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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:04:49 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia, by
+Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 24, 2011 [EBook #35951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
+COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+D'ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+JACQUES ORTIS
+
+--LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA--
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1867
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je
+sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre
+me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan
+cette laconique invitation:
+
+ «Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite
+ souper avec moi.
+
+»C. M.»
+
+Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui
+flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la
+porte de l'hôtel _Vittoria_, et je me disposais à monter rapidement
+l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion
+passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de
+l'auteur de _Henri III_ et de _Christine_, et, d'un autre côté, je
+connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M.
+Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a
+donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au
+latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue
+durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me
+rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques
+années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant
+de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il
+m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue
+excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation
+littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je
+me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français.
+M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le
+monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous
+causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble.
+M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés
+intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à
+m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever
+quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec
+tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution.
+
+La traduction des _Lettres de Jacopo Ortis_ prouve que mes prévisions
+n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo;
+Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un
+héritage.
+
+La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains,
+produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des
+sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se
+complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans
+l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang
+coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la
+transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas,
+le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a
+eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des
+deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à
+l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables
+pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup
+d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet
+qu'il a choisi.
+
+La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense
+roman dont les _Lettres d'Ortis_ sont à peine un épisode; c'est une
+lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à
+la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère,
+il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme
+Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire
+exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre
+dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine,
+pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la
+foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la
+détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de
+l'âme.
+
+Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté
+dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption,
+appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques,
+un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus
+indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville
+en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une
+bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves
+frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes
+regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un
+parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et
+risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour
+poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec
+l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus
+accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de
+misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et
+lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui
+comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec
+des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin
+et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là,
+il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a
+rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait
+pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui
+jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de
+combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant
+par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque
+ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, _Ajax_ et
+_Ricciardo_, ses _Commentaires_ sur les œuvres de Montecuculli, et la
+_Chevelure de Bérénice_, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne,
+ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les _Tombeaux_ et les
+_Lettres de Jacopo Ortis_.
+
+Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les
+apparences n'ont pas craint d'affirmer que _Jacopo Ortis_ n'était qu'une
+imitation de _Werther_; mais les critiques allemands ont démontré
+jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux
+livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous
+leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs
+désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa
+difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la
+guérison par effet contraire.
+
+Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de
+démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le
+conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes,
+applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et
+l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont
+l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre
+réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie;
+Werther accuse, Ortis souffre.
+
+Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une
+conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des
+mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels
+degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre
+désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent
+les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune
+et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans
+le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves
+d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait
+la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu
+un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces
+détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait
+pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait
+attendu en vain. Lorsque son unique _compagne_ réclamait les soins de la
+blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la
+nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de
+liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion
+frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne
+se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais
+quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval.
+
+Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement
+et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne
+se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa
+fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale
+à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un
+seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant
+cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il
+avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous
+un coup de sifflet.
+
+On donnait _Ajax_ au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le
+pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour
+attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le
+cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter;
+alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements
+magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des
+vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste;
+ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification,
+voulait dire _habitants de Salamine_ ou _saucissons_, et les rires
+éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées.
+
+C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo,
+qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière
+humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia
+pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne
+trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un
+à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes
+ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte
+de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur
+un sombre et magnifique tableau, pendant du _Jugement_ de Michel-Ange;
+nous voulons parler des _Tombeaux_ de Foscolo.
+
+Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux
+sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa
+promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se
+sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des
+vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là,
+comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles
+humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale!
+Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions,
+il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire
+de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial:
+
+ «A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le
+ soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé
+ de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des
+ herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront
+ plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus
+ le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence;
+ lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de
+ l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en
+ échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera
+ mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et
+ sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette,
+ déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli
+ enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une
+ force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme
+ et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre
+ et du ciel, sont métamorphosés par le temps.»
+
+Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle
+reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand
+sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus
+douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse
+agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié:
+
+ «L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour
+ sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le
+ cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance
+ d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait
+ vivre avec le trépassé;--et le trépassé vit avec nous, si la terre,
+ qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile
+ dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes
+ de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde
+ son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres
+ bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage
+ d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie
+ obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer
+ son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires,
+ ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il
+ lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme
+ aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le
+ soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.»
+
+Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo
+tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une
+sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours
+plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les
+autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel,
+de Galilée et de Michel-Ange:
+
+ «Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le
+ tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en
+ arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de
+ quel sang il est sillonné;--et le cercueil de celui qui éleva à
+ Rome un nouvel Olympe à la Divinité;--et de celui qui le premier
+ vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés
+ par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du
+ firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi
+ heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein
+ d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux
+ fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des
+ collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus
+ pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la
+ première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu
+ donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope
+ qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à
+ Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.--Mais mille fois plus
+ heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les
+ gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal
+ gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont
+ ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les
+ souvenirs.»
+
+Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de
+tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la
+douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est
+le sentiment qui domine dans les _Lettres de Jacopo Ortis_, car Foscolo
+a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses
+regrets, tout son désespoir.
+
+Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de
+M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et
+traduire _Ortis_: c'était l'auteur d'_Antony_.
+
+PIER-ANGELO FIORENTINO.
+
+Paris, 1er janvier 1839.
+
+
+
+
+JACQUES ORTIS
+
+
+Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797.
+
+Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si
+toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos
+malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je
+le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à
+qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi,
+et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions,
+toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne
+solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer
+encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo;
+combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est
+dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins.
+Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de
+moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du
+moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par
+le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os
+reposeront sur la terre de mes ancêtres.
+
+
+13 octobre.
+
+Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne
+point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma
+mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le
+cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie
+mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?...
+Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs
+maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est
+l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile
+compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais
+où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours
+prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse
+devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas
+pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la
+liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,
+désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le
+cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements
+de ma patrie!
+
+Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté
+au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par
+les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui,
+tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup,
+revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements,
+certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de
+la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la
+faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour
+nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...
+
+
+16 octobre.
+
+Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le
+péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens
+possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis
+l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par
+la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge...
+Envoie-moi quelques livres.
+
+Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même...
+Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le
+cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit
+compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la
+consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon
+sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de
+toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre
+bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses
+bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et,
+maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit...
+Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes
+victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un
+enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le
+peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur
+lui... Adieu! adieu!...
+
+
+18 octobre.
+
+Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une
+autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je
+n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des
+crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette
+petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain,
+ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien
+cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du
+voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer
+ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres...
+Race humaine!
+
+
+23 octobre.
+
+S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé,
+le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre,
+jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt
+qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et
+généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse
+faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi
+au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et
+tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort
+lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux,
+sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de
+Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de
+moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur
+lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le
+désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de
+notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la
+vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les
+rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à
+posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec
+quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des
+curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête
+arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de
+disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour
+s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est
+ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.
+
+M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que
+souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question
+dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi
+retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple,
+quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé
+des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme
+d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait
+autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a
+les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le
+cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa
+fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne
+dit pas grand'chose.--Bonne nuit.
+
+
+24 octobre.
+
+Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui
+dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait
+voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait
+gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en
+avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier
+miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait
+ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois
+auparavant, soustrait un sac de fèves à son père.
+
+--Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler?
+
+--Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas
+autant?
+
+Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait
+précipitamment une haie, je m'écriai:
+
+--Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant.
+
+
+26 octobre
+
+Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en
+remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait;
+elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique
+d'aller chercher son père.
+
+--Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans
+la campagne, mais il ne tardera point à revenir.
+
+Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à
+l'oreille quelques mots que je ne pus entendre.
+
+--C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla
+voir avant-hier.
+
+Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me
+remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur
+par la main, et se retira avec elle.
+
+--Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient
+la chambre, nous voici tous!...
+
+Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme
+manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque
+temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra.
+
+--Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous
+viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous.
+
+Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de
+la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les
+douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une
+source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais
+qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle
+tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose?
+
+
+28 octobre.
+
+Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même;
+un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de
+moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée,
+tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et
+à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos
+malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et
+tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le
+tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait;
+mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors
+de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la
+résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que
+veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées
+éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées,
+l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la
+religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et
+de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis,
+mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la
+trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que
+j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur
+puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui,
+pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent
+aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes
+enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie
+et leur sainte indépendance!
+
+
+1er novembre.
+
+Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un
+instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M.
+T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et
+l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du
+moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais
+personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de
+loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de
+recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien
+autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection,
+si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais
+animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la
+pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui
+cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à
+la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat
+bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux
+échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main;
+sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche
+et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de
+docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un
+démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un
+millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous
+les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous
+le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre
+des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de
+dissertations.
+
+En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je
+lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure
+s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille
+folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi
+que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en
+boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau
+ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses;
+enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir
+au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie,
+me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur
+les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui
+cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et
+me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_.
+
+Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon
+bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches
+une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le
+cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde
+avec la chanson des vendanges.
+
+
+12 novembre.
+
+Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la
+montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite
+colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et
+stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y
+prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de
+plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la
+cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit
+bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera
+splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire,
+et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de
+l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs
+habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant
+leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les
+filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos
+paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir
+la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs
+aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient
+pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant
+dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver,
+lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé
+sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux
+vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les
+villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons
+lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me
+remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard,
+les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix
+cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples
+aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et,
+lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et
+ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles
+agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens
+amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour
+la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs
+enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du
+mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix
+émue, en regardant mon tombeau:
+
+--C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières.
+
+O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il
+laissera ses cendres!
+
+ Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe;
+ Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé
+ N'attendait pas en vain son époux exilé!
+
+Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai
+interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse
+d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il
+est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de
+t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu.
+
+Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me
+renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te
+donner de mes nouvelles.
+
+Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature
+était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite
+Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua.
+Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que
+j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de
+la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on
+eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui,
+dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au
+dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et
+peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout
+d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient
+laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à
+chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu
+soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres,
+avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes
+de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin
+séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors
+une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt:
+c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des
+oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé
+par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et
+des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je
+plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui
+n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes
+de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de
+toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce
+qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui
+lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux
+noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes
+ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne.
+Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se
+répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers
+Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les
+ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire
+de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en
+me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas
+mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la
+douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix,
+la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire
+littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe,
+certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de
+copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa
+seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je
+ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas
+même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases,
+sans perdre toute sa vivacité.
+
+Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon
+récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me
+mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom...
+
+Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil
+de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un
+saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures,
+cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui,
+journée perdue... ô Thérèse!
+
+--Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse.
+
+Et ces paroles m'ont déchiré le cœur.
+
+Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint
+M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous
+suivait, portée par le jardinier.
+
+--Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse.
+
+J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je
+gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait
+sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma
+tristesse, et, changeant de voix:
+
+--Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire.
+
+Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre.
+
+Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse
+colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à
+nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par
+des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes
+leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de
+chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient
+agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en
+temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt,
+joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant
+au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise
+du matin.
+
+--Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle,
+que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous
+l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère...
+
+Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite
+Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle
+ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus
+retenir et dont son visage était inondé.
+
+--Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la
+vois-je jamais?
+
+--Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec
+sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père
+l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je
+ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère,
+après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point
+avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de
+tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui
+redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille...
+Quant à moi... patience!
+
+Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux.
+
+--Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon
+cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres.
+Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre
+nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande
+ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai
+jamais celui avec lequel tout est déjà décidé...
+
+Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la
+consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils...
+
+--De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines,
+je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver
+quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai
+que vous seul.
+
+--O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix
+tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans
+réserve, et je la consacre à ton bonheur.
+
+Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle
+obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme...
+Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde
+toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge.
+Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme
+ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné
+dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de
+déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions,
+établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses
+enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un
+homme _de sens_, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage
+immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais
+cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il
+manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit
+mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère
+l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce
+sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est
+pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et
+quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette
+malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des
+hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité
+le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se
+fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire
+sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête
+une semblable tentation.
+
+Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au
+premier moment...
+
+Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a
+chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de
+ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle
+lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de
+flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte
+d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries,
+paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que
+l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et
+livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au
+temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends
+la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.
+
+Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à
+l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui
+renferma autrefois cet homme
+
+ Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,
+ Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,
+ Fit à Laure vivante une immortelle gloire.
+
+Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes
+pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en
+silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce
+grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un
+si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des
+terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent
+encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur
+un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu
+desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise
+l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant
+des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept
+années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des
+sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt
+vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit
+de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son
+dernier soupir:
+
+«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de
+l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire
+mourir mendiant.»
+
+O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur,
+il me semble que je mourrai un jour en les répétant.
+
+Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la
+chanson
+
+ Claires, fraîches et douces ondes!
+
+Et cette autre:
+
+ De penser en penser, de montagne en montagne...
+
+Et ce sonnet:
+
+ Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire.
+
+Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait
+à mon cœur.
+
+Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les
+comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai
+appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome,
+et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres
+parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira
+devant les tribunaux.
+
+A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas,
+après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu;
+j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la
+vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de
+te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et
+lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses
+paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour
+connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois
+interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti.
+
+Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque
+Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai
+plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux,
+dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient
+quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons
+ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la
+solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera
+nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et
+doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous
+restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas
+toujours été malheureux.
+
+
+22 novembre.
+
+Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui
+l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec
+lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner.
+J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance
+de M. T***.
+
+--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.
+
+Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique
+créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le
+cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés,
+parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de
+l'homme heureux!
+
+Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je
+change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un
+voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des
+réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant
+d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement
+qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,
+Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs...
+et de ceux des autres.
+
+Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris
+de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de
+calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents
+soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche
+aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un
+fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu;
+eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant
+j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres
+sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier
+mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et
+cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de
+faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le
+délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute,
+par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est
+réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres,
+ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les
+défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs
+voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement
+le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?
+
+O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains
+ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre
+dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur,
+crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or,
+comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?
+
+Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde
+apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur
+vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui
+refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une
+majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe
+avec les tempêtes.
+
+
+28 novembre.
+
+Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de
+Thérèse.--Bonjour.
+
+
+3 décembre.
+
+Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque
+j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je
+sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la
+volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment
+puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au
+désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la
+vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te
+soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi,
+t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?
+
+Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je
+l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour
+d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre...
+Dieu le sait.
+
+Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me
+divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que
+je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle
+chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres
+odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme
+les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa
+chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son
+portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde
+chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux
+nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout
+son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts
+courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était
+harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du
+bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé
+surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je
+commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des
+convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne
+songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te
+dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais
+le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de
+cette vie mortelle.
+
+Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul.
+Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon
+visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.
+
+
+Padoue, 7 décembre.
+
+Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au
+mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour
+m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part
+de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à
+peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de
+l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je
+te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore
+revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité
+du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai
+quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré
+tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je
+t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et
+qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.
+
+Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un
+savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher
+partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne
+pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu
+sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et
+surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les
+études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère
+libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je
+te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant
+ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose
+venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre
+à louer pour plus d'un mois...
+
+
+Padoue, 11 décembre.
+
+Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui,
+abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari,
+vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si
+jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans
+laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son
+temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des
+conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle
+paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes
+louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres
+femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu
+d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent
+un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant
+sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et
+amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai
+un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin...
+Adieu; l'heure s'avance.
+
+
+Deux heures.
+
+Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de
+moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que
+jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me
+l'eût appris en me disant:
+
+--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.
+
+Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où
+était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en
+regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les
+murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça
+et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs
+parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse,
+s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et
+s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de
+chambre.
+
+Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me
+souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je
+m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de
+peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à
+découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau
+de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique
+retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles
+qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans
+son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre,
+tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses
+longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en
+douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa
+chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A
+demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec
+complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait,
+puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les
+oreilles et la queue.
+
+Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre
+déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se
+jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes,
+laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans
+cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que
+l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu
+avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme
+elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me
+souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes
+facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer...
+Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de
+Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle,
+sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords
+du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en
+lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et,
+en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé
+le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa
+figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma
+raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:
+
+--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends
+donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te
+présentait la fortune.
+
+Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu
+t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée,
+et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.
+
+Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque
+instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je
+n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était
+pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je
+suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui
+cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes
+infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi...
+Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!
+
+_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon
+cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh
+bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la
+_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque
+étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de
+Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais
+d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et
+plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.
+
+Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau
+bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à
+cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de
+vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne
+sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni
+me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.
+
+
+Padoue...
+
+(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se
+plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère
+violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier
+religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru
+nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement
+deviner le contenu des pages qui manquent.)
+
+ * * * * *
+
+Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu
+sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui
+m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies
+faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne
+sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable
+s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne
+l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu
+cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon
+ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet
+instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en
+pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.
+
+Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que
+je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi,
+comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de
+celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce
+n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se
+venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se
+servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je
+n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:
+
+--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme
+vous.
+
+Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie
+dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai
+que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi
+le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut
+une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un
+ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et
+les mains tremblantes.
+
+Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui
+s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant,
+m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux
+marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que
+vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous
+réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se
+ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui
+voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête
+s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez
+eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent
+frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils
+s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au
+milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance
+et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la
+multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou
+de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que,
+plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne
+parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la
+société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et,
+comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt,
+brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me
+douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre
+la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la
+première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut
+acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut
+profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec
+quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois
+craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du
+faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la
+main qui aurait eu la force de me soutenir.
+
+(Il manque une autre feuille.)
+
+ * * * * *
+
+..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement
+éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue;
+mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre
+pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je
+conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit
+d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire
+et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma
+jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres,
+trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais
+pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la
+tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente
+de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour
+de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de
+commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère
+dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux
+pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais
+aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire
+répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour
+veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il
+faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore
+maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient
+susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu
+d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être
+eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y
+goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se
+plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi
+tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du
+cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent
+jamais changer.
+
+Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai
+cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec
+tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de
+belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je
+l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des
+hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore.
+J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces
+malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les
+jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un
+an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui
+mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à
+me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie
+m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.
+
+Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de
+salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure,
+épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te
+rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je
+me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne
+sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le
+meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui
+pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble
+si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison;
+je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais
+l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon
+caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et
+imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette
+qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon
+honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer
+d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse
+pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable,
+que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu
+cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma
+présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà
+pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que
+suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu
+et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me
+dis à moi-même:
+
+--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?
+
+Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma
+solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans
+la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de
+devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la
+disposition de cette tourbe fausse et méchante.
+
+
+Padoue, 23 décembre.
+
+Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie.
+Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à
+Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là...
+hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable
+lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui
+ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans
+que je l'ai quitté.
+
+Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de
+professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo,
+sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est
+que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut
+exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit
+et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui
+fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en
+paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons
+d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et
+à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des
+hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à
+la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse
+et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre
+élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que
+notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux
+princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui,
+dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque
+jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons
+pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison
+difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux
+comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard.
+Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils
+distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en
+trébuchant...
+
+Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut
+discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences
+avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des
+grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai
+raison.
+
+Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre
+corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes
+et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux
+dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent
+j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour
+faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il
+l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je
+ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me
+semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en
+plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme
+traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu,
+Lorenzo.
+
+
+Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.
+
+Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe
+d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière
+l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne
+pouvons éviter?
+
+Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre
+cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin;
+mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de
+l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me
+disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et
+tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter
+prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de
+bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères
+journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque
+désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens
+donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que
+notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si
+je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à
+ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité.
+Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme
+elles pourront: en attendant,
+
+ Je sens mon air natal, et mes douces collines
+ Montent à l'horizon!
+
+
+10 janvier.
+
+Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un
+mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers
+jours d'avril, je penserai à partir.
+
+
+19 janvier.
+
+Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes
+qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous
+attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main
+à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à
+tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des
+objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en
+reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer
+dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons
+qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature,
+et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin
+que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre
+imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent
+incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et
+si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but,
+elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé
+pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner
+des lois à la création.
+
+Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé
+jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre
+ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui
+rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue
+sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient
+dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la
+tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges
+amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces
+torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les
+cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et
+l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de
+soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la
+terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle
+nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la
+teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:
+
+--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu
+retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et
+alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube
+ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes,
+annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta
+carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de
+l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la
+sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants
+d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de
+l'été et les glaces mortelles de l'hiver.
+
+
+22 janvier.
+
+Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer
+autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui,
+en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout
+à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid,
+entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la
+_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle
+deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit,
+nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je
+suivis ses traces imprimées dans la neige.
+
+Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta,
+cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.
+
+--Allez-vous bien loin, jeune fille?
+
+--Non, monsieur, là, un demi-mille environ.
+
+--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins
+un.
+
+--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes
+épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.
+
+--Alors, laissez-moi donc porter les pains.
+
+Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau.
+Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au
+milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à
+un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en
+appuyant ses pouces sur ses genoux.
+
+--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.
+
+--Bonjour, me répondit-elle.
+
+--Comment vous portez-vous, mère?
+
+Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent
+sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de
+temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions
+partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille,
+sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre
+promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un
+second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.
+
+En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme,
+qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en
+ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire
+passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait
+trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie
+était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à
+marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai
+entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu
+son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de
+disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses
+belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui
+joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au
+ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.
+
+Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas
+moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter,
+quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour
+l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs,
+et quelquefois encore par le crime...
+
+
+17 mars.
+
+Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es
+effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de
+ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais
+peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que
+le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu
+crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les
+irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai:
+_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont
+désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il
+y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui
+dans la tombe.
+
+La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que
+généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans
+force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les
+temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles
+passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser,
+oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence
+métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de
+beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité
+dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je
+plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié
+de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur
+l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou
+endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour
+chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et
+toi aussi, Lorenzo.
+
+Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je
+ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette
+flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la
+patrie; je la pleure secrètement, et je désire
+
+ Que je répande seul mes larmes ignorées.
+
+Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant
+qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils
+eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient
+défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs
+n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se
+racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se
+peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères
+viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos
+campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu
+odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à
+notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien,
+né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je
+n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe
+qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du
+renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées;
+n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim
+Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui
+s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle,
+assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais
+moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique,
+apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de
+Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de
+Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue:
+et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de
+proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État,
+qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera
+toujours ainsi mais je pleure ma patrie,
+
+ Qui me fut enlevée, et de telle manière,
+ Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.
+
+Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie;
+moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et
+le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»
+
+Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent
+qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la
+liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a
+plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les
+lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est
+plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais,
+mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie
+d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la
+paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles
+est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais
+nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les
+avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches
+marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et
+s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie.
+Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu,
+avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce
+sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins
+esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre,
+jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires
+territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et
+les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des
+prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou
+une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais
+prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions,
+sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les
+extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois
+agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de
+pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre
+perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je
+préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et
+souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque
+voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas
+se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais,
+j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à
+laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes
+humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq
+cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône
+vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des
+cadavres.
+
+Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je
+crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain
+funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des
+meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir
+d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait
+envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant,
+j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais
+cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux,
+qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient
+chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis,
+se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur
+apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid
+parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes
+longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose
+dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de
+les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses
+opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent
+l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien
+que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire
+toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi.
+J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie
+elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est
+la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.
+
+Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour
+de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant,
+j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis:
+«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de
+patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient
+mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et
+surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie,
+s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je
+peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans
+lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche;
+mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes
+retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est
+point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans
+un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une
+âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce
+repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.
+
+Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable
+et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir
+font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il
+faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou
+il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman.
+Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui:
+l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il
+avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce
+que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se
+poignarder.
+
+Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de
+Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je
+laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul
+souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de
+vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que
+j'échappe à un désespoir complet.
+
+Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais
+pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour:
+voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a
+entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment
+cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs
+des soirées entières. Elle travaille assise près de la table,
+silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive
+rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la
+pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir,
+tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon
+cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce
+nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la
+gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces
+fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie,
+n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les
+autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les
+douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant
+les malheureux voudraient se persuader immortelle.
+
+Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé,
+j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup
+mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si
+j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à
+m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même
+qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.
+
+
+3 avril.
+
+Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude,
+nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur,
+deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si
+je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes
+nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence,
+nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de
+son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il
+nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en
+nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que
+pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à
+conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre
+passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la
+décrire.--Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle
+devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe
+du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que
+celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à
+peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche
+rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux
+fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient,
+la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et
+vie de tout ce qui existe!
+
+
+6 avril.
+
+Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me
+présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je
+tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se
+déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se
+brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis
+longtemps.
+
+Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que
+la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à
+cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour
+peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu...
+Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa
+froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un
+jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis!
+m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage
+mortel que, moi-même, je me serais préparé?...
+
+
+11 avril.
+
+... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des
+collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le
+vague de l'air.
+
+--Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.
+
+J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un
+petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne
+m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord,
+soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les
+jeunes tiges.
+
+--Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.
+
+Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse,
+n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la
+faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la
+foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et
+une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son
+office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on
+craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la
+nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en
+aperçut point et le laissa faire.
+
+Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.
+
+«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec
+Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est
+l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la
+place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme
+autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à
+celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite
+le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres,
+je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je
+l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos
+amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de
+mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre
+amoureuse.»
+
+Je me tus...
+
+--Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en
+fixant sur moi ses regards mélancoliques.
+
+Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris
+un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur
+ma main, qui serrait la sienne...
+
+
+17 avril.
+
+Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans,
+habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier
+P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de
+sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la
+famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire
+une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la
+petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En
+l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour
+l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au
+bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu
+autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un
+compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence
+inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux,
+colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de
+charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme
+toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus
+besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je
+lui rappelai cette campagne et ces jours...
+
+--Oui, oui, me répondit-elle négligemment.
+
+Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants
+d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a
+peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et
+tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises,
+prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le
+bon goût de son épouse.
+
+Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me
+fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à
+la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le
+catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des
+auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses
+voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son
+dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé
+chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les
+montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce
+moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien
+amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que
+devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:
+
+--Il est mort!
+
+--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur
+elle des yeux égarés.
+
+Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans
+pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit
+au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur
+de taches et de fautes.
+
+Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père
+d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès
+toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels,
+ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en
+dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa
+dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa
+longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que
+lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission,
+ne fit que l'aigrir encore davantage.
+
+Je l'interrompis.
+
+--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste,
+qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils
+de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse
+les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus
+malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où
+n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que
+pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort
+pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et
+mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune;
+mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit
+bientôt, quoique trop tard encore,
+
+ Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.
+
+--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier
+l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur
+qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre
+avilissement et votre servitude?
+
+--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir;
+puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère
+aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son
+père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa
+sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?
+
+--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les
+créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les
+os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru
+dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un
+banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était
+incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des
+bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de
+frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au
+fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui
+se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de
+la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu
+des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes
+habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le
+plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.
+
+Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si
+je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.
+
+--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu,
+qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité;
+car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais
+et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce
+qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la
+pusillanimité des bons.
+
+La femme était attendrie au moins!
+
+--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir;
+mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si
+chatouilleux sur le point d'honneur.
+
+--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce
+que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et
+probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la
+vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont
+elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre
+conscience?
+
+Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de
+changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que
+maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient
+baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était
+atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:
+
+--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur;
+orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils
+prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs
+plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à
+la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les
+méchants.
+
+Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant
+les mains dans les cheveux.
+
+Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait
+malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni
+celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant
+les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul,
+absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir
+quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit,
+Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour;
+que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout
+autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un
+soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis
+trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain
+mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les
+circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui,
+loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre
+perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la
+lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière
+funèbre du désenchantement...
+
+Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse,
+j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a
+rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce
+n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts
+qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi,
+me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je
+vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés
+sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier
+avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de
+malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de
+réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère
+bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La
+nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut
+nous repousser sans être une marâtre.
+
+Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es
+un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre
+pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des
+affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je
+te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de
+tout le reste du monde?
+
+O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle
+expression elle me tendit la main en me disant:
+
+--Apaisez-vous, Ortis.
+
+Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si
+Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un
+ami!
+
+--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour
+chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la
+douleur!...
+
+O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste
+resplendissaient sur son visage.
+
+
+29 avril.
+
+Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la
+force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un
+profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent
+dans un torrent de lumière.
+
+Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je
+me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais
+rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il
+m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au
+pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a
+rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris
+que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.
+
+Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine
+ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je
+m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées
+se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et
+corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se
+confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la
+fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai
+déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes
+forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup
+que d'écrire une lettre...
+
+La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle
+travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:
+
+--Poursuivez donc.
+
+Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient
+plus rapide, je finis par bégayer.
+
+--Lisez donc mieux, me dit-elle.
+
+Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent
+sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se
+ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le
+retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit.
+
+Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où
+elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon
+Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites,
+qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je
+les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter
+ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment
+misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés
+avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi,
+sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un
+livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait,
+à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette.
+Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la
+terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu
+m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant
+précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en
+ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique
+le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse
+créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais
+crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs
+d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions?
+D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai
+parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à
+sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à
+Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de
+bien.--Lis-les, toi.--Adieu.
+
+
+FRAGMENT
+
+DE L'HISTOIRE DE LAURETTE
+
+
+«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est
+jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la
+race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a
+écrit sur les livres éternels:
+
+ L'homme sera malheureux.
+
+»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel
+tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races
+vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins
+à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les
+renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur,
+il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur
+insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en
+leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.
+
+»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez
+pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont
+plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais
+pour les plantes desséchées?
+
+»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé,
+et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur;
+alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon
+visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les
+miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui,
+se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu
+étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...
+
+»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de
+la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et
+de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais
+alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se
+levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il
+est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le
+consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la
+sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs
+vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre
+dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur
+t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent
+toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure,
+et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle
+nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu
+t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa
+main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:
+
+»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes
+frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de
+tous... de tous!...
+
+»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton
+doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand
+pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te
+sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu
+te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose
+aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur
+guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et
+ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?
+
+»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu
+aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie
+sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi
+ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et
+tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses
+douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple
+et solitaire nature.
+
+»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons
+sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps
+en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les
+étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des
+pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs
+rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant
+alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle
+fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où
+j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle
+sembla me dire:
+
+»--Et toi aussi, tu m'abandonneras?
+
+»Et alors, elle appela son chien.
+
+»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière
+que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban
+bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient
+attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai
+jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me
+remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus
+seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:
+
+»--Je le lui rendrai demain, me dis-je.
+
+»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je
+ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux,
+de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se
+réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux
+mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même
+le dernier adieu.
+
+»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le
+connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les
+jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au
+doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des
+gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:
+
+--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
+
+»Je tire son mouchoir!
+
+»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait
+été formé par la seule nature...
+
+»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma
+demeure.
+
+»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur
+la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu
+cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu
+boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras
+comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois
+tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la
+passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin,
+pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière
+toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je
+serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu
+pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce
+que je viens d'écrire.
+
+»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et,
+depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres
+mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse
+superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner
+d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée
+sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le
+souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais
+partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que
+d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point;
+mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas
+les hommes heureux, fuyez-les...»
+
+
+4 mai.
+
+As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil
+percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet
+que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes
+espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la
+verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix
+est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller
+dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me
+voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis
+tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes
+illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd
+dans la contemplation de sa beauté.
+
+
+8 mai.
+
+«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le
+pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à
+m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les
+fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie
+ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la
+nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui
+éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on
+pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins
+l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.
+
+Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...
+
+J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de
+ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait,
+pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir,
+les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain
+trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la
+faim dont les menace le prochain hiver.
+
+
+11 mai.
+
+Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race
+tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et
+les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme
+tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de
+l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le
+maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne
+s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut
+toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles;
+ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable
+ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens,
+il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous,
+et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers
+parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.
+
+Or, écoute:
+
+J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de
+leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais
+rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée,
+promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en
+avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié.
+Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé
+de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent
+d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une
+insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si
+j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui
+me regardait avec colère.
+
+--Que faites-vous là? me dit-il.
+
+--Vous le voyez, je me repose.
+
+--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la
+crosse de son fusil.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles,
+et ne venez pas fouler l'herbe des autres.
+
+Et, s'en allant:
+
+--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...
+
+Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord,
+je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si
+vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas
+accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans
+la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe.
+Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du
+dîner.
+
+En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la
+matinée.
+
+--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous
+vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.
+
+--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.
+
+Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et
+tantôt tempête?...
+
+Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute
+ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus
+grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir
+de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une
+injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par
+cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une
+action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille
+circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il
+est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est
+revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse
+est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de
+ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les
+passions et toutes les misères de mon espèce.
+
+Cependant, le paysan poursuivait:
+
+--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous
+connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré
+voisin m'ont averti de ma méprise.
+
+--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?
+
+--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez
+m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!
+
+--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais
+personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou
+de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.
+
+--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!
+
+Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais
+quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables,
+quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour
+tous ceux qui ont affaire à eux.
+
+Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie
+deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes
+exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?...
+Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où
+paissent tranquillement les troupeaux!...
+
+
+12 mai.
+
+Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais
+l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée
+endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses
+de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues
+humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras
+soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai
+vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon
+cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais
+alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme
+aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers
+me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme
+la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases
+et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de
+moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe
+de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de
+violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main
+devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine
+qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute
+la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni
+les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!...
+alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme
+retenu par une main divine...
+
+--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les
+larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai
+troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...
+
+A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant
+ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à
+la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais
+son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste
+langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en
+pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si
+elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel,
+existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se
+complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas
+sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la
+douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force
+pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes
+mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans
+jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me
+laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?...
+Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as
+accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de
+l'aimer... éternellement... immensément!...
+
+
+14 mai.
+
+Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste,
+plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes
+ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois
+dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature
+simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais.
+Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits
+surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon
+cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs
+ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière,
+et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont
+rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je
+n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste
+tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur
+une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta
+création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette
+source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me
+consoler!...
+
+Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine
+une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et
+la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des
+ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent
+entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes
+pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir
+insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante
+semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est
+rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent
+les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux
+rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils
+plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent
+semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté
+du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans
+une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur
+étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa
+mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la
+famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et
+les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses
+troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son
+travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui
+bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant
+entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se
+confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse
+quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu;
+les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs,
+la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et,
+de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que
+je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.
+
+Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du
+mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde
+était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise,
+je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil
+s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête,
+mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait
+comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me
+trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts
+sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le
+cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les
+antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la
+poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne
+s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit.
+Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme
+qui ne la craint pas!...
+
+J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette
+muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon
+esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je
+n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où
+devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie
+inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que
+j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des
+sanglots, j'invoquais Thérèse!...
+
+
+14 mai.
+
+Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché
+sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout
+à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me
+sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus
+Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent
+effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant,
+accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois...
+Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes,
+taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des
+Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes
+pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.
+
+--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à
+elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en
+redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je
+lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé
+contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux,
+pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de
+tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en
+elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une
+si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères
+mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!...
+
+Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon
+cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée
+pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus
+étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...
+
+Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les
+facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait
+agitées se calmait peu à peu.
+
+--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le
+sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par
+leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent
+d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et
+d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon
+cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...
+
+Thérèse soupira et sourit tout ensemble.
+
+La montée l'avait fatiguée.
+
+--Reposons-nous, me dit-elle.
+
+L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le
+plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses
+rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous
+l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et
+courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui
+venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier;
+j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre.
+Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...
+
+Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force?
+Heureuse soirée!...
+
+
+14 mai, onze heures.
+
+Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute:
+ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore
+inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi,
+Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis!
+
+
+14 mai, au soir.
+
+Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me
+sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était
+couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier
+renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que
+je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux
+de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour
+nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable
+moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de
+Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur
+plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au
+loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute
+resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et
+les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma
+bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse
+m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et
+son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands
+yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et
+entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de
+mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant
+au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour
+m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je
+respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je
+sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur
+innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur
+est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.
+
+--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.
+
+Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de
+reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui
+nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus
+point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du
+jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:
+
+--Adieu, me dit-elle.
+
+Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:
+
+--Adieu!...
+
+J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle
+s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la
+lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre
+me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui
+blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais
+encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre
+sa voix.
+
+En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras
+ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.
+
+
+15 mai.
+
+Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus
+élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il
+me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le
+frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent
+aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les
+fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute
+la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais
+à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais
+dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le
+premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces
+âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces
+chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les
+éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les
+hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile
+aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du
+malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous
+les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu
+nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le
+soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et
+destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons,
+j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de
+m'épouvanter.
+
+Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac
+des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans
+mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée,
+caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le
+croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois
+voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs;
+j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la
+poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes
+naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes
+aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout
+n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des
+baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et
+aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les
+imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en
+caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion,
+je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui
+m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence.
+Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains
+je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur
+infidèle.
+
+
+21 mai.
+
+Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses.
+Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment
+profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la
+fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que
+lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je
+cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes
+paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole...
+La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui
+dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et
+l'obscurité.
+
+
+25 mai.
+
+Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc
+retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes;
+tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de
+son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta
+créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au
+moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui
+te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la
+bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais
+toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu
+te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!...
+oui, nous nous reverrons!
+
+O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente,
+certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!»
+Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement;
+car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu
+lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la
+plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui
+était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles
+douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les
+vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous
+craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde,
+et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole,
+qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre
+une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère
+m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur
+prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu
+qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a
+tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_,
+et tondu jusqu'au vif...
+
+Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant
+enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait
+le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de
+roses.
+
+--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle.
+J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais,
+demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les
+jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort
+en prend.
+
+--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.
+
+--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une
+couronne nouvelle.
+
+Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles,
+et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux
+fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des
+roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien
+certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et
+combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune
+fille folle!...
+
+Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et
+gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une
+montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre...
+j'étouffe comme en un tombeau.
+
+J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je
+voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée
+frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des
+rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la
+nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses
+maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.
+
+Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent
+l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon
+cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles
+commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un
+torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je
+vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des
+précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et
+inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à
+l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et,
+haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le
+gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans
+fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée
+est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du
+soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches
+babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour
+enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces
+pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi,
+va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et
+il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne
+reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?...
+Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son
+affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme
+si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être
+dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme
+croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé
+affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres
+paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil
+éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se
+multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont,
+tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me
+rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par
+ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du
+passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des
+plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la
+mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant
+toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...
+
+Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne
+rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce
+cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le
+réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les
+larmes et la mort...
+
+Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la
+nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois
+qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais
+heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille;
+et maintenant... Ah!...
+
+Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A
+peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui
+m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma
+tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah!
+qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si
+tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses
+crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser
+derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et
+qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux
+mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se
+complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras
+amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier
+soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements
+triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.
+
+Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui,
+diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons
+faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les
+ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de
+destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards
+vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de
+l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent,
+la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je
+te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me
+dis, comme une espérance:
+
+--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi
+un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de
+nos amours.
+
+Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre
+les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans
+laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes
+crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement:
+«Il était homme et malheureux.»
+
+
+26 mai.
+
+Il revient, Lorenzo, il revient.
+
+Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de
+jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au
+plus...
+
+
+27 mai.
+
+Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette
+image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de
+quelque idole créée par ma fantaisie.
+
+Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si
+heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon
+malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau
+de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle
+espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui
+ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes;
+peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une
+trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et
+qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle
+n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur...
+moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence:
+«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je
+comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul
+ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
+
+O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes
+suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et
+sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne
+peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la
+tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout
+entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô
+Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps
+malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu
+m'aimais comme je t'aime!
+
+Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments
+insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me
+console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons
+donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je
+sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela...
+et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et
+presque de la toute-puissance de Dieu.
+
+
+28 mai.
+
+Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil,
+l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais,
+si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une
+seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!...
+j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.
+
+
+29 mai, au matin.
+
+O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque
+Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres,
+pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments
+n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner...
+Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me
+semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes
+larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et
+muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté,
+abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes
+bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux
+tourments.
+
+Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les
+montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant,
+la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me
+cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue
+comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur...
+Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur
+les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela
+finisse...
+
+
+29 mai, au soir.
+
+Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je
+la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux
+un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle
+voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller:
+elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu
+m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le
+vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me
+cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:
+
+--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?
+
+Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me
+sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:
+
+--Pourquoi te tais-tu toujours?...
+
+Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et
+disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui
+était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient
+rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un
+regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»
+
+
+2 juin.
+
+Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne
+croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me
+dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc
+cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de
+collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de
+l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me
+semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes
+d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me
+promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable
+philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en
+indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les
+coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents
+ans; tout tombe ici-bas.
+
+Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête
+devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la
+poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.
+
+Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je
+cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme
+orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent
+de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui
+coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les
+membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les
+yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
+
+Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je
+vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi
+elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une
+guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond
+d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que
+je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...
+
+
+LORENZO AU LECTEUR
+
+
+Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir
+l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et
+j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.
+
+La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire
+encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la
+villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les
+yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il
+allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le
+visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne,
+et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.
+
+Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui
+retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis.
+Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté.
+Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite,
+et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il
+l'interrompit:
+
+--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les
+autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître
+en moi.
+
+Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui,
+pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres
+et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse,
+qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.
+
+Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et
+ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de
+tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin
+d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit
+par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine
+osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le
+soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se
+rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa
+mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à
+la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant
+rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa
+toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux
+baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui
+venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de
+tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières
+dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette
+malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes
+à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir
+les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il
+parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était
+quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis
+quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères
+comme son âme.
+
+Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de
+Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête
+et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait
+enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait
+facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles,
+puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes;
+Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes
+du changement d'Ortis.
+
+Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait
+chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa
+famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le
+virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et
+entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le
+peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des
+collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit
+déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il
+parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif,
+après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:
+
+ Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
+ Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
+ Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...
+
+Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher
+escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter,
+puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:
+
+--O ma mère! ma mère!...
+
+Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de
+faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine
+commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle;
+Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son
+visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la
+tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude.
+Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut,
+et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se
+tourne vers Thérèse.
+
+--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous
+perdre tous?
+
+A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras
+de son père et lui avoua tout.
+
+Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et
+l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens
+ces détails de la bouche même de Thérèse.
+
+Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et
+trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite
+et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant
+près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:
+
+--Mon père sait tout.
+
+Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques
+tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne
+fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha
+en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé
+son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:
+
+Peu de temps après, il se leva et écrivit.
+
+ * * * * *
+
+
+Minuit.
+
+Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes
+vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du
+malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.
+
+Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la
+langueur de la mort...
+
+Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde
+différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer,
+et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa,
+et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse
+persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui,
+pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.
+
+Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua,
+parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...
+
+Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais
+sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...
+
+
+Deux heures du matin.
+
+Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à
+moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides
+rayons...
+
+
+Au point du jour.
+
+Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami
+t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour
+réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne
+cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire
+mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?
+
+Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités
+des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et
+la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie
+donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les
+flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples
+auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!
+
+Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle
+t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas,
+parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de
+toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont
+revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le
+consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils
+de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense
+pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et
+je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu
+délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas
+pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si,
+pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être
+plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne
+désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu!
+que je te retrouve et que je te vois!
+
+Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son
+regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème!
+faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et
+poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à
+Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la
+beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un
+regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos,
+tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est
+incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
+
+ * * * * *
+
+Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita
+de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines
+Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le
+caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami.
+Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer
+sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne
+participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une
+trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T***
+lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et
+d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des
+persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de
+désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant
+Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa
+famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il
+s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune
+ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que
+rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T***
+m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant
+déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors,
+il l'interrompit.
+
+--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit,
+inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant
+que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non
+point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de
+leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
+
+--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
+
+Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après
+quelques minutes:
+
+--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
+
+--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon
+ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par
+amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul
+mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à
+aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse,
+vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son
+époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui
+vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son
+propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être
+auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!...
+J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les
+plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à
+mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on
+estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître
+généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient
+coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où
+je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous
+m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais
+les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me
+sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait
+que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse,
+de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit,
+son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure,
+au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son
+bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le
+père le plus malheureux qui ait jamais existé.
+
+Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage
+muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au
+milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il
+demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à
+partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que
+pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade
+s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre
+dangereuse.
+
+Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous
+les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son
+départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul
+remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus
+point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère
+emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son
+fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à
+sa santé.
+
+C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus
+terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux
+arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais
+des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des
+prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les
+plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de
+brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre
+maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu
+dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à
+l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens
+violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même,
+arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par
+toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de
+revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement
+pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui
+écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un
+autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait
+donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre
+fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines
+Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore
+alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était
+assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa
+sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en
+donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
+
+Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second
+message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de
+change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de
+s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva
+qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en
+silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure
+après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans
+ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit
+à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout
+pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut
+couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à
+sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons
+de la lune.
