le
+marin.
+
+Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à
+paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter,
+j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté
+souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en
+demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain
+de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte
+de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il
+n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je
+ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons
+rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante
+que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je
+me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le
+récit, j'ordonnerai sa mort.
+
+
+LXXXII^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes,
+laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer
+l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PETIT BOSSU
+
+
+Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un
+tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont
+il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint
+s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du
+tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de
+l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons
+plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en
+fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique
+et le mena chez lui.
+
+Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le
+couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de
+poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en
+mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il
+mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent
+remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet
+accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de
+craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des
+assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du
+corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un
+médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à
+l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds,
+l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils
+frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on
+montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière,
+ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît,
+répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un
+homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez,
+ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela
+par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui
+faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part
+au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme
+portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le
+laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.
+
+Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme
+l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un
+malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent
+qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé
+d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et
+qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa
+servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec
+tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et,
+venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si
+rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en
+fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la
+lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec
+elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut
+tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué,
+Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis!
+disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de
+tuer ce malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le
+bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va
+bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.
+
+Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution
+de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer
+par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit
+ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à
+s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est
+fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette
+nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la
+vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous
+donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le
+juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant...
+
+
+LXXXIII^{E} NUIT
+
+Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se
+délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne
+trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus
+fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre
+sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la
+maison du musulman notre voisin.
+
+Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin
+de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait
+chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand
+dégât.
+
+Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui
+prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui
+avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la
+cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura
+planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant.
+Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le
+laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine
+descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans
+la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité
+ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de
+voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais
+comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était
+un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au
+bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les
+souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui
+descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne
+jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et
+lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre
+terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le
+corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer.
+Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à
+la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un
+homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez
+pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les
+graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si
+criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les
+ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait
+quelle résolution il devait prendre....
+
+
+LXXXIV^{E} NUIT
+
+Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait
+pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des
+imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu,
+plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne
+t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis
+pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux
+cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si
+évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules,
+sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé
+debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison
+sans regarder derrière lui.
+
+Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort
+riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont
+on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de
+sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa
+pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt
+appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant
+ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman,
+en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme
+un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour
+quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis
+le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du
+marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le
+renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête:
+il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.
+
+Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien
+qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel
+sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu
+me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me
+prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le
+tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au
+bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh!
+oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse
+d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien,
+et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à
+ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le
+marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de
+réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de
+simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.
+
+Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre
+qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne
+put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait
+au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne
+voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la
+volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de
+ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à
+accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge.
+A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des
+crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui
+avait tué un musulman.
+
+Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence;
+et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever
+en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança
+en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est
+pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui
+assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui
+raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et
+il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le
+marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir
+un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus
+en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans
+charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas
+criminel.
+
+
+LXXXV^{E} NUIT
+
+Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé
+lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant
+de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse,
+dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa
+place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le
+coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du
+pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la
+voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution,
+et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.
+
+Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman
+que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui
+suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne
+connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils
+m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une
+pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de
+descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils
+apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je
+descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et
+dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis
+rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il était mort, et
+que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas.
+Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre
+toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous
+alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre
+par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité
+comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme
+vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du
+meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu
+d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux
+musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan,
+dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous
+plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de
+la mort du bossu...
+
+
+LXXXVI^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le
+médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de
+sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin
+avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit
+la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant,
+et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de
+police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est
+fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes;
+mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez
+connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour,
+comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me
+réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque
+temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y
+consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un
+morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son
+gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le
+soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa
+mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte
+du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de
+remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre
+pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas
+de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce
+d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu
+au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt,
+ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant
+descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était
+cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le
+médecin, et me faites mourir.
+
+Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez
+admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie.
+Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le
+tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette
+histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en
+lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une
+corde au cou du tailleur.
+
+
+LXXXVII^{E} NUIT
+
+Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le
+sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son
+bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le
+bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier,
+s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville,
+et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police
+un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une
+potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après
+celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un
+l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est
+actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le
+véritable assassin.
+
+A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du
+supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police
+qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le
+corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier
+partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la
+corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à
+suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa
+passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint
+le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit,
+prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le
+pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens
+le corps du bossu.
+
+Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna
+aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement
+tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si
+singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire
+avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes
+qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de
+plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon
+bouffon?
+
+A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il,
+je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous
+quatre, si l'histoire que je vais conter à Votre Majesté est plus belle
+que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le
+sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:
+
+
+
+
+HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR
+
+
+Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses
+filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure
+marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de
+justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville.
+Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table,
+et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait,
+entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était
+excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous
+remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger
+quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et
+à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me
+garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de
+l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté
+autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une
+si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous
+répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites
+honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous
+exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les
+autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de
+Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je
+veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à
+condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les
+mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la
+cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne
+trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au
+serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette
+condition.
+
+
+LXXXVIII^{E} NUIT
+
+Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis,
+poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût
+à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec
+de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le
+marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné
+cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il,
+et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous
+manqueront pas...
+
+Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la
+main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea
+avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous
+surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et
+point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu,
+quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit
+aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel
+accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont
+vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur,
+répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point
+de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la
+main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable.
+Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un
+et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de
+cette manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous
+raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne
+vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais
+permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva
+de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint
+prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes:
+
+Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife
+Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait
+pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un
+homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de
+grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour
+acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de
+les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de
+prendre une face assez riante.
+
+Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule,
+accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma
+porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui
+prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous
+veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au
+bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la
+peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et
+voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne,
+elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle
+s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je
+répondis à son compliment comme je devais...
+
+
+LXXXIX^{E} NUIT
+
+La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait
+personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit
+le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me
+parut fort belle.
+
+Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit
+qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus
+riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas!
+madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que
+commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un
+si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à
+vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous
+épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les
+marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux
+tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans
+aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et
+j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les
+marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore
+arrivés.
+
+Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver
+du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle
+désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en
+arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un
+paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva
+ensuite, et partit après avoir pris congé de moi;
+
+La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait
+sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était,
+ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable
+d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être
+pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux
+qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame.
+Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette.
+
+
+XC^{E} NUIT
+
+J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien
+attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils
+ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de
+m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je
+vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même
+heure que la première fois.
+
+Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me
+dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris
+l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon
+aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec
+moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon
+argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les
+boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que
+de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les
+faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas
+trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait
+beaucoup d'esprit.
+
+Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs
+boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des
+étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en
+confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour
+mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la
+payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait,
+c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et
+sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle
+me paye une somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais
+elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage.
+Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré
+d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et
+c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en
+jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune
+nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les
+satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis
+revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.
+
+Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
+apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de
+compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres,
+elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne
+l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit
+peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille:
+
+Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici
+uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si
+vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de
+l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti
+naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais
+je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je
+ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez.
+
+Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les
+remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui
+dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se
+leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
+n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part.
+
+Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû, et j'attendis
+impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...
+
+
+XCI^{E} NUIT
+
+Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je
+lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me
+répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus
+d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions,
+elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les
+moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui
+dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne
+vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est
+favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus
+chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur
+elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle
+a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants
+qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement.
+Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir
+auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce
+cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que
+votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne
+plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir,
+et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc
+plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici;
+c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui
+repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me
+conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les
+hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on
+ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un
+grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites
+tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de
+votre vie.
+
+Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il
+faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous
+rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le
+bord du Tigre, et que, là, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je
+consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec
+impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière
+d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je
+demeurai le dernier.
+
+Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques;
+ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands
+coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je
+reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui
+m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant
+d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous
+n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit
+un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose,
+ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne
+craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait
+pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le
+coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela
+les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous
+reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués,
+on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide.
+
+Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant
+le danger où j'étais, je me repentis de m'y être exposé. Je fis des
+vœux et des prières qui n'étaient guère de saison.
+
+Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les
+coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques
+qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans
+l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut
+l'éveiller et le faire lever.
+
+
+XCII^{E} NUIT
+
+Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée,
+poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad:
+
+L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait
+interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait
+si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous
+l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie
+fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il
+commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et
+de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le
+prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
+exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.
+
+La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et
+ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien,
+dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de
+Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est
+rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés
+m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la
+fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se
+casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez; la
+femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre
+insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut
+pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre
+où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On
+ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.
+
+A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife,
+voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je
+ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement
+le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite.
+Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement
+arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât.
+Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut
+s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que
+pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se
+faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je
+vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant
+à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il,
+je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez
+seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.
+
+Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis
+encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite
+fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les
+ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer
+toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre
+sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas
+moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne
+s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que
+celui-là à visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a
+dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment;
+mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger...
+
+
+XCIII^{E} NUIT
+
+Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit
+que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais:
+Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce
+de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses
+que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est
+bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle
+les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de
+respirer.
+
+Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle
+ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en
+me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre
+au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur
+moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de
+sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne
+me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle
+avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez
+longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son
+appartement.
+
+Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où
+j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle
+m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la
+vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et
+pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait
+peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si
+délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit;
+mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant
+reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide.
+
+Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa
+maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa
+présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait,
+et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me
+conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et
+d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames
+esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et
+uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant
+un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent
+suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même
+sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits
+avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de
+celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de
+toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla
+s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite
+l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les
+dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés
+du trône.
+
+D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient
+entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au
+milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête
+contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna
+de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma
+famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré.
+Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître
+par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la joie,
+me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame
+favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de
+son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve,
+et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les
+apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix
+jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son
+consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...
+
+
+XCIV^{E} NUIT
+
+Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,
+continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du
+plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son
+ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.
+
+Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de
+marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire
+là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la
+favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième
+jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame
+favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le
+soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de
+ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me
+forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point
+aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me
+contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était
+une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.
+
+Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande
+illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent
+entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de
+cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande
+salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la
+servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent
+le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour
+des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la
+faisait voir.
+
+Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la
+chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de
+mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à
+faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre
+toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses
+cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile,
+sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre
+chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu
+de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous
+vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce
+vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu
+le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me
+répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes
+pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
+malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,
+ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de
+bœuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me
+tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait
+été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les
+forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on
+l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont
+il a mangé du ragoût à l'ail.
+
+A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups,
+et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main
+coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir
+oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet!
+Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté,
+et celui qui l'a servi!...
+
+
+XCV^{E} NUIT
+
+Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir
+mille coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles
+entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère sœur et
+notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin
+votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre,
+qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous
+supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la
+lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il
+apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa
+malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail
+sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent
+pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main:
+Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère
+et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit
+rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle
+sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent
+seul dans une affliction inconcevable.
+
+Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui
+venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame
+favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur
+empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous
+pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit
+ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la
+délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si
+vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme,
+malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
+
+Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au
+bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez
+encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est,
+d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de
+toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable
+maîtresse.
+
+Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que
+je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez
+faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne
+vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les
+mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle
+appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après
+qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me
+couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une
+certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne
+m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que
+j'avais souffert.
+
+Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me
+faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si
+jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au
+lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de
+l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma
+femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec
+vous comme avec mon mari.
+
+Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la
+compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du
+ragoût à l'ail qui était devant moi...
+
+
+XCVI^{E} NUIT
+
+Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que
+j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la
+Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles
+l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume
+admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes
+ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais
+mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté,
+je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins,
+je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire.
+Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en
+sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle
+avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte
+où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition,
+comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se
+priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas
+accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
+
+C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse
+avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils
+se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que
+vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et
+j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma
+maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante
+mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état de
+vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous
+acheter une maison.
+
+J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler
+magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre
+d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel
+équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais
+elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade,
+et mourut en peu de jours.
+
+J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad;
+mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma
+maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me
+joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de
+Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.
+
+Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
+l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je
+me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
+d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.
+Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire,
+s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan:
+puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à
+lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le
+sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne
+me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors
+le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec
+confiance, et commença son récit en ces termes:
+
+
+
+
+HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR
+
+
+Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours,
+de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me
+rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt
+personnes.
+
+Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour
+quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune
+étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous
+nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous
+priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt
+à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie,
+il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la
+maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je
+vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je
+donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir.
+Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne
+pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans
+horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays
+où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un
+Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le
+visage.
+
+
+XCVII^{E} NUIT
+
+Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur,
+et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier,
+sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces
+termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre
+table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître
+de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de
+haïr le barbier.
+
+Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit
+barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus
+cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment
+d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même
+dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de
+Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir
+m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un
+endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon
+attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver
+malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de
+votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des
+lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.
+
+En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis
+le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter
+la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce
+temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes
+nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme,
+cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son
+histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir.
+
+Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux
+premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous
+les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand
+il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer
+des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point
+follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.
+
+Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande
+troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite
+rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une
+porte. J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de
+très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la
+fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté
+m'éblouit.
+
+Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la
+rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me
+levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une
+mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la
+porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y
+entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.
+
+Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune
+dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse
+fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents,
+qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en
+diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me
+gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les
+médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon
+mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.
+
+Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame
+de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra
+avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne
+sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en
+particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer
+tous mes gens.
+
+Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon
+lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à
+cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la
+déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je
+serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état
+de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais
+entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle
+devenait mon épouse.
+
+
+XCVIII^{E} NUIT
+
+La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui
+parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main,
+mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira
+me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me
+trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y
+attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière
+serait terminée et le cadi revenu chez lui.
+
+Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à
+m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma
+garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous
+portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je
+dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller
+chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je;
+je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la
+tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher
+un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif.
+
+L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit,
+après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne
+vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je
+souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et
+que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il
+exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez
+d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé.
+Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et
+mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je
+viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez
+bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser;
+dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis
+pressé, et l'on m'attend à midi précisément...
+
+
+XCIX^{E} NUIT
+
+Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de
+temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre
+de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort
+propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas
+grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et
+en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que
+nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de
+l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à
+Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes,
+et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez
+pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour
+vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un
+mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un
+grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une
+incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être
+obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je
+serais fâché qu'il vous arrivât.
+
+Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains
+d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps
+pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me
+mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos
+prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur
+l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous
+retirez, que je fasse venir un autre barbier.
+
+Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel
+sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les
+barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un
+pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un
+barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un
+médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se
+trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien
+subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans
+l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de
+l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de
+l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie:
+j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis
+poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour
+moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de
+mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de
+mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer
+dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du
+monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à
+vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les
+malheurs dont les astres pourront vous menacer.
+
+A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire.
+Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et
+voulez-vous commencer à me raser?
+
+
+C^{E} NUIT
+
+Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le
+barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le
+monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six
+frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que
+vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le
+troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le
+sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui
+suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.
+
+De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je
+prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces
+d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma
+maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me
+faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier,
+qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui
+suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant
+ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous
+que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce
+n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice:
+toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me
+faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les
+belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration
+continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il,
+vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la
+profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me
+faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau,
+j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me
+donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées
+sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé
+d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne,
+dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches
+robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son
+horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même
+encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les
+ventouses.
+
+Il n'en demeura pas là; il enfila un autre discours qui dura une grosse
+demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps
+s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui
+dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un
+autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les
+gens.
+
+
+CI^{E} NUIT
+
+Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux
+en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,
+laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une
+affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je
+vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose
+bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même
+situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire
+néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre
+maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous
+avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que
+de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me
+consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité,
+qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne
+réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours
+aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit
+le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis
+tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.
+
+Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez
+tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête
+et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou
+retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied
+contre terre.
+
+Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous
+fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et
+se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir
+qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez
+vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je
+mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause
+de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...
+
+Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez
+plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous
+presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures,
+lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé.
+Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien
+pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec
+précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me
+dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en
+dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous
+attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne
+m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole
+préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en
+m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers
+babillards: achevez vite de me raser.
+
+Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il
+quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son
+astrolabe, il reprit son rasoir...
+
+
+CII^{E} NUIT
+
+Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit
+une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir
+quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je
+savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures
+jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie
+sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y
+puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que
+je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me
+dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne
+craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez
+être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe
+dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il
+avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me
+rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me
+dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je
+vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.
+Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me
+régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.
+
+Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour
+comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que
+j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi;
+je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne
+vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon
+garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais
+présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin
+tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il
+faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au
+lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler,
+je vous en fais, moi, pour vous faire taire.
+
+Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous
+récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais
+montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura
+de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la
+bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons,
+une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai
+ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre
+grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il
+faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore
+donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque
+chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une
+demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et
+enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant
+le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je
+n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral:
+je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous.
+Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous
+assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur,
+afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la
+générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout,
+qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés
+par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des
+herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière;
+et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point
+de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de
+leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours
+gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et
+leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de
+Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas
+grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous
+parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui
+frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien
+l'imiter...
+
+
+CIII^{E} NUIT
+
+Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le
+jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses
+bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux
+qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il,
+je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en
+croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont
+peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs
+ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que
+celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du
+plaisir.
+
+Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je
+voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition
+que vous me faites; j'irais de bon cœur me réjouir avec vous: mais je
+vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai
+plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me
+raser, et hâtez-vous de vous en retourner vos amis sont déjà peut-être
+dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que
+je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois
+avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en
+seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons
+plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin.
+
+Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez
+moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille
+avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis
+mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas
+commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que
+j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne
+pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom
+du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez
+trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la
+liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin
+que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le
+lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y
+veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous
+ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre
+de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur
+mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir
+agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est
+résolue, je vous accompagnerai malgré vous.
+
+Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment
+me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je
+m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation.
+D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la
+prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti
+de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi.
+Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez
+quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et
+revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.
+
+Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis
+appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en
+chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention,
+s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et
+de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour
+m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du
+cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un
+chagrin mortel.
+
+La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille
+dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à
+la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir,
+que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la
+fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père
+qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus
+le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.
+
+J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du
+barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son
+père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait
+prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de
+me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me
+causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude
+n'était pas sans fondement.
+
+Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à
+un esclave qui l'avait méritée. L'esclave poussait de grands cris qu'on
+entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on
+maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables,
+déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au
+secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce
+qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on
+assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il
+court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de
+tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui
+n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir
+ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître:
+Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par
+force, et commencent à enfoncer la porte.
+
+Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on
+lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes
+gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet
+avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens,
+leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je
+ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte:
+entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le
+barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore,
+répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir
+obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma
+maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir
+introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe,
+méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre
+fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison
+pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes
+revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la
+bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante
+action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève
+justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous
+allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de
+tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que
+vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en
+donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier
+et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à
+me chercher partout...
+
+
+CIV^{E} NUIT
+
+Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le
+barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je
+n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et
+que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua
+pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre,
+l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête
+et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il
+traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant
+qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne
+pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la
+populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de
+précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis
+demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon
+mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du
+peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et
+d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les
+ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit
+barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser
+de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa
+force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez
+combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait,
+à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes
+amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par
+votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce
+qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais
+pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous
+devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.
+
+C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il
+ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier
+du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans
+la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais
+je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris
+un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à
+une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui
+s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont
+le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit
+l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce
+d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me
+tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier
+voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille
+injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa
+d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il
+prétendait m'avoir rendu.
+
+Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le
+concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai.
+Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce
+que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus
+commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce
+détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais
+tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir
+incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé
+aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville.
+Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.
+Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus
+avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à
+mes parents.
+
+Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici.
+J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux
+barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi
+vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me
+retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme
+qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de
+vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant
+ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison
+le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il
+avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de
+mortification.
+
+Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes
+tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier,
+et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était
+véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait
+toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant
+que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il
+ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous
+ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en
+rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans
+mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux
+d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à
+un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on
+le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des
+injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats.
+Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères
+que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus
+d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai
+qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre
+attention.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU BARBIER
+
+
+Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si
+fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs
+obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis
+longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si
+grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête
+du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous
+dix...
+
+
+CV^{E} NUIT
+
+Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant
+de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du
+Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes
+assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais
+connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux
+gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu
+que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en
+festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans
+l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous
+descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du
+calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que
+j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une
+nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous
+menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien
+dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût
+été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient
+pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison.
+J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en
+devais être un.
+
+Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix
+scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le
+bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur
+je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en
+commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife,
+voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je
+pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne
+la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau,
+Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix
+corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les
+faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait
+vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la
+physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure
+vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?
+Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu
+véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont
+le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me
+suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se
+régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre
+religion.
+
+Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au
+contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma
+discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants,
+lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une
+occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais
+une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je
+me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute
+ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en
+souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage.
+Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de
+Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes
+néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et
+que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et
+voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le
+calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en
+cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous
+avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la
+manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la
+reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand
+j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût
+dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas
+toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que
+je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je
+l'ai rencontré aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité
+contre moi...
+
+
+CVI^{E} NUIT
+
+Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du
+jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur
+de dire hier à Votre Majesté.
+
+Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes
+que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand
+parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût
+du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes
+donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et
+le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins
+travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner
+chez moi.
+
+Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta
+devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je
+crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir
+ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de
+poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre
+garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment.
+Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit
+un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous
+n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes
+adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit
+dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où
+l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur,
+ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de
+prononcer si nous sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la
+vie ou de la mort.
+
+Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui
+redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir,
+dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de
+celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de
+vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu,
+je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne.
+Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma
+curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher
+avec le tailleur, qui savait où il pourrait être.
+
+L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier,
+qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait
+avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs
+comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne
+put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai
+appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien
+m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là,
+s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je
+supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce
+que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu
+mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du
+barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit
+le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre
+Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le
+prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux...
+
+
+CVII^{E} NUIT
+
+Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la
+curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit
+bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier
+l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y
+avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas.
+Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je
+suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit
+par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement
+regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de
+retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer
+qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de
+rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne
+meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en
+lettres d'or, c'est celle de ce bossu.
+
+A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou
+comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit
+le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit
+le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce
+bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un
+extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces
+mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait
+sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole
+balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit
+dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et
+après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de
+petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête,
+qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les
+bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de
+vie.
+
+Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle
+opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir
+passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner
+aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on
+commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le
+sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu
+fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui
+méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en
+demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et
+le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure
+que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux
+qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit
+revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse
+pension, et le retint auprès de sa personne.
+
+La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures
+auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le
+jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère sœur Dinarzade, voyant
+qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis
+d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle
+finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu
+mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.
+L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit
+Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sœur, dit la sultane; et
+puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et
+maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie,
+j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la
+Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la
+vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez
+content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se
+laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui
+promettait.
+
+Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois
+rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.
+
+
+CVIII^{E} NUIT
+
+Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa sœur, l'appela cette nuit à
+l'heure ordinaire. Ma chère sœur, lui dit-elle, le jour paraîtra
+bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de
+ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher
+d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse.
+Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps
+elle commença de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE
+
+
+Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une
+vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il
+y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que
+sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son
+travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme
+et un fils que Dieu leur avait donné.
+
+Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière
+très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations
+vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa
+mère.
+
+Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en
+état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa
+boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier
+l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne
+fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils. Sitôt
+que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait
+plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était
+incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner
+à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne
+pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si
+opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.
+
+Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se
+souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer
+à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un
+plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze
+ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire
+réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette
+situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une
+troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette
+place s'arrêta à le regarder.
+
+Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit
+cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain:
+c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était
+véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours.
+
+Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût
+remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument
+nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage,
+ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était,
+et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il
+souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à
+quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne
+s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin,
+mais il y a longtemps qu'il est mort.
+
+A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa
+et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de
+soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il
+avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment
+pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon
+bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le
+moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner
+de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure
+que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la
+consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon
+affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais
+ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en
+m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la
+bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et
+le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue
+monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui
+bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le
+temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon
+bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours.
+
+Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se
+faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que
+son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous
+prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère,
+vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je
+viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle
+du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré;
+il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon
+père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en
+lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il
+m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain,
+s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la
+maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la
+mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps
+qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un
+autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.
+
+Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois,
+comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants.
+Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant
+deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre
+mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi
+souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi
+où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain
+le laissa aller.
+
+Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit
+quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller
+employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la
+journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt,
+elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est
+notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.
+
+Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était
+prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et
+il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin
+et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.
+
+Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les
+mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place
+où son frère Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la
+lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place
+plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que
+je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous
+embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin
+l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il,
+je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin
+que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme
+père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder
+comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage,
+et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut.
+
+Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu
+de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne
+sœur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le
+temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse
+mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le
+mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après
+avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la
+Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là,
+je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a
+pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher
+frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage
+pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes
+préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé
+davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un
+frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié
+véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de
+mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus
+tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire de
+quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde;
+mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver
+dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.
+
+Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin
+s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur,
+changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui
+demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin,
+reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier?
+
+A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa
+mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père
+a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son
+métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé
+aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour,
+comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du
+pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours,
+et de l'envoyer en chercher ailleurs.
+
+Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes,
+le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il
+faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des
+métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour
+lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que
+celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux
+d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à
+vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de
+la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous
+vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de
+riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les
+vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres
+marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement.
+Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en
+pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse.
+
+Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait
+d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que
+les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien
+fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort
+considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son
+oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et
+qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire.
+Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je
+vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et
+richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette
+ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la
+manière que je l'entends.
+
+La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien
+africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien
+qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes
+intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les
+biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La
+conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à
+ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du
+fils, et se retira.
+
+Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez
+la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit
+Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que
+des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les
+différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables à la
+grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui
+plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la
+beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans
+tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des
+libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta,
+avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.
+
+Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds
+jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables:
+et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de
+l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus
+fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les
+boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient
+les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à
+Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez,
+il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui
+fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le
+conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans
+les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin,
+après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils
+arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il
+s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire
+connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour
+les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son
+prétendu neveu.
+
+Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son
+oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le
+laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle
+eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et
+elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien, qui avait
+fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui
+dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais
+que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en
+serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de
+répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un
+établissement si distingué.
+
+Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute
+assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis
+fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai
+promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y
+aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les
+marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire
+à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener
+dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a
+peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été
+jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le
+magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira.
+
+Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt
+à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il
+en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et
+courut à lui pour le joindre.
+
+Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit.
+Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire
+voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui
+conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais
+magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées
+étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à
+Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prévenant, quand un
+autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que
+ceux que nous venons de voir.
+
+Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le
+rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le
+dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces
+jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle
+eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de
+faire reposer Aladdin.
+
+Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à
+sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait
+provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau
+entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté
+de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé
+ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au
+travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin
+assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le
+conduisirent jusqu'assez près des montagnes.
+
+Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit
+très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien
+africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin
+derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons
+plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la
+ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous
+faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de
+voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y
+serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de
+ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se
+laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en
+l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le
+chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.
+
+Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à
+peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était
+là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener
+Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de
+l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin,
+dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires
+et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me
+remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au
+monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil,
+amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront
+les plus sèches, afin d'allumer du feu.
+
+Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut
+bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien
+allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les
+broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum
+qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna
+de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles
+Aladdin ne comprit rien.
+
+Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit
+devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre
+d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur,
+posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu,
+pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait
+à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était
+nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en
+lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre,
+et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la
+bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin,
+tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en
+pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si
+rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je
+suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne
+devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se
+radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que
+vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre
+digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du
+magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et
+lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu,
+continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des
+paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette
+pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et
+qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du
+monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il
+soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il
+m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor
+quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en
+point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande
+conséquence et pour vous et pour moi.
+
+Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce
+qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le
+rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon
+oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je
+suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien
+africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez,
+approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle,
+reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc
+que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas
+besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous
+aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom
+de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous
+verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien
+lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.
+
+Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de
+profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour
+descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin,
+observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce
+caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous
+trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté
+et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune
+vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des
+cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant
+d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien
+autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous
+arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes
+choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec
+votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est
+pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout
+de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un
+beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout
+droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un
+escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous
+serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la
+niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous
+aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein,
+et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur
+n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si
+les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que
+vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu.
+
+En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait
+au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que
+c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal,
+en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon
+enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous
+allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie.
+
+Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas
+des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui
+avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de
+précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer
+soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans
+s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche,
+jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le
+magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la
+terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il
+n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés
+de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes
+couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme
+le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts,
+de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres
+sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et
+transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les
+autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les
+bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient
+sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits étaient
+tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu
+de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni
+la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas
+de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres
+fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas
+encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces
+fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas
+davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté
+et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en
+cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque
+couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves
+que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait
+présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne
+pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha
+de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa
+ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et
+il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia
+pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour
+de lui.
+
+Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en
+diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop
+longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la
+même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et
+se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait
+avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il,
+je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien
+africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle
+pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin,
+elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je serai monté.
+Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe
+entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait
+embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de
+tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau.
+Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune
+homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum
+sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il
+prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer
+l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre
+par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain
+et d'Aladdin.
+
+Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le
+tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin.
+Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique
+est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il
+s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ
+d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de
+lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y
+avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le
+rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en
+devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait
+connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la
+Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de
+voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de
+l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était
+arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe
+fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui
+était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en
+personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un autre
+y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est
+pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune
+enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il
+attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains,
+de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer
+les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu,
+et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de
+n'en avoir pas de témoin.
+
+Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées
+à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de
+retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa
+route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était
+sorti avec Aladdin.
+
+Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après
+les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement
+qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand
+il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant
+qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles,
+et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les
+ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à
+ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller
+chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur,
+qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un
+autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par
+plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et
+ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de
+revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de
+passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine.
+
+Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire: le
+troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva
+les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté
+de Dieu, il s'écria:
+
+«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.»
+
+Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau
+que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne
+connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme
+et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la
+terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à
+Aladdin ces paroles:
+
+«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de
+tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de
+l'anneau.»
+
+En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas
+accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et
+perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé
+uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui
+que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine
+eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva
+hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené.
+
+Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus
+épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y
+accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort
+surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de
+quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il
+n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui
+fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant
+du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui
+l'environnaient, il reconnut le chemin par où le magicien africain
+l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une
+autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva
+jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En
+entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans
+laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui
+causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait
+déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état,
+n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de
+son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent
+celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à
+manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère
+lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui
+dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à
+votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.
+
+Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à
+peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter
+à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le
+vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les
+palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune
+circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans
+les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la
+lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein,
+aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il
+avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit
+deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas.
+Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat,
+brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui
+éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la
+mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils.
+Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari
+n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de
+pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du
+sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son
+aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha
+aussi.
+
+Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il
+avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit
+d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il
+se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait
+besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir
+que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je
+n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier
+au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais
+donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en
+apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre,
+afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère,
+reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et
+donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent
+que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et
+peut-être de quoi souper.
+
+La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle
+à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je
+crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et
+un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à
+frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie
+hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et
+lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme
+ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les
+autres esclaves de la lampe.»
+
+La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu
+soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait
+été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle
+était tombée évanouie.
+
+Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le
+caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la
+lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un
+ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le
+génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin
+d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même
+métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains
+blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et
+deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt
+il disparut.
+
+Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore
+revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde
+fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le
+visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire
+revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent
+enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y
+eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère,
+lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de
+quoi vous remettre le cœur, et en même temps de quoi satisfaire au
+grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons
+mets, et mangeons.
+
+La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand
+bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux
+tasses, et qu'elle sentit l'odeur délicieuse qui s'exhalait de tous ces
+plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette
+abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité?
+Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu
+compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et
+mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que
+vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et
+ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne
+s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.
+
+Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et
+d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop
+distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle
+était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur
+resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire
+deux autres repas aussi forts le lendemain.
+
+Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes
+auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa
+auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous
+satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous
+m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé
+entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut
+revenue à elle.
+
+La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils
+et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que
+voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde,
+je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par
+quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi
+s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le
+caveau du trésor?
+
+Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n'est
+pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par
+leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur
+mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si
+vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau
+que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de
+la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez
+entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a
+commencé à parler.
+
+Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause
+que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils!
+ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux
+plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de
+courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez,
+vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce
+avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit.
+
+Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien
+présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe
+qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle
+vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi
+nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce
+n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant
+de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque
+c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il
+avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les
+salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait
+trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre
+chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et
+la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin,
+puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de
+l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau,
+vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce
+ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de
+le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui
+sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons
+prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le
+raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à
+répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous
+l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies.
+Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en
+parlerai pas davantage.
+
+Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne
+provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne
+voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent
+sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un
+juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui
+montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.
+
+Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt
+connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il
+l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait
+jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il
+savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en
+rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité
+d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en
+connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or
+qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du
+plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand
+empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si
+promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait
+par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait
+le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner
+beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour
+tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait,
+et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre.
+
+Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit
+tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même
+manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à
+manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du
+premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si
+bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du
+dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui
+seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand
+ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller
+chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir
+examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or,
+dont Aladdin se contenta.
+
+Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à
+la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère
+avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y
+avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même
+génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme
+Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla
+aussi d'un ton plus radouci:
+
+«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici
+prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la
+main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.»
+
+Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.
+
+Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service
+de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa
+sur le sofa, et dans le moment il disparut.
+
+La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès
+pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le
+temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la
+table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise
+de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois.
+Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta
+encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.
+
+Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres
+provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla
+chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il
+passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse,
+honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut,
+l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer
+plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un
+juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis
+imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez
+peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les
+autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir
+affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous
+faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez
+présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son
+juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres
+marchands qui ne vous tromperont pas.
+
+L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de
+dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut
+d'abord que le plat était d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu
+de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit
+naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif
+qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat
+vaut soixante-douze pièces d'or, les voici.
+
+Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui
+donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne
+s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le
+bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son
+poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable
+d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès
+qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre
+toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce
+qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se
+pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de
+son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait
+le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de
+juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le
+prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré.
+Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon
+usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.
+
+Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec
+beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans
+les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent,
+d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se
+mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit
+insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut
+particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée
+que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il
+était allé prendre la lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il
+apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre
+et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il
+en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de
+pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au
+lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il
+possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à
+personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence
+ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il
+s'éleva.
+
+Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit
+publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les
+portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au
+bain, et qu'elle en fût revenue.
+
+Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à
+découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de
+connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas,
+parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le
+visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui
+lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était
+disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.
+
+Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir
+au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était
+accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui
+marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre
+pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage,
+et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de
+la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui.
+
+Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée
+qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa
+mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir
+au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et
+brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et
+sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes
+charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son
+visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner
+si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de
+l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec
+toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un
+port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le
+respect qui lui était dû.
+
+Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son
+inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir
+ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui
+était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin
+ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il
+demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image
+charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le
+souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui
+servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son
+fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne
+fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea
+beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un
+silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui
+la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher
+d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.
+
+Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis de sa mère qui
+filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère,
+dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de
+la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je
+n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le
+suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que
+je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie.
+Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que
+vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce
+quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain
+l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On
+publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez
+soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui
+laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer.
+Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage
+découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du
+bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son
+voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la
+porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise,
+si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en
+entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma
+mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai,
+et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la
+princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous
+l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment,
+je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de
+l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la
+résolution de la faire demander en mariage au sultan.
+
+La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez
+d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu
+que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en
+mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de
+rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon
+fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu
+l'esprit pour me tenir un pareil discours!
+
+Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu
+l'esprit, je suis dans mon bon sens.
+
+En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais
+m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même
+vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous
+oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua
+aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de
+surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de
+m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils,
+continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre
+sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres
+de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une
+naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas
+donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas
+l'espérance de régner un jour comme eux?
+
+Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce
+que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y
+pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas
+changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse
+Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je
+vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie
+de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir
+que de me donner la vie une seconde fois.
+
+Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour
+tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur
+tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui
+dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter
+mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération
+d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller
+faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant
+les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil
+favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour,
+ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut
+servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas
+la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main,
+et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un
+d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux
+bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour
+des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous
+apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne
+conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en
+fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur
+ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne
+sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en
+beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez
+une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les
+contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les
+y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs.
+
+La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries
+des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles
+firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et
+par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque
+éblouis.
+
+Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la
+parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous
+présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui
+faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un
+accueil des plus favorables.
+
+La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour
+tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la
+princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son
+cœur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa
+mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse
+qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à
+quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle
+condescendit à la volonté de son fils.
+
+Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se
+présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au
+lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste
+de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout
+ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle
+avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper,
+Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais
+l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils
+avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi
+tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du
+jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le
+plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du
+palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le
+grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de
+l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait
+toujours en personne.
+
+La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la
+porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double
+linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par
+les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec
+une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du
+sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs
+de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à
+la porte.
+
+La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On
+ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau
+salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique.
+Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan,
+le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite
+et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon
+l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires
+furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la
+séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra
+dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres
+vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y
+étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose,
+les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du
+jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être
+jugés dans une autre séance.
+
+La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea
+bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le
+monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin,
+qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que
+penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le
+pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre
+connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de
+l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils,
+j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi.
+J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais
+il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à
+gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience
+qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je
+crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et
+il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité
+d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela
+m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre
+patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si
+longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner
+demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé.
+
+Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de
+cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction
+de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était
+de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui
+lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à
+s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment
+favorable de lui parler se présenterait.
+
+Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère
+d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries;
+mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et
+apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il
+fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette
+nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y
+retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours
+devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et
+peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement,
+si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance,
+n'eût fait attention à elle.
+
+Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré
+dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque
+temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour
+que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un
+linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à
+la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.
+
+Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la
+faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit
+qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour
+marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait.
+
+La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître
+au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu
+qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui
+dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le
+jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le
+sultan, comme à son ordinaire.
+
+Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire
+quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la
+longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de
+crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme
+dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par
+l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand
+vizir montra cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à
+recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire
+avancer.
+
+Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il
+fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa
+pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.
+
+La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle
+avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui
+couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce
+que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne
+femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon
+divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin:
+quelle affaire vous amène ici?
+
+La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces
+paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du
+monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet
+extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant
+son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne
+pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si
+peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan.
+Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda
+que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son
+grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer
+sans crainte.
+
+La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait
+de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout
+le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation
+qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et
+à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la
+parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la
+demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre
+chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la
+grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne
+dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez
+hardiment.
+
+Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui
+redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que
+celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle
+occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette
+vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté
+pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à
+la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en
+profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer
+jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je
+refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et
+ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été
+contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie
+encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à
+moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire
+d'aspirer à une si haute alliance.
+
+Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté,
+sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans
+prendre la demande en raillerie.
+
+Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que
+c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt
+elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant
+de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.
+
+On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du sultan, lorsqu'il
+vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si
+précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en
+avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si
+grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à
+lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant
+avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche!
+Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après
+l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se
+tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois,
+dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de
+plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que
+dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et
+ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander?
+et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez,
+bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la
+proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier
+la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne
+sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là.
+
+La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande,
+que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès
+du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une
+réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus
+qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin,
+quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle:
+l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre,
+qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il,
+dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son
+voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils,
+dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je
+commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez
+tout sujet d'être content.
+
+Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette
+nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était
+données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était
+si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était
+de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une
+longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la
+parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable.
+
+Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant
+écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin,
+envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan
+de sa parole.
+
+La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle
+se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le
+sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se
+souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps
+auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport
+d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la
+bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois:
+faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée.
+Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut
+aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et,
+en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.
+
+La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna
+selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce
+qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore
+devant le trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom
+d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur
+la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la
+supplier de vouloir bien s'en souvenir.
+
+Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande
+de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il
+n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu
+convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et
+la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un
+habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui
+faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à
+propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui
+marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse
+avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup
+au-dessous de la plus médiocre.
+
+Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en
+pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable
+pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même
+il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre
+la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles
+soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister
+d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle
+sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager.
+
+Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de
+la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne
+femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt
+de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la
+princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache
+l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai
+ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif,
+pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa
+part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits
+par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle
+taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions
+auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez,
+bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère
+d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se
+retira.
+
+Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son
+fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et
+une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir?
+Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en
+cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les
+demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et
+je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut
+rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui
+faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui
+dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse
+Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de
+bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand
+vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous
+pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir
+représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la
+priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il
+ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas
+quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit
+très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des
+conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa
+fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre
+réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il
+attendra longtemps.
+
+Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le
+sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me
+mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je
+m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon
+incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je
+suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de
+ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession.
+Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi
+dîner, et laissez-moi faire.
+
+Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin
+prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta
+devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il
+lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à
+le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en
+mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or
+massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai
+pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante
+bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante
+esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés
+très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je
+l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit
+que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.
+
+Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante
+esclaves noirs, chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt
+marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes
+mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui
+avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une
+toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que
+blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui
+était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit
+jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas
+content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire.
+Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut
+aussitôt.
+
+La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une
+grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle
+se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le
+voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère,
+dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de
+tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que
+vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse
+Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et
+par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer
+l'honneur d'entrer dans son alliance.
+
+Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue,
+et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours
+marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin
+d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut
+sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il
+demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan,
+après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir
+enfin pour son gendre.
+
+Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait
+fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les
+quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé
+de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui
+accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si
+extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en
+étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas
+se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande
+propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne
+grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave,
+leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat
+des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur
+ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de
+pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout
+particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration
+si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les
+conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues
+étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de
+rester dans la place où il se trouvait.
+
+Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela
+fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de
+conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des
+quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais,
+et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus
+que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il
+était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui
+baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les
+arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre
+maître paraîtra quand il en sera temps.
+
+Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu'à la seconde
+cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée
+pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe,
+étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence
+des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en
+faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans
+toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour,
+qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait
+alors à sa vue.
+
+Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces
+esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès
+qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y
+entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche.
+Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand
+demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent
+chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se
+prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les
+esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent
+tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins
+qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées
+sur la poitrine, avec une grande modestie.
+
+La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône,
+dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils,
+n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit
+beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il
+espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle
+voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de
+confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu
+de lui imposer.
+
+Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la
+mère d'Aladdin. Le premier coup d'œil jeté sur les quarante bassins
+d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants,
+les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les
+quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur
+bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur
+habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de
+son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin,
+il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment
+une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir,
+dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être,
+qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni
+vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse
+Badroulboudour ma fille?
+
+Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un
+inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il
+n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le
+présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu
+dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant
+dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui
+qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de
+l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait
+davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde
+assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de
+Votre Majesté.
+
+Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin
+avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à
+devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la
+diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans
+avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes
+que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne
+lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il
+le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction
+qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre
+fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et
+que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que
+je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.
+
+Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de
+sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute
+élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour;
+et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au
+service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à
+l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec
+elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du
+chef des eunuques.
+
+Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les
+fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le
+sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse
+Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin
+qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que,
+bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire,
+il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.
+
+La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et
+raconta à son fils tout ce qui s'était passé.
+
+Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait
+enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre.
+Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous
+ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt
+frottée, que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord
+sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me
+faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux
+que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus
+magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de
+parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le
+transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes
+couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le
+servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande
+propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une
+chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes
+d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de
+chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout
+autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc,
+vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans
+le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait
+eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut
+surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué.
+Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure
+qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait
+pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la
+même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre
+chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu
+m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le
+cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse,
+la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je
+demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves,
+habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le
+présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt
+autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir
+aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée
+aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse
+Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique
+et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces
+d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander.
+Va, et fais diligence.
+
+Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie
+disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les
+quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces
+d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un
+habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile
+d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin.
+
+Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en
+lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les
+six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de
+les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les
+rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du
+sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres,
+trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six
+femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle
+pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles
+avaient apportés étaient pour son usage.
+
+Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le
+congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service,
+et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à
+répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir.
+Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux
+fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef
+des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur
+d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à
+s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan
+l'attendait avec impatience.
+
+Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche
+dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à
+cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne
+grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un
+novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment
+d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air
+d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois
+particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient
+voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche.
+
+Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le
+voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais
+été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa
+belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de
+bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa
+surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre
+deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher
+Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une
+démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut
+encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la
+main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.
+
+Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que
+Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me
+les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que
+je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et
+que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la
+splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a
+quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil
+si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur
+hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs
+jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande
+pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je
+mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir
+l'accomplissement.
+
+Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me
+feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre
+vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous
+présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de
+vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres.
+
+En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on
+entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des
+timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un
+magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul
+avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon
+sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le
+sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir
+à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans
+la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque
+matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse,
+qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait
+conçue de lui d'abord.
+
+Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale,
+et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de
+mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce
+temps-là, le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses
+indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour,
+qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait
+de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il
+assaisonnait son discours.
+
+Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le
+sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour
+terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin,
+quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre
+Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère
+jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse
+selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de
+m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à
+portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte
+qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le
+sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est
+trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le
+remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec
+ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il
+embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse
+que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour.
+
+Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre
+qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du
+peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès
+qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa
+chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en
+avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui
+fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me
+louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé
+de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse.
+Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il
+est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait.
+Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me
+fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un
+palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je
+laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du
+jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en
+couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce
+palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales,
+dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent
+massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face,
+et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je
+veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de
+diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce
+genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit
+accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes
+choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien
+rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce
+palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis
+de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la
+magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux,
+avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de
+chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office,
+et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu
+dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera
+fait.
+
+Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie
+de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la
+petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne
+permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le
+génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé,
+venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné
+qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant.
+Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait
+assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout
+il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des
+officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les
+services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des
+choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut
+ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de
+différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés
+jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à
+voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le
+mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux
+chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand
+mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des
+magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les
+ornements des chevaux que pour leur nourriture.
+
+Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement,
+et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement
+le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et
+de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il
+s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content
+que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule
+chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé,
+c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de
+l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du
+plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du
+sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut
+disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait
+souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie
+reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la
+porte du palais du sultan.
+
+Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient
+toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent
+fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui
+venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne
+distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise
+augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais
+d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans
+tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé
+presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins
+surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le
+premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement.
+Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un
+enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais
+qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en
+votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de
+ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait
+fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et
+nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces
+miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont
+vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au
+conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps.
+
+Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie,
+il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un
+des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que
+le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller
+au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le
+ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer
+qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le
+soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit;
+mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent
+habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à
+les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable
+couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce
+qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison
+paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe
+merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir
+au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la
+même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent.
+
+Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère
+d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux
+troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de
+hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses
+du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui
+annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer
+leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à
+préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur
+travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui
+se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier
+attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient
+accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne
+pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de
+leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle
+merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où
+le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés.
+
+La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite
+dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des
+eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et
+lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient
+de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin
+lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique.
+Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus
+de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer
+au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin
+avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point
+encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un
+âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez
+connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le
+sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas
+dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et
+aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire
+cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en
+toutes choses.
+
+Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père.
+Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent
+plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son
+appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche,
+suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence
+surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se
+faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies
+et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et
+par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs
+officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux
+bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la
+main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du
+palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au
+défaut du jour.
+
+Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais
+du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les
+instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se
+mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du
+palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et
+confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie,
+non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans
+les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.
+
+La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec
+toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était
+destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire
+distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui
+l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien
+fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en
+l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur
+de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la
+possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous
+dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez
+vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de
+traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté
+du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que
+je lui obéis sans répugnance.
+
+Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui,
+ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin
+qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui
+prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une
+infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva
+servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis
+des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets,
+dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail
+exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon
+répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse,
+enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à
+Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le
+palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que
+je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à
+table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande
+honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.
+
+La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à
+table, et aussitôt un chœur d'instruments les plus harmonieux, touchés
+et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande
+beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du
+repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien
+entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait
+pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de
+la lampe.
+
+Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une
+troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils
+dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays,
+et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec
+une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la
+bonne grâce et l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de
+minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se
+leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser
+ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent
+d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En
+achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils
+passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé.
+Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au
+lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira.
+Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces
+d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.
+
+Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se
+présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui
+du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se
+fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il
+se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves
+qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut
+avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après
+l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît
+le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me
+dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire
+celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son
+grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette
+grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin
+n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin
+à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite,
+précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.
+
+Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de
+sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations
+ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent
+arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à
+monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les
+yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes,
+toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin
+lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en
+fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté
+quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de
+lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon
+palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent!
+Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier
+elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre,
+la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au
+coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et
+hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait
+et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me
+serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en
+trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent
+massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées
+aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes?
+Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable!
+
+Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies.
+En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même
+richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la
+vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand
+vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris
+qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet
+endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé,
+et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres;
+mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier
+jour il y fera travailler.
+
+Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le
+rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le
+salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une
+seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée
+imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que
+les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si
+beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune
+de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté
+la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les
+ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire
+de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de
+vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir
+de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez
+fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je
+vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna
+qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les
+orfèvres les plus habiles de sa capitale.
+
+Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans
+celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces.
+La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un
+air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de
+son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus
+délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la
+première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand
+vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui
+était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua
+que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose
+du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage
+furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons,
+de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il
+fut charmé aussi des chœurs de musique qui étaient disposés dans le
+salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales
+et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée,
+pour en avoir tout l'agrément.
+
+Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que
+les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre
+étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand
+il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi
+la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il,
+afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans
+la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de
+temps à me rendre celle-ci toute semblable.
+
+Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres
+jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté
+ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer
+chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le
+joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous
+sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre
+Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous
+n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour
+fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce
+qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous
+choisirez.
+
+Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses
+pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité,
+particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les
+employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils
+revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils
+n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes
+celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et
+tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la
+moitié de la croisée.
+
+Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la
+jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son
+honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser
+leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de
+reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait
+empruntées du grand vizir.
+
+L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six
+semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et
+laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur
+lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit
+Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de
+ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai
+fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux
+autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments
+après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait
+souhaitée, et pareille aux autres.
+
+Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent
+introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier
+joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit
+au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de
+temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage
+dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé, lorsque Aladdin
+nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que
+nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand
+vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la
+raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien
+témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le
+lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui
+l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre
+pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre
+croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva
+fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la
+porte.
+
+Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de
+ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis
+dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens
+moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser
+imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de
+votre palais.
+
+Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était
+pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais
+afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était,
+surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût
+au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses
+parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce
+salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque
+chose y manque.
+
+Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie
+imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres,
+il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui
+étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre;
+et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait
+employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers,
+venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il
+embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils,
+lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des
+choses si surprenantes, et presque en un clin d'œil? Vous n'avez pas
+votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve
+admirable!
+
+Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui
+répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de
+mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je
+puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et
+l'autre de plus en plus.
+
+Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans
+permettre à Aladdin de l'y accompagner.
+
+Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne
+manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le
+palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la
+journée, pour le contempler et l'admirer.
+
+Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois
+qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient
+en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues
+et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait
+toujours en grande foule.
+
+D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais,
+qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses
+ordres.
+
+Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de
+semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs
+de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par
+les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit
+donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de
+ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à
+qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin
+s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection
+du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le
+sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un
+zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna
+même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume.
+Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la
+dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut
+pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la
+fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette
+expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les
+révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à
+l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue
+du royaume, ne changea point son cœur. Il revint victorieux, mais aussi
+affable qu'il avait toujours été.
+
+Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous
+venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y
+penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui
+en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé
+qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait
+laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle
+avait été sa fin.
+
+Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art
+diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui
+en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de
+tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa
+mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes
+veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je périrai. Il
+ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès
+le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il
+se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans
+s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son
+cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont
+Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou
+hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le
+reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son
+voyage.
+
+Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce
+que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans
+le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande
+distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson
+chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas
+plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et
+qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à
+droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin.
+Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient;
+et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était
+que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui
+dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau
+venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu
+parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin
+depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis
+pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que
+c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de
+si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien
+loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en
+doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et
+vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon
+ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et
+je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de
+l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand
+je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience
+que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité
+dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner
+le chemin.
+
+Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de
+lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue
+du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le
+moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et
+de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la
+lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin,
+fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire
+de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont
+l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la
+grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec
+celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.
+
+Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec
+lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le
+magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé
+où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses
+voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le
+palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à
+peine il se sentait lui-même.
+
+Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de
+chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était
+parti; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé.
+Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il
+alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui;
+et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de
+bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après
+lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et
+tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout
+le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas
+satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si
+merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le
+concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand
+il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une
+grande chasse qui doit en durer huit.
+
+La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du
+concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même;
+je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur
+et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de
+lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il
+en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience
+jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait.
+Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres
+et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se
+retira dans son khan.
+
+Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui
+les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit
+dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras
+il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se
+mit à crier:
+
+Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
+
+A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui
+jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils
+s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent
+comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils
+s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour
+offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.
+
+Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout
+ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il
+continua de crier:
+
+Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
+
+Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place,
+devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était
+alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un
+homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause
+des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de
+moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui
+l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit.
+
+La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le
+salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que
+la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh
+bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris?
+Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait
+s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de
+belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les
+changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort
+environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on
+entend, en se moquant de lui.
+
+Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de
+vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en
+voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché
+d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le
+veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est
+véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une
+vieille, sans en rien demander de retour.
+
+La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont
+Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était
+arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la
+chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même
+précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes
+esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait
+attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps
+de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution
+d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe.
+Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en
+fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.
+
+La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi
+précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda
+à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque
+obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte
+du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il
+fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il,
+une lampe neuve pour celle-ci.
+
+Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il
+cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais
+d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la
+prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien
+avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir
+celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le
+magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais
+l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la
+place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se
+moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.
+
+Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais
+sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en
+éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans
+parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en
+voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit
+que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.
+
+Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il
+s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la
+campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la
+vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour
+achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le
+barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut
+bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.
+
+Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à
+une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il
+tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui
+apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir
+comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et
+ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à
+l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la
+lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a
+de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel
+endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres
+génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de
+temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui
+lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais
+avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise
+du sultan.
+
+Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se
+rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et
+d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait
+coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle
+était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se
+frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois,
+quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait
+commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda
+par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il
+avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si
+grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du
+côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce
+qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand
+vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de
+pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si
+grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en
+passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers
+mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus.
+
+En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec
+lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose
+de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est
+aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre
+à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement
+extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est
+le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir
+avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé qu'il
+était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent
+pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et
+tu viendras me dire si tu l'auras vu.
+
+Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose
+qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin
+n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre
+vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais
+d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre
+Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce
+palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses
+immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre
+Majesté n'a pas voulu y faire attention.
+
+Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui
+représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne
+pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce
+scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir,
+il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il
+faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer.
+Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va
+donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes.
+Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il
+instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin
+qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent
+Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant.
+L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir,
+les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en
+l'accompagnant.
+
+Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené
+ce détachement de la garde du sultan: il continua de revenir en
+chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement
+l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince
+Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que
+nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel
+d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous
+acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.
+
+Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se
+sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il
+était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient
+rien.
+
+Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au
+détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me
+voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins
+que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du
+sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort
+grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de
+manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à
+la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en
+marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre
+à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville.
+
+Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui
+virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce
+ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les
+uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas
+s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui
+étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les
+dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les
+cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient
+arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour
+y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent
+grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant,
+tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du
+palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la
+populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait
+Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé
+la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.
+
+Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon,
+accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au
+bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête,
+sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.
+
+Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il
+avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un
+cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il
+l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre;
+il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant
+flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan
+lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.
+
+En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les
+cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du
+palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire
+brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je
+supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va
+courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait,
+l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le
+sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que
+Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place,
+elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis.
+
+L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive
+et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de
+remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux
+d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de
+crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer.
+
+Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais,
+témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils
+descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie
+d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle
+à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la
+populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui
+annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés,
+achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de
+rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le
+tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.
+
+Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme
+il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière
+touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle
+qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel
+est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le
+sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître.
+
+Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan,
+en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet
+ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu
+dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce
+qu'il est devenu.
+
+Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain
+que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il
+avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit
+dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir
+répondre un seul mot au sultan.
+
+Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton
+palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire,
+dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir
+n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne
+puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je
+n'ai aucune part à cet événement.
+
+Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le
+sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu
+me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle
+considération ne m'en empêchera.
+
+Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante
+jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y
+réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de
+son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les
+quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas
+abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon
+ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je
+saurai bien te retrouver.
+
+Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation
+et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais
+la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il
+était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas
+désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le
+consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le
+dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais
+quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de
+consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus
+reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus
+la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du
+palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en
+porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais,
+ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.
+
+Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu
+l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus
+raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison
+d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de
+compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un
+côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par
+charité, et sans prendre aucune résolution.
+
+Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait,
+rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en
+sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes
+routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude
+affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière.
+Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais?
+dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie
+du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le
+sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me
+délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les
+chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière,
+selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon
+musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir
+auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord
+de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du
+pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau
+qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se
+fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds.
+Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien
+africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain
+pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il
+frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans
+l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le
+magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore:
+
+«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton
+esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres
+esclaves de l'anneau.»
+
+Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le
+désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde
+fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en
+faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me
+demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave
+que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est,
+repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de
+me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la
+terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse
+Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le
+transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais,
+peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des
+fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se
+fit en un instant.
+
+Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais
+et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit
+était avancée, et que tout était tranquille dans le palais, il se
+retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli
+d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable
+à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible
+que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du
+danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces
+pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il
+ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil
+qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.
+
+Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé
+agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé
+la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les
+arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet
+admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être
+sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de
+posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva,
+et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque
+temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on
+pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où
+pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il
+ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de
+vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait
+eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait
+davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son
+bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se
+trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui
+en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul
+de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son
+ennemi déclaré.
+
+La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis
+son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien
+africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue
+une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle
+l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre
+la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes,
+en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court
+aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire
+cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit
+Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en
+l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un
+air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui
+dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et
+montez. Et elle ferma la jalousie.
+
+La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle
+se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il
+n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de
+se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent
+plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de
+tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et
+aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes
+de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse,
+dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie
+au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan
+votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce
+qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du
+salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse.
+
+Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre
+malheur réciproque venait de cette lampe! et ce qui me désole, c'est
+que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en
+attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été
+plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et
+pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est
+passée, et en quelles mains elle est tombée.
+
+Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé
+dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter
+afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du
+transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu
+où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait
+apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par
+son art magique.
+
+Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le
+traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus
+perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous
+faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement
+de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte
+dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je
+puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour
+m'en faire un trophée.
+
+Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de
+demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour
+vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement,
+apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du
+traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis
+en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une
+fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction
+qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.
+Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me
+persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour
+époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous
+revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a
+fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un
+ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses
+que je lui laisse dire.
+
+Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses
+et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que
+quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de
+laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je
+changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à
+lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé
+mes inquiétudes.
+
+Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain,
+puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de
+vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est
+nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et
+alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que
+vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en
+soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre
+habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète
+au premier coup que je frapperai.
+
+La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on
+serait prompt à lui ouvrir.
+
+Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il
+fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il
+aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.
+
+Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné,
+Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de
+changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se
+fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin
+prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui
+aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus
+fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et
+d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des
+droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux
+fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui
+nomma.
+
+Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par
+son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit
+qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée
+du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda
+une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et
+en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui
+mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps
+qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son
+palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte
+d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour:
+Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur,
+comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine
+à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous
+dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous
+fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et
+donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous
+revoir.
+
+Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous
+commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits,
+et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le
+recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans
+contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y
+reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se
+dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître
+que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé
+davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et
+marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son
+pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors,
+en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un
+des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la
+poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos
+femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal
+que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien
+garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous
+serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le
+jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et
+changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui
+ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien
+laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez
+tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son
+gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet
+de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire
+attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.
+
+Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me
+fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances
+que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle
+résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc
+ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins
+que le vôtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé
+d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en
+attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.
+
+La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir
+séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et
+qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir,
+mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle
+était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande
+négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse
+séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui
+sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le
+magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle
+eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui
+avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette
+fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en
+prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé
+l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se
+fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de
+la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le
+plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se
+ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les
+mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles
+seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion
+avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que
+les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient
+estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus
+petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants
+et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la
+ceinture et du collier.
+
+Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la
+princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle
+l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de
+charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle
+attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité
+distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.
+
+Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la
+princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort
+surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle
+l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu
+jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le
+bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas
+s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il
+obéit.
+
+Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de
+l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une
+manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle
+l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez
+sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue
+jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai
+que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie,
+aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus
+tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé.
+J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin
+d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis
+persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son
+courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je
+vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela
+qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon
+amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher
+tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous
+voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse,
+résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me
+tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme
+je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a
+pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en
+a, que vous en trouverez du meilleur.
+
+Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de
+parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces
+de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de
+termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses
+bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu
+peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin
+d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les
+avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire
+d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie
+où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était
+pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait
+en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse,
+ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et
+je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette
+peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez
+quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le
+magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin,
+et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi,
+dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez
+de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous
+nous mettrons à table dès que vous serez de retour.
+
+Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne
+courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint
+fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît
+diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée,
+dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire
+servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que
+le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y
+avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous
+donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne
+sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera
+plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une
+nouvelle faveur.
+
+Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à
+boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez
+raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu
+de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main
+le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle
+qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit
+la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la
+santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je
+me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion;
+j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus
+d'une manière.
+
+[Illustration: Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la
+renverse.]
+
+Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la
+princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses
+honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à
+la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui
+apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du
+magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun
+leur gobelet à la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez après ce
+que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet
+qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien
+africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en
+laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu
+penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque
+temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le
+bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il
+tomba sur le dos sans sentiment.
+
+La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte
+secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées
+d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de
+manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse,
+que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.
+
+Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien
+africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui
+s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en
+l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi
+de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul,
+pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la
+même diligence que vous en avez été éloignée.
+
+En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses
+eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du
+cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa
+veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse
+lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se
+présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai
+appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que
+tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine,
+au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie,
+après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir,
+disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux
+agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était
+en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le
+palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée.
+
+Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en
+l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et
+la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas
+achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit
+apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait
+servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et
+Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien
+africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être
+que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement.
+
+Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse
+Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable
+de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni
+nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans
+son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de
+soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet
+ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue
+dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour
+renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes
+douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de
+plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne
+faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à ce cabinet, le
+même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En
+y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa
+douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où
+il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais
+voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était
+l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il
+reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la
+joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la
+tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il
+commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène,
+il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au
+palais d'Aladdin.
+
+Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la
+petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus
+magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre
+croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez
+à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre
+pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je
+n'aie vu et embrassé ma fille.
+
+Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse
+Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie
+de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et
+dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait
+d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage
+baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes
+les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.
+
+Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler,
+tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir
+pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était
+tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.
+
+Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que
+c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez
+aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis
+persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas
+transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez
+été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous
+me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.
+
+La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la
+satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si
+peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à
+respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher
+époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour
+moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à
+peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins,
+à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et
+à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard
+de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes
+effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne
+dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de
+l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me
+plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre
+sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis
+présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y
+a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente.
+
+Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le
+jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le
+sultan cependant, après avoir commandé que les tambours, les timbales,
+les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique,
+fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la
+princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.
+
+C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque
+inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut
+un troisième dont nous allons rapporter les circonstances.
+
+Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile
+que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en
+méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas
+toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait
+au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils
+ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en
+quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et
+s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.
+
+Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son
+entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de
+ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un
+pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était,
+comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il
+allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que
+son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les
+points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En
+parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde;
+dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort
+subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans
+une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel
+endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un
+homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un
+sultan.
+
+Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste
+destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne
+lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de
+venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa
+route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts;
+et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des
+fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après
+à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne
+s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre,
+il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.
+
+Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la
+ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort
+indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures
+pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les
+lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait.
+Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de
+jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les
+uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres
+affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des
+merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde,
+nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme
+pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à
+part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire
+plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte
+de miracles elle faisait.
+
+Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni
+entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses
+jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la
+réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage;
+et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens
+infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la
+guérison par l'imposition de ses mains.
+
+Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il
+demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était
+l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi,
+après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons
+parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses
+démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette
+enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans
+son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un
+des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson
+chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait,
+particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces
+pays-là coucher sur la natte que dans un lit.
+
+Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le
+peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla
+droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était
+connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte:
+elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit
+quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée
+à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et
+appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un
+poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.
+
+En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme
+prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt
+à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je
+te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai.
+
+Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de
+frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton
+habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et
+quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit:
+Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et
+que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore,
+pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus
+d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te
+jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer
+dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine
+liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et
+lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de
+la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre
+coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il
+fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après
+qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par
+devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton
+qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir:
+Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas
+mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint
+pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement.
+Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il
+l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le
+cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta
+dedans.
+
+Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de
+la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si
+détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un
+jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa
+pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus,
+et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières
+choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le
+palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son
+rôle, il prit son chemin de ce côté-là.
+
+Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina,
+le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les
+uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main,
+d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et
+d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût
+seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur
+imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en
+guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le
+monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire
+ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte
+d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais
+d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut
+aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus
+zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des
+querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre
+croisées où était la princesse Badroulboudour.
+
+La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne
+put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui
+en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par
+une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du
+monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de
+tête par l'imposition de ses mains.
+
+La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien
+de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité
+de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné
+quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si
+elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait
+qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre
+eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.
+
+Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et
+qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se
+dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il
+fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa
+fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui
+dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La
+princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis
+prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui
+avaient déjà repris le chemin du palais.
+
+Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un cœur
+diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées,
+et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait
+une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé, pour sa
+prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait
+désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et
+d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le
+manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir,
+que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que
+tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui
+faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.
+
+Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui
+dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande
+confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et
+asseyez-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie
+affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la
+princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne
+me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin
+que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par
+vos bons exemples comment je dois servir Dieu.
+
+Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger
+de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me
+distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne
+vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs
+appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous
+conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même
+liberté que dans votre ermitage.
+
+Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais
+d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il
+méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la
+princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au
+palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances
+pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse,
+dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le
+suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je
+n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement
+d'une princesse si pieuse et si charitable.
+
+Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui
+dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les
+appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la
+princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit
+voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit celui
+qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie
+qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour
+complaire à la princesse.
+
+La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre
+croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût
+fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé
+jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il
+n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria
+avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne
+mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de
+prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma
+bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez
+dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais
+souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas.
+
+La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la
+retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de
+l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la
+princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va
+faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le
+trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce,
+dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon.
+
+Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait
+affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour
+regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut
+bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement
+admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une
+solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il
+me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit
+la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour
+moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait
+rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier.
+
+Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation,
+pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de
+quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y
+avait un œuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans
+les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de
+l'univers.
+
+Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et
+où pourrait-on en trouver un œuf? Princesse, répondit la fausse Fatime,
+c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du
+mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.
+
+Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle
+croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle
+sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'œuf de roc, et se promit
+bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y
+avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas
+ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur
+le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de
+la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta
+à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et
+il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de
+froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même
+gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant
+mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement?
+Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour
+le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la
+princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru
+qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais
+puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne
+vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence.
+J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre
+palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli
+qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la
+pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne
+trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un
+œuf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme?
+Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque
+un œuf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la
+diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne
+fasse pour l'amour de vous.
+
+Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au
+salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la
+lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât,
+depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette
+précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui.
+Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un œuf de roc suspendu au
+milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens,
+que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé.
+
+Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un
+cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et
+qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui
+dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te
+suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en
+la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de
+pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de
+la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en
+cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de
+n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de
+ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du
+magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait.
+Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme,
+qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la
+demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est
+à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.
+
+Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait
+entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle
+manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il
+revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait
+de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de
+le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La
+princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant
+qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se
+trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement.
+
+La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne
+mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon
+bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux
+mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la
+confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me
+refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En
+achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse
+Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard
+qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui
+saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le cœur du
+sien, il la jette morte sur le plancher.
+
+Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa
+surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit
+Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui
+m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme
+que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que
+vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé
+sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez
+mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui
+raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités;
+après quoi il fit enlever le cadavre.
+
+C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères
+magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande
+vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse
+Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et
+communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues
+années, et laissèrent une illustre postérité.
+
+Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse,
+qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la
+lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit
+lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants
+et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que
+la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il
+n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en
+suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si
+solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir
+le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne
+viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.
+
+Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin
+et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté
+jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il
+l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller
+aussi, si elle était à la fin de ses contes.
+
+A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la
+demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me
+serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre
+Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne
+s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi
+l'entretenir sur cette matière.
+
+Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que
+vous avez de nouveau à me raconter.
+
+La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan
+des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui
+donner audience le jour suivant.
+
+
+
+
+HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE
+
+
+La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa
+sœur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il
+s'attendait:
+
+Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des
+États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait
+Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu
+de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur
+fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement.
+
+Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint
+héritière d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes
+marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à
+son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.
+
+Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui,
+était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner
+sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du
+bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur
+trois ânes qui faisaient toute sa possession.
+
+Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu
+près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut
+une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du
+côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe
+nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train.
+
+Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut
+la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que
+deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un
+gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si
+près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un
+très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance,
+qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un
+rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et
+escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.
+
+Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés,
+arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui
+en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils
+ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des
+voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs
+brigandages bien loin, et avaient là leur rendez-vous; et ce qu'il les
+vit faire le confirma dans son opinion.
+
+Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac
+plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent
+chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à
+Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé.
+
+Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit
+pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros
+arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au
+travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si
+distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le
+capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après
+qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous
+entrés, il entra aussi, et la porte se ferma.
+
+Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui
+craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il
+quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre,
+et d'attendre avec patience.
+
+La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu
+que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après
+les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer
+la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun
+retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus.
+Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se
+mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.
+
+Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils
+peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me
+trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'œil jusqu'à
+ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que longtemps après,
+pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par
+lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la
+porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles
+feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il
+aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit:
+«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.
+
+Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais
+il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en
+voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du
+rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions
+de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de
+soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de
+l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir
+les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il
+y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte
+servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux
+autres.
+
+Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra
+dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela
+ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne
+s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à
+celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant
+qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge
+de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand
+il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour
+les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait
+les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et
+il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu'elle se
+ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était
+entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.
+
+Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui,
+il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec
+grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta
+les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était
+assise sur un sofa.
+
+Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins
+d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand
+il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire:
+Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit.
+Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à
+moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous
+cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai
+raconté ma bonne fortune.
+
+Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie,
+et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le
+commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur
+toutes choses de garder le secret.
+
+La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari
+du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par
+pièce, tout l'or qui était devant elle.
+
+Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous
+faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et
+l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la
+quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le
+voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.
+
+Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien;
+vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce
+qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.
+
+Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim,
+son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui;
+et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter
+une mesure pour quelques moments. La belle-sœur lui demanda si elle la
+voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une
+petite.
+
+Très-volontiers, dit la belle-sœur; attendez un moment, je vais vous
+l'apporter.
+
+La belle-sœur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle
+connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de
+grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du
+suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en
+la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait
+attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver.
+
+La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas
+d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce
+qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures
+qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de
+creuser la fosse.
+
+Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude
+et sa diligence à sa belle-sœur, lui reporte sa mesure, mais sans
+prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous.
+
+Belle-sœur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé
+longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.
+
+La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim
+regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement
+inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son
+cœur dans le moment.
+
+Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il
+pris cet or?
+
+Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il
+était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le
+temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande
+impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait
+pas être moins surpris qu'elle.
+
+A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez
+être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous,
+il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.
+
+Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna
+l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie
+pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie
+qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si
+ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.
+
+Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour
+se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en
+passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le
+soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié
+ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en
+l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le
+pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or!
+
+Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler:
+expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui
+montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains:
+Combien avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma
+femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui
+emprunter hier?
+
+A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un
+entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand
+intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se
+réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de
+chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il
+avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui
+offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.
+
+Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais,
+ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les
+enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il
+m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si
+vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous
+perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part
+pour vous avoir dénoncé.
+
+Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces
+insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il
+souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant
+pour entrer dans la grotte que pour en sortir.
+
+Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le
+prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il
+part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix
+mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se
+réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à
+proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le
+chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il
+reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché.
+Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça
+les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et
+aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande
+admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris
+par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il
+examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses,
+comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue
+de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour
+en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il
+en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit
+rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se
+trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit:
+«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de
+s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains,
+autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas.
+
+Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se
+voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts
+pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il
+en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu
+parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène
+à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et
+toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus.
+Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.
+
+Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à
+peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du
+rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent
+à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim
+avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement; de manière
+qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les
+eurent bientôt perdus de vue.
+
+Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il
+leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient.
+Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le
+capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le
+sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre.
+
+Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne
+douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine.
+Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se
+sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte
+s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu
+prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il
+s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il
+n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main,
+et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ.
+
+Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la
+grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait
+commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils
+les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait
+emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet
+événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la
+grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient
+s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le
+haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si
+élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que
+rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que
+cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte,
+c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le
+secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient
+les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils
+avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait.
+
+De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que
+leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire
+quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte
+en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter
+quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à
+ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur
+du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et
+quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de
+leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la
+campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer
+et exercer leurs brigandages accoutumés.
+
+La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle
+vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla
+chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez
+pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et
+pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée;
+je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé.
+
+Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours
+qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller
+à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui
+faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été
+vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim
+apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien
+avant dans la nuit.
+
+La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle
+considéra combien il était important que son mari fît la chose
+secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à
+minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur
+d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la
+soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée
+au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se
+repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie
+condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa
+belle-sœur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du
+jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait,
+plutôt par ses larmes que par ses paroles.
+
+Ali Baba n'attendit pas que sa belle-sœur le priât de se donner la
+peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ
+avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son
+affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après
+n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné
+du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais
+augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle
+s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis
+en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre,
+pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu
+d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte
+de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge
+d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux
+autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première
+fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut
+commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville;
+mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de
+temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit
+entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme
+le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce
+qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-sœur.
+
+Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette
+Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions
+pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la
+connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea
+l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part:
+Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret
+inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta
+maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets;
+il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort
+naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je
+lui dirai.
+
+Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh
+bien! beau-frère, demanda la belle-sœur à Ali Baba avec grande
+impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois
+rien sur votre visage qui doive me consoler.
+
+Belle-sœur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant
+vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin
+sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans
+ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour
+votre repos.
+
+Ah! s'écria la belle-sœur sans élever la voix, ce préambule me fait
+connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la
+nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse
+violence: dites, je vous écoute.
+
+Ali Baba raconta à sa belle-sœur tout le succès de son voyage jusqu'à
+son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-sœur, ajouta-t-il, voilà un
+sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y
+attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose
+néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au
+vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée,
+il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de
+sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous
+reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui
+sera en mon pouvoir.
+
+Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un
+motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait
+commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants
+ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna
+suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre.
+
+Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après
+avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il
+retourna chez lui avec son âne.
+
+Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla
+chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la
+boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette
+très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui
+en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était
+malade chez son maître.
+
+Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon
+maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger.
+
+Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim
+n'était plus en état de faire usage.
+
+Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et
+demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on n'avait coutume de
+ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on
+n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre.
+
+Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de
+l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet
+que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître!
+
+D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un
+air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas
+étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de
+Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort.
+
+Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que
+commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un
+bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique
+le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En
+l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or
+dans la main.
+
+Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa,
+dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour
+rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien
+jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi
+s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire.
+
+Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour
+coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous
+banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit.
+
+A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous
+voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre
+mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu
+garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez
+faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba
+Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux
+avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt
+son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait
+mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté:
+Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que
+voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez
+fait, je vous donnerai une autre pièce d'or.
+
+Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la
+même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle
+lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena
+jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là,
+après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez
+lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de
+lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même.
+
+Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim:
+ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le
+parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le
+menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de
+commander.
+
+Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la
+bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à
+mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches
+par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour
+l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps
+morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle
+leur dit que la chose était faite.
+
+Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres
+ministres de la mosquée arrivèrent. Quatre des voisins assemblés
+chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui
+récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en
+pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des
+cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en
+s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de
+voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer
+et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on
+arrivât au cimetière.
+
+Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se
+désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du
+voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de
+l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes,
+remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.
+
+De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre
+Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement
+si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en
+eut pas le moindre soupçon.
+
+Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta
+le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du
+trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la
+veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau
+mariage avec sa belle-sœur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas
+extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris.
+
+Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis
+quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros
+marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il
+la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement,
+qu'il ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son
+état.
+
+Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et
+parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt,
+dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand
+étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand
+ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or.
+
+Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons
+garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède;
+insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et
+nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous
+pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous
+avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous
+sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en
+sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui.
+Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques
+incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux
+personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que
+nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens;
+n'êtes-vous pas du même avis que moi?
+
+La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par
+sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord
+qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher
+uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi.
+
+Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure,
+reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de
+vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en
+habit de voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire
+pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous
+avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison
+il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour
+ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant
+nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et
+où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin
+d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission
+et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au
+lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous
+demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à
+la peine de mort.
+
+Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets,
+dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me
+chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez
+au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le
+bien commun de la troupe.
+
+Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses
+camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour
+ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit
+si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour
+ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il
+n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba
+Moustafa.
+
+Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à
+travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le
+bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il,
+vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que
+vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes; et quand il ferait
+plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.
+
+Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me
+connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir
+les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il
+n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait
+guère plus clair qu'il fait présentement.
+
+Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme
+qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la
+nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander.
+
+Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi
+coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez
+cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba
+Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler;
+mais vous n'en saurez pas davantage.
+
+Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être
+persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une
+pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit:
+Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse
+vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La
+seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de
+m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce
+mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me
+demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la
+rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez
+m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené
+jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là, en me
+laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que
+je devais faire, on me ramena de la même manière jusqu'au même endroit.
+Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service.
+
+Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du
+chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie,
+avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous
+marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous
+pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute
+peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi
+le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une
+autre pièce dans la main.
+
+Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque
+temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce
+qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les
+mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me
+souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le
+voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir.
+
+Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer
+sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le
+voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux.
+Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé,
+et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir
+prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le
+conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il
+s'arrêta.
+
+Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus
+loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali
+Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux,
+le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il
+tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il savait à
+qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas
+du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.
+
+Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba
+Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et
+après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le
+chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu.
+
+Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés,
+Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en
+revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle
+s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en
+elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite
+pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire,
+ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement.
+Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes
+au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même
+endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait
+de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse.
+
+Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et
+rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du
+succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir
+trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était
+venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut
+écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la
+parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en
+s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien
+armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons
+entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas
+donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns
+d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnaître la
+maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne
+nouvelle, afin que là-dessus je juge du parti qui nous conviendra le
+mieux.
+
+Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt
+en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en
+marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent
+dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était
+venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans
+la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant
+une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit
+remarquer en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur
+chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le
+capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même
+marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il
+lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura
+confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le
+capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la
+même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait
+marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres
+avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne
+peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée.
+
+Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place,
+où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils
+avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient
+d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite
+commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même
+ordre qu'ils étaient venus.
+
+Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur
+expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitôt le
+conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna
+lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses
+précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta
+pour lui couper la tête.
+
+Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser
+sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se
+promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta,
+et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il
+corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba
+Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la
+marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était
+un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de
+blanc.
+
+Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour
+précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses
+yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et
+elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres
+portes voisines et aux mêmes endroits.
+
+Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire
+valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il,
+pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine
+et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à
+la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés
+aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine
+et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent
+la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et
+le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé
+avec la même commission.
+
+Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec
+ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme
+auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était
+soumis volontairement.
+
+Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit
+de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à
+d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple
+lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de
+main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de
+la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa,
+qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne
+s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba;
+mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant
+attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par
+devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît.
+
+Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce
+qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans
+sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne
+peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui
+nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui
+elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui
+faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance
+du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le
+but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de
+nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but,
+continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai
+exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le
+communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y
+comporter; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation, il les
+chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages
+d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au
+nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de
+l'huile, l'un plein, les autres vides.
+
+En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas.
+Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour
+l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et
+après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il
+avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait
+découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de
+manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser,
+il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était
+plein.
+
+Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des
+trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans
+un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme
+conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait
+résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du
+soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la
+maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander
+à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il
+n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui
+prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en
+s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous
+voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il
+est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas,
+faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je
+vous en aurai obligation.
+
+Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même
+entendu sa voix, comment eût-il pu le reconnaître pour le capitaine des
+quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile?
+
+Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il
+lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit.
+
+En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda,
+quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à
+couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il
+prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane
+d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de
+lui préparer un lit dans une chambre.
+
+Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand
+il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les
+mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et
+qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le
+prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en
+lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le
+capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas
+être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il
+méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba
+qu'après de fortes instances.
+
+Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa
+vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de
+l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir,
+et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait
+régalé.
+
+Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes
+les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne
+soit à votre service.
+
+Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et
+l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la
+cuisine pour parler à Morgiane, il entra dans la cour, sous prétexte
+d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets.
+
+Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un
+grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane,
+ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour;
+prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla
+(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le
+prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira
+pour se coucher.
+
+Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla
+donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant
+depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je
+jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez
+pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en
+bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je
+serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet
+usage.
+
+Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la
+cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre
+qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé
+s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon,
+il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé;
+prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme.
+
+Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de
+bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher,
+elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le
+pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la
+chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir
+clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà
+bien embarrassée, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des
+vases que voilà dans la cour.
+
+Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près
+de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à
+l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier
+vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en
+parlant bas: Est-il temps?
+
+Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la
+voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il
+eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même
+tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y
+étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité
+de respirer.
+
+Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en
+trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle
+cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs.
+Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un
+instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se
+trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la
+nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par
+sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en
+elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en
+prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande,
+et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui
+suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce
+qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même
+demande, elle donna la même réponse.
+
+Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner
+à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à
+trente-huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine.
+Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier
+vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans
+la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle
+retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la
+rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus
+tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer
+au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile
+bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase
+assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les
+étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta.
+
+Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme
+elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière
+vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé,
+et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le
+pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle
+demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle
+n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui
+donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le
+permettre.
+
+Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand
+le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la
+fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit
+régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le
+signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les
+vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux
+oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse
+connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il
+jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles
+tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le
+moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend
+dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible;
+il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au
+voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude
+et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise
+contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour
+emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était
+échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après
+l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort;
+et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein,
+il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours
+qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la
+porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en
+jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva.
+
+Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le
+capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta
+pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la
+porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans
+une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en
+sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.
+
+Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son
+esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez
+lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à
+propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas
+de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de
+troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné.
+
+En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était
+levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur
+place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets,
+qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui
+avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en
+donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait
+fait pour sa conservation.
+
+Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous
+conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous
+désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir:
+prenez la peine de venir avec moi.
+
+Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au
+premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de
+l'huile.
+
+Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira
+en arrière, tout effrayé, avec un grand cri.
+
+Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera
+pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à
+vous, ni à personne: il n'a plus de vie.
+
+Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire
+voir? Explique-le-moi.
+
+Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et
+n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose
+qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous
+les autres vases.
+
+Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le
+premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que
+l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura
+comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en
+regardant Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la
+fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il,
+qu'est-il devenu?
+
+Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis
+marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais
+vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre,
+car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un
+bouillon après être sorti du bain.
+
+Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la
+cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre,
+Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je
+suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses
+circonstances.
+
+Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande
+obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie
+récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à
+t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à
+présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le
+propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé
+ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera
+de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de
+dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur
+engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer
+incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand
+secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et
+c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla.
+
+Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands
+arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser
+une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avaient à y
+enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long
+temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent
+à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent
+ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et
+après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils
+dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain
+parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases
+à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin
+pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit
+vendre par son esclave.
+
+Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la
+connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de
+temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec
+une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la
+confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce
+qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu
+s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire
+ou ne pas faire à Ali Baba.
+
+La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut
+affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes
+courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous?
+Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois
+par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous
+regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants
+hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous?
+Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer
+tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui
+s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne dois y songer,
+qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un
+secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la
+sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai
+à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître
+après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la
+postérité.
+
+Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens
+de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il
+s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement.
+
+Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il
+se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein
+qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans
+un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba
+pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière
+d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur
+quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait
+de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si
+grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance
+qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce
+qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa
+vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui
+par la même voie du secret.
+
+Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour
+transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de
+toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les
+précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre.
+Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait
+jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après
+l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit, et il s'y
+établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle
+qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali
+Baba il n'y avait pas longtemps.
+
+Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme
+nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins,
+selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait,
+qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de
+lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut
+bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus
+fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son
+établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui
+s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de
+temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut
+quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de
+lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et
+il lui donna plusieurs fois à manger.
+
+Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia
+Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et
+il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le
+souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant
+remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans
+reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain.
+
+Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est
+demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia
+Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec
+lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en
+sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez
+entrer. Il sera mieux que la chose se passe de la sorte, que si vous
+l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le
+souper et de le tenir prêt.
+
+Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent
+l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur
+promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire
+passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent
+arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant:
+C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je
+lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer
+l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à
+tous les autres dont je vous suis redevable.
+
+Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui
+était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder
+la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de
+s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave
+d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et
+en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière
+d'entrer comme malgré lui.
+
+Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon
+accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait
+pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai
+moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune
+homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas
+de contribuer à le former.
+
+Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui
+assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de
+certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de
+l'expérience d'une infinité d'autres.
+
+Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets indifférents,
+Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur,
+dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de
+souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup
+au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que
+vous l'agréerez d'aussi bon cœur que j'ai intention de vous le donner.
+
+Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre
+bon cœur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que
+je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je
+vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par
+incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si
+elle vous était connue.
+
+Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on
+vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je
+ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la
+contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison,
+insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous
+posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement.
+Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi;
+et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura
+pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi
+faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment.
+
+Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de
+sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement
+deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y
+eût pas de sel.
+
+Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son
+mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui
+est donc, dit-elle, cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel?
+Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard.
+
+Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais
+ce que je te dis.
+
+Morgiane obéit, mais à contre-cœur, et elle eut la curiosité de
+connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé,
+et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En
+regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des
+voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle
+aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne
+plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de
+sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner;
+mais je l'en empêcherai.
+
+Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle
+prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs
+nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait
+d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le
+fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était
+sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une
+petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en
+sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble,
+et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de
+se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire.
+
+Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante
+voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était
+venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et
+le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer
+le poignard dans le cœur du père; et je me sauverai par le jardin,
+comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière et l'esclave
+n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine.
+
+Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux
+Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa
+méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une
+coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle
+attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal;
+et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand
+elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour
+de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils,
+le divertissement que nous lui donnons quelquefois.
+
+Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant
+devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après
+lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire
+regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait
+faire.
+
+Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le
+tambour de basque.
+
+Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es
+capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il
+à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me
+mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez
+moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le
+donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable.
+
+Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce
+divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne
+pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas
+que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en
+continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il
+eût mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il
+fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce
+qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.
+
+[Illustration: Morgiane poignarde Cogia Houssain.]
+
+Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler,
+il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix
+sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou
+danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le
+faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention.
+
+Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même
+force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en
+dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes,
+par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts
+merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard
+en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper
+elle-même.
+
+Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains
+d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite,
+elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à
+l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi
+pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.
+
+Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane.
+Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de
+son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui,
+avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il
+y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de
+sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du
+cœur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.
+
+Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, poussèrent un grand
+cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous
+perdre, moi et ma famille?
+
+Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour
+votre conservation.
+
+Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba
+le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous
+aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le
+faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne
+considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous?
+en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux?
+Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous
+m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon
+soupçon n'était pas mal fondé.
+
+Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de
+lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane,
+dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma
+reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le
+comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en
+s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez
+bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour
+femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que
+moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que
+dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et
+s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié
+aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous
+épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la
+vôtre jusqu'à la fin de vos jours.
+
+Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il
+consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas
+désobéir à son père, mais aussi parce qu'il y était porté par sa propre
+inclination.
+
+On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du
+capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si
+secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années,
+lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de
+cette histoire mémorable.
+
+Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de
+Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné
+de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la
+satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités,
+sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs
+n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa
+générosité et de son bon cœur.
+
+Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte
+depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur
+un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la
+crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après
+la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce
+qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas
+connu, étaient encore vivants.
+
+Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune
+entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage,
+en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à
+cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure
+de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit
+pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la
+porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas
+oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes
+choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis
+environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu lever boutique
+dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était
+entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus
+qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la
+grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il
+s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en
+put porter, et il revint à la ville.
+
+Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui
+il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à
+laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune
+avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des
+premières dignités de la ville.
+
+Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en
+recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et
+lui dit:
+
+Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté
+pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des
+histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et
+persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le
+sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires
+surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à
+la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait
+rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré
+ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second
+marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de
+la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta
+de nouveau à ses genoux.
+
+Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la
+vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les
+prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne
+peut avoir pour eux le cœur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa
+ses enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes.
+
+Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants,
+et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour
+l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te
+pardonne! Dieu m'en est témoin!
+
+Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu,
+dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité
+sans fin!
+
+La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième
+nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des
+réjouissances et d'une allégresse universelle.
+
+Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique
+robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui
+dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre
+personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes
+sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse!
+
+Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des
+réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes
+sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour
+amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours,
+pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi
+combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de
+nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues
+années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à
+toutes les félicités de ce monde.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les mille et une Nuits 1
+
+Le Marchand et le Génie 7
+
+Histoire du premier Vieillard et de la Biche 14
+
+Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs 21
+
+Histoire du Pêcheur 27
+
+Histoire du jeune Roi des îles Noires 46
+
+Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad 61
+
+Histoire du premier Calender, fils de roi 85
+
+Histoire du second Calender, fils de roi 94
+
+Histoire du troisième Calender, fils de roi 120
+
+Histoire de Zobéide 148
+
+Histoire de Sindbad le marin 170
+
+Premier voyage de Sindbad le marin 174
+
+Second voyage de Sindbad le marin 180
+
+Troisième voyage de Sindbad le marin 186
+
+Quatrième voyage de Sindbad le marin 197
+
+Cinquième voyage de Sindbad le marin 208
+
+Sixième voyage de Sindbad le marin 215
+
+Septième et dernier voyage de Sindbad le marin 225
+
+Histoire du petit Bossu 234
+
+Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar 244
+
+Histoire que raconta le Tailleur 261
+
+Histoire du Barbier 280
+
+Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse 287
+
+Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave 395
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits.
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
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+redistribution.
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+
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+The Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits.
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mille et une nuits
+ contes choisis
+
+Translator: Antoine Galland
+
+Illustrator: Godefroy Durand
+
+Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
+
+
+
+
+Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES
+
+MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES CHOISIS
+
+
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
+
+[Illustration: Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine.
+
+p 76.]
+
+
+
+
+MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES CHOISIS
+
+TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND
+
+ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5
+
+
+
+
+LES MILLE ET UNE NUITS
+
+CONTES ARABES
+
+
+Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu
+leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en
+dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent
+qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le
+plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
+sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à
+ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses
+troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné,
+appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les
+vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que
+son frère.
+
+Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
+monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
+l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de
+souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à
+lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait
+naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa
+complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses
+États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
+bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande,
+qui en était la capitale.
+
+Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
+troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui
+apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il
+chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.
+
+Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
+de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le
+lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi
+barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
+officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin
+chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.
+
+Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation
+générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
+lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la
+perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour
+les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs
+gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le
+sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
+que des imprécations contre lui.
+
+Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre
+d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait
+Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de
+mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
+infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de
+lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de
+tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la
+philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait
+des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre
+cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide
+couronnait toutes ces belles qualités.
+
+Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un
+jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père,
+j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me
+l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle
+soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne
+peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
+à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie
+que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
+la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une
+manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
+vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède.
+Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade,
+puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau
+mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
+moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre
+ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
+avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si
+dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne
+garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le
+lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser!
+Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père,
+répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
+et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et
+si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service
+important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter
+pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril,
+ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
+vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui
+obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point
+la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
+main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade,
+accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit
+le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre
+perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
+saurait sortir heureusement.
+
+Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
+dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein.
+D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y
+opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
+souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au
+sultan.
+
+Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à
+ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner
+d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar,
+pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait
+Scheherazade.
+
+Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
+Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre
+fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La
+triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la
+vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.
+
+Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
+remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez
+la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
+vous-même. Sire, répondit le vizir, mon coeur gémira, sans doute, en
+vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous
+réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
+lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.
+
+Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut
+avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle
+remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il
+était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
+espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan,
+et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.
+
+Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan;
+mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier,
+et lui dit: Ma chère soeur, j'ai besoin de votre secours dans une
+affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père
+va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle
+ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je
+serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
+dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
+compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de
+m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
+paroles: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
+le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que
+vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de
+délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est.
+Dinarzade répondit à sa soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
+exigeait d'elle.
+
+L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit
+Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans
+l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il
+lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
+fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda
+le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi
+tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit
+dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
+Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
+témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
+Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
+sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et
+Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.
+
+Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de
+faire ce que sa soeur lui avait recommandé. Ma chère soeur,
+s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
+jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables
+que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce
+plaisir.
+
+Scheherazade, au lieu de répondre à sa soeur, s'adressa au sultan: Sire,
+dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette
+satisfaction à ma soeur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors
+Scheherazade dit à sa soeur d'écouter, et puis, adressant la parole à
+Schahriar, elle commença de la sorte.
+
+
+
+I^{RE} NUIT
+
+
+
+
+LE MARCHAND ET LE GÉNIE
+
+
+Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens,
+tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il
+avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était
+obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses
+correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez
+loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise
+derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de
+biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il
+n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il
+eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il
+remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.
+
+Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de
+l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se
+détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il
+aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une
+fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha
+son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après
+avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les
+dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut
+achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les
+mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.
+
+Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit
+paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme,
+qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix
+terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon
+fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant
+effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait
+adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel
+crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez
+la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon
+fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué
+votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu
+pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des
+dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux
+à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le
+marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que
+tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes
+noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'oeil, et il en est
+mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon!
+s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de
+miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure
+d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils;
+et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par
+conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
+Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je
+te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand
+par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui
+couper la tête.
+
+Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence,
+regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les
+plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience
+d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en
+fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il;
+quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te
+tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut
+vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent!
+Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles....
+
+Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant
+que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son
+conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma soeur, que votre conte est
+merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus
+surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le
+sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la
+permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait
+écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à
+demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de
+son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à
+Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au
+conseil.
+
+Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle.
+Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à
+soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le
+bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du
+sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait
+au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.
+
+Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de
+son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec
+Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua
+pas de s'adresser à sa soeur et de lui dire: Ma chère soeur, si vous ne
+dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt,
+de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade
+lui en demandât la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du génie
+et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
+alors la parole et continua son conte en ces termes:
+
+
+II^{E} NUIT
+
+Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il
+fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la
+bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à
+ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un
+testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de
+procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce
+même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.
+Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur
+que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit
+le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai
+vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que
+soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le
+marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes
+affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y
+a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me
+rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu
+Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui,
+répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous
+pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa
+près de la fontaine et disparut.
+
+Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son
+chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si
+grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu'il
+songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa
+femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une
+joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se
+mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé
+quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses
+larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous
+réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous
+alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous
+prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que
+je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors
+il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur
+apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année
+recevoir la mort de sa main.
+
+Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se
+désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage
+et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient
+retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force
+du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le
+spectacle du monde le plus touchant.
+
+Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et
+s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à
+ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses
+esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses
+enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en
+rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de
+mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les
+lois.
+
+Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il
+mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut
+dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur
+plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous
+l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se
+faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur
+dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi;
+soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la
+destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il
+s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au
+même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis
+de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la
+fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut
+s'imaginer.
+
+Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard
+qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se
+saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère,
+peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où
+il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir
+ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable
+solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.
+
+Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure
+qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement;
+et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus
+surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je
+veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En
+disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils
+s'entretenaient tous deux...
+
+Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est
+le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa
+vivre encore ce jour-là Scheherazade.
+
+
+III^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Dinarzade fit à sa soeur la même prière que les deux
+précédentes. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
+vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.
+Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand
+et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:
+
+Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la
+biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens
+noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce
+qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche
+lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé
+entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui
+de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce
+qui en arriverait.
+
+Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit
+la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il
+mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui,
+s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui
+était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui
+parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se
+passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça
+parmi les autres.
+
+Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un
+tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à
+eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans
+les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par
+le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils.
+Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à
+remplir l'air de cris...
+
+Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre
+son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce
+prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain
+la mort de la sultane.
+
+
+IV^{E} NUIT
+
+Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du
+sultan, parla dans ces termes:
+
+Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie
+s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta
+aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui
+dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de
+me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et
+celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus
+merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui
+vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre
+à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps
+à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y
+consens.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE
+
+
+Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je
+vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et
+de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi,
+je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que
+comme son parent et son mari.
+
+Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le
+désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui
+montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie,
+prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments
+que je ne les connus que trop tard.
+
+Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus
+obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme,
+dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en
+avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita
+de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et
+quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible
+dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu
+écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna
+à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle,
+qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
+abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon
+fermier.
+
+A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant.
+Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux
+mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus
+touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que
+disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins,
+huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune
+nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je
+demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en
+faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était
+l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais,
+dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire
+des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux
+des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
+sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me
+résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une
+autre.
+
+Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à
+un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami?
+s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus
+belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par
+complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant
+la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel,
+quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma
+une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en
+lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses
+larmes me fendent le coeur.
+
+Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant,
+il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru
+très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je
+au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à
+qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa
+place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de
+temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis
+arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon
+fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De
+son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à
+moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre
+terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de
+n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant
+qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.
+
+Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne
+l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui
+m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son
+devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un
+grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.
+
+Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier
+encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre
+veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas
+celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y
+opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière.
+Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en
+demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le
+lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...
+
+Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma
+soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient
+si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore
+aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous
+raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de
+savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche,
+dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine,
+la fin de ce conte.
+
+
+V^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la
+biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres
+vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et
+j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers
+moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point
+que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et
+je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que
+celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais
+quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis,
+seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année
+prochaine.
+
+Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je
+viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me
+saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie.
+Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu
+faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un
+moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle
+faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me
+répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître.
+J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant
+du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces
+deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de
+notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a
+dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette
+nouvelle.
+
+A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger
+quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour
+parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où
+était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les
+reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.
+
+La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous
+rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle.
+Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous
+mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître,
+et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je
+ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions:
+la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me
+sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la
+première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon coeur; je dis plus,
+je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
+particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin,
+vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de
+vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter
+encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle
+mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous
+plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc,
+répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre
+fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.
+
+Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles
+que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu
+as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu
+parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et
+que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure
+naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots,
+elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.
+
+Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un
+transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé
+cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez
+environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre
+mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la
+prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec
+joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme
+en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût
+cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la
+vissions sans répugnance dans la famille.
+
+Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme
+il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis
+en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à
+personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai
+jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et
+celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
+merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je
+t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.
+
+Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son
+histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au
+génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à
+ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon
+histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais
+quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la
+grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire
+surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard
+commença de cette manière...
+
+
+VI^{E} NUIT
+
+La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent.
+Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane.
+Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre
+l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais
+contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second
+vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son
+histoire:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS
+
+
+Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces
+deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre
+père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette
+somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes
+marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère
+aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier
+dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et
+en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.
+
+Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un
+pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui
+dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il
+possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec
+attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant,
+comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans
+ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son
+voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous
+voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le
+détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui
+m'ont réduit à l'état où je suis.
+
+Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je
+le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
+J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais
+doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins,
+je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous
+pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille
+sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme
+nous avions vécu auparavant.
+
+Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux
+chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout
+ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le
+vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres
+au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une
+caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son
+frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins
+par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
+d'exercer sa profession.
+
+Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un
+voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur
+proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui
+m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me
+représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et
+m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein.
+Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant
+cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis
+enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il
+fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se
+trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des
+mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas
+le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille
+sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères,
+il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque
+endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux
+que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et
+reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à
+chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille
+autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et
+après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous
+trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un
+mois de navigation...
+
+Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure
+là.
+
+Ma soeur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je
+m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez
+pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter,
+je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme
+le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre
+au grand vizir de faire mourir sa fille.
+
+
+VII^{E} NUIT
+
+Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter
+la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.
+
+Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je
+vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant
+de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au
+marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous
+arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes
+un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien
+les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises
+du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.
+
+Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour,
+je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort
+pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec
+les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec
+moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais
+elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas
+prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa
+conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits
+propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne
+forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.
+
+Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme
+que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en
+plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs
+affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient
+envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit,
+que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.
+
+Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne
+se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son
+secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me
+transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez,
+mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du
+bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me
+trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me
+sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de
+votre coeur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue.
+Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé
+l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée
+contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté
+la vie.
+
+J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le
+mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais:
+Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie
+de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne
+suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que
+j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son
+indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à
+l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte
+vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le
+fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
+faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et
+qu'il faut faire le bien pour le mal.
+
+J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle
+me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon
+logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je
+descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins
+que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je
+l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur
+mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui
+vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait,
+et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en
+éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux
+chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je
+lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est
+moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes
+soeurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a
+coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y
+aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères,
+je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie
+ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir
+enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.
+
+Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour
+l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce
+marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec
+eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous
+paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le
+génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce
+marchand est coupable envers moi.
+
+Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième
+prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers,
+c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime,
+supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en
+événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit
+la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le
+vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il
+faut que je m'arrête en cet endroit.
+
+
+VIII^{E} NUIT
+
+Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au
+génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma
+connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux
+précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle
+contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la
+fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de
+la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir
+tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde.
+En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
+compagnie.
+
+Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les
+grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de
+péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le
+marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa
+tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta
+Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés
+jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur.
+Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma soeur, puisqu'il
+nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce
+pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et
+Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PÊCHEUR
+
+
+Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine
+pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont
+sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand
+matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets
+que quatre fois seulement.
+
+Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer.
+Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le
+rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne
+pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après,
+s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la
+carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin...
+
+Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit
+paraître le jour. Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce
+commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable.
+Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la
+sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait
+la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès
+de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là
+Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce
+cruel ordre.
+
+
+IX^{E} NUIT
+
+Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan,
+Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur:
+
+Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut
+raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en
+plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il
+sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils
+étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de
+gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune!
+s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et
+ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis
+parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma
+mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré
+tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus
+pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi,
+tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les
+grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants,
+et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende
+recommandables.
+
+En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir
+bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la
+troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de
+l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en
+fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à
+paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite
+il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que
+quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir
+retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une;
+je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue
+à Moïse.
+
+Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième
+fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme
+auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y
+trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de
+quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec
+l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur,
+dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.
+
+Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui
+était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
+circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui
+firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux.
+Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il
+l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en
+sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et
+pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort
+épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette
+fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage,
+forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se
+l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée
+fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont
+il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les
+géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur
+voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé,
+qu'il ne put marcher.
+
+Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu,
+pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à
+tous vos commandements.
+
+Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.
+
+
+X^{E} NUIT
+
+Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:
+
+Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie
+avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que
+dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète
+de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles.
+Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans
+ce vase.
+
+A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui
+répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi
+superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de
+civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le
+génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me
+tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté;
+l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais
+cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule
+grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est,
+répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que
+je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce
+ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne
+puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois
+persuadé, écoute mon histoire.
+
+Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de
+Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de
+Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne
+voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant
+monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me
+venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et
+me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de
+David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son
+pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de
+lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui
+prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi.
+Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer
+de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur
+le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé.
+Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui
+obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon
+grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si
+quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais
+riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me
+rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir
+tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais
+je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire
+puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit
+et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature
+qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et
+je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé
+de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me
+délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui
+accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de
+mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu
+es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux
+que je te tue.
+
+Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux,
+s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un
+ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si
+peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me
+donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les
+complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine,
+dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse
+mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une
+douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses
+trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits
+par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il,
+daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour
+vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison
+que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le
+pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le
+proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est
+toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en
+effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société;
+néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne
+perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne
+sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu
+souhaites que je te tue.
+
+La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème.
+Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets
+donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort,
+je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau
+du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une
+question que j'ai à vous faire.
+
+Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait
+de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur:
+Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...
+
+
+XI^{E} NUIT
+
+Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
+la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
+étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
+répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est
+très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous
+croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
+comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te
+jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois.
+Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait?
+Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que
+vous ne me fassiez voir la chose.
+
+Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en
+fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
+rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de
+même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât
+plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur:
+Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
+présentement?
+
+Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et
+ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce
+à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
+Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit
+d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je
+demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs
+filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui
+as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.
+
+A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour
+sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
+l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait.
+Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
+parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
+garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que
+par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O
+génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le
+plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies,
+apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
+retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit,
+tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au
+nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois
+te rendre la pareille.
+
+Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le
+vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets
+que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur.
+Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à
+toi.
+
+Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne
+pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se
+venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
+ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à
+Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
+le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
+contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras
+quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai
+pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En
+un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun
+mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
+puissamment riche.
+
+L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais
+t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole:
+jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
+dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
+pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta
+aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et
+le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la
+première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
+la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela
+signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?
+
+La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur,
+rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en
+serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
+tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher
+devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque
+sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut
+d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui
+les conduisit à un étang situé entre quatre collines.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur:
+Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il
+n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui
+le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
+couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de
+jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une
+de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
+se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
+assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
+lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus
+d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
+jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
+qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
+garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
+trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
+et se referma après l'avoir englouti.
+
+Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se
+garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
+la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son
+aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses
+poissons.
+
+
+XII^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de
+cette sorte:
+
+Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du
+sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il
+les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après
+les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son
+premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des
+Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils
+sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui
+remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on
+vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après
+s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son
+maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de
+sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait
+jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son
+bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite
+qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux
+besoins de sa famille.
+
+Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il
+faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons
+trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons
+que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une
+casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez
+cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à
+peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en
+sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille
+avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon
+d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles,
+des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte
+à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la
+cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des
+poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu
+dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes
+paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et
+lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons;
+si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous
+vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la
+jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui
+se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant.
+
+La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant
+revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur
+la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état
+d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à
+pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir?
+Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me
+croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi.
+
+Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda
+si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était
+arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans
+en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il
+envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé:
+Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient
+semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain
+malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne
+lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se
+dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il
+s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le
+lendemain matin.
+
+Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang.
+Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons
+qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en
+retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le
+lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore
+dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença
+de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait
+fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
+côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine
+s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main;
+elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les
+mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.
+
+
+XIII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après
+que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa
+encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même
+endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été
+témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et
+trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce
+pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit
+un rapport.
+
+Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette
+merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui
+dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses
+couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui
+accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de
+la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième
+fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier
+coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne
+manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant
+plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit
+donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.
+
+D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
+cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là,
+s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit
+ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un
+côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;
+mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir
+avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une
+grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança
+jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui
+dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces
+mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y
+sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
+payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
+contents.
+
+Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la
+casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon.
+Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du
+mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce
+que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas
+possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient
+quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya
+chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons
+que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit
+les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui
+est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit
+d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire,
+répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant
+soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le
+sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang;
+le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.
+Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
+arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à
+cheval, et le pêcheur leur servit de guide.
+
+Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec
+beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée
+jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent
+effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait
+rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous
+les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au
+palais.
+
+Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps
+regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à
+tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu
+cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent
+qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,
+leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas
+moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas
+rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se
+trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre
+couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt
+son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de
+l'étang.
+
+A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en
+particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une
+étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui
+nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus
+parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister
+à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein
+que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je
+vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon,
+et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à
+l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition
+et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur
+dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.
+
+Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le
+détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il
+s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais
+il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa
+résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode
+pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout
+était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de
+personne.
+
+Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de
+peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut
+dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de
+loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y
+pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il
+remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château
+très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni
+comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans
+rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta
+devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.
+
+Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont
+l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins
+devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque
+temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas
+entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne
+voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.
+Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si
+bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en
+lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
+me défendre.
+
+Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il
+personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin
+de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois:
+mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence
+augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et
+regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un,
+il n'aperçut pas le moindre être vivant...
+
+
+XIV^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne
+voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes
+salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les
+sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches
+étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un
+salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un
+lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par
+la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles;
+ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du
+bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.
+
+Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les
+parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments
+concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable,
+c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs
+chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que
+des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en
+sortir.
+
+Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout
+lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit
+dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de
+tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il
+faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup
+une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son
+oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces
+tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un
+heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes,
+cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes
+douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous
+les tourments que j'ai soufferts!
+
+Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté
+d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle,
+il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et
+très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre.
+La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui
+et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une
+inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur,
+dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous
+recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si
+forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré.
+Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne
+opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous
+pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon
+coeur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous
+offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du
+soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me
+flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs;
+mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui
+est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs
+différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez,
+et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions,
+le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est
+inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a
+élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils
+tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?
+
+Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria
+très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas!
+seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être
+affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources
+intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au
+sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et
+que l'autre moitié de son corps était de marbre noir...
+
+En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire
+remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut
+tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort
+attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre
+pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler
+de sa résolution.
+
+
+XV^{E} NUIT
+
+Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut
+étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune
+homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de
+l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui
+doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les
+poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter;
+vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que
+les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs
+malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le
+jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes
+vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos
+oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout
+ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES
+
+
+Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait
+Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui
+prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes
+étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait
+son séjour était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous
+avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.
+
+Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt
+pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour
+partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour
+elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui
+dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma
+cousine ne m'aimait plus.
+
+Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de
+dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se
+trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et
+l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la
+chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon
+sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas,
+mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole
+de leur conversation.
+
+Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand
+tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément,
+répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais
+pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne
+s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la
+première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc
+d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond,
+qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour,
+elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui
+passant sous le nez une certaine odeur.
+
+Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il
+m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez
+d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de
+n'avoir rien entendu.
+
+La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher,
+elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de
+boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une
+fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne
+s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin
+qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu.
+
+Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais
+endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de
+précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller
+jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...
+
+
+XVI^{E} NUIT
+
+D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles
+Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la
+suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors,
+réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être
+entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de
+certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit
+fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin
+qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et
+la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je
+remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient
+bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin,
+et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la
+vis qui se promenait avec un homme.
+
+Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et
+voici ce que j'entendis: Je ne mérite pas, disait la reine le reproche
+que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la
+raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de
+donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine,
+breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma
+couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à
+présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en
+donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel
+est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se
+lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines
+affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des
+corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces
+murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des
+bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces
+lieux vont changer de face.
+
+Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se
+trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et
+passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de
+mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus
+l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me
+faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était
+ma parente.
+
+Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel;
+mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une
+manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant.
+Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la
+reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je
+me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.
+
+Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et,
+satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis.
+En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de
+moi...
+
+
+XVII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par
+l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des
+Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez
+apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.
+
+Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des
+quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais
+je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où
+j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon
+retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie
+arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens
+supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état
+où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en
+même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que
+les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.
+La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon
+père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé
+dans un précipice.
+
+Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable
+sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre
+douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je
+serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que
+vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de
+votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison
+pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.
+
+Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses
+chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au
+bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le
+lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait,
+disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et
+elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici;
+elle l'appela le Palais des Larmes.
+
+Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle
+l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui
+avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui
+porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.
+
+Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce
+malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se
+soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne
+donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût
+que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque
+jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais
+je feignais de l'ignorer.
+
+Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y
+était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais
+être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière
+affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins
+vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère
+âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand
+garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd
+à mes prières.
+
+A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses
+sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant
+d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre
+fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce
+que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.
+
+J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du
+noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui
+causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop
+longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon
+désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est
+moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter
+de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
+longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre,
+et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon
+action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même
+temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle
+ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir
+tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que
+vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...
+
+
+XVIII^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme
+continua de raconter son histoire au sultan:
+
+Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de
+reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un
+autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était
+très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places
+publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que
+vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang
+sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la
+composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses,
+adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les
+quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce
+royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
+d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas
+tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon
+empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes
+épaules nues cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang.
+Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil
+de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non
+pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.
+
+En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put
+retenir ses larmes; et le sultan en eut le coeur si serré, qu'il ne put
+prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi,
+levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je
+me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je
+souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais
+j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.
+
+Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à
+la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire
+cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est
+enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous
+l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de
+dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce
+qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se
+retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce
+noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai
+parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande
+cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,
+jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui
+faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il
+est blessé.
+
+Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait
+être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais
+rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui
+feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui
+surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque
+qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai
+rien pour vous la procurer.
+
+En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,
+après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce
+château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils
+convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce
+projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit
+étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,
+il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne
+pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance
+néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.
+
+Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à
+exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de
+dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il
+le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il
+sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin
+or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre.
+D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son
+sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le
+corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette
+expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près
+de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait
+projeté.
+
+La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la
+chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et
+commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de boeuf,
+avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau
+remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la
+plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper
+qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de
+celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de
+moi....
+
+
+XIX^{E} NUIT
+
+Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups
+de nerf de boeuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de
+poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
+au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses
+cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que
+le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi
+tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis
+trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment,
+cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance?
+Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au
+noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser
+mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous
+m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.
+
+Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et
+contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave:
+Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.
+A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri
+pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne
+me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me
+parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes
+discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche?
+Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que
+tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie,
+m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
+guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais
+désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te
+plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à
+faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa
+première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en
+liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.
+
+La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse
+d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si
+elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune
+roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur
+de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en
+colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par
+la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens
+tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le
+prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec
+toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La
+magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce
+château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.
+
+Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans
+répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment
+le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec
+tant de bonheur.
+
+Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant,
+comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai
+fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et
+de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si
+longtemps.
+
+Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens
+de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu
+n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon
+aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine?
+Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler
+de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as
+détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons
+ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance
+contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma
+guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à
+ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.
+
+La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent
+concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon coeur, mon âme, vous aurez
+bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me
+commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut
+arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et
+en fit une aspersion dessus...
+
+
+XX^{E} NUIT
+
+Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:
+
+La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé
+quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à
+l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;
+mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun
+reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt
+remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même
+situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement.
+La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande
+place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une
+ville belle, vaste et bien peuplée.
+
+Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement
+merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en
+recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je
+viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce
+que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main.
+Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des
+noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi
+davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si
+brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup
+de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un
+côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la
+place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince
+des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en
+l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre
+cruelle ennemie n'est plus.
+
+Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son
+coeur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu
+un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes
+sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan,
+demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir
+dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir
+et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant
+monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc
+être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois;
+il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année
+entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous
+êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,
+parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus,
+les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre,
+quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon
+libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma
+reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret
+mon royaume.
+
+Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin
+de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.
+Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette
+possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le
+sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment
+récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis
+un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire
+l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous
+regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon
+successeur.
+
+L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus
+tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux
+préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au
+grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main
+un de ses proches parents pour leur roi.
+
+Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent
+chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune
+roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement
+bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,
+qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de
+l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les
+principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et
+l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans
+son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de
+grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs
+jours.
+
+Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans
+assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente,
+avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption
+qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu
+abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,
+pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit
+des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.
+
+Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du
+jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa
+famille, très-heureux le reste de leurs jours.
+
+Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui
+marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant
+témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui
+était encore plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait
+permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à
+paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé
+à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait
+aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de
+l'entendre la nuit suivante.
+
+
+XXI^{E} NUIT
+
+Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
+lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de
+ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD
+
+
+Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à
+Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa
+profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de
+bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand
+panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un
+eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte
+d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
+Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
+enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt
+son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour
+heureux! ô jour de bonne rencontre!
+
+D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien
+vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de
+l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui
+savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une
+grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au
+porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui
+commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur
+continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de
+joie!
+
+La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,
+où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches,
+des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,
+des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes
+de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier
+et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit
+peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le
+porteur mit encore dans son panier par son ordre.
+
+A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits
+concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le
+vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des
+pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore
+elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant
+toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit
+à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
+provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les
+porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en
+achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de
+nouveau au porteur de la suivre.
+
+Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux
+de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,
+d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des
+Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit
+encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils
+arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles
+colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame
+frappa un petit coup.
+
+
+XXII^{E} NUIT
+
+Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la
+porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille
+réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait,
+fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas
+une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût
+pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers
+fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps
+qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.
+
+Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la
+porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule,
+passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à
+jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la
+dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa
+richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre
+colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur
+extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or
+des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un
+grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y
+tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.
+
+Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la
+magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais
+ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame,
+qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès
+qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles.
+
+Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que
+c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se
+nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et
+Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.
+
+Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes soeurs, ne voyez-vous
+pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte?
+Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier,
+l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main,
+et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider,
+et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya
+libéralement le porteur.
+
+
+XXIII^{E} NUIT
+
+Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de
+l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer;
+mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le
+plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient
+également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la
+trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des
+provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les
+différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient
+proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.
+
+Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine;
+mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui
+dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma soeur, ajouta-t-elle, en
+s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille
+content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient;
+je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une
+incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que
+vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir
+aucun homme dans cette maison.
+
+Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela,
+Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop
+loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre
+dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous
+sommes trois soeurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que
+personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en
+faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit:
+Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus
+le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de
+celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?
+
+Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que
+vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je
+ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de
+biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas
+laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des
+livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît,
+de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
+toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il,
+qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui
+abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de
+le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront
+le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s'il
+était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.
+
+Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant
+qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui
+repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler;
+mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense
+considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous
+fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur.
+Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on
+dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez
+quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec
+rien?
+
+Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se
+retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit
+à Zobéide et à Safie: Mes chères soeurs, je vous conjure de permettre
+qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous
+divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que,
+sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je
+n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.
+
+A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber
+sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et
+en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé
+aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si
+généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste,
+mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque
+vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que
+je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai
+toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il
+voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui
+ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle,
+pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.
+
+
+XXIV^{E} NUIT
+
+Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
+porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
+nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous
+garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore
+que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de
+l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
+quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir
+avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes
+de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
+Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le
+porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se
+voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.
+
+Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,
+prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,
+suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses soeurs, qui
+burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la
+même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
+la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
+était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
+parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de
+sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait
+naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur
+tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas,
+qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le
+rendre agréable.
+
+Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
+des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
+vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,
+répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je
+suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
+nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.
+
+Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes soeurs, dit-elle,
+il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous
+a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous
+m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer
+la soirée avec nous. Ma soeur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser
+à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous
+voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une
+nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par
+rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
+bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
+questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
+entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
+pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
+actions.
+
+Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
+avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
+avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue
+en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
+ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit
+Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
+nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
+écrit au-dessus de notre porte en dedans.
+
+Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros
+caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
+ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois soeurs:
+Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
+chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.
+
+Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
+éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois
+d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent
+une belle illumination, elle s'assit à table avec ses soeurs et le
+porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter
+des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous
+de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la
+porte...
+
+
+XXV^{E} NUIT
+
+Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la
+porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;
+mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la
+plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et
+attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
+elles si tard. Safie revint. Mes soeurs, dit-elle, il se présente une
+belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;
+et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point
+échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me
+paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
+surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'oeil droit, et ont la
+tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
+d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et
+comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par
+hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
+la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
+voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se
+contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
+paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
+rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
+s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon coeur, que les deux
+autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes
+bonnes soeurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
+fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
+vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne
+l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à
+charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
+seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
+jour.
+
+Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle
+demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur
+témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
+purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;
+mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
+regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la
+porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après
+elle revint accompagnée des trois Calenders.
+
+Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames
+qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
+qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver
+l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue
+de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès
+d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent
+concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,
+avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le
+porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec
+lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et
+qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
+parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.
+
+Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait
+bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
+répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne
+vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
+au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger
+le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.
+
+Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en
+colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre
+sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.
+La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et
+pacifièrent toutes choses.
+
+Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à
+manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à
+boire...
+
+
+XXVI^{E} NUIT
+
+Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui
+se passa entre les dames et les Calenders:
+
+Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils
+témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
+donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles
+voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie.
+La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment
+ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et
+un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument
+qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les
+dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais,
+l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en
+temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les
+paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie
+était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et
+alla voir ce que c'était.
+
+Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que
+Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames;
+en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher
+très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était
+tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres.
+
+Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de
+Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais,
+tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames,
+ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des
+éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison
+où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.
+Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à
+recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il
+ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient
+rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.
+
+C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des
+dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit;
+et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que
+c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son
+personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air
+respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés
+depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en
+magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été
+aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à
+l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous
+avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il
+était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que
+les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le
+guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été
+arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver
+par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes
+étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou
+la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y
+arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera
+ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est
+pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous
+avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons
+pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite
+jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre
+divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons,
+pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous
+seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous
+votre vestibule.
+
+Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le
+vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant
+à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur
+dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner
+un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.
+
+Salie alla faire ce rapport à ses soeurs, qui balancèrent quelque temps
+sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement
+bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois
+Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer...
+
+
+XXVII^{E} NUIT
+
+Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
+ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les
+Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les
+croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air
+grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant
+toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.
+Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque
+chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des
+yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
+vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
+ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
+vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.
+Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
+que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce
+qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
+lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.
+
+Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
+cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et
+leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que
+les Calenders, tous trois borgnes de l'oeil droit. Il se serait
+volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait
+d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,
+quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement
+bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se
+persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.
+
+L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes
+manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur
+mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà
+conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.
+
+Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et
+prenant Amine par la main: Ma soeur, lui dit-elle, levez-vous; la
+compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
+leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
+coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa soeur voulait dire, se
+leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
+instruments dont les Calenders avaient joué.
+
+Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place
+tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
+bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois
+Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre
+avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
+vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un
+homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
+dans l'inaction.
+
+Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après
+avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de
+quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous
+parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,
+on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.
+Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
+signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
+obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi
+de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une
+chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups
+de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.
+
+Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se
+leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en
+poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
+bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui
+présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma
+soeur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.
+
+Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de
+Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se
+tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais
+Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui
+faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
+donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
+force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
+prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les
+pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et
+touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son
+mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
+chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,
+et amenez-moi l'autre.
+
+Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il
+prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui
+l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris
+le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec
+elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui
+l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
+s'en chargea elle-même.
+
+Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
+extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient
+comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les
+deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
+ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
+murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les
+autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
+paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
+pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,
+jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit
+par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa
+curiosité.
+
+Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,
+comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
+fouettant les deux chiennes. Ma chère soeur, lui dit la belle Safie, ne
+vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je
+fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle
+alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et
+Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...
+
+
+XXVIII^{E} NUIT
+
+La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où
+elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de
+cette sorte, en adressant la parole au sultan:
+
+Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda
+quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége
+au milieu de la salle, dit à sa soeur Amine: Ma chère soeur, levez-vous,
+je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se
+leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes
+avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin
+jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle
+s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle
+lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à
+l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix,
+elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant
+d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés.
+Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup
+d'expression: Tenez, ma soeur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis
+plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en
+chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de
+Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.
+
+Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord,
+joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant
+de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée
+du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en
+achevant.
+
+Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma soeur, dit-elle, vous avez
+fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous
+exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette
+honnêteté; elle se sentit le coeur si pressé en ce moment, qu'elle ne
+songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et
+ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de
+cicatrices...
+
+
+XXIX^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:
+
+Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur soeur, un des
+Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à
+l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.
+Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et
+s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de
+parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.
+Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez
+rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame
+évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les
+Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous
+n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.
+
+Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet
+homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit
+signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas
+pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine
+paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le
+grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en
+savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de
+cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette
+maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de
+m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,
+ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.
+
+Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur
+était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient
+savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que
+ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que
+nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les
+éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les
+donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.
+
+Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les
+conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux
+Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand:
+Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre
+réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien
+voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de
+nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il
+nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient
+exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir,
+si nous ne la tenons pas.
+
+En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas:
+Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que
+Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames
+demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez
+d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût
+très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui
+disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir
+à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.
+
+Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife
+tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en
+excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le
+porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide,
+après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement,
+s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur,
+elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre
+contestation?
+
+Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous
+supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité
+vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la
+dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce
+que je suis chargé de vous demander de leur part.
+
+Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife,
+de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,
+que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous
+que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle
+leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant
+que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous
+recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce
+que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous
+vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait
+point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir
+reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas
+toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
+facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et
+votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa
+fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!
+Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et
+robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des
+sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au
+milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.
+
+Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se
+repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil
+de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le
+porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur
+indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un
+des esclaves dit à Zobéide et à ses soeurs: Hautes, puissantes et
+respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?
+Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant.
+Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas
+mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont
+les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps
+si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il
+n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais
+augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le
+dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme
+moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le
+sacrifier à votre ressentiment.
+
+Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des
+lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la
+parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et
+m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à
+vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni
+des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il
+puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus
+d'égards pour nous.
+
+Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les
+autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée
+et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance
+quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il
+s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait
+informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était
+près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir,
+prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant
+pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même,
+répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand,
+pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait
+pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les
+voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un
+d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes
+pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders,
+c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en
+parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non,
+madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il
+n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur,
+je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant
+l'habit que je porte.
+
+Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent
+la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour
+vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du
+commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez
+que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons
+jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire
+connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous
+assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans
+le monde.
+
+A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:
+Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous
+raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison,
+ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais
+n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...
+
+
+XXX^{E} NUIT
+
+Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand
+vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de
+la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui
+étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres
+qu'elles voudraient leur donner.
+
+Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
+histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le
+premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a
+amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé.
+Madame votre soeur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité
+de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma
+vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes,
+chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur
+d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un
+confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la
+tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez
+vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une
+grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.
+
+Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit:
+
+Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le
+porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
+serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre
+mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant
+cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors
+d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders,
+prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des
+trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença
+ainsi son histoire.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.
+
+
+Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, et la
+raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que
+je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme
+lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une
+princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge.
+
+Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné
+une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon
+oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me
+rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au
+prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte
+et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec
+de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore,
+et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs
+extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes
+bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à
+quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an
+qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne
+pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé
+et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir;
+mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret
+et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.
+
+L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas
+de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le
+souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un
+moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec
+une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me
+dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous
+nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque
+temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des
+rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon
+cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec
+vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous
+verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez
+aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y
+rendrai bientôt.
+
+Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai
+la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon
+cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune,
+sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes
+paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine
+d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.
+
+La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du
+tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son
+coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une
+trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus
+le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la
+dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai
+parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit
+en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon
+cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous
+avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je,
+qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous
+pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.
+
+
+XXXI^{E} NUIT
+
+Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de
+continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces
+termes:
+
+Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince
+mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant
+au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête.
+Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher.
+Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé
+la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure
+si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette
+pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être
+vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on
+ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je
+jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop
+véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je
+me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de
+tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les
+considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je
+cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche
+inutilement.
+
+Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent.
+Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de
+l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses
+à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon
+père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je
+laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce
+qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le
+serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer
+d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.
+
+J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et,
+contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse
+garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et
+l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le
+grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous
+arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se
+saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de
+ma surprise et de ma douleur.
+
+Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait
+depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse,
+j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du
+palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta
+un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche,
+par hasard, alla tomber droit contre l'oeil du vizir qui prenait l'air
+sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur,
+j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il
+ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait
+des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une
+manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un
+furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon oeil
+droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.
+
+Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans
+une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du
+palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la
+tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé
+de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais
+je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa
+compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et
+gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et
+vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me
+faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu
+mon oeil, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.
+
+Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me
+retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit,
+autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans
+les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.
+
+Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du
+triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez
+d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un
+frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où
+vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu
+aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût
+fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux
+père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement
+affligé, que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que
+j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
+racontai au roi son père tout ce que je savais.
+
+Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
+achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me
+donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau,
+et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est
+restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait
+faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis
+que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il
+avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la
+connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme
+la suite de mon discours le fera connaître.
+
+Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du
+jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour
+trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en
+eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps.
+Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée
+de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince
+l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais
+enfin nous la levâmes.
+
+Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes
+environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous
+nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée
+épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau
+lustre était obscurcie.
+
+De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande,
+soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il
+y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de
+provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y
+voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait
+par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large,
+dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il
+aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon,
+comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés
+avant que d'être consumés.
+
+Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle
+qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de
+l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui
+cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le
+châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne
+se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna
+sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.
+
+Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et
+qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution
+d'en entendre le reste la nuit suivante.
+
+
+XXXII^{E} NUIT
+
+Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son
+histoire à Zobéide.
+
+Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement
+lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils
+après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste
+soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour
+demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon
+cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me
+répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,
+forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune
+soeur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables
+desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a
+justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces
+paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.
+
+Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu,
+reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve
+heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les
+réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la
+princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.
+
+Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que
+personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un
+bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres
+instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci,
+nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée
+formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé
+ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle,
+avec des troupes innombrables.
+
+Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à
+tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur
+furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre
+maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi
+mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu
+chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant
+bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus
+le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un
+officier du roi dont la fidélité m'était connue.
+
+Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un
+stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me
+conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant
+pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me
+reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon
+oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les
+villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur
+des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai
+de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la
+résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque,
+dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le
+récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié,
+sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son
+appui.
+
+Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à
+la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant
+un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je
+tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva
+aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui
+dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe
+pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender
+que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi
+étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons
+ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.
+
+Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une
+ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais
+venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte,
+nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de
+charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà,
+madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter,
+pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, pourquoi j'ai la barbe et les
+sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.
+
+C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous
+plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de
+demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux
+confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle
+des trois autres personnes de la compagnie.
+
+Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de
+passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut
+l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du
+premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.
+
+
+XXXIII^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à
+l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua
+pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer
+l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la
+parole au sultan, et parla dans ces termes:
+
+Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie,
+et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre
+à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me
+connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï
+qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le
+second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI
+
+
+Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par
+quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit, il faut
+que je vous conte toute l'histoire de ma vie.
+
+J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez,
+madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit,
+n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y
+avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans
+les beaux-arts.
+
+Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par coeur l'Alcoran
+tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les
+préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à
+fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont
+éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la
+connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos
+prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que
+j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à
+former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès,
+que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui
+s'étaient acquis le plus de réputation.
+
+La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se
+contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon
+père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant
+monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches
+présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade
+pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu
+d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.
+
+Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes
+de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt
+paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui
+venaient à nous au grand galop.
+
+Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le
+sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
+cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la
+nuit suivante impatiemment.
+
+
+XXXIV^{E} NUIT
+
+Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière
+l'histoire du second Calender:
+
+Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous
+avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais
+faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions
+peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir
+à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la
+force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à
+une prompte fuite...
+
+
+XXXV^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
+jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
+second Calender:
+
+Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout
+secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand
+chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
+mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située
+d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par
+plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.
+
+Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent
+de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
+où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,
+les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait
+brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été
+réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en
+lambeaux.
+
+J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où
+j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma
+jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
+me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,
+et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était
+arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.
+
+Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de
+parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
+chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de
+ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux
+est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait
+sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette
+ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut
+nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a
+pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
+passe sous silence.
+
+Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai
+que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea
+que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et
+m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.
+
+Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de
+la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et
+n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par
+précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
+métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
+quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui
+répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,
+poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que
+vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
+de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
+conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
+paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt
+prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la
+place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
+vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la
+nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la
+bassesse et la peine qui y étaient attachées.
+
+Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec
+un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient
+leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me
+conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma
+tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie
+d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,
+néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de
+gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
+gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé
+pour moi.
+
+Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
+jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai
+dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En
+arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une
+trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la
+levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.
+
+Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
+qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme
+s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai
+par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
+chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
+elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si
+extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je
+m'attachai uniquement à la regarder.
+
+
+XXXVI^{E} NUIT
+
+Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:
+
+Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je
+me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde
+révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis
+homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de
+commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand
+soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et
+pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.
+
+Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me
+recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie
+l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que
+je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre
+l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être
+celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai
+fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils
+d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le
+hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique
+où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.
+
+Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de
+croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un
+séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire
+lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez
+jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi
+nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je
+suis la princesse sa fille.
+
+Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon
+cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances
+de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie
+m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et
+lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été
+longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à
+voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai
+déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait
+tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une
+princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.
+
+De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me
+voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de
+lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman
+qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a
+aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans
+six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
+tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler
+selon votre qualité et votre mérite.
+
+Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la
+demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse
+me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus
+somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place
+de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour
+sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.
+
+Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin
+d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle
+mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et
+nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.
+
+Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,
+elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent
+que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire
+quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur
+agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous
+êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du
+véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez
+la fausse position dont vous jouissez ici.
+
+Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de
+toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,
+repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce
+langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman
+en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je
+l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui
+ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout
+ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en
+savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce
+serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les
+génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
+permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied
+dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...
+
+
+XXXVII^{E} NUIT
+
+Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais
+s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui
+du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité.
+Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit
+connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse,
+m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans
+penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous
+sauvez.
+
+Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma
+cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais
+descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au
+génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et
+pourquoi m'appelez-vous? Un mal de coeur, lui répondit la princesse, m'a
+obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou
+trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le
+talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.
+
+A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une
+menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se
+trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la
+princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez
+peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous
+les avez apportées sans y prendre garde.
+
+Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont
+j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les
+cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle.
+J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le
+mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du
+bain.
+
+Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans;
+mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse.
+Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un
+démon impitoyable.
+
+Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre
+absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret
+de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais
+penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit
+loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection;
+mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la
+raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me
+retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon
+imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la
+princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas
+brisé le talisman.
+
+Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur
+entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver
+avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce
+qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que
+vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main
+propre.
+
+A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le
+tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre
+s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre,
+parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le
+génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était
+ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis
+génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies.
+N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce
+pas là tes babouches?...
+
+
+XXXVIII^{E} NUIT
+
+Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire
+du second Calender:
+
+Le Calender, continuant de parler à Zobéide:
+
+Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le
+temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence
+affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du
+corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva
+jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt
+que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu
+de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir
+en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le
+palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais,
+hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le coeur. Cette
+princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive,
+et les joues baignées de larmes.
+
+Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet
+homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement:
+Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit
+le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement,
+et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas,
+repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la
+cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le
+présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et
+lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter
+ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne
+saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de
+donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce
+refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton
+crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la
+connais-tu pas?
+
+Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais
+vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre
+et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et
+que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu
+le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...
+
+
+XXXIX^{E} NUIT
+
+Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je
+pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie,
+éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de
+massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même
+une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à
+rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à
+votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.
+
+Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,
+par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi
+je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une
+des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe
+de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait
+déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre
+plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle
+me fit évanouir.
+
+Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me
+faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis
+prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus
+grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:
+Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse
+t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me
+contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau.
+Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.
+
+Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui
+dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la
+vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre
+clémence.
+
+Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas
+ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut
+que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots
+il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte
+du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il
+m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De
+cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied
+sur la cime d'une montagne.
+
+Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus
+certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:
+Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il
+disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de
+douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des
+États du roi mon père.
+
+Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je
+ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la
+mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à
+une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je
+rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et
+me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour
+me servir de rames.
+
+Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus
+assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire
+aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me
+regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord;
+et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne
+pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le
+danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été
+à la discrétion du génie.
+
+Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais
+malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je
+vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une
+flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer.
+Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant
+du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le
+prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement
+touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il
+me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me
+ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au
+défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de
+reconnaissance qu'il me fut possible.
+
+Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il
+ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement
+aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce,
+où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que
+c'était la capitale d'un puissant État.
+
+Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux,
+remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée,
+ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou
+simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.
+
+Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de
+la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se
+présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:
+Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de
+la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire,
+sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.
+
+Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un
+premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des
+affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort
+depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne
+regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un
+serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi
+bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture;
+mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet
+empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.
+
+Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette
+haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent.
+Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main
+de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands
+qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le
+jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand
+ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais
+signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en
+admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût
+écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
+les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le
+capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive.
+S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le
+punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je
+l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus
+ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le
+reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup
+près tant d'esprit que lui.
+
+Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume,
+et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées
+chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un
+quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas
+seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de
+si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers
+prirent le rouleau et le portèrent au sultan.
+
+
+XL^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son
+histoire:
+
+Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda
+que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez
+le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et
+une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de
+qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.
+
+A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité
+de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire,
+nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont
+pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le
+sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?
+Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté
+qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva
+la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce
+que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si
+rare.
+
+Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au
+capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me
+revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où
+ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais
+avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées
+pour me faire plus d'honneur.
+
+La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les
+fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli
+d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de
+tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la
+ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le
+sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir
+donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris
+redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du
+sultan.
+
+Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa
+cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me
+prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon
+séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de
+m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe
+sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan
+en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût
+été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les
+singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me
+donnait pas ce privilége.
+
+Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le
+chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de
+la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à
+manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger
+avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me
+levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de
+modestie.
+
+Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me
+l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers
+de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture
+qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son
+étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière,
+dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de
+nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de
+grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui
+serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.
+
+Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes,
+si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la
+terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à
+recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la
+seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque
+peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui
+disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec
+beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et
+qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ
+de bataille.
+
+Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait
+jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne
+voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on
+appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était
+présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre
+dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.
+
+Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait
+le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre,
+qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan:
+Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise
+qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma
+fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici
+que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la
+liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et
+vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la
+princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que
+vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils
+d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un
+génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir
+cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi
+Épitimarus.
+
+Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me
+parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire
+était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête
+pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille,
+reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été
+transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame
+de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance,
+j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne
+très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la
+vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'oeil, faire transporter
+votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette
+science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement
+à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées:
+ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers
+du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est
+naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si
+habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il
+est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter.
+Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper
+l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui
+rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan;
+vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit
+mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis
+prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...
+
+
+XLI^{E} NUIT
+
+Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son
+discours:
+
+La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta
+un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit
+descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et
+moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sur une
+galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle
+décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères
+arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre.
+
+Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le
+souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des
+adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air
+s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine
+du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur
+extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup
+paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion
+d'une grandeur épouvantable.
+
+Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de
+ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu
+crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de
+contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment
+solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah!
+maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire.
+Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu
+m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable,
+et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses
+gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu;
+et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive
+tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.
+
+Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se
+changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en
+serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas
+l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit
+alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les
+perdîmes de vue l'un et l'autre.
+
+Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant
+nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout
+hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le
+suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se
+changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard
+d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond,
+mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La
+grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva
+sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en
+roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux.
+
+Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur
+les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre.
+Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant
+un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains.
+Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se
+retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter
+le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit
+poisson.
+
+
+XLII^{E} NUIT
+
+Scheherazade, pour satisfaire sa soeur, curieuse d'entendre la suite de
+toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en
+était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle,
+le second Calender continua de cette sorte son histoire:
+
+Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit
+le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous
+l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous
+entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps
+après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent
+l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent
+à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et
+jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous
+craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous
+eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie
+s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous
+étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si
+la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à
+s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle
+fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le
+visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé
+sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon oeil droit, et ne me
+rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais
+bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à
+coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit
+en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne
+pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut
+apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle
+la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau
+sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure,
+et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle
+achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma
+métamorphose, à un oeil près.
+
+Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le
+temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai
+remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir;
+mais c'est une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à
+vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous
+méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il
+me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue
+du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les
+autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme
+en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat,
+qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée
+de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je
+l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le
+pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au
+génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres;
+mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche...
+
+
+XLIII^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la
+parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:
+
+Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan
+laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et
+quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur
+dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père.
+Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur
+est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a
+perdu un oeil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs
+et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés
+de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.
+
+Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la
+princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui
+la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de
+crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs
+insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de
+moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.
+
+Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un
+spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou
+chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté,
+le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des
+cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la
+poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et
+me fit craindre pour sa vie.
+
+Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,
+qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.
+
+Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le
+palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la
+princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena
+grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on
+recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être
+conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on
+bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.
+
+Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une
+maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas
+encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me
+dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si
+vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi,
+reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une
+parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre
+arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est
+morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
+suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est
+pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en
+paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous
+demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte
+malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.
+
+Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je
+deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je
+me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je
+me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses
+dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire
+connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me
+faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion
+par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la
+première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender
+notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,
+et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.
+
+Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il
+avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez,
+retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au
+lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce
+qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.
+
+
+XLIV^{E} NUIT
+
+Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre
+l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous
+allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que
+c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide,
+commença son histoire de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.
+
+
+Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa
+mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la
+même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la
+mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal
+assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de
+guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper
+cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour
+les promenades et les divertissements sur l'eau.
+
+Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper
+toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier
+par ma présence le coeur de mes sujets, et les affermir dans le devoir.
+Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages,
+en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant
+de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes
+îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je
+m'embarquai, et nous mîmes à la voile.