+
+En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le
+lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la
+plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour
+Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
+
+ * * * * *
+
+
+Neuf heures.
+
+Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai
+troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru
+avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est
+beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me
+laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars,
+Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer
+toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation
+de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain
+que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui
+pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux
+sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien
+amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu
+pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la
+reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas
+cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me
+l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te
+voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de
+ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le
+monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans
+patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas
+vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque
+force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et,
+quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la
+vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure!
+Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur,
+le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai
+méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il
+ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les
+supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et
+moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi.
+En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te
+recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je
+t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis
+condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me
+pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te
+voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle
+je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant
+que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de
+cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie.
+
+Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis
+lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à
+revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai
+l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence
+l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces
+choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation
+au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi...
+hélas! je me croyais plus de courage...
+
+Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé
+par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié,
+ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le
+faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui
+lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et
+fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le
+dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel,
+que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre
+amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
+
+Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma
+tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la
+mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je
+t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre
+qui te recouvrira!... Adieu!...
+
+ * * * * *
+
+Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes
+silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis
+il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les
+chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:
+
+ * * * * *
+
+
+Monsieur et ami,
+
+J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la
+signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai
+pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop
+d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette
+lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute
+cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que
+je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la
+journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette
+lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté,
+monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du
+marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de
+mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance
+serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous
+souviendrez toujours de moi.
+
+ * * * * *
+
+M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens
+de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda
+point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne
+contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme
+entièrement revenu à lui.
+
+Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes
+feuilles.
+
+ * * * * *
+
+
+Rovigo, 20 juillet.
+
+Je l'admirais, et je me disais à moi-même:
+
+--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?
+
+Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...
+
+Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre
+sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le
+courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier
+adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la
+maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et
+avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance
+qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma
+raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du
+destin. Adieu...
+
+
+Ferrare, 20 juillet au soir.
+
+Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt
+fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter,
+m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!...
+Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort
+coûterait d'amères larmes...
+
+Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à
+la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour,
+lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera
+détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le
+courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec
+elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les
+larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo...
+alors!...
+
+Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas
+la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé
+l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous
+abandonne?...
+
+Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au
+tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne!
+Je vous obéirai à tous...
+
+
+Pendant la nuit.
+
+Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et
+dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton
+consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait
+voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les
+tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es
+encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais
+pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te
+le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes,
+aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier
+Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors
+du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas
+aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon
+désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni
+te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon
+cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment
+je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
+
+Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La
+nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la
+discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et
+ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi
+fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans
+l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont
+donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe
+accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas...
+tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses
+gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez...
+votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je
+délire! oh! je suis un assassin!...
+
+Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je
+t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de
+vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de
+passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient
+presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la
+douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant
+encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!...
+Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu
+qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et
+l'obscurité de la mort...
+
+Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse;
+pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un
+avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait
+enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais
+pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant
+de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi
+le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le
+déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût
+partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui
+répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots,
+il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes
+jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à
+cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné
+avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,
+j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et
+regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me
+suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes...
+Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs,
+mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à
+les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!
+
+Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait
+d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend
+ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent!
+et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis
+ensanglanté par un meurtre...
+
+Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien
+de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de
+malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je
+jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je
+voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil
+de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes
+dont les mains sont encore chaudes de sang...
+
+Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de
+Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son
+pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi!
+n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...
+
+
+Bologne, 24 juillet, dix heures.
+
+Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume,
+fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je
+t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo,
+aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un
+consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes
+délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite
+Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura
+oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O
+mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que
+dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier
+plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par
+l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a
+tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si
+jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...
+
+Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?...
+L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de
+l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo!
+je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le
+croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans
+eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne
+serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé
+de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi,
+Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.
+
+
+Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.
+
+Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je
+pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que
+de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus
+de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon
+pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il
+semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par
+torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu!
+mon Dieu!...
+
+
+Bologne, 12 août.
+
+Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient
+point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc
+aussi?...
+
+Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi;
+ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison
+pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de
+personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville
+comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces
+infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si
+c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils
+demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me
+heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé
+quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule,
+et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de
+cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois
+des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs
+concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les
+crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux
+aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les
+hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et
+surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine,
+m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une
+solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo,
+je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des
+malheureux...--Et où aller?...
+
+
+Florence, 27 août.
+
+Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de
+Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout
+frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées
+espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec
+lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh!
+combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la
+postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les
+honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge
+l'humaine espèce.
+
+Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de
+jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais
+en esprit au milieu des applaudissements des générations futures...
+Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles
+peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon
+cœur gâté là--jusqu'au fond.
+
+Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais
+envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni
+faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais
+j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption
+de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut
+dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde...
+Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des
+grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la
+première pierre.
+
+
+Florence, 7 septembre.
+
+Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines
+chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le
+ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et
+où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes
+pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du
+village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si
+funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de
+tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se
+rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu
+trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient
+vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes
+espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras
+peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son
+lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le
+pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi
+ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre
+l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me
+laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de
+remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère,
+ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une
+fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait
+me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te
+demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi,
+je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le
+médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre
+de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à
+secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses
+que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur...
+Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je
+passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à
+leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les
+endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en
+chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de
+fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course,
+franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés
+par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont
+ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au
+sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais
+les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait
+plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que
+le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure
+des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma
+tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en
+montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les
+tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines,
+réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait
+dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes
+invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une
+butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire,
+alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme
+proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même
+m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et
+je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.
+
+Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux
+paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis
+pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je
+cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement
+désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands
+malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence
+mortelle: «Thérèse a juré...»
+
+Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles
+illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.
+
+
+Florence, 17 septembre.
+
+Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à
+me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère
+avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois...
+Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me
+forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.
+
+Oh! mes espérances!--Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste
+abandonné dans la solitude de ma douleur...
+
+A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je
+ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est
+nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras
+toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout
+perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant
+d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni
+moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je
+perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me
+plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.--Mon cœur et mes
+gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas
+homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.
+
+Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:
+
+«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous
+ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt
+que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne
+de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous
+écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant
+Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»
+
+Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme
+si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une
+fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis
+tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour
+jamais...
+
+Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me
+séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait
+expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour
+toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la
+vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce
+monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort,
+je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières
+pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute
+manière il m'appelle à lui;--mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en
+consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant
+miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma
+douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par
+moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa
+tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne
+t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais
+qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une
+reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur
+tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme
+en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur
+que je puisse trouver contre mon amour.--Être la cause de tes chagrins
+est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...
+
+Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?
+
+Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer
+à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes
+nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et
+rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue,
+Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures
+à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les
+regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation
+de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...
+
+
+Florence, 23 septembre.
+
+C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les
+beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque
+côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures
+des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs
+dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un
+jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein
+de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère
+toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà
+allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de
+solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma
+route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines
+de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma
+mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu
+pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être
+n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...
+
+C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine
+sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions
+contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni
+leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une
+étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous
+ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns,
+tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos
+concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous
+secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui
+ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les
+mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos
+moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni
+pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal;
+errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et
+murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de
+toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou
+la tombe! Il y a encore l'avilissement,--c'est vrai!... l'avilissement
+par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses
+propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se
+vend, et par lesquels un jour il sera vendu.
+
+J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux
+par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles:
+c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de
+base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi
+le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des
+guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et,
+dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par
+le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti
+mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes
+veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et
+épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur
+ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les
+ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les
+habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches
+et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles,
+rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils
+tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour
+qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez,
+tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du
+carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A
+cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi...
+Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul,
+et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un
+plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je
+toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de
+te secourir?
+
+
+Milan, 27 octobre.
+
+Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon
+arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre
+très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et
+par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?...
+Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées.
+Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce
+moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le
+secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré
+que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le
+prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse
+de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que
+mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.
+
+Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse
+fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la
+vieillesse.
+
+Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et
+prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant
+sur son bâton, me posa la main sur l'épaule.
+
+--O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent
+encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus
+se relever que sous le fouet de la Fortune.
+
+Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après
+soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.
+
+
+Milan, 11 novembre.
+
+J'ai demandé à un libraire la _Vie de Benvenuto Cellini_.
+
+--Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.
+
+Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore
+dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on
+appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine
+le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une
+langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de
+l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont
+discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république
+les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique
+but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio
+Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit
+contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle
+l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour
+elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les
+absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur
+réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu
+ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.
+
+
+Milan, 4 décembre.
+
+Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo:
+dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui
+commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne
+sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez
+aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il
+vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne
+touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je
+demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde
+comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier
+espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu
+ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de
+mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de
+cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent
+les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas
+être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels
+sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils
+soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la
+présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je
+voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît
+plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des
+intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin
+d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir.
+Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée,
+de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui
+les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se
+débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de
+licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut
+d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore
+dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un
+emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et
+l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai
+l'éloge du petit brigand_.
+
+Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du
+moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui
+sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas
+comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se
+vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs
+bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je
+fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de
+sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans
+ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.
+
+Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres
+ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo,
+d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de
+m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où
+l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans,
+ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le
+malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où
+tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la
+matière... dans la tombe.
+
+Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et
+qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines
+de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que
+ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux
+cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu
+m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue;
+mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique
+passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le
+voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements
+et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques
+pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et
+en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir
+inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses
+pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer!
+peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été
+retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau
+n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent
+j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie,
+parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la
+délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.
+
+Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre,
+dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de
+terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!...
+Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue
+à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale
+amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre
+consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière,
+je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient
+moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la
+nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle,
+puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes,
+se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je
+n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments,
+et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de
+calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est
+possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur.
+Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et
+dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes
+lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression
+de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les,
+Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront
+nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis.
+
+Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif
+de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se
+soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et,
+regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour
+se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec
+laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son
+domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus
+digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel
+est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une
+suprême éloquence?
+
+Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre
+ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres
+prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant
+en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de
+bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales
+récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je
+daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la
+force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent
+de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence...
+Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut
+mieux ne pas même prononcer leurs noms...
+
+A ces paroles, je me levai furieux.
+
+--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais;
+mais de notre sang naîtront des vengeurs...
+
+Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il
+ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait
+avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement
+bouillonner dans ma poitrine.
+
+--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes
+savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne
+serviraient jamais si bassement.
+
+Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me
+regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant
+asseoir:
+
+--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de
+l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma
+vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie
+plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux
+l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.
+
+Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers
+l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se
+rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors
+que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme
+l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces
+génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre
+vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri
+soupirer du fond de l'âme.
+
+--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la
+tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble
+la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au
+sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le
+corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main
+m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît,
+et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots.
+Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain
+qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si
+pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore
+ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de
+sa patrie.
+
+Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et
+que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:
+
+--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de
+grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur
+renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs
+crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à
+cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les
+gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne
+t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations
+étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire
+que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les
+devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le
+sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu
+le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif,
+cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne
+te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un
+caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune,
+un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des
+factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te
+conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te
+louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard
+nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta
+tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer
+encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de
+tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à
+ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir
+une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la
+guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les
+opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des
+massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par
+les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de
+la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais
+par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle
+appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses
+applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours.
+Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune,
+réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi
+par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse
+commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur
+nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été
+un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années
+de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des
+despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors,
+il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour
+répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à
+monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un
+conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un
+jour sur son tombeau.
+
+Il se tut; puis, après un long silence:
+
+--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!
+
+Le vieillard me regarda:
+
+--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou
+n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.
+
+Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit
+d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses
+espérances...
+
+Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers
+les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous
+retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.
+
+Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu
+céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons
+sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse
+chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir
+tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma
+solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et
+ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui
+chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel...
+ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous
+que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de
+calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier
+vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que
+tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon
+histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples
+s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du
+sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le
+courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je
+sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.
+
+Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées,
+frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point
+accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du
+moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous,
+dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et
+que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos
+bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne
+peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls
+arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de
+vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le
+genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la
+décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît
+plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et
+d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la
+vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la
+force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec
+l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité,
+richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de
+père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de
+nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors
+caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses
+plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes
+généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements
+éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et
+les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des
+prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et
+leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre
+renommée...
+
+
+Milan, 6 février 1799.
+
+Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait?
+peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y
+arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point,
+Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me
+diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne
+puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je
+m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble
+que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le
+brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être
+que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis
+leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la
+générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui
+ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans
+l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe
+dans ce pays me paraît une année de prison.
+
+--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment,
+tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés
+qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le
+monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins
+fou.
+
+Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque
+je lui répondrai:
+
+--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras
+guéri.
+
+Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois
+plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui
+s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur,
+qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon
+sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes!
+lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir
+la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre
+l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions,
+ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise...
+alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette
+bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la
+tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et
+qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés.
+Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de
+craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie...
+et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de
+votre sagesse...
+
+Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu
+plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de
+ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes
+pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur!
+La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un
+incendie... Adieu, cependant!...
+
+
+Dix heures du matin.
+
+J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point
+m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le
+chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu
+sais combien le froid m'est contraire.
+
+
+Une heure.
+
+Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans
+deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.
+
+
+Une heure et demie.
+
+Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En
+mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots
+que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant
+que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié
+éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai
+toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à
+toi.»
+
+Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les
+répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir
+me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je
+reviendrai.
+
+
+Trois heures.
+
+J'ai été faire une dernière visite à Parini.
+
+--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout
+avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu
+seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que
+mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a
+engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule
+consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout
+entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si
+mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à
+pleurer sur mon tombeau, viens-y...
+
+Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il
+put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais
+encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.
+
+
+Neuf heures du soir.
+
+Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter
+tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si
+fatigué!
+
+Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec
+une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées...
+Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te
+revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque
+mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta
+famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que
+les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous
+sépare!....
+
+
+Gênes, 11 février.
+
+Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées
+dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce
+pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants,
+je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je
+m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à
+Toulon.
+
+De la Piezza, 15 février.
+
+Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage;
+et puis...
+
+ Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]!
+
+Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été
+forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai,
+attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi,
+et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer
+la douleur sur ma route.
+
+Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille
+environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la
+plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet
+air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore
+plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché
+aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que
+Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé
+comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui
+avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se
+rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du
+temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...
+
+--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous
+ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette
+solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux,
+que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et
+que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend
+dehors...
+
+--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.
+
+Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse
+soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un
+homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir
+été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la
+douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau
+jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer
+mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me
+glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état
+misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il
+dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent
+les infortunés.
+
+S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui
+lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.
+
+--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à
+Padoue avec vous.
+
+Alors, il te nomma.
+
+--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles;
+mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que
+moi... J'étudiais alors!...
+
+Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore
+t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux
+et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort
+t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi?
+
+Il poursuivit.
+
+--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous
+ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me
+retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne
+vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis
+que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me
+rassura.
+
+Je le remerciai d'être venu me voir.
+
+--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez
+fourni l'occasion de parler de Lorenzo.
+
+Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la
+suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans
+l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des
+fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui
+offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place
+lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour
+s'embarquer à Livourne.
+
+Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les
+gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors
+que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait,
+écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait
+cessé.
+
+--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?
+
+--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui
+pleure...
+
+Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il
+était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches
+continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait
+supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé
+encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui,
+depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A
+l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné,
+cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part
+trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et
+allait à Milan.
+
+--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le
+temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme
+exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et
+pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à
+chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il
+ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses
+gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre
+impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la
+rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des
+chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des
+villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte
+des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance;
+repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me
+connaître ou qui me tournaient les épaules!...
+
+--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de
+nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans
+ses environs.
+
+--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels
+pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les
+meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel...
+(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient
+autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre
+vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses,
+m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour
+m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me
+jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a
+fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de
+convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille,
+après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le
+lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois
+domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit
+dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si
+vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous
+êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que
+l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que
+le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a
+véritablement besoin.
+
+Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua:
+
+--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les
+livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le
+cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon
+père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels
+amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq
+fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de
+garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait
+à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et
+nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait
+de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais
+avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour
+moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de
+fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim,
+d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de
+la journée!... sans souliers, sans habits!...
+
+--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon
+manteau sur les épaules. Couvrez-vous!
+
+Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière
+nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers
+de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme
+s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une
+naissance aussi distinguée.
+
+O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du
+moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son
+commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon
+domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu
+souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de
+ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as
+partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta
+physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé
+dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser
+échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire
+apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action
+envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils
+de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai
+jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me
+suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau
+naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme
+dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous
+ceux qui vivent avec elle.
+
+A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais
+disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je
+n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à
+Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes
+m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.
+
+Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa
+femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de
+reconnaissance il me répéta plusieurs fois:
+
+--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...
+
+Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait:
+
+--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant
+six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la
+main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être
+à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier
+hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins,
+ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui
+t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te
+délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais
+que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait
+aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah!
+si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...
+
+Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un
+serrement de cœur que je ne puis exprimer...
+
+Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.
+
+--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi
+s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son
+existence?
+
+Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais
+ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs...
+Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en
+ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je
+me suis couché en murmurant:
+
+--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la
+fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement:
+êtes-vous plus sages ou plus heureux?
+
+Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était
+à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme
+languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on
+chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce
+qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de
+partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui,
+chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit
+du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir
+serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe
+aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux
+passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et
+aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa
+faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et
+au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je
+me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux
+crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la
+malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi,
+et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des
+honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs,
+punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la
+campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la
+population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire
+aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de
+changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices,
+sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité
+universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et
+sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de
+tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée
+immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir
+encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux
+classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un
+malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques
+gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de
+Dieu ses mérites et ses fautes...
+
+
+Vintimille, 19 et 20 février.
+
+«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la
+mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les
+autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme
+que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être
+retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société,
+et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de
+souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a
+plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par
+s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me
+diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous
+sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à
+la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne?
+est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en
+supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y
+aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux
+entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir
+l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui
+peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le
+cours des passions variant selon les âges et les incalculables
+circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a
+succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que
+l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier
+aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour
+supporter ses peines.
+
+Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je
+contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand
+je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre,
+ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses
+besoins et de ses préjugés?
+
+Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que
+nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire
+abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre
+les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu
+que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur.
+Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les
+connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux
+dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des
+bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les
+récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être
+exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît
+ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque
+individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent
+ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul?
+Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis
+puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la
+majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils,
+prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant
+aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me
+regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à
+ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur
+qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il
+ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés
+parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la
+redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de
+les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la
+tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les
+vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont
+servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses
+et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule
+espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop
+tard repentantes, de leur loyale crédulité.
+
+Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la
+porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs
+à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et
+réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te
+suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie
+peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers?
+quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait
+pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude
+sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une
+seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous
+ferait certain de mon éternelle tranquillité...
+
+Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne
+sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être
+maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue
+de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je
+la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient
+chaque jour.
+
+Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard;
+j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité
+diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été
+heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que
+ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées
+plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si
+elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle
+pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je
+vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va
+toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi;
+car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un
+désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon
+existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des
+circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce
+moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je
+cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et
+il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore
+l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras
+offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel
+de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta
+famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de
+lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que
+j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même,
+te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne
+serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la
+femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse,
+mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris,
+est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon
+persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux
+battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de
+désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?...
+pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi
+marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le
+suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il
+envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes
+fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en
+invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas,
+qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de
+l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que
+j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans
+les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...
+
+Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la
+stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé
+un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que
+des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui
+s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.
+
+Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se
+précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses.
+Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue
+parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine
+peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se
+confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans
+cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la
+Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son
+royaume chasse tous les vivants.
+
+Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas
+surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils?
+qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je
+répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent
+mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton
+nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la
+gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis
+que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs
+tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la
+parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou
+vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres,
+ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de
+ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.--Oui, nos souvenirs sont
+un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.
+
+C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom
+italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus
+ma patrie, et je me dis:
+
+--Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs;
+mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est
+l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...
+
+Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces
+siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables
+aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent
+toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence
+nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se
+dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre.
+En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je
+pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs...
+mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples
+trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au
+delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils
+enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin
+ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient
+contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites
+massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les
+Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les
+enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa
+l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus
+grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre
+univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène,
+et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs
+comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes
+ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens
+jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et
+c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles
+successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des
+Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la
+vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne
+connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu
+tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et
+retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont
+leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur
+servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut
+l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt
+peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste
+sont des conséquences du système de la nature, et de même que la
+stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui
+sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un
+autre globe.
+
+Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions
+que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui
+obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils
+l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée.
+Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à
+l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de
+pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle
+essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin
+qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes.
+De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la
+multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis
+comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur,
+qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur
+puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis
+pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle
+est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations,
+qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du
+vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis
+qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une
+révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui
+doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de
+celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni
+bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse,
+et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à
+venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des
+conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs
+et les ruses de ceux qui veulent régner.
+
+Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous,
+faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé
+toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et
+les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont
+des vertus usuraires.
+
+Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de
+l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les
+pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne
+me dis-je pas en pleurant:
+
+--Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de
+malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la
+douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu
+tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant,
+tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami...
+Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est
+sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement
+vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques!
+
+O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous
+considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons
+s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés;
+mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne
+succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils
+obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus
+funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos
+calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir.
+
+Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines
+vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne
+sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma
+patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première
+as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes
+membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix,
+les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans
+ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est
+revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre
+espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers
+gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon
+froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du
+moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous
+survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de
+cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de
+mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.
+
+
+Alexandrie, 29 février.
+
+De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat...
+Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini.
+Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.
+
+
+Rimini, 5 mars.
+
+Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir
+Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses
+nouvelles..... Il est mort!...
+
+
+Onze heures du soir.
+
+Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre,
+pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il
+lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est
+mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement
+tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon
+voyage de Rome.
+
+ * * * * *
+
+D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même
+qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres
+fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses
+pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous
+les yeux du lecteur selon leur date:
+
+ * * * * *
+
+... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels
+seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir
+maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la
+connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion
+m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois
+que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées
+lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si
+je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve
+que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité
+de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font
+craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue
+continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre
+monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je
+ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison,
+que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien
+de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne
+fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort
+adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne
+plus exister.
+
+Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont
+évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé
+l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de
+fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus
+surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé,
+dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à
+qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la
+paix...
+
+ * * * * *
+
+Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y
+avait été la même semaine:
+
+ * * * * *
+
+... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire.
+Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât
+aussi tranquillement avec lui et lui avec elle!
+
+Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore
+affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?--Est-ce toi, père, qui m'as
+inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et
+le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton
+amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit
+divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus
+tranquille...
+
+ * * * * *
+
+Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et,
+après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise.
+J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut
+avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte:
+
+--Et mon fils?
+
+La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait
+une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le
+croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et
+inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles
+nouvelles.
+
+--Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire,
+parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je
+montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je
+crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle
+bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du
+reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît
+beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou
+après-demain.
+
+Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos
+soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur
+le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise,
+il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser
+encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré.
+
+Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures,
+et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla
+pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six
+jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à
+l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra
+Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les
+jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et
+s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse
+l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria:
+
+--Dieu éternel!
+
+Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père.
+
+Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main,
+et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à
+son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit
+dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite
+fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour
+lui demander s'il partait bientôt pour Venise.
+
+--Dans peu de jours, répondit-il.
+
+Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux.
+
+Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas
+laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis
+devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il
+en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme,
+fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner,
+attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir
+besoin de lui. Le jardinier lui apporta quelque nourriture, qu'il prit
+sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et,
+se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à
+lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il
+paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en
+différentes pages, mais sur le même feuillet:
+
+ * * * * *
+
+... Allons, courage!--Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main,
+laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh!
+pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité?
+
+La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur
+ces livres?--que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les
+passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la
+médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature...
+Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont
+jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties...
+
+Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux
+ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque,
+rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de la
+nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux!
+
+Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à
+moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé
+n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit.
+
+Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire
+encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis
+désillusionné moi-même, un seul parti me reste...
+
+ * * * * *
+
+Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci
+n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut
+remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la
+lettre suivante et revint se renfermer encore:
+
+ * * * * *
+
+
+14 mars.
+
+Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur...
+Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le
+dépose dans le tien.
+
+Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que
+je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je
+n'ai pu faire revivre leur père.
+
+Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur
+forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La
+nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon
+cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient
+encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant
+intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous
+entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée
+d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval
+s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.
+
+--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche!
+
+Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher
+les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y
+trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval
+l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la
+tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...
+
+Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où
+j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans
+une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment
+et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi...
+Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la
+foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui
+renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant
+dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au
+milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon
+crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me
+pardonne jamais?
+
+Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le
+corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque
+recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un
+châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les
+torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les
+membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait
+en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les
+bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa
+fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils,
+qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de
+nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la
+misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien
+des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un
+époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour
+toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!...
+
+C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire
+mutuellement!
+
+Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les
+laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer,
+traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes;
+que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui
+l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu
+un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels
+prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible
+et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que
+cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une
+traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du
+livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un
+cantique d'Ézéchiel.
+
+Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait
+déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le
+reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit
+à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un
+autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait
+laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il
+retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les
+vers suivants:
+
+ Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...
+ Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...
+ C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!
+ Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?
+ Un nuage sanglant le dérobe à la terre;
+ Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux
+ Se mêler aux accents des esprits infernaux?
+ Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,
+ Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...
+ Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!
+
+Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots:
+
+--O mon fils!
+
+Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le
+posant bientôt, s'écria:
+
+ Vous n'avez point encore éprouvé mon courage,
+ Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur...
+ Elle doit égaler mes maux et ma douleur.
+
+Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de
+l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur
+le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait
+cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant
+le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la
+pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation
+tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.
+
+--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis
+certain que nous ne nous reverrons jamais.
+
+--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste.
+
+Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et
+tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque:
+
+ .........Je ne sais, mais je crois
+ Que vous devez rester bien longtemps après moi.
+
+Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre
+jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois
+de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été
+écrits:
+
+ * * * * *
+
+... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de
+ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur
+elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est
+l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de
+l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?
+
+Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.
+
+Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu
+trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon
+cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre
+éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et
+généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus
+douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens
+la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus
+grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...
+
+
+Minuit.
+
+Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la
+lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce
+moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons
+sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai
+toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette
+solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je
+te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux,
+mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient!
+que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!...
+Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de
+ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever
+jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse
+me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un
+dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.
+
+Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi
+tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine...
+Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments
+dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.
+
+Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels...
+Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur;
+je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et
+bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais,
+depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!...
+les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes
+vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu
+dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta
+beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.
+
+Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus
+terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière,
+je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me
+quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement
+au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre,
+et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.
+
+Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et
+la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à
+la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en
+accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce
+qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne
+leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des
+hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que
+t'importe le temps et la manière!...
+
+Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette
+infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous
+une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors
+dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence
+divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des
+sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je
+t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur
+universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de
+la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en
+toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir
+tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles
+douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je
+t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en
+douleurs?
+
+Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années
+sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les
+fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et
+fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et
+à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix
+de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul
+le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront
+arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!...
+
+ * * * * *
+
+J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans
+les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout
+ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire
+connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes
+auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il
+devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs
+fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les
+jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et
+Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.
+
+La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du
+19:
+
+ * * * * *
+
+Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et
+Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois
+encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner
+une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans
+cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer
+Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi
+n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me
+demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me
+répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je
+l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire...
+
+Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée
+seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué
+à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont
+ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui
+passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire
+autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs
+biens... et pour s'emparer du bien des autres.
+
+P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà
+parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule,
+mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se
+lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis
+plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs
+et l'agonie de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et
+semblent les derniers:
+
+ * * * * *
+
+Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas
+vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur
+nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont
+point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une
+infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant
+avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne
+m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du
+soir... que le sommeil qui suit les travaux...
+
+Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée
+qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme
+moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin
+de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser
+la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans,
+vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus
+longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui
+confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en
+caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!
+
+Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie
+de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me
+représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie
+invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon
+cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à
+goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez,
+assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le
+destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du
+désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son
+misérable destin?
+
+J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je
+souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout
+entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose
+t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche
+point!
+
+A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte
+mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme
+si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me
+sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul
+moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!
+
+
+26 mars au soir.
+
+Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce
+qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon
+cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de
+sang...
+
+Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me
+fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses
+genoux...
+
+--Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.
+
+Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas:
+
+--Ortis ne m'aime plus...
+
+Je l'entendis.
+
+--Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en
+l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te
+revoir...
+
+O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait
+Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi.
+
+--Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne
+de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son
+ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir...
+
+Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque
+espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je
+t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs.
+
+--Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non
+pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de
+tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait
+encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et
+n'oublie jamais l'infortunée Thérèse...
+
+Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur...
+
+Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs
+rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à
+coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint
+froide et tremblante...
+
+--Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée.
+
+Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la
+petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père
+rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords.
+
+ * * * * *
+
+Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il
+lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses
+papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la
+Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des
+commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe
+empruntée à Lucain: _Jusque datum sceleri_. Un soir de l'année
+précédente, il avait lu à Thérèse l'_Histoire de Laurette_, et elle me
+dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril
+n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées
+éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors
+avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres,
+pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du
+monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin
+d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes,
+différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez
+long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup
+de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre
+des _Annales_, ainsi qu'une grande partie du second de l'_Histoire_,
+recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la
+traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici
+ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.
+
+Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre
+quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit
+sur la couverture du livre des _Maximes_ de Marc-Aurèle, sous la date du
+3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date
+du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799,
+cinq jours avant qu'il mourût. Le voici:
+
+«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est
+le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je
+reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.--Je ne sais ce
+qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.--Je ne sais
+quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur
+moi-même sans pouvoir se connaître jamais.--Enfin je tente de mesurer
+avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me
+trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir
+pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court
+moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité
+qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?--Enfin je ne vois de
+tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.»
+
+A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable
+qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au
+point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui
+ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur
+son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du
+matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua.
+
+A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le
+trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus
+profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha
+de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et
+en caractères à peine lisibles:
+
+«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une
+amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais
+quelle main s'appesantit sur mon cœur.
+
+»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme.
+
+»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.»
+
+Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le
+ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front.
+Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre
+chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même
+jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+
+Mercredi, cinq heures.
+
+Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix
+domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin.
+Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui,
+solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta
+vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et
+l'assurerai à ta famille.--Mais toi, pauvre infortunée!...
+
+Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir...
+Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette
+constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je
+mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers
+embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les
+lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles
+lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non,
+tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les
+infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des
+hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma
+patrie vendue,--tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur
+d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai
+vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé
+espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as
+aimé,--tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!...
+voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir
+quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion
+il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste
+une seconde fille.
+
+Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de
+m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour
+ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera
+peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de
+ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à
+laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,--cette
+innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les
+séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta
+propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui,
+dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et
+traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non,
+Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que
+je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine
+image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans
+ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre
+bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce
+portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent
+à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié
+en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché,
+il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec
+lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon
+cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le
+moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra
+éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma
+plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les
+larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont
+mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse
+pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec
+toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de
+la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui
+restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de
+vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie.
+
+ * * * * *
+
+A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et
+arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une
+gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.
+
+En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut
+réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier
+le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent
+qu'il lui devait depuis longtemps.
+
+--Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée.
+
+Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas
+d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus
+qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée,
+paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de
+parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et
+souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait
+errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que
+jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que
+quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me
+répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même
+ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé.
+
+J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma
+mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous
+revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le
+sort ait encore soumis mon courage.
+
+Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir,
+mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors
+s'approcha de lui.
+
+--Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu?
+
+--Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans
+ses bras.
+
+--Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.
+
+--Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous
+quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester
+plus longtemps ici...
+
+Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.
+
+--Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.
+
+Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en
+jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes
+lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop
+fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier).
+
+Alors, elle s'écria:
+
+--Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père,
+je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins
+passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit
+faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou
+ta mort...
+
+Ses sanglots l'interrompirent.
+
+Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme
+s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se
+jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les
+mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête:
+
+--Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le
+Tout-Puissant te bénisse de même!
+
+Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette
+mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils.
+
+Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis.
+Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le
+bénit de nouveau. En se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le
+pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta
+en me disant:
+
+--Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié.
+
+Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui
+parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta
+un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions
+pour la dernière fois.
+
+Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait
+l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes
+vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras
+et rentra en me disant:
+
+--Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.
+
+Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois,
+avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous
+quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée
+Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le
+sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune
+garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se
+leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église;
+mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il
+s'éloigna.
+
+Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous
+sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de
+Laurette.
+
+--Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma
+fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point
+accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me
+dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt
+besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette
+soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.
+
+Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M.
+T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses
+pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre
+obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un
+coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil.
+Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père
+lui donna celui-ci:
+
+ Liberta va cercando, ch'e si cara.
+
+Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui
+recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais
+su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta
+qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la
+chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe,
+écrivit celui qui vient après:
+
+ Come sa chi pu lei vita rifiuta.
+
+Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva
+une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son
+mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans
+cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces
+cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un
+ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa
+place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de
+la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son
+volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant,
+elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage
+avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.
+
+Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à
+Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il
+était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la
+nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation
+pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers.
+Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux
+collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire:
+
+ * * * * *
+
+
+Vendredi, une heure.
+
+Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me
+pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en
+toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein
+duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer
+mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me
+suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo...
+
+--Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années
+d'espérances et de soins!...
+
+Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera
+point... ni toi non plus...
+
+Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux.
+Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais...
+avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème,
+que _celui qui veut mourir n'aime personne_. Que n'ai-je point tenté?
+que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est
+tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais
+serait plus pénible pour toi que ma mort...
+
+Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami;
+recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui
+sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon
+secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse;
+je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami,
+adieu!
+
+ * * * * *
+
+Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était
+une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce
+peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi
+et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je
+serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier,
+jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi
+donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes
+jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour,
+qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des
+morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé
+de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que
+tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes,
+tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors,
+ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger
+même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible
+sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un
+jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh!
+malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton
+cœur!...
+
+Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à
+des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que,
+tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai
+toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que
+notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la
+mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis
+habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité;
+toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et
+tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir
+pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...
+
+Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de
+mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur
+exempt de crime... Je lui dirai:
+
+--Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point
+persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je
+n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé
+l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai
+point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec
+l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours
+pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie,
+j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre...
+Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié
+la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous
+ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne
+m'ont jamais vaincu!--j'ai cherché la vertu dans la retraite et la
+solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir
+le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie?
+ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis,
+après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux
+autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une
+infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des
+gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir
+leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as
+accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?...
+
+Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de
+piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de
+ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de
+mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les
+combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec
+quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer...
+Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes
+n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais
+bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me
+déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit
+éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes
+désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux
+te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière
+fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes
+pleurs, unique fruit de tant d'amour.
+
+ * * * * *
+
+J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques
+pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence
+inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de
+l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement,
+mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que
+ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M.
+T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement,
+et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne
+m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées!
+Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se
+retournant tout à coup vers moi:
+
+--Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus
+belle que jamais?...
+
+Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de
+celle-ci:
+
+--Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle.
+
+Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla
+point.
+
+Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de
+la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur
+ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le
+silence.
+
+--Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous.
+
+Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des
+larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la
+pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de
+cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous
+ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait,
+qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois:
+
+--O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite!
+
+Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les
+bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T***
+l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le
+quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous
+serra la main en nous souhaitant un bon voyage.
+
+Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de
+préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les
+lettres que lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant.
+
+Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il
+ajouta ce post-scriptum:
+
+«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers
+devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au
+curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je
+sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la
+nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face
+de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi.
+
+»Ton ami, JACQUES ORTIS.»
+
+
+Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un
+paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une
+grande quantité.
+
+Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner
+au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne
+remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le
+regardant tendrement:
+
+--Adieu, Michel; aime-moi!
+
+Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière
+lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+
+Une heure.
+
+J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai
+salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes
+solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la
+demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des
+fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres!
+combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du
+bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort!
+
+Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et
+mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un
+autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que
+j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence.
+Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis
+près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les
+rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes
+joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent,
+mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13
+mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula
+pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir.
+Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné
+les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la
+volupté d'un baiser de ta bouche.
+
+Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi
+seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour
+l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans
+ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses
+larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la
+tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage
+resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est
+préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans
+quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible
+éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de
+l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne
+nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure
+de m'abandonner au néant.
+
+Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de
+moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!...
+pardonne-moi!... adieu!...--Oh! console-toi, et vis pour consoler nos
+malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un
+osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que
+je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... _Thérèse est
+innocente._
+
+Maintenant reçois mon âme!...
+
+ * * * * *
+
+Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut
+réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour
+écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que
+j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout
+était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne
+tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement
+l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son
+maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil.
+
+Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la
+serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point
+répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui
+brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des flots de sang. Il
+ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne
+ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient
+sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le
+jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari,
+lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point
+parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui
+avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut
+Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le
+voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une
+douloureuse impatience.
+
+Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était
+frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta,
+immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un
+cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut,
+espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami.
+Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée
+dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé
+un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui,
+faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit
+noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait
+conservé qu'un gilet, son pantalon, ses bottes et une écharpe de soie
+très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un
+des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait
+sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la
+chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure.
+Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme
+pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt,
+laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et
+expira.
+
+La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le
+cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait
+répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de
+Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son
+cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans
+son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de
+son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et
+quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: _O ma
+mère!_ Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce
+mot: _Expiation_; puis, un peu plus bas, ceux-ci: _De pleurs éternels_.
+Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se
+repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il
+n'avait pas eu le courage d'achever.
+
+A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je
+n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui
+pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec
+étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en
+tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir
+sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure
+contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui
+poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et
+déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et
+immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre
+et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils
+nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au
+milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la
+nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut
+enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village.
+
+ FIN DE JACQUES ORTIS
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LES FOUS
+
+DU DOCTEUR MIRAGLIA
+
+
+A MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE
+
+
+I
+
+
+Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus
+extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait
+jamais vus:
+
+Une représentation dramatique jouée par des fous.
+
+Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous
+la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations,
+et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont
+du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent,
+font salle comble.
+
+Une fois,--la première,--ils ont joué le _Brutus_ d'Alfieri; les deux
+autres fois, ils ont joué _le Bourgeois de Gand_[8].
+
+_Le Bourgeois de Gand!_ entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai
+pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être? votre _Bourgeois de Gand_,
+oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent
+ici, et le font applaudir avec frénésie!
+
+C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter
+avec eux.
+
+Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie
+de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia
+d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la
+représentation du _Bourgeois de Gand_.
+
+J'ai été voir _le Bourgeois de Gand_, sans connaître M. Miraglia, et
+encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que
+j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia; mais on m'a dit qu'on ne
+pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer
+l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour
+Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le
+lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes
+compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur
+habile directeur.
+
+M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système avec la plus complète
+bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M.
+Miraglia n'est pas chose possible.
+
+Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du
+système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en
+devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation
+irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie
+devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement
+des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de
+l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaltation et le désordre
+de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, naît l'abolition
+de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés
+du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la
+folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du
+cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées au
+profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont
+devenus fous par _religiosité_. Il est remarquable combien chez eux est
+développé jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie,
+l'organe de la vénération.
+
+La _religiosité_ exagérée est un des organes qui mènent le plus
+facilement aux crimes les plus impies.
+
+En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à
+Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples.
+Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans,
+tandis qu'elle dormait.
+
+Il se nommait Raphaël Del Prete; il était âgé de trente-six à
+trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique, d'intelligence
+limitée; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour
+avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il
+paraissait adorer.
+
+Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral.
+
+Il tomba malade, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire
+des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents.
+
+Dans le procès, Del Prete dit que le conseil de faire des quêtes lui
+avait été donné par son confesseur,--qui espérait être chargé de dire
+ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent.
+
+Mais, au lieu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del
+Prete, il le donne à un ermite; ce que, apprenant le prêtre, il lui dit
+avec emportement qu'il était damné.
+
+Après cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la
+maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les
+images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion
+autrefois.
+
+Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gêne dans
+la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait
+complétement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait;
+il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui
+voulait plus faire crédit.
+
+Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se
+réveilla et ne le sentit plus à ses côtés. En même temps, il entendit un
+bruit de coups sourds dans la chambre voisine: il se leva, alluma une
+chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et
+il trouva son frère écrasant à coups de masse la tête de sa mère.
+
+--Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai entendu, répondit l'assassin, ma mère qui était tombée à bas du
+lit, je suis accouru pour l'y remettre.
+
+Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs
+personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère.
+
+Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui,
+pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de
+tuer sa mère. Son frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant
+continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation.
+
+Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre
+arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le
+docteur Barbarisi.
+
+M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de
+ce genre de folie que l'on appelle _lypémanie ascétique_, laquelle peut,
+par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus
+désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le
+coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais
+sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu
+résister.
+
+--Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges: dans un an, il sera
+mort.
+
+Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort.
+Dieu l'avait déjà condamné quand les hommes s'occupaient de rendre son
+jugement.
+
+Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prete mourut;
+l'autopsie du cerveau présenta un crâne double d'épaisseur, comparé à
+un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges
+étaient engorgées de sang; le sectum falciforme était devenu plus
+volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates;
+ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la
+substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés
+de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans
+l'état ordinaire.
+
+Parmi les viscères, le foie était très-volumineux et présentait des
+traces inflammatoires.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité
+matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prete, M. Miraglia fit
+valoir près des juges.
+
+Les actes antérieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le
+précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la _lypémanie
+ascétique_, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font
+croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état
+morbide que le crime fut consommé; mais Del Prete n'était pas fou
+seulement du jour où il commença à donner des signes de folie;
+l'infirmité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une
+date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un
+trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes
+cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable
+que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de
+_lypémanie ascétique_ avec hallucinations, sont sujets à des visions
+qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les
+poussent à l'homicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés,
+attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation
+indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur,
+malade, comme il l'était, par exemple, dans Del Prete, où le sentiment
+ascétique était profondément attaqué; et c'est pour cela que l'on put
+constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette
+lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le
+crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la
+_double conscience_, phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit
+inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les
+plus insensés et les plus féroces.
+
+Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés
+du tronc depuis soixante-deux ans, et qui viennent de me raconter à moi,
+par l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles
+drames que j'aie jamais entendus.
+
+Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au
+pouvoir du docteur Miraglia.
+
+En 1855, au moment où l'on eut l'assez triste idée de restaurer le
+Castel-Capouano,--magnifique forteresse dont, selon Thomas de Catane,
+Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à
+Guillaume le Mauvais,--le docteur Miraglia soignait la fille du préfet
+de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études
+phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire
+cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées
+aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette
+exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les
+autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de
+barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de
+Murat, l'avaient laissé subsister; mais enfin, séduit par l'idée de
+faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, il donna l'ordre de
+faire disparaître des murailles du Castel-Capouano les cages et les
+têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur
+Miraglia des têtes.
+
+Heureux de posséder enfin le trésor qu'il ambitionnait depuis si
+longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa
+en catégories.
+
+Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date,
+annonçaient que les quatre têtes, séparées du tronc le même jour,
+appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime.
+
+M. Miraglia étudia les quatre crânes.
+
+Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à
+trente-quatre ans;
+
+Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans;
+
+Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans;
+
+Le quatrième, celui d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans.
+
+Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées
+depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière,
+présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait
+foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs.
+
+Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes:
+
+
+CRANE DE LA FEMME.
+
+Le docteur reconnut que le crâne était celui d'une femme, à sa face
+étroite, au peu de largeur de l'arcade dentaire, à la très-grande
+distance existant entre le trou de l'oreille et la partie supérieure de
+l'os occipital, à laquelle correspond l'organe de la philogéniture, qui
+présentait une saillie de plus de six lignes.
+
+Il reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux à
+trente-quatre ans, au peu d'épaisseur des os, aux sutures non effacées
+et faciles à désarticuler, à l'état d'intégrité des dents, condition de
+jeunesse que l'on ne trouve plus passé cet âge.
+
+D'après les dimensions générales du crâne, il observa que les parties
+postérieures et latérales dépassaient en volume les parties supérieures
+et antérieures: ce qui indiquait que, chez l'individu auquel il avait
+appartenu, les tendances animales l'emportaient sur les sentiments
+moraux et les facultés intellectuelles; de telle sorte que, n'étant pas
+contre-balancées par ces dernières, elles se trouvèrent détournées du
+but moral, vers lequel, dans les conditions d'un organisme moins brutal,
+le pouvoir de la volonté eût pu les diriger, et entraînèrent l'individu
+à satisfaire ses instincts.