+
+Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la
+nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux,
+que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger.
+Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât,
+rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la
+mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous
+avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.
+
+Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur
+le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il,
+nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous
+nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon
+pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de
+se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous
+avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi
+nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que
+la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui
+dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements
+qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons
+demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente,
+que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la
+montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme
+l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette
+attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous
+d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et
+augmente en même temps cette vertu.
+
+Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il
+y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du
+dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la
+poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des
+caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette
+statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de
+tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne
+cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher,
+jusqu'à ce qu'elle soit renversée.
+
+Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes
+excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je
+ne fusse arrivé à la fin de mes jours.
+
+En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne
+Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus
+affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près,
+que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler
+les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne,
+où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit
+horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer,
+qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en
+découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié
+de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche,
+qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
+pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il
+y avait des degrés pour monter au sommet...
+
+
+XLV^{E} NUIT
+
+Au nom de Dieu, ma soeur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je
+vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère soeur,
+répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:
+
+A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à
+droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se
+sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à
+monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour
+peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité
+dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai
+sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la
+grâce qu'il m'avait faite.
+
+Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable
+vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé,
+creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et
+trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour
+délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois
+flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval
+de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc
+et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au
+pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu
+verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une
+rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui
+que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de
+Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre
+mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu
+que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu
+pendant tout le voyage.
+
+Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me
+levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire
+ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches,
+et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai
+dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de
+l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva
+peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la
+montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je
+bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que
+j'avais eu.
+
+Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait
+été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de
+Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de
+bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans
+discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent
+espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre.
+L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu
+soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!
+
+Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer
+avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du
+jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort
+obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à
+l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à
+désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une
+vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me
+laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte
+qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui
+venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où
+j'étais.
+
+Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou
+ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se
+ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient
+une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils
+marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils
+levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent
+plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois
+aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard
+qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien
+fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils
+furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent
+recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le
+navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je
+conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me
+causa un extrême étonnement.
+
+Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant
+remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si
+éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de
+l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la
+terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de
+deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait
+l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai
+au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa
+garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune
+homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces
+choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des
+pots de fleurs qu'il avait près de lui.
+
+Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui
+dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi
+et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la
+moindre injure.
+
+
+XLVI^{E} NUIT
+
+Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade,
+sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième
+Calender:
+
+Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces
+paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que
+je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui
+vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier
+qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa
+profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui
+font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin
+d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il
+fournit les pierreries dont on a besoin.
+
+Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants,
+lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait
+pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil.
+Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le
+temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe
+de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut
+une grande joie dans la famille.
+
+Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance,
+consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident
+jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la
+vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là,
+ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la
+montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib,
+fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours
+après, votre fils doit être tué par ce prince.
+
+Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut
+vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre
+beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est
+la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier
+de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous
+nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant
+d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.
+
+Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper
+mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris
+la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant
+cinquante jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée.
+C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est
+venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il
+viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et
+je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au
+milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.
+
+Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me
+moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui
+ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction,
+qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher
+seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien.
+Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines
+conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je
+profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec
+vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre.
+
+Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa
+confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que
+j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en
+donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à
+la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous
+mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande
+quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand
+il aurait eu d'autres hôtes que moi.
+
+Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il
+avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si
+forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues
+qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains
+étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse
+commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes
+trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.
+
+Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me
+dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me
+voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à
+Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans
+votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de
+vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le
+bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux
+recevoir mon père.
+
+Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le
+bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai
+moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais
+préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé,
+et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de
+m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.
+
+De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis
+dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je
+demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a
+un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête.
+Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le
+prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa
+de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si
+malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans
+le coeur. Il expira dans le moment.
+
+A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la
+tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par
+terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je,
+il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre
+lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte
+moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son
+assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur,
+ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande
+pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus
+longtemps.
+
+
+XLVII^{E} NUIT
+
+Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après
+le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur,
+si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous
+arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.
+
+Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient
+pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je
+pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure
+souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse
+pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.
+
+J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre
+ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors,
+me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me
+fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer
+peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je
+l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le
+persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le
+moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.
+
+Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage
+me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt
+placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le
+bâtiment au même endroit que la première fois.
+
+Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers
+la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque
+espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils
+changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la
+pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne
+répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent
+enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du coeur; car je
+n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des
+cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba
+évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut
+entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais,
+malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet
+état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.
+
+Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves
+apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements;
+et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le
+vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui
+jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent
+la fosse.
+
+Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et
+embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de
+douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et
+transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île
+en peu de temps, et je le perdis de vue...
+
+
+XLVIII^{E} NUIT
+
+Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième
+Calender, dit: Ma soeur, vous saurez que ce prince continua de les
+raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:
+
+Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je
+restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine,
+qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de
+l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du
+repos, quand j'en avais besoin.
+
+Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là,
+je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île
+devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait.
+Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un
+petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et
+n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la
+plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un
+terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je
+vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna
+quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas
+possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je
+m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce
+que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les
+rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.
+
+Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer
+la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je
+n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention
+qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits,
+qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant,
+ils étaient tous borgnes de l'oeil droit. Ils accompagnaient un
+vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.
+
+J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et
+tous privés du même oeil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit
+par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et
+me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments,
+ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.
+
+Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent
+d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous
+traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de
+cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon
+où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour
+s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce
+rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel
+se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs
+s'assirent sur les dix autres.
+
+Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes
+gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place,
+et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que
+du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'oeil droit;
+contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.
+
+Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais
+il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs,
+auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit
+aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la
+fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.
+
+Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au
+vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous
+apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le
+vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête
+dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en
+posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
+
+Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre,
+du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces
+choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le
+visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis
+de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la
+tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre
+oisiveté et de nos débauches!
+
+Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation.
+Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau
+dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs
+habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne
+paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je
+venais d'être spectateur.
+
+Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses
+indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé
+séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes
+seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent:
+Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le
+lendemain et les nuits suivantes, la même action.
+
+A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai
+très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je
+pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était
+pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les
+nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en
+savoir les motifs.
+
+Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas
+de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas
+cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que
+pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous
+voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous
+n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous
+nous demandez. Mais il y va de la perte de votre oeil droit. Il
+n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je
+ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à
+moi-même.
+
+Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution,
+prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau,
+ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent:
+Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons
+bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous
+vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
+nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle
+roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur
+vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante
+pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime
+d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau
+avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez
+jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse,
+tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres
+pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous
+sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de
+ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même...
+
+
+XLIX^{E} NUIT
+
+La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours
+parler le Calender à Zobéide:
+
+Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je
+viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi
+du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs
+eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la
+place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé
+ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre
+ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.
+
+Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau;
+je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola
+dès qu'il m'aperçut.
+
+Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point
+de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée
+je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on
+ne me l'avait dépeint.
+
+La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il
+y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et
+d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers
+magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres
+encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des
+jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux
+qui renfermaient des choses surprenantes à voir.
+
+Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon,
+où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que
+l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées
+très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles
+m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de
+grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et
+une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps,
+dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous
+marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons
+souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie
+désagréable et indigne de vous.
+
+Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir
+dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais
+que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles;
+vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et
+nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.
+
+Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement
+de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de
+l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de
+senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était
+nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une
+collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la
+main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait
+sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont
+j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant
+placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je
+leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la
+nuit.
+
+
+L^{E} NUIT
+
+Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en
+ces termes:
+
+Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames,
+quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi
+demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était
+nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent
+une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour;
+mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on
+n'en pouvait moins souhaiter.
+
+D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et
+d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs
+sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des
+instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me
+mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes
+assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les
+accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les
+autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes
+après les autres, de la meilleure grâce du monde.
+
+Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors
+une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin
+que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez.
+Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un
+appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont
+j'avais le plus grand besoin...
+
+
+LI^{E} NUIT
+
+Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle
+manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse
+histoire:
+
+J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les
+dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour
+précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des
+nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque
+j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore
+plus magnifique que le premier.
+
+Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en
+divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point
+ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai
+une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce
+temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre
+chagrin.
+
+Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les
+quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté
+ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin
+dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent
+m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher
+prince, adieu; il faut que nous vous quittions.
+
+Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur
+affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de
+Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir
+de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me
+répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous
+eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont
+fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette
+douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons
+comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles
+recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de
+grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre
+douleur.
+
+Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que
+nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble
+avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous
+sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs
+indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi
+nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous
+quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction.
+Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,
+particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi
+contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre
+absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous
+vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous
+l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous
+profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du
+bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète
+curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien
+la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à
+un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa
+retenue...
+
+
+LII^{E} NUIT
+
+Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté
+saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:
+
+Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
+véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence
+me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles
+me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent
+ensuite, et je restai seul dans le château.
+
+Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne
+dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un
+siècle sans elles.
+
+Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
+m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela
+près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première
+des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
+
+J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel
+je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.
+
+Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je
+n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus
+grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis
+l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle
+qui suivait.
+
+Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas
+moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,
+arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un
+plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur
+n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
+l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'oeillet, le lis, et
+une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en
+différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien
+n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
+
+J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle
+était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du
+moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle
+renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins,
+d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais
+entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau
+étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.
+
+D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa
+capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la
+tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non
+plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas
+remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé
+la vue.
+
+Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette
+multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le
+plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon
+appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à
+l'exception de la centième.
+
+Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je
+mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une
+architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,
+pour éviter la prolixité.
+
+Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait
+entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui
+valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des
+monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses,
+qui étaient grosses comme des oeufs de pigeon, surpassaient en nombre
+les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des
+escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le
+quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le
+sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les
+autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des
+opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres
+fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la
+cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement
+de branches, mais même d'arbres entiers.
+
+Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les
+autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous
+dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour
+ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit
+à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture
+m'était défendue...
+
+
+LIII^{E} NUIT
+
+Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:
+
+J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes
+princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les
+revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse
+dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation
+du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré
+moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
+
+J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je
+n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais
+contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins
+à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte
+et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai.
+Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette
+odeur, je n'en fus plus incommodé.
+
+Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de
+safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui
+rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et
+cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et
+d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.
+
+Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention,
+j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse
+voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je
+trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage
+excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de
+sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le
+tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire
+avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que
+j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti
+le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant
+des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte
+de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur
+dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol
+vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans
+me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment,
+qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva
+l'oeil droit.
+
+Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce
+que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol
+et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché
+moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon oeil, qui me
+faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon
+qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins
+élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par
+le roc.
+
+Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y
+attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne
+parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon oeil. Nous
+sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur
+votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne
+sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,
+leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute
+la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir
+des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui
+vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de
+plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du
+même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant
+l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et
+vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir
+parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne
+savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré
+les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous
+en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de
+votre destinée.
+
+Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.
+Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
+Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé
+aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la
+porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons
+été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même oeil; mais nous
+n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous
+est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
+secours que vous nous avez généreusement accordé.
+
+Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide
+prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur
+dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira.
+Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous
+pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de
+ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du
+côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait
+pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre
+histoire; parlez.
+
+Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit
+encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce
+que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,
+poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad
+négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous
+sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres
+personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,
+après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait
+venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs
+d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré
+le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par
+bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que
+la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le
+hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons
+entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper
+à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre,
+pour obéir à vos ordres.
+
+Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle
+devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir
+pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue
+pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez
+tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que
+vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez
+où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait
+qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
+Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des
+sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la
+maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans
+leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes
+étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté
+allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui
+répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le
+calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces
+paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et
+demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires;
+elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.
+
+Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se
+retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à
+son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'oeil, tant il avait
+l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et
+entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide,
+quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et
+pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore
+occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il
+tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.
+
+Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects
+à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à
+régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames
+et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en
+repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont
+surpris.
+
+Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders.
+Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.
+
+Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se
+hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une
+manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans
+toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.
+
+Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui
+prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps
+d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé
+sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa
+commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.
+Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa
+maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la
+portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui
+les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils
+n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.
+
+Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et
+leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous
+cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous
+craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous
+ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;
+mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que
+je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes
+les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait
+voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après
+l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul;
+mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la
+glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je
+vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous
+demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux
+chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux
+d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.
+
+Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les
+trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de
+cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...
+
+Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je
+lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore
+ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que
+Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu
+d'envie d'entendre.
+
+
+LIV^{E} NUIT
+
+Ma chère soeur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je
+vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans
+doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le
+prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui
+donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE ZOBÉIDE
+
+
+Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à
+Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï
+parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs, nées d'une
+même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange
+elles ont été changées en chiennes.
+
+Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont
+aussi mes soeurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le
+sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et
+moi Zobéide.
+
+Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous
+appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent,
+suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur
+mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et
+de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur,
+ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère
+et en débauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait apporté.
+Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte
+pour la répudier et la chassa.
+
+Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans
+un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne
+de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux coeurs les plus durs. Je la fis
+entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma
+soeur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant
+votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et
+l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez
+que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer
+comme moi-même.
+
+Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois
+en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre
+troisième soeur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de
+ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son
+mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.
+
+Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que
+Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage
+par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet,
+je me rendis avec mes deux soeurs à Bassora, où j'achetai un vaisseau
+tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de
+Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes
+bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes
+la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes
+terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous
+aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent
+frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.
+
+Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en état de
+m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de
+la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui
+étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si
+hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient
+immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et
+m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.
+
+J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des
+hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils
+étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je
+trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui
+étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les
+cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que
+tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors,
+était changé, en pierre.
+
+Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris
+une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants
+étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant,
+et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir
+considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du
+prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir
+rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en
+trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma
+surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes
+pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.
+
+Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns
+semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de
+leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà
+vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième;
+mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence
+affreux.
+
+M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau
+bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je
+jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait
+dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai
+ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame
+aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne
+d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes,
+et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me
+parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.
+
+J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette
+chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni
+d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et
+d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...
+
+
+LV^{E} NUIT
+
+Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai
+dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques,
+qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où
+il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de
+grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche
+étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit
+plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de
+dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et,
+avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme
+un oeuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il
+brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le
+regardant au jour.
+
+Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau
+allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me
+fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car
+je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés
+d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette
+chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait
+inestimable.
+
+Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je
+parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais
+déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient
+remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces
+merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon
+vaisseau, ni à mes soeurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité.
+Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il
+était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par
+où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je
+m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre
+où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je
+résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à
+regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur
+de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette
+crainte qui m'empêcha de dormir.
+
+Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui
+lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de
+le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai
+aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en
+chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un
+cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le
+flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un
+oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui
+marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes
+suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire
+blanche allumés de même.
+
+Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez
+nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne
+mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui
+était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie
+d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire
+qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié,
+et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de
+très-merveilleux.
+
+Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant
+debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu
+qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la
+grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays.
+Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.
+
+Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous
+prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville
+désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est
+arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en
+l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf
+dans un désastre si épouvantable.
+
+Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à
+faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port
+après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de
+s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui
+témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais
+remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.
+
+Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
+patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux,
+et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il
+commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable
+seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends
+l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue
+depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma
+curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en
+conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant
+de personnes mortes d'une manière inouïe.
+
+
+LVI^{E} NUIT
+
+Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:
+
+Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez
+la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui
+adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur
+et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un
+puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute
+sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient
+mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles
+à Dieu.
+
+Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur
+d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane,
+qui savait l'Alcoran par coeur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon
+prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde
+d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe;
+et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je
+fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent
+livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout
+le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les
+instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des
+vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté
+constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en
+horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.
+
+Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à
+coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne
+perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte
+de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»
+
+La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant
+converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du
+matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un
+instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon
+père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel
+qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une
+pareille destinée.
+
+Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment
+terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de
+ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous
+envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je
+vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.
+
+Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence
+qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous
+éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut
+vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai
+laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une
+retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire
+du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les
+honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en
+pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le
+reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.
+
+Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au
+port, où nous trouvâmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en
+peine de moi. Après avoir présenté mes soeurs au prince, je leur
+racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour
+précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la
+désolation d'une si belle ville.
+
+Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises
+que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait
+de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous
+laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que
+nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux
+pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant
+les yeux.
+
+Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes
+mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir
+besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel
+que nous pouvions le souhaiter...
+
+
+LVII^{E} NUIT
+
+Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:
+
+Sire, dit-elle, le jeune prince, mes soeurs et moi, nous nous
+entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre
+union ne dura pas longtemps. Mes soeurs devinrent jalouses de
+l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me
+demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque
+nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me
+faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est
+pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur
+répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers
+le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir.
+D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma
+personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes
+services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.
+
+Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour
+moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos soeurs, que
+dès ce moment j'accepte de bon coeur l'offre que vous me faites, non pas
+pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma
+maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes
+soeurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce
+temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments
+qu'auparavant.
+
+Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où,
+avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous
+arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes
+soeurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de
+la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments
+sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je
+m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que
+l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une
+plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île
+déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait
+sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs
+sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque
+espérance que je pourrais conserver ma vie.
+
+Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et
+fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche,
+et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je
+me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros
+qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en
+eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre
+une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute
+ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et
+l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et
+s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose
+extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans
+un autre endroit, et je m'endormis.
+
+A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi
+une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à
+l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et
+lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que
+vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru
+ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu
+qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos
+soeurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos
+généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées
+comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans
+vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux
+chiennes noires sont vos deux soeurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce
+châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la
+manière que je vous dirai.
+
+A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux
+chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis
+dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été
+chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me
+dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne,
+de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits
+cent coups de fouet à chacune de vos soeurs, pour les punir du crime
+qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince
+qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son
+ordre.
+
+Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même
+manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs
+avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel
+devoir.
+
+Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son
+grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi
+elle était marquée de cicatrices...
+
+
+LVIII^{E} NUIT
+
+
+
+
+HISTOIRE D'AMINE
+
+
+Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont
+Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma soeur, je vous
+dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en
+particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait
+laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.
+
+La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai
+veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à
+quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait
+de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès
+que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire
+dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à
+mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.
+
+Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint
+dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer.
+C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la
+terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous
+supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la
+confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous
+dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se
+marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous
+n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de
+la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse
+avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des
+inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma
+charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre
+présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de
+notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des
+misérables.
+
+Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de
+compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux
+bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut
+que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La
+vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me
+baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame,
+reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous
+avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez
+cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure
+que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à
+l'honneur de vous voir.
+
+Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me
+plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets,
+des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les
+plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.
+
+La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi,
+d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me
+dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières
+dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira:
+me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle
+marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes
+esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort
+large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par
+un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était
+au-dessus de la porte en lettres d'or: _C'est ici la demeure éternelle
+des plaisirs et de la joie_. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à
+l'instant.
+
+On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus
+reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant
+de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un
+sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants:
+Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces;
+mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous
+imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de
+tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de
+votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux
+si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le
+monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre
+alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les
+joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous
+fait de vous recevoir pour femme.
+
+Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me
+remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne.
+Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une
+rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un
+cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air
+majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et
+je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore
+au-dessus de ce que sa soeur m'en avait dit.
+
+Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa
+des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat
+de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il
+avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi
+fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à
+lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus
+la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée
+seulement.
+
+Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai
+à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il
+me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai
+déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.
+
+Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma
+bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que
+je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de
+toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique,
+je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne
+trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans
+la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la
+vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût.
+
+Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus
+que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à
+la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui
+en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à
+l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de
+me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta
+que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante;
+qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire
+un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple
+pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant,
+afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler,
+le marchand me mordit jusqu'au sang.
+
+La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je
+demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de
+fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi,
+je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes
+avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde
+qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une
+faiblesse qui m'avait prise...
+
+
+LIX^{E} NUIT
+
+Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:
+
+La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de
+l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse,
+me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je
+vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne
+l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous
+affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous
+donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement,
+qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.
+
+La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête
+enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal
+de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie,
+et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me
+dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me
+résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter
+une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un
+porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort
+étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que
+c'était peu de chose.
+
+Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne
+demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police
+d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre.
+Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents,
+je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande
+injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de
+pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement,
+reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.
+
+Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un
+vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête
+tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que
+j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela
+étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le
+grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir
+tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je,
+je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment
+donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux
+absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui
+répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le
+fait.
+
+A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il,
+c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa
+des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur
+dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son
+ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il
+commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut
+apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter
+dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment
+que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon coeur et qui me manquent
+de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe
+donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors
+l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous
+avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.
+
+Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai
+la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en
+quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus
+beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de
+mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon
+fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous
+conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue.
+Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna
+de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux.
+Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la
+vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de
+son crime.
+
+A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur
+les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante
+qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après
+cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur,
+dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit
+quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier,
+contre mon intention, me sont restées depuis.
+
+Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la
+maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la
+place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas
+contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où
+elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre
+qui aurais-je fait ma plainte?
+
+Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère soeur
+Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui
+fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et
+m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille
+marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez
+elle après la mort de notre mère.
+
+Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous
+résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que
+nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense
+de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les
+provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis
+apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous
+retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife
+Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait
+savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce
+qu'il venait d'entendre.
+
+
+LX^{E} NUIT
+
+Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité,
+voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux
+Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de
+sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit
+lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en
+serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle
+point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous
+revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?
+
+Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre
+Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en
+me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je
+voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi
+dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien!
+répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus
+à propos, puisque je le souhaite.
+
+Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout
+le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée
+parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée
+très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous
+me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de
+m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en
+marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses soeurs,
+en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais
+leur rendre leur figure naturelle.
+
+Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand
+plaisir: faites-leur cette grâce: après cela, je chercherai les moyens
+de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore
+une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement
+maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses,
+il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me
+nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si
+grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien
+qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine,
+et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.
+
+Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les
+deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses
+cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été
+frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter
+ainsi.
+
+Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on
+les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui
+l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne
+n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles
+furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les
+cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur
+des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux
+inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque
+c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son
+cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit
+qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer
+chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
+votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
+disparut.
+
+Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient
+d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé
+éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui
+dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la
+blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la
+reprendre, il la reprit à l'heure même.
+
+Le calife déclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main à Zobéide,
+et proposa les trois autres soeurs aux trois Calenders, fils de rois,
+qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le
+calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de
+Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit
+dans ses conseils.
+
+Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire,
+qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu
+d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui
+dit:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens
+de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad.
+Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge
+très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était
+fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait
+encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux
+zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer
+un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces,
+il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande
+maison.
+
+Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son
+odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de
+pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant
+avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela,
+il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du
+ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux
+particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée
+de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger
+qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut
+savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien,
+parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue.
+Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques
+qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre
+eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le
+domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la
+demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a
+parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait
+ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à
+un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait
+la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les
+yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de
+toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi;
+je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de
+la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge,
+pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses
+richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour
+obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter
+une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre
+terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son
+désespoir.
+
+Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de
+l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant par le bras, lui
+dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous
+parler.
+
+
+LXI^{E} NUIT
+
+Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu
+surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait
+de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir
+pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut
+s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la
+rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le
+pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut
+obligé de se rendre à ses instances.
+
+Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon
+nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets
+délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait,
+et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout
+une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce
+personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la
+vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en
+tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait
+asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à
+boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni.
+
+Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient
+plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère,
+selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui
+demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur,
+lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier.
+Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que
+la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais
+apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad,
+avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la
+fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler.
+
+A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et
+repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en
+mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je
+vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je
+sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre
+situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais
+il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon
+égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans
+travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir;
+désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir
+souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de
+l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs,
+ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer
+que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux
+hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers
+pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément
+de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans
+les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je
+vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas
+fâchés de l'entendre.
+
+Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du
+porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la
+charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il
+souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes:
+
+
+
+
+PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la
+meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de
+mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses
+étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les
+ménageait aussi mal que je faisais.
+
+Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon
+patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de
+meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par
+mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons
+conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me
+restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à
+l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau
+que nous avions équipé à frais communs.
+
+Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le
+golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la
+droite, et par celles de Perse à la gauche.
+
+Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et
+nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à
+la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur
+d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit
+plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage
+qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.
+
+Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à
+nous délasser de la fatigue de la mer, l'île trembla tout à coup, et
+nous donna une rude secousse...
+
+
+LXII^{E} NUIT
+
+Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du
+tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
+rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous
+prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se
+sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi,
+j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se
+plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce
+de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le
+capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la
+chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut
+profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser
+les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau.
+
+Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et
+tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour
+et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je
+désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
+contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu
+beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la
+fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en
+eussent donné le moyen.
+
+Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et
+parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je
+ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger.
+J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une
+source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les
+forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de
+route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
+cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la
+crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte
+plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en
+approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté
+attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la
+voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme
+parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon
+aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une
+grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins
+étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là.
+
+Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant
+demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert,
+ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain
+de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume
+d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte
+d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite
+ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales
+étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous
+les autres, et destinés aux écuries du roi.
+
+Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les
+cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui
+je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me
+trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
+curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur.
+En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît
+toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière
+que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses
+officiers.
+
+Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je
+recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour
+apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un
+avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située
+sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des
+vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le
+port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de
+décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient
+les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur
+quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je
+vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne
+doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le
+vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le
+capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je
+l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je
+voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui
+se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il
+nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette
+île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur
+énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt
+échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la
+cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La
+plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux
+Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de
+les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui
+je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal.
+Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et
+qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...
+
+
+LXIII^{E} NUIT
+
+Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:
+
+Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!
+s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi
+parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les
+passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire
+que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,
+repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à
+vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute.
+Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle
+aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui
+m'avaient amené à sa cour.
+
+Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que
+je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me
+reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie
+qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se
+jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes
+heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez
+le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous,
+faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité;
+et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises
+que je lui présentai; mais il les refusa.
+
+Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en
+fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui
+m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je
+lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté
+de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de
+beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me
+rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la
+valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis
+avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère.
+J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et
+je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu
+d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la
+vie.
+
+Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments
+de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de
+son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et
+lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de
+cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;
+retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes
+aventures.
+
+Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et
+retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui
+fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on
+servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la
+parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous
+prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de
+mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles
+du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces
+termes:
+
+
+
+
+SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le
+reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier.
+Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de
+voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises
+propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois
+avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous
+embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu,
+nous commençâmes notre navigation.
+
+Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort
+avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de
+plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y
+découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes
+prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les
+arrosaient.
+
+Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les
+autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté,
+et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient
+un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi
+le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
+longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à
+l'ancre...
+
+
+LXIV^{E} NUIT
+
+Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre;
+je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des
+marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement
+le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de
+temps après.
+
+Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si
+triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de
+saison.
+
+A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je
+deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de
+tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner
+quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et
+le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc,
+je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je
+marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais
+pas bien distinguer ce que c'était.
+
+Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était
+une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que
+j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai
+alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus
+découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter
+dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en
+rondeur.
+
+Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup,
+comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de
+cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui
+qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur
+extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins
+d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et
+je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un
+oeuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour
+le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'oeuf, de
+sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi
+gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile
+dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il
+reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île
+déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord
+qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais
+plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me
+sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je
+déliai promptement le noeud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à
+peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une
+longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.
+
+Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de
+toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,
+et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût
+monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à
+l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
+gagné au change.
+
+En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de
+diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris
+beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des
+objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans
+effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
+n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient
+pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc,
+leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.
+
+Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de
+temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil
+se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où
+je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était
+basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des
+serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y
+pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au
+bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux
+sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas,
+comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour
+étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en
+tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants
+sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré
+l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'oeil de
+toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes
+provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba
+près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de
+viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du
+haut des rochers, en différents endroits.
+
+J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï
+dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la
+vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands
+pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
+dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée
+dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande
+et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la
+pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce
+pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et
+les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture
+à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par
+leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils
+trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse,
+parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette
+vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.
+
+J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet
+abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de
+sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen
+de conserver ma vie....
+
+
+LXV^{E} NUIT
+
+Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la
+compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus
+gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse
+de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris
+ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai
+fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je
+me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma
+ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.
+
+Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent
+chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des
+plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont
+j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.
+Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les
+aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un
+d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il
+m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle
+aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant
+pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec
+plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,
+ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en
+peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce
+n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée,
+ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je
+la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres
+marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés
+de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.
+Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me
+sauver que ma hardiesse à le tenter.
+
+Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là,
+leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes
+diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où
+ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai
+le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car
+chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il
+en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des
+moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre
+de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de
+celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire
+désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.
+
+Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de
+viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants
+qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous
+marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une
+longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après
+avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous
+abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
+grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des
+richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de
+fatigues.
+
+Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore
+cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le
+récit du troisième.
+
+Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la
+même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa
+misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant
+demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.
+
+
+
+
+TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
+le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais
+comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le
+repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais
+affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que
+je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres
+marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à
+plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.
+
+Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête
+horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours,
+et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort
+souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y
+aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit:
+Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages
+tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains,
+notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce
+qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous
+arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous
+assommeraient...
+
+
+LXVI^{E} NUIT
+
+Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une
+grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de
+nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude
+innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil
+roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et
+environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en
+approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux
+bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
+tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne
+paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.
+
+Nous leur vîmes faire cette manoeuvre avec la frayeur que vous pouvez
+vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul
+mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions
+d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le
+câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir
+fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils
+emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus.
+Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il
+était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez
+entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.
+
+Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous
+trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour
+prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était
+possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En
+marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers
+lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort
+élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en
+la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste
+appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau
+d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir.
+Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir
+marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis
+d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles.
+
+Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que
+je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup
+de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme
+noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un
+seul oeil, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant,
+qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui
+n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure
+lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un
+éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et
+longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si
+effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts.
+
+A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule,
+qui nous examinait de tout son oeil. Quand il nous eut bien considérés,
+il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi,
+me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un
+boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant
+que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha.
+Il prit les autres tour à tour, les examina de la même manière; et
+comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint
+d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche
+au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir,
+et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce
+repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et
+s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son
+sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas
+possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la
+plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu,
+le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.
+
+Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous
+avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un
+de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de
+gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous
+n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous
+délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à
+exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former.
+
+Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous
+déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu
+d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en
+nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le
+soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais
+nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de
+retourner au palais.
+
+Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos
+compagnons: après quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il
+sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous
+parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point
+d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si
+étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un
+de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il,
+de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il
+pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du
+barbare qui nous destine un trépas si funeste?
+
+Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le
+communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je
+alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous
+m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et
+lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce
+que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons
+le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il
+réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque
+vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous
+manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous
+nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots
+sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais
+quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser
+ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà
+dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et
+nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.
+
+Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu
+de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de
+nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes
+de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il
+se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes
+ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi,
+nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour
+la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'oeil en même
+temps, et nous le lui crevâmes.
+
+La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se
+leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de
+quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le
+temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les
+endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous
+avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec
+des hurlements épouvantables...
+
+
+LXVII^{E} NUIT
+
+Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous
+rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous
+les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous
+jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec
+quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne
+paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous
+n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce
+serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous
+proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos
+radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel
+ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le
+conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
+devant lui à pas précipités.
+
+A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et
+nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants,
+qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la
+rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
+jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais,
+tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se
+noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes
+nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de
+la portée des pierres.
+
+Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des
+flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous
+passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de
+notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés
+contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y
+trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour
+réparer les forces que nous avions perdues.
+
+Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes
+réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de
+ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous,
+qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts
+qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à
+plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous
+prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous
+fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit
+qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il
+avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O
+Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous
+réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à
+la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas
+moins terrible.
+
+Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
+nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.
+Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin
+du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent,
+qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva
+contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que
+moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.
+
+Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort
+que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui
+de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je
+fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux
+de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de
+désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de
+nos vies.
+
+Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois,
+de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai
+ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en
+liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela
+étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la
+triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel
+sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner
+autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à
+cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au
+jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne
+peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai
+sortir de mon fort que le soleil ne parût.
+
+Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant
+souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à
+cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la
+résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le
+dessein de m'y précipiter la tête la première.....
+
+
+LXVIII^{E} NUIT
+
+Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché
+de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer,
+j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force
+pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on
+me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le
+capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et
+les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle
+aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur
+eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent
+qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient
+en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages,
+et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.
+
+Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui
+est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port,
+et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs
+marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le
+capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui
+appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire.
+Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à
+ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il
+entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me
+disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez
+bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à
+la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il
+me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.
+
+L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des
+marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous
+quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger:
+Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus
+m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le
+reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans
+l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à
+la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas
+remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne
+depuis le temps que je ne l'avais vu.
+
+Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me
+reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui
+étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se
+nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon
+vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire
+de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle
+méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas
+embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et
+moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais,
+qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le
+reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il.
+Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez
+ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au
+bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de
+l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...
+
+
+LXIX^{E} NUIT
+
+Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré,
+me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis
+ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que
+j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les
+ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré.
+Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je
+lui devais.
+
+De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous
+de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes
+éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et
+en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il
+avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait
+ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la
+couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à
+Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de
+richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres
+une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles
+que j'avais déjà acquises.
+
+Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner
+ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du
+lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se
+retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur
+la fin du dîner, et continua ses aventures.
+
+
+
+
+QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon
+troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me
+déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à
+la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc
+ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit
+dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route
+de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un
+port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions
+déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles
+orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris
+d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles,
+et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont
+nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la
+manoeuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille
+pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des
+récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de
+matelots se noyèrent, et que la charge périt...
+
+
+LXX^{E} NUIT
+
+J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres
+marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous
+emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y
+trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos
+forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous
+avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire.
+L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.
+
+Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du
+rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où
+nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en
+très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos
+personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite
+dans leurs maisons.
+
+Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu.
+D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe,
+en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire
+réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent
+que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour
+moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas
+seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je
+m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me
+parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.
+
+On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes
+camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement.
+J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de
+cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ôter par là le chagrin
+que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous
+donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages,
+leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras.
+C'est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient leur destinée, parce
+qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien,
+vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je
+devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont
+j'étais incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je
+prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les
+noirs ayant assommé et mangé mes compagnons, en demeurèrent là; et me
+voyant sec, décharné, malade, ils remirent ma mort à un autre temps.
+
+Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas
+garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des
+habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et
+qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais,
+au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa
+vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les
+autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du
+jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi,
+étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi
+lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je
+m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres
+dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et
+continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me
+paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même
+temps de quoi boire et de quoi manger.
+
+Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des
+gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là
+une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis
+nulle difficulté de m'approcher d'eux....
+
+
+LXXI^{E} NUIT
+
+Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant
+de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et
+d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis
+volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais
+fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les
+mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par
+quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit
+que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.
+
+Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de
+poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le
+bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île
+d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon
+prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le
+surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin
+de moi.
+
+L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes
+de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi
+demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et
+les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre
+content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son
+esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la
+ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus
+bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un
+étranger.
+
+Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde,
+le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit
+prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se
+servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de
+choses dont on ignorait l'usage dans ses États.
+
+J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une
+selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le
+garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or.
+Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que
+je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.
+
+Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au
+roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et
+fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de
+grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour
+ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me
+firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis
+aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit
+dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.
+
+Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour:
+Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te
+chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu
+m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a
+rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre
+Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua
+le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes
+plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il
+me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche.
+Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle
+je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas
+trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première
+occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout
+avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.
+
+J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec
+lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et
+mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la
+plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et
+vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous
+que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure
+à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si
+funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de
+vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre
+vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont
+faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma
+femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île,
+et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la
+femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me
+sauver; tout le monde subit cette loi.
+
+Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la
+nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins
+arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre
+de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces,
+et on la para de tous ses joyaux.
+
+On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en
+marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa
+femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut
+arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits
+profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses
+habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents
+et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un
+pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la
+même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en
+longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond.
+La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.
+
+Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort
+triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y
+assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir
+souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je
+pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de
+l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les
+morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de
+nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que
+veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis
+soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si
+elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à
+Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume?
+Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils
+n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.
+
+Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que
+ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec
+elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel
+remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à
+la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition
+que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout
+entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...
+
+
+LXXII^{E} NUIT
+
+Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me
+paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des
+anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné
+de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les
+personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur
+d'assister à mon enterrement.
+
+Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme
+dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On
+commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je
+suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes,
+et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne,
+je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je
+m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour
+de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de
+leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez,
+disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi
+si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays.
+J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut
+attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme
+dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre
+bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette
+cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur
+l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris
+pitoyables.
+
+A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de
+lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain.
+C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante
+coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui
+sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche;
+je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus
+vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je
+sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me
+bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps
+plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il
+est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa
+providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te
+vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses
+péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à
+mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances.
+Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne
+devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit
+de tes travaux!
+
+Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte
+en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et
+m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins
+(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque
+misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi,
+et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant
+le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en
+mangeai.
+
+Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on
+ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois
+de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus
+spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord.
+Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en
+ayant plus, je me préparai à mourir...
+
+
+LXXIII^{E} NUIT
+
+Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis
+lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le
+mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes
+dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme,
+je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je
+m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la
+tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je
+m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme
+je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de
+l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques
+jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un
+homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur
+pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne
+manquai pas de vivres, en mettant toujours en oeuvre la même industrie.
+
+Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler
+et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler
+plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui
+prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par
+reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais.
+Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin
+une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers
+cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la
+cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris
+qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.
+
+A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de
+l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant
+avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la
+mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine
+à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus
+convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en
+leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue
+souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui
+avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.
+
+J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville
+et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était
+tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je
+me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait
+de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du
+pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que
+je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.
+
+J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les
+diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les
+riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le
+bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec
+des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait
+une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une
+bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en
+était pas la saison.
+
+Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que
+de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je
+fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour
+me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me
+venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle
+disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé
+d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.
+Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si
+ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse
+et m'emmenèrent avec mes ballots.
+
+Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du
+plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi
+la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
+lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les
+accepter.
+
+Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des
+Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent
+ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous
+abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre
+très-excellent.
+
+Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité
+s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
+dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair
+humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île,
+nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin,
+j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est
+inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs
+qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien
+de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai
+tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en
+faisant bonne chère avec eux.
+
+Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa
+encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il
+fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
+autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui
+et entendre le détail de son cinquième voyage.
+
+
+
+
+CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer
+de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans
+pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi
+j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des
+voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer.
+Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon
+commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un
+à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai
+dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je
+reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs
+marchandises.
+
+Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une
+longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île
+déserte, où nous trouvâmes l'oeuf d'un roc d'une grosseur pareille à
+celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près
+d'éclore, dont le bec commençait à paraître....
+
+
+LXXIV^{E} NUIT
+
+Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et
+qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'oeuf à grands coups de
+hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par
+morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne
+pas toucher à l'oeuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.
+
+Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il
+parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que
+j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience
+ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du
+petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour
+éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec
+empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.
+
+Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables,
+qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'oeuf,
+et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils
+reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent
+pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous
+éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.
+
+Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes
+chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent
+précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant
+en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse
+du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba
+pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une
+manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre
+malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,
+qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les
+passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé
+moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me
+prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main,
+tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent
+et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont
+le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté,
+et me sauvai.
+
+Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi
+je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me
+sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des
+arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des
+ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours.
+Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette
+eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les
+arbres, non sans quelque appréhension.
+
+Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me
+parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je
+m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme
+moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une
+inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu
+de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le
+passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour
+aller cueillir des fruits.
+
+Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est
+pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,
+lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au
+lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que
+j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement
+autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à
+celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me
+serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La
+frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...
+
+
+LXXV^{E} NUIT
+
+Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard
+demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les
+jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes
+esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de
+l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré
+moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de
+m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il
+ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer
+la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou.
+Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller;
+ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds.
+Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé
+de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.
+
+Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui
+étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse;
+et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
+grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous
+rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la
+posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le
+vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la
+portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour
+quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de
+la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter
+en marchant.
+
+Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit
+en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit
+signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la
+prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la
+dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi
+s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il
+commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules.
+Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans
+l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant
+qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans
+mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.
+
+Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit
+vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des
+gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et
+prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement
+étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez
+tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous
+êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux
+dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu
+cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots
+et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne
+compagnie.
+
+Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur
+navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il
+apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après
+quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville
+dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.
+
+Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de
+l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de
+retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite
+m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme
+moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me
+dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous
+écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna
+des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.
+
+Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort
+droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de
+s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les
+arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit
+et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand
+nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès
+qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec
+une agilité surprenante....
+
+
+LXXVI^{E} NUIT
+
+Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des
+pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre
+les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits
+de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des
+gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les
+cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les
+singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il
+nous eût été impossible d'avoir autrement.
+
+Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la
+ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur
+du sac de cocos que j'avais apporté.
+
+Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose,
+jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le
+remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un
+si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.
+
+Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands
+qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis
+l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire
+un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui
+m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du
+marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec
+moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.
+
+Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit
+en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte
+la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait
+une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de
+débauche.
+
+J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois
+d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où
+je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un
+grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer
+avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je
+revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du
+bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en
+aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes
+autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes
+sortes de divertissements.
+
+Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui
+se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie
+se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
+jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième
+voyage de la manière que je vais vous le raconter.
+
+
+
+
+SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir
+comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls,
+je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de
+nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion;
+et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi
+qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un
+sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui
+firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.
+
+Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une
+fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un
+port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était
+résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité,
+mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote
+perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils
+la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir,
+tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un
+étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant
+des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa
+la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
+demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous
+répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
+dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous
+périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce
+danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces
+mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se
+rompirent dans la manoeuvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y
+remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne
+inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en
+sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos
+vivres et nos plus précieuses marchandises.
+
+Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a
+plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le
+dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de
+ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce
+discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous
+embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre
+malheureux sort.
+
+La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île
+fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de
+vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements
+qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur,
+nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose
+presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui
+se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent
+qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout
+ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer,
+tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et
+pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture
+est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce
+lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou
+d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de
+poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et
+rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
+grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart
+sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.
+
+Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et
+nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos
+vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les
+autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses
+provisions.
+
+
+LXXVII^{E} NUIT
+
+Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par
+les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes
+compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
+ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en
+avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire
+part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me
+restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller
+loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter
+dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai
+qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter
+que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé
+dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je
+m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne
+hâtasse ma mort.
+
+Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller
+jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après
+avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même:
+Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par
+quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au
+courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je
+péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au
+contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée
+de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de
+m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet
+affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?
+
+Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le
+fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à
+choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit
+bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques
+ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et
+d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les
+ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites
+rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours
+de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.
+
+Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de
+l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je
+voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le
+moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle
+pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un
+pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me
+restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie.
+Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer
+mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil
+vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais
+en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au
+bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand
+nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai.
+Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.
+
+En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je
+devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je
+m'écriai, et récitai ces vers arabes:
+
+«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas
+besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'oeil, et, pendant que
+tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»
+
+Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et
+prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir.
+Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser
+aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
+voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que
+l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce
+que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un
+de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et
+attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous
+éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui
+doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
+sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent
+premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.
+
+Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma
+faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce
+qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon
+discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur
+avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus
+surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la
+chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que
+par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à
+faire ce qu'ils voudraient.
+
+Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de
+temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie
+marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les
+plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était
+avec les ballots, et commencèrent à me suivre...
+
+
+LXXVIII^{E} NUIT
+
+Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de
+Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me
+présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis,
+et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes,
+c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce
+prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me
+fit avancer et prendre place auprès de lui.
+
+Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez
+d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on
+écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les
+archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit
+les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et
+d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait
+point dans son trésor qui en approchassent.
+
+Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en
+examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai,
+et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au
+service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la
+supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en
+souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni
+de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos
+richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous
+sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma
+libéralité.
+
+J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et
+j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de
+plus digne de ma curiosité.
+
+Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me
+permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière
+très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche
+présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre
+congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable,
+et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre
+souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part
+ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de
+mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant
+à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait
+l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya
+querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi,
+et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.
+
+La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain
+animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur
+le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce
+qu'elle contenait en langue indienne:
+
+ LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS,
+ QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT
+ BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS,
+ ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR
+ VINGT MILLE COURONNES
+ ENRICHIES DE DIAMANTS:
+ AU CALIFE HAROUN
+ AL-RASCHID.
+
+«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne
+laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en
+considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre
+coeur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous
+vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le
+mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en
+conjurons en qualité de frère. Adieu.»
+
+[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife.
+
+p. 223.]
+
+Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et
+travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur,
+rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme;
+secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme
+une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de
+préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en
+cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente
+grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela
+était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les
+habillements étaient couverts de pierreries.
+
+Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse
+navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La
+première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la
+commission dont j'étais chargé....
+
+
+LXXIX^{E} NUIT
+
+Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me
+présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle
+esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont
+j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me
+conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me
+prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui
+présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait
+le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût
+aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me
+prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des
+croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu'il
+n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est
+plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son
+palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un
+trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux
+files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
+cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or
+à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une
+colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un
+demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille
+hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants
+richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier
+qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute
+voix:
+
+«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes,
+dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt
+mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que
+ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!»
+
+Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône
+crie à son tour:
+
+«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit
+mourir.»
+
+L'officier de devant reprend, et crie ensuite:
+
+«Louange à celui qui vit et ne meurt pas!
+
+D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges
+dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples
+n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement
+la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux
+et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait
+de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et
+après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est
+digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me
+congédia et me renvoya avec un riche présent....
+
+Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent;
+mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour
+suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en
+ces termes:
+
+
+
+
+SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
+
+
+Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en
+faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait
+que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que
+j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement
+le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes
+gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de
+table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de
+venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier
+qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses
+pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me
+rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au
+roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a
+faite.
+
+Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des
+croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera
+Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis
+rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait voeu
+de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un
+long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter
+jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler:
+
+J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais
+pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de
+moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de
+Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela,
+il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous
+voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être
+redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela
+de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en
+eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de
+mon voyage.
+
+Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré
+les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et
+je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut
+très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là, j'exposai aux
+ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire
+donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au
+palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la
+coutume.
+
+Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute
+particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je
+vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je
+bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon
+compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi,
+je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec
+toutes les marques d'une grande satisfaction.
+
+Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille
+sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile
+blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un
+autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase
+d'agate plus large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un
+demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en
+terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il
+lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition,
+venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes:
+
+ SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN,
+ AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART
+ D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU
+ A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR,
+ APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE
+ MÉMOIRE.
+
+«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci,
+émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous
+espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne
+intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.»
+
+Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait
+à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience,
+je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à
+obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un
+présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de
+m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme
+je l'espérais, et Dieu en disposa autrement.
+
+Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des
+corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre
+vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques
+personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en
+coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas
+s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves...
+
+
+LXXX^{E} NUIT
+
+Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous
+dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des
+nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils
+nous vendirent.
+
+Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt
+acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller
+proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas
+encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas
+quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je
+n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les
+corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais
+dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui
+repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne
+l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et
+m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une
+forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont
+l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il
+jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant
+un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les
+éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse
+dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après
+m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville,
+et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit.
+
+Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain,
+d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je
+tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les
+autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller
+avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de
+cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me
+caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes
+une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon
+patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et
+d'enlever les dents pour en faire commerce.
+
+Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de
+jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à
+l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur
+l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus
+avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant
+la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un
+horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et
+tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais
+monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés
+sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une
+telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.
+
+Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants
+m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le
+bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et
+le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit
+avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que
+vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête
+de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un
+endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui
+l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je
+croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps
+étendu sur la place, ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je
+remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute
+couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet
+objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de
+ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et
+qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je
+cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule
+d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes
+pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai
+chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me
+fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour
+me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.
+
+Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais
+dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été
+à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des
+flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais
+de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par
+quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le
+lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une
+extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes
+l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter
+de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je
+ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de
+me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de
+toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je
+vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez
+entendre.
+
+Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité
+d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que
+nous leur donnions, ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces
+animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à
+vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous
+dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un
+avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent
+qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville
+enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez
+récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à
+ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à
+faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.
+
+A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La
+liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et,
+pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à
+vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner
+en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des
+navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
+vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de
+nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes
+intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le
+moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline,
+que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville
+qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas
+longtemps caché.
+
+
+LXXXI^{E} NUIT
+
+Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi
+lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à
+demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en
+abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter des
+régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et
+comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort
+extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé.
+
+Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des
+rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme
+des Indes, nous y allâmes aborder; et là, pour éviter les dangers de la
+mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu
+de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse
+somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des
+présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse
+caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris
+beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je
+n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les
+serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus.
+
+Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad.
+J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon
+ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait
+causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que
+Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des
+éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter
+foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire
+et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses
+secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans
+son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents
+qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents
+et à mes amis.
+
+Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier
+voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il,
+avez-vous jamais ouï dire que quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
+qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il
+pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et
+tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et
+lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez
+essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux
+vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en
+console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement
+une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous
+possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si
+généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre
+mort.
+
+Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui
+dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger
+chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le
+marin.
+
+Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à
+paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter,
+j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté
+souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en
+demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain
+de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte
+de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il
+n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je
+ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons
+rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante
+que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je
+me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le
+récit, j'ordonnerai sa mort.
+
+
+LXXXII^{E} NUIT
+
+Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes,
+laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer
+l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PETIT BOSSU
+
+
+Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un
+tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont
+il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint
+s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du
+tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de
+l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons
+plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en
+fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique
+et le mena chez lui.
+
+Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le
+couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de
+poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en
+mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il
+mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent
+remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet
+accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de
+craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des
+assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du
+corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un
+médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à
+l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds,
+l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils
+frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on
+montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière,
+ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît,
+répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un
+homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez,
+ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela
+par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui
+faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part
+au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme
+portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le
+laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.
+
+Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme
+l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un
+malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent
+qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé
+d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et
+qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa
+servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec
+tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et,
+venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si
+rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en
+fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la
+lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec
+elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut
+tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué,
+Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis!
+disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de
+tuer ce malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le
+bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va
+bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.
+
+Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution
+de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer
+par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit
+ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à
+s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est
+fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette
+nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la
+vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous
+donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le
+juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant...
+
+
+LXXXIII^{E} NUIT
+
+Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se
+délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne
+trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus
+fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre
+sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la
+maison du musulman notre voisin.
+
+Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin
+de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait
+chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand
+dégât.
+
+Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui
+prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui
+avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la
+cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura
+planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant.
+Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le
+laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine
+descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans
+la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité
+ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de
+voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais
+comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était
+un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au
+bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les
+souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui
+descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne
+jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et
+lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre
+terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le
+corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer.
+Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à
+la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un
+homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez
+pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les
+graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si
+criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les
+ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait
+quelle résolution il devait prendre....
+
+
+LXXXIV^{E} NUIT
+
+Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait
+pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des
+imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu,
+plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne
+t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis
+pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux
+cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si
+évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules,
+sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé
+debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison
+sans regarder derrière lui.
+
+Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort
+riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont
+on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de
+sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa
+pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt
+appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant
+ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman,
+en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme
+un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour
+quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis
+le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du
+marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le
+renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête:
+il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.
+
+Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien
+qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel
+sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu
+me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me
+prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le
+tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au
+bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh!
+oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse
+d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien,
+et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à
+ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le
+marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de
+réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de
+simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.
+
+Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre
+qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne
+put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait
+au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne
+voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la
+volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de
+ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à
+accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge.
+A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des
+crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui
+avait tué un musulman.
+
+Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence;
+et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever
+en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança
+en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est
+pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui
+assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui
+raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et
+il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le
+marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir
+un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus
+en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans
+charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas
+criminel.
+
+
+LXXXV^{E} NUIT
+
+Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé
+lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant
+de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse,
+dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa
+place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le
+coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du
+pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la
+voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution,
+et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.
+
+Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman
+que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui
+suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne
+connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils
+m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une
+pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de
+descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils
+apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je
+descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et
+dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis
+rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il était mort, et
+que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas.
+Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre
+toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous
+alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre
+par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité
+comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme
+vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du
+meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu
+d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux
+musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan,
+dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous
+plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de
+la mort du bossu...
+
+
+LXXXVI^{E} NUIT
+
+Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le
+médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de
+sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin
+avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit
+la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant,
+et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de
+police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est
+fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes;
+mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez
+connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour,
+comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me
+réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque
+temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y
+consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un
+morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son
+gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le
+soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa
+mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte
+du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de
+remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre
+pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas
+de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce
+d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu
+au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt,
+ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant
+descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était
+cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le
+médecin, et me faites mourir.
+
+Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez
+admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie.
+Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le
+tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette
+histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en
+lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une
+corde au cou du tailleur.
+
+
+LXXXVII^{E} NUIT
+
+Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le
+sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son
+bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le
+bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier,
+s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville,
+et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police
+un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une
+potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après
+celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un
+l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est
+actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le
+véritable assassin.
+
+A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du
+supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police
+qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le
+corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier
+partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la
+corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à
+suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa
+passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint
+le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit,
+prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le
+pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens
+le corps du bossu.
+
+Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna
+aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement
+tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si
+singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire
+avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes
+qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de
+plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon
+bouffon?
+
+A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il,
+je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous
+quatre, si l'histoire que je vais conter à Votre Majesté est plus belle
+que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le
+sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:
+
+
+
+
+HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR
+
+
+Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses
+filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure
+marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de
+justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville.
+Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table,
+et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait,
+entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était
+excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous
+remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger
+quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et
+à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me
+garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de
+l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté
+autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une
+si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous
+répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites
+honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous
+exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les
+autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de
+Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je
+veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à
+condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les
+mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la
+cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne
+trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au
+serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette
+condition.
+
+
+LXXXVIII^{E} NUIT
+
+Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis,
+poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût
+à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec
+de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le
+marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné
+cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il,
+et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous
+manqueront pas...
+
+Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la
+main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea
+avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous
+surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et
+point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu,
+quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit
+aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel
+accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont
+vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur,
+répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point
+de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la
+main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable.
+Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un
+et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de
+cette manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous
+raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne
+vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais
+permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva
+de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint
+prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes:
+
+Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife
+Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait
+pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un
+homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de
+grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour
+acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de
+les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de
+prendre une face assez riante.
+
+Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule,
+accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma
+porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui
+prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous
+veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au
+bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la
+peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et
+voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne,
+elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle
+s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je
+répondis à son compliment comme je devais...
+
+
+LXXXIX^{E} NUIT
+
+La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait
+personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit
+le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me
+parut fort belle.
+
+Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit
+qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus
+riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas!
+madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que
+commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un
+si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à
+vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous
+épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les
+marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux
+tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans
+aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et
+j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les
+marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore
+arrivés.
+
+Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver
+du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle
+désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en
+arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un
+paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva
+ensuite, et partit après avoir pris congé de moi;
+
+La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait
+sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était,
+ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable
+d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être
+pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux
+qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame.
+Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette.
+
+
+XC^{E} NUIT
+
+J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien
+attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils
+ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de
+m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je
+vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même
+heure que la première fois.
+
+Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me
+dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris
+l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon
+aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec
+moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon
+argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les
+boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que
+de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les
+faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas
+trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait
+beaucoup d'esprit.
+
+Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs
+boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des
+étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en
+confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour
+mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la
+payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait,
+c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et
+sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle
+me paye une somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais
+elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage.
+Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré
+d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et
+c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en
+jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune
+nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les
+satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis
+revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.
+
+Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
+apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de
+compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres,
+elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne
+l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit
+peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille:
+
+Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici
+uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si
+vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de
+l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti
+naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais
+je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je
+ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez.
+
+Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les
+remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui
+dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se
+leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
+n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part.
+
+Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû, et j'attendis
+impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...
+
+
+XCI^{E} NUIT
+
+Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je
+lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me
+répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus
+d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions,
+elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les
+moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui
+dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne
+vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est
+favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus
+chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur
+elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle
+a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants
+qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement.
+Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir
+auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce
+cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que
+votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne
+plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir,
+et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc
+plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici;
+c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui
+repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me
+conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les
+hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on
+ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un
+grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites
+tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de
+votre vie.
+
+Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il
+faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous
+rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le
+bord du Tigre, et que, là, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je
+consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec
+impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière
+d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je
+demeurai le dernier.
+
+Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques;
+ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands
+coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je
+reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui
+m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant
+d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous
+n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit
+un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose,
+ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne
+craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait
+pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le
+coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela
+les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous
+reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués,
+on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide.
+
+Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant
+le danger où j'étais, je me repentis de m'y être exposé. Je fis des
+voeux et des prières qui n'étaient guère de saison.
+
+Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les
+coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques
+qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans
+l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut
+l'éveiller et le faire lever.
+
+
+XCII^{E} NUIT
+
+Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée,
+poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad:
+
+L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait
+interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait
+si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous
+l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie
+fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il
+commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et
+de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le
+prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
+exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.
+
+La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et
+ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien,
+dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de
+Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est
+rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés
+m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la
+fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se
+casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez; la
+femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre
+insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut
+pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre
+où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On
+ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.
+
+A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife,
+voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je
+ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement
+le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite.
+Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement
+arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât.
+Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut
+s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que
+pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se
+faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je
+vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant
+à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il,
+je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez
+seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.
+
+Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis
+encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite
+fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les
+ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer
+toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre
+sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas
+moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne
+s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que
+celui-là à visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a
+dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment;
+mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger...
+
+
+XCIII^{E} NUIT
+
+Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit
+que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais:
+Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce
+de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses
+que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est
+bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle
+les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de
+respirer.
+
+Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle
+ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en
+me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre
+au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur
+moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de
+sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne
+me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle
+avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez
+longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son
+appartement.
+
+Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où
+j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle
+m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la
+vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et
+pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait
+peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si
+délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit;
+mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant
+reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide.
+
+Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa
+maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa
+présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait,
+et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me
+conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et
+d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames
+esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et
+uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant
+un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent
+suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même
+sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits
+avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de
+celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de
+toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla
+s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite
+l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les
+dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés
+du trône.
+
+D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient
+entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au
+milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête
+contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna
+de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma
+famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré.
+Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître
+par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la joie,
+me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame
+favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de
+son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve,
+et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les
+apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix
+jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son
+consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...
+
+
+XCIV^{E} NUIT
+
+Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,
+continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du
+plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son
+ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.
+
+Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de
+marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire
+là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la
+favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième
+jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame
+favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le
+soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de
+ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me
+forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point
+aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me
+contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était
+une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.
+
+Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande
+illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent
+entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de
+cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande
+salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la
+servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent
+le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour
+des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la
+faisait voir.
+
+Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la
+chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de
+mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à
+faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre
+toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses
+cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile,
+sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre
+chère soeur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu
+de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous
+vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce
+vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu
+le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me
+répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes
+pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
+malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,
+ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de
+boeuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me
+tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait
+été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les
+forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on
+l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont
+il a mangé du ragoût à l'ail.
+
+A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups,
+et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main
+coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir
+oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet!
+Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté,
+et celui qui l'a servi!...
+
+
+XCV^{E} NUIT
+
+Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir
+mille coups de nerf de boeuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles
+entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère soeur et
+notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin
+votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre,
+qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous
+supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la
+lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il
+apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa
+malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail
+sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent
+pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main:
+Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère
+et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit
+rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle
+sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent
+seul dans une affliction inconcevable.
+
+Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui
+venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame
+favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur
+empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous
+pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit
+ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la
+délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si
+vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme,
+malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
+
+Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au
+bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez
+encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est,
+d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de
+toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable
+maîtresse.
+
+Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que
+je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez
+faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne
+vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les
+mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle
+appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après
+qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me
+couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une
+certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne
+m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que
+j'avais souffert.
+
+Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me
+faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si
+jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au
+lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de
+l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma
+femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec
+vous comme avec mon mari.
+
+Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la
+compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du
+ragoût à l'ail qui était devant moi...
+
+
+XCVI^{E} NUIT
+
+Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que
+j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la
+Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles
+l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume
+admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes
+ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais
+mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté,
+je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins,
+je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire.
+Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en
+sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle
+avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte
+où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition,
+comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se
+priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas
+accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
+
+C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse
+avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils
+se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que
+vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et
+j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma
+maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante
+mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état de
+vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous
+acheter une maison.
+
+J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler
+magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre
+d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel
+équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais
+elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade,
+et mourut en peu de jours.
+
+J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad;
+mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma
+maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me
+joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de
+Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.
+
+Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
+l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je
+me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
+d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.
+Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire,
+s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan:
+puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à
+lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le
+sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne
+me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors
+le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec
+confiance, et commença son récit en ces termes:
+
+
+
+
+HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR
+
+
+Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours,
+de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me
+rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt
+personnes.
+
+Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour
+quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune
+étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous
+nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous
+priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt
+à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie,
+il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la
+maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je
+vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je
+donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir.
+Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne
+pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans
+horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays
+où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un
+Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le
+visage.
+
+
+XCVII^{E} NUIT
+
+Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur,
+et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier,
+sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces
+termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre
+table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître
+de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de
+haïr le barbier.
+
+Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit
+barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus
+cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment
+d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même
+dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de
+Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir
+m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un
+endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon
+attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver
+malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de
+votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des
+lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.
+
+En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis
+le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter
+la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce
+temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes
+nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme,
+cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son
+histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir.
+
+Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux
+premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous
+les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand
+il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer
+des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point
+follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.
+
+Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande
+troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite
+rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une
+porte. J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de
+très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la
+fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté
+m'éblouit.
+
+Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la
+rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me
+levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une
+mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la
+porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y
+entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.
+
+Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune
+dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse
+fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents,
+qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en
+diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me
+gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les
+médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon
+mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.
+
+Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame
+de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra
+avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne
+sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en
+particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer
+tous mes gens.
+
+Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon
+lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à
+cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la
+déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je
+serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état
+de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais
+entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle
+devenait mon épouse.
+
+
+XCVIII^{E} NUIT
+
+La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui
+parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main,
+mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira
+me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me
+trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y
+attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière
+serait terminée et le cadi revenu chez lui.
+
+Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à
+m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma
+garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous
+portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je
+dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller
+chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je;
+je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la
+tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher
+un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif.
+
+L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit,
+après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne
+vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je
+souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et
+que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il
+exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez
+d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé.
+Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et
+mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je
+viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez
+bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser;
+dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis
+pressé, et l'on m'attend à midi précisément...
+
+
+XCIX^{E} NUIT
+
+Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de
+temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre
+de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort
+propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas
+grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et
+en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que
+nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de
+l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à
+Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes,
+et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez
+pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour
+vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un
+mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un
+grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une
+incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être
+obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je
+serais fâché qu'il vous arrivât.
+
+Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains
+d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps
+pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me
+mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos
+prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur
+l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous
+retirez, que je fasse venir un autre barbier.
+
+Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel
+sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les
+barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un
+pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un
+barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un
+médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se
+trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien
+subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans
+l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de
+l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de
+l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie:
+j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis
+poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour
+moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de
+mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de
+mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer
+dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du
+monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à
+vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les
+malheurs dont les astres pourront vous menacer.
+
+A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire.
+Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et
+voulez-vous commencer à me raser?
+
+
+C^{E} NUIT
+
+Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le
+barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le
+monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six
+frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que
+vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le
+troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le
+sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui
+suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.
+
+De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je
+prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces
+d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma
+maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me
+faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier,
+qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui
+suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant
+ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous
+que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce
+n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice:
+toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me
+faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les
+belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration
+continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il,
+vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la
+profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me
+faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau,
+j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me
+donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées
+sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé
+d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne,
+dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches
+robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son
+horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même
+encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les
+ventouses.
+
+Il n'en demeura pas là; il enfila un autre discours qui dura une grosse
+demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps
+s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui
+dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un
+autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les
+gens.
+
+
+CI^{E} NUIT
+
+Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux
+en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,
+laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une
+affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je
+vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose
+bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même
+situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire
+néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre
+maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous
+avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que
+de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me
+consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité,
+qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne
+réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours
+aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit
+le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis
+tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.
+
+Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez
+tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête
+et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou
+retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied
+contre terre.
+
+Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous
+fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et
+se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir
+qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez
+vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je
+mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause
+de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...
+
+Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez
+plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous
+presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures,
+lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé.
+Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien
+pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec
+précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me
+dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en
+dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous
+attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne
+m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole
+préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en
+m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers
+babillards: achevez vite de me raser.
+
+Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il
+quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son
+astrolabe, il reprit son rasoir...
+
+
+CII^{E} NUIT
+
+Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit
+une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir
+quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je
+savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures
+jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie
+sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y
+puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que
+je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me
+dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne
+craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez
+être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe
+dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il
+avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me
+rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me
+dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je
+vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.
+Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me
+régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.
+
+Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour
+comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que
+j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi;
+je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne
+vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon
+garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais
+présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin
+tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il
+faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au
+lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler,
+je vous en fais, moi, pour vous faire taire.
+
+Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous
+récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais
+montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura
+de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la
+bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons,
+une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai
+ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre
+grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il
+faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore
+donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque
+chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une
+demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et
+enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant
+le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je
+n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral:
+je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous.
+Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous
+assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur,
+afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la
+générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout,
+qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés
+par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des
+herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière;
+et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point
+de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de
+leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours
+gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et
+leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de
+Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas
+grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous
+parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui
+frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien
+l'imiter...
+
+
+CIII^{E} NUIT
+
+Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le
+jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses
+bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux
+qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il,
+je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en
+croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont
+peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs
+ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que
+celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du
+plaisir.
+
+Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je
+voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition
+que vous me faites; j'irais de bon coeur me réjouir avec vous: mais je
+vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai
+plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me
+raser, et hâtez-vous de vous en retourner vos amis sont déjà peut-être
+dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que
+je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois
+avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en
+seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons
+plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin.
+
+Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez
+moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille
+avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis
+mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas
+commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que
+j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne
+pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom
+du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez
+trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la
+liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin
+que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le
+lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y
+veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous
+ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre
+de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur
+mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir
+agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est
+résolue, je vous accompagnerai malgré vous.
+
+Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment
+me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je
+m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation.
+D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la
+prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti
+de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi.
+Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez
+quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et
+revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.
+
+Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis
+appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en
+chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention,
+s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et
+de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour
+m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du
+cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un
+chagrin mortel.
+
+La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille
+dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à
+la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir,
+que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la
+fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père
+qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus
+le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.
+
+J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du
+barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son
+père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait
+prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de
+me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me
+causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude
+n'était pas sans fondement.
+
+Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à
+un esclave qui l'avait méritée. L'esclave poussait de grands cris qu'on
+entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on
+maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables,
+déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au
+secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce
+qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on
+assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il
+court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de
+tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui
+n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir
+ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître:
+Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par
+force, et commencent à enfoncer la porte.
+
+Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on
+lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes
+gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet
+avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens,
+leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je
+ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte:
+entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le
+barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore,
+répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir
+obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma
+maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir
+introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe,
+méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre
+fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison
+pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes
+revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la
+bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante
+action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève
+justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous
+allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de
+tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que
+vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en
+donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier
+et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à
+me chercher partout...
+
+
+CIV^{E} NUIT
+
+Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le
+barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je
+n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et
+que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua
+pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre,
+l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête
+et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il
+traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant
+qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne
+pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la
+populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de
+précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis
+demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon
+mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du
+peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et
+d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les
+ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit
+barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser
+de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa
+force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez
+combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait,
+à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes
+amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par
+votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce
+qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais
+pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous
+devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.
+
+C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il
+ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier
+du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans
+la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais
+je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris
+un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à
+une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui
+s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont
+le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit
+l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce
+d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me
+tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier
+voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille
+injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa
+d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il
+prétendait m'avoir rendu.
+
+Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le
+concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai.
+Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce
+que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus
+commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce
+détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais
+tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir
+incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé
+aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville.
+Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.
+Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus
+avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à
+mes parents.
+
+Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici.
+J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux
+barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi
+vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me
+retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme
+qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de
+vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant
+ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison
+le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il
+avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de
+mortification.
+
+Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes
+tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier,
+et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était
+véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait
+toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant
+que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il
+ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous
+ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en
+rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans
+mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux
+d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à
+un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on
+le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des
+injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats.
+Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères
+que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus
+d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai
+qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre
+attention.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU BARBIER
+
+
+Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si
+fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs
+obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis
+longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si
+grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête
+du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous
+dix...
+
+
+CV^{E} NUIT
+
+Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant
+de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du
+Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes
+assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais
+connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux
+gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu
+que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en
+festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans
+l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous
+descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du
+calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que
+j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une
+nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous
+menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien
+dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût
+été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient
+pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison.
+J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en
+devais être un.
+
+Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix
+scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le
+bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur
+je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en
+commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife,
+voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je
+pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne
+la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau,
+Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix
+corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les
+faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait
+vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la
+physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure
+vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?
+Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu
+véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont
+le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me
+suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se
+régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre
+religion.
+
+Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au
+contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma
+discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants,
+lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une
+occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais
+une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je
+me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute
+ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en
+souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage.
+Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de
+Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes
+néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et
+que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et
+voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le
+calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en
+cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous
+avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la
+manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la
+reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand
+j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût
+dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas
+toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que
+je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je
+l'ai rencontré aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité
+contre moi...
+
+
+CVI^{E} NUIT
+
+Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du
+jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur
+de dire hier à Votre Majesté.
+
+Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes
+que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand
+parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût
+du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes
+donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et
+le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins
+travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner
+chez moi.
+
+Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta
+devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je
+crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir
+ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de
+poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre
+garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment.
+Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit
+un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous
+n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes
+adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit
+dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où
+l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur,
+ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de
+prononcer si nous sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la
+vie ou de la mort.
+
+Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui
+redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir,
+dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de
+celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de
+vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu,
+je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne.
+Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma
+curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher
+avec le tailleur, qui savait où il pourrait être.
+
+L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier,
+qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait
+avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs
+comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne
+put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai
+appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien
+m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là,
+s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je
+supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce
+que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu
+mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du
+barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit
+le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre
+Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le
+prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux...