+
+Ce crâne, confronté à ceux des plus terribles criminels, pouvait
+soutenir la comparaison. L'organe de la _destructivité_ ne rencontrait
+son pareil que dans celui d'une tête de femme, conservé au musée de
+Versailles, et qu'on montre comme étant celui de la marquise de
+Brinvilliers;--chose qui nous paraît impossible, puisque la marquise de
+Brinvilliers, décapitée en 1676, fut ensuite brûlée et réduite en
+cendres, jetée au vent; mais qui, à défaut du crâne de celle-ci, serait
+probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en
+1699.
+
+Donc, ce crâne était celui d'une personne entraînée vers l'homicide par
+des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultés
+intellectuelles étaient insuffisants à combattre.
+
+
+CRANE DU VIEILLARD.
+
+Ce crâne, dont il n'existait que le côté droit, fut reconnu par M.
+Miraglia pour celui d'un homme de soixante à soixante et dix ans, à
+l'épaisseur des os, qui dépassait trois lignes, à la presque disparition
+des sutures effacées sur une grande étendue, quoique facile à
+désarticuler, à cause de la fragilité amenée par le temps et les
+intempéries; à l'épaisseur anormale des os occipitaux, avec
+aplatissement de leurs cavités, à cause de l'atrophie du cervelet; à
+l'engorgement des alvéoles à l'endroit des dents tombées par l'âge; en
+outre, l'extension de l'arcade dentaire, l'ampleur de la face,
+l'extension des lobes antérieurs, indiquaient une tête d'homme.
+
+L'examen du crâne démontra que celui auquel il avait appartenu était un
+de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant reçu de leur
+organisation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux
+circonstances, et agissant et opérant selon les impulsions qu'ils
+reçoivent. Une ligne, tirée du trou acoustique au sommet de la tête,
+fait ressortir un médiocre développement des parties antérieures du
+cerveau, et les régions cérébrales, qui représentent les sentiments
+moraux, sont suffisamment développées, quoique la base et les côtés de
+l'encéphale, siéges des tendances animales, soient larges et étendus au
+delà de la mesure ordinaire.
+
+Les organes de la _philogéniture_, de la _destructivité_, de la
+_sécrétivité_ et de l'_acquisivité_ étaient énormes; la _combattivité_,
+la _circonspection_ et l'_estime de soi_ étaient grandes; la _fermeté_,
+la _vénération_, la _bienveillance_ et la _conscienciosité_ peu
+développées. Tous les autres organes étaient plutôt petits que grands,
+moins cependant quelques-uns qui présentaient les indices d'un
+développement normal. Avec cette organisation, ne pas savoir être
+vertueux était une faute entraînant aux plus grands vices et aux plus
+grands crimes.
+
+
+CRANE DE L'HOMME.
+
+Les os de la face manquaient à ce crâne. Ce fut donc par la
+non-ossification des sutures, par la largeur de l'occiput, par la
+compactivité élastique des os, quoique suffisamment épais, que le
+docteur Miraglia put fixer l'âge de l'homme auquel avait appartenu ce
+crâne, entre vingt-cinq et trente ans.
+
+La conformation vicieuse de cette tête était remarquable par l'ampleur
+des parties de l'encéphale placées derrière le trou acoustique: la
+hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent
+monstrueusement, tels que ceux de l'_amativité_, de la _destructivité_,
+de la _sécrétivité_ et de la _fermeté_; toute la région antérieure était
+petite et déprimée, surtout à l'endroit des organes de la _vénération_
+et de la _bienveillance_. Cet homme devait nécessairement être lascif et
+follement féroce.
+
+
+CRANE DU JEUNE HOMME.
+
+Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la
+région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments
+des facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce.
+
+Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune
+homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et
+pesants.
+
+Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de
+la femme; même l'étroitesse encore plus grande du front et l'extension
+encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la
+lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la _combattivité_
+était très-développée, ainsi que la _destructivité_; la _sécrétivité_
+venait ensuite. Quant aux sentiments, l'_approbativité_ était grande, la
+_circonspection_ grande, la _fermeté_ enfin plus développée encore que
+ces deux derniers organes.
+
+Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à
+qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait
+deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en
+exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait
+encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de
+complicité dans la perpétration du crime.
+
+A force de chercher, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de
+la Vicaria, sous le nº 6154, cahier 340, à la date correspondant à
+celle de l'exposition des têtes, le procès d'une femme et de trois
+hommes accusés de meurtre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives
+criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des
+quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les
+crânes.
+
+Ces quatre prévenus étaient:
+
+Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans;
+
+Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans;
+
+Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans;
+
+Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans.
+
+De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants.
+
+Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait
+remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa
+constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en
+morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de
+faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze
+premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun
+des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la
+tête même l'ombre d'une idée religieuse.
+
+Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait
+belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux
+et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme
+disposée à suivre la tendance effrénée des sens.
+
+L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement
+douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs
+pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses
+nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano
+Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs
+complétement dissolues.
+
+Elle se nommait Judith Guastamacchia.
+
+Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les
+tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait
+un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire,
+nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux
+débauches de sa femme avec son amant de cœur. Le malheureux père
+voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et
+continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis
+un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit.
+Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour
+échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois
+après, son amant vint la rejoindre.
+
+Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette
+vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il
+retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel
+la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des
+reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith
+déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle
+savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une
+pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles
+réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le
+juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une
+fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia,
+il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria,
+ensuite à la Vicaria.
+
+Les deux amants, furieux d'être séparés, imaginèrent un plan qui devait
+leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières
+amours.
+
+Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize
+ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et
+abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle,
+épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du
+mariage pour couvrir ses désordres.
+
+Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était
+tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son
+oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith,
+irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne
+s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en
+parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce
+qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins
+cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît
+condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait
+pas la haine de Judith.--Femme de toutes les luxures, elle avait aussi
+celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se
+débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant
+d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même au moment où il
+accomplirait avec elle l'acte conjugal.
+
+Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés
+par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à
+Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre
+lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il
+avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle.
+
+Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le
+pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour
+dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la
+maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature
+variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes
+sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son
+père contre lui.
+
+Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et
+de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y
+entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième
+personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur
+mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il
+était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait
+les faveurs de Judith, et était à la fois l'objet de la jalousie du
+mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à
+réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la
+maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari
+qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces
+hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au
+bourreau.
+
+La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le
+crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter.
+
+La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent
+lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous
+avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un
+expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour
+chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule,
+méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et
+Guastamacchia,--Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout
+en le laissant s'accomplir;--Judith seule décida que l'on chercherait un
+sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en
+commun le crime.
+
+Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à
+trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses
+anciennes connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele
+Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le
+crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois
+taché ses mains de sang.
+
+On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener
+Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de
+Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la
+proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à
+la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence
+par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli
+et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque
+folle de joie.
+
+Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles
+bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia,
+en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa
+part, Judith.
+
+Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la
+présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne
+voulait point y prendre part.
+
+Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son
+mari chercher plusieurs choses pour le souper. On voulait, en son
+absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du
+meurtre.
+
+On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois
+quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus
+tombât à la renverse.
+
+Ce siége fut réservé pour Altamura.
+
+Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la
+strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y
+prépara un nœud coulant.
+
+De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun
+soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent
+alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras
+autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière
+lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler.
+
+Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de
+ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du
+désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant
+ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses
+mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la
+gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit
+bientôt le dernier soupir.
+
+Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui
+venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire,
+manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus
+joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à
+l'horrible boucherie qui allait suivre.
+
+Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un
+bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête;
+il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de
+grès.
+
+Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête
+coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir,
+et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre
+méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés
+seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et
+Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent
+sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo
+à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations,
+Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau,
+emportant dans un sac ensanglanté les bras, que Judith avait préparés
+en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit.
+
+Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son
+mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la
+chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût
+fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange
+distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre,
+Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose.
+Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres.
+
+Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de
+Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en
+se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés:
+la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta.
+
+La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour
+de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer
+dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les
+traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste
+du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la
+Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut
+Judith qui sortit avec son père, emportant la tête cachée sous son
+châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario.
+
+Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne
+d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des
+membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de
+Sant'Angelo à Nilo.
+
+La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un
+seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés.
+On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait
+pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique.
+
+Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la
+politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce
+qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été
+arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet
+assassinat.
+
+Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent
+complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne,
+cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il
+connût la femme à laquelle ce crâne appartenait.
+
+La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à
+mourir par le gibet, et, après leur mort, à avoir la tête tranchée et
+exposée dans des cages de fer à la Vicaria.
+
+Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison
+éternelle dans la fosse de Favignana.
+
+Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la
+sentence avec une impassible résignation.
+
+J'allais dire: _Dieu fasse paix à leurs âmes!_--mais le docteur Miraglia
+m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une
+âme.
+
+Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est
+honorer Dieu.
+
+
+
+
+III
+
+
+Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre
+récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui
+m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes,
+représenté par des fous.
+
+Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la
+femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons: la
+première, parce qu'il n'a dans son établissement, séparé des hommes, que
+des femmes d'une classe inférieure; qu'il regarde comme une chose plus
+délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d'y faire monter
+des hommes; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le
+bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes,
+presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une
+éternelle loquacité.
+
+Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la
+représentation des fous d'Aversa au seul point de vue de la curiosité et
+de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir
+de M. Miraglia lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de
+quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui
+demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si
+complet.
+
+M. Miraglia me répondit:
+
+--D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être
+traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille
+humaine: attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles
+des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi
+celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci
+en les mettant en exercice; de sorte que la folie sera seulement une
+tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de
+plus naturel que ce fait, qui paraît merveilleux au premier abord. Les
+facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les
+exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer
+elles-mêmes en excitation. Patience, persévérance, bienveillance et
+volonté, telles sont les moyens d'obtenir la confiance de ces malheureux
+et de les conduire à l'exercice des parties saines de leur cerveau, en
+endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un
+ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même
+but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement.
+
+Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les
+individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître
+au lecteur la monomanie de chacun d'eux.
+
+Je ne puis parler que du _Bourgeois de Gand_, n'ayant vu représenter que
+_le Bourgeois de Gand_; ce que je dirai de la représentation de _Brutus_
+sera accidentel.
+
+Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés:
+
+ Le bourgeois de Gand MM. FELICE PERSIO.
+ Le marquis de las Navas LUIGI GAGLIOZZI.
+ Le duc d'Albe ANTONIO ROSSI.
+ Le prince d'Orange GIUSEPPE FORCIGNANO.
+ Gidolfe VINCENZO LUIZZI.
+ Le courrier d'Espagne MICHELE PENTRELLA.
+
+Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de chambre du duc furent
+remplis par deux employés de l'établissement, les deux aliénés qui
+devaient remplir ces rôles ayant été, pendant les répétitions, saisis de
+délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de
+ces artistes.
+
+
+FELICE PERSIO.--_Le bourgeois de Gand._
+
+Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure; il est
+âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit le
+comédien vagabond, jouant la comédie, chantant et dansant. Il entra dans
+l'établissement le 24 décembre 1858; il est affecté de _manie_,
+c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais
+avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la
+_mimique_, de l'_astuce_, de l'_idéalité_ et de quelques autres forces
+intellectuelles se montrent en lui complétement saines. Excitez et
+dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont
+malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il
+suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient
+perverties reprenaient aussitôt le dessus. C'est ainsi que, tant que
+Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle; mais que,
+aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est
+poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et
+de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier
+deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un
+discours sensé.
+
+
+LUIGI GAGLIOZZI.--_Le marquis de las Navas._
+
+Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-deux ans. Il était concierge
+de l'administration de la loterie. Il entra à l'établissement de M.
+Miraglia le 7 mars 1861, affecté de _lypémanie ascétique_, ce qui, en
+langage ordinaire, se traduit par ces mots: «Exagération et désordre de
+quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et
+de celui de la circonspection.» La bienveillance, la mimique chez lui
+sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles
+qu'il a joués: celui de Collatin, dans le _Brutus_, et celui du marquis
+de las Navas dans _le Bourgeois de Gand_. Il est plus docile que Persio,
+par cette raison qu'il est plus facile de dominer les émotions des
+sentiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables,
+des instincts exagérés par la maladie.
+
+
+ANTONIO ROSSI.--_Le duc d'Albe._
+
+Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille; il a cinquante et un
+ans; il entra pour la première fois dans l'établissement le 25 mai 1842,
+et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il
+voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous
+anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, affecté de
+pervertissement et d'exagération dans le sens de l'_estime de soi-même_,
+et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des
+souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui
+sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances, et
+quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit
+que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour
+lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans
+l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il
+est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la
+puissance et l'orgueil peuvent s'exercer; c'est pourquoi il fut facile
+de lui faire représenter, dans _le Bourgeois de Gand_, le rôle du duc
+d'Albe; mais il refusa complétement toute relation avec le souffleur,
+disant qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à
+dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses
+réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens
+qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque
+phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur.
+
+Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français.
+
+
+GIUSEPPE FORCIGNANO.--_Le prince d'Orange._
+
+Giuseppe Forcignano est de la province de Lecce; il a trente-trois ans
+et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans
+l'établissement d'Aversa le 5 janvier 1861. Il est atteint de monomanie
+vaine et orgueilleuse: les sens de l'_estime de soi_ et du besoin
+d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa
+vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. Il croit
+avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant,
+beau, savant; il marche la tête renversée en arrière et regarde
+l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange.
+Au reste, complétement sourd, les perceptions saines n'arrivent qu'avec
+la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les sentiments
+troublés, qui sont, comme nous l'avons dit, l'estime de soi et la
+vanité. Dans la tragédie de _Brutus_, il représentait un des fils de
+Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta
+dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père,
+qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent
+de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en
+disant: «Il n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils
+de Brutus.» Dans _le Bourgeois de Gand_, où il représentait le prince
+d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se
+déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en
+disant:
+
+--Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de
+grossiers habits.
+
+
+VINCENZO LUIZZI.--_Gidolfe._
+
+Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre
+d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente
+_lypémanie ascétique_. La _religiosité_ et la _circonspection_ sont chez
+lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en
+outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une
+étrange manière les sensations externes, ce qui a produit dans son
+esprit un singulier désordre de la _conscience_. C'est un _possédé_
+d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le
+cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit;
+l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps.
+C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo
+Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine
+appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit
+et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle
+celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a
+plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il
+ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;--ce qu'il donne
+lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux
+fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se
+précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à
+la tête;--une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à
+l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus
+subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De
+temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors
+le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée
+qui lutte avec l'esprit de Luizzi; et le corps, champ de bataille où
+s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat.
+
+Asmodée-Luizzi a fait, dans _Brutus_, le comparse représentant le
+peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, a rempli le rôle de Gidolfe,
+qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio.
+Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru
+d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce
+démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que
+Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou
+à _double conscience_, mais simplement un fou croyant avoir un diable
+dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour
+combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien
+contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et,
+sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la
+main, et n'eut point à s'en repentir.
+
+Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque
+jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire.
+
+Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne.
+
+
+MICHELE PENTRELLA.--_Le courrier espagnol._
+
+Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à
+l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie
+orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui:
+il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps,
+sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans _Brutus_, il fit le second
+comparse du peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, le courrier
+espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la
+comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on
+mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi
+par le public.
+
+ * * * * *
+
+Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient _le
+Bourgeois de Gand_, le soir où, comme je vous le disais, la salle du
+Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle.
+
+Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez
+les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur
+établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous
+comme auparavant.
+
+Le plus difficile à manier de tous est Persio, parce que c'est celui
+qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il
+point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le
+conduisit à l'auberge des _Florentins_, lui faisant donner une chambre à
+part.
+
+Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux
+heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de
+bonne heure, les jours où il jouait.
+
+Arrivé à l'auberge des _Florentins_, il se mit tout nu et se savonna des
+pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se
+promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure
+s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il
+reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans
+difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa
+loge, où son costume était tout prêt.
+
+Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant:
+
+--Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé
+d'avance.
+
+--C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?
+
+--Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.
+
+On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était
+exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers
+chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs;
+d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et
+dix napoléons qu'il toucherait.
+
+Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé
+en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à
+vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le
+plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne
+perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant
+de descendre sur le théâtre.
+
+Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans
+sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers
+les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis
+qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les
+a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient
+renfermés.
+
+Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que
+c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent
+seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.
+
+Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut
+obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois
+coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce
+que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile
+se leva, il parut reprendre toute sa raison.
+
+Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.
+
+Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter
+qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les
+organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il
+avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier
+acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas
+recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le
+souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou
+lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.
+
+La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut
+très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent
+fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux
+applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre,
+saluaient le public avec reconnaissance.
+
+Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la
+prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est
+fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui
+parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de
+son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie
+pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et
+d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le
+dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança
+jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne
+saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au
+souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera
+pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi
+Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque
+d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.
+
+Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment
+où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince
+d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre:
+«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de
+ma jeunesse.»
+
+Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se
+retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de
+Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.
+
+Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait
+manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la
+chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté
+de dire:
+
+--Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous!
+
+A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait
+arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée
+devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée,
+démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des
+corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc
+d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de
+Vargas _tomba mort_.
+
+Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons
+dire en disant _tomba mort_, et non pas _comme s'il était mort_.
+
+L'affiche portait:
+
+ LE BOURGEOIS DE GAND
+ ou
+ LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE,
+ _Drame en cinq actes, en prose_,
+ par
+ M. HIPPOLYTE ROMAND,
+ suivi de
+ LA MORT DU TASSE
+ _Scène lyrique en un acte_.
+
+C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame,
+devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement
+qu'un monologue.
+
+Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant
+comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui
+venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en
+scène:
+
+--Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je
+suis mort depuis dix à peine?
+
+Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui
+faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége
+de ressusciter, et encore après trois jours.
+
+Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non
+pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné
+une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio _étant
+mort_, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans
+un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un
+fou, se retira applaudissant de toutes ses forces.
+
+J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer
+sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et
+comment il me fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer
+l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à
+l'établissement même d'Aversa.
+
+Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain,
+à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M.
+Miraglia.
+
+Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le
+premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui
+avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au
+soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de
+lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il
+ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et
+mélancolique des paroles sans suite.
+
+Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps
+le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi,
+c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui,
+pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes
+compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la
+représentation; mais il m'interrompit en me disant:
+
+--Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau.
+
+Et il m'exposa son système, auquel, contre mon habitude, ennemi que je
+suis de tout système, je parus me ranger entièrement.
+
+Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc
+Persio.
+
+Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il
+me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne
+pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui
+en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas.
+
+Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le
+voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne.
+
+Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui
+aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de
+prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les
+lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir
+dans le costume modeste qu'il portait.
+
+Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et
+très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes
+ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il
+avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes;
+elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse,
+n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou.
+
+Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait
+absolument rien à tirer.
+
+Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois
+curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de
+cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la
+science de la vie,--mais aussi la science de la mort!
+
+ FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PRÉFACE 1
+
+JACQUES ORTIS 15
+
+LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 261
+
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEX. DUMAS
+
+PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+ Acté 1
+ Amaury 1
+ Ange Pitou 2
+ Ascaulo 2
+ Aventures de John Davys 2
+ Les Baleiniers 2
+ Le Bâtard de Mauléon 3
+ Black 1
+ La Bouillie de la comtesse Berthe 1
+ La Boule de neige 1
+ Bric-à-Brac 2
+ Un Cadet de famille 3
+ Le Capitaine Pamphile 1
+ Le Capitaine Paul 1
+ Le Capitaine Richard 1
+ Catherine Blum 1
+ Causeries 2
+ Cécile 1
+ Charles le Téméraire 2
+ Le Chasseur de sauvagine 1
+ Le Château d'Eppstein 2
+ Le Chevalier d'Harmental 2
+ Le Chevalier de Maison-Rouge 2
+ Le Collier de la reine 3
+ La Colombe 1
+ Les Compagnons de Jéhu 2
+ Le Comte de Monte-Cristo 6
+ La Comtesse de Charny 6
+ La Comtesse de Salisbury 2
+ Les Confessions de la marquise 2
+ Conscience l'innocent 2
+ La Dame de Monsoreau 3
+ La Dame de Volupté 2
+ Les Deux Diane 3
+ Les Deux Reines 2
+ Dieu dispose 2
+ Le drame de Quatre-Vingt-Treize 3
+ Les Drames de la mer 1
+ La Femme au collier de velours 1
+ Fernande 1
+ Une Fille du régent 1
+ Le Fils du forçat 1
+ Les Frères corses 1
+ Gabriel Lambert 1
+ Gaule et France 1
+ Georges 1
+ Un Gil Blas en Californie 1
+ Les Grands Hommes en robe de chambre:--César 2
+ Henri IV, Richelieu, Louis XIII 2
+ La Guerre des femmes 2
+ Histoire d'un casse-noisette 1
+ Les Hommes de fer 1
+ L'Horoscope 1
+ Impressions de voyage:
+ -- Une Année à Florence 1
+ -- L'Arabe Heureuse 3
+ -- Les Bords du Rhin 1
+ -- Le Capitaine Arena 1
+ -- Le Caucase 3
+ -- Le Corricolo 2
+ -- Le Midi de la France 2
+ -- De Paris à Cadix 2
+ -- Quinze jours au Sinaï 2
+ -- En Russie 4
+ -- En Suisse 3
+ -- Le Speronare 1
+ -- La Villa Palmieri 1
+ -- Le Véloce 2
+ Ingénue 2
+ Isabel de Bavière 2
+ Italiens et Flamands 3
+ Ivanhoe de Walter Scott (trad) 2
+ Jacques Ortis 1
+ Jane 1
+ Jehanne la Pucelle 1
+ Louis XIV et son Siècle 4
+ Louis XV et sa Cour 2
+ Louis XVI et la Révolution 3
+ Les Louves de Machecoul 3
+ Madame de Chamblay 2
+ La Maison de glace 2
+ Le Maître d'armes 1
+ Les Mariages du père Olifus 1
+ Les Médicis 1
+ Mes Mémoires 10
+ Mémoires de Garibaldi 2
+ Mémoires d'une aveugle 2
+ Mémoires d'un médecin.--J. Balsamo 5
+ Le Meneur de loups 1
+ Les Mille et un Fantômes 1
+ Les Mohicans de Paris 4
+ Les Morts vont vite 2
+ Napoléon 1
+ Une Nuit à Florence 1
+ Olympe de Clèves 3
+ Le Page du duc de Savoie 2
+ Le Pasteur d'Ashbourn 2
+ Pauline et Pascal Bruno 1
+ Un Pays inconnu 1
+ Le Père Gigogne 2
+ Le Père la Ruine 1
+ La Princesse de Monaco 2
+ La Princesse Flora 1
+ Les Quarante-Cinq 3
+ La Régence 1
+ La Reine Margot 2
+ La Route de Varennes 1
+ Le Salteador 1
+ Salvator (suite et fin des Mohicans de Paris) 5
+ Souvenirs d'Antony 1
+ Les Stuarts 1
+ Sultanetta 1
+ Sylvandire 1
+ Le Testament de M. Chauvelin 1
+ Trois Maîtres 1
+ Les Trois Mousquetaires 2
+ Le Trou de l'Enfer 1
+ La Tulipe noire 1
+ Le Vicomte Bragelonne 6
+ La Vie au désert 2
+ Une Vie d'artiste 1
+ Vingt ans après 3
+
+POISSY.--TYP. DE A. BOURET.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Épictète.
+
+[2] Exode, ch. x, verset 5.
+
+[3] Malachie, ch. III, verset 5.
+
+[4] Ce récit d'Ortis me parut d'abord exagéré par sa douleur; mais,
+depuis, j'ai appris que, dans les États cisalpins, qui ne possèdent pas
+de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens gouvernements,
+et, à Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui punissaient de mort
+tout vol prouvé excédant cinquante-deux livres. Mais les cardinaux,
+presque toujours, adoucissaient la peine, ce qui ne pouvait avoir lieu
+dans les tribunaux de la république. (_L'Éditeur._)
+
+[5] Le Dante.
+
+[6] Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, m'a paru
+néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même pays.
+(_L'Éditeur._)
+
+[7] Auteur de quelques poésies champêtres. (_L'Éditeur._)
+
+[8] Deux autres représentations de _Brutus_ furent données au théâtre
+royal de Caserte.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur
+Miraglia, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,7707 @@
+The Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia, by
+Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 24, 2011 [EBook #35951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+D'ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+JACQUES ORTIS
+
+--LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA--
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1867
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je
+sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre
+me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan
+cette laconique invitation:
+
+ «Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite
+ souper avec moi.
+
+»C. M.»
+
+Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui
+flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la
+porte de l'hôtel _Vittoria_, et je me disposais à monter rapidement
+l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion
+passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de
+l'auteur de _Henri III_ et de _Christine_, et, d'un autre côté, je
+connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M.
+Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a
+donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au
+latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue
+durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me
+rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques
+années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant
+de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il
+m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue
+excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation
+littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je
+me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français.
+M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le
+monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous
+causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble.
+M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés
+intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à
+m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever
+quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec
+tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution.
+
+La traduction des _Lettres de Jacopo Ortis_ prouve que mes prévisions
+n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo;
+Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un
+héritage.
+
+La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains,
+produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des
+sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se
+complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans
+l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang
+coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la
+transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas,
+le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a
+eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des
+deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à
+l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables
+pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup
+d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet
+qu'il a choisi.
+
+La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense
+roman dont les _Lettres d'Ortis_ sont à peine un épisode; c'est une
+lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à
+la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère,
+il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme
+Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire
+exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre
+dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine,
+pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la
+foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la
+détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de
+l'âme.
+
+Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté
+dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption,
+appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques,
+un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus
+indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville
+en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une
+bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves
+frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes
+regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un
+parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et
+risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour
+poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec
+l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus
+accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de
+misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et
+lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui
+comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec
+des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin
+et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là,
+il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a
+rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait
+pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui
+jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de
+combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant
+par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque
+ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, _Ajax_ et
+_Ricciardo_, ses _Commentaires_ sur les œuvres de Montecuculli, et la
+_Chevelure de Bérénice_, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne,
+ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les _Tombeaux_ et les
+_Lettres de Jacopo Ortis_.
+
+Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les
+apparences n'ont pas craint d'affirmer que _Jacopo Ortis_ n'était qu'une
+imitation de _Werther_; mais les critiques allemands ont démontré
+jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux
+livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous
+leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs
+désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa
+difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la
+guérison par effet contraire.
+
+Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de
+démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le
+conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes,
+applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et
+l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont
+l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre
+réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie;
+Werther accuse, Ortis souffre.
+
+Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une
+conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des
+mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels
+degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre
+désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent
+les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune
+et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans
+le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves
+d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait
+la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu
+un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces
+détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait
+pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait
+attendu en vain. Lorsque son unique _compagne_ réclamait les soins de la
+blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la
+nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de
+liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion
+frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne
+se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais
+quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval.
+
+Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement
+et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne
+se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa
+fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale
+à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un
+seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant
+cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il
+avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous
+un coup de sifflet.
+
+On donnait _Ajax_ au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le
+pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour
+attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le
+cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter;
+alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements
+magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des
+vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste;
+ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification,
+voulait dire _habitants de Salamine_ ou _saucissons_, et les rires
+éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées.
+
+C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo,
+qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière
+humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia
+pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne
+trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un
+à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes
+ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte
+de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur
+un sombre et magnifique tableau, pendant du _Jugement_ de Michel-Ange;
+nous voulons parler des _Tombeaux_ de Foscolo.
+
+Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux
+sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa
+promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se
+sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des
+vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là,
+comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles
+humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale!
+Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions,
+il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire
+de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial:
+
+ «A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le
+ soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé
+ de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des
+ herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront
+ plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus
+ le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence;
+ lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de
+ l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en
+ échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera
+ mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et
+ sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette,
+ déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli
+ enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une
+ force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme
+ et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre
+ et du ciel, sont métamorphosés par le temps.»
+
+Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle
+reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand
+sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus
+douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse
+agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié:
+
+ «L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour
+ sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le
+ cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance
+ d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait
+ vivre avec le trépassé;--et le trépassé vit avec nous, si la terre,
+ qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile
+ dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes
+ de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde
+ son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres
+ bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage
+ d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie
+ obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer
+ son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires,
+ ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il
+ lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme
+ aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le
+ soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.»
+
+Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo
+tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une
+sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours
+plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les
+autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel,
+de Galilée et de Michel-Ange:
+
+ «Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le
+ tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en
+ arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de
+ quel sang il est sillonné;--et le cercueil de celui qui éleva à
+ Rome un nouvel Olympe à la Divinité;--et de celui qui le premier
+ vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés
+ par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du
+ firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi
+ heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein
+ d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux
+ fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des
+ collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus
+ pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la
+ première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu
+ donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope
+ qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à
+ Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.--Mais mille fois plus
+ heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les
+ gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal
+ gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont
+ ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les
+ souvenirs.»
+
+Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de
+tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la
+douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est
+le sentiment qui domine dans les _Lettres de Jacopo Ortis_, car Foscolo
+a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses
+regrets, tout son désespoir.
+
+Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de
+M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et
+traduire _Ortis_: c'était l'auteur d'_Antony_.
+
+PIER-ANGELO FIORENTINO.
+
+Paris, 1er janvier 1839.
+
+
+
+
+JACQUES ORTIS
+
+
+Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797.
+
+Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si
+toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos
+malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je
+le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à
+qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi,
+et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions,
+toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne
+solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer
+encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo;
+combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est
+dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins.
+Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de
+moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du
+moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par
+le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os
+reposeront sur la terre de mes ancêtres.
+
+
+13 octobre.
+
+Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne
+point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma
+mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le
+cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie
+mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?...
+Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs
+maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est
+l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile
+compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais
+où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours
+prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse
+devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas
+pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la
+liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,
+désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le
+cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements
+de ma patrie!
+
+Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté
+au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par
+les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui,
+tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup,
+revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements,
+certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de
+la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la
+faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour
+nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...
+
+
+16 octobre.
+
+Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le
+péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens
+possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis
+l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par
+la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge...
+Envoie-moi quelques livres.
+
+Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même...
+Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le
+cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit
+compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la
+consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon
+sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de
+toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre
+bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses
+bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et,
+maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit...
+Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes
+victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un
+enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le
+peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur
+lui... Adieu! adieu!...
+
+
+18 octobre.
+
+Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une
+autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je
+n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des
+crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette
+petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain,
+ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien
+cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du
+voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer
+ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres...
+Race humaine!
+
+
+23 octobre.
+
+S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé,
+le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre,
+jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt
+qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et
+généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse
+faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi
+au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et
+tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort
+lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux,
+sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de
+Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de
+moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur
+lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le
+désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de
+notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la
+vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les
+rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à
+posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec
+quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des
+curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête
+arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de
+disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour
+s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est
+ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.
+
+M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que
+souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question
+dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi
+retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple,
+quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé
+des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme
+d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait
+autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a
+les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le
+cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa
+fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne
+dit pas grand'chose.--Bonne nuit.
+
+
+24 octobre.
+
+Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui
+dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait
+voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait
+gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en
+avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier
+miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait
+ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois
+auparavant, soustrait un sac de fèves à son père.
+
+--Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler?
+
+--Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas
+autant?
+
+Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait
+précipitamment une haie, je m'écriai:
+
+--Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant.
+
+
+26 octobre
+
+Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en
+remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait;
+elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique
+d'aller chercher son père.
+
+--Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans
+la campagne, mais il ne tardera point à revenir.
+
+Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à
+l'oreille quelques mots que je ne pus entendre.
+
+--C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla
+voir avant-hier.
+
+Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me
+remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur
+par la main, et se retira avec elle.
+
+--Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient
+la chambre, nous voici tous!...
+
+Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme
+manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque
+temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra.
+
+--Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous
+viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous.
+
+Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de
+la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les
+douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une
+source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais
+qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle
+tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose?
+
+
+28 octobre.
+
+Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même;
+un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de
+moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée,
+tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et
+à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos
+malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et
+tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le
+tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait;
+mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors
+de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la
+résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que
+veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées
+éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées,
+l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la
+religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et
+de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis,
+mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la
+trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que
+j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur
+puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui,
+pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent
+aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes
+enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie
+et leur sainte indépendance!
+
+
+1er novembre.
+
+Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un
+instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M.
+T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et
+l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du
+moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais
+personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de
+loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de
+recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien
+autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection,
+si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais
+animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la
+pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui
+cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à
+la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat
+bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux
+échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main;
+sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche
+et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de
+docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un
+démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un
+millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous
+les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous
+le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre
+des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de
+dissertations.
+
+En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je
+lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure
+s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille
+folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi
+que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en
+boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau
+ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses;
+enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir
+au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie,
+me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur
+les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui
+cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et
+me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_.
+
+Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon
+bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches
+une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le
+cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde
+avec la chanson des vendanges.
+
+
+12 novembre.
+
+Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la
+montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite
+colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et
+stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y
+prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de
+plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la
+cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit
+bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera
+splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire,
+et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de
+l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs
+habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant
+leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les
+filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos
+paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir
+la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs
+aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient
+pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant
+dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver,
+lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé
+sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux
+vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les
+villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons
+lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me
+remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard,
+les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix
+cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples
+aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et,
+lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et
+ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles
+agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens
+amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour
+la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs
+enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du
+mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix
+émue, en regardant mon tombeau:
+
+--C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières.
+
+O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il
+laissera ses cendres!
+
+ Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe;
+ Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé
+ N'attendait pas en vain son époux exilé!
+
+Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai
+interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse
+d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il
+est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de
+t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu.
+
+Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me
+renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te
+donner de mes nouvelles.
+
+Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature
+était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite
+Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua.
+Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que
+j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de
+la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on
+eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui,
+dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au
+dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et
+peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout
+d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient
+laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à
+chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu
+soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres,
+avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes
+de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin
+séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors
+une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt:
+c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des
+oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé
+par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et
+des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je
+plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui
+n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes
+de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de
+toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce
+qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui
+lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux
+noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes
+ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne.
+Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se
+répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers
+Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les
+ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire
+de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en
+me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas
+mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la
+douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix,
+la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire
+littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe,
+certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de
+copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa
+seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je
+ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas
+même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases,
+sans perdre toute sa vivacité.
+
+Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon
+récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me
+mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom...
+
+Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil
+de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un
+saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures,
+cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui,
+journée perdue... ô Thérèse!
+
+--Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse.
+
+Et ces paroles m'ont déchiré le cœur.
+
+Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint
+M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous
+suivait, portée par le jardinier.
+
+--Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse.
+
+J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je
+gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait
+sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma
+tristesse, et, changeant de voix:
+
+--Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire.
+
+Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre.
+
+Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse
+colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à
+nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par
+des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes
+leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de
+chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient
+agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en
+temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt,
+joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant
+au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise
+du matin.
+
+--Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle,
+que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous
+l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère...
+
+Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite
+Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle
+ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus
+retenir et dont son visage était inondé.
+
+--Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la
+vois-je jamais?
+
+--Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec
+sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père
+l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je
+ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère,
+après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point
+avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de
+tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui
+redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille...
+Quant à moi... patience!
+
+Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux.
+
+--Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon
+cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres.
+Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre
+nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande
+ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai
+jamais celui avec lequel tout est déjà décidé...
+
+Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la
+consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils...
+
+--De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines,
+je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver
+quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai
+que vous seul.
+
+--O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix
+tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans
+réserve, et je la consacre à ton bonheur.
+
+Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle
+obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme...
+Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde
+toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge.
+Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme
+ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné
+dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de
+déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions,
+établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses
+enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un
+homme _de sens_, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage
+immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais
+cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il
+manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit
+mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère
+l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce
+sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est
+pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et
+quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette
+malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des
+hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité
+le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se
+fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire
+sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête
+une semblable tentation.
+
+Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au
+premier moment...
+
+Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a
+chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de
+ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle
+lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de
+flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte
+d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries,
+paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que
+l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et
+livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au
+temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends
+la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.
+
+Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à
+l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui
+renferma autrefois cet homme
+
+ Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,
+ Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,
+ Fit à Laure vivante une immortelle gloire.
+
+Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes
+pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en
+silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce
+grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un
+si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des
+terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent
+encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur
+un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu
+desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise
+l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant
+des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept
+années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des
+sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt
+vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit
+de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son
+dernier soupir:
+
+«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de
+l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire
+mourir mendiant.»
+
+O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur,
+il me semble que je mourrai un jour en les répétant.
+
+Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la
+chanson
+
+ Claires, fraîches et douces ondes!
+
+Et cette autre:
+
+ De penser en penser, de montagne en montagne...
+
+Et ce sonnet:
+
+ Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire.
+
+Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait
+à mon cœur.
+
+Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les
+comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai
+appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome,
+et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres
+parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira
+devant les tribunaux.
+
+A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas,
+après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu;
+j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la
+vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de
+te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et
+lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses
+paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour
+connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois
+interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti.
+
+Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque
+Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai
+plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux,
+dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient
+quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons
+ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la
+solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera
+nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et
+doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous
+restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas
+toujours été malheureux.
+
+
+22 novembre.
+
+Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui
+l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec
+lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner.
+J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance
+de M. T***.
+
+--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.
+
+Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique
+créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le
+cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés,
+parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de
+l'homme heureux!
+
+Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je
+change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un
+voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des
+réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant
+d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement
+qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,
+Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs...
+et de ceux des autres.
+
+Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris
+de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de
+calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents
+soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche
+aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un
+fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu;
+eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant
+j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres
+sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier
+mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et
+cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de
+faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le
+délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute,
+par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est
+réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres,
+ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les
+défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs
+voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement
+le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?
+
+O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains
+ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre
+dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur,
+crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or,
+comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?
+
+Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde
+apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur
+vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui
+refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une
+majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe
+avec les tempêtes.
+
+
+28 novembre.
+
+Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de
+Thérèse.--Bonjour.
+
+
+3 décembre.
+
+Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque
+j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je
+sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la
+volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment
+puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au
+désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la
+vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te
+soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi,
+t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?
+
+Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je
+l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour
+d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre...
+Dieu le sait.
+
+Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me
+divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que
+je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle
+chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres
+odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme
+les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa
+chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son
+portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde
+chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux
+nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout
+son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts
+courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était
+harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du
+bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé
+surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je
+commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des
+convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne
+songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te
+dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais
+le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de
+cette vie mortelle.
+
+Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul.
+Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon
+visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.
+
+
+Padoue, 7 décembre.
+
+Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au
+mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour
+m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part
+de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à
+peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de
+l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je
+te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore
+revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité
+du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai
+quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré
+tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je
+t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et
+qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.
+
+Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un
+savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher
+partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne
+pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu
+sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et
+surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les
+études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère
+libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je
+te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant
+ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose
+venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre
+à louer pour plus d'un mois...
+
+
+Padoue, 11 décembre.
+
+Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui,
+abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari,
+vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si
+jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans
+laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son
+temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des
+conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle
+paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes
+louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres
+femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu
+d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent
+un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant
+sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et
+amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai
+un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin...
+Adieu; l'heure s'avance.
+
+
+Deux heures.
+
+Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de
+moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que
+jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me
+l'eût appris en me disant:
+
+--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.
+
+Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où
+était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en
+regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les
+murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça
+et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs
+parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse,
+s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et
+s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de
+chambre.
+
+Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me
+souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je
+m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de
+peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à
+découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau
+de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique
+retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles
+qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans
+son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre,
+tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses
+longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en
+douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa
+chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A
+demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec
+complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait,
+puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les
+oreilles et la queue.
+
+Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre
+déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se
+jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes,
+laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans
+cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que
+l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu
+avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme
+elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me
+souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes
+facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer...
+Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de
+Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle,
+sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords
+du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en
+lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et,
+en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé
+le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa
+figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma
+raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:
+
+--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends
+donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te
+présentait la fortune.
+
+Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu
+t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée,
+et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.
+
+Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque
+instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je
+n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était
+pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je
+suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui
+cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes
+infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi...
+Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!
+
+_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon
+cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh
+bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la
+_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque
+étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de
+Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais
+d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et
+plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.
+
+Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau
+bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à
+cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de
+vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne
+sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni
+me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.
+
+
+Padoue...
+
+(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se
+plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère
+violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier
+religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru
+nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement
+deviner le contenu des pages qui manquent.)
+
+ * * * * *
+
+Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu
+sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui
+m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies
+faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne
+sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable
+s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne
+l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu
+cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon
+ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet
+instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en
+pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.
+
+Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que
+je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi,
+comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de
+celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce
+n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se
+venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se
+servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je
+n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:
+
+--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme
+vous.
+
+Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie
+dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai
+que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi
+le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut
+une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un
+ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et
+les mains tremblantes.
+
+Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui
+s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant,
+m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux
+marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que
+vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous
+réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se
+ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui
+voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête
+s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez
+eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent
+frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils
+s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au
+milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance
+et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la
+multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou
+de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que,
+plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne
+parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la
+société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et,
+comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt,
+brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me
+douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre
+la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la
+première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut
+acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut
+profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec
+quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois
+craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du
+faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la
+main qui aurait eu la force de me soutenir.
+
+(Il manque une autre feuille.)
+
+ * * * * *
+
+..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement
+éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue;
+mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre
+pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je
+conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit
+d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire
+et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma
+jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres,
+trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais
+pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la
+tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente
+de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour
+de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de
+commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère
+dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux
+pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais
+aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire
+répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour
+veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il
+faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore
+maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient
+susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu
+d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être
+eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y
+goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se
+plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi
+tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du
+cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent
+jamais changer.
+
+Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai
+cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec
+tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de
+belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je
+l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des
+hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore.
+J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces
+malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les
+jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un
+an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui
+mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à
+me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie
+m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.
+
+Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de
+salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure,
+épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te
+rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je
+me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne
+sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le
+meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui
+pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble
+si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison;
+je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais
+l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon
+caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et
+imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette
+qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon
+honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer
+d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse
+pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable,
+que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu
+cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma
+présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà
+pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que
+suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu
+et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me
+dis à moi-même:
+
+--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?
+
+Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma
+solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans
+la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de
+devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la
+disposition de cette tourbe fausse et méchante.
+
+
+Padoue, 23 décembre.
+
+Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie.
+Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à
+Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là...
+hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable
+lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui
+ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans
+que je l'ai quitté.
+
+Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de
+professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo,
+sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est
+que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut
+exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit
+et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui
+fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en
+paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons
+d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et
+à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des
+hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à
+la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse
+et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre
+élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que
+notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux
+princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui,
+dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque
+jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons
+pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison
+difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux
+comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard.
+Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils
+distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en
+trébuchant...
+
+Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut
+discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences
+avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des
+grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai
+raison.
+
+Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre
+corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes
+et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux
+dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent
+j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour
+faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il
+l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je
+ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me
+semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en
+plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme
+traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu,
+Lorenzo.
+
+
+Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.
+
+Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe
+d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière
+l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne
+pouvons éviter?
+
+Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre
+cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin;
+mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de
+l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me
+disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et
+tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter
+prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de
+bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères
+journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque
+désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens
+donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que
+notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si
+je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à
+ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité.
+Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme
+elles pourront: en attendant,
+
+ Je sens mon air natal, et mes douces collines
+ Montent à l'horizon!
+
+
+10 janvier.
+
+Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un
+mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers
+jours d'avril, je penserai à partir.
+
+
+19 janvier.
+
+Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes
+qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous
+attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main
+à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à
+tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des
+objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en
+reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer
+dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons
+qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature,
+et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin
+que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre
+imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent
+incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et
+si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but,
+elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé
+pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner
+des lois à la création.
+
+Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé
+jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre
+ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui
+rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue
+sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient
+dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la
+tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges
+amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces
+torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les
+cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et
+l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de
+soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la
+terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle
+nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la
+teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:
+
+--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu
+retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et
+alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube
+ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes,
+annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta
+carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de
+l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la
+sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants
+d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de
+l'été et les glaces mortelles de l'hiver.
+
+
+22 janvier.
+
+Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer
+autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui,
+en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout
+à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid,
+entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la
+_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle
+deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit,
+nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je
+suivis ses traces imprimées dans la neige.
+
+Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta,
+cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.
+
+--Allez-vous bien loin, jeune fille?
+
+--Non, monsieur, là, un demi-mille environ.
+
+--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins
+un.
+
+--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes
+épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.
+
+--Alors, laissez-moi donc porter les pains.
+
+Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau.
+Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au
+milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à
+un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en
+appuyant ses pouces sur ses genoux.
+
+--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.
+
+--Bonjour, me répondit-elle.
+
+--Comment vous portez-vous, mère?
+
+Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent
+sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de
+temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions
+partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille,
+sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre
+promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un
+second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.
+
+En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme,
+qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en
+ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire
+passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait
+trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie
+était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à
+marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai
+entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu
+son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de
+disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses
+belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui
+joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au
+ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.