+
+
+CVII^{E} NUIT
+
+Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la
+curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit
+bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier
+l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y
+avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas.
+Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je
+suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit
+par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement
+regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de
+retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer
+qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de
+rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne
+meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en
+lettres d'or, c'est celle de ce bossu.
+
+A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou
+comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit
+le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit
+le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce
+bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un
+extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces
+mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait
+sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole
+balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit
+dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et
+après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de
+petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête,
+qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les
+bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de
+vie.
+
+Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle
+opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir
+passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner
+aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on
+commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le
+sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu
+fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui
+méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en
+demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et
+le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure
+que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux
+qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit
+revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse
+pension, et le retint auprès de sa personne.
+
+La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures
+auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le
+jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère soeur Dinarzade, voyant
+qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis
+d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle
+finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu
+mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.
+L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit
+Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère soeur, dit la sultane; et
+puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et
+maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie,
+j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la
+Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la
+vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez
+content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se
+laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui
+promettait.
+
+Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois
+rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.
+
+
+CVIII^{E} NUIT
+
+Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa soeur, l'appela cette nuit à
+l'heure ordinaire. Ma chère soeur, lui dit-elle, le jour paraîtra
+bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de
+ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher
+d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse.
+Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps
+elle commença de cette manière:
+
+
+
+
+HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE
+
+
+Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une
+vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il
+y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que
+sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son
+travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme
+et un fils que Dieu leur avait donné.
+
+Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière
+très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations
+vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa
+mère.
+
+Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en
+état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa
+boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier
+l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne
+fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils. Sitôt
+que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait
+plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était
+incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner
+à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne
+pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si
+opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.
+
+Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se
+souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer
+à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un
+plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze
+ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire
+réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette
+situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une
+troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette
+place s'arrêta à le regarder.
+
+Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit
+cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain:
+c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était
+véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours.
+
+Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût
+remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument
+nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage,
+ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était,
+et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il
+souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à
+quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne
+s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin,
+mais il y a longtemps qu'il est mort.
+
+A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa
+et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de
+soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il
+avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment
+pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon
+bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le
+moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner
+de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure
+que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la
+consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon
+affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais
+ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en
+m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la
+bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et
+le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue
+monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui
+bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le
+temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon
+bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours.
+
+Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se
+faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que
+son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous
+prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère,
+vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je
+viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle
+du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré;
+il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon
+père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en
+lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il
+m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain,
+s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la
+maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la
+mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps
+qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un
+autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.
+
+Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois,
+comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants.
+Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant
+deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre
+mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi
+souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi
+où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain
+le laissa aller.
+
+Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit
+quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller
+employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la
+journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt,
+elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est
+notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.
+
+Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était
+prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et
+il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin
+et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.
+
+Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les
+mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place
+où son frère Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la
+lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place
+plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que
+je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous
+embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin
+l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il,
+je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin
+que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme
+père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder
+comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage,
+et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut.
+
+Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu
+de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne
+soeur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le
+temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse
+mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le
+mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après
+avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la
+Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là,
+je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a
+pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher
+frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage
+pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes
+préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé
+davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un
+frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié
+véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de
+mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus
+tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire de
+quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde;
+mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver
+dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.
+
+Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin
+s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur,
+changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui
+demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin,
+reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier?
+
+A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa
+mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père
+a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son
+métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé
+aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour,
+comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du
+pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours,
+et de l'envoyer en chercher ailleurs.
+
+Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes,
+le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il
+faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des
+métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour
+lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que
+celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux
+d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à
+vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de
+la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous
+vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de
+riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les
+vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres
+marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement.
+Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en
+pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse.
+
+Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait
+d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que
+les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien
+fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort
+considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son
+oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et
+qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire.
+Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je
+vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et
+richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette
+ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la
+manière que je l'entends.
+
+La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien
+africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien
+qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes
+intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les
+biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La
+conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à
+ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du
+fils, et se retira.
+
+Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez
+la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit
+Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que
+des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les
+différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables à la
+grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui
+plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la
+beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans
+tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des
+libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta,
+avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.
+
+Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds
+jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables:
+et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de
+l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus
+fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les
+boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient
+les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à
+Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez,
+il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui
+fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le
+conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans
+les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin,
+après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils
+arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il
+s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire
+connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour
+les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son
+prétendu neveu.
+
+Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son
+oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le
+laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle
+eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et
+elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien, qui avait
+fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui
+dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais
+que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en
+serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de
+répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un
+établissement si distingué.
+
+Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute
+assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis
+fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai
+promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y
+aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les
+marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire
+à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener
+dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a
+peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été
+jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le
+magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira.
+
+Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt
+à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il
+en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et
+courut à lui pour le joindre.
+
+Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit.
+Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire
+voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui
+conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais
+magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées
+étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à
+Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prévenant, quand un
+autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que
+ceux que nous venons de voir.
+
+Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le
+rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le
+dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces
+jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle
+eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de
+faire reposer Aladdin.
+
+Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à
+sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait
+provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau
+entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté
+de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé
+ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au
+travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin
+assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le
+conduisirent jusqu'assez près des montagnes.
+
+Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit
+très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien
+africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin
+derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons
+plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la
+ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous
+faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de
+voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y
+serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de
+ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se
+laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en
+l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le
+chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.
+
+Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à
+peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était
+là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener
+Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de
+l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin,
+dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires
+et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me
+remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au
+monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil,
+amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront
+les plus sèches, afin d'allumer du feu.
+
+Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut
+bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien
+allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les
+broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum
+qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna
+de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles
+Aladdin ne comprit rien.
+
+Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit
+devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre
+d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur,
+posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu,
+pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait
+à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était
+nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en
+lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre,
+et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la
+bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin,
+tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en
+pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si
+rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je
+suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne
+devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se
+radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que
+vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre
+digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du
+magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et
+lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu,
+continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des
+paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette
+pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et
+qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du
+monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il
+soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il
+m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor
+quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en
+point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande
+conséquence et pour vous et pour moi.
+
+Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce
+qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le
+rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon
+oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je
+suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien
+africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez,
+approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle,
+reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc
+que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas
+besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous
+aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom
+de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous
+verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien
+lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.
+
+Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de
+profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour
+descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin,
+observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce
+caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous
+trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté
+et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune
+vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des
+cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant
+d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien
+autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous
+arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes
+choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec
+votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est
+pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout
+de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un
+beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout
+droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un
+escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous
+serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la
+niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous
+aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein,
+et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur
+n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si
+les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que
+vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu.
+
+En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait
+au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que
+c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal,
+en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon
+enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous
+allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie.
+
+Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas
+des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui
+avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de
+précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer
+soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans
+s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche,
+jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le
+magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la
+terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il
+n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés
+de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes
+couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme
+le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts,
+de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres
+sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et
+transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les
+autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les
+bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient
+sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits étaient
+tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu
+de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni
+la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas
+de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres
+fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas
+encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces
+fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas
+davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté
+et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en
+cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque
+couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves
+que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait
+présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne
+pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha
+de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa
+ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et
+il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia
+pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour
+de lui.
+
+Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en
+diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop
+longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la
+même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et
+se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait
+avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il,
+je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien
+africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle
+pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin,
+elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je serai monté.
+Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe
+entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait
+embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de
+tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau.
+Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune
+homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum
+sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il
+prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer
+l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre
+par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain
+et d'Aladdin.
+
+Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le
+tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin.
+Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique
+est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il
+s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ
+d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de
+lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y
+avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le
+rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en
+devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait
+connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la
+Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de
+voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de
+l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était
+arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe
+fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui
+était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en
+personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un autre
+y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est
+pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune
+enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il
+attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains,
+de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer
+les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu,
+et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de
+n'en avoir pas de témoin.
+
+Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées
+à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de
+retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa
+route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était
+sorti avec Aladdin.
+
+Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après
+les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement
+qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand
+il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant
+qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles,
+et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les
+ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à
+ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller
+chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur,
+qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un
+autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par
+plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et
+ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de
+revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de
+passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine.
+
+Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire: le
+troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva
+les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté
+de Dieu, il s'écria:
+
+«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.»
+
+Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau
+que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne
+connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme
+et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la
+terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à
+Aladdin ces paroles:
+
+«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de
+tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de
+l'anneau.»
+
+En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas
+accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et
+perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé
+uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui
+que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine
+eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva
+hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené.
+
+Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus
+épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y
+accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort
+surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de
+quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il
+n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui
+fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant
+du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui
+l'environnaient, il reconnut le chemin par où le magicien africain
+l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une
+autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva
+jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En
+entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans
+laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui
+causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait
+déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état,
+n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de
+son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent
+celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à
+manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère
+lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui
+dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à
+votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.
+
+Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à
+peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter
+à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le
+vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les
+palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune
+circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans
+les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la
+lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein,
+aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il
+avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit
+deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas.
+Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat,
+brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui
+éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la
+mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils.
+Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari
+n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de
+pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du
+sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son
+aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha
+aussi.
+
+Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il
+avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit
+d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il
+se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait
+besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir
+que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je
+n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier
+au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais
+donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en
+apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre,
+afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère,
+reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et
+donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent
+que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et
+peut-être de quoi souper.
+
+La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle
+à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je
+crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et
+un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à
+frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie
+hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et
+lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme
+ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les
+autres esclaves de la lampe.»
+
+La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu
+soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait
+été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle
+était tombée évanouie.
+
+Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le
+caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la
+lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un
+ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le
+génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin
+d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même
+métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains
+blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et
+deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt
+il disparut.
+
+Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore
+revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde
+fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le
+visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire
+revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent
+enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y
+eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère,
+lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de
+quoi vous remettre le coeur, et en même temps de quoi satisfaire au
+grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons
+mets, et mangeons.
+
+La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand
+bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux
+tasses, et qu'elle sentit l'odeur délicieuse qui s'exhalait de tous ces
+plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette
+abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité?
+Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu
+compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et
+mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que
+vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et
+ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne
+s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.
+
+Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et
+d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop
+distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle
+était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur
+resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire
+deux autres repas aussi forts le lendemain.
+
+Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes
+auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa
+auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous
+satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous
+m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé
+entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut
+revenue à elle.
+
+La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils
+et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que
+voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde,
+je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par
+quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi
+s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le
+caveau du trésor?
+
+Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n'est
+pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par
+leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur
+mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si
+vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau
+que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de
+la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez
+entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a
+commencé à parler.
+
+Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause
+que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils!
+ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux
+plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de
+courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez,
+vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce
+avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit.
+
+Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien
+présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe
+qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle
+vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi
+nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce
+n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant
+de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque
+c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il
+avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les
+salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait
+trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre
+chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et
+la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin,
+puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de
+l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau,
+vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce
+ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de
+le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui
+sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons
+prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le
+raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à
+répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous
+l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies.
+Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en
+parlerai pas davantage.
+
+Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne
+provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne
+voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent
+sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un
+juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui
+montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.
+
+Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt
+connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il
+l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait
+jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il
+savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en
+rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité
+d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en
+connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or
+qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du
+plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand
+empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si
+promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait
+par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait
+le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner
+beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour
+tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait,
+et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre.
+
+Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit
+tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même
+manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à
+manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du
+premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si
+bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du
+dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui
+seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand
+ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller
+chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir
+examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or,
+dont Aladdin se contenta.
+
+Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à
+la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère
+avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y
+avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même
+génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme
+Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla
+aussi d'un ton plus radouci:
+
+«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici
+prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la
+main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.»
+
+Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.
+
+Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service
+de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa
+sur le sofa, et dans le moment il disparut.
+
+La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès
+pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le
+temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la
+table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise
+de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois.
+Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta
+encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.
+
+Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres
+provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla
+chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il
+passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse,
+honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut,
+l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer
+plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un
+juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis
+imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez
+peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les
+autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir
+affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous
+faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez
+présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son
+juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres
+marchands qui ne vous tromperont pas.
+
+L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de
+dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut
+d'abord que le plat était d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu
+de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit
+naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif
+qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat
+vaut soixante-douze pièces d'or, les voici.
+
+Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui
+donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne
+s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le
+bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son
+poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable
+d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès
+qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre
+toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce
+qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se
+pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de
+son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait
+le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de
+juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le
+prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré.
+Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon
+usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.
+
+Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec
+beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans
+les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent,
+d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se
+mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit
+insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut
+particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée
+que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il
+était allé prendre la lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il
+apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre
+et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il
+en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de
+pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au
+lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il
+possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à
+personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence
+ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il
+s'éleva.
+
+Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit
+publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les
+portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au
+bain, et qu'elle en fût revenue.
+
+Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à
+découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de
+connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas,
+parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le
+visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui
+lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était
+disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.
+
+Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir
+au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était
+accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui
+marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre
+pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage,
+et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de
+la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui.
+
+Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée
+qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa
+mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir
+au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et
+brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et
+sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes
+charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son
+visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner
+si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de
+l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec
+toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un
+port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le
+respect qui lui était dû.
+
+Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son
+inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir
+ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui
+était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin
+ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il
+demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image
+charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le
+souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui
+servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son
+fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne
+fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea
+beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un
+silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui
+la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher
+d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.
+
+Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis de sa mère qui
+filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère,
+dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de
+la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je
+n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le
+suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que
+je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie.
+Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que
+vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce
+quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain
+l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On
+publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez
+soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui
+laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer.
+Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage
+découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du
+bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son
+voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la
+porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise,
+si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en
+entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma
+mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai,
+et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la
+princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous
+l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment,
+je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de
+l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la
+résolution de la faire demander en mariage au sultan.
+
+La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez
+d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu
+que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en
+mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de
+rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon
+fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu
+l'esprit pour me tenir un pareil discours!
+
+Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu
+l'esprit, je suis dans mon bon sens.
+
+En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais
+m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même
+vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous
+oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua
+aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de
+surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de
+m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils,
+continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre
+sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres
+de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une
+naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas
+donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas
+l'espérance de régner un jour comme eux?
+
+Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce
+que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y
+pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas
+changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse
+Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je
+vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie
+de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir
+que de me donner la vie une seconde fois.
+
+Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour
+tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur
+tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui
+dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter
+mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération
+d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller
+faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant
+les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil
+favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour,
+ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut
+servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas
+la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main,
+et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un
+d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux
+bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour
+des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous
+apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne
+conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en
+fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur
+ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne
+sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en
+beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez
+une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les
+contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les
+y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs.
+
+La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries
+des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles
+firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et
+par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque
+éblouis.
+
+Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la
+parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous
+présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui
+faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un
+accueil des plus favorables.
+
+La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour
+tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la
+princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son
+coeur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa
+mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse
+qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à
+quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle
+condescendit à la volonté de son fils.
+
+Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se
+présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au
+lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste
+de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout
+ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle
+avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper,
+Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais
+l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils
+avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi
+tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du
+jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le
+plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du
+palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le
+grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de
+l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait
+toujours en personne.
+
+La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la
+porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double
+linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par
+les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec
+une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du
+sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs
+de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à
+la porte.
+
+La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On
+ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau
+salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique.
+Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan,
+le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite
+et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon
+l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires
+furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la
+séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra
+dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres
+vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y
+étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose,
+les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du
+jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être
+jugés dans une autre séance.
+
+La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea
+bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le
+monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin,
+qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que
+penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le
+pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre
+connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de
+l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils,
+j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi.
+J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais
+il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à
+gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience
+qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je
+crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et
+il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité
+d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela
+m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre
+patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si
+longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner
+demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé.
+
+Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de
+cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction
+de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était
+de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui
+lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à
+s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment
+favorable de lui parler se présenterait.
+
+Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère
+d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries;
+mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et
+apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il
+fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette
+nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y
+retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours
+devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et
+peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement,
+si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance,
+n'eût fait attention à elle.
+
+Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré
+dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque
+temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour
+que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un
+linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à
+la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.
+
+Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la
+faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit
+qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour
+marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait.
+
+La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître
+au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu
+qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui
+dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le
+jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le
+sultan, comme à son ordinaire.
+
+Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire
+quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la
+longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de
+crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme
+dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par
+l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand
+vizir montra cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à
+recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire
+avancer.
+
+Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il
+fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa
+pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.
+
+La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle
+avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui
+couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce
+que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne
+femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon
+divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin:
+quelle affaire vous amène ici?
+
+La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces
+paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du
+monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet
+extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant
+son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne
+pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si
+peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan.
+Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda
+que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son
+grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer
+sans crainte.
+
+La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait
+de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout
+le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation
+qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et
+à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la
+parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la
+demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre
+chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la
+grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne
+dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez
+hardiment.
+
+Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui
+redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que
+celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle
+occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette
+vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté
+pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à
+la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en
+profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer
+jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je
+refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et
+ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été
+contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie
+encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à
+moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire
+d'aspirer à une si haute alliance.
+
+Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté,
+sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans
+prendre la demande en raillerie.
+
+Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que
+c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt
+elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant
+de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.
+
+On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du sultan, lorsqu'il
+vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si
+précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en
+avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si
+grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à
+lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant
+avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche!
+Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après
+l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se
+tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois,
+dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de
+plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que
+dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et
+ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander?
+et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez,
+bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la
+proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier
+la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne
+sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là.
+
+La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande,
+que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès
+du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une
+réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus
+qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin,
+quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle:
+l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre,
+qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il,
+dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son
+voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils,
+dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je
+commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez
+tout sujet d'être content.
+
+Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette
+nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était
+données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était
+si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était
+de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une
+longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la
+parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable.
+
+Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant
+écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin,
+envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan
+de sa parole.
+
+La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle
+se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le
+sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se
+souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps
+auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport
+d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la
+bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois:
+faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée.
+Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut
+aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et,
+en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.
+
+La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna
+selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce
+qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore
+devant le trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom
+d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur
+la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la
+supplier de vouloir bien s'en souvenir.
+
+Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande
+de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il
+n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu
+convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et
+la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un
+habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui
+faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à
+propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui
+marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse
+avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup
+au-dessous de la plus médiocre.
+
+Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en
+pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable
+pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même
+il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre
+la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles
+soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister
+d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle
+sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager.
+
+Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de
+la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne
+femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt
+de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la
+princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache
+l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai
+ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif,
+pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa
+part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits
+par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle
+taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions
+auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez,
+bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère
+d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se
+retira.
+
+Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son
+fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et
+une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir?
+Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en
+cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les
+demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et
+je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut
+rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui
+faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui
+dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse
+Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de
+bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand
+vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous
+pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir
+représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la
+priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il
+ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas
+quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit
+très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des
+conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa
+fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre
+réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il
+attendra longtemps.
+
+Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le
+sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me
+mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je
+m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon
+incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je
+suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de
+ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession.
+Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi
+dîner, et laissez-moi faire.
+
+Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin
+prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta
+devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il
+lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à
+le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en
+mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or
+massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai
+pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante
+bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante
+esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés
+très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je
+l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit
+que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.
+
+Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante
+esclaves noirs, chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt
+marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes
+mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui
+avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une
+toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que
+blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui
+était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit
+jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas
+content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire.
+Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut
+aussitôt.
+
+La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une
+grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle
+se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le
+voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère,
+dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de
+tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que
+vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse
+Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et
+par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer
+l'honneur d'entrer dans son alliance.
+
+Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue,
+et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours
+marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin
+d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut
+sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il
+demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan,
+après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir
+enfin pour son gendre.
+
+Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait
+fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les
+quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé
+de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui
+accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si
+extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en
+étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas
+se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande
+propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne
+grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave,
+leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat
+des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur
+ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de
+pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout
+particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration
+si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les
+conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues
+étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de
+rester dans la place où il se trouvait.
+
+Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela
+fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de
+conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des
+quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais,
+et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus
+que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il
+était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui
+baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les
+arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre
+maître paraîtra quand il en sera temps.
+
+Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu'à la seconde
+cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée
+pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe,
+étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence
+des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en
+faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans
+toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour,
+qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait
+alors à sa vue.
+
+Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces
+esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès
+qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y
+entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche.
+Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand
+demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent
+chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se
+prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les
+esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent
+tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins
+qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées
+sur la poitrine, avec une grande modestie.
+
+La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône,
+dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils,
+n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit
+beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il
+espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle
+voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de
+confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu
+de lui imposer.
+
+Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la
+mère d'Aladdin. Le premier coup d'oeil jeté sur les quarante bassins
+d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants,
+les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les
+quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur
+bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur
+habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de
+son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin,
+il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment
+une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir,
+dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être,
+qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni
+vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse
+Badroulboudour ma fille?
+
+Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un
+inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il
+n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le
+présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu
+dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant
+dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui
+qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de
+l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait
+davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde
+assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de
+Votre Majesté.
+
+Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin
+avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à
+devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la
+diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans
+avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes
+que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne
+lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il
+le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction
+qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre
+fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et
+que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que
+je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.
+
+Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de
+sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute
+élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour;
+et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au
+service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à
+l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec
+elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du
+chef des eunuques.
+
+Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les
+fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le
+sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse
+Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin
+qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que,
+bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire,
+il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.
+
+La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et
+raconta à son fils tout ce qui s'était passé.
+
+Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait
+enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre.
+Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous
+ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt
+frottée, que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord
+sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me
+faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux
+que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus
+magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de
+parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le
+transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes
+couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le
+servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande
+propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une
+chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes
+d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de
+chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout
+autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc,
+vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans
+le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait
+eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut
+surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué.
+Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure
+qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait
+pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la
+même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre
+chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu
+m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le
+cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse,
+la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je
+demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves,
+habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le
+présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt
+autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir
+aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée
+aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse
+Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique
+et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces
+d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander.
+Va, et fais diligence.
+
+Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie
+disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les
+quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces
+d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un
+habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile
+d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin.
+
+Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en
+lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les
+six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de
+les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les
+rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du
+sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres,
+trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six
+femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle
+pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles
+avaient apportés étaient pour son usage.
+
+Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le
+congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service,
+et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à
+répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir.
+Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux
+fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef
+des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur
+d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à
+s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan
+l'attendait avec impatience.
+
+Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche
+dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à
+cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne
+grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un
+novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment
+d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air
+d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois
+particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient
+voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche.
+
+Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le
+voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais
+été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa
+belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de
+bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa
+surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre
+deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher
+Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une
+démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut
+encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la
+main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.
+
+Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que
+Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me
+les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que
+je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et
+que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la
+splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a
+quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil
+si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur
+hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs
+jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande
+pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je
+mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir
+l'accomplissement.
+
+Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me
+feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre
+vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous
+présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de
+vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres.
+
+En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on
+entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des
+timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un
+magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul
+avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon
+sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le
+sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir
+à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans
+la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque
+matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse,
+qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait
+conçue de lui d'abord.
+
+Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale,
+et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de
+mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce
+temps-là, le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses
+indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour,
+qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait
+de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il
+assaisonnait son discours.
+
+Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le
+sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour
+terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin,
+quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre
+Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère
+jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse
+selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de
+m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à
+portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte
+qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le
+sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est
+trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le
+remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec
+ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il
+embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse
+que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour.
+
+Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre
+qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du
+peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès
+qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa
+chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en
+avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui
+fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me
+louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé
+de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse.
+Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il
+est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait.
+Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me
+fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un
+palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je
+laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du
+jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en
+couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce
+palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales,
+dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent
+massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face,
+et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je
+veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de
+diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce
+genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit
+accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes
+choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien
+rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce
+palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis
+de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la
+magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux,
+avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de
+chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office,
+et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu
+dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera
+fait.
+
+Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie
+de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la
+petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne
+permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le
+génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé,
+venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné
+qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant.
+Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait
+assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout
+il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des
+officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les
+services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des
+choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut
+ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de
+différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés
+jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à
+voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le
+mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux
+chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand
+mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des
+magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les
+ornements des chevaux que pour leur nourriture.
+
+Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement,
+et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement
+le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et
+de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il
+s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content
+que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule
+chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé,
+c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de
+l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du
+plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du
+sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut
+disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait
+souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie
+reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la
+porte du palais du sultan.
+
+Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient
+toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent
+fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui
+venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne
+distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise
+augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais
+d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans
+tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé
+presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins
+surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le
+premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement.
+Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un
+enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais
+qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en
+votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de
+ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait
+fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et
+nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces
+miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont
+vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au
+conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps.
+
+Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie,
+il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un
+des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que
+le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller
+au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le
+ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer
+qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le
+soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit;
+mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent
+habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à
+les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable
+couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce
+qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison
+paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe
+merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir
+au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la
+même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent.
+
+Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère
+d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux
+troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de
+hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses
+du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui
+annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer
+leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à
+préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur
+travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui
+se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier
+attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient
+accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne
+pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de
+leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle
+merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où
+le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés.
+
+La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite
+dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des
+eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et
+lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient
+de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin
+lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique.
+Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus
+de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer
+au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin
+avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point
+encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un
+âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez
+connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le
+sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas
+dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et
+aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire
+cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en
+toutes choses.
+
+Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père.
+Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent
+plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son
+appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche,
+suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence
+surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se
+faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies
+et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et
+par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs
+officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux
+bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la
+main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du
+palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au
+défaut du jour.
+
+Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais
+du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les
+instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se
+mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du
+palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et
+confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie,
+non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans
+les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.
+
+La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec
+toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était
+destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire
+distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui
+l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien
+fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en
+l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur
+de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la
+possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous
+dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez
+vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de
+traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté
+du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que
+je lui obéis sans répugnance.
+
+Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui,
+ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin
+qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui
+prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une
+infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva
+servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis
+des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets,
+dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail
+exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon
+répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse,
+enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à
+Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le
+palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que
+je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à
+table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande
+honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.
+
+La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à
+table, et aussitôt un choeur d'instruments les plus harmonieux, touchés
+et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande
+beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du
+repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien
+entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait
+pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de
+la lampe.
+
+Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une
+troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils
+dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays,
+et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec
+une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la
+bonne grâce et l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de
+minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se
+leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser
+ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent
+d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En
+achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils
+passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé.
+Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au
+lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira.
+Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces
+d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.
+
+Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se
+présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui
+du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se
+fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il
+se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves
+qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut
+avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après
+l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît
+le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me
+dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire
+celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son
+grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette
+grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin
+n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin
+à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite,
+précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.
+
+Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de
+sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations
+ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent
+arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à
+monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les
+yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes,
+toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin
+lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en
+fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté
+quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de
+lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon
+palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent!
+Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier
+elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre,
+la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au
+coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et
+hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait
+et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me
+serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en
+trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent
+massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées
+aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes?
+Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable!
+
+Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies.
+En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même
+richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la
+vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand
+vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris
+qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet
+endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé,
+et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres;
+mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier
+jour il y fera travailler.
+
+Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le
+rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le
+salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une
+seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée
+imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que
+les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si
+beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune
+de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté
+la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les
+ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire
+de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de
+vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir
+de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez
+fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je
+vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna
+qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les
+orfèvres les plus habiles de sa capitale.
+
+Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans
+celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces.
+La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un
+air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de
+son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus
+délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la
+première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand
+vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui
+était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua
+que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose
+du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage
+furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons,
+de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il
+fut charmé aussi des choeurs de musique qui étaient disposés dans le
+salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales
+et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée,
+pour en avoir tout l'agrément.
+
+Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que
+les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre
+étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand
+il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi
+la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il,
+afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans
+la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de
+temps à me rendre celle-ci toute semblable.
+
+Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres
+jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté
+ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer
+chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le
+joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous
+sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre
+Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous
+n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour
+fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce
+qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous
+choisirez.
+
+Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses
+pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité,
+particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les
+employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils
+revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils
+n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes
+celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et
+tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la
+moitié de la croisée.
+
+Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la
+jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son
+honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser
+leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de
+reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait
+empruntées du grand vizir.
+
+L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six
+semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et
+laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur
+lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit
+Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de
+ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai
+fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux
+autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments
+après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait
+souhaitée, et pareille aux autres.
+
+Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent
+introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier
+joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit
+au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de
+temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage
+dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé, lorsque Aladdin
+nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que
+nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand
+vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la
+raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien
+témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le
+lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui
+l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre
+pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre
+croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva
+fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la
+porte.
+
+Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de
+ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis
+dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens
+moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser
+imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de
+votre palais.
+
+Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était
+pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais
+afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était,
+surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût
+au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses
+parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce
+salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque
+chose y manque.
+
+Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie
+imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres,
+il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui
+étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre;
+et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait
+employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers,
+venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il
+embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils,
+lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des
+choses si surprenantes, et presque en un clin d'oeil? Vous n'avez pas
+votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve
+admirable!
+
+Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui
+répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de
+mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je
+puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et
+l'autre de plus en plus.
+
+Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans
+permettre à Aladdin de l'y accompagner.
+
+Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne
+manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le
+palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la
+journée, pour le contempler et l'admirer.
+
+Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois
+qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient
+en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues
+et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait
+toujours en grande foule.
+
+D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais,
+qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses
+ordres.
+
+Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de
+semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs
+de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par
+les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit
+donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de
+ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à
+qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin
+s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection
+du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le
+sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un
+zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna
+même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume.
+Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la
+dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut
+pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la
+fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette
+expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les
+révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à
+l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue
+du royaume, ne changea point son coeur. Il revint victorieux, mais aussi
+affable qu'il avait toujours été.
+
+Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous
+venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y
+penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui
+en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé
+qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait
+laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle
+avait été sa fin.
+
+Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art
+diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui
+en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de
+tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa
+mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes
+veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je périrai. Il
+ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès
+le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il
+se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans
+s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son
+cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont
+Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou
+hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le
+reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son
+voyage.
+
+Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce
+que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans
+le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande
+distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson
+chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas
+plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et
+qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à
+droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin.
+Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient;
+et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était
+que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui
+dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau
+venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu
+parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin
+depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis
+pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que
+c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de
+si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien
+loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en
+doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et
+vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon
+ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et
+je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de
+l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand
+je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience
+que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité
+dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner
+le chemin.
+
+Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de
+lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue
+du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le
+moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et
+de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la
+lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin,
+fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire
+de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont
+l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la
+grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec
+celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.
+
+Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec
+lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le
+magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé
+où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses
+voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le
+palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à
+peine il se sentait lui-même.
+
+Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de
+chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était
+parti; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé.
+Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il
+alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui;
+et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de
+bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après
+lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et
+tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout
+le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas
+satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si
+merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le
+concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand
+il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une
+grande chasse qui doit en durer huit.
+
+La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du
+concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même;
+je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur
+et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de
+lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il
+en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience
+jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait.
+Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres
+et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se
+retira dans son khan.
+
+Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui
+les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit
+dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras
+il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se
+mit à crier:
+
+Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
+
+A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui
+jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils
+s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent
+comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils
+s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour
+offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.
+
+Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout
+ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il
+continua de crier:
+
+Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
+
+Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place,
+devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était
+alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un
+homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause
+des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de
+moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui
+l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit.
+
+La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le
+salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que
+la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh
+bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris?
+Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait
+s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de
+belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les
+changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort
+environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on
+entend, en se moquant de lui.
+
+Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de
+vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en
+voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché
+d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le
+veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est
+véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une
+vieille, sans en rien demander de retour.
+
+La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont
+Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était
+arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la
+chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même
+précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes
+esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait
+attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps
+de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution
+d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe.
+Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en
+fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.
+
+La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi
+précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda
+à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque
+obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte
+du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il
+fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il,
+une lampe neuve pour celle-ci.
+
+Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il
+cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais
+d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la
+prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien
+avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir
+celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le
+magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais
+l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la
+place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se
+moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.
+
+Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais
+sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en
+éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans
+parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en
+voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit
+que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.
+
+Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il
+s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la
+campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la
+vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour
+achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le
+barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut
+bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.
+
+Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à
+une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il
+tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui
+apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir
+comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et
+ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à
+l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la
+lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a
+de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel
+endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres
+génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de
+temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui
+lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais
+avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise
+du sultan.
+
+Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se
+rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et
+d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait
+coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle
+était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se
+frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois,
+quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait
+commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda
+par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il
+avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si
+grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du
+côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce
+qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand
+vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de
+pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si
+grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en
+passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers
+mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus.
+
+En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec
+lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose
+de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est
+aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre
+à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement
+extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est
+le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir
+avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé qu'il
+était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent
+pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et
+tu viendras me dire si tu l'auras vu.
+
+Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose
+qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin
+n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre
+vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais
+d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre
+Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce
+palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses
+immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre
+Majesté n'a pas voulu y faire attention.
+
+Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui
+représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne
+pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce
+scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir,
+il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il
+faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer.
+Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va
+donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes.
+Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il
+instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin
+qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent
+Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant.
+L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir,
+les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en
+l'accompagnant.
+
+Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené
+ce détachement de la garde du sultan: il continua de revenir en
+chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement
+l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince
+Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que
+nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel
+d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous
+acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.
+
+Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se
+sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il
+était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient
+rien.
+
+Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au
+détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me
+voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins
+que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du
+sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort
+grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de
+manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à
+la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en
+marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre
+à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville.
+
+Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui
+virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce
+ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les
+uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas
+s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui
+étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les
+dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les
+cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient
+arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour
+y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent
+grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant,
+tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du
+palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la
+populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait
+Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé
+la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.
+
+Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon,
+accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au
+bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête,
+sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.
+
+Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il
+avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un
+cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il
+l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre;
+il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant
+flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan
+lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.
+
+En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les
+cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du
+palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire
+brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je
+supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va
+courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait,
+l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le
+sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que
+Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place,
+elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis.
+
+L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive
+et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de
+remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux
+d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de
+crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer.
+
+Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais,
+témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils
+descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie
+d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle
+à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la
+populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui
+annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés,
+achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de
+rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le
+tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.
+
+Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme
+il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière
+touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle
+qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel
+est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le
+sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître.
+
+Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan,
+en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet
+ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu
+dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce
+qu'il est devenu.
+
+Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain
+que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il
+avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit
+dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir
+répondre un seul mot au sultan.
+
+Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton
+palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire,
+dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir
+n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne
+puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je
+n'ai aucune part à cet événement.
+
+Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le
+sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu
+me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle
+considération ne m'en empêchera.
+
+Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante
+jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y
+réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de
+son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les
+quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas
+abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon
+ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je
+saurai bien te retrouver.
+
+Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation
+et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais
+la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il
+était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas
+désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le
+consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le
+dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais
+quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de
+consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus
+reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus
+la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du
+palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en
+porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais,
+ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.
+
+Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu
+l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus
+raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison
+d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de
+compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un
+côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par
+charité, et sans prendre aucune résolution.
+
+Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait,
+rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en
+sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes
+routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude
+affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière.
+Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais?
+dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie
+du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le
+sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me
+délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les
+chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière,
+selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon
+musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir
+auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord
+de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du
+pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau
+qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se
+fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds.
+Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien
+africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain
+pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il
+frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans
+l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le
+magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore:
+
+«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton
+esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres
+esclaves de l'anneau.»
+
+Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le
+désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde
+fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en
+faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me
+demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave
+que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est,
+repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de
+me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la
+terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse
+Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le
+transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais,
+peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des
+fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se
+fit en un instant.
+
+Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais
+et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit
+était avancée, et que tout était tranquille dans le palais, il se
+retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli
+d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable
+à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible
+que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du
+danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces
+pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il
+ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil
+qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.
+
+Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé
+agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé
+la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les
+arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet
+admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être
+sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de
+posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva,
+et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque
+temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on
+pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où
+pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il
+ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de
+vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait
+eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait
+davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son
+bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se
+trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui
+en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul
+de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son
+ennemi déclaré.
+
+La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis
+son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien
+africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue
+une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle
+l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre
+la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes,
+en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court
+aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire
+cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit
+Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en
+l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un
+air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui
+dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et
+montez. Et elle ferma la jalousie.
+
+La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle
+se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il
+n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de
+se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent
+plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de
+tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et
+aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes
+de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse,
+dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie
+au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan
+votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce
+qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du
+salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse.
+
+Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre
+malheur réciproque venait de cette lampe! et ce qui me désole, c'est
+que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en
+attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été
+plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et
+pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est
+passée, et en quelles mains elle est tombée.
+
+Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé
+dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter
+afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du
+transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu
+où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait
+apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par
+son art magique.
+
+Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le
+traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus
+perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous
+faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement
+de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte
+dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je
+puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour
+m'en faire un trophée.
+
+Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de
+demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour
+vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement,
+apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du
+traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis
+en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une
+fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction
+qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.
+Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me
+persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour
+époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous
+revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a
+fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un
+ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses
+que je lui laisse dire.
+
+Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses
+et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que
+quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de
+laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je
+changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à
+lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé
+mes inquiétudes.
+
+Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain,
+puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de
+vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est
+nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et
+alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que
+vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en
+soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre
+habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète
+au premier coup que je frapperai.
+
+La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on
+serait prompt à lui ouvrir.
+
+Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il
+fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il
+aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.
+
+Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné,
+Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de
+changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se
+fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin
+prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui
+aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus
+fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et
+d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des
+droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux
+fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui
+nomma.
+
+Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par
+son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit
+qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée
+du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda
+une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et
+en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui
+mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps
+qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son
+palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte
+d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour:
+Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur,
+comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine
+à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous
+dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous
+fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et
+donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous
+revoir.
+
+Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous
+commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits,
+et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le
+recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans
+contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y
+reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se
+dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître
+que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé
+davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et
+marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son
+pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors,
+en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un
+des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la
+poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos
+femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal
+que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien
+garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous
+serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le
+jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et
+changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui
+ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien
+laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez
+tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son
+gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet
+de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire
+attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.
+
+Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me
+fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances
+que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle
+résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc
+ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins
+que le vôtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé
+d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en
+attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.
+
+La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir
+séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et
+qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir,
+mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle
+était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande
+négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse
+séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui
+sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le
+magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle
+eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui
+avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette
+fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en
+prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé
+l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se
+fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de
+la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le
+plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se
+ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les
+mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles
+seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion
+avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que
+les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient
+estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus
+petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants
+et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la
+ceinture et du collier.
+
+Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la
+princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle
+l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de
+charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle
+attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité
+distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.
+
+Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la
+princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort
+surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle
+l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu
+jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le
+bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas
+s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il
+obéit.
+
+Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de
+l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une
+manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle
+l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez
+sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue
+jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai
+que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie,
+aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus
+tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé.
+J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin
+d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis
+persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son
+courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je
+vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela
+qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon
+amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher
+tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous
+voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse,
+résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me
+tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme
+je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a
+pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en
+a, que vous en trouverez du meilleur.
+
+Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de
+parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces
+de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de
+termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses
+bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu
+peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin
+d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les
+avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire
+d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie
+où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était
+pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait
+en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse,
+ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et
+je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette
+peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez
+quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le
+magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin,
+et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi,
+dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez
+de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous
+nous mettrons à table dès que vous serez de retour.
+
+Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne
+courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint
+fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît
+diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée,
+dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire
+servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que
+le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y
+avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous
+donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne
+sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera
+plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une
+nouvelle faveur.
+
+Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à
+boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez
+raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu
+de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main
+le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle
+qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit
+la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la
+santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je
+me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion;
+j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus
+d'une manière.
+
+[Illustration: Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la
+renverse.]
+
+Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la
+princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses
+honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à
+la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui
+apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du
+magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun
+leur gobelet à la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez après ce
+que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet
+qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien
+africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en
+laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu
+penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque
+temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le
+bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il
+tomba sur le dos sans sentiment.
+
+La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte
+secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées
+d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de
+manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse,
+que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.
+
+Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien
+africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui
+s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en
+l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi
+de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul,
+pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la
+même diligence que vous en avez été éloignée.
+
+En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses
+eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du
+cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa
+veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse
+lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se
+présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai
+appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que
+tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine,
+au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie,
+après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir,
+disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux
+agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était
+en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le
+palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée.
+
+Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en
+l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et
+la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas
+achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit
+apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait
+servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et
+Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien
+africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être
+que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement.
+
+Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse
+Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable
+de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni
+nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans
+son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de
+soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet
+ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue
+dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour
+renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes
+douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de
+plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne
+faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à ce cabinet, le
+même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En
+y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa
+douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où
+il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais
+voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était
+l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il
+reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la
+joie et l'épanouissement du coeur succédèrent aux chagrins et à la
+tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il
+commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène,
+il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au
+palais d'Aladdin.
+
+Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la
+petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus
+magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre
+croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez
+à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre
+pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je
+n'aie vu et embrassé ma fille.
+
+Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse
+Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie
+de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et
+dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait
+d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage
+baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes
+les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.
+
+Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler,
+tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir
+pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était
+tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.
+
+Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que
+c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez
+aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis
+persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas
+transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez
+été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous
+me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.
+
+La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la
+satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si
+peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à
+respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher
+époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour
+moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à
+peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins,
+à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et
+à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard
+de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes
+effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne
+dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de
+l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me
+plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre
+sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis
+présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y
+a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente.
+
+Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le
+jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le
+sultan cependant, après avoir commandé que les tambours, les timbales,
+les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique,
+fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la
+princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.
+
+C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque
+inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut
+un troisième dont nous allons rapporter les circonstances.
+
+Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile
+que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en
+méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas
+toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait
+au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils
+ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en
+quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et
+s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.
+
+Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son
+entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de
+ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un
+pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était,
+comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il
+allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que
+son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les
+points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En
+parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde;
+dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort
+subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans
+une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel
+endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un
+homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un
+sultan.
+
+Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste
+destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne
+lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de
+venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa
+route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts;
+et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des
+fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après
+à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne
+s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre,
+il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.
+
+Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la
+ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort
+indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures
+pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les
+lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait.
+Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de
+jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les
+uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres
+affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des
+merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde,
+nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme
+pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à
+part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire
+plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte
+de miracles elle faisait.
+
+Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni
+entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses
+jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la
+réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage;
+et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens
+infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la
+guérison par l'imposition de ses mains.
+
+Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il
+demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était
+l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi,
+après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons
+parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses
+démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette
+enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans
+son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un
+des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson
+chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait,
+particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces
+pays-là coucher sur la natte que dans un lit.
+
+Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le
+peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla
+droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était
+connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte:
+elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit
+quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée
+à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et
+appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un
+poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.
+
+En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme
+prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le coeur, prêt
+à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je
+te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai.
+
+Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de
+frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton
+habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et
+quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit:
+Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et
+que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore,
+pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus
+d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te
+jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer
+dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine
+liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et
+lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de
+la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre
+coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il
+fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après
+qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par
+devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton
+qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir:
+Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas
+mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint
+pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement.
+Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il
+l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le
+cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta
+dedans.
+
+Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de
+la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si
+détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un
+jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa
+pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus,
+et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières
+choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le
+palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son
+rôle, il prit son chemin de ce côté-là.
+
+Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina,
+le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les
+uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main,
+d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et
+d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût
+seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur
+imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en
+guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le
+monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire
+ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte
+d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais
+d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut
+aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus
+zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des
+querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre
+croisées où était la princesse Badroulboudour.
+
+La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne
+put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui
+en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par
+une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du
+monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de
+tête par l'imposition de ses mains.
+
+La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien
+de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité
+de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné
+quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si
+elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait
+qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre
+eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.
+
+Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et
+qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se
+dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il
+fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa
+fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui
+dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La
+princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis
+prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui
+avaient déjà repris le chemin du palais.
+
+Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un coeur
+diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées,
+et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait
+une longue énumération de voeux et de souhaits pour sa santé, pour sa
+prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait
+désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et
+d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le
+manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir,
+que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que
+tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui
+faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.
+
+Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui
+dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande
+confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et
+asseyez-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie
+affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la
+princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne
+me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin
+que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par
+vos bons exemples comment je dois servir Dieu.
+
+Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger
+de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me
+distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne
+vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs
+appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous
+conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même
+liberté que dans votre ermitage.
+
+Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais
+d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il
+méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la
+princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au
+palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances
+pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse,
+dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le
+suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je
+n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement
+d'une princesse si pieuse et si charitable.
+
+Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui
+dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les
+appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la
+princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit
+voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit celui
+qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie
+qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour
+complaire à la princesse.
+
+La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre
+croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût
+fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé
+jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il
+n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria
+avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne
+mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de
+prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma
+bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez
+dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais
+souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas.
+
+La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la
+retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de
+l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la
+princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va
+faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le
+trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce,
+dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon.
+
+Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait
+affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour
+regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut
+bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement
+admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une
+solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il
+me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit
+la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour
+moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait
+rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier.
+
+Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation,
+pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de
+quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y
+avait un oeuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans
+les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de
+l'univers.
+
+Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et
+où pourrait-on en trouver un oeuf? Princesse, répondit la fausse Fatime,
+c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du
+mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.
+
+Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle
+croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle
+sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'oeuf de roc, et se promit
+bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y
+avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas
+ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur
+le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de
+la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta
+à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et
+il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de
+froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même
+gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant
+mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement?
+Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour
+le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la
+princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru
+qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais
+puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne
+vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence.
+J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre
+palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli
+qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la
+pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne
+trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un
+oeuf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme?
+Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque
+un oeuf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la
+diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne
+fasse pour l'amour de vous.
+
+Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au
+salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la
+lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât,
+depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette
+précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui.
+Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un oeuf de roc suspendu au
+milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens,
+que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé.
+
+Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un
+cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et
+qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui
+dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te
+suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en
+la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de
+pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de
+la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en
+cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de
+n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de
+ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du
+magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait.
+Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme,
+qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la
+demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est
+à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.
+
+Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait
+entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle
+manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il
+revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait
+de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de
+le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La
+princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant
+qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se
+trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement.
+
+La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne
+mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon
+bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux
+mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la
+confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me
+refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En
+achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse
+Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard
+qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui
+saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le coeur du
+sien, il la jette morte sur le plancher.
+
+Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa
+surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit
+Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui
+m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme
+que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que
+vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé
+sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez
+mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui
+raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités;
+après quoi il fit enlever le cadavre.
+
+C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères
+magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande
+vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse
+Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et
+communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues
+années, et laissèrent une illustre postérité.
+
+Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse,
+qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la
+lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit
+lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants
+et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que
+la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il
+n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en
+suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si
+solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir
+le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne
+viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.
+
+Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin
+et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté
+jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il
+l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller
+aussi, si elle était à la fin de ses contes.
+
+A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la
+demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me
+serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre
+Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne
+s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi
+l'entretenir sur cette matière.
+
+Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que
+vous avez de nouveau à me raconter.
+
+La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan
+des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui
+donner audience le jour suivant.
+
+
+
+
+HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE
+
+
+La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa
+soeur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il
+s'attendait:
+
+Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des
+États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait
+Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu
+de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur
+fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement.
+
+Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint
+héritière d'une boutique bien garnie, d'un magasin rempli de bonnes
+marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à
+son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.
+
+Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui,
+était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner
+sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du
+bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur
+trois ânes qui faisaient toute sa possession.
+
+Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu
+près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut
+une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du
+côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe
+nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train.
+
+Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut
+la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que
+deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un
+gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si
+près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un
+très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance,
+qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un
+rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et
+escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.
+
+Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés,
+arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui
+en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils
+ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des
+voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs
+brigandages bien loin, et avaient là leur rendez-vous; et ce qu'il les
+vit faire le confirma dans son opinion.
+
+Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac
+plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent
+chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à
+Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé.
+
+Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit
+pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros
+arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au
+travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si
+distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le
+capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après
+qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous
+entrés, il entra aussi, et la porte se ferma.
+
+Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui
+craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il
+quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre,
+et d'attendre avec patience.
+
+La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu
+que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après
+les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer
+la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun
+retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus.
+Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se
+mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.
+
+Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils
+peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me
+trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'oeil jusqu'à
+ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que longtemps après,
+pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par
+lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la
+porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles
+feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il
+aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit:
+«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.
+
+Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais
+il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en
+voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du
+rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions
+de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de
+soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de
+l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir
+les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il
+y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte
+servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux
+autres.
+
+Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra
+dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela
+ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne
+s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à
+celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant
+qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge
+de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand
+il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour
+les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait
+les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et
+il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu'elle se
+ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était
+entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.
+
+Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui,
+il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec
+grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta
+les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était
+assise sur un sofa.
+
+Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins
+d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand
+il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire:
+Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit.
+Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à
+moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous
+cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai
+raconté ma bonne fortune.
+
+Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie,
+et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le
+commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur
+toutes choses de garder le secret.
+
+La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari
+du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par
+pièce, tout l'or qui était devant elle.
+
+Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous
+faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et
+l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la
+quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le
+voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.
+
+Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien;
+vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce
+qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.
+
+Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim,
+son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui;
+et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter
+une mesure pour quelques moments. La belle-soeur lui demanda si elle la
+voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une
+petite.
+
+Très-volontiers, dit la belle-soeur; attendez un moment, je vais vous
+l'apporter.
+
+La belle-soeur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle
+connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de
+grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du
+suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en
+la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait
+attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver.
+
+La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas
+d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce
+qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures
+qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de
+creuser la fosse.
+
+Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude
+et sa diligence à sa belle-soeur, lui reporte sa mesure, mais sans
+prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous.
+
+Belle-soeur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé
+longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.
+
+La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim
+regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement
+inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son
+coeur dans le moment.
+
+Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il
+pris cet or?
+
+Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il
+était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le
+temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande
+impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait
+pas être moins surpris qu'elle.
+
+A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez
+être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous,
+il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.
+
+Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna
+l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie
+pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie
+qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si
+ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.
+
+Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour
+se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en
+passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le
+soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié
+ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en
+l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le
+pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or!
+
+Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler:
+expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui
+montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains:
+Combien avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma
+femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui
+emprunter hier?
+
+A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un
+entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand
+intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se
+réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de
+chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il
+avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui
+offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.
+
+Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais,
+ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les
+enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il
+m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si
+vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous
+perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part
+pour vous avoir dénoncé.
+
+Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces
+insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il
+souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant
+pour entrer dans la grotte que pour en sortir.
+
+Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le
+prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il
+part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix
+mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se
+réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à
+proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le
+chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il
+reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché.
+Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça
+les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et
+aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande
+admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris
+par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il
+examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses,
+comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue
+de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour
+en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il
+en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit
+rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se
+trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit:
+«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de
+s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains,
+autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas.
+
+Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se
+voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts
+pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il
+en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu
+parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène
+à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et
+toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus.
+Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.
+
+Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à
+peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du
+rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent
+à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim
+avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement; de manière
+qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les
+eurent bientôt perdus de vue.
+
+Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il
+leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient.
+Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le
+capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le
+sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre.
+
+Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne
+douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine.
+Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se
+sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte
+s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu
+prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il
+s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il
+n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main,
+et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ.
+
+Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la
+grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait
+commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils
+les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait
+emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet
+événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la
+grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient
+s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le
+haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si
+élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que
+rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que
+cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte,
+c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le
+secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient
+les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils
+avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait.
+
+De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que
+leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire
+quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte
+en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter
+quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à
+ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur
+du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et
+quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de
+leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la
+campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer
+et exercer leurs brigandages accoutumés.
+
+La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle
+vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla
+chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez
+pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et
+pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée;
+je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé.
+
+Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours
+qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller
+à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui
+faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été
+vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim
+apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien
+avant dans la nuit.
+
+La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle
+considéra combien il était important que son mari fît la chose
+secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à
+minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur
+d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la
+soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée
+au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se
+repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie
+condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa
+belle-soeur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du
+jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait,
+plutôt par ses larmes que par ses paroles.
+
+Ali Baba n'attendit pas que sa belle-soeur le priât de se donner la
+peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ
+avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son
+affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après
+n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné
+du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais
+augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle
+s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis
+en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre,
+pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu
+d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte
+de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge
+d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux
+autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première
+fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut
+commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville;
+mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de
+temps pour n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit
+entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme
+le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce
+qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-soeur.
+
+Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette
+Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions
+pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la
+connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea
+l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part:
+Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret
+inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta
+maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets;
+il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort
+naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je
+lui dirai.
+
+Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh
+bien! beau-frère, demanda la belle-soeur à Ali Baba avec grande
+impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois
+rien sur votre visage qui doive me consoler.
+
+Belle-soeur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant
+vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin
+sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans
+ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour
+votre repos.
+
+Ah! s'écria la belle-soeur sans élever la voix, ce préambule me fait
+connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la
+nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse
+violence: dites, je vous écoute.
+
+Ali Baba raconta à sa belle-soeur tout le succès de son voyage jusqu'à
+son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-soeur, ajouta-t-il, voilà un
+sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y
+attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose
+néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au
+vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée,
+il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de
+sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous
+reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui
+sera en mon pouvoir.
+
+Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un
+motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait
+commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants
+ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna
+suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre.
+
+Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après
+avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il
+retourna chez lui avec son âne.
+
+Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla
+chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la
+boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette
+très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui
+en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était
+malade chez son maître.
+
+Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon
+maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger.
+
+Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim
+n'était plus en état de faire usage.
+
+Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et
+demande, les larmes aux yeux, d'une essence dont on n'avait coutume de
+ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on
+n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre.
+
+Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de
+l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet
+que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître!
+
+D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un
+air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas
+étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de
+Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort.
+
+Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que
+commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un
+bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique
+le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En
+l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or
+dans la main.
+
+Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa,
+dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour
+rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien
+jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi
+s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire.
+
+Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour
+coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous
+banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit.
+
+A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous
+voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre
+mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu
+garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne puissiez
+faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba
+Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux
+avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt
+son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait
+mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté:
+Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que
+voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez
+fait, je vous donnerai une autre pièce d'or.
+
+Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la
+même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle
+lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena
+jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là,
+après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez
+lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de
+lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même.
+
+Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim:
+ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le
+parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le
+menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de
+commander.
+
+Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la
+bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à
+mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches
+par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour
+l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps
+morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle
+leur dit que la chose était faite.
+
+Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres
+ministres de la mosquée arrivèrent. Quatre des voisins assemblés
+chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui
+récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en
+pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des
+cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en
+s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de
+voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer
+et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on
+arrivât au cimetière.
+
+Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se
+désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du
+voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de
+l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes,
+remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.
+
+De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre
+Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement
+si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en
+eut pas le moindre soupçon.
+
+Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta
+le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du
+trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la
+veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau
+mariage avec sa belle-soeur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas
+extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris.
+
+Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis
+quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros
+marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il
+la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement,
+qu'il ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son
+état.
+
+Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et
+parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt,
+dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand
+étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand
+ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or.
+
+Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons
+garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède;
+insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et
+nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous
+pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous
+avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous
+sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en
+sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui.
+Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques
+incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux
+personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que
+nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens;
+n'êtes-vous pas du même avis que moi?
+
+La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par
+sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord
+qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher
+uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi.
+
+Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure,
+reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de
+vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en
+habit de voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire
+pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous
+avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison
+il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour
+ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant
+nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et
+où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin
+d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission
+et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au
+lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous
+demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à
+la peine de mort.
+
+Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets,
+dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me
+chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez
+au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le
+bien commun de la troupe.
+
+Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses
+camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour
+ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit
+si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour
+ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il
+n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba
+Moustafa.
+
+Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à
+travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le
+bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il,
+vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que
+vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes; et quand il ferait
+plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.
+
+Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me
+connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir
+les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il
+n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait
+guère plus clair qu'il fait présentement.
+
+Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme
+qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la
+nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander.
+
+Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi
+coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez
+cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba
+Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler;
+mais vous n'en saurez pas davantage.
+
+Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être
+persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une
+pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit:
+Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse
+vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La
+seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de
+m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce
+mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me
+demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la
+rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez
+m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené
+jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là, en me
+laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que
+je devais faire, on me ramena de la même manière jusqu'au même endroit.
+Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service.
+
+Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du
+chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie,
+avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous
+marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous
+pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute
+peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi
+le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une
+autre pièce dans la main.
+
+Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque
+temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce
+qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les
+mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me
+souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le
+voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir.
+
+Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer
+sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le
+voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux.
+Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé,
+et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir
+prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le
+conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il
+s'arrêta.
+
+Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus
+loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali
+Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux,
+le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il
+tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il savait à
+qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas
+du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.
+
+Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba
+Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et
+après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le
+chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu.
+
+Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés,
+Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en
+revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle
+s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en
+elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite
+pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire,
+ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement.
+Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes
+au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même
+endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait
+de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse.
+
+Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et
+rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du
+succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir
+trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était
+venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut
+écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la
+parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en
+s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien
+armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons
+entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas
+donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns
+d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnaître la
+maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne
+nouvelle, afin que là-dessus je juge du parti qui nous conviendra le
+mieux.
+
+Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt
+en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en
+marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent
+dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était
+venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans
+la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant
+une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit
+remarquer en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur
+chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le
+capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même
+marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il
+lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura
+confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le
+capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la
+même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait
+marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres
+avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne
+peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée.
+
+Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place,
+où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils
+avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient
+d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite
+commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même
+ordre qu'ils étaient venus.
+
+Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur
+expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitôt le
+conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna
+lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses
+précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta
+pour lui couper la tête.
+
+Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser
+sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se
+promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta,
+et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il
+corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba
+Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la
+marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était
+un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de
+blanc.
+
+Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour
+précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses
+yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et
+elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres
+portes voisines et aux mêmes endroits.
+
+Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire
+valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il,
+pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine
+et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à
+la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés
+aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine
+et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent
+la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et
+le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé
+avec la même commission.
+
+Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec
+ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme
+auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était
+soumis volontairement.
+
+Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit
+de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à
+d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple
+lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de
+main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de
+la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa,
+qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne
+s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba;
+mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant
+attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par
+devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît.
+
+Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce
+qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans
+sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne
+peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui
+nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui
+elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui
+faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance
+du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le
+but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de
+nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but,
+continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai
+exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le
+communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y
+comporter; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation, il les
+chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages
+d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au
+nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de
+l'huile, l'un plein, les autres vides.
+
+En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas.
+Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour
+l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et
+après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il
+avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait
+découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de
+manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser,
+il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était
+plein.
+
+Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des
+trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans
+un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme
+conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait
+résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du
+soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la
+maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander
+à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il
+n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui
+prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en
+s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous
+voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il
+est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas,
+faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je
+vous en aurai obligation.
+
+Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même
+entendu sa voix, comment eût-il pu le reconnaître pour le capitaine des
+quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile?
+
+Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il
+lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit.
+
+En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda,
+quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à
+couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il
+prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane
+d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de
+lui préparer un lit dans une chambre.
+
+Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand
+il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les
+mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et
+qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le
+prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en
+lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le
+capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas
+être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il
+méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba
+qu'après de fortes instances.
+
+Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa
+vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de
+l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir,
+et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait
+régalé.
+
+Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes
+les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne
+soit à votre service.
+
+Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et
+l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la
+cuisine pour parler à Morgiane, il entra dans la cour, sous prétexte
+d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets.
+
+Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un
+grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane,
+ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour;
+prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla
+(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le
+prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira
+pour se coucher.
+
+Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla
+donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant
+depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je
+jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez
+pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en
+bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je
+serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet
+usage.
+
+Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la
+cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre
+qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé
+s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon,
+il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé;
+prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme.
+
+Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de
+bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher,
+elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le
+pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la
+chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir
+clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà
+bien embarrassée, lui dit Abdalla. Va prendre de l'huile dans un des
+vases que voilà dans la cour.
+
+Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près
+de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à
+l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier
+vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en
+parlant bas: Est-il temps?
+
+Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la
+voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il
+eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même
+tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y
+étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité
+de respirer.
+
+Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en
+trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle
+cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs.
+Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un
+instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se
+trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la
+nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par
+sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en
+elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en
+prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande,
+et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui
+suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce
+qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même
+demande, elle donna la même réponse.
+
+Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner
+à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à
+trente-huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine.
+Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier
+vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans
+la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle
+retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la
+rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus
+tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer
+au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile
+bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase
+assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les
+étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta.
+
+Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme
+elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière
+vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé,
+et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le
+pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle
+demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle
+n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui
+donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le
+permettre.
+
+Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand
+le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la
+fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit
+régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le
+signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les
+vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux
+oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse
+connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il
+jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles
+tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le
+moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend
+dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible;
+il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au
+voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude
+et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise
+contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour
+emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était
+échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après
+l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort;
+et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein,
+il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours
+qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la
+porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en
+jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva.
+
+Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le
+capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta
+pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la
+porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans
+une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en
+sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.
+
+Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son
+esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez
+lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à
+propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas
+de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de
+troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné.
+
+En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était
+levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur
+place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets,
+qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui
+avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en
+donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait
+fait pour sa conservation.
+
+Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous
+conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous
+désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir:
+prenez la peine de venir avec moi.
+
+Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au
+premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de
+l'huile.
+
+Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira
+en arrière, tout effrayé, avec un grand cri.
+
+Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera
+pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à
+vous, ni à personne: il n'a plus de vie.
+
+Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire
+voir? Explique-le-moi.
+
+Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et
+n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose
+qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous
+les autres vases.
+
+Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le
+premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que
+l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura
+comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en
+regardant Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la
+fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il,
+qu'est-il devenu?
+
+Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis
+marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais
+vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre,
+car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un
+bouillon après être sorti du bain.
+
+Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la
+cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre,
+Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je
+suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses
+circonstances.
+
+Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande
+obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie
+récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à
+t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à
+présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le
+propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé
+ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera
+de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de
+dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur
+engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer
+incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand
+secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et
+c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla.
+
+Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands
+arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser
+une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avaient à y
+enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long
+temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent
+à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent
+ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et
+après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils
+dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain
+parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases
+à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin
+pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit
+vendre par son esclave.
+
+Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la
+connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de
+temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec
+une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la
+confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce
+qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu
+s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire
+ou ne pas faire à Ali Baba.
+
+La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut
+affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes
+courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous?
+Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois
+par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous
+regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants
+hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous?
+Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer
+tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui
+s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne dois y songer,
+qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un
+secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la
+sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai
+à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître
+après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la
+postérité.
+
+Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens
+de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il
+s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement.
+
+Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il
+se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein
+qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans
+un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba
+pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière
+d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur
+quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait
+de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si
+grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance
+qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce
+qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa
+vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui
+par la même voie du secret.
+
+Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour
+transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de
+toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les
+précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre.
+Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait
+jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après
+l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit, et il s'y
+établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle
+qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali
+Baba il n'y avait pas longtemps.
+
+Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme
+nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins,
+selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait,
+qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de
+lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut
+bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus
+fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son
+établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui
+s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de
+temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut
+quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de
+lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et
+il lui donna plusieurs fois à manger.
+
+Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia
+Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et
+il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le
+souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant
+remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans
+reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain.
+
+Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est
+demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia
+Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec
+lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en
+sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez
+entrer. Il sera mieux que la chose se passe de la sorte, que si vous
+l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le
+souper et de le tenir prêt.
+
+Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent
+l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur
+promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire
+passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent
+arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant:
+C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je
+lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer
+l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à
+tous les autres dont je vous suis redevable.
+
+Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui
+était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder
+la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de
+s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave
+d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et
+en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière
+d'entrer comme malgré lui.
+
+Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon
+accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait
+pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai
+moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune
+homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas
+de contribuer à le former.
+
+Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui
+assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de
+certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de
+l'expérience d'une infinité d'autres.
+
+Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets indifférents,
+Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur,
+dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de
+souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup
+au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que
+vous l'agréerez d'aussi bon coeur que j'ai intention de vous le donner.
+
+Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre
+bon coeur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que
+je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je
+vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par
+incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si
+elle vous était connue.
+
+Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on
+vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je
+ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la
+contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison,
+insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous
+posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement.
+Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi;
+et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura
+pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi
+faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment.
+
+Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de
+sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement
+deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y
+eût pas de sel.
+
+Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son
+mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui
+est donc, dit-elle, cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel?
+Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard.
+
+Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais
+ce que je te dis.
+
+Morgiane obéit, mais à contre-coeur, et elle eut la curiosité de
+connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé,
+et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En
+regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des
+voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle
+aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne
+plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de
+sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner;
+mais je l'en empêcherai.
+
+Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle
+prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs
+nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait
+d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le
+fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était
+sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une
+petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en
+sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble,
+et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de
+se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire.
+
+Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante
+voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était
+venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et
+le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer
+le poignard dans le coeur du père; et je me sauverai par le jardin,
+comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière et l'esclave
+n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine.
+
+Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux
+Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa
+méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une
+coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle
+attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal;
+et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand
+elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour
+de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils,
+le divertissement que nous lui donnons quelquefois.
+
+Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant
+devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après
+lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire
+regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait
+faire.
+
+Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le
+tambour de basque.
+
+Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es
+capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il
+à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me
+mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez
+moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le
+donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable.
+
+Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce
+divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne
+pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas
+que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en
+continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il
+eût mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il
+fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce
+qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.
+
+[Illustration: Morgiane poignarde Cogia Houssain.]
+
+Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler,
+il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix
+sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou
+danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le
+faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention.
+
+Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même
+force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en
+dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes,
+par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts
+merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard
+en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper
+elle-même.
+
+Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains
+d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite,
+elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à
+l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi
+pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.
+
+Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane.
+Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de
+son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui,
+avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il
+y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de
+sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du
+coeur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.
+
+Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, poussèrent un grand
+cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous
+perdre, moi et ma famille?
+
+Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour
+votre conservation.
+
+Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba
+le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous
+aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le
+faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne
+considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous?
+en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux?
+Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous
+m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon
+soupçon n'était pas mal fondé.
+
+Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de
+lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane,
+dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma
+reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le
+comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en
+s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez
+bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour
+femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que
+moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que
+dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et
+s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié
+aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous
+épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la
+vôtre jusqu'à la fin de vos jours.
+
+Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il
+consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas
+désobéir à son père, mais aussi parce qu'il y était porté par sa propre
+inclination.
+
+On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du
+capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si
+secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années,
+lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de
+cette histoire mémorable.
+
+Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de
+Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné
+de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la
+satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités,
+sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs
+n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa
+générosité et de son bon coeur.
+
+Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte
+depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur
+un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la
+crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après
+la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce
+qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas
+connu, étaient encore vivants.
+
+Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune
+entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage,
+en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à
+cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure
+de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit
+pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la
+porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas
+oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes
+choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis
+environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu lever boutique
+dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était
+entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus
+qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la
+grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il
+s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en
+put porter, et il revint à la ville.
+
+Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui
+il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à
+laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune
+avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des
+premières dignités de la ville.
+
+Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en
+recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et
+lui dit:
+
+Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté
+pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des
+histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et
+persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le
+sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires
+surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à
+la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait
+rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré
+ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second
+marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de
+la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta
+de nouveau à ses genoux.
+
+Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la
+vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les
+prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne
+peut avoir pour eux le coeur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa
+ses enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes.
+
+Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants,
+et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour
+l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te
+pardonne! Dieu m'en est témoin!
+
+Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu,
+dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité
+sans fin!
+
+La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième
+nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des
+réjouissances et d'une allégresse universelle.
+
+Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique
+robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui
+dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre
+personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes
+sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse!
+
+Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des
+réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes
+sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour
+amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours,
+pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi
+combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de
+nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues
+années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à
+toutes les félicités de ce monde.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les mille et une Nuits 1
+
+Le Marchand et le Génie 7
+
+Histoire du premier Vieillard et de la Biche 14
+
+Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs 21
+
+Histoire du Pêcheur 27
+
+Histoire du jeune Roi des îles Noires 46
+
+Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad 61
+
+Histoire du premier Calender, fils de roi 85
+
+Histoire du second Calender, fils de roi 94
+
+Histoire du troisième Calender, fils de roi 120
+
+Histoire de Zobéide 148
+
+Histoire de Sindbad le marin 170
+
+Premier voyage de Sindbad le marin 174
+
+Second voyage de Sindbad le marin 180
+
+Troisième voyage de Sindbad le marin 186
+
+Quatrième voyage de Sindbad le marin 197
+
+Cinquième voyage de Sindbad le marin 208
+
+Sixième voyage de Sindbad le marin 215
+
+Septième et dernier voyage de Sindbad le marin 225
+
+Histoire du petit Bossu 234
+
+Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar 244
+
+Histoire que raconta le Tailleur 261
+
+Histoire du Barbier 280
+
+Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse 287
+
+Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave 395
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits.
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les mille et une nuits
+ contes choisis
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+Translator: Antoine Galland
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+Illustrator: Godefroy Durand
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+Release Date: April 26, 2011 [EBook #35969]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
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+Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
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+<hr class="full" />
+
+<h1><small><small>LES</small></small><br /><br />
+MILLE ET UNE NUITS<br /><br />
+<small><small>CONTES CHOISIS</small></small></h1>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>PARIS.&mdash;IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1</small></p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 442px;">
+<a href="images/illus-004.jpg">
+<img src="images/illus-004_sml.jpg" width="442" height="600" alt="Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d&#39;haleine.
+
+p 76." title="" /></a>
+<span class="caption">Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d&#39;haleine. <a href="#page_076">p. 76.</a></span>
+</div>
+
+<h1>MILLE ET UNE NUITS</h1>
+
+<p class="cb"><br />
+<small>CONTES CHOISIS</small></p>
+
+<p class="c"><br />
+TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND</p>
+
+<p class="cb"><br />
+ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:300px;">
+<a href="images/illus-005.jpg">
+<img src="images/illus-005_sml.jpg" width="300" height="197" alt="" title="" /></a>
+</div>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br />
+<small>RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5</small><br />&nbsp;
+<br />&nbsp;
+</p>
+
+<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><small><small>LES</small></small><br /><br />
+MILLE ET UNE NUITS<br /><br />
+<small><small>CONTES ARABES</small></small></h1>
+
+<hr />
+
+<p>Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu
+leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en
+dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent
+qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le
+plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
+sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à
+ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses
+troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné,
+appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les
+vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que
+son frère.</p>
+
+<p>Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
+monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
+l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de
+souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention<a name="page_002" id="page_002"></a> à
+lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait
+naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa
+complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses
+États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
+bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande,
+qui en était la capitale.</p>
+
+<p>Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
+troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui
+apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il
+chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.</p>
+
+<p>Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
+de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le
+lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi
+barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
+officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin
+chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.</p>
+
+<p>Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation
+générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
+lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la
+perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour
+les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs
+gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le
+sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
+que des imprécations contre lui.</p>
+
+<p>Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre
+d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait
+Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de
+mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
+infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de
+lecture et une mémoire si prodigieuse,<a name="page_003" id="page_003"></a> que rien ne lui était échappé de
+tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la
+philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait
+des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre
+cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide
+couronnait toutes ces belles qualités.</p>
+
+<p>Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un
+jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père,
+j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me
+l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle
+soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne
+peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
+à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie
+que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
+la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une
+manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
+vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède.
+Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade,
+puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau
+mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
+moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre
+ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
+avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si
+dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne
+garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le
+lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser!
+Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père,
+répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
+et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et
+si je<a name="page_004" id="page_004"></a> réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service
+important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter
+pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril,
+ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
+vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui
+obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point
+la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
+main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade,
+accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit
+le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre
+perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
+saurait sortir heureusement.</p>
+
+<p>Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
+dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein.
+D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y
+opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
+souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au
+sultan.</p>
+
+<p>Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à
+ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner
+d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar,
+pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait
+Scheherazade.</p>
+
+<p>Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
+Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre
+fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La
+triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la
+vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.</p>
+
+<p>Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
+remettant Scheherazade entre les mains,<a name="page_005" id="page_005"></a> je prétends que vous lui ôtiez
+la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
+vous-même. Sire, répondit le vizir, mon c&oelig;ur gémira, sans doute, en
+vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous
+réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
+lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.</p>
+
+<p>Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut
+avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle
+remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il
+était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
+espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan,
+et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.</p>
+
+<p>Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan;
+mais avant que de partir, elle prit sa s&oelig;ur Dinarzade en particulier,
+et lui dit: Ma chère s&oelig;ur, j'ai besoin de votre secours dans une
+affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père
+va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle
+ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je
+serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
+dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
+compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de
+m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
+paroles: Ma s&oelig;ur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
+le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que
+vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de
+délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est.
+Dinarzade répondit à sa s&oelig;ur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
+exigeait d'elle.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit
+Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans
+l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il
+lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
+fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda
+le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une s&oelig;ur que j'aime aussi
+tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit
+dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
+Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
+témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
+Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
+sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et
+Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.</p>
+
+<p>Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de
+faire ce que sa s&oelig;ur lui avait recommandé. Ma chère s&oelig;ur,
+s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
+jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables
+que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce
+plaisir.</p>
+
+<p>Scheherazade, au lieu de répondre à sa s&oelig;ur, s'adressa au sultan: Sire,
+dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette
+satisfaction à ma s&oelig;ur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors
+Scheherazade dit à sa s&oelig;ur d'écouter, et puis, adressant la parole à
+Schahriar, elle commença de la sorte.<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<h4>I<sup>RE</sup> NUIT<br /><br />
+<a name="LE_MARCHAND_ET_LE_GENIE" id="LE_MARCHAND_ET_LE_GENIE"></a>
+<span class="sanss"><small>LE MARCHAND ET LE GÉNIE</small></span></h4>
+
+<p>Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens,
+tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il
+avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était
+obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses
+correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez
+loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise
+derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de
+biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il
+n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il
+eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il
+remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.</p>
+
+<p>Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de
+l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se
+détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il
+aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une
+fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha
+son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après
+avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les
+dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut
+achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les
+mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit
+paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme,
+qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix
+terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon
+fils! Il<a name="page_008" id="page_008"></a> accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant
+effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait
+adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel
+crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez
+la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon
+fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué
+votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu
+pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des
+dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux
+à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le
+marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que
+tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes
+noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'&oelig;il, et il en est
+mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon!
+s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de
+miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure
+d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils;
+et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par
+conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
+Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je
+te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand
+par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui
+couper la tête.</p>
+
+<p>Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence,
+regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les
+plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience
+d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en
+fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il;
+quand tes larmes seraient de sang, cela ne<a name="page_009" id="page_009"></a> m'empêcherait pas de te
+tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut
+vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent!
+Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles....</p>
+
+<p>Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant
+que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son
+conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma s&oelig;ur, que votre conte est
+merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus
+surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le
+sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la
+permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait
+écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à
+demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de
+son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à
+Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au
+conseil.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle.
+Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à
+soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le
+bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du
+sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait
+au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.</p>
+
+<p>Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de
+son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec
+Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua
+pas de s'adresser à sa s&oelig;ur et de lui dire: Ma chère s&oelig;ur, si vous ne
+dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt,
+de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade
+lui en demandât la permission.<a name="page_010" id="page_010"></a> Achevez, lui dit-il, le conte du génie
+et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
+alors la parole et continua son conte en ces termes:</p>
+
+<h4>II<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il
+fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la
+bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à
+ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un
+testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de
+procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce
+même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.
+Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur
+que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit
+le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai
+vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que
+soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le
+marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes
+affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y
+a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me
+rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu
+Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui,
+répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous
+pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa
+près de la fontaine et disparut.</p>
+
+<p>Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son
+chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si
+grand péril, de l'autre il était<a name="page_011" id="page_011"></a> dans une tristesse mortelle lorsqu'il
+songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa
+femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une
+joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se
+mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé
+quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses
+larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous
+réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous
+alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous
+prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que
+je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors
+il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur
+apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année
+recevoir la mort de sa main.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se
+désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage
+et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient
+retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force
+du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le
+spectacle du monde le plus touchant.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et
+s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à
+ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses
+esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses
+enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en
+rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de
+mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les
+lois.</p>
+
+<p>Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il
+mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut
+dire adieu à sa femme et à ses enfants,<a name="page_012" id="page_012"></a> on n'a jamais vu une douleur
+plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous
+l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se
+faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur
+dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi;
+soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la
+destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il
+s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au
+même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis
+de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la
+fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut
+s'imaginer.</p>
+
+<p>Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard
+qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se
+saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère,
+peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où
+il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir
+ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable
+solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.</p>
+
+<p>Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure
+qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement;
+et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus
+surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je
+veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En
+disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils
+s'entretenaient tous deux...</p>
+
+<p>Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est
+le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa
+vivre encore ce jour-là Scheherazade.<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<h4>III<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La nuit suivante, Dinarzade fit à sa s&oelig;ur la même prière que les deux
+précédentes. Ma chère s&oelig;ur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
+vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.
+Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand
+et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:</p>
+
+<p>Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la
+biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens
+noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce
+qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche
+lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé
+entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui
+de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce
+qui en arriverait.</p>
+
+<p>Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit
+la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il
+mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui,
+s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui
+était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui
+parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se
+passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça
+parmi les autres.</p>
+
+<p>Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un
+tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à
+eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans
+les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par
+le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme<a name="page_014" id="page_014"></a> tu as tué mon fils.
+Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à
+remplir l'air de cris...</p>
+
+<p>Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre
+son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce
+prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain
+la mort de la sultane.</p>
+
+<h4>IV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du
+sultan, parla dans ces termes:</p>
+
+<p>Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie
+s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta
+aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui
+dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de
+me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et
+celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus
+merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui
+vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre
+à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps
+à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y
+consens.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_PREMIER_VIEILLARD_ET_DE_LA_BICHE" id="HISTOIRE_DU_PREMIER_VIEILLARD_ET_DE_LA_BICHE"></a>
+HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE</h3>
+
+<p>Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je
+vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et
+de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi,
+je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que
+comme son parent et son mari.</p>
+
+<p>Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu<a name="page_015" id="page_015"></a> d'enfants. Le
+désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui
+montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie,
+prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments
+que je ne les connus que trop tard.</p>
+
+<p>Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus
+obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme,
+dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en
+avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita
+de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et
+quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible
+dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu
+écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna
+à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle,
+qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
+abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon
+fermier.</p>
+
+<p>A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant.
+Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux
+mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus
+touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que
+disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins,
+huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune
+nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je
+demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en
+faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était
+l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais,
+dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire
+des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux
+des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire;<a name="page_016" id="page_016"></a> et me
+sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me
+résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une
+autre.</p>
+
+<p>Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à
+un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami?
+s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus
+belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par
+complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant
+la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel,
+quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma
+une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en
+lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses
+larmes me fendent le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant,
+il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru
+très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je
+au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à
+qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa
+place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de
+temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis
+arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon
+fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De
+son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à
+moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre
+terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de
+n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant
+qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.</p>
+
+<p>Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne
+l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis<a name="page_017" id="page_017"></a> une tendre pitié qui
+m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son
+devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un
+grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.</p>
+
+<p>Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier
+encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre
+veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas
+celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y
+opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière.
+Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en
+demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le
+lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...</p>
+
+<p>Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma
+s&oelig;ur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient
+si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore
+aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous
+raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de
+savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche,
+dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine,
+la fin de ce conte.</p>
+
+<h4>V<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la
+biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres
+vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et
+j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers
+moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point
+que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et
+je dis à ma femme que je voulais<a name="page_018" id="page_018"></a> absolument tuer un autre veau que
+celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais
+quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis,
+seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année
+prochaine.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je
+viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me
+saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie.
+Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu
+faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un
+moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle
+faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me
+répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître.
+J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant
+du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces
+deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de
+notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a
+dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette
+nouvelle.</p>
+
+<p>A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger
+quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour
+parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où
+était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les
+reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.</p>
+
+<p>La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous
+rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle.
+Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous
+mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître,
+et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis<a name="page_019" id="page_019"></a> que je
+ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions:
+la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me
+sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la
+première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon c&oelig;ur; je dis plus,
+je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
+particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin,
+vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de
+vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter
+encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle
+mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous
+plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc,
+répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre
+fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.</p>
+
+<p>Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles
+que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu
+as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu
+parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et
+que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure
+naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots,
+elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.</p>
+
+<p>Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un
+transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé
+cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez
+environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre
+mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la
+prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec
+joie; mais avant qu'ils se mariassent,<a name="page_020" id="page_020"></a> la jeune fille changea ma femme
+en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût
+cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la
+vissions sans répugnance dans la famille.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme
+il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis
+en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à
+personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai
+jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et
+celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
+merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je
+t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.</p>
+
+<p>Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son
+histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au
+génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à
+ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon
+histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais
+quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la
+grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire
+surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard
+commença de cette manière...</p>
+
+<h4>VI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent.
+Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane.
+Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre
+l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais
+contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second
+vieillard,<a name="page_021" id="page_021"></a> poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son
+histoire:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_SECOND_VIEILLARD_ET_DES_DEUX_CHIENS_NOIRS" id="HISTOIRE_DU_SECOND_VIEILLARD_ET_DES_DEUX_CHIENS_NOIRS"></a>HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS</h3>
+
+<p>Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces
+deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre
+père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette
+somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes
+marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère
+aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier
+dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et
+en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.</p>
+
+<p>Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un
+pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui
+dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il
+possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec
+attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant,
+comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans
+ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son
+voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous
+voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le
+détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui
+m'ont réduit à l'état où je suis.</p>
+
+<p>Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je
+le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
+J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais
+doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins,<a name="page_022" id="page_022"></a>
+je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous
+pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille
+sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme
+nous avions vécu auparavant.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux
+chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout
+ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le
+vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres
+au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une
+caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son
+frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins
+par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
+d'exercer sa profession.</p>
+
+<p>Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un
+voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur
+proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui
+m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me
+représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et
+m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein.
+Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant
+cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis
+enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il
+fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se
+trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des
+mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas
+le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille
+sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères,
+il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque
+endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas<a name="page_023" id="page_023"></a> plus heureux que ceux
+que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et
+reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à
+chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille
+autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et
+après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous
+trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un
+mois de navigation...</p>
+
+<p>Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure
+là.</p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je
+m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez
+pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter,
+je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme
+le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre
+au grand vizir de faire mourir sa fille.</p>
+
+<h4>VII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter
+la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.</p>
+
+<p>Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je
+vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant
+de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au
+marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous
+arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes
+un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien
+les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises<a name="page_024" id="page_024"></a>
+du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.</p>
+
+<p>Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour,
+je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort
+pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec
+les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec
+moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais
+elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas
+prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa
+conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits
+propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne
+forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.</p>
+
+<p>Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme
+que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en
+plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs
+affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient
+envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit,
+que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.</p>
+
+<p>Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne
+se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son
+secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me
+transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez,
+mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du
+bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me
+trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me
+sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de
+votre c&oelig;ur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue.
+Vous en avez usé avec moi généreusement.<a name="page_025" id="page_025"></a> Je suis ravie d'avoir trouvé
+l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée
+contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté
+la vie.</p>
+
+<p>J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le
+mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais:
+Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie
+de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne
+suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que
+j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son
+indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à
+l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte
+vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le
+fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
+faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et
+qu'il faut faire le bien pour le mal.</p>
+
+<p>J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle
+me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon
+logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je
+descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins
+que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je
+l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur
+mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui
+vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait,
+et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en
+éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux
+chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je
+lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est
+moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes
+s&oelig;urs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps,<a name="page_026" id="page_026"></a> a
+coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y
+aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères,
+je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie
+ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir
+enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.</p>
+
+<p>Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour
+l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce
+marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec
+eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous
+paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le
+génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce
+marchand est coupable envers moi.</p>
+
+<p>Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième
+prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers,
+c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime,
+supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en
+événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit
+la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le
+vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il
+faut que je m'arrête en cet endroit.</p>
+
+<h4>VIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au
+génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma
+connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux
+précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle
+contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la
+fin,<a name="page_027" id="page_027"></a> qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de
+la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir
+tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde.
+En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
+compagnie.</p>
+
+<p>Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les
+grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de
+péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le
+marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa
+tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta
+Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés
+jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur.
+Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma s&oelig;ur, puisqu'il
+nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce
+pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et
+Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_PECHEUR" id="HISTOIRE_DU_PECHEUR"></a>HISTOIRE DU PÊCHEUR</h3>
+
+<p>Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine
+pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont
+sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand
+matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets
+que quatre fois seulement.</p>
+
+<p>Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer.
+Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le
+rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne
+pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après,
+s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets<a name="page_028" id="page_028"></a> que la
+carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin...</p>
+
+<p>Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit
+paraître le jour. Ma s&oelig;ur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce
+commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable.
+Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la
+sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait
+la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès
+de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là
+Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce
+cruel ordre.</p>
+
+<h4>IX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan,
+Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur:</p>
+
+<p>Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut
+raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en
+plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il
+sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils
+étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de
+gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune!
+s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et
+ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis
+parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma
+mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré
+tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus
+pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi,
+tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les
+grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises<a name="page_029" id="page_029"></a> les méchants,
+et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende
+recommandables.</p>
+
+<p>En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir
+bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la
+troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de
+l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en
+fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à
+paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite
+il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que
+quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir
+retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une;
+je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue
+à Moïse.</p>
+
+<p>Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième
+fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme
+auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y
+trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de
+quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec
+l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur,
+dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.</p>
+
+<p>Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui
+était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
+circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui
+firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux.
+Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il
+l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en
+sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et
+pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort
+épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette<a name="page_030" id="page_030"></a>
+fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage,
+forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se
+l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée
+fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont
+il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les
+géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur
+voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé,
+qu'il ne put marcher.</p>
+
+<p>Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu,
+pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à
+tous vos commandements.</p>
+
+<p>Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.</p>
+
+<h4>X<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:</p>
+
+<p>Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie
+avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que
+dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète
+de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles.
+Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans
+ce vase.</p>
+
+<p>A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui
+répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi
+superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de
+civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le
+génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me
+tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté;
+l'avez-vous déjà oublié? Non, je<a name="page_031" id="page_031"></a> m'en souviens, repartit le génie; mais
+cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule
+grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est,
+répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que
+je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce
+ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne
+puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois
+persuadé, écoute mon histoire.</p>
+
+<p>Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de
+Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de
+Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne
+voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant
+monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me
+venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et
+me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de
+David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son
+pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de
+lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui
+prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi.
+Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer
+de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur
+le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé.
+Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui
+obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon
+grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si
+quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais
+riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me
+rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir
+tous les trésors de la terre<a name="page_032" id="page_032"></a> à quiconque me mettrait en liberté; mais
+je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire
+puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit
+et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature
+qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et
+je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé
+de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me
+délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui
+accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de
+mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu
+es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux
+que je te tue.</p>
+
+<p>Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux,
+s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un
+ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si
+peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me
+donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les
+complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine,
+dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse
+mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une
+douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses
+trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits
+par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il,
+daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour
+vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison
+que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le
+pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le
+proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est
+toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en
+effet, rien<a name="page_033" id="page_033"></a> ne choque davantage la raison et les droits de la société;
+néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne
+perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne
+sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu
+souhaites que je te tue.</p>
+
+<p>La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème.
+Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets
+donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort,
+je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau
+du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une
+question que j'ai à vous faire.</p>
+
+<p>Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait
+de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur:
+Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...</p>
+
+<h4>XI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
+la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
+étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
+répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est
+très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous
+croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
+comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te
+jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois.
+Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait?
+Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que
+vous ne me fassiez voir la chose.</p>
+
+<p>Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui,<a name="page_034" id="page_034"></a> se changeant en
+fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
+rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de
+même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât
+plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur:
+Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
+présentement?</p>
+
+<p>Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et
+ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce
+à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
+Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit
+d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je
+demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs
+filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui
+as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.</p>
+
+<p>A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour
+sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
+l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait.
+Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
+parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
+garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que
+par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O
+génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le
+plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies,
+apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
+retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit,
+tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au
+nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois
+te rendre la pareille.</p>
+
+<p>Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur.<a name="page_035" id="page_035"></a> Ouvre le
+vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets
+que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur.
+Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à
+toi.</p>
+
+<p>Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne
+pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se
+venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
+ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à
+Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
+le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
+contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras
+quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai
+pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En
+un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun
+mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
+puissamment riche.</p>
+
+<p>L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais
+t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole:
+jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
+dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
+pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta
+aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et
+le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la
+première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
+la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela
+signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?</p>
+
+<p>La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur,
+rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en
+serais alarmé; et<a name="page_036" id="page_036"></a> pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
+tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher
+devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque
+sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut
+d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui
+les conduisit à un étang situé entre quatre collines.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur:
+Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il
+n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui
+le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
+couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de
+jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une
+de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
+se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
+assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
+lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus
+d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
+jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
+qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
+garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
+trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
+et se referma après l'avoir englouti.</p>
+
+<p>Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se
+garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
+la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son
+aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses
+poissons.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<h4>XII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de
+cette sorte:</p>
+
+<p>Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du
+sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il
+les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après
+les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son
+premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des
+Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils
+sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui
+remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on
+vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après
+s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son
+maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de
+sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait
+jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son
+bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite
+qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux
+besoins de sa famille.</p>
+
+<p>Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il
+faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons
+trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons
+que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une
+casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez
+cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à
+peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en
+sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille
+avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon
+d'Égypte, avec des<a name="page_038" id="page_038"></a> pendants d'oreille, un collier de grosses perles,
+des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte
+à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la
+cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des
+poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu
+dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes
+paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et
+lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons;
+si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous
+vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la
+jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui
+se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant.</p>
+
+<p>La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant
+revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur
+la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état
+d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à
+pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir?
+Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me
+croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda
+si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était
+arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans
+en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il
+envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé:
+Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient
+semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain
+malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne
+lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se<a name="page_039" id="page_039"></a>
+dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il
+s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le
+lendemain matin.</p>
+
+<p>Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang.
+Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons
+qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en
+retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le
+lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore
+dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença
+de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait
+fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
+côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine
+s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main;
+elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les
+mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.</p>
+
+<h4>XIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après
+que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa
+encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même
+endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été
+témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et
+trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce
+pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit
+un rapport.</p>
+
+<p>Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette
+merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui
+dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses
+couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté<a name="page_040" id="page_040"></a> voulait lui
+accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de
+la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième
+fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier
+coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne
+manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant
+plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit
+donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.</p>
+
+<p>D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
+cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là,
+s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit
+ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un
+côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;
+mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir
+avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une
+grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança
+jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui
+dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces
+mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y
+sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
+payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
+contents.</p>
+
+<p>Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la
+casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon.
+Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du
+mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce
+que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas
+possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient
+quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya
+chercher le<a name="page_041" id="page_041"></a> pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons
+que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit
+les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui
+est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit
+d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire,
+répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant
+soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le
+sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang;
+le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.
+Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
+arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à
+cheval, et le pêcheur leur servit de guide.</p>
+
+<p>Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec
+beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée
+jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent
+effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait
+rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous
+les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au
+palais.</p>
+
+<p>Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps
+regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à
+tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu
+cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent
+qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,
+leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas
+moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas
+rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se
+trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre
+couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper<a name="page_042" id="page_042"></a> et aussitôt
+son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de
+l'étang.</p>
+
+<p>A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en
+particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une
+étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui
+nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus
+parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister
+à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein
+que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je
+vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon,
+et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à
+l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition
+et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur
+dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.</p>
+
+<p>Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le
+détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il
+s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais
+il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa
+résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode
+pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout
+était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de
+personne.</p>
+
+<p>Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de
+peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut
+dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de
+loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y
+pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il
+remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château
+très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni
+comme une glace de miroir. Ravi de<a name="page_043" id="page_043"></a> n'avoir pas été longtemps sans
+rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta
+devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.</p>
+
+<p>Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont
+l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins
+devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque
+temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas
+entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne
+voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.
+Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si
+bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en
+lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
+me défendre.</p>
+
+<p>Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il
+personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin
+de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois:
+mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence
+augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et
+regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un,
+il n'aperçut pas le moindre être vivant...</p>
+
+<h4>XIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne
+voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes
+salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les
+sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches
+étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un
+salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand<a name="page_044" id="page_044"></a> bassin avec un
+lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par
+la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles;
+ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du
+bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.</p>
+
+<p>Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les
+parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments
+concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable,
+c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs
+chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que
+des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en
+sortir.</p>
+
+<p>Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout
+lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit
+dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de
+tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il
+faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup
+une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son
+oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces
+tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un
+heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes,
+cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes
+douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous
+les tourments que j'ai soufferts!</p>
+
+<p>Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté
+d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle,
+il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et
+très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre.
+La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de<a name="page_045" id="page_045"></a> lui
+et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une
+inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur,
+dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous
+recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si
+forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré.
+Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne
+opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous
+pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon
+c&oelig;ur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous
+offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du
+soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me
+flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs;
+mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui
+est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs
+différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez,
+et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions,
+le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est
+inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a
+élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils
+tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?</p>
+
+<p>Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria
+très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas!
+seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être
+affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources
+intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au
+sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et
+que l'autre moitié de son corps était de marbre noir...</p>
+
+<p>En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours,<a name="page_046" id="page_046"></a> pour faire
+remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut
+tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort
+attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre
+pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler
+de sa résolution.</p>
+
+<h4>XV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut
+étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune
+homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de
+l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui
+doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les
+poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter;
+vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que
+les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs
+malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le
+jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes
+vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos
+oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout
+ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_ROI_DES_ILES_NOIRES" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_ROI_DES_ILES_NOIRES"></a>HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES</h3>
+
+<p>Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait
+Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui
+prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes
+étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait
+son séjour était dans l'endroit où est présentement cet<a name="page_047" id="page_047"></a> étang que vous
+avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.</p>
+
+<p>Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt
+pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour
+partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour
+elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui
+dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma
+cousine ne m'aimait plus.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de
+dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se
+trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et
+l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la
+chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon
+sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas,
+mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole
+de leur conversation.</p>
+
+<p>Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand
+tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément,
+répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais
+pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne
+s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la
+première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc
+d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond,
+qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour,
+elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui
+passant sous le nez une certaine odeur.</p>
+
+<p>Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il
+m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez
+d'empire sur moi pour<a name="page_048" id="page_048"></a> dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de
+n'avoir rien entendu.</p>
+
+<p>La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher,
+elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de
+boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une
+fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne
+s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin
+qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu.</p>
+
+<p>Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais
+endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de
+précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller
+jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...</p>
+
+<h4>XVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles
+Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la
+suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors,
+réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être
+entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de
+certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit
+fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin
+qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et
+la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je
+remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient
+bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin,
+et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la
+vis qui se promenait avec un homme.</p>
+
+<p>Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et
+voici ce que j'entendis: Je ne mérite<a name="page_049" id="page_049"></a> pas, disait la reine le reproche
+que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la
+raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de
+donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine,
+breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma
+couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à
+présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en
+donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel
+est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se
+lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines
+affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des
+corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces
+murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des
+bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces
+lieux vont changer de face.</p>
+
+<p>Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se
+trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et
+passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de
+mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus
+l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me
+faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était
+ma parente.</p>
+
+<p>Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel;
+mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une
+manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant.
+Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la
+reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je
+me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.</p>
+
+<p>Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et,
+satisfait d'avoir puni le téméraire qui<a name="page_050" id="page_050"></a> m'avait offensé, je m'endormis.
+En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de
+moi...</p>
+
+<h4>XVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par
+l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des
+Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez
+apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.</p>
+
+<p>Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des
+quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais
+je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où
+j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon
+retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie
+arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens
+supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état
+où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en
+même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que
+les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.
+La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon
+père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé
+dans un précipice.</p>
+
+<p>Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable
+sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre
+douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je
+serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que
+vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de
+votre excellent naturel. J'espère néanmoins que<a name="page_051" id="page_051"></a> le temps et la raison
+pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.</p>
+
+<p>Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses
+chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au
+bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le
+lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait,
+disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et
+elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici;
+elle l'appela le Palais des Larmes.</p>
+
+<p>Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle
+l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui
+avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui
+porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.</p>
+
+<p>Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce
+malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se
+soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne
+donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût
+que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque
+jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais
+je feignais de l'ignorer.</p>
+
+<p>Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y
+était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais
+être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière
+affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins
+vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère
+âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand
+garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd
+à mes prières.</p>
+
+<p>A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses
+sanglots, je perdis enfin patience. Je<a name="page_052" id="page_052"></a> me montrai; et m'approchant
+d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre
+fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce
+que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.</p>
+
+<p>J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du
+noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui
+causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop
+longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon
+désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est
+moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter
+de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
+longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre,
+et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon
+action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même
+temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle
+ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir
+tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que
+vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...</p>
+
+<h4>XVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme
+continua de raconter son histoire au sultan:</p>
+
+<p>Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de
+reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un
+autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était
+très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places
+publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte<a name="page_053" id="page_053"></a> que
+vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang
+sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la
+composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses,
+adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les
+quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce
+royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
+d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas
+tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon
+empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes
+épaules nues cent coups de nerf de b&oelig;uf, qui me mettent tout en sang.
+Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil
+de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non
+pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.</p>
+
+<p>En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put
+retenir ses larmes; et le sultan en eut le c&oelig;ur si serré, qu'il ne put
+prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi,
+levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je
+me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je
+souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais
+j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.</p>
+
+<p>Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à
+la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire
+cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est
+enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous
+l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de
+dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce
+qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se
+retire;<a name="page_054" id="page_054"></a> mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce
+noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai
+parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande
+cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,
+jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui
+faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il
+est blessé.</p>
+
+<p>Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait
+être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais
+rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui
+feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui
+surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque
+qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai
+rien pour vous la procurer.</p>
+
+<p>En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,
+après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce
+château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils
+convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce
+projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit
+étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,
+il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne
+pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance
+néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.</p>
+
+<p>Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à
+exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de
+dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il
+le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il
+sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin
+or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre.
+D'abord qu'il aperçut le lit où le<a name="page_055" id="page_055"></a> noir était couché, il tira son
+sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le
+corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette
+expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près
+de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait
+projeté.</p>
+
+<p>La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la
+chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et
+commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de b&oelig;uf,
+avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau
+remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la
+plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper
+qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de
+celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de
+moi....</p>
+
+<h4>XIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups
+de nerf de b&oelig;uf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de
+poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
+au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses
+cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que
+le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi
+tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis
+trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment,
+cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance?
+Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au
+noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser
+mourir sans me donner la consolation de me dire encore<a name="page_056" id="page_056"></a> que vous
+m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.</p>
+
+<p>Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et
+contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave:
+Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.
+A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri
+pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne
+me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me
+parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes
+discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche?
+Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que
+tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie,
+m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
+guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais
+désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te
+plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à
+faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa
+première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en
+liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.</p>
+
+<p>La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse
+d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si
+elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune
+roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur
+de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en
+colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par
+la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens
+tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le
+prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec
+toute la joie qu'on peut s'imaginer, et<a name="page_057" id="page_057"></a> il en rendit grâce à Dieu. La
+magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce
+château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.</p>
+
+<p>Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans
+répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment
+le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec
+tant de bonheur.</p>
+
+<p>Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant,
+comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai
+fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et
+de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si
+longtemps.</p>
+
+<p>Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens
+de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu
+n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon
+aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine?
+Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler
+de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as
+détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons
+ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance
+contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma
+guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à
+ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.</p>
+
+<p>La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent
+concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon c&oelig;ur, mon âme, vous aurez
+bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me
+commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut
+arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et
+en fit une aspersion dessus...<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<h4>XX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:</p>
+
+<p>La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé
+quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à
+l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;
+mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun
+reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt
+remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même
+situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement.
+La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande
+place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une
+ville belle, vaste et bien peuplée.</p>
+
+<p>Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement
+merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en
+recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je
+viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce
+que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main.
+Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des
+noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi
+davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si
+brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup
+de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un
+côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la
+place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince
+des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en
+l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre
+cruelle ennemie n'est plus.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son
+c&oelig;ur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu
+un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes
+sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan,
+demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir
+dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir
+et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant
+monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc
+être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois;
+il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année
+entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous
+êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,
+parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus,
+les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre,
+quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon
+libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma
+reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret
+mon royaume.</p>
+
+<p>Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin
+de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.
+Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette
+possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le
+sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment
+récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis
+un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire
+l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous
+regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon
+successeur.</p>
+
+<p>L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina<a name="page_060" id="page_060"></a> par les plus
+tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux
+préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au
+grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main
+un de ses proches parents pour leur roi.</p>
+
+<p>Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent
+chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune
+roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement
+bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,
+qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de
+l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les
+principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et
+l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans
+son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de
+grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs
+jours.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans
+assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente,
+avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption
+qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu
+abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,
+pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit
+des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.</p>
+
+<p>Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du
+jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa
+famille, très-heureux le reste de leurs jours.</p>
+
+<p>Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui
+marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant
+témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui
+était encore plus<a name="page_061" id="page_061"></a> beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait
+permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à
+paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé
+à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait
+aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de
+l'entendre la nuit suivante.</p>
+
+<h4>XXI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
+lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de
+ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DE_TROIS_CALENDERS_FILS_DE_ROI_ET_DE_CINQ_DAMES_DE_BAGDAD" id="HISTOIRE_DE_TROIS_CALENDERS_FILS_DE_ROI_ET_DE_CINQ_DAMES_DE_BAGDAD"></a>HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI,<br />
+ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD</h3>
+
+<p>Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à
+Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa
+profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de
+bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand
+panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un
+eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte
+d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
+Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
+enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt
+son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour
+heureux! ô jour de bonne rencontre!</p>
+
+<p>D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien
+vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de
+l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui
+savait ce<a name="page_062" id="page_062"></a> qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une
+grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au
+porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui
+commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur
+continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de
+joie!</p>
+
+<p>La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,
+où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches,
+des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,
+des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes
+de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier
+et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit
+peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le
+porteur mit encore dans son panier par son ordre.</p>
+
+<p>A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits
+concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le
+vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des
+pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore
+elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant
+toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit
+à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
+provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les
+porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en
+achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de
+nouveau au porteur de la suivre.</p>
+
+<p>Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux
+de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,
+d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des
+Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel<a name="page_063" id="page_063"></a> elle dit
+encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils
+arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles
+colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame
+frappa un petit coup.</p>
+
+<h4>XXII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la
+porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille
+réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait,
+fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas
+une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût
+pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers
+fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps
+qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la
+porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule,
+passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à
+jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la
+dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa
+richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre
+colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur
+extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or
+des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un
+grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y
+tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.</p>
+
+<p>Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la
+magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais
+ce qui attira particulièrement<a name="page_064" id="page_064"></a> son attention fut une troisième dame,
+qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès
+qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles.</p>
+
+<p>Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que
+c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se
+nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et
+Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.</p>
+
+<p>Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes s&oelig;urs, ne voyez-vous
+pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte?
+Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier,
+l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main,
+et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider,
+et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya
+libéralement le porteur.</p>
+
+<h4>XXIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de
+l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer;
+mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le
+plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient
+également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la
+trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des
+provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les
+différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient
+proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.</p>
+
+<p>Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine;
+mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui
+dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma s&oelig;ur, ajouta-t-elle, en
+s'adressant<a name="page_065" id="page_065"></a> à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille
+content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient;
+je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une
+incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que
+vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir
+aucun homme dans cette maison.</p>
+
+<p>Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela,
+Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop
+loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre
+dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous
+sommes trois s&oelig;urs, qui faisons si secrètement nos affaires, que
+personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en
+faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit:
+Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus
+le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de
+celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?</p>
+
+<p>Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que
+vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je
+ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de
+biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas
+laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des
+livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît,
+de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
+toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il,
+qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui
+abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de
+le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront
+le garder. Le secret chez moi est dans une aussi<a name="page_066" id="page_066"></a> grande sûreté que s'il
+était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.</p>
+
+<p>Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant
+qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui
+repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler;
+mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense
+considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous
+fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa s&oelig;ur.
+Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on
+dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez
+quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec
+rien?</p>
+
+<p>Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se
+retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit
+à Zobéide et à Safie: Mes chères s&oelig;urs, je vous conjure de permettre
+qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous
+divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que,
+sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je
+n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.</p>
+
+<p>A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber
+sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et
+en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé
+aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si
+généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste,
+mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois s&oelig;urs ensemble, puisque
+vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que
+je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai
+toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il
+voulut rendre l'argent<a name="page_067" id="page_067"></a> qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui
+ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle,
+pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.</p>
+
+<h4>XXIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
+porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
+nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous
+garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore
+que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de
+l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
+quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir
+avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes
+de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
+Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le
+porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se
+voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.</p>
+
+<p>Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,
+prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,
+suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses s&oelig;urs, qui
+burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la
+même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
+la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
+était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
+parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de
+sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait
+naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur
+tour. Enfin, la compagnie<a name="page_068" id="page_068"></a> fut de très-bonne humeur pendant le repas,
+qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le
+rendre agréable.</p>
+
+<p>Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
+des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
+vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,
+répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je
+suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
+nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.</p>
+
+<p>Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes s&oelig;urs, dit-elle,
+il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous
+a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous
+m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer
+la soirée avec nous. Ma s&oelig;ur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser
+à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous
+voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une
+nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par
+rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
+bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
+questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
+entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
+pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
+actions.</p>
+
+<p>Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
+avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
+avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue
+en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
+ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit
+Zobéide d'un air<a name="page_069" id="page_069"></a> très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
+nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
+écrit au-dessus de notre porte en dedans.</p>
+
+<p>Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros
+caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
+ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois s&oelig;urs:
+Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
+chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.</p>
+
+<p>Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
+éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois
+d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent
+une belle illumination, elle s'assit à table avec ses s&oelig;urs et le
+porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter
+des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous
+de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la
+porte...</p>
+
+<h4>XXV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la
+porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;
+mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la
+plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et
+attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
+elles si tard. Safie revint. Mes s&oelig;urs, dit-elle, il se présente une
+belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;
+et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point
+échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me
+paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
+surprendre, ils<a name="page_070" id="page_070"></a> sont tous trois borgnes de l'&oelig;il droit, et ont la
+tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
+d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et
+comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par
+hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
+la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
+voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se
+contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
+paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
+rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
+s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon c&oelig;ur, que les deux
+autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes
+bonnes s&oelig;urs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
+fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
+vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne
+l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à
+charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
+seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
+jour.</p>
+
+<p>Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle
+demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur
+témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
+purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;
+mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
+regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la
+porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après
+elle revint accompagnée des trois Calenders.</p>
+
+<p>Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames
+qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
+qu'ils étaient les<a name="page_071" id="page_071"></a> bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver
+l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue
+de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès
+d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent
+concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,
+avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le
+porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec
+lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et
+qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
+parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.</p>
+
+<p>Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait
+bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
+répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne
+vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
+au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger
+le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.</p>
+
+<p>Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en
+colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre
+sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.
+La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et
+pacifièrent toutes choses.</p>
+
+<p>Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à
+manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à
+boire...</p>
+
+<h4>XXVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui
+se passa entre les dames et les Calenders:<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils
+témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
+donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles
+voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie.
+La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment
+ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et
+un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument
+qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les
+dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais,
+l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en
+temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les
+paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie
+était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et
+alla voir ce que c'était.</p>
+
+<p>Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que
+Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames;
+en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher
+très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était
+tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de
+Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais,
+tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames,
+ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des
+éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison
+où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.
+Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à
+recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il
+ne fallait pas troubler le divertissement de ceux<a name="page_073" id="page_073"></a> qu'ils entendaient
+rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des
+dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit;
+et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que
+c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son
+personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air
+respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés
+depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en
+magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été
+aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à
+l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous
+avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il
+était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que
+les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le
+guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été
+arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver
+par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes
+étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou
+la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y
+arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera
+ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est
+pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous
+avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons
+pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite
+jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre
+divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons,
+pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous
+seulement la<a name="page_074" id="page_074"></a> grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous
+votre vestibule.</p>
+
+<p>Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le
+vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant
+à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur
+dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner
+un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.</p>
+
+<p>Salie alla faire ce rapport à ses s&oelig;urs, qui balancèrent quelque temps
+sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement
+bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois
+Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer...</p>
+
+<h4>XXVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
+ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les
+Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les
+croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air
+grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant
+toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.
+Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque
+chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des
+yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
+vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
+ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
+vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.
+Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
+que nous ayons attention à ce qui nous regarde,<a name="page_075" id="page_075"></a> sans nous mêler de ce
+qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
+lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.</p>
+
+<p>Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
+cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et
+leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que
+les Calenders, tous trois borgnes de l'&oelig;il droit. Il se serait
+volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait
+d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,
+quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement
+bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se
+persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.</p>
+
+<p>L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes
+manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur
+mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà
+conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.</p>
+
+<p>Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et
+prenant Amine par la main: Ma s&oelig;ur, lui dit-elle, levez-vous; la
+compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
+leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
+coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa s&oelig;ur voulait dire, se
+leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
+instruments dont les Calenders avaient joué.</p>
+
+<p>Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place
+tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
+bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois
+Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre
+avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
+vous préparez à nous prêter la main à ce que<a name="page_076" id="page_076"></a> nous allons faire; un
+homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
+dans l'inaction.</p>
+
+<p>Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après
+avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de
+quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous
+parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,
+on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.
+Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
+signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
+obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi
+de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une
+chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups
+de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.</p>
+
+<p>Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se
+leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en
+poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
+bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui
+présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma
+s&oelig;ur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.</p>
+
+<p>Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de
+Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se
+tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais
+Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui
+faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
+donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
+force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
+prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les
+pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et
+touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide<a name="page_077" id="page_077"></a> tira son
+mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
+chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,
+et amenez-moi l'autre.</p>
+
+<p>Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il
+prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui
+l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris
+le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec
+elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui
+l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
+s'en chargea elle-même.</p>
+
+<p>Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
+extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient
+comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les
+deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
+ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
+murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les
+autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
+paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
+pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,
+jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit
+par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa
+curiosité.</p>
+
+<p>Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,
+comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
+fouettant les deux chiennes. Ma chère s&oelig;ur, lui dit la belle Safie, ne
+vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je
+fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle
+alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et
+Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<h4>XXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où
+elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de
+cette sorte, en adressant la parole au sultan:</p>
+
+<p>Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda
+quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége
+au milieu de la salle, dit à sa s&oelig;ur Amine: Ma chère s&oelig;ur, levez-vous,
+je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se
+leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes
+avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin
+jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle
+s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle
+lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à
+l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix,
+elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant
+d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés.
+Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup
+d'expression: Tenez, ma s&oelig;ur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis
+plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en
+chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de
+Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.</p>
+
+<p>Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord,
+joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant
+de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée
+du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en
+achevant.</p>
+
+<p>Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma s&oelig;ur, <a name="page_079" id="page_079"></a>dit-elle, vous avez
+fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous
+exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette
+honnêteté; elle se sentit le c&oelig;ur si pressé en ce moment, qu'elle ne
+songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et
+ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de
+cicatrices...</p>
+
+<h4>XXIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:</p>
+
+<p>Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur s&oelig;ur, un des
+Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à
+l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.
+Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et
+s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de
+parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.
+Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez
+rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame
+évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les
+Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous
+n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.</p>
+
+<p>Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet
+homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit
+signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas
+pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine
+paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le
+grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en
+savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de
+cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui<a name="page_080" id="page_080"></a> dans cette
+maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de
+m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,
+ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.</p>
+
+<p>Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur
+était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient
+savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que
+ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que
+nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les
+éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les
+donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.</p>
+
+<p>Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les
+conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux
+Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand:
+Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre
+réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien
+voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de
+nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il
+nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient
+exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir,
+si nous ne la tenons pas.</p>
+
+<p>En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas:
+Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que
+Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames
+demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez
+d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût
+très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui
+disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir
+à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife
+tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en
+excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le
+porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide,
+après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement,
+s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur,
+elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre
+contestation?</p>
+
+<p>Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous
+supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité
+vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la
+dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce
+que je suis chargé de vous demander de leur part.</p>
+
+<p>Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife,
+de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,
+que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous
+que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle
+leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant
+que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous
+recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce
+que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous
+vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait
+point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir
+reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas
+toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
+facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et
+votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa
+fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!
+Aussitôt<a name="page_082" id="page_082"></a> une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et
+robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des
+sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au
+milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.</p>
+
+<p>Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se
+repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil
+de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le
+porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur
+indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un
+des esclaves dit à Zobéide et à ses s&oelig;urs: Hautes, puissantes et
+respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?
+Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant.
+Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas
+mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont
+les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps
+si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il
+n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais
+augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le
+dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme
+moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le
+sacrifier à votre ressentiment.</p>
+
+<p>Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des
+lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la
+parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et
+m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à
+vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni
+des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il
+puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus
+d'égards pour nous.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les
+autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée
+et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance
+quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il
+s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait
+informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était
+près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir,
+prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant
+pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même,
+répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand,
+pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait
+pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les
+voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un
+d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes
+pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders,
+c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en
+parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non,
+madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il
+n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur,
+je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant
+l'habit que je porte.</p>
+
+<p>Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent
+la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour
+vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du
+commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez
+que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons
+jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire
+connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose<a name="page_084" id="page_084"></a> vous
+assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans
+le monde.</p>
+
+<p>A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:
+Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous
+raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison,
+ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais
+n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...</p>
+
+<h4>XXX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand
+vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de
+la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui
+étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres
+qu'elles voudraient leur donner.</p>
+
+<p>Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
+histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le
+premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a
+amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé.
+Madame votre s&oelig;ur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité
+de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma
+vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes,
+chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur
+d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un
+confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la
+tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez
+vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une
+grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.</p>
+
+<p>Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit:<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p>Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le
+porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
+serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre
+mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant
+cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors
+d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders,
+prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des
+trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença
+ainsi son histoire.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_PREMIER_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_PREMIER_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.</h3>
+
+<p>Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon &oelig;il droit, et la
+raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que
+je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme
+lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une
+princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné
+une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon
+oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me
+rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au
+prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte
+et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec
+de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore,
+et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs
+extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes
+bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à
+quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an
+qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers<a name="page_086" id="page_086"></a> en besogne
+pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé
+et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir;
+mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret
+et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.</p>
+
+<p>L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas
+de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le
+souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un
+moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec
+une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me
+dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous
+nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque
+temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des
+rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon
+cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec
+vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous
+verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez
+aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y
+rendrai bientôt.</p>
+
+<p>Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai
+la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon
+cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune,
+sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes
+paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine
+d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.</p>
+
+<p>La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du
+tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son
+coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une
+trappe qui était<a name="page_087" id="page_087"></a> sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus
+le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la
+dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai
+parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit
+en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon
+cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous
+avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je,
+qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous
+pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.</p>
+
+<h4>XXXI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de
+continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces
+termes:</p>
+
+<p>Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince
+mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant
+au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête.
+Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher.
+Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé
+la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure
+si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette
+pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être
+vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on
+ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je
+jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop
+véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je
+me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de
+tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la<a name="page_088" id="page_088"></a> journée à les
+considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je
+cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche
+inutilement.</p>
+
+<p>Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent.
+Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de
+l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses
+à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon
+père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je
+laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce
+qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le
+serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer
+d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.</p>
+
+<p>J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et,
+contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse
+garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et
+l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le
+grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous
+arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se
+saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de
+ma surprise et de ma douleur.</p>
+
+<p>Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait
+depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse,
+j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du
+palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta
+un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche,
+par hasard, alla tomber droit contre l'&oelig;il du vizir qui prenait l'air
+sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur,
+j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il
+ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me<a name="page_089" id="page_089"></a> donnait
+des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une
+manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un
+furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon &oelig;il
+droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.</p>
+
+<p>Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans
+une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du
+palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la
+tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé
+de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais
+je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa
+compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et
+gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et
+vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me
+faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu
+mon &oelig;il, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.</p>
+
+<p>Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me
+retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit,
+autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans
+les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.</p>
+
+<p>Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du
+triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez
+d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un
+frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où
+vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu
+aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût
+fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux
+père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement
+affligé,<a name="page_090" id="page_090"></a> que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que
+j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
+racontai au roi son père tout ce que je savais.</p>
+
+<p>Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
+achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me
+donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau,
+et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est
+restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait
+faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis
+que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il
+avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la
+connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme
+la suite de mon discours le fera connaître.</p>
+
+<p>Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du
+jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour
+trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en
+eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps.
+Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée
+de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince
+l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais
+enfin nous la levâmes.</p>
+
+<p>Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes
+environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous
+nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée
+épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau
+lustre était obscurcie.</p>
+
+<p>De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande,
+soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il
+y avait une citerne au milieu,<a name="page_091" id="page_091"></a> et l'on voyait plusieurs sortes de
+provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y
+voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait
+par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large,
+dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il
+aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon,
+comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés
+avant que d'être consumés.</p>
+
+<p>Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle
+qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de
+l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui
+cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le
+châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne
+se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna
+sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.</p>
+
+<p>Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et
+qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution
+d'en entendre le reste la nuit suivante.</p>
+
+<h4>XXXII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son
+histoire à Zobéide.</p>
+
+<p>Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement
+lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils
+après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste
+soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour
+demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon
+cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me
+répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,<a name="page_092" id="page_092"></a>
+forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune
+s&oelig;ur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables
+desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a
+justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces
+paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.</p>
+
+<p>Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu,
+reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve
+heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les
+réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la
+princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que
+personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un
+bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres
+instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci,
+nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée
+formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé
+ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle,
+avec des troupes innombrables.</p>
+
+<p>Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à
+tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur
+furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre
+maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi
+mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu
+chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant
+bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus
+le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un
+officier du roi dont la fidélité m'était connue.</p>
+
+<p>Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un
+stratagème, qui était la seule ressource qui<a name="page_093" id="page_093"></a> me restait pour me
+conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant
+pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me
+reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon
+oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les
+villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur
+des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai
+de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la
+résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque,
+dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le
+récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié,
+sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son
+appui.</p>
+
+<p>Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à
+la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant
+un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je
+tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva
+aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui
+dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe
+pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender
+que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi
+étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons
+ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.</p>
+
+<p>Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une
+ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais
+venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte,
+nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de
+charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà,
+madame, ajouta-t-il, ce que<a name="page_094" id="page_094"></a> vous m'avez commandé de vous raconter,
+pourquoi j'ai perdu mon &oelig;il droit, pourquoi j'ai la barbe et les
+sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.</p>
+
+<p>C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous
+plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de
+demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux
+confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle
+des trois autres personnes de la compagnie.</p>
+
+<p>Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de
+passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut
+l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du
+premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.</p>
+
+<h4>XXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à
+l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua
+pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer
+l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la
+parole au sultan, et parla dans ces termes:</p>
+
+<p>Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie,
+et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre
+à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me
+connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï
+qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le
+second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_SECOND_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_SECOND_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI</h3>
+
+<p>Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et<a name="page_095" id="page_095"></a> vous apprendre par
+quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'&oelig;il droit, il faut
+que je vous conte toute l'histoire de ma vie.</p>
+
+<p>J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez,
+madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit,
+n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y
+avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans
+les beaux-arts.</p>
+
+<p>Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par c&oelig;ur l'Alcoran
+tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les
+préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à
+fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont
+éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la
+connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos
+prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que
+j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à
+former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès,
+que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui
+s'étaient acquis le plus de réputation.</p>
+
+<p>La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se
+contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon
+père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant
+monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches
+présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade
+pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu
+d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.</p>
+
+<p>Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes
+de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt
+paraître cinquante cavaliers<a name="page_096" id="page_096"></a> bien armés. C'étaient des voleurs qui
+venaient à nous au grand galop.</p>
+
+<p>Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le
+sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
+cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la
+nuit suivante impatiemment.</p>
+
+<h4>XXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière
+l'histoire du second Calender:</p>
+
+<p>Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous
+avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais
+faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions
+peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir
+à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la
+force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à
+une prompte fuite...</p>
+
+<h4>XXXV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
+jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
+second Calender:</p>
+
+<p>Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout
+secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand
+chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
+mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située
+d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par
+plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.</p>
+
+<p>Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes<a name="page_097" id="page_097"></a> yeux me causèrent
+de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
+où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,
+les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait
+brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été
+réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en
+lambeaux.</p>
+
+<p>J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où
+j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma
+jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
+me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,
+et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était
+arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.</p>
+
+<p>Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de
+parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
+chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de
+ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux
+est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait
+sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette
+ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut
+nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a
+pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
+passe sous silence.</p>
+
+<p>Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai
+que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea
+que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et
+m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.</p>
+
+<p>Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de
+la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et
+n'ignorant pas que la plupart<a name="page_098" id="page_098"></a> des princes de notre religion, par
+précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
+métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
+quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui
+répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,
+poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que
+vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
+de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
+conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
+paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt
+prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la
+place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
+vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la
+nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la
+bassesse et la peine qui y étaient attachées.</p>
+
+<p>Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec
+un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient
+leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me
+conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma
+tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie
+d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,
+néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de
+gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
+gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé
+pour moi.</p>
+
+<p>Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
+jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai
+dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En
+arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché<a name="page_099" id="page_099"></a> à une
+trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la
+levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.</p>
+
+<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
+qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme
+s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai
+par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
+chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
+elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si
+extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je
+m'attachai uniquement à la regarder.</p>
+
+<h4>XXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:</p>
+
+<p>Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je
+me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde
+révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis
+homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de
+commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand
+soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et
+pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.</p>
+
+<p>Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me
+recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie
+l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que
+je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre
+l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être
+celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai
+fidèlement par quel étrange<a name="page_100" id="page_100"></a> accident elle voyait en ma personne le fils
+d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le
+hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique
+où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.</p>
+
+<p>Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de
+croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un
+séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire
+lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez
+jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi
+nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je
+suis la princesse sa fille.</p>
+
+<p>Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon
+cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances
+de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie
+m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et
+lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été
+longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à
+voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai
+déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait
+tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une
+princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.</p>
+
+<p>De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me
+voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de
+lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman
+qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a
+aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans
+six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
+tenir compagnie, si vous le voulez<a name="page_101" id="page_101"></a> bien, et je tâcherai de vous régaler
+selon votre qualité et votre mérite.</p>
+
+<p>Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la
+demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse
+me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus
+somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place
+de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour
+sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin
+d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle
+mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et
+nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,
+elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent
+que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire
+quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur
+agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous
+êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du
+véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez
+la fausse position dont vous jouissez ici.</p>
+
+<p>Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de
+toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,
+repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce
+langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman
+en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je
+l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui
+ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout
+ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en
+savait<a name="page_102" id="page_102"></a> la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce
+serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les
+génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
+permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied
+dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...</p>
+
+<h4>XXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais
+s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui
+du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité.
+Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit
+connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse,
+m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans
+penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous
+sauvez.</p>
+
+<p>Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma
+cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais
+descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au
+génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et
+pourquoi m'appelez-vous? Un mal de c&oelig;ur, lui répondit la princesse, m'a
+obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou
+trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le
+talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.</p>
+
+<p>A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une
+menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se
+trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la
+princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez
+peut-être<a name="page_103" id="page_103"></a> enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous
+les avez apportées sans y prendre garde.</p>
+
+<p>Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont
+j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les
+cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle.
+J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le
+mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du
+bain.</p>
+
+<p>Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans;
+mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse.
+Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un
+démon impitoyable.</p>
+
+<p>Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre
+absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret
+de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais
+penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit
+loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection;
+mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la
+raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me
+retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon
+imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la
+princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas
+brisé le talisman.</p>
+
+<p>Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur
+entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver
+avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce
+qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que
+vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main
+propre.</p>
+
+<p>A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps<a name="page_104" id="page_104"></a> me trembla. Le
+tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre
+s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre,
+parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le
+génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était
+ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis
+génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies.
+N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce
+pas là tes babouches?...</p>
+
+<h4>XXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire
+du second Calender:</p>
+
+<p>Le Calender, continuant de parler à Zobéide:</p>
+
+<p>Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le
+temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence
+affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du
+corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva
+jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt
+que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu
+de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir
+en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le
+palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais,
+hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le c&oelig;ur. Cette
+princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive,
+et les joues baignées de larmes.</p>
+
+<p>Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet
+homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement:
+Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit
+le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si<a name="page_105" id="page_105"></a> justement,
+et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas,
+repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la
+cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le
+présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et
+lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter
+ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne
+saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de
+donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce
+refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton
+crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la
+connais-tu pas?</p>
+
+<p>Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais
+vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre
+et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et
+que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu
+le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...</p>
+
+<h4>XXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je
+pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie,
+éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de
+massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même
+une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à
+rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à
+votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.</p>
+
+<p>Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,
+par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi
+je suis capable. A ces mots,<a name="page_106" id="page_106"></a> le monstre reprit le sabre, et coupa une
+des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe
+de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait
+déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre
+plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle
+me fit évanouir.</p>
+
+<p>Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me
+faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis
+prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus
+grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:
+Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse
+t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me
+contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau.
+Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.</p>
+
+<p>Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui
+dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la
+vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre
+clémence.</p>
+
+<p>Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas
+ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut
+que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots
+il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte
+du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il
+m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De
+cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied
+sur la cime d'une montagne.</p>
+
+<p>Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus
+certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:
+Quitte, me dit-il, la<a name="page_107" id="page_107"></a> figure d'homme, et prends celle de singe. Il
+disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de
+douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des
+États du roi mon père.</p>
+
+<p>Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je
+ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la
+mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à
+une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je
+rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et
+me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour
+me servir de rames.</p>
+
+<p>Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus
+assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire
+aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me
+regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord;
+et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne
+pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le
+danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été
+à la discrétion du génie.</p>
+
+<p>Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais
+malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je
+vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une
+flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer.
+Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant
+du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le
+prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement
+touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il
+me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me
+ferait le moindre mal. Il me fit<a name="page_108" id="page_108"></a> même mille caresses. De mon côté, au
+défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de
+reconnaissance qu'il me fut possible.</p>
+
+<p>Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il
+ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement
+aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce,
+où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que
+c'était la capitale d'un puissant État.</p>
+
+<p>Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux,
+remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée,
+ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou
+simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.</p>
+
+<p>Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de
+la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se
+présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:
+Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de
+la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire,
+sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.</p>
+
+<p>Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un
+premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des
+affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort
+depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne
+regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un
+serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi
+bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture;
+mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet
+empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.</p>
+
+<p>Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette
+haute dignité, écrivirent l'un après<a name="page_109" id="page_109"></a> l'autre ce qu'ils voulurent.
+Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main
+de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands
+qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le
+jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand
+ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais
+signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en
+admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût
+écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
+les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le
+capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive.
+S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le
+punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je
+l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus
+ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le
+reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup
+près tant d'esprit que lui.</p>
+
+<p>Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume,
+et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées
+chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un
+quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas
+seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de
+si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers
+prirent le rouleau et le portèrent au sultan.</p>
+
+<h4>XL<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son
+histoire:</p>
+
+<p>Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures;<a name="page_110" id="page_110"></a> il ne regarda
+que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez
+le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et
+une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de
+qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.</p>
+
+<p>A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité
+de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire,
+nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont
+pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le
+sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?
+Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté
+qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva
+la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce
+que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si
+rare.</p>
+
+<p>Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au
+capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me
+revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où
+ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais
+avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées
+pour me faire plus d'honneur.</p>
+
+<p>La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les
+fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli
+d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de
+tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la
+ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le
+sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir
+donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris
+redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du
+sultan.</p>
+
+<p>Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des<a name="page_111" id="page_111"></a> grands de sa
+cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me
+prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon
+séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de
+m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe
+sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan
+en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût
+été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les
+singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me
+donnait pas ce privilége.</p>
+
+<p>Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le
+chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de
+la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à
+manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger
+avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me
+levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de
+modestie.</p>
+
+<p>Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me
+l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers
+de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture
+qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son
+étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière,
+dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de
+nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de
+grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui
+serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.</p>
+
+<p>Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes,
+si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la
+terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à
+recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la<a name="page_112" id="page_112"></a>
+seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque
+peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui
+disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec
+beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et
+qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ
+de bataille.</p>
+
+<p>Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait
+jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne
+voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on
+appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était
+présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre
+dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.</p>
+
+<p>Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait
+le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre,
+qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan:
+Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise
+qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma
+fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici
+que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la
+liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et
+vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la
+princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que
+vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils
+d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un
+génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir
+cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi
+Épitimarus.</p>
+
+<p>Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me
+parlant plus par signes, me demanda si ce que<a name="page_113" id="page_113"></a> sa fille venait de dire
+était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête
+pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille,
+reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été
+transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame
+de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance,
+j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne
+très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la
+vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'&oelig;il, faire transporter
+votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette
+science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement
+à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées:
+ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers
+du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est
+naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si
+habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il
+est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter.
+Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper
+l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui
+rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan;
+vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit
+mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis
+prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...</p>
+
+<h4>XLI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Voici de quelle manière, reprit la sultane, le Calender continua son
+discours:</p>
+
+<p>La princesse Dame de Beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta
+un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit
+descendre ensuite,<a name="page_114" id="page_114"></a> le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et
+moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sur une
+galerie qui régnait autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle
+décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères
+arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu'elle le
+souhaitait, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des
+adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air
+s'obscurcit, de sorte qu'il semblait qu'il fût nuit, et que la machine
+du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur
+extrême, et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup
+paraître le génie, fils de la fille d'Éblis, sous la forme d'un lion
+d'une grandeur épouvantable.</p>
+
+<p>Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit: Chien, au lieu de
+ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu
+crois m'épouvanter: Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de
+contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment
+solennel de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre? Ah!
+maudit, répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire.
+Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu
+m'as donnée de venir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable,
+et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses
+gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu;
+et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive
+tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.</p>
+
+<p>Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se
+changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en
+serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas
+l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit
+alors celle<a name="page_115" id="page_115"></a> d'un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les
+perdîmes de vue l'un et l'autre.</p>
+
+<p>Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant
+nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout
+hérissé, et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le
+suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se
+changea en un ver, et se trouva près d'une grenade tombée par hasard
+d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond,
+mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s'y cacha. La
+grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva
+sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en
+roulant, elle tomba dans la cour, et se rompit en plusieurs morceaux.</p>
+
+<p>Le loup, qui pendant ce temps-là s'était transformé en coq, se jeta sur
+les grains de la grenade, et se mit à les avaler l'un après l'autre.
+Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant
+un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains.
+Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se
+retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il allait porter
+le bec dessus, le grain roula dans le canal, et se changea en petit
+poisson.</p>
+
+<h4>XLII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Scheherazade, pour satisfaire sa s&oelig;ur, curieuse d'entendre la suite de
+toutes ces métamorphoses, rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en
+était demeurée: et puis adressant la parole au sultan: Sire, dit-elle,
+le second Calender continua de cette sorte son histoire:</p>
+
+<p>Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit
+le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous
+l'eau, et nous ne savions<a name="page_116" id="page_116"></a> ce qu'ils étaient devenus, lorsque nous
+entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps
+après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent
+l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent
+à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et
+jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous
+craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais; mais nous
+eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant; car le génie
+s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous
+étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C'était fait de nous, si
+la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé par ses cris à
+s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle
+fit, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le
+visage gâté, que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé
+sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans mon &oelig;il droit, et ne me
+rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr; mais
+bientôt nous entendîmes crier: Victoire! victoire! et nous vîmes tout à
+coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit
+en un monceau de cendres. La princesse s'approcha de nous; et pour ne
+pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut
+apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle
+la prit, et après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta l'eau
+sur moi, en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure,
+et prends celle d'homme, que tu avais auparavant. A peine eut-elle
+achevé ces mots, que je redevins homme, telque j'étais avant ma
+métamorphose, à un &oelig;il près.</p>
+
+<p>Je me préparais à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le
+temps. Elle s'adressa au sultan son père, et lui dit: Sire, j'ai
+remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir;
+mais c'est<a name="page_117" id="page_117"></a> une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de moments à
+vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous
+méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il
+me consume peu à peu. Cela ne serait point arrivé, si je m'étais aperçue
+du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les
+autres, lorsque j'étais changée en coq. Le génie s'y était réfugié comme
+en son dernier retranchement; et de là dépendait le succès du combat,
+qui aurait été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée
+de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je
+l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le
+pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connaître au
+génie que j'en savais plus que lui; je l'ai vaincu et réduit en cendres;
+mais je ne puis échapper à la mort qui s'approche...</p>
+
+<h4>XLIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la
+parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:</p>
+
+<p>Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan
+laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et
+quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur
+dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père.
+Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur
+est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a
+perdu un &oelig;il. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs
+et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés
+de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.</p>
+
+<p>Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un<a name="page_118" id="page_118"></a> de l'autre, la
+princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui
+la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de
+crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs
+insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de
+moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.</p>
+
+<p>Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un
+spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou
+chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté,
+le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des
+cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la
+poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et
+me fit craindre pour sa vie.</p>
+
+<p>Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,
+qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le
+palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la
+princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena
+grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on
+recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être
+conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on
+bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.</p>
+
+<p>Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une
+maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas
+encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me
+dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si
+vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi,
+reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une
+parfaite félicité, et jamais aucun<a name="page_119" id="page_119"></a> accident ne l'avait traversée; votre
+arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est
+morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
+suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est
+pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en
+paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous
+demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte
+malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.</p>
+
+<p>Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je
+deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je
+me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je
+me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses
+dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire
+connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me
+faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion
+par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la
+première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender
+notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,
+et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.</p>
+
+<p>Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il
+avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez,
+retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au
+lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce
+qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.</p>
+
+<h4>XLIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre
+l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit<a name="page_120" id="page_120"></a> Scheherazade, vous
+allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que
+c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide,
+commença son histoire de cette manière:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_TROISIEME_CALENDER_FILS_DE_ROI" id="HISTOIRE_DU_TROISIEME_CALENDER_FILS_DE_ROI"></a>HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.</h3>
+
+<p>Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa
+mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la
+même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la
+mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal
+assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de
+guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper
+cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour
+les promenades et les divertissements sur l'eau.</p>
+
+<p>Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper
+toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier
+par ma présence le c&oelig;ur de mes sujets, et les affermir dans le devoir.
+Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages,
+en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant
+de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes
+îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je
+m'embarquai, et nous mîmes à la voile.</p>
+
+<p>Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la
+nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux,
+que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger.
+Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât,
+rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la
+mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous
+avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur
+le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il,
+nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous
+nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon
+pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de
+se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous
+avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi
+nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que
+la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui
+dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements
+qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons
+demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente,
+que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la
+montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme
+l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette
+attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous
+d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et
+augmente en même temps cette vertu.</p>
+
+<p>Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il
+y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du
+dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la
+poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des
+caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette
+statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de
+tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne
+cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher,
+jusqu'à ce qu'elle soit renversée.</p>
+
+<p>Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes
+excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne<a name="page_122" id="page_122"></a> doutai pas moi-même que je
+ne fusse arrivé à la fin de mes jours.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne
+Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus
+affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près,
+que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler
+les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne,
+où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit
+horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer,
+qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en
+découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié
+de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche,
+qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
+pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il
+y avait des degrés pour monter au sommet...</p>
+
+<h4>XLV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Au nom de Dieu, ma s&oelig;ur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je
+vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère s&oelig;ur,
+répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:</p>
+
+<p>A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à
+droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se
+sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à
+monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour
+peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité
+dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai
+sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la
+grâce qu'il m'avait faite.</p>
+
+<p>Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais,<a name="page_123" id="page_123"></a> un vénérable
+vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé,
+creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et
+trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour
+délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois
+flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval
+de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc
+et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au
+pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu
+verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une
+rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui
+que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de
+Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre
+mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu
+que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu
+pendant tout le voyage.</p>
+
+<p>Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me
+levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire
+ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches,
+et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai
+dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de
+l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva
+peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la
+montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je
+bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que
+j'avais eu.</p>
+
+<p>Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait
+été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de
+Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de<a name="page_124" id="page_124"></a>
+bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans
+discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent
+espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre.
+L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu
+soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!</p>
+
+<p>Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer
+avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du
+jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort
+obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à
+l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à
+désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une
+vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me
+laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte
+qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui
+venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où
+j'étais.</p>
+
+<p>Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou
+ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se
+ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient
+une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils
+marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils
+levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent
+plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois
+aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard
+qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien
+fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils
+furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent
+recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le
+navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux,<a name="page_125" id="page_125"></a> d'où je
+conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me
+causa un extrême étonnement.</p>
+
+<p>Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant
+remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si
+éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de
+l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la
+terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de
+deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait
+l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai
+au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa
+garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune
+homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces
+choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des
+pots de fleurs qu'il avait près de lui.</p>
+
+<p>Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui
+dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi
+et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la
+moindre injure.</p>
+
+<h4>XLVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade,
+sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième
+Calender:</p>
+
+<p>Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces
+paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que
+je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui
+vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier
+qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa
+profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui
+font des voyages par<a name="page_126" id="page_126"></a> mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin
+d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il
+fournit les pierreries dont on a besoin.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants,
+lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait
+pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil.
+Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le
+temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe
+de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut
+une grande joie dans la famille.</p>
+
+<p>Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance,
+consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident
+jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la
+vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là,
+ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la
+montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib,
+fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours
+après, votre fils doit être tué par ce prince.</p>
+
+<p>Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut
+vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre
+beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est
+la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier
+de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous
+nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant
+d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.</p>
+
+<p>Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper
+mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris
+la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant
+cinquante<a name="page_127" id="page_127"></a> jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée.
+C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est
+venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il
+viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et
+je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au
+milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.</p>
+
+<p>Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me
+moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui
+ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction,
+qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher
+seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien.
+Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines
+conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je
+profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec
+vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre.</p>
+
+<p>Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa
+confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que
+j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en
+donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à
+la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous
+mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande
+quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand
+il aurait eu d'autres hôtes que moi.</p>
+
+<p>Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il
+avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si
+forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues
+qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes<a name="page_128" id="page_128"></a> mains
+étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse
+commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes
+trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.</p>
+
+<p>Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me
+dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me
+voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à
+Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans
+votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de
+vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le
+bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux
+recevoir mon père.</p>
+
+<p>Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le
+bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai
+moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais
+préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé,
+et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de
+m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.</p>
+
+<p>De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis
+dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je
+demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a
+un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête.
+Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le
+prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa
+de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si
+malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans
+le c&oelig;ur. Il expira dans le moment.</p>
+
+<p>A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la
+tête, le visage et la poitrine. Je déchirai<a name="page_129" id="page_129"></a> mon habit, et me jetai par
+terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je,
+il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre
+lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte
+moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son
+assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur,
+ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande
+pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus
+longtemps.</p>
+
+<h4>XLVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après
+le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur,
+si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous
+arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.</p>
+
+<p>Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient
+pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je
+pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure
+souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse
+pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.</p>
+
+<p>J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre
+ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors,
+me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me
+fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer
+peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je
+l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le
+persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le
+moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.</p>
+
+<p>Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage
+me parut propre à me cacher. J'y montai,<a name="page_130" id="page_130"></a> et je ne me fus pas plutôt
+placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le
+bâtiment au même endroit que la première fois.</p>
+
+<p>Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers
+la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque
+espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils
+changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la
+pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne
+répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent
+enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du c&oelig;ur; car je
+n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des
+cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba
+évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut
+entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais,
+malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet
+état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.</p>
+
+<p>Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves
+apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements;
+et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le
+vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui
+jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent
+la fosse.</p>
+
+<p>Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et
+embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de
+douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et
+transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île
+en peu de temps, et je le perdis de vue...<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<h4>XLVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième
+Calender, dit: Ma s&oelig;ur, vous saurez que ce prince continua de les
+raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:</p>
+
+<p>Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je
+restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine,
+qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de
+l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du
+repos, quand j'en avais besoin.</p>
+
+<p>Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là,
+je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île
+devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait.
+Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un
+petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et
+n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la
+plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un
+terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je
+vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna
+quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas
+possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je
+m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce
+que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les
+rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer
+la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je
+n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention
+qu'elle<a name="page_132" id="page_132"></a> méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits,
+qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant,
+ils étaient tous borgnes de l'&oelig;il droit. Ils accompagnaient un
+vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.</p>
+
+<p>J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et
+tous privés du même &oelig;il. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit
+par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et
+me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments,
+ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.</p>
+
+<p>Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent
+d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous
+traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de
+cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon
+où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour
+s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce
+rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel
+se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs
+s'assirent sur les dix autres.</p>
+
+<p>Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes
+gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place,
+et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que
+du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'&oelig;il droit;
+contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.</p>
+
+<p>Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais
+il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs,
+auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit
+aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et<a name="page_133" id="page_133"></a> sur la
+fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.</p>
+
+<p>Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au
+vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous
+apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le
+vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête
+dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en
+posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.</p>
+
+<p>Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre,
+du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces
+choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le
+visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis
+de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la
+tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre
+oisiveté et de nos débauches!</p>
+
+<p>Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation.
+Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau
+dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs
+habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne
+paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je
+venais d'être spectateur.</p>
+
+<p>Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses
+indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé
+séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes
+seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent:
+Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le
+lendemain et les nuits suivantes, la même action.</p>
+
+<p>A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai
+très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je
+pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était
+pas possible de demeurer<a name="page_134" id="page_134"></a> plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les
+nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en
+savoir les motifs.</p>
+
+<p>Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas
+de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas
+cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que
+pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous
+voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous
+n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous
+nous demandez. Mais il y va de la perte de votre &oelig;il droit. Il
+n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je
+ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à
+moi-même.</p>
+
+<p>Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution,
+prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau,
+ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent:
+Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons
+bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous
+vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
+nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle
+roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur
+vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante
+pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime
+d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau
+avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez
+jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse,
+tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres
+pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous
+sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que<a name="page_135" id="page_135"></a> nous y avons vu, ni de
+ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même...</p>
+
+<h4>XLIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours
+parler le Calender à Zobéide:</p>
+
+<p>Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je
+viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi
+du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs
+eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la
+place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé
+ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre
+ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.</p>
+
+<p>Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau;
+je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola
+dès qu'il m'aperçut.</p>
+
+<p>Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point
+de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée
+je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on
+ne me l'avait dépeint.</p>
+
+<p>La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il
+y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et
+d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers
+magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres
+encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des
+jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux
+qui renfermaient des choses surprenantes à voir.</p>
+
+<p>Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon,
+où étaient assises quarante jeunes dames<a name="page_136" id="page_136"></a> d'une beauté si parfaite que
+l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées
+très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles
+m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de
+grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et
+une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps,
+dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous
+marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons
+souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie
+désagréable et indigne de vous.</p>
+
+<p>Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir
+dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais
+que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles;
+vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et
+nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.</p>
+
+<p>Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement
+de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de
+l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de
+senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était
+nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une
+collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la
+main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait
+sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont
+j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant
+placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je
+leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la
+nuit.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<h4>L<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, poursuivit la sultane, le prince Calender reprit sa narration en
+ces termes:</p>
+
+<p>Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames,
+quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi
+demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était
+nuit, se levèrent, pour aller querir des bougies. Elles en apportèrent
+une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour;
+mais elles les disposèrent avec tant de symétrie, qu'il semblait qu'on
+n'en pouvait moins souhaiter.</p>
+
+<p>D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et
+d'autres mets propres à faire boire, et garnirent un buffet de plusieurs
+sortes de vins et de liqueurs; d'autres enfin parurent avec des
+instruments de musique. Quand tout fut près, elles m'invitèrent à me
+mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes
+assez longtemps. Celles qui devaient jouer des instruments et les
+accompagner de leur voix se levèrent, et firent un concert charmant. Les
+autres commencèrent une espèce de bal, et dansèrent deux à deux les unes
+après les autres, de la meilleure grâce du monde.</p>
+
+<p>Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors
+une des dames, prenant la parole, me dit: Vous êtes fatigué du chemin
+que vous avez fait aujourd'hui, il est temps que vous vous reposiez.
+Votre appartement est préparé; en effet, on me conduisit à un
+appartement magnifique, et je ne tardai pas à prendre le repos dont
+j'avais le plus grand besoin...<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<h4>LI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle
+manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse
+histoire:</p>
+
+<p>J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les
+dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour
+précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des
+nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque
+j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore
+plus magnifique que le premier.</p>
+
+<p>Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en
+divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point
+ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai
+une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce
+temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre
+chagrin.</p>
+
+<p>Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les
+quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté
+ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin
+dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent
+m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher
+prince, adieu; il faut que nous vous quittions.</p>
+
+<p>Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur
+affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de
+Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir
+de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me
+répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous
+eussions jamais vu ni connu! Plusieurs<a name="page_139" id="page_139"></a> cavaliers, avant vous, nous ont
+fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette
+douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons
+comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles
+recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de
+grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre
+douleur.</p>
+
+<p>Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que
+nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble
+avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous
+sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs
+indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi
+nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous
+quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction.
+Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,
+particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi
+contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre
+absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous
+vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous
+l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous
+profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du
+bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète
+curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien
+la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à
+un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa
+retenue...</p>
+
+<h4>LII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire,<a name="page_140" id="page_140"></a> Votre Majesté
+saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:</p>
+
+<p>Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
+véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence
+me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles
+me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent
+ensuite, et je restai seul dans le château.</p>
+
+<p>Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne
+dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un
+siècle sans elles.</p>
+
+<p>Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
+m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela
+près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première
+des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.</p>
+
+<p>J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel
+je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.</p>
+
+<p>Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je
+n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus
+grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis
+l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle
+qui suivait.</p>
+
+<p>Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas
+moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,
+arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un
+plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur
+n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
+l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'&oelig;illet, le lis, et
+une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en
+différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien
+n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle
+était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du
+moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle
+renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins,
+d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais
+entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau
+étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa
+capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la
+tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non
+plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas
+remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé
+la vue.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette
+multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le
+plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon
+appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à
+l'exception de la centième.</p>
+
+<p>Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je
+mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une
+architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,
+pour éviter la prolixité.</p>
+
+<p>Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait
+entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui
+valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des
+monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses,
+qui étaient grosses comme des &oelig;ufs de pigeon, surpassaient en nombre
+les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des
+escarboucles et des<a name="page_142" id="page_142"></a> rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le
+quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le
+sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les
+autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des
+opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres
+fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la
+cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement
+de branches, mais même d'arbres entiers.</p>
+
+<p>Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les
+autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous
+dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour
+ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit
+à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture
+m'était défendue...</p>
+
+<h4>LIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:</p>
+
+<p>J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes
+princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les
+revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse
+dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation
+du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré
+moi-même à la peine que j'ai éprouvée.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je
+n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais
+contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins
+à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte
+et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai.
+Après avoir attendu quelque temps que<a name="page_143" id="page_143"></a> le grand air eût modéré cette
+odeur, je n'en fus plus incommodé.</p>
+
+<p>Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de
+safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui
+rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et
+cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et
+d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.</p>
+
+<p>Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention,
+j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse
+voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je
+trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage
+excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de
+sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le
+tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire
+avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que
+j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti
+le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant
+des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte
+de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur
+dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol
+vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans
+me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment,
+qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva
+l'&oelig;il droit.</p>
+
+<p>Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce
+que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol
+et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché
+moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon &oelig;il, qui me
+faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me<a name="page_144" id="page_144"></a> trouvai dans un salon
+qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins
+élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par
+le roc.</p>
+
+<p>Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y
+attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne
+parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon &oelig;il. Nous
+sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur
+votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne
+sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,
+leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute
+la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir
+des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui
+vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de
+plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du
+même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant
+l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et
+vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir
+parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne
+savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré
+les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous
+en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de
+votre destinée.</p>
+
+<p>Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.
+Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
+Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé
+aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la
+porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons
+été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même &oelig;il; mais nous
+n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous
+est commune.<a name="page_145" id="page_145"></a> Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
+secours que vous nous avez généreusement accordé.</p>
+
+<p>Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide
+prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur
+dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira.
+Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous
+pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de
+ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du
+côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait
+pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre
+histoire; parlez.</p>
+
+<p>Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit
+encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce
+que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,
+poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad
+négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous
+sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres
+personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,
+après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait
+venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs
+d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré
+le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par
+bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que
+la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le
+hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons
+entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper
+à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre,
+pour obéir à vos ordres.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle
+devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir
+pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue
+pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez
+tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que
+vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez
+où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait
+qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
+Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des
+sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la
+maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans
+leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes
+étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté
+allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui
+répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le
+calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces
+paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et
+demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires;
+elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.</p>
+
+<p>Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se
+retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à
+son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'&oelig;il, tant il avait
+l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et
+entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide,
+quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et
+pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore
+occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il
+tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects
+à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à
+régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames
+et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en
+repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont
+surpris.</p>
+
+<p>Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders.
+Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.</p>
+
+<p>Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se
+hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une
+manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans
+toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.</p>
+
+<p>Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui
+prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps
+d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé
+sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa
+commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.
+Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa
+maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la
+portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui
+les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils
+n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.</p>
+
+<p>Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et
+leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous
+cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous
+craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous
+ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;
+mais rassurez-vous: soyez<a name="page_148" id="page_148"></a> persuadées que j'ai oublié le passé, et que
+je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes
+les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait
+voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après
+l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul;
+mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la
+glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je
+vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous
+demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux
+chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux
+d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.</p>
+
+<p>Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les
+trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de
+cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...</p>
+
+<p>Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je
+lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore
+ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que
+Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu
+d'envie d'entendre.</p>
+
+<h4>LIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Ma chère s&oelig;ur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je
+vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans
+doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le
+prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui
+donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DE_ZOBEIDE" id="HISTOIRE_DE_ZOBEIDE"></a>HISTOIRE DE ZOBÉIDE</h3>
+
+<p>Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai<a name="page_149" id="page_149"></a> à raconter à
+Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï
+parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois s&oelig;urs, nées d'une
+même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange
+elles ont été changées en chiennes.</p>
+
+<p>Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont
+aussi mes s&oelig;urs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le
+sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et
+moi Zobéide.</p>
+
+<p>Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous
+appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent,
+suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur
+mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et
+de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma s&oelig;ur,
+ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère
+et en débauche tout son bien et celui que ma s&oelig;ur lui avait apporté.
+Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte
+pour la répudier et la chassa.</p>
+
+<p>Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans
+un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne
+de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux c&oelig;urs les plus durs. Je la fis
+entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma
+s&oelig;ur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant
+votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et
+l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez
+que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer
+comme moi-même.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois
+en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre
+troisième s&oelig;ur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de
+ses<a name="page_150" id="page_150"></a> nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son
+mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.</p>
+
+<p>Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que
+Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage
+par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet,
+je me rendis avec mes deux s&oelig;urs à Bassora, où j'achetai un vaisseau
+tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de
+Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes
+bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes
+la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes
+terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous
+aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent
+frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.</p>
+
+<p>Je n'eus pas la patience d'attendre que mes s&oelig;urs fussent en état de
+m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de
+la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui
+étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si
+hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient
+immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et
+m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.</p>
+
+<p>J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des
+hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils
+étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je
+trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui
+étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les
+cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que
+tout ce qui était dans<a name="page_151" id="page_151"></a> les maisons, de même que ce qui était dehors,
+était changé, en pierre.</p>
+
+<p>Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris
+une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants
+étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant,
+et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir
+considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du
+prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir
+rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en
+trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma
+surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes
+pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.</p>
+
+<p>Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns
+semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de
+leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà
+vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième;
+mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence
+affreux.</p>
+
+<p>M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau
+bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je
+jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait
+dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai
+ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame
+aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne
+d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes,
+et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me
+parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.</p>
+
+<p>J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette
+chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins<a name="page_152" id="page_152"></a> et le sofa garni
+d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et
+d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...</p>
+
+<h4>LV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai
+dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques,
+qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où
+il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de
+grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche
+étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit
+plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de
+dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et,
+avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme
+un &oelig;uf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il
+brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le
+regardant au jour.</p>
+
+<p>Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau
+allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me
+fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car
+je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés
+d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette
+chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait
+inestimable.</p>
+
+<p>Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je
+parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais
+déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient
+remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces
+merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon
+vaisseau, ni à mes s&oelig;urs, je ne songeais<a name="page_153" id="page_153"></a> qu'à satisfaire ma curiosité.
+Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il
+était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par
+où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je
+m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre
+où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je
+résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à
+regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur
+de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette
+crainte qui m'empêcha de dormir.</p>
+
+<p>Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui
+lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de
+le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai
+aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en
+chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un
+cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le
+flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un
+oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui
+marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes
+suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire
+blanche allumés de même.</p>
+
+<p>Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez
+nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne
+mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui
+était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie
+d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire
+qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié,
+et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de
+très-merveilleux.</p>
+
+<p>Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris;<a name="page_154" id="page_154"></a> j'entrai, et me tenant
+debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu
+qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la
+grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays.
+Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.</p>
+
+<p>Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous
+prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville
+désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est
+arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en
+l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf
+dans un désastre si épouvantable.</p>
+
+<p>Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à
+faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port
+après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de
+s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui
+témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais
+remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.</p>
+
+<p>Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
+patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux,
+et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il
+commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable
+seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends
+l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue
+depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma
+curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en
+conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant
+de personnes mortes d'une manière inouïe.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h4>LVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:</p>
+
+<p>Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez
+la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui
+adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur
+et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un
+puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute
+sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient
+mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles
+à Dieu.</p>
+
+<p>Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur
+d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane,
+qui savait l'Alcoran par c&oelig;ur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon
+prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde
+d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe;
+et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je
+fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent
+livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout
+le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les
+instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des
+vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté
+constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en
+horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.</p>
+
+<p>Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à
+coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne
+perdit une de ces paroles qu'elle<a name="page_156" id="page_156"></a> dit: «Habitants, abandonnez le culte
+de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»</p>
+
+<p>La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant
+converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du
+matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un
+instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon
+père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel
+qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une
+pareille destinée.</p>
+
+<p>Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment
+terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de
+ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous
+envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je
+vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.</p>
+
+<p>Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence
+qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous
+éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut
+vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai
+laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une
+retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire
+du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les
+honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en
+pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le
+reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au
+port, où nous trouvâmes mes s&oelig;urs, le capitaine et mes esclaves fort en
+peine de moi. Après avoir présenté mes s&oelig;urs au prince, je leur
+racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour<a name="page_157" id="page_157"></a>
+précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la
+désolation d'une si belle ville.</p>
+
+<p>Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises
+que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait
+de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous
+laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que
+nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux
+pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant
+les yeux.</p>
+
+<p>Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes
+mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir
+besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel
+que nous pouvions le souhaiter...</p>
+
+<h4>LVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:</p>
+
+<p>Sire, dit-elle, le jeune prince, mes s&oelig;urs et moi, nous nous
+entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre
+union ne dura pas longtemps. Mes s&oelig;urs devinrent jalouses de
+l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me
+demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque
+nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me
+faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est
+pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur
+répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers
+le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir.
+D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma
+personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes
+services,<a name="page_158" id="page_158"></a> et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.</p>
+
+<p>Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour
+moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos s&oelig;urs, que
+dès ce moment j'accepte de bon c&oelig;ur l'offre que vous me faites, non pas
+pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma
+maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes
+s&oelig;urs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce
+temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où,
+avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous
+arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes
+s&oelig;urs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de
+la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments
+sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je
+m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que
+l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une
+plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île
+déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait
+sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs
+sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque
+espérance que je pourrais conserver ma vie.</p>
+
+<p>Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et
+fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche,
+et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je
+me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros
+qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en
+eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse<a name="page_159" id="page_159"></a> et le courage de prendre
+une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute
+ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et
+l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et
+s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose
+extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans
+un autre endroit, et je m'endormis.</p>
+
+<p>A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi
+une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à
+l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et
+lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que
+vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru
+ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu
+qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos
+s&oelig;urs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos
+généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées
+comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans
+vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux
+chiennes noires sont vos deux s&oelig;urs, à qui j'ai donné cette forme. Ce
+châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la
+manière que je vous dirai.</p>
+
+<p>A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux
+chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis
+dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été
+chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me
+dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne,
+de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits
+cent coups de fouet à chacune de vos s&oelig;urs, pour les punir du crime
+qu'elles<a name="page_160" id="page_160"></a> ont commis contre votre personne et contre le jeune prince
+qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son
+ordre.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même
+manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs
+avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel
+devoir.</p>
+
+<p>Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son
+grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi
+elle était marquée de cicatrices...</p>
+
+<h4>LVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DAMINE" id="HISTOIRE_DAMINE"></a>HISTOIRE D'AMINE</h3>
+
+<p>Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont
+Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma s&oelig;ur, je vous
+dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en
+particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait
+laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.</p>
+
+<p>La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai
+veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à
+quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait
+de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès
+que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire
+dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à
+mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint
+dire qu'une dame demandait<a name="page_161" id="page_161"></a> à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer.
+C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la
+terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous
+supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la
+confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous
+dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se
+marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous
+n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de
+la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse
+avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des
+inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma
+charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre
+présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de
+notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des
+misérables.</p>
+
+<p>Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de
+compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux
+bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut
+que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La
+vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me
+baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame,
+reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous
+avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez
+cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure
+que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à
+l'honneur de vous voir.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me
+plaisait davantage, avec un collier de<a name="page_162" id="page_162"></a> grosses perles, des bracelets,
+des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les
+plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.</p>
+
+<p>La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi,
+d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me
+dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières
+dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira:
+me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle
+marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes
+esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort
+large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par
+un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était
+au-dessus de la porte en lettres d'or: <i>C'est ici la demeure éternelle
+des plaisirs et de la joie</i>. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à
+l'instant.</p>
+
+<p>On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus
+reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant
+de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un
+sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants:
+Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces;
+mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous
+imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de
+tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de
+votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux
+si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le
+monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre
+alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les
+joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous
+fait de vous recevoir pour femme.<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me
+remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne.
+Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une
+rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un
+cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air
+majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et
+je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore
+au-dessus de ce que sa s&oelig;ur m'en avait dit.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa
+des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat
+de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il
+avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi
+fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à
+lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus
+la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée
+seulement.</p>
+
+<p>Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai
+à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il
+me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai
+déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma
+bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que
+je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de
+toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique,
+je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne
+trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans
+la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la
+vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût.<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus
+que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à
+la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui
+en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à
+l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de
+me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta
+que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante;
+qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire
+un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple
+pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant,
+afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler,
+le marchand me mordit jusqu'au sang.</p>
+
+<p>La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je
+demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de
+fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi,
+je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes
+avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde
+qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une
+faiblesse qui m'avait prise...</p>
+
+<h4>LIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:</p>
+
+<p>La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de
+l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse,
+me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je
+vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne
+l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous
+affligez pas: ne perdons point de<a name="page_165" id="page_165"></a> temps, retournons au logis; je vous
+donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement,
+qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.</p>
+
+<p>La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête
+enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal
+de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie,
+et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me
+dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me
+résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter
+une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un
+porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort
+étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que
+c'était peu de chose.</p>
+
+<p>Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne
+demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police
+d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre.
+Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents,
+je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande
+injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de
+pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement,
+reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.</p>
+
+<p>Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un
+vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête
+tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que
+j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela
+étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le
+grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir
+tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je,
+je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment<a name="page_166" id="page_166"></a>
+donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux
+absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui
+répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le
+fait.</p>
+
+<p>A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il,
+c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa
+des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur
+dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son
+ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il
+commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut
+apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter
+dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment
+que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon c&oelig;ur et qui me manquent
+de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe
+donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors
+l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous
+avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.</p>
+
+<p>Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai
+la tête, et regardant mon époux bien tendrement: Hélas! lui dis-je, en
+quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus
+beaux jours! En ce moment, la vieille dame, qui avait été nourrice de
+mon époux, entra; et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: Mon
+fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous
+conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue.
+Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna
+de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux.
+Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous, je lui donne la
+vie. Mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de
+son crime.<a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>A ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force, sur
+les côtes et sur la poitrine, tant de coups d'une petite canne pliante
+qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après
+cela, il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur,
+dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit
+quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier,
+contre mon intention, me sont restées depuis.</p>
+
+<p>Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la
+maison que j'avais eue de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la
+place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas
+contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où
+elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre
+qui aurais-je fait ma plainte?</p>
+
+<p>Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère s&oelig;ur
+Zobéide, qui vient de raconter son histoire à Votre Majesté, et je lui
+fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire, et
+m'exhorta à la supporter patiemment. Enfin, après m'avoir donné mille
+marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez
+elle après la mort de notre mère.</p>
+
+<p>Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous
+résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que
+nous menons cette vie tranquille; et comme je suis chargée de la dépense
+de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les
+provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier, et les fis
+apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous
+retînmes pour nous divertir. Votre Majesté sait le reste. Le calife
+Haroun-al-Raschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait
+savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce
+qu'il venait d'entendre.<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<h4>LX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité,
+voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux
+Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de
+sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit
+lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en
+serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle
+point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous
+revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?</p>
+
+<p>Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre
+Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en
+me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je
+voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi
+dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien!
+répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus
+à propos, puisque je le souhaite.</p>
+
+<p>Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout
+le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée
+parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée
+très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous
+me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de
+m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en
+marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses s&oelig;urs,
+en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais
+leur rendre leur figure naturelle.</p>
+
+<p>Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand
+plaisir: faites-leur cette grâce: après cela,<a name="page_169" id="page_169"></a> je chercherai les moyens
+de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore
+une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement
+maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses,
+il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me
+nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si
+grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien
+qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine,
+et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.</p>
+
+<p>Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les
+deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses
+cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été
+frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter
+ainsi.</p>
+
+<p>Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on
+les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui
+l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne
+n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles
+furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les
+cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur
+des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux
+inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque
+c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son
+cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit
+qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer
+chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
+votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
+disparut.</p>
+
+<p>Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient
+d'arriver par son moyen, fit des actions<a name="page_170" id="page_170"></a> dont il sera parlé
+éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui
+dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la
+blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la
+reprendre, il la reprit à l'heure même.</p>
+
+<p>Le calife déclara ensuite qu'il donnait son c&oelig;ur et sa main à Zobéide,
+et proposa les trois autres s&oelig;urs aux trois Calenders, fils de rois,
+qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le
+calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de
+Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit
+dans ses conseils.</p>
+
+<p>Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire,
+qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu
+d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui
+dit:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="HISTOIRE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>HISTOIRE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>Sire, sous le règne de ce même calife Haroun-al-Raschid, dont je viens
+de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur qui se nommait Hindbad.
+Un jour qu'il faisait une chaleur excessive, il portait une charge
+très-pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était
+fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait
+encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnait un doux
+zéphyr, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer
+un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces,
+il posa sa charge à terre, et s'assit dessus, auprès d'une grande
+maison.</p>
+
+<p>Il se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit; car son
+odorat fut agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de
+pastilles, qui sortait par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant
+avec l'odeur<a name="page_171" id="page_171"></a> de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela,
+il ouït en dedans un concert de divers instruments, accompagnés du
+ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux
+particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie, et la fumée
+de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir, lui firent juger
+qu'il y avait là quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il voulut
+savoir qui demeurait en cette maison qu'il ne connaissait pas bien,
+parce qu'il n'avait pas eu occasion de passer souvent par cette rue.
+Pour satisfaire sa curiosité, il s'approcha de quelques domestiques
+qu'il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre
+eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. Hé quoi! lui répondit le
+domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la
+demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a
+parcouru toutes les mers que le soleil éclaire? Le porteur, qui avait
+ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s'empêcher de porter envie à
+un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse qu'il trouvait
+la sienne déplorable. L'esprit aigri par ses réflexions, il leva les
+yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu: Puissant créateur de
+toutes choses, considérez la différence qu'il y a entre Sindbad et moi;
+je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux; et j'ai bien de
+la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge,
+pendant que l'heureux Sindbad dépense avec profusion d'immenses
+richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il fait pour
+obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai-je fait pour en mériter
+une si rigoureuse? En achevant ces paroles, il frappa du pied contre
+terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son
+désespoir.</p>
+
+<p>Il était encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu'il vit sortir de
+l'hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant<a name="page_172" id="page_172"></a> par le bras, lui
+dit: Venez, suivez-moi; le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous
+parler.</p>
+
+<h4>LXI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu
+surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait
+de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir
+pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut
+s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la
+rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le
+pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut
+obligé de se rendre à ses instances.</p>
+
+<p>Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon
+nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets
+délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait,
+et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout
+une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce
+personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la
+vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en
+tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait
+asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à
+boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni.</p>
+
+<p>Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient
+plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère,
+selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui
+demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur,
+lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier.
+Je suis bien aise de vous voir,<a name="page_173" id="page_173"></a> reprit Sindbad, et je vous réponds que
+la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais
+apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad,
+avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la
+fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler.</p>
+
+<p>A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et
+repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en
+mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je
+vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je
+sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre
+situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais
+il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon
+égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans
+travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir;
+désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir
+souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de
+l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs,
+ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer
+que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux
+hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers
+pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément
+de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans
+les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je
+vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas
+fâchés de l'entendre.</p>
+
+<p>Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du
+porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la
+charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il
+souhaitait<a name="page_174" id="page_174"></a> qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes:</p>
+
+<h3><a name="PREMIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="PREMIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la
+meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de
+mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses
+étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les
+ménageait aussi mal que je faisais.</p>
+
+<p>Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon
+patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de
+meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par
+mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons
+conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me
+restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à
+l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau
+que nous avions équipé à frais communs.</p>
+
+<p>Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le
+golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la
+droite, et par celles de Perse à la gauche.</p>
+
+<p>Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et
+nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à
+la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur
+d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit
+plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage
+qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.</p>
+
+<p>Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à
+nous délasser de la fatigue de la mer,<a name="page_175" id="page_175"></a> l'île trembla tout à coup, et
+nous donna une rude secousse...</p>
+
+<h4>LXII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du
+tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
+rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous
+prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se
+sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi,
+j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se
+plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce
+de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le
+capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la
+chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut
+profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser
+les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau.</p>
+
+<p>Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et
+tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour
+et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je
+désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
+contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu
+beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la
+fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en
+eussent donné le moyen.</p>
+
+<p>Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et
+parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je
+ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger.
+J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une<a name="page_176" id="page_176"></a>
+source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les
+forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de
+route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
+cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la
+crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte
+plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en
+approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté
+attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la
+voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme
+parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon
+aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une
+grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins
+étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là.</p>
+
+<p>Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant
+demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert,
+ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain
+de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume
+d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte
+d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite
+ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales
+étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous
+les autres, et destinés aux écuries du roi.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les
+cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui
+je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me
+trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
+curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur.
+En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît
+toutes les choses<a name="page_177" id="page_177"></a> dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière
+que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses
+officiers.</p>
+
+<p>Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je
+recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour
+apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un
+avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située
+sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des
+vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le
+port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de
+décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient
+les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur
+quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je
+vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne
+doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le
+vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le
+capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je
+l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je
+voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui
+se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il
+nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette
+île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur
+énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt
+échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la
+cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La
+plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux
+Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de
+les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui
+je puisse rendre le profit<a name="page_178" id="page_178"></a> que j'aurai fait avec le principal.
+Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et
+qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...</p>
+
+<h4>LXIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:</p>
+
+<p>Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!
+s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi
+parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les
+passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire
+que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,
+repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à
+vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute.
+Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle
+aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui
+m'avaient amené à sa cour.</p>
+
+<p>Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que
+je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me
+reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie
+qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se
+jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes
+heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez
+le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous,
+faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité;
+et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises
+que je lui présentai; mais il les refusa.</p>
+
+<p>Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en
+fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui
+m'était arrivée, il me demanda<a name="page_179" id="page_179"></a> où j'avais pris des choses si rares. Je
+lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté
+de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de
+beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me
+rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la
+valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis
+avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère.
+J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et
+je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu
+d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la
+vie.</p>
+
+<p>Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments
+de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de
+son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et
+lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de
+cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;
+retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes
+aventures.</p>
+
+<p>Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et
+retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui
+fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on
+servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la
+parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous
+prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de
+mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles
+du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces
+termes:<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<h3><a name="SECOND_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SECOND_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SECOND VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le
+reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier.
+Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de
+voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises
+propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois
+avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous
+embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu,
+nous commençâmes notre navigation.</p>
+
+<p>Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort
+avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de
+plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y
+découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes
+prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les
+arrosaient.</p>
+
+<p>Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les
+autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté,
+et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient
+un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi
+le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
+longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à
+l'ancre...</p>
+
+<h4>LXIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre;
+je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des
+marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement
+le<a name="page_181" id="page_181"></a> navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de
+temps après.</p>
+
+<p>Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si
+triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de
+saison.</p>
+
+<p>A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je
+deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de
+tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner
+quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et
+le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc,
+je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je
+marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais
+pas bien distinguer ce que c'était.</p>
+
+<p>Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était
+une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que
+j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai
+alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus
+découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter
+dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en
+rondeur.</p>
+
+<p>Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup,
+comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de
+cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui
+qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur
+extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins
+d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et
+je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un
+&oelig;uf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour
+le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'&oelig;uf, de
+sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau,<a name="page_182" id="page_182"></a> et ce pied était aussi
+gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile
+dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il
+reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île
+déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord
+qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais
+plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me
+sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je
+déliai promptement le n&oelig;ud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à
+peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une
+longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.</p>
+
+<p>Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de
+toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,
+et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût
+monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à
+l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
+gagné au change.</p>
+
+<p>En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de
+diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris
+beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des
+objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans
+effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
+n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient
+pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc,
+leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.</p>
+
+<p>Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de
+temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil
+se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où
+je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était
+basse<a name="page_183" id="page_183"></a> et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des
+serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y
+pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au
+bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux
+sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas,
+comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour
+étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en
+tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants
+sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré
+l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'&oelig;il de
+toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes
+provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba
+près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de
+viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du
+haut des rochers, en différents endroits.</p>
+
+<p>J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï
+dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la
+vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands
+pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
+dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée
+dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande
+et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la
+pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce
+pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et
+les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture
+à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par
+leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils
+trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse,
+parce qu'il n'y a pas d'autre<a name="page_184" id="page_184"></a> moyen de tirer les diamants de cette
+vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.</p>
+
+<p>J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet
+abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de
+sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen
+de conserver ma vie....</p>
+
+<h4>LXV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la
+compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus
+gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse
+de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris
+ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai
+fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je
+me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma
+ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.</p>
+
+<p>Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent
+chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des
+plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont
+j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.
+Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les
+aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un
+d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il
+m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle
+aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant
+pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec
+plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,
+ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en
+peuvent avoir tous les autres marchands ensemble.<a name="page_185" id="page_185"></a> S'ils en ont, ce
+n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée,
+ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je
+la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres
+marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés
+de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.
+Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me
+sauver que ma hardiesse à le tenter.</p>
+
+<p>Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là,
+leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes
+diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où
+ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai
+le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car
+chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il
+en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des
+moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre
+de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de
+celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire
+désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.</p>
+
+<p>Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de
+viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants
+qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous
+marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une
+longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après
+avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous
+abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
+grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des
+richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de
+fatigues.<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore
+cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le
+récit du troisième.</p>
+
+<p>Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la
+même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa
+misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant
+demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.</p>
+
+<h3><a name="TROISIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="TROISIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>TROISIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
+le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais
+comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le
+repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais
+affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que
+je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres
+marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à
+plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.</p>
+
+<p>Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête
+horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours,
+et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort
+souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y
+aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit:
+Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages
+tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains,
+notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce
+qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous
+arrivait d'en tuer quelqu'<a name="page_187" id="page_187"></a>un, ils se jetteraient tous sur nous et nous
+assommeraient...</p>
+
+<h4>LXVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une
+grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de
+nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude
+innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil
+roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et
+environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en
+approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux
+bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
+tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne
+paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.</p>
+
+<p>Nous leur vîmes faire cette man&oelig;uvre avec la frayeur que vous pouvez
+vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul
+mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions
+d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le
+câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir
+fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils
+emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus.
+Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il
+était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez
+entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.</p>
+
+<p>Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous
+trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour
+prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était
+possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En<a name="page_188" id="page_188"></a>
+marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers
+lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort
+élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en
+la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste
+appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau
+d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir.
+Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir
+marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis
+d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles.</p>
+
+<p>Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que
+je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup
+de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme
+noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un
+seul &oelig;il, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant,
+qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui
+n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure
+lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un
+éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et
+longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si
+effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts.</p>
+
+<p>A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule,
+qui nous examinait de tout son &oelig;il. Quand il nous eut bien considérés,
+il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi,
+me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un
+boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant
+que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha.
+Il prit les autres tour à<a name="page_189" id="page_189"></a> tour, les examina de la même manière; et
+comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint
+d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche
+au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir,
+et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce
+repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et
+s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son
+sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas
+possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la
+plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu,
+le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.</p>
+
+<p>Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous
+avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un
+de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de
+gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous
+n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous
+délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à
+exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former.</p>
+
+<p>Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous
+déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu
+d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en
+nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le
+soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais
+nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de
+retourner au palais.</p>
+
+<p>Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos
+compagnons: après quoi il s'endormit,<a name="page_190" id="page_190"></a> et ronfla jusqu'au jour, qu'il
+sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous
+parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point
+d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si
+étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un
+de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il,
+de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il
+pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du
+barbare qui nous destine un trépas si funeste?</p>
+
+<p>Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le
+communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je
+alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous
+m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et
+lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce
+que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons
+le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il
+réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque
+vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous
+manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous
+nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots
+sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais
+quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser
+ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà
+dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et
+nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.</p>
+
+<p>Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu
+de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de
+nos camarades. Mais<a name="page_191" id="page_191"></a> enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes
+de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il
+se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes
+ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi,
+nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour
+la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'&oelig;il en même
+temps, et nous le lui crevâmes.</p>
+
+<p>La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se
+leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de
+quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le
+temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les
+endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous
+avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec
+des hurlements épouvantables...</p>
+
+<h4>LXVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous
+rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous
+les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous
+jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec
+quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne
+paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous
+n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce
+serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous
+proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos
+radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel
+ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le
+conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
+devant lui à pas précipités.<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<p>A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et
+nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants,
+qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la
+rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
+jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais,
+tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se
+noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes
+nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de
+la portée des pierres.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des
+flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous
+passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de
+notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés
+contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y
+trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour
+réparer les forces que nous avions perdues.</p>
+
+<p>Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes
+réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de
+ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous,
+qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts
+qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à
+plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous
+prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous
+fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit
+qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il
+avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O
+Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous
+réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à
+la<a name="page_193" id="page_193"></a> fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas
+moins terrible.</p>
+
+<p>Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
+nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.
+Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin
+du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent,
+qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva
+contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que
+moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.</p>
+
+<p>Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort
+que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui
+de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je
+fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux
+de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de
+désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de
+nos vies.</p>
+
+<p>Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois,
+de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai
+ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en
+liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela
+étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la
+triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel
+sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner
+autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à
+cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au
+jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne
+peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai
+sortir de mon fort que le soleil ne parût.</p>
+
+<p>Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné,<a name="page_194" id="page_194"></a> j'avais tant
+souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à
+cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la
+résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le
+dessein de m'y précipiter la tête la première.....</p>
+
+<h4>LXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché
+de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer,
+j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force
+pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on
+me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le
+capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et
+les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle
+aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur
+eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent
+qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient
+en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages,
+et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.</p>
+
+<p>Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et
+nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui
+est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port,
+et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs
+marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le
+capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui
+appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire.
+Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à
+ses héritiers, lorsque<a name="page_195" id="page_195"></a> j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il
+entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me
+disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez
+bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à
+la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il
+me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.</p>
+
+<p>L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des
+marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous
+quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger:
+Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus
+m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le
+reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans
+l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à
+la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas
+remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne
+depuis le temps que je ne l'avais vu.</p>
+
+<p>Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me
+reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui
+étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se
+nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon
+vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire
+de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle
+méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas
+embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et
+moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais,
+qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le
+reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il.
+Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez
+ce Sindbad<a name="page_196" id="page_196"></a> que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au
+bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de
+l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...</p>
+
+<h4>LXIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré,
+me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis
+ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que
+j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les
+ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré.
+Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je
+lui devais.</p>
+
+<p>De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous
+de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes
+éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et
+en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il
+avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait
+ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la
+couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à
+Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de
+richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres
+une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles
+que j'avais déjà acquises.</p>
+
+<p>Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner
+ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du
+lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se
+retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur
+la fin du dîner, et continua ses aventures.<a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<h3><a name="QUATRIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="QUATRIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon
+troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me
+déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à
+la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc
+ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit
+dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route
+de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un
+port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions
+déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles
+orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris
+d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles,
+et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont
+nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la
+man&oelig;uvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille
+pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des
+récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de
+matelots se noyèrent, et que la charge périt...</p>
+
+<h4>LXX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres
+marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous
+emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y
+trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos
+forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous
+avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire.
+L'abattement<a name="page_198" id="page_198"></a> où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.</p>
+
+<p>Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du
+rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où
+nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en
+très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos
+personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite
+dans leurs maisons.</p>
+
+<p>Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu.
+D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe,
+en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire
+réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent
+que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour
+moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas
+seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je
+m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me
+parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes
+camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent
+extraordinairement. J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient
+d'abord présenté de cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous
+ôter par là le chagrin que la triste connaissance de notre sort nous
+devait causer; et ils nous donnaient du riz pour nous engraisser. Comme
+ils étaient anthropophages, leur intention était de nous manger quand
+nous serions devenus gras. C'est ce qui arriva à mes camarades, qui
+ignoraient leur destinée, parce qu'ils avaient perdu leur bon sens.
+Puisque j'avais conservé le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu
+d'engraisser comme les autres, je devins encore plus maigre que je
+n'étais. La crainte de la mort, dont j'étais incessamment frappé,
+tournait en poison tous les aliments que je prenais. Je<a name="page_199" id="page_199"></a> tombai dans une
+langueur qui me fut fort salutaire, car les noirs ayant assommé et mangé
+mes compagnons, en demeurèrent là; et me voyant sec, décharné, malade,
+ils remirent ma mort à un autre temps.</p>
+
+<p>Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas
+garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des
+habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et
+qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais,
+au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa
+vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les
+autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du
+jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi,
+étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi
+lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je
+m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres
+dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et
+continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me
+paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même
+temps de quoi boire et de quoi manger.</p>
+
+<p>Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des
+gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là
+une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis
+nulle difficulté de m'approcher d'eux....</p>
+
+<h4>LXXI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant
+de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et
+d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis
+volontiers<a name="page_200" id="page_200"></a> leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais
+fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les
+mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par
+quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit
+que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.</p>
+
+<p>Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de
+poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le
+bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île
+d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon
+prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le
+surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin
+de moi.</p>
+
+<p>L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes
+de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi
+demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et
+les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre
+content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son
+esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la
+ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus
+bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un
+étranger.</p>
+
+<p>Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde,
+le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit
+prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se
+servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de
+choses dont on ignorait l'usage dans ses États.</p>
+
+<p>J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une
+selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le
+garnis moi-même de bourre et de<a name="page_201" id="page_201"></a> cuir, et l'ornai d'une broderie d'or.
+Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que
+je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.</p>
+
+<p>Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au
+roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et
+fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de
+grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour
+ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me
+firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis
+aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit
+dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.</p>
+
+<p>Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour:
+Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te
+chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu
+m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a
+rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre
+Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua
+le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes
+plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il
+me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche.
+Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle
+je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas
+trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première
+occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout
+avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.</p>
+
+<p>J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec
+lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et
+mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la
+plus vive affliction:<a name="page_202" id="page_202"></a> Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et
+vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous
+que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure
+à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si
+funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de
+vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre
+vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont
+faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma
+femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île,
+et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la
+femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me
+sauver; tout le monde subit cette loi.</p>
+
+<p>Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la
+nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins
+arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre
+de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces,
+et on la para de tous ses joyaux.</p>
+
+<p>On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en
+marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa
+femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut
+arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits
+profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses
+habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents
+et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un
+pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la
+même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en
+longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond.
+La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort
+triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y
+assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir
+souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je
+pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de
+l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les
+morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de
+nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que
+veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis
+soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si
+elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à
+Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume?
+Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils
+n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.</p>
+
+<p>Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que
+ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec
+elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel
+remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à
+la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition
+que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout
+entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...</p>
+
+<h4>LXXII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me
+paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des
+anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné
+de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les<a name="page_204" id="page_204"></a>
+personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur
+d'assister à mon enterrement.</p>
+
+<p>Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme
+dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On
+commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je
+suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes,
+et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne,
+je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je
+m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour
+de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de
+leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez,
+disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi
+si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays.
+J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut
+attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme
+dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre
+bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette
+cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur
+l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris
+pitoyables.</p>
+
+<p>A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de
+lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain.
+C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante
+coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui
+sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche;
+je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus
+vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je
+sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me
+bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai<a name="page_205" id="page_205"></a> assez longtemps
+plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il
+est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa
+providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te
+vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses
+péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à
+mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances.
+Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne
+devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit
+de tes travaux!</p>
+
+<p>Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte
+en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et
+m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins
+(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque
+misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi,
+et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant
+le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en
+mangeai.</p>
+
+<p>Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on
+ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois
+de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus
+spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord.
+Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en
+ayant plus, je me préparai à mourir...</p>
+
+<h4>LXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis
+lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le
+mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes
+dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait<a name="page_206" id="page_206"></a> la femme,
+je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je
+m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la
+tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je
+m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme
+je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de
+l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques
+jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un
+homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur
+pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne
+manquai pas de vivres, en mettant toujours en &oelig;uvre la même industrie.</p>
+
+<p>Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler
+et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler
+plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui
+prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par
+reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais.
+Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin
+une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers
+cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la
+cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris
+qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.</p>
+
+<p>A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de
+l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant
+avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la
+mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine
+à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus
+convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en
+leur assiette ordinaire, je<a name="page_207" id="page_207"></a> compris que la chose que j'avais entendue
+souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui
+avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.</p>
+
+<p>J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville
+et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était
+tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je
+me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait
+de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du
+pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que
+je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.</p>
+
+<p>J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les
+diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les
+riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le
+bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec
+des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait
+une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une
+bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en
+était pas la saison.</p>
+
+<p>Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que
+de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je
+fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour
+me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me
+venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle
+disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé
+d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.
+Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si
+ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse
+et m'emmenèrent avec mes ballots.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p>Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du
+plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi
+la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
+lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les
+accepter.</p>
+
+<p>Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des
+Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent
+ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous
+abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre
+très-excellent.</p>
+
+<p>Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité
+s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
+dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair
+humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île,
+nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin,
+j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est
+inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs
+qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien
+de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai
+tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en
+faisant bonne chère avec eux.</p>
+
+<p>Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa
+encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il
+fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
+autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui
+et entendre le détail de son cinquième voyage.</p>
+
+<h3><a name="CINQUIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="CINQUIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>CINQUIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>Les plaisirs, dit Sindbad, eurent encore assez de charmes pour effacer
+de ma mémoire toutes les peines et les<a name="page_209" id="page_209"></a> maux que j'avais soufferts, sans
+pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi
+j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des
+voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer.
+Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine, et pour avoir un navire à mon
+commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un
+à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai
+dessus, et comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je
+reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs
+marchandises.</p>
+
+<p>Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une
+longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île
+déserte, où nous trouvâmes l'&oelig;uf d'un roc d'une grosseur pareille à
+celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermait un petit roc près
+d'éclore, dont le bec commençait à paraître....</p>
+
+<h4>LXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et
+qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'&oelig;uf à grands coups de
+hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par
+morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne
+pas toucher à l'&oelig;uf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.</p>
+
+<p>Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il
+parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que
+j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience
+ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du
+petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour
+éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec
+empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables,
+qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'&oelig;uf,
+et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils
+reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent
+pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous
+éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.</p>
+
+<p>Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes
+chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent
+précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant
+en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse
+du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba
+pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une
+manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre
+malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,
+qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les
+passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé
+moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me
+prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main,
+tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent
+et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont
+le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté,
+et me sauvai.</p>
+
+<p>Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi
+je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me
+sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des
+arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des
+ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours.
+Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette
+eau, qui m'invitait à boire.<a name="page_211" id="page_211"></a> Puis je me levai, et marchai entre les
+arbres, non sans quelque appréhension.</p>
+
+<p>Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me
+parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je
+m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme
+moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une
+inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu
+de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le
+passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour
+aller cueillir des fruits.</p>
+
+<p>Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est
+pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,
+lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au
+lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que
+j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement
+autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à
+celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me
+serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La
+frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...</p>
+
+<h4>LXXV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard
+demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les
+jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes
+esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de
+l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré
+moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de
+m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il
+ne quittait<a name="page_212" id="page_212"></a> point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer
+la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou.
+Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller;
+ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds.
+Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé
+de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.</p>
+
+<p>Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui
+étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse;
+et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
+grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous
+rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la
+posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le
+vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la
+portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour
+quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de
+la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter
+en marchant.</p>
+
+<p>Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit
+en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit
+signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la
+prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la
+dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi
+s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il
+commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules.
+Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans
+l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant
+qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans
+mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.</p>
+
+<p>Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais<a name="page_213" id="page_213"></a> de ce maudit
+vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des
+gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et
+prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement
+étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez
+tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous
+êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux
+dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu
+cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots
+et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne
+compagnie.</p>
+
+<p>Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur
+navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il
+apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après
+quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville
+dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.</p>
+
+<p>Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de
+l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de
+retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite
+m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme
+moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me
+dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous
+écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna
+des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort
+droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de
+s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les
+arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit
+et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes<a name="page_214" id="page_214"></a> un grand
+nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès
+qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec
+une agilité surprenante....</p>
+
+<h4>LXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des
+pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre
+les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits
+de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des
+gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les
+cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les
+singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il
+nous eût été impossible d'avoir autrement.</p>
+
+<p>Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la
+ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur
+du sac de cocos que j'avais apporté.</p>
+
+<p>Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose,
+jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le
+remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un
+si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.</p>
+
+<p>Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands
+qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis
+l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire
+un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui
+m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du
+marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec
+moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.</p>
+
+<p>Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le<a name="page_215" id="page_215"></a> poivre croit
+en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte
+la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait
+une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de
+débauche.</p>
+
+<p>J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois
+d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où
+je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un
+grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer
+avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je
+revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du
+bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en
+aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes
+autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes
+sortes de divertissements.</p>
+
+<p>Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui
+se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie
+se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
+jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième
+voyage de la manière que je vais vous le raconter.</p>
+
+<h3><a name="SIXIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SIXIEME_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir
+comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls,
+je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de
+nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion;
+et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi
+qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un
+sixième voyage, malgré les prières<a name="page_216" id="page_216"></a> de mes parents et de mes amis, qui
+firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.</p>
+
+<p>Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une
+fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un
+port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était
+résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité,
+mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote
+perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils
+la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir,
+tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un
+étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant
+des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa
+la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
+demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous
+répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
+dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous
+périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce
+danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces
+mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se
+rompirent dans la man&oelig;uvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y
+remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne
+inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en
+sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos
+vivres et nos plus précieuses marchandises.</p>
+
+<p>Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a
+plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le
+dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de
+ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce
+discours nous jeta tous dans une affliction<a name="page_217" id="page_217"></a> mortelle, et nous nous
+embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre
+malheureux sort.</p>
+
+<p>La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île
+fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de
+vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements
+qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur,
+nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose
+presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui
+se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent
+qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout
+ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer,
+tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et
+pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture
+est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce
+lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou
+d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de
+poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et
+rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
+grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart
+sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et
+nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos
+vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les
+autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses
+provisions.</p>
+
+<h4>LXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par
+les autres; pour moi, je rendis les<a name="page_218" id="page_218"></a> derniers devoirs à tous mes
+compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
+ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en
+avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire
+part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me
+restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller
+loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter
+dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai
+qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter
+que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé
+dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je
+m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne
+hâtasse ma mort.</p>
+
+<p>Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller
+jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après
+avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même:
+Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par
+quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au
+courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je
+péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au
+contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée
+de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de
+m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet
+affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?</p>
+
+<p>Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le
+fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à
+choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit
+bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques
+ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et
+d'étoffes<a name="page_219" id="page_219"></a> précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les
+ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites
+rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours
+de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de
+l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je
+voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le
+moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle
+pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un
+pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me
+restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie.
+Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer
+mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil
+vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais
+en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au
+bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand
+nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai.
+Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.</p>
+
+<p>En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je
+devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je
+m'écriai, et récitai ces vers arabes:</p>
+
+<p>«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas
+besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'&oelig;il, et, pendant que
+tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»</p>
+
+<p>Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et
+prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir.
+Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser
+aujourd'<a name="page_220" id="page_220"></a>hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
+voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que
+l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce
+que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un
+de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et
+attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous
+éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui
+doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
+sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent
+premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.</p>
+
+<p>Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma
+faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce
+qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon
+discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur
+avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus
+surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la
+chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que
+par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à
+faire ce qu'ils voudraient.</p>
+
+<p>Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de
+temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie
+marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les
+plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était
+avec les ballots, et commencèrent à me suivre...</p>
+
+<h4>LXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de
+Serendid; car c'était dans cette île que<a name="page_221" id="page_221"></a> je me trouvais. Les noirs me
+présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis,
+et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes,
+c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce
+prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me
+fit avancer et prendre place auprès de lui.</p>
+
+<p>Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez
+d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on
+écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les
+archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit
+les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et
+d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait
+point dans son trésor qui en approchassent.</p>
+
+<p>Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en
+examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai,
+et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au
+service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la
+supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en
+souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni
+de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos
+richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous
+sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma
+libéralité.</p>
+
+<p>J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et
+j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de
+plus digne de ma curiosité.</p>
+
+<p>Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me
+permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière
+très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche
+présent, qu'il fit<a name="page_222" id="page_222"></a> tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre
+congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable,
+et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre
+souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part
+ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de
+mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant
+à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait
+l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya
+querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi,
+et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.</p>
+
+<p>La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain
+animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur
+le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce
+qu'elle contenait en langue indienne:</p>
+
+<p class="c"><small>
+LEcMARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS,<br />
+QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT<br />
+BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS,<br />
+ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR<br />
+VINGT&nbsp; MILLE&nbsp; COURONNES<br />
+ENRICHIES DE DIAMANTS:<br />
+AU CALIFE HAROUN<br />
+AL-RASCHID.</small><br />
+</p>
+
+<p>«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne
+laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en
+considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre
+c&oelig;ur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous
+vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le
+mériter, étant d'un rang égal<a name="page_223" id="page_223"></a> à celui que vous tenez. Nous vous en
+conjurons en qualité de frère. Adieu.»</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 447px;">
+<a href="images/illus-120.jpg">
+<img src="images/illus-120_sml.jpg" width="447" height="600" alt="On me conduisit devant le trône du Calife.
+
+p. 223." title="" /></a>
+<span class="caption">On me conduisit devant le trône du Calife. <a href="#page_023">p. 223</a>.</span>
+</div>
+
+<p>Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et
+travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur,
+rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme;
+secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme
+une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de
+préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en
+cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente
+grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela
+était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les
+habillements étaient couverts de pierreries.</p>
+
+<p>Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse
+navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La
+première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la
+commission dont j'étais chargé....</p>
+
+<h4>LXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me
+présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle
+esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont
+j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me
+conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me
+prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui
+présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait
+le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût
+aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me
+prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des
+croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre<a name="page_224" id="page_224"></a> Majesté qu'il
+n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est
+plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son
+palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un
+trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux
+files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
+cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or
+à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une
+colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un
+demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille
+hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants
+richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier
+qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute
+voix:</p>
+
+<p>«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes,
+dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt
+mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que
+ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!»</p>
+
+<p>Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône
+crie à son tour:</p>
+
+<p>«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit
+mourir.»</p>
+
+<p>L'officier de devant reprend, et crie ensuite:</p>
+
+<p>«Louange à celui qui vit et ne meurt pas!</p>
+
+<p>D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges
+dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples
+n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement
+la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux
+et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait
+de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et
+après ce que vous venez de me dire,<a name="page_225" id="page_225"></a> il faut avouer que sa sagesse est
+digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me
+congédia et me renvoya avec un riche présent....</p>
+
+<p>Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent;
+mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour
+suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en
+ces termes:</p>
+
+<h3><a name="SEPTIEME_ET_DERNIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN" id="SEPTIEME_ET_DERNIER_VOYAGE_DE_SINDBAD_LE_MARIN"></a>SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN</h3>
+
+<p>Au retour de mon sixième voyage, j'abandonnai absolument la pensée d'en
+faire jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge qui ne demandait
+que du repos, je m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux périls que
+j'avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu'à passer doucement
+le reste de ma vie. Un jour que je régalais un nombre d'amis, un de mes
+gens me vint avertir qu'un officier du calife me demandait. Je sortis de
+table, et allai au-devant de lui. Le calife, me dit-il, m'a chargé de
+venir vous dire qu'il veut vous parler. Je suivis au palais l'officier
+qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses
+pieds. Sindbad, me dit-il, j'ai besoin de vous; il faut que vous me
+rendiez un service; que vous alliez porter ma réponse et mes présents au
+roi de Serendib: il est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a
+faite.</p>
+
+<p>Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. Commandeur des
+croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m'ordonnera
+Votre Majesté; mais je la supplie très-humblement de songer que je suis
+rebuté des fatigues incroyables que j'ai souffertes. J'ai même fait v&oelig;u
+de ne sortir jamais de Bagdad. De là je pris l'occasion de lui faire un
+long détail de toutes mes aventures, qu'il eut la patience d'écouter
+jusqu'à la fin. D'abord que j'eus cessé de parler:<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>J'avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires; mais
+pourtant il ne faut pas qu'ils vous empêchent de faire pour l'amour de
+moi le voyage que je vous propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de
+Serendib vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela,
+il vous sera libre de vous en revenir. Mais il y faut aller; car vous
+voyez bien qu'il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d'être
+redevable au roi de cette île. Comme je vis que le calife exigeait cela
+de moi absolument, je lui témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en
+eut beaucoup de joie, et me fit donner mille sequins pour les frais de
+mon voyage.</p>
+
+<p>Je me préparai en peu de jours à mon départ; et sitôt qu'on m'eut livré
+les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis, et
+je pris la route de Balsora, où je m'embarquai. Ma navigation fut
+très-heureuse: j'arrivai à l'île de Serendib. Là, j'exposai aux
+ministres la commission dont j'étais chargé, et les priai de me faire
+donner audience incessamment. Ils n'y manquèrent pas. On me conduisit au
+palais avec honneur. J'y saluai le roi en me prosternant, selon la
+coutume.</p>
+
+<p>Ce prince me reconnut d'abord, et me témoigna une joie toute
+particulière de me revoir. Ah! Sindbad, me dit-il, soyez le bienvenu! je
+vous jure que j'ai songé à vous très-souvent depuis votre départ. Je
+bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. Je lui fis mon
+compliment; et après l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour moi,
+je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu'il reçut avec
+toutes les marques d'une grande satisfaction.</p>
+
+<p>Le calife lui envoyait un lit complet de drap d'or, estimé mille
+sequins, cinquante robes d'une très-riche étoffe, cent autres de toile
+blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d'Alexandrie; un
+autre lit cramoisi, et un autre encore d'une autre façon; un vase
+d'agate plus<a name="page_227" id="page_227"></a> large que profond, épais d'un doigt et ouvert d'un
+demi-pied, dont le fond représentait en bas-relief un homme un genou en
+terre qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion; il
+lui envoyait enfin une riche table que l'on croyait, par tradition,
+venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes:</p>
+
+<p class="c"><small>
+SALUT, AU NOM DU SOUVERAIN GUIDE DU DROIT CHEMIN,<br />
+AU PUISSANT ET HEUREUX SULTAN, DE LA PART<br />
+D'ABDALLA HAROUN-AL-RASCHID, QUE DIEU<br />
+A PLACÉ DANS LE LIEU D'HONNEUR,<br />
+APRÈS SES ANCÊTRES D'HEUREUSE<br />
+MÉMOIRE.</small></p>
+
+<p>«Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci,
+émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous
+espérons qu'en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne
+intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu.»</p>
+
+<p>Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait
+à l'amitié qu'il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience,
+je sollicitai celle de mon congé, que je n'eus pas peu de peine à
+obtenir. Je l'obtins enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un
+présent très-considérable: je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de
+m'en retourner à Bagdad; mais je n'eus pas le bonheur d'y arriver comme
+je l'espérais, et Dieu en disposa autrement.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des
+corsaires, qui eurent d'autant moins de peine à s'emparer de notre
+vaisseau, qu'on n'y était nullement en état de se défendre. Quelques
+personnes de l'équipage voulurent faire résistance; mais il leur en
+coûta la vie; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas
+s'opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves...<a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<h4>LXXX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous
+dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des
+nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils
+nous vendirent.</p>
+
+<p>Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt
+acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller
+proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas
+encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas
+quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je
+n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les
+corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais
+dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui
+repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne
+l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et
+m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une
+forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont
+l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il
+jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant
+un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les
+éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse
+dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après
+m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville,
+et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit.</p>
+
+<p>Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain,
+d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je
+tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les
+autres se retirèrent<a name="page_229" id="page_229"></a> aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller
+avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de
+cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me
+caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes
+une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon
+patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et
+d'enlever les dents pour en faire commerce.</p>
+
+<p>Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de
+jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à
+l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur
+l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus
+avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant
+la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un
+horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et
+tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais
+monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés
+sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une
+telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.</p>
+
+<p>Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants
+m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le
+bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et
+le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit
+avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que
+vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête
+de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un
+endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui
+l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je
+croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps
+étendu sur la place, ne voyant<a name="page_230" id="page_230"></a> plus d'éléphants, je me levai, et je
+remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute
+couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet
+objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de
+ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et
+qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je
+cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule
+d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes
+pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai
+chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me
+fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour
+me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.</p>
+
+<p>Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais
+dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été
+à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des
+flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais
+de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par
+quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le
+lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une
+extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes
+l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter
+de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je
+ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de
+me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de
+toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je
+vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez
+entendre.</p>
+
+<p>Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité
+d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que
+nous leur donnions, ils<a name="page_231" id="page_231"></a> perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces
+animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à
+vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous
+dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un
+avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent
+qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville
+enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez
+récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à
+ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à
+faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.</p>
+
+<p>A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La
+liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et,
+pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à
+vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner
+en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des
+navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
+vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de
+nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes
+intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le
+moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline,
+que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville
+qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas
+longtemps caché.</p>
+
+<h4>LXXXI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Les navires, dit-il, arrivèrent enfin; et mon patron ayant choisi
+lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer, le chargea d'ivoire à
+demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y mettre aussi des provisions en
+abondance pour mon passage; et, de plus, il m'obligea d'accepter<a name="page_232" id="page_232"></a> des
+régals de grand prix, des curiosités du pays. Nous mîmes à la voile; et
+comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort
+extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des
+rafraîchissements. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme
+des Indes, nous y allâmes aborder; et là, pour éviter les dangers de la
+mer jusqu'à Balsora, je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu
+de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse
+somme d'argent, j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des
+présents; et quand mon équipage fut prêt, je me joignis à une grosse
+caravane de marchands. Je demeurai longtemps en chemin, et je souffris
+beaucoup; mais je souffris avec patience, en faisant réflexion que je
+n'avais plus à craindre ni les tempêtes, ni les corsaires, ni les
+serpents, ni tous les autres périls que j'avais courus.</p>
+
+<p>Toutes ces fatigues finirent enfin: j'arrivai heureusement à Bagdad.
+J'allai d'abord me présenter au calife, et lui rendre compte de mon
+ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait
+causé de l'inquiétude; mais qu'il avait pourtant toujours espéré que
+Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des
+éléphants, il en parut fort surpris; et il aurait refusé d'y ajouter
+foi, si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire
+et les autres que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea un de ses
+secrétaires de les écrire en caractères d'or, pour être conservées dans
+son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présents
+qu'il me fit; puis je me donnai tout entier à ma famille, à mes parents
+et à mes amis.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de son septième et dernier
+voyage; et s'adressant ensuite à Hindbad: Hé bien! mon ami, ajouta-t-il,
+avez-vous jamais ouï dire que<a name="page_233" id="page_233"></a> quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
+qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressants? N'est-il
+pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et
+tranquille? Comme il achevait ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et
+lui dit, en lui baisant la main: Il faut avouer, seigneur, que vous avez
+essuyé d'effroyables périls; mes peines ne sont pas comparables aux
+vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre, je m'en
+console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement
+une vie tranquille, vous êtes digne encore de tous les biens que vous
+possédez, puisque vous en faites un si bon usage, et que vous êtes si
+généreux. Continuez donc de vivre dans la joie jusqu'à l'heure de votre
+mort.</p>
+
+<p>Sindbad lui fit donner cent sequins, le reçut au nombre de ses amis, lui
+dit de quitter sa profession de porteur et de continuer de venir manger
+chez lui, qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le
+marin.</p>
+
+<p>Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à
+paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter,
+j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté
+souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en
+demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain
+de ce qu'il avait à faire. La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte
+de fort longues histoires; et quand une fois elle en a commencé une, il
+n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je
+ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons
+rien: l'histoire dont elle me fait fête est peut-être plus divertissante
+que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je
+me prive du plaisir de l'entendre. Après qu'elle m'en aura fait le
+récit, j'ordonnerai sa mort.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<h4>LXXXII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes,
+laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer
+l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_PETIT_BOSSU" id="HISTOIRE_DU_PETIT_BOSSU"></a>HISTOIRE DU PETIT BOSSU</h3>
+
+<p>Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un
+tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup, et dont
+il était aimé de même. Un jour qu'il travaillait, un petit bossu vint
+s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du
+tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de
+l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. Avec ses chansons
+plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en
+fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique
+et le mena chez lui.</p>
+
+<p>Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le
+couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de
+poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en
+mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os dont il
+mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y pussent
+remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet
+accident, qu'il était arrivé chez eux, et qu'ils avaient sujet de
+craindre que si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des
+assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du
+corps mort; il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un
+médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à
+l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu,<a name="page_235" id="page_235"></a> l'un par les pieds,
+l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils
+frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-roide par où l'on
+montait à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière,
+ouvre et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il vous plaît,
+répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un
+homme bien malade, pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez,
+ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela
+par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui
+faire perdre sa peine. Pendant que la servante remonta pour faire part
+au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme
+portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le
+laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.</p>
+
+<p>Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme
+l'attendaient à la porte, et le priaient de descendre pour voir un
+malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent
+qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie: se voyant payé
+d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait, et
+qu'il ne fallait pas négliger. Prends vite de la lumière, dit-il à sa
+servante, et suis-moi. En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec
+tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et,
+venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si
+rudement, qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en
+fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. Apporte donc vite de la
+lumière! cria-t-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec
+elle; et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut
+tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué,
+Esdras, et tous les autres prophètes de sa loi. Malheureux que je suis!
+disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de
+tuer ce<a name="page_236" id="page_236"></a> malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort; et si le
+bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va
+bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.</p>
+
+<p>Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution
+de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer
+par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit
+ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à
+s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est
+fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette
+nuit hors de chez nous ce corps mort! nous perdrons indubitablement la
+vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! comment avez-vous
+donc fait pour tuer cet homme? Il ne s'agit point de cela, repartit le
+juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant...</p>
+
+<h4>LXXXIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se
+délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne
+trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus
+fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre
+sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la
+maison du musulman notre voisin.</p>
+
+<p>Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin
+de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait
+chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand
+dégât.</p>
+
+<p>Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui
+prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui
+avoir passé des cordes sous<a name="page_237" id="page_237"></a> les aisselles, ils le descendirent par la
+cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura
+planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant.
+Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le
+laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine
+descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans
+la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité
+ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de
+voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais
+comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était
+un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au
+bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les
+souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui
+descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne
+jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et
+lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre
+terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le
+corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer.
+Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à
+la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un
+homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez
+pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les
+graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si
+criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les
+ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait
+quelle résolution il devait prendre....</p>
+
+<h4>LXXXIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant<a name="page_238" id="page_238"></a> le bossu, n'avait
+pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des
+imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu,
+plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne
+t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis
+pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux
+cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si
+évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules,
+sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé
+debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison
+sans regarder derrière lui.</p>
+
+<p>Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort
+riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont
+on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de
+sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa
+pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt
+appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant
+ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman,
+en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme
+un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour
+quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis
+le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du
+marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le
+renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête:
+il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.</p>
+
+<p>Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien
+qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel
+sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu
+me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour<a name="page_239" id="page_239"></a> me
+prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le
+tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au
+bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh!
+oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse
+d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien,
+et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à
+ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le
+marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de
+réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de
+simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.</p>
+
+<p>Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre
+qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne
+put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait
+au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne
+voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la
+volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de
+ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à
+accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge.
+A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des
+crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui
+avait tué un musulman.</p>
+
+<p>Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence;
+et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever
+en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança
+en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est
+pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui
+assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui
+raconta de point en<a name="page_240" id="page_240"></a> point de quelle manière il avait tué le bossu, et
+il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le
+marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir
+un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus
+en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans
+charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas
+criminel.</p>
+
+<h4>LXXXV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé
+lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant
+de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse,
+dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa
+place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le
+coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du
+pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la
+voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution,
+et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.</p>
+
+<p>Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman
+que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui
+suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne
+connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils
+m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une
+pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de
+descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils
+apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je
+descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et
+dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis
+rouler jusqu'au bas de l'escalier.<a name="page_241" id="page_241"></a> Enfin je vis qu'il était mort, et
+que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas.
+Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre
+toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous
+alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre
+par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité
+comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme
+vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du
+meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu
+d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux
+musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan,
+dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous
+plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de
+la mort du bossu...</p>
+
+<h4>LXXXVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le
+médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de
+sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin
+avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit
+la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant,
+et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de
+police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est
+fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes;
+mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez
+connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour,
+comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me
+réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque
+temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y
+consentit,<a name="page_242" id="page_242"></a> et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un
+morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son
+gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le
+soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa
+mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte
+du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de
+remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre
+pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas
+de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce
+d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu
+au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt,
+ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant
+descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était
+cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le
+médecin, et me faites mourir.</p>
+
+<p>Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez
+admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie.
+Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le
+tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette
+histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en
+lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une
+corde au cou du tailleur.</p>
+
+<h4>LXXXVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le
+sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son
+bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le
+bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier,
+s'échappa du palais,<a name="page_243" id="page_243"></a> contre sa coutume, pour aller courir par la ville,
+et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police
+un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une
+potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après
+celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un
+l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est
+actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le
+véritable assassin.</p>
+
+<p>A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du
+supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police
+qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le
+corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier
+partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la
+corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à
+suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa
+passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint
+le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit,
+prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le
+pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens
+le corps du bossu.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna
+aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement
+tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si
+singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire
+avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes
+qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de
+plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon
+bouffon?</p>
+
+<p>A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il,
+je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous
+quatre, si l'histoire que je<a name="page_244" id="page_244"></a> vais conter à Votre Majesté est plus belle
+que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le
+sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_RACONTEE_PAR_LE_POURVOYEUR_DU_SULTAN_DE_CASGAR" id="HISTOIRE_RACONTEE_PAR_LE_POURVOYEUR_DU_SULTAN_DE_CASGAR"></a>HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR</h3>
+
+<p>Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses
+filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure
+marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de
+justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville.
+Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table,
+et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait,
+entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était
+excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous
+remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger
+quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et
+à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me
+garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de
+l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté
+autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une
+si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous
+répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites
+honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous
+exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les
+autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de
+Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je
+veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à
+condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les
+mains quarante fois dans de l'alcali,<a name="page_245" id="page_245"></a> quarante autres fois avec la
+cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne
+trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au
+serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette
+condition.</p>
+
+<h4>LXXXVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis,
+poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût
+à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec
+de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le
+marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné
+cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il,
+et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous
+manqueront pas...</p>
+
+<p>Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la
+main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea
+avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous
+surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et
+point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu,
+quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit
+aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel
+accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont
+vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur,
+répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point
+de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la
+main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable.
+Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un
+et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de
+cette<a name="page_246" id="page_246"></a> manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous
+raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne
+vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais
+permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva
+de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint
+prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes:</p>
+
+<p>Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife
+Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait
+pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un
+homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de
+grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour
+acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de
+les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de
+prendre une face assez riante.</p>
+
+<p>Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule,
+accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma
+porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui
+prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous
+veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au
+bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la
+peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et
+voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne,
+elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle
+s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je
+répondis à son compliment comme je devais...</p>
+
+<h4>LXXXIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant<a name="page_247" id="page_247"></a> qu'il n'y avait
+personne que l'eunuque et moi dans tout le bezestein, elle se découvrit
+le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: elle me
+parut fort belle.</p>
+
+<p>Après qu'elle se fut remise au même état qu'auparavant, elle me dit
+qu'elle cherchait plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus
+riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hélas!
+madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que
+commencer à m'établir: je ne suis pas encore assez riche pour faire un
+si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à
+vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein: mais, pour vous
+épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les
+marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux
+tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans
+aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et
+j'eus avec elle un entretien qui dura assez longtemps, parce que les
+marchands qui avaient les étoffes qu'elle demandait n'étaient pas encore
+arrivés.</p>
+
+<p>Je ne fus pas moins charmé de son esprit; mais il fallut enfin me priver
+du plaisir de sa conversation. Je courus chercher les étoffes qu'elle
+désirait; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en
+arrêtâmes le prix à cinq mille drachmes d'argent monnayé. J'en fis un
+paquet que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva
+ensuite, et partit après avoir pris congé de moi;</p>
+
+<p>La dame n'eut pas plutôt disparu, que je m'aperçus qu'elle s'en allait
+sans payer, et que je ne lui avais pas seulement demandé qui elle était,
+ni où elle demeurait. Je fis réflexion pourtant que j'étais redevable
+d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auraient peut-être
+pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprès d'eux le mieux
+qu'il me fut possible, en leur disant que<a name="page_248" id="page_248"></a> je connaissais la dame.
+Enfin, je revins chez moi très-embarrassé d'une si grosse dette.</p>
+
+<h4>XC<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien
+attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils
+ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de
+m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je
+vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même
+heure que la première fois.</p>
+
+<p>Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me
+dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris
+l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon
+aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec
+moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon
+argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les
+boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que
+de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les
+faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas
+trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait
+beaucoup d'esprit.</p>
+
+<p>Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs
+boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des
+étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en
+confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour
+mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la
+payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait,
+c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et
+sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle
+me paye une<a name="page_249" id="page_249"></a> somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais
+elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage.
+Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré
+d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et
+c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en
+jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune
+nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les
+satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis
+revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.</p>
+
+<p>Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
+apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de
+compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres,
+elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne
+l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit
+peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille:</p>
+
+<p>Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici
+uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si
+vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de
+l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti
+naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais
+je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je
+ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez.</p>
+
+<p>Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les
+remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui
+dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se
+leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
+n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part.</p>
+
+<p>Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû,<a name="page_250" id="page_250"></a> et j'attendis
+impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...</p>
+
+<h4>XCI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad; et je
+lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. Vous êtes, me
+répondit-il, l'homme du monde le plus heureux. On ne peut avoir plus
+d'envie de vous voir qu'elle en a; et si elle disposait de ses actions,
+elle viendrait vous chercher et passerait volontiers avec vous tous les
+moments de sa vie. A son air noble et à ses manières honnêtes, lui
+dis-je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. Vous ne
+vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque; elle est
+favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus
+chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur
+elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle
+a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyants
+qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement.
+Zobéide lui a dit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait vous voir
+auparavant, afin de juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce
+cas-là elle ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que
+votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne
+plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir,
+et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc
+plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici;
+c'est à vous de prendre votre résolution. Elle est toute prise, lui
+repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me
+conduire. Voilà qui est bien, reprit l'eunuque: mais vous savez que les
+hommes n'entrent pas dans les appartements des dames du palais, et qu'on
+ne<a name="page_251" id="page_251"></a> peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un
+grand secret; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites
+tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y va de
+votre vie.</p>
+
+<p>Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait ordonné. Il
+faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous
+rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le
+bord du Tigre, et que, là, vous attendiez qu'on vous vienne chercher. Je
+consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec
+impatience; et quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière
+d'une heure et demie après le soleil couché, dans la mosquée, où je
+demeurai le dernier.</p>
+
+<p>Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient eunuques;
+ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands
+coffres: après quoi ils se retirèrent; il n'en resta qu'un seul, que je
+reconnus pour celui qui avait toujours accompagné la dame, et qui
+m'avait parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame; j'allai au-devant
+d'elle, en lui témoignant que j'étais prêt à exécuter ses ordres. Nous
+n'avons pas de temps à perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit
+un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose,
+ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne
+craignez rien et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait
+pour reculer; je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le
+coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui était dans sa confidence appela
+les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les fit tous
+reporter dans le bateau; puis la dame et son eunuque s'étant rembarqués,
+on commença de ramer pour me mener à l'appartement de Zobéide.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là je faisais de sérieuses réflexions; et considérant
+le danger où j'étais, je me repentis de<a name="page_252" id="page_252"></a> m'y être exposé. Je fis des
+v&oelig;ux et des prières qui n'étaient guère de saison.</p>
+
+<p>Le bateau aborda devant la porte du palais du calife; on déchargea les
+coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques
+qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans
+l'avoir bien visité auparavant. Cet officier était couché; il fallut
+l'éveiller et le faire lever.</p>
+
+<h4>XCII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée,
+poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad:</p>
+
+<p>L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait
+interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait
+si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous
+l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie
+fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il
+commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et
+de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le
+prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
+exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.</p>
+
+<p>La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et
+ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien,
+dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de
+Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est
+rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés
+m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la
+fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se
+casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez;<a name="page_253" id="page_253"></a> la
+femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre
+insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut
+pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre
+où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On
+ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.</p>
+
+<p>A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife,
+voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je
+ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement
+le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite.
+Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement
+arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât.
+Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut
+s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que
+pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se
+faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je
+vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant
+à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il,
+je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez
+seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.</p>
+
+<p>Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis
+encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite
+fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les
+ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer
+toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre
+sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas
+moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne
+s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que
+celui-là à<a name="page_254" id="page_254"></a> visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a
+dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment;
+mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger...</p>
+
+<h4>XCIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit
+que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais:
+Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce
+de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses
+que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est
+bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle
+les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de
+respirer.</p>
+
+<p>Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle
+ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en
+me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre
+au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur
+moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de
+sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne
+me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle
+avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez
+longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son
+appartement.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où
+j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle
+m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la
+vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et
+pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait
+peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si
+délicate. Il ne fallait pas moins<a name="page_255" id="page_255"></a> de hardiesse ni de présence d'esprit;
+mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant
+reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide.</p>
+
+<p>Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa
+maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa
+présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait,
+et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me
+conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et
+d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames
+esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et
+uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant
+un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent
+suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même
+sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits
+avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de
+celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de
+toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla
+s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite
+l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les
+dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés
+du trône.</p>
+
+<p>D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient
+entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au
+milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête
+contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna
+de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma
+famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré.
+Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître
+par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la<a name="page_256" id="page_256"></a> joie,
+me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame
+favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de
+son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve,
+et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les
+apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix
+jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son
+consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...</p>
+
+<h4>XCIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,
+continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du
+plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son
+ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.</p>
+
+<p>Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de
+marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire
+là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la
+favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième
+jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame
+favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le
+soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de
+ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me
+forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point
+aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me
+contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était
+une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.</p>
+
+<p>Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande
+illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent
+entendre, on dansa, on fit mille<a name="page_257" id="page_257"></a> jeux: tout le palais retentissait de
+cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande
+salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la
+servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent
+le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour
+des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la
+faisait voir.</p>
+
+<p>Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la
+chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de
+mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à
+faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre
+toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses
+cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile,
+sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre
+chère s&oelig;ur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu
+de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous
+vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce
+vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu
+le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me
+répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes
+pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
+malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,
+ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de
+b&oelig;uf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me
+tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait
+été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les
+forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on
+l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont
+il a mangé du ragoût à l'ail.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p>A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups,
+et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main
+coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir
+oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet!
+Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté,
+et celui qui l'a servi!...</p>
+
+<h4>XCV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir
+mille coups de nerf de b&oelig;uf, eurent pitié de moi lorsqu'elles
+entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère s&oelig;ur et
+notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin
+votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre,
+qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous
+supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la
+lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il
+apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa
+malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail
+sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent
+pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main:
+Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère
+et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit
+rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle
+sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent
+seul dans une affliction inconcevable.</p>
+
+<p>Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui
+venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame
+favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur
+empoisonnée que vous<a name="page_259" id="page_259"></a> lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous
+pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit
+ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la
+délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si
+vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme,
+malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.</p>
+
+<p>Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au
+bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez
+encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est,
+d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de
+toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable
+maîtresse.</p>
+
+<p>Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que
+je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez
+faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne
+vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les
+mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle
+appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après
+qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me
+couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une
+certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne
+m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que
+j'avais souffert.</p>
+
+<p>Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me
+faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si
+jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au
+lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de
+l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma
+femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec
+vous comme avec mon mari.<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<p>Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la
+compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du
+ragoût à l'ail qui était devant moi...</p>
+
+<h4>XCVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que
+j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la
+Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles
+l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume
+admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes
+ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais
+mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté,
+je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins,
+je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire.
+Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en
+sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle
+avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte
+où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition,
+comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se
+priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas
+accorder ce que nous souhaitions tous deux également.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse
+avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils
+se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que
+vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et
+j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma
+maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante
+mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en<a name="page_261" id="page_261"></a> état de
+vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous
+acheter une maison.</p>
+
+<p>J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler
+magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre
+d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel
+équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais
+elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade,
+et mourut en peu de jours.</p>
+
+<p>J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad;
+mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma
+maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me
+joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de
+Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.</p>
+
+<p>Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
+l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je
+me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
+d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.
+Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire,
+s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan:
+puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à
+lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le
+sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne
+me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors
+le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec
+confiance, et commença son récit en ces termes:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_QUE_RACONTA_LE_TAILLEUR" id="HISTOIRE_QUE_RACONTA_LE_TAILLEUR"></a>HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR</h3>
+
+<p>Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y<a name="page_262" id="page_262"></a> a deux jours,
+de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me
+rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt
+personnes.</p>
+
+<p>Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour
+quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune
+étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous
+nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous
+priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt
+à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie,
+il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la
+maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je
+vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je
+donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir.
+Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne
+pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans
+horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays
+où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un
+Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le
+visage.</p>
+
+<h4>XCVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur,
+et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier,
+sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces
+termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre
+table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître
+de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de
+haïr le barbier.</p>
+
+<p>Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous<a name="page_263" id="page_263"></a> saurez que ce maudit
+barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus
+cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment
+d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même
+dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de
+Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir
+m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un
+endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon
+attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver
+malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de
+votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des
+lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis
+le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter
+la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce
+temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes
+nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme,
+cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son
+histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir.</p>
+
+<p>Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux
+premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous
+les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand
+il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer
+des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point
+follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande
+troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite
+rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une
+porte.<a name="page_264" id="page_264"></a> J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de
+très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la
+fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté
+m'éblouit.</p>
+
+<p>Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la
+rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me
+levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une
+mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la
+porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y
+entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.</p>
+
+<p>Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune
+dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse
+fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents,
+qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en
+diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me
+gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les
+médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon
+mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.</p>
+
+<p>Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame
+de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra
+avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne
+sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en
+particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer
+tous mes gens.</p>
+
+<p>Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon
+lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à
+cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la
+déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je
+serais<a name="page_265" id="page_265"></a> ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état
+de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais
+entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle
+devenait mon épouse.</p>
+
+<h4>XCVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui
+parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main,
+mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira
+me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me
+trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y
+attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière
+serait terminée et le cadi revenu chez lui.</p>
+
+<p>Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à
+m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma
+garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous
+portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je
+dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller
+chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je;
+je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la
+tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher
+un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif.</p>
+
+<p>L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit,
+après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne
+vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je
+souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et
+que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il
+exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez
+d'une maladie, dit-il, je<a name="page_266" id="page_266"></a> prie Dieu qu'il vous conserve la santé.
+Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et
+mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je
+viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez
+bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser;
+dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis
+pressé, et l'on m'attend à midi précisément...</p>
+
+<h4>XCIX<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de
+temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre
+de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort
+propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas
+grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et
+en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que
+nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de
+l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à
+Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes,
+et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez
+pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour
+vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un
+mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un
+grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une
+incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être
+obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je
+serais fâché qu'il vous arrivât.</p>
+
+<p>Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains
+d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps
+pour un amant qui se<a name="page_267" id="page_267"></a> préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me
+mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos
+prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur
+l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous
+retirez, que je fasse venir un autre barbier.</p>
+
+<p>Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel
+sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez-vous bien que tous les
+barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un
+pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un
+barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un
+médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se
+trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien
+subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans
+l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de
+l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de
+l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie:
+j'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis
+poëte, architecte: mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour
+moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de
+mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de
+mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer
+dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du
+monde. Je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à
+vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les
+malheurs dont les astres pourront vous menacer.</p>
+
+<p>A ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire.
+Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun, m'écriai-je, et
+voulez-vous commencer à me raser?<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<h4>C<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le jeune boiteux, continuant son histoire: Seigneur, me répliqua le
+barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard; tout le
+monde au contraire me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six
+frères, que vous auriez pu, avec raison, appeler babillards; et afin que
+vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le
+troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le
+sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi, qui
+suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.</p>
+
+<p>De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je
+prendre en me voyant si cruellement assassiné? Donnez-lui trois pièces
+d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma
+maison, qu'il s'en aille, et me laisse en repos: je ne veux plus me
+faire raser aujourd'hui. Seigneur, me dit alors le barbier,
+qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui
+suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant
+ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous
+que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce
+n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice:
+toutes les fois qu'il m'envoyait querir pour lui tirer du sang, il me
+faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les
+belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration
+continuelle, je l'enlevais, et quand j'avais achevé: Ah! s'écriait-il,
+vous êtes une source inépuisable de science! Personne n'approche de la
+profondeur de votre savoir. Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me
+faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau,
+j'en suis redevable à l'audience favorable que vous<a name="page_269" id="page_269"></a> avez la bonté de me
+donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées
+sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé
+d'un discours admirable que je venais de lui faire: Qu'on lui donne,
+dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revête d'une de mes plus riches
+robes. Je reçus ce présent sur-le-champ: aussitôt je tirai son
+horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même
+encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les
+ventouses.</p>
+
+<p>Il n'en demeura pas là; il enfila un autre discours qui dura une grosse
+demi-heure. Fatigué de l'entendre, et chagrin de voir que le temps
+s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui
+dire. Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un
+autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les
+gens.</p>
+
+<h4>CI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux
+en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,
+laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une
+affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je
+vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose
+bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même
+situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire
+néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre
+maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous
+avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que
+de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me
+consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité,
+qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne
+réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend,<a name="page_270" id="page_270"></a> si l'on n'a recours
+aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit
+le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis
+tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.</p>
+
+<p>Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez
+tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête
+et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou
+retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied
+contre terre.</p>
+
+<p>Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous
+fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et
+se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir
+qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez
+vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je
+mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause
+de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...</p>
+
+<p>Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez
+plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous
+presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures,
+lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé.
+Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien
+pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec
+précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me
+dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en
+dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous
+attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne
+m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole
+préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en
+m'amusant à raisonner avec<a name="page_271" id="page_271"></a> vous, je tombe dans les défauts des barbiers
+babillards: achevez vite de me raser.</p>
+
+<p>Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il
+quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son
+astrolabe, il reprit son rasoir...</p>
+
+<h4>CII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit
+une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir
+quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je
+savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures
+jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie
+sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y
+puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que
+je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me
+dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne
+craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez
+être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe
+dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il
+avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me
+rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me
+dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je
+vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.
+Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me
+régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.</p>
+
+<p>Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour
+comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que
+j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi;
+je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne<a name="page_272" id="page_272"></a>
+vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon
+garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais
+présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin
+tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il
+faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au
+lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler,
+je vous en fais, moi, pour vous faire taire.</p>
+
+<p>Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous
+récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais
+montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura
+de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la
+bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons,
+une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai
+ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre
+grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il
+faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore
+donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque
+chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une
+demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et
+enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant
+le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je
+n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral:
+je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous.
+Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous
+assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur,
+afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la
+générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout,
+qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés
+par les rues;<a name="page_273" id="page_273"></a> à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des
+herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière;
+et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point
+de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de
+leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours
+gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et
+leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de
+Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas
+grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous
+parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui
+frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien
+l'imiter...</p>
+
+<h4>CIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le
+jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses
+bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux
+qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il,
+je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en
+croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont
+peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs
+ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que
+celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du
+plaisir.</p>
+
+<p>Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je
+voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition
+que vous me faites; j'irais de bon c&oelig;ur me réjouir avec vous: mais je
+vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai
+plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me
+raser, et hâtez-vous de vous en retourner<a name="page_274" id="page_274"></a> vos amis sont déjà peut-être
+dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que
+je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois
+avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en
+seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons
+plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin.</p>
+
+<p>Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez
+moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille
+avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis
+mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas
+commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que
+j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne
+pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom
+du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez
+trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la
+liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin
+que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le
+lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y
+veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous
+ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre
+de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur
+mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir
+agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est
+résolue, je vous accompagnerai malgré vous.</p>
+
+<p>Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment
+me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je
+m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation.
+D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la<a name="page_275" id="page_275"></a>
+prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti
+de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi.
+Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez
+quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et
+revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.</p>
+
+<p>Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis
+appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en
+chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention,
+s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et
+de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour
+m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du
+cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un
+chagrin mortel.</p>
+
+<p>La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille
+dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à
+la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir,
+que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la
+fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père
+qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus
+le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.</p>
+
+<p>J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du
+barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son
+père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait
+prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de
+me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me
+causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude
+n'était pas sans fondement.</p>
+
+<p>Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à
+un esclave qui l'avait méritée. L'esclave<a name="page_276" id="page_276"></a> poussait de grands cris qu'on
+entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on
+maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables,
+déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au
+secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce
+qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on
+assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il
+court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de
+tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui
+n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir
+ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître:
+Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par
+force, et commencent à enfoncer la porte.</p>
+
+<p>Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on
+lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes
+gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet
+avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens,
+leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je
+ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte:
+entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le
+barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore,
+répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir
+obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma
+maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir
+introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe,
+méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre
+fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison
+pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes
+revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la
+bastonnade<a name="page_277" id="page_277"></a> par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante
+action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève
+justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous
+allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de
+tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que
+vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en
+donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier
+et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à
+me chercher partout...</p>
+
+<h4>CIV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le
+barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je
+n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et
+que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua
+pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre,
+l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête
+et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il
+traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant
+qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne
+pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la
+populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de
+précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis
+demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon
+mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du
+peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et
+d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les
+ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit
+barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour<a name="page_278" id="page_278"></a> me débarrasser
+de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa
+force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez
+combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait,
+à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes
+amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par
+votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce
+qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais
+pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous
+devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il
+ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier
+du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans
+la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais
+je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris
+un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à
+une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui
+s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont
+le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit
+l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce
+d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me
+tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier
+voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille
+injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa
+d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il
+prétendait m'avoir rendu.</p>
+
+<p>Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le
+concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai.
+Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce
+que je fusse<a name="page_279" id="page_279"></a> guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus
+commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce
+détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais
+tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir
+incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé
+aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville.
+Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.
+Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus
+avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à
+mes parents.</p>
+
+<p>Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici.
+J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux
+barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi
+vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me
+retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme
+qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de
+vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant
+ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison
+le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il
+avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de
+mortification.</p>
+
+<p>Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes
+tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier,
+et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était
+véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait
+toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant
+que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il
+ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous
+ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en<a name="page_280" id="page_280"></a>
+rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans
+mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux
+d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à
+un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on
+le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des
+injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats.
+Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères
+que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus
+d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai
+qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre
+attention.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DU_BARBIER" id="HISTOIRE_DU_BARBIER"></a>HISTOIRE DU BARBIER</h3>
+
+<p>Sous le règne du calife Mostanser Billah, poursuivit-il, prince si
+fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs
+obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis
+longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si
+grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête
+du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous
+dix...</p>
+
+<h4>CV<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant
+de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du
+Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes
+assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais
+connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux
+gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu
+que<a name="page_281" id="page_281"></a> c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en
+festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans
+l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous
+descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du
+calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que
+j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une
+nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous
+menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien
+dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût
+été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient
+pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison.
+J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en
+devais être un.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix
+scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le
+bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur
+je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en
+commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife,
+voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je
+pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne
+la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau,
+Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix
+corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les
+faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait
+vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la
+physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure
+vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?
+Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu<a name="page_282" id="page_282"></a>
+véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont
+le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me
+suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se
+régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre
+religion.</p>
+
+<p>Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au
+contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma
+discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants,
+lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une
+occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais
+une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je
+me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute
+ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en
+souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage.
+Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de
+Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes
+néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et
+que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et
+voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le
+calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en
+cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous
+avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la
+manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la
+reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand
+j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût
+dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas
+toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que
+je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je
+l'ai rencontré<a name="page_283" id="page_283"></a> aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité
+contre moi...</p>
+
+<h4>CVI<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, le tailleur acheta de raconter au sultan de Casgar l'histoire du
+jeune boiteux et du barbier de Bagdad de la manière que j'eus l'honneur
+de dire hier à Votre Majesté.</p>
+
+<p>Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes
+que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand
+parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût
+du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes
+donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et
+le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins
+travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner
+chez moi.</p>
+
+<p>Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta
+devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je
+crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir
+ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de
+poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre
+garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment.
+Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit
+un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous
+n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes
+adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit
+dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où
+l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur,
+ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de
+prononcer si nous<a name="page_284" id="page_284"></a> sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la
+vie ou de la mort.</p>
+
+<p>Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui
+redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir,
+dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de
+celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de
+vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu,
+je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne.
+Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma
+curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher
+avec le tailleur, qui savait où il pourrait être.</p>
+
+<p>L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier,
+qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait
+avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs
+comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne
+put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai
+appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien
+m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là,
+s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je
+supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce
+que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu
+mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du
+barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit
+le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre
+Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le
+prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux...</p>
+
+<h4>CVII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire<a name="page_285" id="page_285"></a> la
+curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit
+bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier
+l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y
+avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas.
+Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je
+suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit
+par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement
+regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de
+retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer
+qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de
+rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne
+meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en
+lettres d'or, c'est celle de ce bossu.</p>
+
+<p>A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou
+comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit
+le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit
+le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce
+bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un
+extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces
+mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait
+sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole
+balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit
+dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et
+après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de
+petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête,
+qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les
+bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de
+vie.</p>
+
+<p>Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins<a name="page_286" id="page_286"></a> d'une si belle
+opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir
+passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner
+aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on
+commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le
+sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu
+fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui
+méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en
+demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et
+le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure
+que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux
+qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit
+revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse
+pension, et le retint auprès de sa personne.</p>
+
+<p>La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures
+auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le
+jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère s&oelig;ur Dinarzade, voyant
+qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis
+d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle
+finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu
+mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.
+L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit
+Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère s&oelig;ur, dit la sultane; et
+puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et
+maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie,
+j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la
+Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la
+vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez
+content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu<a name="page_287" id="page_287"></a> jusqu'alors, se
+laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui
+promettait.</p>
+
+<p>Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois
+rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.</p>
+
+<h4>CVIII<sup>E</sup> NUIT</h4>
+
+<p>Dinarzade, toujours soigneuse d'éveiller sa s&oelig;ur, l'appela cette nuit à
+l'heure ordinaire. Ma chère s&oelig;ur, lui dit-elle, le jour paraîtra
+bientôt; je vous supplie, en attendant, de nous raconter quelqu'une de
+ces histoires agréables que vous savez. Il n'en faut pas chercher
+d'autres, dit Schahriar, que celle d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse.
+Sire, dit Scheherazade, je vais contenter votre curiosité. En même temps
+elle commença de cette manière:</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DALADDIN_OU_LA_LAMPE_MERVEILLEUSE" id="HISTOIRE_DALADDIN_OU_LA_LAMPE_MERVEILLEUSE"></a>HISTOIRE D'ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE</h3>
+
+<p>Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une
+vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il
+y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que
+sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son
+travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme
+et un fils que Dieu leur avait donné.</p>
+
+<p>Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière
+très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations
+vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa
+mère.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en
+état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa
+boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier
+l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne
+fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de<a name="page_288" id="page_288"></a> son fils. Sitôt
+que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait
+plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était
+incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner
+à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne
+pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si
+opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.</p>
+
+<p>Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se
+souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer
+à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un
+plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze
+ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire
+réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette
+situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une
+troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette
+place s'arrêta à le regarder.</p>
+
+<p>Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit
+cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain:
+c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était
+véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours.</p>
+
+<p>Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût
+remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument
+nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage,
+ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était,
+et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il
+souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à
+quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne
+s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin,
+mais il y a longtemps qu'il est mort.<a name="page_289" id="page_289"></a></p>
+
+<p>A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa
+et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de
+soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il
+avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment
+pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon
+bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le
+moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner
+de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure
+que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la
+consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon
+affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais
+ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en
+m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la
+bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et
+le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue
+monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui
+bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le
+temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon
+bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours.</p>
+
+<p>Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se
+faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que
+son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous
+prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère,
+vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je
+viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle
+du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré;
+il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon
+père était mort. Et pour marque que je dis la vérité,<a name="page_290" id="page_290"></a> ajouta-t-il en
+lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il
+m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain,
+s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la
+maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la
+mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps
+qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un
+autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.</p>
+
+<p>Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois,
+comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants.
+Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant
+deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre
+mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi
+souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi
+où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain
+le laissa aller.</p>
+
+<p>Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit
+quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller
+employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la
+journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt,
+elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est
+notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.</p>
+
+<p>Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était
+prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et
+il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin
+et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.</p>
+
+<p>Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les
+mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place
+où son frère Mustafa avait<a name="page_291" id="page_291"></a> coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la
+lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place
+plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que
+je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous
+embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin
+l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il,
+je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin
+que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme
+père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder
+comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage,
+et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut.</p>
+
+<p>Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu
+de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne
+s&oelig;ur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le
+temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse
+mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le
+mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après
+avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la
+Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là,
+je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a
+pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher
+frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage
+pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes
+préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé
+davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un
+frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié
+véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de
+mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus
+tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire<a name="page_292" id="page_292"></a> de
+quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde;
+mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver
+dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.</p>
+
+<p>Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin
+s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur,
+changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui
+demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin,
+reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier?</p>
+
+<p>A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa
+mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père
+a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son
+métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé
+aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour,
+comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du
+pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours,
+et de l'envoyer en chercher ailleurs.</p>
+
+<p>Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes,
+le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il
+faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des
+métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour
+lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que
+celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux
+d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à
+vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de
+la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous
+vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de
+riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les
+vendre; et<a name="page_293" id="page_293"></a> de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres
+marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement.
+Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en
+pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse.</p>
+
+<p>Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait
+d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que
+les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien
+fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort
+considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son
+oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et
+qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire.
+Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je
+vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et
+richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette
+ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la
+manière que je l'entends.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien
+africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien
+qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes
+intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les
+biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La
+conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à
+ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du
+fils, et se retira.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez
+la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit
+Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que
+des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les
+différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables<a name="page_294" id="page_294"></a> à la
+grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui
+plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la
+beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans
+tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des
+libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta,
+avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.</p>
+
+<p>Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds
+jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables:
+et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de
+l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus
+fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les
+boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient
+les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à
+Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez,
+il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui
+fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le
+conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans
+les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin,
+après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils
+arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il
+s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire
+connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour
+les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son
+prétendu neveu.</p>
+
+<p>Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son
+oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le
+laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle
+eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et
+elle ne cessait<a name="page_295" id="page_295"></a> de donner mille bénédictions au magicien, qui avait
+fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui
+dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais
+que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en
+serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de
+répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un
+établissement si distingué.</p>
+
+<p>Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute
+assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis
+fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai
+promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y
+aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les
+marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire
+à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener
+dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a
+peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été
+jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le
+magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira.</p>
+
+<p>Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt
+à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il
+en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et
+courut à lui pour le joindre.</p>
+
+<p>Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit.
+Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire
+voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui
+conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais
+magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées
+étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à
+Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin,<a name="page_296" id="page_296"></a> en le prévenant, quand un
+autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que
+ceux que nous venons de voir.</p>
+
+<p>Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le
+rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le
+dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces
+jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle
+eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de
+faire reposer Aladdin.</p>
+
+<p>Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à
+sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait
+provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau
+entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté
+de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé
+ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au
+travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin
+assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le
+conduisirent jusqu'assez près des montagnes.</p>
+
+<p>Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit
+très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien
+africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin
+derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons
+plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la
+ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous
+faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de
+voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y
+serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de
+ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se
+laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en
+l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre<a name="page_297" id="page_297"></a> le
+chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à
+peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était
+là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener
+Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de
+l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin,
+dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires
+et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me
+remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au
+monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil,
+amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront
+les plus sèches, afin d'allumer du feu.</p>
+
+<p>Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut
+bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien
+allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les
+broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum
+qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna
+de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles
+Aladdin ne comprit rien.</p>
+
+<p>Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit
+devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre
+d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur,
+posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu,
+pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait
+à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était
+nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en
+lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre,
+et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la
+bouche, comme il y parut par le sang qui en<a name="page_298" id="page_298"></a> sortit. Le pauvre Aladdin,
+tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en
+pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si
+rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je
+suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne
+devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se
+radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que
+vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre
+digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du
+magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et
+lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu,
+continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des
+paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette
+pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et
+qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du
+monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il
+soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il
+m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor
+quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en
+point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande
+conséquence et pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce
+qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le
+rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon
+oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je
+suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien
+africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez,
+approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle,
+reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc
+que vous<a name="page_299" id="page_299"></a> m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas
+besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous
+aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom
+de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous
+verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien
+lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.</p>
+
+<p>Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de
+profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour
+descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin,
+observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce
+caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous
+trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté
+et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune
+vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des
+cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant
+d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien
+autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous
+arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes
+choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec
+votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est
+pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout
+de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un
+beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout
+droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un
+escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous
+serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la
+niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous
+aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans<a name="page_300" id="page_300"></a> votre sein,
+et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur
+n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si
+les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que
+vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu.</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait
+au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que
+c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal,
+en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon
+enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous
+allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie.</p>
+
+<p>Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas
+des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui
+avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de
+précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer
+soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans
+s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche,
+jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le
+magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la
+terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il
+n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés
+de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes
+couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme
+le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts,
+de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres
+sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et
+transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les
+autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les
+bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient
+sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits<a name="page_301" id="page_301"></a> étaient
+tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu
+de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni
+la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas
+de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres
+fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas
+encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces
+fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas
+davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté
+et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en
+cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque
+couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves
+que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait
+présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne
+pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha
+de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa
+ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et
+il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia
+pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour
+de lui.</p>
+
+<p>Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en
+diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop
+longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la
+même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et
+se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait
+avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il,
+je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien
+africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle
+pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin,
+elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je<a name="page_302" id="page_302"></a> serai monté.
+Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe
+entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait
+embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de
+tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau.
+Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune
+homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum
+sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il
+prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer
+l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre
+par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain
+et d'Aladdin.</p>
+
+<p>Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le
+tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin.
+Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique
+est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il
+s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ
+d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de
+lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y
+avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le
+rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en
+devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait
+connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la
+Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de
+voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de
+l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était
+arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe
+fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui
+était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en
+personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un<a name="page_303" id="page_303"></a> autre
+y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est
+pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune
+enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il
+attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains,
+de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer
+les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu,
+et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de
+n'en avoir pas de témoin.</p>
+
+<p>Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées
+à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de
+retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa
+route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était
+sorti avec Aladdin.</p>
+
+<p>Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après
+les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement
+qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand
+il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant
+qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles,
+et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les
+ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à
+ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller
+chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur,
+qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un
+autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par
+plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et
+ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de
+revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de
+passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine.</p>
+
+<p>Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger<a name="page_304" id="page_304"></a> et sans boire: le
+troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva
+les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté
+de Dieu, il s'écria:</p>
+
+<p>«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.»</p>
+
+<p>Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau
+que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne
+connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme
+et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la
+terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à
+Aladdin ces paroles:</p>
+
+<p>«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de
+tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de
+l'anneau.»</p>
+
+<p>En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas
+accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et
+perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé
+uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui
+que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine
+eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva
+hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené.</p>
+
+<p>Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus
+épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y
+accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort
+surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de
+quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il
+n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui
+fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant
+du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui
+l'environnaient, il reconnut le chemin<a name="page_305" id="page_305"></a> par où le magicien africain
+l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une
+autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva
+jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En
+entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans
+laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui
+causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait
+déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état,
+n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de
+son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent
+celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à
+manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère
+lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui
+dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à
+votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.</p>
+
+<p>Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à
+peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter
+à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le
+vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les
+palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune
+circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans
+les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la
+lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein,
+aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il
+avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit
+deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas.
+Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat,
+brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui
+éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la<a name="page_306" id="page_306"></a>
+mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils.
+Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari
+n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de
+pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du
+sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son
+aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha
+aussi.</p>
+
+<p>Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il
+avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit
+d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il
+se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait
+besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir
+que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je
+n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier
+au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais
+donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en
+apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre,
+afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère,
+reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et
+donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent
+que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et
+peut-être de quoi souper.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle
+à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je
+crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et
+un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à
+frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie
+hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et
+lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme
+ton esclave, et<a name="page_307" id="page_307"></a> de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les
+autres esclaves de la lampe.»</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu
+soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait
+été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle
+était tombée évanouie.</p>
+
+<p>Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le
+caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la
+lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un
+ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le
+génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin
+d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même
+métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains
+blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et
+deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt
+il disparut.</p>
+
+<p>Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore
+revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde
+fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le
+visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire
+revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent
+enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y
+eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère,
+lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de
+quoi vous remettre le c&oelig;ur, et en même temps de quoi satisfaire au
+grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons
+mets, et mangeons.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand
+bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux
+tasses, et qu'elle sentit l'odeur<a name="page_308" id="page_308"></a> délicieuse qui s'exhalait de tous ces
+plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette
+abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité?
+Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu
+compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et
+mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que
+vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et
+ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne
+s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.</p>
+
+<p>Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et
+d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop
+distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle
+était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur
+resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire
+deux autres repas aussi forts le lendemain.</p>
+
+<p>Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes
+auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa
+auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous
+satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous
+m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé
+entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut
+revenue à elle.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils
+et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que
+voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde,
+je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par
+quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi
+s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le
+caveau du trésor?</p>
+
+<p>Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous<a name="page_309" id="page_309"></a> apparaître n'est
+pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par
+leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur
+mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si
+vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau
+que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de
+la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez
+entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a
+commencé à parler.</p>
+
+<p>Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause
+que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils!
+ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux
+plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de
+courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez,
+vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce
+avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit.</p>
+
+<p>Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien
+présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe
+qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle
+vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi
+nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce
+n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant
+de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque
+c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il
+avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les
+salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait
+trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre
+chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et
+la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera<a name="page_310" id="page_310"></a> besoin,
+puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de
+l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau,
+vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce
+ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de
+le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui
+sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons
+prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le
+raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à
+répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous
+l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies.
+Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en
+parlerai pas davantage.</p>
+
+<p>Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne
+provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne
+voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent
+sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un
+juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui
+montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.</p>
+
+<p>Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt
+connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il
+l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait
+jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il
+savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en
+rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité
+d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en
+connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or
+qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du
+plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand
+empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si
+promptement, que le juif, non content du gain exorbitant<a name="page_311" id="page_311"></a> qu'il faisait
+par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait
+le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner
+beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour
+tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait,
+et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre.</p>
+
+<p>Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit
+tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même
+manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à
+manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du
+premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si
+bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du
+dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui
+seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand
+ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller
+chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir
+examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or,
+dont Aladdin se contenta.</p>
+
+<p>Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à
+la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère
+avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y
+avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même
+génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme
+Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla
+aussi d'un ton plus radouci:</p>
+
+<p>«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici
+prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la
+main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.»</p>
+
+<p>Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.<a name="page_312" id="page_312"></a></p>
+
+<p>Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service
+de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa
+sur le sofa, et dans le moment il disparut.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès
+pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le
+temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la
+table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise
+de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois.
+Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta
+encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.</p>
+
+<p>Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres
+provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla
+chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il
+passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse,
+honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut,
+l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer
+plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un
+juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis
+imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez
+peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les
+autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir
+affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous
+faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez
+présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son
+juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres
+marchands qui ne vous tromperont pas.</p>
+
+<p>L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de
+dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut
+d'abord que le plat était d'argent<a name="page_313" id="page_313"></a> fin, lui demanda s'il en avait vendu
+de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit
+naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif
+qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat
+vaut soixante-douze pièces d'or, les voici.</p>
+
+<p>Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui
+donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne
+s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le
+bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son
+poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable
+d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès
+qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre
+toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce
+qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se
+pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de
+son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait
+le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de
+juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le
+prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré.
+Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon
+usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.</p>
+
+<p>Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec
+beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans
+les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent,
+d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se
+mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit
+insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut
+particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée
+que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il
+était allé prendre la<a name="page_314" id="page_314"></a> lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il
+apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre
+et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il
+en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de
+pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au
+lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il
+possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à
+personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence
+ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il
+s'éleva.</p>
+
+<p>Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit
+publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les
+portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au
+bain, et qu'elle en fût revenue.</p>
+
+<p>Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à
+découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de
+connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas,
+parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le
+visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui
+lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était
+disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.</p>
+
+<p>Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir
+au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était
+accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui
+marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre
+pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage,
+et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de
+la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui.<a name="page_315" id="page_315"></a></p>
+
+<p>Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée
+qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa
+mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir
+au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et
+brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et
+sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes
+charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son
+visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner
+si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de
+l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec
+toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un
+port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le
+respect qui lui était dû.</p>
+
+<p>Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son
+inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir
+ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui
+était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin
+ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il
+demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image
+charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le
+souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui
+servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son
+fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne
+fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea
+beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un
+silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui
+la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher
+d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis<a name="page_316" id="page_316"></a> de sa mère qui
+filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère,
+dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de
+la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je
+n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le
+suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que
+je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie.
+Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que
+vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce
+quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier
+la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain
+l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On
+publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez
+soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui
+laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer.
+Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage
+découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du
+bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son
+voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la
+porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise,
+si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en
+entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma
+mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai,
+et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la
+princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous
+l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment,
+je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de
+l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la
+résolution de la faire demander en mariage au sultan.<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<p>La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez
+d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu
+que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en
+mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de
+rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon
+fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu
+l'esprit pour me tenir un pareil discours!</p>
+
+<p>Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu
+l'esprit, je suis dans mon bon sens.</p>
+
+<p>En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais
+m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même
+vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous
+oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua
+aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de
+surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de
+m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils,
+continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre
+sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres
+de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une
+naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas
+donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas
+l'espérance de régner un jour comme eux?</p>
+
+<p>Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce
+que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y
+pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas
+changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse
+Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je
+vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie
+de ne me la pas<a name="page_318" id="page_318"></a> refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir
+que de me donner la vie une seconde fois.</p>
+
+<p>Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour
+tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur
+tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui
+dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter
+mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération
+d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller
+faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant
+les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil
+favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour,
+ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut
+servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas
+la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main,
+et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un
+d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux
+bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour
+des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous
+apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne
+conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en
+fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur
+ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne
+sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en
+beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez
+une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les
+contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les
+y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin<a name="page_319" id="page_319"></a> tira les pierreries
+des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles
+firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et
+par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque
+éblouis.</p>
+
+<p>Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la
+parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous
+présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui
+faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un
+accueil des plus favorables.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour
+tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la
+princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son
+c&oelig;ur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa
+mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse
+qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à
+quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle
+condescendit à la volonté de son fils.</p>
+
+<p>Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se
+présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au
+lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste
+de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout
+ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle
+avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper,
+Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais
+l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils
+avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi
+tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du
+jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le
+plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller<a name="page_320" id="page_320"></a> se rendre à la porte du
+palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le
+grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de
+l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait
+toujours en personne.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la
+porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double
+linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par
+les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec
+une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du
+sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs
+de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à
+la porte.</p>
+
+<p>La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On
+ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau
+salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique.
+Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan,
+le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite
+et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon
+l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires
+furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la
+séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra
+dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres
+vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y
+étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose,
+les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du
+jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être
+jugés dans une autre séance.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea
+bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le
+monde sortir; ainsi elle prit<a name="page_321" id="page_321"></a> le parti de retourner chez elle. Aladdin,
+qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que
+penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le
+pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre
+connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de
+l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils,
+j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi.
+J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais
+il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à
+gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience
+qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je
+crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et
+il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité
+d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela
+m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre
+patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si
+longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner
+demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé.</p>
+
+<p>Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de
+cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction
+de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était
+de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui
+lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à
+s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment
+favorable de lui parler se présenterait.</p>
+
+<p>Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère
+d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries;
+mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et
+apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il
+fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette<a name="page_322" id="page_322"></a>
+nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y
+retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours
+devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et
+peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement,
+si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance,
+n'eût fait attention à elle.</p>
+
+<p>Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré
+dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque
+temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour
+que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un
+linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à
+la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.</p>
+
+<p>Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la
+faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit
+qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour
+marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître
+au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu
+qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui
+dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le
+jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le
+sultan, comme à son ordinaire.</p>
+
+<p>Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire
+quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la
+longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de
+crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme
+dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par
+l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand
+vizir montra cette femme au<a name="page_323" id="page_323"></a> chef des huissiers qui était debout, prêt à
+recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire
+avancer.</p>
+
+<p>Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il
+fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa
+pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle
+avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui
+couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce
+que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne
+femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon
+divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin:
+quelle affaire vous amène ici?</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces
+paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du
+monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet
+extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant
+son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne
+pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si
+peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan.
+Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda
+que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son
+grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer
+sans crainte.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait
+de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout
+le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation
+qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et
+à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant<a name="page_324" id="page_324"></a> la
+parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la
+demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre
+chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la
+grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne
+dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez
+hardiment.</p>
+
+<p>Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui
+redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que
+celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle
+occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette
+vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté
+pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à
+la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en
+profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer
+jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je
+refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et
+ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été
+contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie
+encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à
+moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire
+d'aspirer à une si haute alliance.</p>
+
+<p>Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté,
+sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans
+prendre la demande en raillerie.</p>
+
+<p>Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que
+c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt
+elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant
+de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.</p>
+
+<p>On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du<a name="page_325" id="page_325"></a> sultan, lorsqu'il
+vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si
+précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en
+avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si
+grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à
+lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant
+avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche!
+Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après
+l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se
+tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois,
+dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de
+plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que
+dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et
+ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander?
+et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez,
+bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la
+proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier
+la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne
+sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande,
+que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès
+du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une
+réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus
+qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin,
+quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle:
+l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre,
+qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il,
+dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son
+voile, et qu'elle se fut assise sur<a name="page_326" id="page_326"></a> le sofa avec lui: Mon fils,
+dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je
+commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez
+tout sujet d'être content.</p>
+
+<p>Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette
+nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était
+données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était
+si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était
+de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une
+longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la
+parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable.</p>
+
+<p>Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant
+écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin,
+envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan
+de sa parole.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle
+se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le
+sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se
+souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps
+auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport
+d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la
+bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois:
+faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée.
+Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut
+aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et,
+en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna
+selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce
+qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore
+devant le<a name="page_327" id="page_327"></a> trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom
+d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur
+la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la
+supplier de vouloir bien s'en souvenir.</p>
+
+<p>Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande
+de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il
+n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu
+convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et
+la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un
+habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui
+faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à
+propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui
+marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse
+avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup
+au-dessous de la plus médiocre.</p>
+
+<p>Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en
+pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable
+pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même
+il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre
+la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles
+soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister
+d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle
+sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager.</p>
+
+<p>Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de
+la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne
+femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt
+de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la
+princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier<a name="page_328" id="page_328"></a> que je ne sache
+l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai
+ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif,
+pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa
+part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits
+par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle
+taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions
+auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez,
+bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère
+d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se
+retira.</p>
+
+<p>Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son
+fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et
+une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir?
+Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en
+cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les
+demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et
+je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut
+rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui
+faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui
+dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse
+Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de
+bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand
+vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous
+pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir
+représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la
+priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il
+ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas
+quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit
+très-exact à son fils de tout ce que le sultan<a name="page_329" id="page_329"></a> lui avait dit, et des
+conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa
+fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre
+réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il
+attendra longtemps.</p>
+
+<p>Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le
+sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me
+mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je
+m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon
+incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je
+suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de
+ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession.
+Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi
+dîner, et laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin
+prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta
+devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il
+lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à
+le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en
+mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or
+massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai
+pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante
+bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante
+esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés
+très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je
+l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit
+que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.</p>
+
+<p>Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante
+esclaves noirs, chacun chargé<a name="page_330" id="page_330"></a> d'un bassin d'or massif du poids de vingt
+marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes
+mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui
+avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une
+toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que
+blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui
+était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit
+jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas
+content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire.
+Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut
+aussitôt.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une
+grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle
+se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le
+voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère,
+dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de
+tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que
+vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse
+Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et
+par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer
+l'honneur d'entrer dans son alliance.</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue,
+et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours
+marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin
+d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut
+sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il
+demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan,
+après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir
+enfin pour son gendre.</p>
+
+<p>Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison<a name="page_331" id="page_331"></a> d'Aladdin avait
+fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les
+quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé
+de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui
+accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si
+extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en
+étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas
+se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande
+propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne
+grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave,
+leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat
+des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur
+ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de
+pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout
+particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration
+si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les
+conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues
+étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de
+rester dans la place où il se trouvait.</p>
+
+<p>Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela
+fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de
+conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des
+quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais,
+et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus
+que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il
+était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui
+baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les
+arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre
+maître paraîtra quand il en sera temps.</p>
+
+<p>Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança<a name="page_332" id="page_332"></a> jusqu'à la seconde
+cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée
+pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe,
+étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence
+des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en
+faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans
+toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour,
+qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait
+alors à sa vue.</p>
+
+<p>Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces
+esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès
+qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y
+entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche.
+Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand
+demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent
+chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se
+prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les
+esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent
+tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins
+qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées
+sur la poitrine, avec une grande modestie.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône,
+dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils,
+n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit
+beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il
+espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle
+voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de
+confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu
+de lui imposer.</p>
+
+<p>Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment<a name="page_333" id="page_333"></a> de la
+mère d'Aladdin. Le premier coup d'&oelig;il jeté sur les quarante bassins
+d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants,
+les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les
+quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur
+bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur
+habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de
+son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin,
+il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment
+une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir,
+dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être,
+qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni
+vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse
+Badroulboudour ma fille?</p>
+
+<p>Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un
+inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il
+n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le
+présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu
+dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant
+dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui
+qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de
+l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait
+davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde
+assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin
+avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à
+devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la
+diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans
+avoir formé la moindre difficulté sur des conditions<a name="page_334" id="page_334"></a> aussi exorbitantes
+que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne
+lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il
+le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction
+qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre
+fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et
+que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que
+je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.</p>
+
+<p>Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de
+sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute
+élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour;
+et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au
+service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à
+l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec
+elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du
+chef des eunuques.</p>
+
+<p>Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les
+fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le
+sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse
+Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin
+qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que,
+bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire,
+il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et
+raconta à son fils tout ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait
+enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre.
+Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous
+ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt
+frottée,<a name="page_335" id="page_335"></a> que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord
+sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me
+faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux
+que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus
+magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de
+parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le
+transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes
+couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le
+servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande
+propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une
+chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes
+d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de
+chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout
+autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc,
+vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans
+le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait
+eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut
+surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué.
+Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure
+qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait
+pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la
+même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre
+chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu
+m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le
+cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse,
+la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je
+demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves,
+habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le
+présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe,<a name="page_336" id="page_336"></a> et vingt
+autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir
+aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée
+aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse
+Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique
+et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces
+d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander.
+Va, et fais diligence.</p>
+
+<p>Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie
+disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les
+quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces
+d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un
+habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile
+d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin.</p>
+
+<p>Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en
+lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les
+six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de
+les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les
+rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du
+sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres,
+trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six
+femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle
+pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles
+avaient apportés étaient pour son usage.</p>
+
+<p>Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le
+congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service,
+et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à
+répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir.
+Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux
+fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de<a name="page_337" id="page_337"></a> s'adresser au chef
+des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur
+d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à
+s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan
+l'attendait avec impatience.</p>
+
+<p>Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche
+dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à
+cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne
+grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un
+novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment
+d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air
+d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois
+particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient
+voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le
+voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais
+été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa
+belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de
+bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa
+surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre
+deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher
+Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une
+démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut
+encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la
+main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.</p>
+
+<p>Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que
+Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me
+les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que
+je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance,<a name="page_338" id="page_338"></a> et
+que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la
+splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a
+quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil
+si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur
+hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs
+jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande
+pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je
+mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir
+l'accomplissement.</p>
+
+<p>Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me
+feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre
+vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous
+présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de
+vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres.</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on
+entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des
+timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un
+magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul
+avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon
+sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le
+sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir
+à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans
+la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque
+matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse,
+qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait
+conçue de lui d'abord.</p>
+
+<p>Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale,
+et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de
+mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce
+temps-là,<a name="page_339" id="page_339"></a> le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses
+indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour,
+qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait
+de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il
+assaisonnait son discours.</p>
+
+<p>Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le
+sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour
+terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin,
+quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre
+Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère
+jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse
+selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de
+m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à
+portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte
+qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le
+sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est
+trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le
+remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec
+ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il
+embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse
+que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour.</p>
+
+<p>Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre
+qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du
+peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès
+qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa
+chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en
+avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui
+fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me
+louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé
+de<a name="page_340" id="page_340"></a> toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse.
+Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il
+est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait.
+Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me
+fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un
+palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je
+laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du
+jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en
+couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce
+palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales,
+dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent
+massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face,
+et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je
+veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de
+diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce
+genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit
+accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes
+choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien
+rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce
+palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis
+de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la
+magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux,
+avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de
+chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office,
+et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu
+dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera
+fait.</p>
+
+<p>Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie
+de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la
+petite pointe du jour,<a name="page_341" id="page_341"></a> Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne
+permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le
+génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé,
+venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné
+qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant.
+Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait
+assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout
+il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des
+officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les
+services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des
+choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut
+ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de
+différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés
+jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à
+voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le
+mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux
+chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand
+mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des
+magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les
+ornements des chevaux que pour leur nourriture.</p>
+
+<p>Quand Aladdin eut examiné tout le palais, d'appartement en appartement,
+et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement
+le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et
+de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il
+s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content
+que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule
+chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé,
+c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de
+l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci,<a name="page_342" id="page_342"></a> un tapis du
+plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du
+sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut
+disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait
+souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie
+reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la
+porte du palais du sultan.</p>
+
+<p>Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient
+toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent
+fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui
+venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne
+distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise
+augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais
+d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans
+tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé
+presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins
+surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le
+premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement.
+Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un
+enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais
+qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en
+votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de
+ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait
+fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et
+nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces
+miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont
+vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au
+conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps.</p>
+
+<p>Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie,
+il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un
+des habits qu'il lui<a name="page_343" id="page_343"></a> avait fait apporter. A peu près vers le temps que
+le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller
+au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le
+ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer
+qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le
+soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit;
+mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent
+habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à
+les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable
+couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce
+qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison
+paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe
+merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir
+au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la
+même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent.</p>
+
+<p>Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère
+d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux
+troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de
+hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses
+du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui
+annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer
+leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à
+préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur
+travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui
+se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier
+attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient
+accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne
+pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de
+leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle
+merveille<a name="page_344" id="page_344"></a> inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où
+le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés.</p>
+
+<p>La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite
+dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des
+eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et
+lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient
+de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin
+lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique.
+Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus
+de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer
+au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin
+avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point
+encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un
+âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez
+connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le
+sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas
+dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et
+aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire
+cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en
+toutes choses.</p>
+
+<p>Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père.
+Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent
+plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son
+appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche,
+suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence
+surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se
+faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies
+et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et
+par un pareil<a name="page_345" id="page_345"></a> nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs
+officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux
+bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la
+main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du
+palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au
+défaut du jour.</p>
+
+<p>Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais
+du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les
+instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se
+mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du
+palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et
+confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie,
+non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans
+les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.</p>
+
+<p>La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec
+toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était
+destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire
+distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui
+l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien
+fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en
+l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur
+de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la
+possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous
+dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez
+vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de
+traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté
+du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que
+je lui obéis sans répugnance.</p>
+
+<p>Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui,
+ne laissa pas plus longtemps la princesse<a name="page_346" id="page_346"></a> debout après le chemin
+qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui
+prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une
+infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva
+servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis
+des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets,
+dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail
+exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon
+répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse,
+enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à
+Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le
+palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que
+je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à
+table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande
+honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.</p>
+
+<p>La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à
+table, et aussitôt un ch&oelig;ur d'instruments les plus harmonieux, touchés
+et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande
+beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du
+repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien
+entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait
+pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de
+la lampe.</p>
+
+<p>Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une
+troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils
+dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays,
+et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec
+une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la
+bonne grâce et<a name="page_347" id="page_347"></a> l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de
+minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se
+leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser
+ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent
+d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En
+achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils
+passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé.
+Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au
+lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira.
+Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces
+d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se
+présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui
+du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se
+fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il
+se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves
+qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut
+avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après
+l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît
+le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me
+dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire
+celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son
+grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette
+grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin
+n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin
+à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite,
+précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.</p>
+
+<p>Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de
+sa beauté. Ce fut tout autre chose quand<a name="page_348" id="page_348"></a> il y entra: ses exclamations
+ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent
+arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à
+monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les
+yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes,
+toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin
+lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en
+fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté
+quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de
+lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon
+palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent!
+Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier
+elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre,
+la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au
+coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et
+hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait
+et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me
+serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en
+trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent
+massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées
+aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes?
+Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable!</p>
+
+<p>Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies.
+En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même
+richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la
+vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand
+vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris
+qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet
+endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin<a name="page_349" id="page_349"></a> apparemment a été pressé,
+et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres;
+mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier
+jour il y fera travailler.</p>
+
+<p>Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le
+rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le
+salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une
+seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée
+imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que
+les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si
+beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune
+de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté
+la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les
+ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire
+de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de
+vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir
+de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez
+fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je
+vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna
+qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les
+orfèvres les plus habiles de sa capitale.</p>
+
+<p>Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans
+celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces.
+La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un
+air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de
+son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus
+délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la
+première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand
+vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui
+était<a name="page_350" id="page_350"></a> fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua
+que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose
+du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage
+furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons,
+de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il
+fut charmé aussi des ch&oelig;urs de musique qui étaient disposés dans le
+salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales
+et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée,
+pour en avoir tout l'agrément.</p>
+
+<p>Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que
+les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre
+étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand
+il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi
+la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il,
+afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans
+la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de
+temps à me rendre celle-ci toute semblable.</p>
+
+<p>Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres
+jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté
+ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer
+chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le
+joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous
+sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre
+Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous
+n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour
+fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce
+qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous
+choisirez.</p>
+
+<p>Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter<a name="page_351" id="page_351"></a> toutes ses
+pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité,
+particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les
+employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils
+revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils
+n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes
+celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et
+tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la
+moitié de la croisée.</p>
+
+<p>Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la
+jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son
+honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser
+leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de
+reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait
+empruntées du grand vizir.</p>
+
+<p>L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six
+semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et
+laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur
+lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit
+Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de
+ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai
+fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux
+autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments
+après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait
+souhaitée, et pareille aux autres.</p>
+
+<p>Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent
+introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier
+joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit
+au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de
+temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage
+dont elle nous a chargés. Il était déjà fort<a name="page_352" id="page_352"></a> avancé, lorsque Aladdin
+nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que
+nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand
+vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la
+raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien
+témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le
+lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui
+l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre
+pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre
+croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva
+fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la
+porte.</p>
+
+<p>Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de
+ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis
+dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens
+moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser
+imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de
+votre palais.</p>
+
+<p>Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était
+pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais
+afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était,
+surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût
+au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses
+parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce
+salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque
+chose y manque.</p>
+
+<p>Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie
+imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres,
+il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui
+étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre;
+et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait<a name="page_353" id="page_353"></a> fait
+employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers,
+venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il
+embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils,
+lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des
+choses si surprenantes, et presque en un clin d'&oelig;il? Vous n'avez pas
+votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve
+admirable!</p>
+
+<p>Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui
+répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de
+mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je
+puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et
+l'autre de plus en plus.</p>
+
+<p>Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans
+permettre à Aladdin de l'y accompagner.</p>
+
+<p>Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne
+manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le
+palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la
+journée, pour le contempler et l'admirer.</p>
+
+<p>Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois
+qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient
+en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues
+et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait
+toujours en grande foule.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais,
+qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses
+ordres.</p>
+
+<p>Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de
+semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs
+de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par
+les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit<a name="page_354" id="page_354"></a>
+donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de
+ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à
+qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin
+s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection
+du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le
+sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un
+zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna
+même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume.
+Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la
+dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut
+pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la
+fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette
+expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les
+révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à
+l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue
+du royaume, ne changea point son c&oelig;ur. Il revint victorieux, mais aussi
+affable qu'il avait toujours été.</p>
+
+<p>Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous
+venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y
+penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui
+en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé
+qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait
+laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle
+avait été sa fin.</p>
+
+<p>Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art
+diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui
+en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de
+tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa
+mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes
+veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse<a name="page_355" id="page_355"></a> longtemps, ou je périrai. Il
+ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès
+le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il
+se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans
+s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son
+cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont
+Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou
+hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le
+reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son
+voyage.</p>
+
+<p>Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce
+que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans
+le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande
+distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson
+chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas
+plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et
+qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à
+droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin.
+Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient;
+et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était
+que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui
+dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau
+venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu
+parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin
+depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis
+pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que
+c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de
+si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien
+loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en
+doit<a name="page_356" id="page_356"></a> parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et
+vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon
+ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et
+je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de
+l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand
+je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience
+que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité
+dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner
+le chemin.</p>
+
+<p>Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de
+lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue
+du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le
+moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et
+de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la
+lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin,
+fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire
+de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont
+l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la
+grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec
+celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.</p>
+
+<p>Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec
+lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le
+magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé
+où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses
+voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le
+palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à
+peine il se sentait lui-même.</p>
+
+<p>Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de
+chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était
+parti; et voici de quelle manière le<a name="page_357" id="page_357"></a> magicien africain en fut informé.
+Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il
+alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui;
+et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de
+bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après
+lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et
+tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout
+le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas
+satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si
+merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le
+concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand
+il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une
+grande chasse qui doit en durer huit.</p>
+
+<p>La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du
+concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même;
+je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur
+et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de
+lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il
+en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience
+jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait.
+Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres
+et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se
+retira dans son khan.</p>
+
+<p>Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui
+les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit
+dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras
+il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se
+mit à crier:</p>
+
+<p>Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?</p>
+
+<p>A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits<a name="page_358" id="page_358"></a> enfants qui
+jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils
+s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent
+comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils
+s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour
+offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.</p>
+
+<p>Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout
+ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il
+continua de crier:</p>
+
+<p>Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?</p>
+
+<p>Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place,
+devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était
+alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un
+homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause
+des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de
+moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui
+l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit.</p>
+
+<p>La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le
+salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que
+la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh
+bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris?
+Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait
+s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de
+belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les
+changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort
+environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on
+entend, en se moquant de lui.</p>
+
+<p>Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de
+vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en
+voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché
+d'en trouver<a name="page_359" id="page_359"></a> une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le
+veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est
+véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une
+vieille, sans en rien demander de retour.</p>
+
+<p>La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont
+Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était
+arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la
+chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même
+précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes
+esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait
+attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps
+de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution
+d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe.
+Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en
+fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.</p>
+
+<p>La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi
+précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda
+à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque
+obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte
+du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il
+fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il,
+une lampe neuve pour celle-ci.</p>
+
+<p>Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il
+cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais
+d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la
+prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien
+avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir
+celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le
+magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais
+l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la
+place de plus grands éclats<a name="page_360" id="page_360"></a> qu'ils n'avaient encore fait, en se
+moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.</p>
+
+<p>Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais
+sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en
+éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans
+parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en
+voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit
+que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il
+s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la
+campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la
+vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour
+achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le
+barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut
+bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.</p>
+
+<p>Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à
+une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il
+tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui
+apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir
+comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et
+ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à
+l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la
+lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a
+de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel
+endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres
+génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de
+temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui
+lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais<a name="page_361" id="page_361"></a>
+avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise
+du sultan.</p>
+
+<p>Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se
+rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et
+d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait
+coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle
+était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se
+frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois,
+quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait
+commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda
+par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il
+avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si
+grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du
+côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce
+qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand
+vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de
+pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.</p>
+
+<p>Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si
+grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en
+passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers
+mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus.</p>
+
+<p>En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec
+lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose
+de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est
+aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre
+à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement
+extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est
+le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir
+avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé<a name="page_362" id="page_362"></a> qu'il
+était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent
+pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et
+tu viendras me dire si tu l'auras vu.</p>
+
+<p>Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose
+qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin
+n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre
+vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais
+d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre
+Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce
+palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses
+immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre
+Majesté n'a pas voulu y faire attention.</p>
+
+<p>Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui
+représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne
+pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce
+scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir,
+il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il
+faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer.
+Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va
+donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes.
+Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il
+instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin
+qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent
+Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant.
+L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir,
+les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en
+l'accompagnant.</p>
+
+<p>Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené
+ce détachement de la garde du sultan: il<a name="page_363" id="page_363"></a> continua de revenir en
+chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement
+l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince
+Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que
+nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel
+d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous
+acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.</p>
+
+<p>Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se
+sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il
+était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient
+rien.</p>
+
+<p>Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au
+détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me
+voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins
+que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du
+sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort
+grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de
+manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à
+la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en
+marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre
+à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville.</p>
+
+<p>Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui
+virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce
+ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les
+uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas
+s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui
+étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les
+dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les
+cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient
+arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin.<a name="page_364" id="page_364"></a> Pour
+y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent
+grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant,
+tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du
+palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la
+populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait
+Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé
+la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.</p>
+
+<p>Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon,
+accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au
+bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête,
+sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.</p>
+
+<p>Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il
+avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un
+cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il
+l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre;
+il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant
+flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan
+lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.</p>
+
+<p>En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les
+cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du
+palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire
+brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je
+supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va
+courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait,
+l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le
+sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que
+Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place,
+elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis.<a name="page_365" id="page_365"></a></p>
+
+<p>L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive
+et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de
+remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux
+d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de
+crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer.</p>
+
+<p>Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais,
+témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils
+descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie
+d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle
+à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la
+populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui
+annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés,
+achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de
+rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le
+tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.</p>
+
+<p>Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme
+il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière
+touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle
+qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel
+est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le
+sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître.</p>
+
+<p>Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan,
+en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet
+ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu
+dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce
+qu'il est devenu.</p>
+
+<p>Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de<a name="page_366" id="page_366"></a> tout le terrain
+que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il
+avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit
+dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir
+répondre un seul mot au sultan.</p>
+
+<p>Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton
+palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire,
+dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir
+n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne
+puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je
+n'ai aucune part à cet événement.</p>
+
+<p>Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le
+sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu
+me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle
+considération ne m'en empêchera.</p>
+
+<p>Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante
+jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y
+réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de
+son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les
+quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas
+abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon
+ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je
+saurai bien te retrouver.</p>
+
+<p>Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation
+et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais
+la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il
+était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas
+désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le
+consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le
+dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais
+quand ils se fussent approchés<a name="page_367" id="page_367"></a> de lui pour lui dire quelque chose de
+consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus
+reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus
+la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du
+palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en
+porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais,
+ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.</p>
+
+<p>Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu
+l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus
+raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison
+d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de
+compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un
+côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par
+charité, et sans prendre aucune résolution.</p>
+
+<p>Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait,
+rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en
+sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes
+routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude
+affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière.
+Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais?
+dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie
+du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le
+sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me
+délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les
+chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière,
+selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon
+musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir
+auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord
+de l'eau pour se laver les mains et le<a name="page_368" id="page_368"></a> visage, suivant la coutume du
+pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau
+qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se
+fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds.
+Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien
+africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain
+pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il
+frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans
+l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le
+magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore:</p>
+
+<p>«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton
+esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres
+esclaves de l'anneau.»</p>
+
+<p>Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le
+désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde
+fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en
+faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me
+demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave
+que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est,
+repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de
+me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la
+terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse
+Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le
+transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais,
+peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des
+fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se
+fit en un instant.</p>
+
+<p>Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais
+et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit
+était avancée, et que<a name="page_369" id="page_369"></a> tout était tranquille dans le palais, il se
+retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli
+d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable
+à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible
+que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du
+danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces
+pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il
+ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil
+qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.</p>
+
+<p>Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé
+agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé
+la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les
+arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet
+admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être
+sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de
+posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva,
+et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque
+temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on
+pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où
+pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il
+ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de
+vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait
+eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait
+davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son
+bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se
+trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui
+en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul
+de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son
+ennemi déclaré.<a name="page_370" id="page_370"></a></p>
+
+<p>La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis
+son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien
+africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue
+une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle
+l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre
+la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes,
+en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court
+aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire
+cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit
+Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en
+l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un
+air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui
+dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et
+montez. Et elle ferma la jalousie.</p>
+
+<p>La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle
+se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il
+n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de
+se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent
+plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de
+tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et
+aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes
+de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse,
+dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie
+au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan
+votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce
+qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du
+salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse.</p>
+
+<p>Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre
+malheur réciproque venait de cette<a name="page_371" id="page_371"></a> lampe! et ce qui me désole, c'est
+que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en
+attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été
+plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et
+pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est
+passée, et en quelles mains elle est tombée.</p>
+
+<p>Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé
+dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter
+afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du
+transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu
+où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait
+apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par
+son art magique.</p>
+
+<p>Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le
+traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus
+perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous
+faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement
+de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte
+dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je
+puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour
+m'en faire un trophée.</p>
+
+<p>Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de
+demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour
+vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement,
+apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du
+traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis
+en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une
+fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction
+qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.<a name="page_372" id="page_372"></a>
+Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me
+persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour
+époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous
+revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a
+fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un
+ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses
+que je lui laisse dire.</p>
+
+<p>Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses
+et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que
+quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de
+laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je
+changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à
+lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé
+mes inquiétudes.</p>
+
+<p>Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain,
+puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de
+vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est
+nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et
+alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que
+vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en
+soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre
+habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète
+au premier coup que je frapperai.</p>
+
+<p>La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on
+serait prompt à lui ouvrir.</p>
+
+<p>Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il
+fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il
+aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.</p>
+
+<p>Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné,
+Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut<a name="page_373" id="page_373"></a> joint, il lui proposa de
+changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se
+fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin
+prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui
+aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus
+fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et
+d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des
+droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux
+fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui
+nomma.</p>
+
+<p>Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par
+son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit
+qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée
+du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda
+une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et
+en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui
+mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps
+qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son
+palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte
+d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour:
+Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur,
+comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine
+à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous
+dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous
+fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et
+donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous
+revoir.</p>
+
+<p>Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous
+commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits,
+et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le
+recevoir<a name="page_374" id="page_374"></a> avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans
+contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y
+reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se
+dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître
+que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé
+davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et
+marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son
+pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors,
+en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un
+des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la
+poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos
+femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal
+que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien
+garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous
+serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le
+jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et
+changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui
+ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien
+laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez
+tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son
+gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet
+de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire
+attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.</p>
+
+<p>Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me
+fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances
+que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle
+résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc
+ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins
+que le vôtre. Ces mesures prises<a name="page_375" id="page_375"></a> avec la princesse, Aladdin prit congé
+d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en
+attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.</p>
+
+<p>La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir
+séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et
+qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir,
+mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle
+était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande
+négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse
+séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui
+sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le
+magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle
+eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui
+avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette
+fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en
+prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé
+l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se
+fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de
+la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le
+plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se
+ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les
+mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles
+seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion
+avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que
+les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient
+estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus
+petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants
+et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la
+ceinture et du collier.</p>
+
+<p>Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire.<a name="page_376" id="page_376"></a> Dès que la
+princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle
+l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de
+charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle
+attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité
+distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.</p>
+
+<p>Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la
+princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort
+surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle
+l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu
+jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le
+bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas
+s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il
+obéit.</p>
+
+<p>Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de
+l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une
+manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle
+l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez
+sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue
+jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai
+que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie,
+aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus
+tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé.
+J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin
+d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis
+persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son
+courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je
+vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela
+qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon
+amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher
+tous les moyens de me consoler.<a name="page_377" id="page_377"></a> Voilà les motifs du changement que vous
+voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse,
+résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me
+tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme
+je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a
+pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en
+a, que vous en trouverez du meilleur.</p>
+
+<p>Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de
+parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces
+de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de
+termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses
+bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu
+peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin
+d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les
+avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire
+d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie
+où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était
+pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait
+en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse,
+ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et
+je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette
+peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez
+quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le
+magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin,
+et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi,
+dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez
+de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous
+nous mettrons à table dès que vous serez de retour.</p>
+
+<p>Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu<a name="page_378" id="page_378"></a> bonheur, ne
+courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint
+fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît
+diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée,
+dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire
+servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que
+le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y
+avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous
+donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne
+sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera
+plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une
+nouvelle faveur.</p>
+
+<p>Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à
+boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez
+raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu
+de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main
+le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle
+qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit
+la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la
+santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je
+me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion;
+j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus
+d'une manière.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 444px;">
+<a href="images/illus-200.jpg">
+<img src="images/illus-200_sml.jpg" width="444" height="600" alt="Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la
+renverse." title="" /></a>
+<span class="caption">Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la
+renverse.</span>
+</div>
+
+<p>Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la
+princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses
+honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à
+la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui
+apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du
+magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun
+leur gobelet à la main: Buvons,<a name="page_379" id="page_379"></a> dit-elle, et vous reprendrez après ce
+que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet
+qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien
+africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en
+laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu
+penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque
+temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le
+bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il
+tomba sur le dos sans sentiment.</p>
+
+<p>La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte
+secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées
+d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de
+manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse,
+que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.</p>
+
+<p>Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien
+africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui
+s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en
+l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi
+de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul,
+pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la
+même diligence que vous en avez été éloignée.</p>
+
+<p>En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses
+eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du
+cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa
+veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse
+lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se
+présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai
+appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que
+tu vois,<a name="page_380" id="page_380"></a> de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine,
+au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie,
+après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir,
+disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux
+agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était
+en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le
+palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée.</p>
+
+<p>Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en
+l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et
+la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas
+achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit
+apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait
+servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et
+Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien
+africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être
+que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement.</p>
+
+<p>Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse
+Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable
+de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni
+nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans
+son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de
+soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet
+ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue
+dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour
+renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes
+douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de
+plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne
+faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à<a name="page_381" id="page_381"></a> ce cabinet, le
+même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En
+y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa
+douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où
+il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais
+voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était
+l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il
+reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la
+joie et l'épanouissement du c&oelig;ur succédèrent aux chagrins et à la
+tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il
+commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène,
+il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au
+palais d'Aladdin.</p>
+
+<p>Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la
+petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus
+magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre
+croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez
+à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre
+pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je
+n'aie vu et embrassé ma fille.</p>
+
+<p>Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse
+Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie
+de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et
+dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait
+d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage
+baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes
+les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.</p>
+
+<p>Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler,
+tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir
+pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était
+tout en larmes<a name="page_382" id="page_382"></a> de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.</p>
+
+<p>Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que
+c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez
+aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis
+persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas
+transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez
+été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous
+me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.</p>
+
+<p>La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la
+satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si
+peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à
+respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher
+époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour
+moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à
+peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins,
+à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et
+à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard
+de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes
+effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne
+dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de
+l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me
+plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre
+sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis
+présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y
+a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente.</p>
+
+<p>Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le
+jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le
+sultan cependant, après<a name="page_383" id="page_383"></a> avoir commandé que les tambours, les timbales,
+les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique,
+fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la
+princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque
+inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut
+un troisième dont nous allons rapporter les circonstances.</p>
+
+<p>Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile
+que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en
+méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas
+toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait
+au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils
+ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en
+quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et
+s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son
+entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de
+ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un
+pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était,
+comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il
+allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que
+son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les
+points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En
+parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde;
+dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort
+subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans
+une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel
+endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un
+homme de basse<a name="page_384" id="page_384"></a> naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un
+sultan.</p>
+
+<p>Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste
+destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne
+lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de
+venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa
+route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts;
+et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des
+fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après
+à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne
+s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre,
+il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la
+ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort
+indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures
+pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les
+lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait.
+Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de
+jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les
+uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres
+affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des
+merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde,
+nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme
+pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à
+part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire
+plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte
+de miracles elle faisait.</p>
+
+<p>Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni
+entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses
+jeûnes, par ses austérités et<a name="page_385" id="page_385"></a> par le bon exemple qu'elle donne. A la
+réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage;
+et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens
+infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la
+guérison par l'imposition de ses mains.</p>
+
+<p>Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il
+demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était
+l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi,
+après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons
+parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses
+démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette
+enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans
+son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un
+des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson
+chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait,
+particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces
+pays-là coucher sur la natte que dans un lit.</p>
+
+<p>Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le
+peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla
+droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était
+connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte:
+elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit
+quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée
+à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et
+appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un
+poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.</p>
+
+<p>En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme
+prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le c&oelig;ur, prêt
+à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je
+te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai.<a name="page_386" id="page_386"></a></p>
+
+<p>Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de
+frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton
+habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et
+quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit:
+Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et
+que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore,
+pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus
+d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te
+jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer
+dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine
+liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et
+lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de
+la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre
+coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il
+fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après
+qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par
+devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton
+qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir:
+Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas
+mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint
+pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement.
+Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il
+l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le
+cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta
+dedans.</p>
+
+<p>Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de
+la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si
+détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un
+jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa<a name="page_387" id="page_387"></a>
+pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus,
+et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières
+choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le
+palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son
+rôle, il prit son chemin de ce côté-là.</p>
+
+<p>Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina,
+le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les
+uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main,
+d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et
+d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût
+seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur
+imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en
+guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le
+monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire
+ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte
+d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais
+d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut
+aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus
+zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des
+querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre
+croisées où était la princesse Badroulboudour.</p>
+
+<p>La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne
+put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui
+en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par
+une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du
+monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de
+tête par l'imposition de ses mains.</p>
+
+<p>La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien
+de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité
+de la voir et de s'entretenir<a name="page_388" id="page_388"></a> avec elle. Comme elle en eut témoigné
+quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si
+elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait
+qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre
+eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.</p>
+
+<p>Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et
+qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se
+dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il
+fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa
+fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui
+dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La
+princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis
+prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui
+avaient déjà repris le chemin du palais.</p>
+
+<p>Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un c&oelig;ur
+diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées,
+et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait
+une longue énumération de v&oelig;ux et de souhaits pour sa santé, pour sa
+prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait
+désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et
+d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le
+manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir,
+que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que
+tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui
+faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.</p>
+
+<p>Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui
+dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande
+confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et
+asseyez<a name="page_389" id="page_389"></a>-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie
+affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la
+princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne
+me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin
+que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par
+vos bons exemples comment je dois servir Dieu.</p>
+
+<p>Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger
+de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me
+distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne
+vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs
+appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous
+conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même
+liberté que dans votre ermitage.</p>
+
+<p>Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais
+d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il
+méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la
+princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au
+palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances
+pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse,
+dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le
+suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je
+n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement
+d'une princesse si pieuse et si charitable.</p>
+
+<p>Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui
+dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les
+appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la
+princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit
+voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit<a name="page_390" id="page_390"></a> celui
+qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie
+qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour
+complaire à la princesse.</p>
+
+<p>La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre
+croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût
+fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé
+jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il
+n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria
+avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne
+mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de
+prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma
+bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez
+dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais
+souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas.</p>
+
+<p>La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la
+retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de
+l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la
+princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va
+faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le
+trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce,
+dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon.</p>
+
+<p>Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait
+affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour
+regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut
+bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement
+admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une
+solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il
+me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit<a name="page_391" id="page_391"></a>
+la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour
+moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait
+rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier.</p>
+
+<p>Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation,
+pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de
+quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y
+avait un &oelig;uf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans
+les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de
+l'univers.</p>
+
+<p>Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et
+où pourrait-on en trouver un &oelig;uf? Princesse, répondit la fausse Fatime,
+c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du
+mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.</p>
+
+<p>Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle
+croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle
+sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'&oelig;uf de roc, et se promit
+bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y
+avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas
+ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur
+le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de
+la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta
+à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et
+il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de
+froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même
+gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant
+mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement?
+Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour
+le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est<a name="page_392" id="page_392"></a> peu de chose, reprit la
+princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru
+qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais
+puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne
+vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence.
+J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre
+palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli
+qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la
+pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne
+trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un
+&oelig;uf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme?
+Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque
+un &oelig;uf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la
+diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne
+fasse pour l'amour de vous.</p>
+
+<p>Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au
+salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la
+lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât,
+depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette
+précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui.
+Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un &oelig;uf de roc suspendu au
+milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens,
+que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé.</p>
+
+<p>Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un
+cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et
+qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui
+dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te
+suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en
+la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de
+pareille, que je t'apporte<a name="page_393" id="page_393"></a> mon maître et que je le pende au milieu de
+la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en
+cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de
+n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de
+ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du
+magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait.
+Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme,
+qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la
+demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est
+à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.</p>
+
+<p>Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait
+entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle
+manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il
+revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait
+de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de
+le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La
+princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant
+qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se
+trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement.</p>
+
+<p>La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne
+mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon
+bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux
+mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la
+confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me
+refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En
+achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse
+Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard
+qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait,<a name="page_394" id="page_394"></a> lui
+saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le c&oelig;ur du
+sien, il la jette morte sur le plancher.</p>
+
+<p>Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa
+surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit
+Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui
+m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme
+que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que
+vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé
+sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez
+mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui
+raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités;
+après quoi il fit enlever le cadavre.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères
+magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande
+vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse
+Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et
+communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues
+années, et laissèrent une illustre postérité.</p>
+
+<p>Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse,
+qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la
+lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit
+lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants
+et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que
+la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il
+n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en
+suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si
+solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir
+le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne
+viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.<a name="page_395" id="page_395"></a></p>
+
+<p>Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin
+et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté
+jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il
+l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller
+aussi, si elle était à la fin de ses contes.</p>
+
+<p>A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la
+demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me
+serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre
+Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne
+s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi
+l'entretenir sur cette matière.</p>
+
+<p>Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que
+vous avez de nouveau à me raconter.</p>
+
+<p>La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan
+des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui
+donner audience le jour suivant.</p>
+
+<h3><a name="HISTOIRE_DALI_BABA_ET_DE_QUARANTE_VOLEURS_EXTERMINES_PAR_UNE_ESCLAVE" id="HISTOIRE_DALI_BABA_ET_DE_QUARANTE_VOLEURS_EXTERMINES_PAR_UNE_ESCLAVE"></a>HISTOIRE D'ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS<br />
+EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE</h3>
+
+<p>La sultane Scheherazade, éveillée par la vigilance de Dinarzade sa
+s&oelig;ur, raconta au sultan des Indes, son époux, l'histoire à laquelle il
+s'attendait:</p>
+
+<p>Puissant sultan, dit-elle, dans une ville de Perse, aux confins des
+États de Votre Majesté, il y avait deux frères dont l'un se nommait
+Cassim et l'autre Ali Baba. Comme leur père ne leur avait laissé que peu
+de biens, et qu'il les avaient partagés également, il semble que leur
+fortune devait être égale: le hasard néanmoins en disposa autrement.</p>
+
+<p>Cassim épousa une femme qui, peu de temps après leur mariage, devint
+héritière d'une boutique bien garnie,<a name="page_396" id="page_396"></a> d'un magasin rempli de bonnes
+marchandises, et de biens en fonds de terre, qui le mirent tout à coup à
+son aise, et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.</p>
+
+<p>Ali Baba, au contraire, qui avait épousé une femme aussi pauvre que lui,
+était logé fort pauvrement, et il n'avait d'autre industrie, pour gagner
+sa vie et de quoi s'entretenir lui et ses enfants, que d'aller couper du
+bois dans une forêt voisine, et de le vendre à la ville, chargé sur
+trois ânes qui faisaient toute sa possession.</p>
+
+<p>Ali Baba était un jour dans la forêt, et il achevait d'avoir coupé à peu
+près assez de bois pour faire la charge de ses ânes, lorsqu'il aperçut
+une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du
+côté où il était. Il regarde attentivement, et il distingue une troupe
+nombreuse de gens à cheval qui venaient d'un bon train.</p>
+
+<p>Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays, Ali Baba néanmoins eut
+la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce que
+deviendraient ses ânes, il songea à sauver sa personne. Il monta sur un
+gros arbre, dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond si
+près les unes des autres, qu'elles n'étaient séparées que par un
+très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance,
+qu'il pouvait voir sans être vu; et l'arbre s'élevait au pied d'un
+rocher isolé de tous les côtés, beaucoup plus haut que l'arbre, et
+escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.</p>
+
+<p>Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés,
+arrivèrent près du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui
+en compta quarante, à leur mine et à leur équipement ne douta pas qu'ils
+ne fussent des voleurs. Il ne se trompait pas: en effet, c'étaient des
+voleurs, qui, sans faire aucun tort aux environs, allaient exercer leurs
+brigandages bien loin, et avaient là leur<a name="page_397" id="page_397"></a> rendez-vous; et ce qu'il les
+vit faire le confirma dans son opinion.</p>
+
+<p>Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac
+plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent
+chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à
+Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé.</p>
+
+<p>Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit
+pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros
+arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au
+travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si
+distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le
+capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après
+qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous
+entrés, il entra aussi, et la porte se ferma.</p>
+
+<p>Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui
+craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il
+quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre,
+et d'attendre avec patience.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu
+que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après
+les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer
+la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun
+retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus.
+Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se
+mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.</p>
+
+<p>Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils
+peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me
+trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'&oelig;il jusqu'à
+ce qu'il les eût perdus<a name="page_398" id="page_398"></a> de vue, et il ne descendit que longtemps après,
+pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par
+lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la
+porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles
+feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il
+aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit:
+«Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.</p>
+
+<p>Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais
+il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en
+voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du
+rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions
+de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de
+soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de
+l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir
+les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il
+y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte
+servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux
+autres.</p>
+
+<p>Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra
+dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela
+ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne
+s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à
+celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant
+qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge
+de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand
+il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour
+les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait
+les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et
+il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, <a name="page_399" id="page_399"></a>referme-toi,» qu'elle se
+ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était
+entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.</p>
+
+<p>Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui,
+il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec
+grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta
+les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était
+assise sur un sofa.</p>
+
+<p>Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins
+d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand
+il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire:
+Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit.
+Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à
+moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous
+cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai
+raconté ma bonne fortune.</p>
+
+<p>Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie,
+et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le
+commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur
+toutes choses de garder le secret.</p>
+
+<p>La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari
+du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par
+pièce, tout l'or qui était devant elle.</p>
+
+<p>Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n'êtes pas sage: que prétendez-vous
+faire? Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et
+l'enfouir dedans; nous n'avons pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la
+quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le
+voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.<a name="page_400" id="page_400"></a></p>
+
+<p>Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n'est bon à rien;
+vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce
+qu'il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.</p>
+
+<p>Pour se satisfaire, la femme d'Ali Baba sort, et elle va chez Cassim,
+son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui;
+et à son défaut, elle s'adresse à sa femme, qu'elle prie de lui prêter
+une mesure pour quelques moments. La belle-s&oelig;ur lui demanda si elle la
+voulait grande ou petite, et la femme d'Ali Baba lui en demanda une
+petite.</p>
+
+<p>Très-volontiers, dit la belle-s&oelig;ur; attendez un moment, je vais vous
+l'apporter.</p>
+
+<p>La belle-s&oelig;ur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle
+connaissait la pauvreté d'Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de
+grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du
+suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en
+la présentant à la femme d'Ali Baba, elle s'excusa de l'avoir fait
+attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver.</p>
+
+<p>La femme d'Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas
+d'or, l'emplit et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu'à ce
+qu'elle eut achevé; et elle fut contente du bon nombre de mesures
+qu'elle en trouva, dont elle fit part à son mari qui venait d'achever de
+creuser la fosse.</p>
+
+<p>Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or, sa femme, pour marquer son exactitude
+et sa diligence à sa belle-s&oelig;ur, lui reporte sa mesure, mais sans
+prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous.</p>
+
+<p>Belle-s&oelig;ur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n'ai pas gardé
+longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.</p>
+
+<p>La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos, que la<a name="page_401" id="page_401"></a> femme de Cassim
+regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement
+inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son
+c&oelig;ur dans le moment.</p>
+
+<p>Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l'or par mesure! et où le misérable a-t-il
+pris cet or?</p>
+
+<p>Cassim, son mari, n'était pas à la maison, comme nous l'avons dit; il
+était à sa boutique, d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le
+temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande
+impatience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait
+pas être moins surpris qu'elle.</p>
+
+<p>A l'arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez
+être riche, vous vous trompez: Ali Baba l'est infiniment plus que vous,
+il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.</p>
+
+<p>Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna
+l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie
+pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie
+qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si
+ancienne, que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.</p>
+
+<p>Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour
+se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en
+passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le
+soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère: il avait oublié
+ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve. Ali Baba, dit-il en
+l'abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires; vous faites le
+pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l'or!</p>
+
+<p>Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler:
+expliquez-vous. Ne faites pas l'ignorant, repartit Cassim. Et en lui
+montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains:
+Combien<a name="page_402" id="page_402"></a> avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma
+femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui
+emprunter hier?</p>
+
+<p>A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un
+entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand
+intérêt de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se
+réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnement ni de
+chagrin, il lui avoua la chose, et il lui raconta par quel hasard il
+avait découvert la retraite des voleurs, et en quel endroit; et il lui
+offrit, s'il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.</p>
+
+<p>Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d'un air fier; mais,
+ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les
+enseignes, les marques; et comment je pourrais y entrer moi-même, s'il
+m'en prenait envie; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si
+vous le refusez, non-seulement vous n'aurez plus à en espérer, vous
+perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part
+pour vous avoir dénoncé.</p>
+
+<p>Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu'intimidé par les menaces
+insolentes d'un frère barbare, l'instruisit pleinement de ce qu'il
+souhaitait; et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant
+pour entrer dans la grotte que pour en sortir.</p>
+
+<p>Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le
+prévenir; et plein de l'espérance de s'emparer du trésor lui seul, il
+part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix
+mulets chargés de grands coffres, qu'il se proposa de remplir, en se
+réservant d'en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à
+proportion des charges qu'il trouverait dans la grotte. Il prend le
+chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il
+reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lequel Ali Baba s'était caché.<a name="page_403" id="page_403"></a>
+Il cherche la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça
+les paroles: «Sésame, ouvre-toi.» La porte s'ouvre, il entre, et
+aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande
+admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris
+par le récit d'Ali Baba; et son admiration augmenta à mesure qu'il
+examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses,
+comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue
+de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour
+en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il
+en peut porter; et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l'esprit
+rempli de toute autre idée que ce qui lui importait davantage, il se
+trouve qu'il oublie le mot nécessaire, et au lieu de Sésame, il dit:
+«Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de
+s'ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains,
+autres que celui qu'il fallait, et la porte ne s'ouvre pas.</p>
+
+<p>Cassim ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se
+voit, la frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d'efforts
+pour se souvenir du mot de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il
+en demeure exclus absolument comme si jamais il n'en avait entendu
+parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé, il se promène
+à grands pas dans la grotte, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et
+toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus.
+Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.</p>
+
+<p>Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à
+peu de distance, et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du
+rocher, chargés de coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent
+à toute bride, et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim
+avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement;<a name="page_404" id="page_404"></a> de manière
+qu'ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin qu'ils les
+eurent bientôt perdus de vue.</p>
+
+<p>Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il
+leur importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient.
+Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le
+capitaine, avec les autres, met pied à terre et va droit à la porte le
+sabre à la main, prononce les paroles, et la porte s'ouvre.</p>
+
+<p>Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne
+douta pas de l'arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine.
+Résolu au moins de faire un effort pour échapper de leurs mains et se
+sauver, il s'était tenu prêt à se jeter dehors dès que la porte
+s'ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après avoir entendu
+prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu'il
+s'élança si brusquement, qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il
+n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main,
+et qui lui ôtèrent la vie sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d'entrer dans la
+grotte: ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait
+commencé d'enlever pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils
+les remirent à leur place sans s'apercevoir de ceux qu'Ali Baba avait
+emportés auparavant. En tenant conseil et en délibérant ensemble sur cet
+événement, ils comprirent bien comment Cassim avait pu sortir de la
+grotte; mais qu'il y eût pu entrer, c'est ce qu'ils ne pouvaient
+s'imaginer. Il leur vint en pensée qu'il pouvait être descendu par le
+haut de la grotte; mais l'ouverture par où le jour y venait était si
+élevée, et le haut du rocher était si inaccessible par dehors, outre que
+rien ne leur marquait qu'il l'eût fait, qu'ils tombèrent d'accord que
+cela était hors de leur connaissance. Qu'il fût entré par la porte,<a name="page_405" id="page_405"></a>
+c'est ce qu'ils ne pouvaient se persuader, à moins qu'il n'eût eu le
+secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu'ils étaient
+les seuls qui l'avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu'ils
+avaient été épiés par Ali Baba, qui le savait.</p>
+
+<p>De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s'agissait que
+leurs richesses communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire
+quatre quartiers du cadavre de Cassim, et de les mettre près de la porte
+en dedans de la grotte, deux d'un côté, deux de l'autre, pour épouvanter
+quiconque aurait la hardiesse de faire une pareille entreprise, sauf à
+ne revenir dans la grotte que dans quelque temps, après que la puanteur
+du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils l'exécutèrent, et
+quand ils n'eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu de
+leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la
+campagne sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer
+et exercer leurs brigandages accoutumés.</p>
+
+<p>La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle
+vit qu'il était nuit close et que son mari n'était pas revenu. Elle alla
+chez Ali Baba tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n'ignorez
+pas, comme je le crois, que Cassim votre frère est allé à la forêt, et
+pour quel sujet. Il n'est pas encore revenu, et voilà la nuit avancée;
+je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé.</p>
+
+<p>Ali Baba s'était douté de ce voyage de son frère, après le discours
+qu'il lui avait tenu; et ce fut pour cela qu'il s'était abstenu d'aller
+à la forêt ce jour-là, afin de ne lui pas donner d'ombrage. Sans lui
+faire aucun reproche dont elle pût s'offenser, ni son mari, s'il eût été
+vivant, il lui dit qu'elle ne devait pas encore s'alarmer, et que Cassim
+apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la ville que bien
+avant dans la nuit.<a name="page_406" id="page_406"></a></p>
+
+<p>La femme de Cassim le crut ainsi, d'autant plus facilement qu'elle
+considéra combien il était important que son mari fît la chose
+secrètement. Elle retourna chez elle, et attendit patiemment jusqu'à
+minuit. Mais après cela ses alarmes redoublèrent avec une douleur
+d'autant plus sensible, qu'elle ne pouvait la faire éclater, ni la
+soulager par des cris dont elle vit bien que la cause devait être cachée
+au voisinage. Alors, comme si sa faute était irréparable, elle se
+repentit de la folle curiosité qu'elle avait eue, par une envie
+condamnable de pénétrer dans les affaires de son beau-frère et de sa
+belle-s&oelig;ur. Elle passa la nuit dans les pleurs; et dès la pointe du
+jour elle courut chez eux, et elle leur annonça le sujet qui l'amenait,
+plutôt par ses larmes que par ses paroles.</p>
+
+<p>Ali Baba n'attendit pas que sa belle-s&oelig;ur le priât de se donner la
+peine d'aller voir ce que Cassim était devenu. Il partit sur-le-champ
+avec ses trois ânes, après lui avoir recommandé de modérer son
+affliction, et il alla à la forêt. En approchant du rocher, après
+n'avoir vu dans le chemin ni son frère, ni les dix mulets, il fut étonné
+du sang répandu qu'il aperçut près de la porte, et il en prit un mauvais
+augure. Il se présenta devant la porte, il prononça les paroles, elle
+s'ouvrit; et il fut frappé du triste spectacle du corps de son frère mis
+en quatre quartiers. Il n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre,
+pour rendre les derniers devoirs à son frère, en oubliant le peu
+d'amitié fraternelle qu'il avait eu pour lui. Il trouva dans la grotte
+de quoi faire deux paquets des quatre quartiers, dont il fit la charge
+d'un de ses ânes, avec du bois pour les cacher. Il chargea les deux
+autres ânes de sacs pleins d'or et de bois par-dessus, comme la première
+fois, sans perdre de temps; et dès qu'il eut achevé et qu'il eut
+commandé à la porte de se refermer, il reprit le chemin de la ville;
+mais il eut la précaution de s'arrêter à la sortie de la forêt, assez de
+temps pour<a name="page_407" id="page_407"></a> n'y rentrer que de nuit. En arrivant chez lui, il n'y fit
+entrer que les deux ânes chargés d'or; et après avoir laissé à sa femme
+le soin de les décharger, et lui avoir fait part en peu de mots de ce
+qui était arrivé à Cassim, il conduisit l'autre âne chez sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ali Baba frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Morgiane: cette
+Morgiane était une esclave adroite, entendue et féconde en inventions
+pour faire réussir les choses les plus difficiles; et Ali Baba la
+connaissait pour telle. Quand il fut entré dans la cour, il déchargea
+l'âne du bois et des deux paquets; et en prenant Morgiane à part:
+Morgiane, dit-il, la première chose que je te demande, c'est un secret
+inviolable: tu vas voir combien il nous est nécessaire autant à ta
+maîtresse qu'à moi. Voilà le corps de ton maître dans ces deux paquets;
+il s'agit de le faire enterrer comme s'il était mort de sa mort
+naturelle. Fais-moi parler à ta maîtresse, et sois attentive à ce que je
+lui dirai.</p>
+
+<p>Morgiane avertit sa maîtresse, et Ali Baba, qui la suivait, entra. Eh
+bien! beau-frère, demanda la belle-s&oelig;ur à Ali Baba avec grande
+impatience, quelle nouvelle apportez-vous de mon mari? Je n'aperçois
+rien sur votre visage qui doive me consoler.</p>
+
+<p>Belle-s&oelig;ur, répondit Ali Baba, je ne puis rien vous dire, qu'auparavant
+vous ne me promettiez de m'écouter depuis le commencement jusqu'à la fin
+sans ouvrir la bouche. Il ne vous est pas moins important qu'à moi, dans
+ce qui est arrivé, de garder un grand secret pour votre bien et pour
+votre repos.</p>
+
+<p>Ah! s'écria la belle-s&oelig;ur sans élever la voix, ce préambule me fait
+connaître que mon mari n'est plus; mais en même temps je connais la
+nécessité du secret que vous me demandez. Il faut bien que je me fasse
+violence: dites, je vous écoute.</p>
+
+<p>Ali Baba raconta à sa belle-s&oelig;ur tout le succès de<a name="page_408" id="page_408"></a> son voyage jusqu'à
+son arrivée avec le corps de Cassim. Belle-s&oelig;ur, ajouta-t-il, voilà un
+sujet d'affliction pour vous d'autant plus grand que vous vous y
+attendiez le moins. Quoique le mal soit sans remède, si quelque chose
+néanmoins est capable de vous consoler, je vous offre de joindre au
+vôtre le peu de bien que Dieu m'a envoyé. Si la proposition vous agrée,
+il faut songer à faire en sorte qu'il paraisse que mon frère est mort de
+sa mort naturelle; c'est un soin dont il me semble que vous pouvez vous
+reposer sur Morgiane, et j'y contribuerai de mon côté de tout ce qui
+sera en mon pouvoir.</p>
+
+<p>Elle ne refusa pas la proposition; elle la regarda au contraire comme un
+motif raisonnable de consolation. En essuyant ses larmes qu'elle avait
+commencé de verser en abondance, en supprimant les cris perçants
+ordinaires aux femmes qui perdent leurs maris, elle témoigna
+suffisamment à Ali Baba qu'elle acceptait son offre.</p>
+
+<p>Ali Baba laissa la veuve de Cassim dans cette disposition; et, après
+avoir recommandé à Morgiane de bien s'acquitter de son personnage, il
+retourna chez lui avec son âne.</p>
+
+<p>Morgiane ne s'oublia pas; elle sortit en même temps qu'Ali Baba, et alla
+chez un apothicaire qui était dans le voisinage. Elle frappa à la
+boutique, on ouvre, et elle demande d'une sorte de tablette
+très-salutaire dans les maladies les plus dangereuses. L'apothicaire lui
+en donna pour l'argent qu'elle avait présenté, en demandant qui était
+malade chez son maître.</p>
+
+<p>Ah! dit-elle avec un grand soupir, c'est Cassim lui-même, mon bon
+maître! On n'entend rien à sa maladie; il ne parle ni ne peut manger.</p>
+
+<p>Avec ces paroles, elle emporte les tablettes, dont véritablement Cassim
+n'était plus en état de faire usage.</p>
+
+<p>Le lendemain, la même Morgiane revient chez le même apothicaire, et
+demande, les larmes aux yeux, d'une essence<a name="page_409" id="page_409"></a> dont on n'avait coutume de
+ne faire prendre aux malades qu'à la dernière extrémité; et qu'on
+n'espérait rien de leur vie si cette essence ne les faisait revivre.</p>
+
+<p>Hélas! dit-elle avec une grande affliction, en la recevant des mains de
+l'apothicaire, je crains fort que ce remède ne fasse pas plus d'effet
+que les tablettes! Ah! que je perds un bon maître!</p>
+
+<p>D'un autre côté, comme on vit toute la journée Ali Baba et sa femme d'un
+air triste faire plusieurs allées et venues chez Cassim, on ne fut pas
+étonné sur le soir d'entendre des cris lamentables de la femme de
+Cassim, et surtout de Morgiane, qui annonçaient que Cassim était mort.</p>
+
+<p>Le jour suivant, de grand matin, lorsque le jour ne faisait que
+commencer à paraître, Morgiane, qui savait qu'il y avait sur la place un
+bon homme de savetier fort vieux, qui ouvrait tous les jours sa boutique
+le premier, longtemps avant les autres, sort, et elle va le trouver. En
+l'abordant, et en lui donnant le bonjour, elle lui mit une pièce d'or
+dans la main.</p>
+
+<p>Baba Moustafa, connu de tout le monde sous ce nom, Baba Moustafa,
+dis-je, qui était naturellement gai, et qui avait toujours le mot pour
+rire, en regardant la pièce d'or, à cause qu'il n'était pas encore bien
+jour, et en voyant que c'était de l'or: Bonne étrenne! dit-il: de quoi
+s'agit-il? Me voilà prêt à bien faire.</p>
+
+<p>Baba Moustafa, lui dit Morgiane, prenez ce qui vous est nécessaire pour
+coudre, et venez avec moi promptement; mais à condition que je vous
+banderai les yeux quand nous serons dans un tel endroit.</p>
+
+<p>A ces paroles, Baba Moustafa fit le difficile. Oh! oh! reprit-il, vous
+voulez donc me faire faire quelque chose contre ma conscience, ou contre
+mon honneur? En lui mettant une autre pièce d'or dans la main: Dieu
+garde, reprit Morgiane, que j'exige rien de vous que vous ne<a name="page_410" id="page_410"></a> puissiez
+faire en tout honneur! Venez seulement, et ne craignez rien. Baba
+Moustafa se laissa mener; et Morgiane, après lui avoir bandé les yeux
+avec un mouchoir, à l'endroit qu'elle avait marqué, le mena chez défunt
+son maître, et ne lui ôta le mouchoir que dans la chambre où elle avait
+mis le corps, chaque quartier à sa place. Quand elle le lui eut ôté:
+Baba Moustafa, dit-elle, c'est pour vous faire coudre les pièces que
+voilà, que je vous ai amené. Ne perdez pas de temps: et quand vous aurez
+fait, je vous donnerai une autre pièce d'or.</p>
+
+<p>Quand Baba Moustafa eut achevé, Morgiane lui rebanda les yeux dans la
+même chambre; et après lui avoir donné la troisième pièce d'or qu'elle
+lui avait promise, et lui avoir recommandé le secret, elle le ramena
+jusqu'à l'endroit où elle lui avait bandé les yeux en l'amenant; et là,
+après lui avoir encore ôté le mouchoir, elle le laissa retourner chez
+lui, et le conduisant de vue jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus, afin de
+lui ôter la curiosité de revenir sur ses pas pour l'observer elle-même.</p>
+
+<p>Morgiane avait fait chauffer de l'eau pour laver le corps de Cassim:
+ainsi Ali Baba, qui arriva comme elle venait de rentrer, le lava, le
+parfuma d'encens, et l'ensevelit avec les cérémonies accoutumées. Le
+menuisier apporta aussi la bière, qu'Ali Baba avait pris le soin de
+commander.</p>
+
+<p>Afin que le menuisier ne pût s'apercevoir de rien, Morgiane reçut la
+bière à la porte; et après l'avoir payé et renvoyé, elle aida Ali Baba à
+mettre le corps dedans; et quand Ali Baba eut bien cloué les planches
+par-dessus, elle alla à la mosquée avertir que tout était prêt pour
+l'enterrement. Les gens de la mosquée, destinés pour laver les corps
+morts, s'offrirent pour venir s'acquitter de leur fonction; mais elle
+leur dit que la chose était faite.</p>
+
+<p>Morgiane, de retour, ne faisait que de rentrer quand l'iman et d'autres
+ministres de la mosquée arrivèrent.<a name="page_411" id="page_411"></a> Quatre des voisins assemblés
+chargèrent la bière sur leurs épaules; et en suivant l'iman, qui
+récitait des prières, ils la portèrent au cimetière. Morgiane, en
+pleurs, comme esclave du défunt, suivit la tête nue, en poussant des
+cris pitoyables, en se frappant la poitrine de grands coups, et en
+s'arrachant les cheveux; et Ali Baba marchait après, accompagné de
+voisins qui se détachaient tour à tour, de temps en temps, pour relayer
+et soulager les autres voisins qui portaient la bière, jusqu'à ce qu'on
+arrivât au cimetière.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la femme de Cassim, elle resta dans sa maison, en se
+désolant et en poussant des cris lamentables avec les femmes du
+voisinage, qui, selon la coutume, y accoururent pendant la cérémonie de
+l'enterrement; et qui, en joignant leurs lamentations aux siennes,
+remplirent tout le quartier de tristesse bien loin aux environs.</p>
+
+<p>De la sorte, la mort funeste de Cassim fut cachée et dissimulée entre
+Ali Baba, sa femme, la veuve de Cassim et Morgiane, avec un ménagement
+si grand, que personne de la ville, loin d'en avoir connaissance, n'en
+eut pas le moindre soupçon.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après l'enterrement de Cassim, Ali Baba transporta
+le peu de meubles qu'il avait, avec l'argent qu'il avait enlevé du
+trésor des voleurs, qu'il ne porta que de nuit, dans la maison de la
+veuve de son frère, pour s'y établir; ce qui fit connaître son nouveau
+mariage avec sa belle-s&oelig;ur. Et comme ces sortes de mariages ne sont pas
+extraordinaires dans notre religion, personne n'en fut surpris.</p>
+
+<p>Quant à la boutique de Cassim, Ali Baba avait un fils, qui depuis
+quelque temps avait achevé son apprentissage chez un autre gros
+marchand, qui avait toujours rendu témoignage de sa bonne conduite; il
+la lui donna, avec promesse, s'il continuait de se gouverner sagement,
+qu'il<a name="page_412" id="page_412"></a> ne serait pas longtemps à le marier avantageusement selon son
+état.</p>
+
+<p>Laissons Ali Baba jouir des commencements de sa bonne fortune, et
+parlons des quarante voleurs. Ils revinrent à leur retraite de la forêt,
+dans le temps dont ils étaient convenus; mais ils furent dans un grand
+étonnement de ne pas trouver le corps de Cassim, et il augmenta quand
+ils se furent aperçus de la diminution de leurs sacs d'or.</p>
+
+<p>Nous sommes découverts et perdus, dit le capitaine, si nous n'y prenons
+garde, et que nous ne cherchions promptement à y apporter le remède;
+insensiblement nous allons perdre tant de richesses, que nos ancêtres et
+nous avons amassées avec tant de peines et de fatigues. Tout ce que nous
+pouvons juger du dommage qu'on nous a fait, c'est que le voleur que nous
+avons surpris a eu le secret de faire ouvrir la porte, et que nous
+sommes arrivés heureusement à point nommé dans le temps qu'il allait en
+sortir. Mais il n'était pas le seul; un autre doit l'avoir comme lui.
+Son corps emporté et notre trésor diminué en sont des marques
+incontestables; et comme il n'y a pas d'apparence que plus de deux
+personnes aient eu ce secret, après avoir fait périr l'une, il faut que
+nous fassions périr l'autre de même. Qu'en dites-vous, braves gens;
+n'êtes-vous pas du même avis que moi?</p>
+
+<p>La proposition du capitaine des voleurs fut trouvée si raisonnable par
+sa compagnie, qu'ils l'approuvèrent tous, et qu'ils tombèrent d'accord
+qu'il fallait abandonner toute autre entreprise, pour ne s'attacher
+uniquement qu'à celle-ci, et ne s'en départir qu'ils n'y eussent réussi.</p>
+
+<p>Je n'en attendais pas moins de votre courage et de votre bravoure,
+reprit le capitaine; mais avant toutes choses, il faut que quelqu'un de
+vous, hardi, adroit et entreprenant, aille à la ville, sans armes, et en
+habit de<a name="page_413" id="page_413"></a> voyageur et d'étranger, et qu'il emploie tout son savoir-faire
+pour découvrir si on n'y parle pas de la mort étrange de celui que nous
+avons massacré comme il le méritait, qui il était, et en quelle maison
+il demeurait. C'est ce qu'il nous est important de savoir d'abord, pour
+ne rien faire dont nous ayons lieu de nous repentir, en nous découvrant
+nous-mêmes dans un pays où nous sommes inconnus depuis si longtemps, et
+où nous avons un si grand intérêt de continuer de l'être. Mais afin
+d'animer celui de vous qui s'offrira pour se charger de cette commission
+et l'empêcher de se tromper, en nous venant faire un rapport faux, au
+lieu d'un véritable, qui serait capable de causer notre ruine, je vous
+demande si vous ne jugez pas à propos qu'en ce cas-là il se soumette à
+la peine de mort.</p>
+
+<p>Sans attendre que les autres donnassent leurs suffrages: Je m'y soumets,
+dit l'un des voleurs, et je fais gloire d'exposer ma vie, en me
+chargeant de la commission. Si je n'y réussis pas, vous vous souviendrez
+au moins que je n'aurai manqué ni de bonne volonté ni de courage pour le
+bien commun de la troupe.</p>
+
+<p>Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses
+camarades, se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour
+ce qu'il était. En se séparant de la troupe, il partit la nuit, et prit
+si bien ses mesures qu'il entra dans la ville dans le temps que le jour
+ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place, où il
+n'y vit qu'une seule boutique ouverte, et c'était celle de Baba
+Moustafa.</p>
+
+<p>Baba Moustafa était assis sur son siége, l'alêne à la main, prêt à
+travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le
+bonjour; et comme il se fut aperçu de son grand âge: Bon homme, dit-il,
+vous commencez à travailler de grand matin, il n'est pas possible que
+vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes;<a name="page_414" id="page_414"></a> et quand il ferait
+plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre.</p>
+
+<p>Qui que vous soyez, reprit Baba Moustafa, il faut que vous ne me
+connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez, je ne laisse pas d'avoir
+les yeux excellents; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il
+n'y a pas longtemps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait
+guère plus clair qu'il fait présentement.</p>
+
+<p>Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme
+qui d'abord, comme il n'en douta pas, lui donnait de lui-même la
+nouvelle de ce qui l'avait amené, sans le lui demander.</p>
+
+<p>Un mort! reprit-il avec étonnement. Et pour le faire parler: Pourquoi
+coudre un mort? ajouta-t-il. Vous voulez dire apparemment que vous avez
+cousu le linceul dans lequel il a été enseveli. Non, non, reprit Baba
+Moustafa: je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler;
+mais vous n'en saurez pas davantage.</p>
+
+<p>Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être
+persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une
+pièce d'or; et en la mettant dans la main de Baba Moustafa, il lui dit:
+Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret, quoique je puisse
+vous assurer que je ne le divulguerais pas si vous me l'aviez confié. La
+seule chose dont je vous prie, c'est de me faire la grâce de
+m'enseigner, ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce
+mort. Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me
+demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la
+rendre, je vous assure que je ne pourrais pas le faire, et vous devez
+m'en croire sur ma parole. En voici la raison: c'est qu'on m'a mené
+jusqu'à un certain endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là, en me
+laissant conduire, jusque dans la maison, d'où, après avoir fait ce que
+je devais faire, on me ramena de la même manière<a name="page_415" id="page_415"></a> jusqu'au même endroit.
+Vous voyez l'impossibilité où je suis de vous rendre service.</p>
+
+<p>Au moins, repartit le voleur, vous devez vous souvenir à peu près du
+chemin qu'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez, je vous prie,
+avec moi, je vous banderai les yeux en cet endroit-là, et nous
+marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours que vous
+pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché; et comme toute
+peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez, faites-moi
+le plaisir que je vous demande. Et en disant ces paroles, il lui mit une
+autre pièce dans la main.</p>
+
+<p>Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque
+temps dans sa main sans dire un mot, en se consultant pour savoir ce
+qu'il devait faire. Il tira enfin sa bourse de son sein, et en les
+mettant dedans: Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me
+souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais puisque vous le
+voulez ainsi, allons, je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir.</p>
+
+<p>Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur; et sans fermer
+sa boutique, où il n'y avait rien de conséquence à perdre, il mena le
+voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux.
+Quand ils furent arrivés: C'est ici, dit Baba Moustafa, qu'on m'a bandé,
+et j'étais tourné comme vous me voyez. Le voleur, qui avait son mouchoir
+prêt, les lui banda, et il marcha à côté de lui, en partie en le
+conduisant, en partie en se laissant conduire par lui, jusqu'à ce qu'il
+s'arrêta.</p>
+
+<p>Alors: Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus
+loin. Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim, où Ali
+Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux,
+le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il
+tenait prête; et quand il le lui eut ôté, il lui demanda s'il<a name="page_416" id="page_416"></a> savait à
+qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas
+du quartier, et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.</p>
+
+<p>Comme le voleur vit qu'il ne pouvait rien apprendre davantage de Baba
+Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre; et
+après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il prit le
+chemin de la forêt, persuadé qu'il serait bien reçu.</p>
+
+<p>Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés,
+Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour quelque affaire; et en
+revenant, elle remarqua la marque que le voleur y avait faite; elle
+s'arrêta pour y faire attention. Que signifie cette marque? dit-elle en
+elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître, ou l'a-t-on faite
+pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire,
+ajouta-t-elle, il est bon de se précautionner contre tout événement.
+Elle prit aussitôt de la craie; et comme les deux ou trois portes
+au-dessus et au-dessous étaient semblables, elle les marqua au même
+endroit, et elle rentra dans la maison, sans parler de ce qu'elle venait
+de faire, ni à son maître ni à sa maîtresse.</p>
+
+<p>Le voleur cependant, qui continuait son chemin, arriva à la forêt, et
+rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant il fit le rapport du
+succès de son voyage, en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir
+trouvé d'abord un homme par lequel il avait appris le fait dont il était
+venu s'informer, ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut
+écouté avec une grande satisfaction; et le capitaine, en prenant la
+parole, après l'avoir loué de sa diligence: Camarades, dit-il en
+s'adressant à tous, nous n'avons pas de temps à perdre; partons bien
+armés, sans qu'il paraisse que nous le soyons, et quand nous serons
+entrés dans la ville séparément, les uns après les autres, pour ne pas
+donner de soupçon, que le rendez-vous soit dans la grande place, les uns
+d'un côté, les autres de<a name="page_417" id="page_417"></a> l'autre, pendant que j'irai reconnaître la
+maison avec notre camarade qui vient de nous apporter une si bonne
+nouvelle, afin que là-dessus je juge du parti qui nous conviendra le
+mieux.</p>
+
+<p>Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi, et ils furent bientôt
+en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois; et en
+marchant à une distance raisonnable les uns des autres, ils entrèrent
+dans la ville sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était
+venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans
+la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baba; et quand il fut devant
+une des portes qui avaient été marquées par Morgiane, il la lui fit
+remarquer en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur
+chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects, comme le
+capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même
+marque et au même endroit, il le fit remarquer à son conducteur, et il
+lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura
+confus, et il ne sut que répondre, encore moins quand il eut vu avec le
+capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la
+même marque. Il assura au capitaine, avec serment, qu'il n'en avait
+marqué qu'une. Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres
+avec tant de ressemblance; mais dans cette confusion, j'avoue que je ne
+peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui vit son dessein avorté, se rendit à la grande place,
+où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ils
+avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient
+d'autre parti à prendre que de reprendre le chemin de leur retraite
+commune. Il en donna l'exemple, et ils le suivirent tous dans le même
+ordre qu'ils étaient venus.</p>
+
+<p>Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur
+expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir.<a name="page_418" id="page_418"></a> Aussitôt le
+conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix, et il s'y condamna
+lui-même, en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses
+précautions, et il tendit le cou avec fermeté à celui qui se présenta
+pour lui couper la tête.</p>
+
+<p>Comme il s'agissait, pour la conservation de la bande, de ne pas laisser
+sans vengeance le tort qui lui avait été fait, un autre voleur, qui se
+promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié, se présenta,
+et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il
+corrompt Baba Moustafa, comme le premier l'avait corrompu, et Baba
+Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba, les yeux bandés. Il la
+marqua de rouge dans un endroit moins apparent, en comptant que c'était
+un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de
+blanc.</p>
+
+<p>Mais peu de temps après, Morgiane sortit de la maison comme le jour
+précédent; et, quand elle revint, la marque rouge n'échappa pas à ses
+yeux clairvoyants. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait, et
+elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres
+portes voisines et aux mêmes endroits.</p>
+
+<p>Le voleur, à son retour vers sa troupe dans la forêt, ne manqua de faire
+valoir la précaution qu'il avait prise, comme infaillible, disait-il,
+pour ne pas confondre la maison d'Ali Baba avec les autres. Le capitaine
+et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à
+la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant, armés
+aussi de même, prêts à faire le coup qu'ils méditaient; et le capitaine
+et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba; mais ils trouvent
+la même difficulté que la première fois. Le capitaine en est indigné, et
+le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé
+avec la même commission.</p>
+
+<p>Ainsi, le capitaine fut contraint de se retirer encore ce<a name="page_419" id="page_419"></a> jour-là avec
+ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur, comme
+auteur de la méprise, subit pareillement le châtiment auquel il s'était
+soumis volontairement.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets, craignit
+de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à
+d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple
+lui fit connaître qu'ils n'étaient propres, tous, qu'à des coups de
+main, et nullement à agir de tête dans les occasions. Il se chargea de
+la chose lui-même; il vint à la ville, et avec l'aide de Baba Moustafa,
+qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne
+s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba;
+mais il l'examina si bien, non-seulement en la considérant
+attentivement, mais même en passant et en repassant à diverses fois par
+devant, qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît.</p>
+
+<p>Le capitaine des voleurs, satisfait de son voyage, et instruit de ce
+qu'il avait souhaité, retourna à la forêt; et quand il fut arrivé dans
+sa grotte où la troupe l'attendait: Camarades, dit-il, rien enfin ne
+peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui
+nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui
+elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui
+faire sentir si adroitement, que personne ne pourra avoir connaissance
+du lieu de notre retraite, non plus que de notre trésor: car c'est le
+but que nous devons avoir dans notre entreprise; autrement, au lieu de
+nous être utile, elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but,
+continua le capitaine, voici ce que j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai
+exposé, si quelqu'un sait un expédient meilleur, il pourra le
+communiquer. Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y
+comporter; et comme ils lui eurent tous donné<a name="page_420" id="page_420"></a> leur approbation, il les
+chargea, en se partageant dans les bourgs et dans les villages
+d'alentour, et même dans les villes, d'acheter des mulets, jusqu'au
+nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de
+l'huile, l'un plein, les autres vides.</p>
+
+<p>En deux ou trois jours de temps, les voleurs eurent fait tout cet amas.
+Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour
+l'exécution de son dessein, le capitaine les fit un peu élargir; et
+après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il
+avait jugées nécessaires, en laissant ouvert ce qu'il avait fait
+découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de
+manière qu'ils paraissaient pleins d'huile; et pour les mieux déguiser,
+il les frotta par le dehors d'huile qu'il prit du vase qui en était
+plein.</p>
+
+<p>Les choses ainsi disposées, quand les mulets furent chargés des
+trente-sept voleurs, sans y comprendre le capitaine, chacun caché dans
+un des vases, et du vase qui était plein d'huile, leur capitaine, comme
+conducteur, prit le chemin de la ville, dans le temps qu'il avait
+résolu, et y arriva à la brune, environ une heure après le coucher du
+soleil, comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la
+maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte, et de demander
+à y passer la nuit avec ses mulets, sous le bon plaisir du maître. Il
+n'eut pas la peine de frapper, il trouva Ali Baba à la porte, qui
+prenait le frais après le souper. Il fit arrêter ses mulets; et en
+s'adressant à Ali Baba: Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous
+voyez, de bien loin, pour la vendre demain au marché; et à l'heure qu'il
+est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas,
+faites-moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit: je
+vous en aurai obligation.</p>
+
+<p>Quoique Ali Baba eût vu dans la forêt celui qui lui parlait, et même
+entendu sa voix, comment eût-il pu le<a name="page_421" id="page_421"></a> reconnaître pour le capitaine des
+quarante voleurs, sous le déguisement d'un marchand d'huile?</p>
+
+<p>Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, entrez. Et en disant ces paroles, il
+lui fit place pour le laisser passer avec ses mulets, comme il le fit.</p>
+
+<p>En même temps Ali Baba appela un esclave qu'il avait, et lui commanda,
+quand les mulets seraient déchargés, de les mettre non-seulement à
+couvert dans l'écurie, mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il
+prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine, et d'ordonner à Morgiane
+d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de
+lui préparer un lit dans une chambre.</p>
+
+<p>Ali Baba fit plus: pour faire à son hôte tout l'accueil possible, quand
+il vit que le capitaine des voleurs avait déchargé ses mulets, que les
+mulets avaient été menés dans l'écurie, comme il l'avait commandé, et
+qu'il cherchait une place pour passer la nuit à l'air, il alla le
+prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde, en
+lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le
+capitaine des voleurs s'en excusa fort, sous prétexte de ne vouloir pas
+être incommodé, mais, dans le vrai, pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il
+méditait avec plus de liberté, et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba
+qu'après de fortes instances.</p>
+
+<p>Ali Baba, non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa
+vie, jusqu'à ce que Morgiane lui eût servi le souper, continua de
+l'entretenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir,
+et il ne le quitta que quand il eut achevé le repas dont il l'avait
+régalé.</p>
+
+<p>Je vous laisse le maître, lui dit-il; vous n'avez qu'à demander toutes
+les choses dont vous pouvez avoir besoin; il n'y a rien chez moi qui ne
+soit à votre service.</p>
+
+<p>Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba, et
+l'accompagna jusqu'à la porte; et pendant qu'Ali Baba alla dans la
+cuisine pour parler à Morgiane, il entra<a name="page_422" id="page_422"></a> dans la cour, sous prétexte
+d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets.</p>
+
+<p>Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un
+grand soin de son hôte, et de ne le laisser manquer de rien: Morgiane,
+ajouta-t-il, je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour;
+prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla
+(c'était le nom de son esclave), et fais-moi un bon bouillon, pour le
+prendre à mon retour. Après lui avoir donné ces ordres, il se retira
+pour se coucher.</p>
+
+<p>Le capitaine des voleurs, cependant, à la sortie de l'écurie, alla
+donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant
+depuis le premier vase jusqu'au dernier, il dit à chacun: Quand je
+jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge, ne manquez
+pas de vous faire ouverture, en fendant le vase depuis le haut jusqu'en
+bas avec le couteau dont vous êtes muni, et d'en sortir: aussitôt je
+serai à vous. Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet
+usage.</p>
+
+<p>Cela fait, il revint; et comme il se fut présenté à la porte de la
+cuisine, Morgiane prit de la lumière, et elle le conduisit à la chambre
+qu'elle lui avait préparée, où elle le laissa après lui avoir demandé
+s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon,
+il éteignit la lumière peu de temps après, et il se coucha tout habillé;
+prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme.</p>
+
+<p>Morgiane n'oublia pas les ordres d'Ali Baba: elle prépare son linge de
+bain, elle en charge Abdalla, qui n'était pas encore allé se coucher,
+elle met le pot au feu pour le bouillon, et pendant qu'elle écume le
+pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison, et la
+chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir
+clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla. Te voilà
+bien embarrassée, lui dit Abdalla.<a name="page_423" id="page_423"></a> Va prendre de l'huile dans un des
+vases que voilà dans la cour.</p>
+
+<p>Morgiane remercia Abdalla de l'avis, et pendant qu'il va se coucher près
+de la chambre d'Ali Baba, pour le suivre au bain, elle prend la cruche à
+l'huile et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du premier
+vase qu'elle rencontra, le voleur qui était caché dedans demanda en
+parlant bas: Est-il temps?</p>
+
+<p>Quoique le voleur eût parlé bas, Morgiane néanmoins fut frappée de la
+voix d'autant plus facilement, que le capitaine des voleurs, dès qu'il
+eut déchargé ses mulets, avait ouvert, non-seulement ce vase, mais même
+tous les autres, pour donner de l'air à ses gens, qui, d'ailleurs, y
+étaient fort mal à leur aise, sans y être encore privés de la facilité
+de respirer.</p>
+
+<p>Toute autre esclave que Morgiane, aussi surprise qu'elle le fut, en
+trouvant un homme dans un vase, au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle
+cherchait, eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs.
+Mais Morgiane était au-dessus de ses semblables: elle comprit en un
+instant l'importance de garder le secret, le danger pressant où se
+trouvait Ali Baba et sa famille, et où elle se trouvait elle-même, et la
+nécessité d'y apporter promptement le remède, sans faire d'éclat; et par
+sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en
+elle-même dans le moment, et sans faire paraître aucune émotion, en
+prenant la place du capitaine des voleurs, elle répondit à la demande,
+et elle dit: Pas encore, mais bientôt. Elle s'approcha du vase qui
+suivait, et la même demande lui fut faite; et ainsi de suite, jusqu'à ce
+qu'elle arriva au dernier qui était plein d'huile; et, à la même
+demande, elle donna la même réponse.</p>
+
+<p>Morgiane connut par là que son maître Ali Baba, qui avait cru ne donner
+à loger chez lui qu'à un marchand d'huile, y avait donné entrée à
+trente-huit voleurs, en y<a name="page_424" id="page_424"></a> comprenant le faux marchand leur capitaine.
+Elle remplit en diligence sa cruche d'huile, qu'elle prit du dernier
+vase; elle revint dans sa cuisine, où, après avoir mis de l'huile dans
+la lampe et l'avoir rallumée, elle prend une grande chaudière, elle
+retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la
+rapporte, la met sur le feu, et met dessous force bois, parce que plus
+tôt l'huile bouillira, plus tôt elle aura exécuté ce qui doit contribuer
+au salut commun de la maison, qui ne demande pas de retardement. L'huile
+bout enfin; elle prend la chaudière, et elle va verser dans chaque vase
+assez d'huile bouillante, depuis le premier jusqu'au dernier, pour les
+étouffer et leur ôter la vie, comme elle la leur ôta.</p>
+
+<p>Cette action, digne du courage de Morgiane, exécutée sans bruit, comme
+elle l'avait projeté, elle revient dans la cuisine avec la chaudière
+vide, et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé,
+et n'en laisse qu'autant qu'il en faut pour achever de faire cuire le
+pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe, et elle
+demeure dans un grand silence, résolue de ne pas se coucher qu'elle
+n'eût observé ce qui arriverait, par une fenêtre de la cuisine qui
+donnait sur la cour, autant que l'obscurité de la nuit pouvait le
+permettre.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait, quand
+le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève; il regarde par la
+fenêtre qu'il ouvre; et comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit
+régner un grand repos et un profond silence dans la maison, il donne le
+signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les
+vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux
+oreilles. Il écoute, et n'entend ni n'aperçoit rien qui lui fasse
+connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet: il
+jette des petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles<a name="page_425" id="page_425"></a>
+tombent sur les vases, et cependant pas un des voleurs ne donne le
+moindre signe de vie, et il n'en peut comprendre la raison. Il descend
+dans la cour tout alarmé, avec le moins de bruit qu'il lui est possible;
+il approche de même du premier vase, et quand il veut demander au
+voleur, qu'il croit vivant, s'il dort, il sent une odeur d'huile chaude
+et de brûlé, qui s'exhale du vase, par où il connaît que son entreprise
+contre Ali Baba, pour lui ôter la vie et piller sa maison, et pour
+emporter, s'il pouvait, l'or qu'il avait enlevé à sa communauté, était
+échouée. Il passe au vase qui suivait, et à tous les autres l'un après
+l'autre, et il trouve que ses gens avaient péri tous par le même sort;
+et par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein,
+il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours
+qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup, il enfila la
+porte du jardin d'Ali Baba, qui donnait dans la cour, et de jardin en
+jardin, en passant par-dessus les murs, il se sauva.</p>
+
+<p>Quand Morgiane n'entendit plus de bruit et qu'elle ne vit pas revenir le
+capitaine des voleurs, après avoir attendu quelque temps, elle ne douta
+pas du parti qu'il avait pris, plutôt que de chercher à se sauver par la
+porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans
+une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en
+sûreté, elle se coucha enfin, et elle s'endormit.</p>
+
+<p>Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son
+esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé chez
+lui pendant qu'il dormait, au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à
+propos de l'éveiller, avec d'autant plus de raison, qu'elle n'avait pas
+de temps à perdre dans le temps du danger, et qu'il était inutile de
+troubler son repos, après qu'elle l'eut détourné.<a name="page_426" id="page_426"></a></p>
+
+<p>En revenant des bains, et en rentrant chez lui, que le soleil était
+levé, Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur
+place, et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets,
+qu'il en demanda la raison à Morgiane qui lui était venue ouvrir, et qui
+avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait, pour lui en
+donner le spectacle, et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait
+fait pour sa conservation.</p>
+
+<p>Mon bon maître, dit Morgiane en répondant à Ali Baba, Dieu vous
+conserve, vous et toute votre maison! Vous apprendrez mieux ce que vous
+désirez savoir, quand vous aurez vu ce que j'ai à vous faire voir:
+prenez la peine de venir avec moi.</p>
+
+<p>Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte, elle le mena au
+premier vase: Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de
+l'huile.</p>
+
+<p>Ali Baba regarda; et comme il eut vu un homme dans le vase, il se retira
+en arrière, tout effrayé, avec un grand cri.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, lui dit Morgiane, l'homme que vous voyez ne vous fera
+pas de mal; il en a fait, mais il n'est plus en état d'en faire, ni à
+vous, ni à personne: il n'a plus de vie.</p>
+
+<p>Morgiane, s'écria Ali Baba, que veut dire ce que tu viens de me faire
+voir? Explique-le-moi.</p>
+
+<p>Je vous l'expliquerai, dit Morgiane; mais modérez votre étonnement et
+n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose
+qu'il est très-important que vous teniez cachée. Voyons auparavant tous
+les autres vases.</p>
+
+<p>Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre, depuis le
+premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile, dont il remarqua que
+l'huile était notablement diminuée; et quand il eut fait, il demeura
+comme immobile, tantôt en jetant les yeux sur les vases, tantôt en
+regardant<a name="page_427" id="page_427"></a> Morgiane, sans dire mot, tant sa surprise était grande. A la
+fin, comme si la parole lui fût revenue: Et le marchand, demanda-t-il,
+qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>Le marchand, répondit Morgiane, est aussi peu marchand que je suis
+marchande. Je vous dirai aussi qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais
+vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre,
+car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un
+bouillon après être sorti du bain.</p>
+
+<p>Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la
+cuisine prendre le bouillon: elle le lui apporta et avant de le prendre,
+Ali Baba lui dit: Commence toujours à satisfaire l'impatience où je
+suis, et raconte-moi une histoire si étrange, avec toutes ses
+circonstances.</p>
+
+<p>Quand Morgiane eut achevé son récit, Ali Baba, pénétré de la grande
+obligation qu'il lui avait, lui dit: Je ne mourrai pas que je ne t'aie
+récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie; et pour commencer à
+t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à
+présent, en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le
+propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé
+ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera
+de me préserver de leur méchanceté, et qu'en achevant de la détourner de
+dessus ma tête, il délivrera le monde de leur persécution et de leur
+engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer
+incessamment les corps de cette peste du genre humain, avec un si grand
+secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et
+c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla.</p>
+
+<p>Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands
+arbres. Sans différer, il alla sous ces arbres avec son esclave creuser
+une fosse longue et large<a name="page_428" id="page_428"></a> à proportion des corps qu'ils avaient à y
+enterrer. Le terrain était aisé à remuer, et ils ne mirent pas un long
+temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases, et ils mirent
+à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent
+ces corps au bout du jardin, et ils les arrangèrent dans la fosse; et
+après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée, ils
+dispersèrent ce qui en restait aux environs, de manière que le terrain
+parût égal comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases
+à l'huile et les armes; et quant aux mulets, dont il n'avait pas besoin
+pour lors, il les envoya au marché à différentes fois, où il les fit
+vendre par son esclave.</p>
+
+<p>Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la
+connaissance du public par quel moyen il était devenu riche en peu de
+temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec
+une mortification inconcevable; et dans l'agitation, ou plutôt dans la
+confusion où il était d'un succès si malheureux et si contraire à ce
+qu'il s'était promis, il était rentré dans la grotte, sans avoir pu
+s'arrêter à aucune résolution, dans le chemin, sur ce qu'il devait faire
+ou ne pas faire à Ali Baba.</p>
+
+<p>La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut
+affreuse. Braves gens, s'écria-t-il, compagnons de mes veilles, de mes
+courses et de mes travaux, où êtes-vous? que puis-je faire sans vous?
+Vous avais-je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois
+par une destinée si fatale et si indigne de votre courage! Je vous
+regretterais moins si vous étiez morts le sabre à la main, en vaillants
+hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous?
+Et quand je le voudrais, pourrais-je l'entreprendre, et ne pas exposer
+tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui
+s'est déjà enrichi d'une partie? Je ne puis et je ne<a name="page_429" id="page_429"></a> dois y songer,
+qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un
+secours si puissant, je le ferai moi seul; et quand j'aurai pourvu de la
+sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage, je travaillerai
+à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître
+après moi, qu'il se conserve et qu'il s'augmente dans toute la
+postérité.</p>
+
+<p>Cette résolution prise, il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens
+de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille, il
+s'endormit, et il passa la nuit assez paisiblement.</p>
+
+<p>Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il
+se l'était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein
+qu'il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans
+un khan; et comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba
+pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge, par manière
+d'entretien, s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur
+quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qui lui importait
+de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si
+grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance
+qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fût divulguée, et de ce
+qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa
+vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui
+par la même voie du secret.</p>
+
+<p>Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval, dont il se servit pour
+transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de
+toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les
+précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre.
+Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu'il avait
+jugé à propos, il chercha une boutique. Il en trouva une; et après
+l'avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit,<a name="page_430" id="page_430"></a> et il s'y
+établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle
+qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali
+Baba il n'y avait pas longtemps.</p>
+
+<p>Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme
+nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins,
+selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune, bien fait,
+qu'il ne manquait pas d'esprit, et qu'il avait occasion plus souvent de
+lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut
+bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus
+fortement et plus assidûment, quand, trois ou quatre jours après son
+établissement, il eut reconnu Ali Baba qui vint voir son fils, qui
+s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de
+temps en temps, et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut
+quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empressements auprès de
+lui; il le caressa, il lui fit de petits présents, et le régala même, et
+il lui donna plusieurs fois à manger.</p>
+
+<p>Le fils d'Ali Baba ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia
+Houssain sans lui rendre la pareille. Mais il était logé étroitement, et
+il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le
+souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père, en lui faisant
+remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans
+reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain.</p>
+
+<p>Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. Mon fils, dit-il, il est
+demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands, comme Cogia
+Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec
+lui une partie de promenade pour l'après-dînée, et en revenant faites en
+sorte que vous le fassiez passer par chez moi, et que vous le fassiez
+entrer. Il sera mieux que la<a name="page_431" id="page_431"></a> chose se passe de la sorte, que si vous
+l'invitiez dans les formes. Je vais ordonner à Morgiane de faire le
+souper et de le tenir prêt.</p>
+
+<p>Le vendredi, le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent
+l'après-dînée au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur
+promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire
+passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent
+arrivés devant la porte de la maison, il l'arrêta, et en frappant:
+C'est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je
+lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez, m'a chargé de lui procurer
+l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à
+tous les autres dont je vous suis redevable.</p>
+
+<p>Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu'il s'était proposé, qui
+était d'avoir entrée chez Ali Baba, et de lui ôter la vie, sans hasarder
+la sienne, en ne faisant pas d'éclat, il ne laissa pas néanmoins de
+s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils; mais l'esclave
+d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et
+en entrant le premier, il le tira, et le força en quelque manière
+d'entrer comme malgré lui.</p>
+
+<p>Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert, et avec le bon
+accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait
+pour son fils. L'obligation qu'il vous en a, et que je vous en ai
+moi-même, ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune
+homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas
+de contribuer à le former.</p>
+
+<p>Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui
+assurant que si son fils n'avait pas encore acquis l'expérience de
+certains vieillards, il avait un bon sens qui luiIl tenait lieu de
+l'expérience d'une infinité d'autres.</p>
+
+<p>Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets<a name="page_432" id="page_432"></a> indifférents,
+Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta. Seigneur,
+dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de
+souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup
+au-dessous de ce que vous méritez; mais, tel qu'il est, j'espère que
+vous l'agréerez d'aussi bon c&oelig;ur que j'ai intention de vous le donner.</p>
+
+<p>Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis très-persuadé de votre
+bon c&oelig;ur; et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que
+je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites, je
+vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris, ni par
+incivilité, mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si
+elle vous était connue.</p>
+
+<p>Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba. Peut-on
+vous la demander? Je puis la dire, répliqua Cogia Houssain: c'est que je
+ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la
+contenance que je ferais à votre table. Si vous n'avez que cette raison,
+insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous
+posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement.
+Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi;
+et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura
+pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre. Ainsi
+faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment.</p>
+
+<p>Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de
+sel sur la viande qu'elle avait à servir, et de préparer promptement
+deux ou trois ragoûts, entre ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y
+eût pas de sel.</p>
+
+<p>Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'empêcher de témoigner son
+mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba. Qui
+est donc, dit-elle,<a name="page_433" id="page_433"></a> cet homme si difficile, qui ne mange pas de sel?
+Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard.</p>
+
+<p>Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c'est un honnête homme. Fais
+ce que je te dis.</p>
+
+<p>Morgiane obéit, mais à contre-c&oelig;ur, et elle eut la curiosité de
+connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé,
+et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En
+regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d'abord pour le capitaine des
+voleurs, malgré son déguisement; et en l'examinant avec attention, elle
+aperçut qu'il avait un poignard caché sous son habit. Je ne m'étonne
+plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de
+sel avec mon maître; c'est son plus fier ennemi, il veut l'assassiner;
+mais je l'en empêcherai.</p>
+
+<p>Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle
+prit le temps pendant que l'on soupait, et fit les préparatifs
+nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis; et elle venait
+d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le
+fruit. Elle porta le fruit; et dès qu'Abdalla eut enlevé ce qui était
+sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Baba une
+petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses; et en
+sortant elle emmena Abdalla avec elle, comme pour aller souper ensemble,
+et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s'entretenir et de
+se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire.</p>
+
+<p>Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante
+voleurs, crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était
+venue. Je vais, dit-il en lui-même, faire enivrer le père et le fils; et
+le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m'empêchera pas d'enfoncer
+le poignard dans le c&oelig;ur du père; et je me sauverai par le jardin,
+comme je l'ai déjà fait, pendant que la cuisinière<a name="page_434" id="page_434"></a> et l'esclave
+n'auront pas encore achevé de souper ou seront endormis dans la cuisine.</p>
+
+<p>Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux
+Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'exécution de sa
+méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une
+coiffure convenable, et se ceignit d'une ceinture d'argent doré, où elle
+attacha un poignard, dont la gaîne et le poignard étaient de même métal;
+et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand
+elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: Prends ton tambour
+de basque, et allons donner à l'hôte de notre maître et ami de son fils,
+le divertissement que nous lui donnons quelquefois.</p>
+
+<p>Abdalla prend le tambour de basque: il commence à en jouer en marchant
+devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après
+lui, fait une profonde révérence d'un air délibéré et à se faire
+regarder, comme demandant la permission de montrer ce qu'elle savait
+faire.</p>
+
+<p>Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le
+tambour de basque.</p>
+
+<p>Entre Morgiane, entre, dit Ali Baba: Cogia Houssain jugera de quoi tu es
+capable, et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il
+à Cogia Houssain, en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me
+mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez
+moi, et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière qui me le
+donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable.</p>
+
+<p>Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dût ajouter ce
+divertissement au souper qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne
+pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas
+que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en
+continuant de ménager l'amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu'il
+eût<a name="page_435" id="page_435"></a> mieux aimé qu'Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il
+fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il témoigna que ce
+qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:446px;">
+<a href="images/illus-231.jpg">
+<img src="images/illus-231_sml.jpg" width="446" height="600" alt="Morgiane poignarde Cogia Houssain." title="Morgiane poignarde Cogia Houssain." /></a>
+<span class="caption">Morgiane poignarde Cogia Houssain.</span>
+</div>
+
+<p>Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler,
+il recommença à toucher son tambour de basque et l'accompagna de sa voix
+sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou
+danseuse de profession, dansa d'une manière à se faire admirer, mais le
+faux Cogia Houssain n'y donnait pas la moindre attention.</p>
+
+<p>Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même
+force, elle tira enfin son poignard; et en le tenant à la main, elle en
+dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes,
+par les mouvements légers, par les sauts surprenants, et par les efforts
+merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard
+en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper
+elle-même.</p>
+
+<p>Comme hors d'haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains
+d'Abdalla, de la main gauche, et en tenant le poignard de la droite,
+elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à
+l'imitation des danseurs et danseuses de profession, qui en usent ainsi
+pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.</p>
+
+<p>Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tambour de basque de Morgiane.
+Morgiane s'adressa ensuite au fils d'Ali Baba, qui suivit l'exemple de
+son père. Cogia Houssain, qui vit qu'elle allait venir aussi à lui,
+avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il
+y mettait la main, dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de
+sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du
+c&oelig;ur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.</p>
+
+<p>Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, <a name="page_436" id="page_436"></a>poussèrent un grand
+cri: Ah! malheureuse! s'écria Ali Baba, qu'as-tu fait? Est-ce pour nous
+perdre, moi et ma famille?</p>
+
+<p>Ce n'est pas pour vous perdre, répondit Morgiane: je l'ai fait pour
+votre conservation.</p>
+
+<p>Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain, et en montrant à Ali Baba
+le poignard dont il était armé: Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous
+aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le
+faux marchand d'huile, et le capitaine des quarante voleurs. Ne
+considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous?
+en voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux?
+Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu, du moment que vous
+m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu, et mon
+soupçon n'était pas mal fondé.</p>
+
+<p>Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de
+lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane,
+dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma
+reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le
+comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en
+s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez
+bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour
+femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que
+moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que
+dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et
+s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié
+aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous
+épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la
+vôtre jusqu'à la fin de vos jours.</p>
+
+<p>Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il
+consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas
+désobéir à son père, mais<a name="page_437" id="page_437"></a> aussi parce qu'il y était porté par sa propre
+inclination.</p>
+
+<p>On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du
+capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si
+secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années,
+lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de
+cette histoire mémorable.</p>
+
+<p>Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de
+Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné
+de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la
+satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités,
+sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs
+n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa
+générosité et de son bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte
+depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur
+un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la
+crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après
+la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce
+qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas
+connu, étaient encore vivants.</p>
+
+<p>Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune
+entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage,
+en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à
+cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure
+de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit
+pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la
+porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas
+oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes
+choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis
+environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu<a name="page_438" id="page_438"></a> lever boutique
+dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était
+entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus
+qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la
+grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il
+s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en
+put porter, et il revint à la ville.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui
+il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à
+laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune
+avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des
+premières dignités de la ville.</p>
+
+<p>Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en
+recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et
+lui dit:</p>
+
+<p>Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté
+pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des
+histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et
+persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le
+sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires
+surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à
+la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait
+rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré
+ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second
+marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de
+la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta
+de nouveau à ses genoux.</p>
+
+<p>Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la
+vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les
+prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne
+peut avoir pour eux le c&oelig;ur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa
+ses<a name="page_439" id="page_439"></a> enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes.</p>
+
+<p>Le sultan, ému jusqu'aux larmes par ce spectacle, embrassa ses enfants,
+et dit: Par le Dieu miséricordieux! Scheherazade, je te pardonne pour
+l'amour de ces enfants, car je vois que tu es une bonne mère. Je te
+pardonne! Dieu m'en est témoin!</p>
+
+<p>Scheherazade lui baisa les pieds, et fut transportée de joie. Que Dieu,
+dit-elle, prolonge tes jours, et t'accorde une puissance et une félicité
+sans fin!</p>
+
+<p>La joie se répandit aussitôt dans tout le palais. Cette mille et unième
+nuit fut une nuit à jamais mémorable; elle se passa au milieu des
+réjouissances et d'une allégresse universelle.</p>
+
+<p>Le lendemain le roi convoqua un grand divan, et revêtit d'une magnifique
+robe d'honneur le vizir, père de Scheherazade. Puisse le ciel, lui
+dit-il, récompenser le service que tu as rendu à l'empire et à ma propre
+personne, en mettant un terme à mon courroux contre les filles de mes
+sujets! Ta fille, qui m'a rendu père de trois enfants, est mon épouse!</p>
+
+<p>Il ordonna ensuite d'illuminer toute la ville et de faire des
+réjouissances publiques. Les tambours battirent, les trompettes
+sonnèrent, les bouffons s'établirent sur les places publiques pour
+amuser le peuple par leurs jeux. Ces fêtes durèrent trente jours,
+pendant lesquels tout le monde fut admis aux festins de la cour. Le roi
+combla les grands de présents magnifiques, et fit distribuer de
+nombreuses aumônes aux pauvres. Il régna heureux encore de longues
+années, jusqu'au jour où il fut surpris par la mort, qui met un terme à
+toutes les félicités de ce monde.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+<p><a name="page_440" id="page_440"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td>Les mille et une Nuits</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>Le Marchand et le Génie</td><td align="right"><a href="#page_007">7</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du premier Vieillard et de la Biche</td><td align="right"><a href="#page_014">14</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs</td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du Pêcheur</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du jeune Roi des îles Noires</td><td align="right"><a href="#page_046">46</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire de trois Calenders, fils de Roi, et de cinq dames de Bagdad</td><td align="right"><a href="#page_061">61</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du premier Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du second Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du troisième Calender, fils de roi</td><td align="right"><a href="#page_120">120</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire de Zobéide</td><td align="right"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_170">170</a></td></tr>
+
+<tr><td>Premier voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_174">174</a></td></tr>
+
+<tr><td>Second voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_180">180</a></td></tr>
+
+<tr><td>Troisième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_186">186</a></td></tr>
+
+<tr><td>Quatrième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_197">197</a></td></tr>
+
+<tr><td>Cinquième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td>Sixième voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_215">215</a></td></tr>
+
+<tr><td>Septième et dernier voyage de Sindbad le marin</td><td align="right"><a href="#page_225">225</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du petit Bossu</td><td align="right"><a href="#page_234">234</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire racontée par le pourvoyeur du sultan de Casgar</td><td align="right"><a href="#page_244">244</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire que raconta le Tailleur</td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire du Barbier</td><td align="right"><a href="#page_280">280</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire d'Aladdin ou la Lampe merveilleuse</td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire d'Ali-Baba et de quarante voleurs exterminés par une </td><td align="right"><a href="#page_395">395</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><small>PARIS.&mdash;IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</small></p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les mille et une nuits.
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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