+
+Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas
+moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter,
+quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour
+l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs,
+et quelquefois encore par le crime...
+
+
+17 mars.
+
+Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es
+effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de
+ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais
+peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que
+le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu
+crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les
+irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai:
+_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont
+désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il
+y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui
+dans la tombe.
+
+La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que
+généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans
+force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les
+temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles
+passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser,
+oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence
+métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de
+beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité
+dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je
+plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié
+de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur
+l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou
+endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour
+chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et
+toi aussi, Lorenzo.
+
+Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je
+ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette
+flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la
+patrie; je la pleure secrètement, et je désire
+
+ Que je répande seul mes larmes ignorées.
+
+Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant
+qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils
+eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient
+défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs
+n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se
+racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se
+peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères
+viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos
+campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu
+odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à
+notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien,
+né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je
+n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe
+qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du
+renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées;
+n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim
+Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui
+s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle,
+assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais
+moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique,
+apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de
+Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de
+Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue:
+et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de
+proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État,
+qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera
+toujours ainsi mais je pleure ma patrie,
+
+ Qui me fut enlevée, et de telle manière,
+ Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.
+
+Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie;
+moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et
+le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»
+
+Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent
+qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la
+liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a
+plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les
+lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est
+plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais,
+mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie
+d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la
+paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles
+est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais
+nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les
+avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches
+marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et
+s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie.
+Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu,
+avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce
+sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins
+esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre,
+jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires
+territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et
+les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des
+prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou
+une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais
+prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions,
+sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les
+extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois
+agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de
+pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre
+perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je
+préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et
+souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque
+voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas
+se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais,
+j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à
+laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes
+humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq
+cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône
+vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des
+cadavres.
+
+Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je
+crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain
+funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des
+meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir
+d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait
+envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant,
+j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais
+cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux,
+qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient
+chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis,
+se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur
+apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid
+parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes
+longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose
+dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de
+les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses
+opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent
+l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien
+que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire
+toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi.
+J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie
+elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est
+la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.
+
+Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour
+de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant,
+j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis:
+«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de
+patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient
+mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et
+surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie,
+s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je
+peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans
+lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche;
+mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes
+retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est
+point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans
+un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une
+âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce
+repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.
+
+Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable
+et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir
+font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il
+faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou
+il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman.
+Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui:
+l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il
+avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce
+que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se
+poignarder.
+
+Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de
+Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je
+laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul
+souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de
+vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que
+j'échappe à un désespoir complet.
+
+Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais
+pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour:
+voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a
+entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment
+cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs
+des soirées entières. Elle travaille assise près de la table,
+silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive
+rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la
+pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir,
+tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon
+cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce
+nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la
+gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces
+fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie,
+n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les
+autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les
+douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant
+les malheureux voudraient se persuader immortelle.
+
+Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé,
+j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup
+mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si
+j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à
+m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même
+qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.
+
+
+3 avril.
+
+Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude,
+nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur,
+deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si
+je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes
+nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence,
+nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de
+son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il
+nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en
+nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que
+pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à
+conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre
+passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la
+décrire.--Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle
+devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe
+du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que
+celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à
+peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche
+rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux
+fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient,
+la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et
+vie de tout ce qui existe!
+
+
+6 avril.
+
+Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me
+présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je
+tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se
+déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se
+brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis
+longtemps.
+
+Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que
+la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à
+cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour
+peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu...
+Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa
+froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un
+jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis!
+m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage
+mortel que, moi-même, je me serais préparé?...
+
+
+11 avril.
+
+... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des
+collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le
+vague de l'air.
+
+--Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.
+
+J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un
+petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne
+m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord,
+soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les
+jeunes tiges.
+
+--Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.
+
+Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse,
+n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la
+faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la
+foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et
+une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son
+office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on
+craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la
+nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en
+aperçut point et le laissa faire.
+
+Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.
+
+«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec
+Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est
+l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la
+place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme
+autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à
+celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite
+le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres,
+je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je
+l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos
+amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de
+mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre
+amoureuse.»
+
+Je me tus...
+
+--Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en
+fixant sur moi ses regards mélancoliques.
+
+Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris
+un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur
+ma main, qui serrait la sienne...
+
+
+17 avril.
+
+Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans,
+habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier
+P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de
+sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la
+famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire
+une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la
+petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En
+l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour
+l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au
+bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu
+autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un
+compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence
+inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux,
+colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de
+charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme
+toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus
+besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je
+lui rappelai cette campagne et ces jours...
+
+--Oui, oui, me répondit-elle négligemment.
+
+Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants
+d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a
+peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et
+tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises,
+prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le
+bon goût de son épouse.
+
+Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me
+fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à
+la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le
+catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des
+auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses
+voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son
+dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé
+chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les
+montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce
+moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien
+amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que
+devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:
+
+--Il est mort!
+
+--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur
+elle des yeux égarés.
+
+Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans
+pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit
+au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur
+de taches et de fautes.
+
+Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père
+d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès
+toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels,
+ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en
+dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa
+dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa
+longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que
+lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission,
+ne fit que l'aigrir encore davantage.
+
+Je l'interrompis.
+
+--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste,
+qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils
+de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse
+les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus
+malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où
+n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que
+pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort
+pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et
+mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune;
+mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit
+bientôt, quoique trop tard encore,
+
+ Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.
+
+--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier
+l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur
+qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre
+avilissement et votre servitude?
+
+--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir;
+puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère
+aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son
+père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa
+sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?
+
+--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les
+créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les
+os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru
+dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un
+banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était
+incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des
+bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de
+frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au
+fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui
+se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de
+la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu
+des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes
+habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le
+plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.
+
+Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si
+je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.
+
+--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu,
+qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité;
+car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais
+et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce
+qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la
+pusillanimité des bons.
+
+La femme était attendrie au moins!
+
+--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir;
+mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si
+chatouilleux sur le point d'honneur.
+
+--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce
+que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et
+probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la
+vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont
+elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre
+conscience?
+
+Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de
+changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que
+maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient
+baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était
+atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:
+
+--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur;
+orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils
+prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs
+plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à
+la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les
+méchants.
+
+Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant
+les mains dans les cheveux.
+
+Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait
+malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni
+celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant
+les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul,
+absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir
+quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit,
+Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour;
+que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout
+autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un
+soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis
+trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain
+mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les
+circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui,
+loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre
+perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la
+lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière
+funèbre du désenchantement...
+
+Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse,
+j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a
+rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce
+n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts
+qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi,
+me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je
+vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés
+sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier
+avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de
+malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de
+réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère
+bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La
+nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut
+nous repousser sans être une marâtre.
+
+Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es
+un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre
+pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des
+affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je
+te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de
+tout le reste du monde?
+
+O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle
+expression elle me tendit la main en me disant:
+
+--Apaisez-vous, Ortis.
+
+Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si
+Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un
+ami!
+
+--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour
+chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la
+douleur!...
+
+O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste
+resplendissaient sur son visage.
+
+
+29 avril.
+
+Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la
+force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un
+profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent
+dans un torrent de lumière.
+
+Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je
+me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais
+rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il
+m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au
+pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a
+rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris
+que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.
+
+Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine
+ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je
+m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées
+se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et
+corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se
+confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la
+fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai
+déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes
+forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup
+que d'écrire une lettre...
+
+La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle
+travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:
+
+--Poursuivez donc.
+
+Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient
+plus rapide, je finis par bégayer.
+
+--Lisez donc mieux, me dit-elle.
+
+Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent
+sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se
+ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le
+retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit.
+
+Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où
+elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon
+Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites,
+qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je
+les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter
+ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment
+misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés
+avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi,
+sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un
+livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait,
+à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette.
+Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la
+terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu
+m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant
+précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en
+ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique
+le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse
+créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais
+crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs
+d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions?
+D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai
+parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à
+sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à
+Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de
+bien.--Lis-les, toi.--Adieu.
+
+
+FRAGMENT
+
+DE L'HISTOIRE DE LAURETTE
+
+
+«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est
+jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la
+race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a
+écrit sur les livres éternels:
+
+ L'homme sera malheureux.
+
+»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel
+tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races
+vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins
+à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les
+renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur,
+il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur
+insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en
+leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.
+
+»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez
+pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont
+plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais
+pour les plantes desséchées?
+
+»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé,
+et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur;
+alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon
+visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les
+miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui,
+se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu
+étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...
+
+»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de
+la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et
+de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais
+alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se
+levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il
+est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le
+consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la
+sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs
+vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre
+dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur
+t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent
+toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure,
+et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle
+nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu
+t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa
+main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:
+
+»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes
+frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de
+tous... de tous!...
+
+»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton
+doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand
+pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te
+sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu
+te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose
+aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur
+guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et
+ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?
+
+»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu
+aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie
+sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi
+ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et
+tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses
+douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple
+et solitaire nature.
+
+»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons
+sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps
+en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les
+étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des
+pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs
+rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant
+alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle
+fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où
+j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle
+sembla me dire:
+
+»--Et toi aussi, tu m'abandonneras?
+
+»Et alors, elle appela son chien.
+
+»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière
+que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban
+bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient
+attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai
+jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me
+remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus
+seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:
+
+»--Je le lui rendrai demain, me dis-je.
+
+»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je
+ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux,
+de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se
+réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux
+mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même
+le dernier adieu.
+
+»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le
+connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les
+jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au
+doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des
+gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:
+
+--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
+
+»Je tire son mouchoir!
+
+»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait
+été formé par la seule nature...
+
+»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma
+demeure.
+
+»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur
+la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu
+cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu
+boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras
+comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois
+tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la
+passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin,
+pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière
+toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je
+serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu
+pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce
+que je viens d'écrire.
+
+»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et,
+depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres
+mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse
+superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner
+d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée
+sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le
+souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais
+partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que
+d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point;
+mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas
+les hommes heureux, fuyez-les...»
+
+
+4 mai.
+
+As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil
+percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet
+que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes
+espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la
+verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix
+est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller
+dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me
+voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis
+tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes
+illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd
+dans la contemplation de sa beauté.
+
+
+8 mai.
+
+«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le
+pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à
+m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les
+fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie
+ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la
+nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui
+éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on
+pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins
+l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.
+
+Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...
+
+J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de
+ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait,
+pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir,
+les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain
+trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la
+faim dont les menace le prochain hiver.
+
+
+11 mai.
+
+Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race
+tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et
+les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme
+tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de
+l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le
+maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne
+s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut
+toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles;
+ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable
+ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens,
+il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous,
+et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers
+parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.
+
+Or, écoute:
+
+J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de
+leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais
+rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée,
+promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en
+avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié.
+Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé
+de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent
+d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une
+insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si
+j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui
+me regardait avec colère.
+
+--Que faites-vous là? me dit-il.
+
+--Vous le voyez, je me repose.
+
+--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la
+crosse de son fusil.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles,
+et ne venez pas fouler l'herbe des autres.
+
+Et, s'en allant:
+
+--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...
+
+Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord,
+je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si
+vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas
+accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans
+la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe.
+Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du
+dîner.
+
+En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la
+matinée.
+
+--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous
+vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.
+
+--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.
+
+Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et
+tantôt tempête?...
+
+Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute
+ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus
+grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir
+de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une
+injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par
+cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une
+action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille
+circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il
+est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est
+revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse
+est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de
+ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les
+passions et toutes les misères de mon espèce.
+
+Cependant, le paysan poursuivait:
+
+--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous
+connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré
+voisin m'ont averti de ma méprise.
+
+--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?
+
+--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez
+m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!
+
+--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais
+personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou
+de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.
+
+--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!
+
+Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais
+quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables,
+quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour
+tous ceux qui ont affaire à eux.
+
+Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie
+deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes
+exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?...
+Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où
+paissent tranquillement les troupeaux!...
+
+
+12 mai.
+
+Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais
+l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée
+endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses
+de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues
+humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras
+soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai
+vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon
+cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais
+alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme
+aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers
+me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme
+la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases
+et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de
+moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe
+de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de
+violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main
+devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine
+qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute
+la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni
+les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!...
+alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme
+retenu par une main divine...
+
+--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les
+larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai
+troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...
+
+A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant
+ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à
+la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais
+son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste
+langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en
+pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si
+elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel,
+existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se
+complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas
+sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la
+douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force
+pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes
+mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans
+jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me
+laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?...
+Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as
+accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de
+l'aimer... éternellement... immensément!...
+
+
+14 mai.
+
+Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste,
+plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes
+ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois
+dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature
+simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais.
+Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits
+surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon
+cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs
+ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière,
+et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont
+rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je
+n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste
+tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur
+une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta
+création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette
+source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me
+consoler!...
+
+Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine
+une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et
+la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des
+ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent
+entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes
+pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir
+insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante
+semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est
+rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent
+les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux
+rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils
+plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent
+semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté
+du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans
+une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur
+étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa
+mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la
+famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et
+les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses
+troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son
+travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui
+bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant
+entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se
+confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse
+quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu;
+les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs,
+la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et,
+de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que
+je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.
+
+Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du
+mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde
+était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise,
+je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil
+s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête,
+mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait
+comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me
+trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts
+sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le
+cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les
+antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la
+poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne
+s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit.
+Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme
+qui ne la craint pas!...
+
+J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette
+muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon
+esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je
+n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où
+devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie
+inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que
+j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des
+sanglots, j'invoquais Thérèse!...
+
+
+14 mai.
+
+Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché
+sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout
+à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me
+sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus
+Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent
+effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant,
+accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois...
+Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes,
+taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des
+Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes
+pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.
+
+--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à
+elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en
+redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je
+lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé
+contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux,
+pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de
+tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en
+elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une
+si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères
+mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!...
+
+Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon
+cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée
+pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus
+étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...
+
+Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les
+facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait
+agitées se calmait peu à peu.
+
+--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le
+sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par
+leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent
+d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et
+d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon
+cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...
+
+Thérèse soupira et sourit tout ensemble.
+
+La montée l'avait fatiguée.
+
+--Reposons-nous, me dit-elle.
+
+L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le
+plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses
+rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous
+l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et
+courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui
+venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier;
+j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre.
+Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...
+
+Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force?
+Heureuse soirée!...
+
+
+14 mai, onze heures.
+
+Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute:
+ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore
+inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi,
+Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis!
+
+
+14 mai, au soir.
+
+Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me
+sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était
+couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier
+renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que
+je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux
+de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour
+nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable
+moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de
+Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur
+plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au
+loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute
+resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et
+les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma
+bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse
+m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et
+son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands
+yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et
+entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de
+mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant
+au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour
+m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je
+respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je
+sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur
+innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur
+est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.
+
+--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.
+
+Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de
+reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui
+nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus
+point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du
+jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:
+
+--Adieu, me dit-elle.
+
+Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:
+
+--Adieu!...
+
+J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle
+s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la
+lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre
+me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui
+blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais
+encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre
+sa voix.
+
+En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras
+ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.
+
+
+15 mai.
+
+Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus
+élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il
+me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le
+frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent
+aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les
+fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute
+la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais
+à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais
+dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le
+premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces
+âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces
+chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les
+éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les
+hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile
+aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du
+malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous
+les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu
+nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le
+soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et
+destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons,
+j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de
+m'épouvanter.
+
+Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac
+des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans
+mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée,
+caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le
+croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois
+voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs;
+j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la
+poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes
+naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes
+aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout
+n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des
+baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et
+aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les
+imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en
+caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion,
+je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui
+m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence.
+Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains
+je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur
+infidèle.
+
+
+21 mai.
+
+Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses.
+Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment
+profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la
+fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que
+lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je
+cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes
+paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole...
+La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui
+dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et
+l'obscurité.
+
+
+25 mai.
+
+Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc
+retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes;
+tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de
+son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta
+créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au
+moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui
+te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la
+bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais
+toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu
+te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!...
+oui, nous nous reverrons!
+
+O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente,
+certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!»
+Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement;
+car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu
+lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la
+plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui
+était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles
+douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les
+vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous
+craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde,
+et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole,
+qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre
+une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère
+m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur
+prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu
+qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a
+tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_,
+et tondu jusqu'au vif...
+
+Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant
+enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait
+le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de
+roses.
+
+--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle.
+J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais,
+demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les
+jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort
+en prend.
+
+--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.
+
+--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une
+couronne nouvelle.
+
+Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles,
+et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux
+fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des
+roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien
+certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et
+combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune
+fille folle!...
+
+Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et
+gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une
+montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre...
+j'étouffe comme en un tombeau.
+
+J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je
+voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée
+frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des
+rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la
+nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses
+maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.
+
+Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent
+l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon
+cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles
+commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un
+torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je
+vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des
+précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et
+inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à
+l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et,
+haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le
+gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans
+fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée
+est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du
+soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches
+babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour
+enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces
+pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi,
+va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et
+il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne
+reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?...
+Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son
+affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme
+si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être
+dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme
+croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé
+affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres
+paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil
+éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se
+multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont,
+tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me
+rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par
+ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du
+passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des
+plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la
+mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant
+toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...
+
+Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne
+rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce
+cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le
+réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les
+larmes et la mort...
+
+Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la
+nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois
+qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais
+heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille;
+et maintenant... Ah!...
+
+Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A
+peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui
+m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma
+tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah!
+qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si
+tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses
+crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser
+derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et
+qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux
+mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se
+complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras
+amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier
+soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements
+triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.
+
+Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui,
+diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons
+faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les
+ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de
+destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards
+vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de
+l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent,
+la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je
+te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me
+dis, comme une espérance:
+
+--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi
+un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de
+nos amours.
+
+Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre
+les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans
+laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes
+crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement:
+«Il était homme et malheureux.»
+
+
+26 mai.
+
+Il revient, Lorenzo, il revient.
+
+Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de
+jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au
+plus...
+
+
+27 mai.
+
+Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette
+image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de
+quelque idole créée par ma fantaisie.
+
+Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si
+heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon
+malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau
+de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle
+espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui
+ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes;
+peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une
+trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et
+qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle
+n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur...
+moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence:
+«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je
+comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul
+ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
+
+O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes
+suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et
+sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne
+peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la
+tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout
+entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô
+Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps
+malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu
+m'aimais comme je t'aime!
+
+Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments
+insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me
+console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons
+donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je
+sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela...
+et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et
+presque de la toute-puissance de Dieu.
+
+
+28 mai.
+
+Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil,
+l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais,
+si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une
+seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!...
+j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.
+
+
+29 mai, au matin.
+
+O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque
+Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres,
+pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments
+n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner...
+Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me
+semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes
+larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et
+muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté,
+abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes
+bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux
+tourments.
+
+Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les
+montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant,
+la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me
+cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue
+comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur...
+Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur
+les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela
+finisse...
+
+
+29 mai, au soir.
+
+Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je
+la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux
+un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle
+voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller:
+elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu
+m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le
+vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me
+cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:
+
+--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?
+
+Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me
+sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:
+
+--Pourquoi te tais-tu toujours?...
+
+Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et
+disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui
+était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient
+rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un
+regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»
+
+
+2 juin.
+
+Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne
+croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me
+dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc
+cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de
+collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de
+l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me
+semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes
+d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me
+promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable
+philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en
+indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les
+coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents
+ans; tout tombe ici-bas.
+
+Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête
+devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la
+poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.
+
+Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je
+cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme
+orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent
+de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui
+coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les
+membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les
+yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
+
+Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je
+vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi
+elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une
+guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond
+d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que
+je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...
+
+
+LORENZO AU LECTEUR
+
+
+Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir
+l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et
+j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.
+
+La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire
+encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la
+villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les
+yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il
+allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le
+visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne,
+et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.
+
+Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui
+retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis.
+Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté.
+Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite,
+et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il
+l'interrompit:
+
+--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les
+autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître
+en moi.
+
+Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui,
+pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres
+et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse,
+qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.
+
+Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et
+ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de
+tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin
+d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit
+par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine
+osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le
+soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se
+rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa
+mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à
+la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant
+rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa
+toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux
+baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui
+venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de
+tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières
+dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette
+malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes
+à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir
+les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il
+parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était
+quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis
+quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères
+comme son âme.
+
+Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de
+Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête
+et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait
+enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait
+facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles,
+puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes;
+Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes
+du changement d'Ortis.
+
+Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait
+chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa
+famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le
+virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et
+entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le
+peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des
+collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit
+déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il
+parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif,
+après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:
+
+ Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
+ Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
+ Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...
+
+Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher
+escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter,
+puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:
+
+--O ma mère! ma mère!...
+
+Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de
+faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine
+commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle;
+Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son
+visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la
+tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude.
+Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut,
+et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se
+tourne vers Thérèse.
+
+--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous
+perdre tous?
+
+A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras
+de son père et lui avoua tout.
+
+Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et
+l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens
+ces détails de la bouche même de Thérèse.
+
+Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et
+trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite
+et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant
+près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:
+
+--Mon père sait tout.
+
+Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques
+tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne
+fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha
+en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé
+son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:
+
+Peu de temps après, il se leva et écrivit.
+
+ * * * * *
+
+
+Minuit.
+
+Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes
+vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du
+malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.
+
+Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la
+langueur de la mort...
+
+Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde
+différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer,
+et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa,
+et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse
+persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui,
+pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.
+
+Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua,
+parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...
+
+Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais
+sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...
+
+
+Deux heures du matin.
+
+Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à
+moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides
+rayons...
+
+
+Au point du jour.
+
+Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami
+t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour
+réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne
+cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire
+mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?
+
+Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités
+des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et
+la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie
+donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les
+flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples
+auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!
+
+Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle
+t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas,
+parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de
+toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont
+revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le
+consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils
+de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense
+pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et
+je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu
+délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas
+pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si,
+pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être
+plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne
+désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu!
+que je te retrouve et que je te vois!
+
+Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son
+regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème!
+faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et
+poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à
+Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la
+beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un
+regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos,
+tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est
+incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
+
+ * * * * *
+
+Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita
+de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines
+Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le
+caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami.
+Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer
+sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne
+participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une
+trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T***
+lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et
+d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des
+persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de
+désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant
+Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa
+famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il
+s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune
+ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que
+rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T***
+m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant
+déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors,
+il l'interrompit.
+
+--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit,
+inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant
+que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non
+point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de
+leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
+
+--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
+
+Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après
+quelques minutes:
+
+--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
+
+--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon
+ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par
+amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul
+mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à
+aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse,
+vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son
+époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui
+vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son
+propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être
+auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!...
+J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les
+plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à
+mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on
+estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître
+généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient
+coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où
+je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous
+m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais
+les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me
+sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait
+que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse,
+de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit,
+son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure,
+au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son
+bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le
+père le plus malheureux qui ait jamais existé.
+
+Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage
+muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au
+milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il
+demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à
+partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que
+pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade
+s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre
+dangereuse.
+
+Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous
+les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son
+départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul
+remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus
+point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère
+emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son
+fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à
+sa santé.
+
+C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus
+terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux
+arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais
+des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des
+prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les
+plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de
+brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre
+maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu
+dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à
+l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens
+violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même,
+arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par
+toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de
+revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement
+pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui
+écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un
+autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait
+donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre
+fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines
+Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore
+alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était
+assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa
+sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en
+donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
+
+Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second
+message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de
+change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de
+s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva
+qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en
+silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure
+après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans
+ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit
+à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout
+pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut
+couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à
+sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons
+de la lune.
+
+En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le
+lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la
+plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour
+Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
+
+ * * * * *
+
+
+Neuf heures.
+
+Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai
+troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru
+avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est
+beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me
+laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars,
+Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer
+toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation
+de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain
+que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui
+pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux
+sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien
+amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu
+pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la
+reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas
+cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me
+l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te
+voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de
+ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le
+monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans
+patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas
+vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque
+force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et,
+quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la
+vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure!
+Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur,
+le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai
+méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il
+ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les
+supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et
+moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi.
+En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te
+recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je
+t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis
+condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me
+pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te
+voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle
+je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant
+que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de
+cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie.
+
+Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis
+lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à
+revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai
+l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence
+l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces
+choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation
+au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi...
+hélas! je me croyais plus de courage...
+
+Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé
+par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié,
+ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le
+faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui
+lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et
+fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le
+dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel,
+que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre
+amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
+
+Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma
+tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la
+mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je
+t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre
+qui te recouvrira!... Adieu!...
+
+ * * * * *
+
+Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes
+silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis
+il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les
+chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:
+
+ * * * * *
+
+
+Monsieur et ami,
+
+J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la
+signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai
+pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop
+d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette
+lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute
+cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que
+je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la
+journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette
+lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté,
+monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du
+marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de
+mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance
+serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous
+souviendrez toujours de moi.
+
+ * * * * *
+
+M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens
+de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda
+point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne
+contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme
+entièrement revenu à lui.
+
+Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes
+feuilles.
+
+ * * * * *
+
+
+Rovigo, 20 juillet.
+
+Je l'admirais, et je me disais à moi-même:
+
+--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?
+
+Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...
+
+Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre
+sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le
+courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier
+adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la
+maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et
+avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance
+qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma
+raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du
+destin. Adieu...
+
+
+Ferrare, 20 juillet au soir.
+
+Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt
+fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter,
+m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!...
+Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort
+coûterait d'amères larmes...
+
+Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à
+la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour,
+lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera
+détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le
+courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec
+elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les
+larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo...
+alors!...
+
+Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas
+la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé
+l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous
+abandonne?...
+
+Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au
+tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne!
+Je vous obéirai à tous...
+
+
+Pendant la nuit.
+
+Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et
+dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton
+consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait
+voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les
+tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es
+encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais
+pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te
+le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes,
+aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier
+Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors
+du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas
+aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon
+désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni
+te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon
+cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment
+je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
+
+Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La
+nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la
+discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et
+ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi
+fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans
+l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont
+donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe
+accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas...
+tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses
+gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez...
+votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je
+délire! oh! je suis un assassin!...
+
+Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je
+t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de
+vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de
+passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient
+presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la
+douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant
+encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!...
+Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu
+qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et
+l'obscurité de la mort...
+
+Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse;
+pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un
+avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait
+enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais
+pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant
+de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi
+le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le
+déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût
+partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui
+répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots,
+il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes
+jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à
+cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné
+avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,
+j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et
+regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me
+suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes...
+Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs,
+mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à
+les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!
+
+Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait
+d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend
+ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent!
+et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis
+ensanglanté par un meurtre...
+
+Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien
+de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de
+malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je
+jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je
+voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil
+de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes
+dont les mains sont encore chaudes de sang...
+
+Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de
+Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son
+pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi!
+n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...
+
+
+Bologne, 24 juillet, dix heures.
+
+Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume,
+fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je
+t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo,
+aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un
+consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes
+délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite
+Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura
+oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O
+mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que
+dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier
+plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par
+l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a
+tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si
+jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...
+
+Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?...
+L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de
+l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo!
+je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le
+croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans
+eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne
+serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé
+de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi,
+Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.
+
+
+Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.
+
+Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je
+pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que
+de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus
+de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon
+pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il
+semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par
+torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu!
+mon Dieu!...
+
+
+Bologne, 12 août.
+
+Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient
+point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc
+aussi?...
+
+Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi;
+ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison
+pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de
+personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville
+comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces
+infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si
+c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils
+demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me
+heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé
+quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule,
+et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de
+cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois
+des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs
+concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les
+crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux
+aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les
+hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et
+surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine,
+m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une
+solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo,
+je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des
+malheureux...--Et où aller?...
+
+
+Florence, 27 août.
+
+Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de
+Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout
+frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées
+espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec
+lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh!
+combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la
+postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les
+honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge
+l'humaine espèce.
+
+Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de
+jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais
+en esprit au milieu des applaudissements des générations futures...
+Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles
+peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon
+cœur gâté là--jusqu'au fond.
+
+Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais
+envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni
+faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais
+j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption
+de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut
+dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde...
+Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des
+grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la
+première pierre.
+
+
+Florence, 7 septembre.
+
+Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines
+chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le
+ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et
+où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes
+pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du
+village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si
+funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de
+tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se
+rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu
+trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient
+vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes
+espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras
+peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son
+lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le
+pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi
+ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre
+l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me
+laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de
+remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère,
+ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une
+fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait
+me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te
+demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi,
+je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le
+médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre
+de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à
+secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses
+que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur...
+Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je
+passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à
+leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les
+endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en
+chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de
+fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course,
+franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés
+par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont
+ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au
+sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais
+les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait
+plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que
+le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure
+des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma
+tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en
+montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les
+tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines,
+réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait
+dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes
+invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une
+butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire,
+alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme
+proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même
+m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et
+je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.
+
+Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux
+paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis
+pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je
+cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement
+désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands
+malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence
+mortelle: «Thérèse a juré...»
+
+Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles
+illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.
+
+
+Florence, 17 septembre.
+
+Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à
+me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère
+avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois...
+Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me
+forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.
+
+Oh! mes espérances!--Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste
+abandonné dans la solitude de ma douleur...
+
+A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je
+ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est
+nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras
+toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout
+perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant
+d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni
+moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je
+perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me
+plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.--Mon cœur et mes
+gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas
+homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.
+
+Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:
+
+«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous
+ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt
+que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne
+de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous
+écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant
+Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»
+
+Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme
+si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une
+fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis
+tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour
+jamais...
+
+Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me
+séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait
+expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour
+toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la
+vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce
+monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort,
+je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières
+pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute
+manière il m'appelle à lui;--mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en
+consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant
+miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma
+douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par
+moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa
+tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne
+t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais
+qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une
+reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur
+tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme
+en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur
+que je puisse trouver contre mon amour.--Être la cause de tes chagrins
+est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...
+
+Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?
+
+Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer
+à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes
+nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et
+rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue,
+Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures
+à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les
+regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation
+de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...
+
+
+Florence, 23 septembre.
+
+C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les
+beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque
+côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures
+des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs
+dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un
+jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein
+de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère
+toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà
+allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de
+solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma
+route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines
+de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma
+mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu
+pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être
+n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...
+
+C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine
+sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions
+contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni
+leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une
+étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous
+ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns,
+tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos
+concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous
+secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui
+ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les
+mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos
+moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni
+pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal;
+errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et
+murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de
+toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou
+la tombe! Il y a encore l'avilissement,--c'est vrai!... l'avilissement
+par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses
+propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se
+vend, et par lesquels un jour il sera vendu.
+
+J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux
+par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles:
+c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de
+base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi
+le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des
+guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et,
+dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par
+le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti
+mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes
+veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et
+épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur
+ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les
+ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les
+habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches
+et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles,
+rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils
+tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour
+qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez,
+tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du
+carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A
+cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi...
+Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul,
+et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un
+plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je
+toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de
+te secourir?
+
+
+Milan, 27 octobre.
+
+Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon
+arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre
+très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et
+par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?...
+Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées.
+Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce
+moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le
+secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré
+que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le
+prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse
+de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que
+mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.
+
+Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse
+fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la
+vieillesse.
+
+Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et
+prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant
+sur son bâton, me posa la main sur l'épaule.
+
+--O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent
+encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus
+se relever que sous le fouet de la Fortune.
+
+Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après
+soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.
+
+
+Milan, 11 novembre.
+
+J'ai demandé à un libraire la _Vie de Benvenuto Cellini_.
+
+--Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.
+
+Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore
+dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on
+appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine
+le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une
+langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de
+l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont
+discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république
+les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique
+but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio
+Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit
+contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle
+l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour
+elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les
+absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur
+réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu
+ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.
+
+
+Milan, 4 décembre.
+
+Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo:
+dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui
+commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne
+sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez
+aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il
+vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne
+touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je
+demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde
+comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier
+espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu
+ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de
+mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de
+cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent
+les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas
+être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels
+sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils
+soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la
+présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je
+voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît
+plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des
+intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin
+d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir.
+Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée,
+de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui
+les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se
+débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de
+licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut
+d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore
+dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un
+emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et
+l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai
+l'éloge du petit brigand_.
+
+Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du
+moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui
+sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas
+comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se
+vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs
+bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je
+fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de
+sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans
+ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.
+
+Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres
+ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo,
+d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de
+m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où
+l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans,
+ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le
+malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où
+tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la
+matière... dans la tombe.
+
+Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et
+qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines
+de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que
+ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux
+cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu
+m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue;
+mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique
+passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le
+voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements
+et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques
+pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et
+en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir
+inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses
+pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer!
+peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été
+retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau
+n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent
+j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie,
+parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la
+délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.
+
+Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre,
+dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de
+terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!...
+Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue
+à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale
+amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre
+consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière,
+je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient
+moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la
+nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle,
+puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes,
+se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je
+n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments,
+et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de
+calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est
+possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur.
+Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et
+dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes
+lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression
+de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les,
+Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront
+nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis.
+
+Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif
+de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se
+soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et,
+regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour
+se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec
+laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son
+domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus
+digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel
+est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une
+suprême éloquence?
+
+Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre
+ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres
+prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant
+en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de
+bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales
+récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je
+daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la
+force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent
+de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence...
+Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut
+mieux ne pas même prononcer leurs noms...
+
+A ces paroles, je me levai furieux.
+
+--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais;
+mais de notre sang naîtront des vengeurs...
+
+Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il
+ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait
+avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement
+bouillonner dans ma poitrine.
+
+--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes
+savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne
+serviraient jamais si bassement.
+
+Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me
+regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant
+asseoir:
+
+--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de
+l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma
+vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie
+plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux
+l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.
+
+Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers
+l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se
+rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors
+que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme
+l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces
+génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre
+vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri
+soupirer du fond de l'âme.
+
+--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la
+tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble
+la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au
+sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le
+corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main
+m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît,
+et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots.
+Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain
+qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si
+pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore
+ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de
+sa patrie.
+
+Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et
+que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:
+
+--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de
+grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur
+renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs
+crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à
+cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les
+gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne
+t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations
+étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire
+que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les
+devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le
+sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu
+le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif,
+cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne
+te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un
+caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune,
+un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des
+factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te
+conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te
+louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard
+nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta
+tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer
+encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de
+tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à
+ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir
+une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la
+guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les
+opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des
+massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par
+les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de
+la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais
+par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle
+appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses
+applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours.
+Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune,
+réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi
+par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse
+commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur
+nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été
+un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années
+de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des
+despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors,
+il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour
+répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à
+monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un
+conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un
+jour sur son tombeau.
+
+Il se tut; puis, après un long silence:
+
+--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!
+
+Le vieillard me regarda:
+
+--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou
+n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.
+
+Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit
+d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses
+espérances...
+
+Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers
+les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous
+retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.
+
+Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu
+céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons
+sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse
+chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir
+tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma
+solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et
+ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui
+chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel...
+ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous
+que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de
+calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier
+vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que
+tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon
+histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples
+s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du
+sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le
+courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je
+sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.
+
+Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées,
+frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point
+accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du
+moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous,
+dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et
+que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos
+bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne
+peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls
+arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de
+vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le
+genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la
+décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît
+plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et
+d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la
+vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la
+force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec
+l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité,
+richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de
+père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de
+nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors
+caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses
+plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes
+généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements
+éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et
+les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des
+prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et
+leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre
+renommée...
+
+
+Milan, 6 février 1799.
+
+Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait?
+peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y
+arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point,
+Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me
+diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne
+puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je
+m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble
+que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le
+brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être
+que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis
+leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la
+générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui
+ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans
+l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe
+dans ce pays me paraît une année de prison.
+
+--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment,
+tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés
+qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le
+monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins
+fou.
+
+Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque
+je lui répondrai:
+
+--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras
+guéri.
+
+Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois
+plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui
+s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur,
+qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon
+sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes!
+lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir
+la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre
+l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions,
+ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise...
+alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette
+bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la
+tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et
+qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés.
+Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de
+craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie...
+et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de
+votre sagesse...
+
+Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu
+plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de
+ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes
+pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur!
+La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un
+incendie... Adieu, cependant!...
+
+
+Dix heures du matin.
+
+J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point
+m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le
+chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu
+sais combien le froid m'est contraire.
+
+
+Une heure.
+
+Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans
+deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.
+
+
+Une heure et demie.
+
+Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En
+mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots
+que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant
+que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié
+éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai
+toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à
+toi.»
+
+Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les
+répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir
+me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je
+reviendrai.
+
+
+Trois heures.
+
+J'ai été faire une dernière visite à Parini.
+
+--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout
+avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu
+seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que
+mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a
+engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule
+consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout
+entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si
+mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à
+pleurer sur mon tombeau, viens-y...
+
+Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il
+put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais
+encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.
+
+
+Neuf heures du soir.
+
+Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter
+tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si
+fatigué!
+
+Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec
+une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées...
+Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te
+revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque
+mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta
+famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que
+les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous
+sépare!....
+
+
+Gênes, 11 février.
+
+Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées
+dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce
+pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants,
+je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je
+m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à
+Toulon.
+
+De la Piezza, 15 février.
+
+Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage;
+et puis...
+
+ Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]!
+
+Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été
+forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai,
+attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi,
+et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer
+la douleur sur ma route.
+
+Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille
+environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la
+plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet
+air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore
+plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché
+aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que
+Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé
+comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui
+avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se
+rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du
+temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...
+
+--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous
+ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette
+solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux,
+que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et
+que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend
+dehors...
+
+--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.
+
+Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse
+soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un
+homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir
+été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la
+douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau
+jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer
+mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me
+glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état
+misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il
+dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent
+les infortunés.
+
+S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui
+lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.
+
+--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à
+Padoue avec vous.
+
+Alors, il te nomma.
+
+--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles;
+mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que
+moi... J'étudiais alors!...
+
+Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore
+t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux
+et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort
+t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi?
+
+Il poursuivit.
+
+--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous
+ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me
+retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne
+vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis
+que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me
+rassura.
+
+Je le remerciai d'être venu me voir.
+
+--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez
+fourni l'occasion de parler de Lorenzo.
+
+Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la
+suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans
+l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des
+fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui
+offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place
+lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour
+s'embarquer à Livourne.
+
+Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les
+gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors
+que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait,
+écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait
+cessé.
+
+--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?
+
+--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui
+pleure...
+
+Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il
+était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches
+continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait
+supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé
+encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui,
+depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A
+l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné,
+cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part
+trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et
+allait à Milan.
+
+--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le
+temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme
+exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et
+pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à
+chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il
+ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses
+gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre
+impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la
+rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des
+chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des
+villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte
+des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance;
+repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me
+connaître ou qui me tournaient les épaules!...
+
+--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de
+nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans
+ses environs.
+
+--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels
+pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les
+meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel...
+(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient
+autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre
+vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses,
+m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour
+m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me
+jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a
+fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de
+convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille,
+après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le
+lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois
+domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit
+dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si
+vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous
+êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que
+l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que
+le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a
+véritablement besoin.
+
+Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua:
+
+--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les
+livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le
+cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon
+père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels
+amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq
+fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de
+garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait
+à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et
+nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait
+de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais
+avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour
+moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de
+fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim,
+d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de
+la journée!... sans souliers, sans habits!...
+
+--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon
+manteau sur les épaules. Couvrez-vous!
+
+Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière
+nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers
+de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme
+s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une
+naissance aussi distinguée.
+
+O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du
+moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son
+commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon
+domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu
+souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de
+ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as
+partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta
+physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé
+dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser
+échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire
+apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action
+envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils
+de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai
+jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me
+suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau
+naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme
+dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous
+ceux qui vivent avec elle.
+
+A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais
+disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je
+n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à
+Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes
+m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.
+
+Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa
+femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de
+reconnaissance il me répéta plusieurs fois:
+
+--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...
+
+Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait:
+
+--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant
+six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la
+main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être
+à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier
+hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins,
+ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui
+t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te
+délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais
+que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait
+aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah!
+si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...
+
+Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un
+serrement de cœur que je ne puis exprimer...
+
+Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.
+
+--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi
+s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son
+existence?
+
+Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais
+ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs...
+Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en
+ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je
+me suis couché en murmurant:
+
+--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la
+fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement:
+êtes-vous plus sages ou plus heureux?
+
+Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était
+à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme
+languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on
+chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce
+qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de
+partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui,
+chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit
+du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir
+serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe
+aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux
+passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et
+aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa
+faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et
+au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je
+me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux
+crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la
+malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi,
+et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des
+honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs,
+punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la
+campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la
+population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire
+aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de
+changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices,
+sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité
+universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et
+sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de
+tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée
+immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir
+encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux
+classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un
+malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques
+gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de
+Dieu ses mérites et ses fautes...
+
+
+Vintimille, 19 et 20 février.
+
+«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la
+mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les
+autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme
+que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être
+retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société,
+et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de
+souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a
+plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par
+s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me
+diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous
+sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à
+la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne?
+est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en
+supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y
+aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux
+entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir
+l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui
+peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le
+cours des passions variant selon les âges et les incalculables
+circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a
+succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que
+l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier
+aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour
+supporter ses peines.
+
+Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je
+contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand
+je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre,
+ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses
+besoins et de ses préjugés?
+
+Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que
+nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire
+abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre
+les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu
+que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur.
+Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les
+connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux
+dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des
+bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les
+récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être
+exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît
+ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque
+individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent
+ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul?
+Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis
+puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la
+majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils,
+prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant
+aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me
+regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à
+ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur
+qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il
+ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés
+parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la
+redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de
+les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la
+tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les
+vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont
+servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses
+et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule
+espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop
+tard repentantes, de leur loyale crédulité.
+
+Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la
+porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs
+à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et
+réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te
+suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie
+peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers?
+quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait
+pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude
+sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une
+seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous
+ferait certain de mon éternelle tranquillité...
+
+Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne
+sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être
+maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue
+de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je
+la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient
+chaque jour.
+
+Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard;
+j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité
+diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été
+heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que
+ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées
+plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si
+elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle
+pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je
+vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va
+toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi;
+car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un
+désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon
+existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des
+circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce
+moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je
+cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et
+il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore
+l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras
+offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel
+de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta
+famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de
+lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que
+j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même,
+te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne
+serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la
+femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse,
+mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris,
+est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon
+persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux
+battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de
+désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?...
+pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi
+marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le
+suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il
+envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes
+fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en
+invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas,
+qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de
+l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que
+j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans
+les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...
+
+Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la
+stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé
+un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que
+des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui
+s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.
+
+Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se
+précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses.
+Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue
+parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine
+peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se
+confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans
+cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la
+Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son
+royaume chasse tous les vivants.
+
+Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas
+surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils?
+qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je
+répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent
+mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton
+nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la
+gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis
+que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs
+tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la
+parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou
+vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres,
+ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de
+ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.--Oui, nos souvenirs sont
+un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.
+
+C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom
+italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus
+ma patrie, et je me dis:
+
+--Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs;
+mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est
+l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...
+
+Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces
+siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables
+aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent
+toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence
+nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se
+dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre.
+En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je
+pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs...
+mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples
+trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au
+delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils
+enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin
+ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient
+contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites
+massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les
+Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les
+enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa
+l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus
+grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre
+univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène,
+et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs
+comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes
+ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens
+jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et
+c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles
+successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des
+Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la
+vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne
+connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu
+tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et
+retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont
+leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur
+servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut
+l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt
+peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste
+sont des conséquences du système de la nature, et de même que la
+stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui
+sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un
+autre globe.
+
+Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions
+que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui
+obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils
+l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée.
+Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à
+l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de
+pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle
+essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin
+qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes.
+De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la
+multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis
+comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur,
+qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur
+puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis
+pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle
+est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations,
+qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du
+vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis
+qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une
+révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui
+doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de
+celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni
+bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse,
+et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à
+venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des
+conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs
+et les ruses de ceux qui veulent régner.
+
+Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous,
+faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé
+toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et
+les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont
+des vertus usuraires.
+
+Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de
+l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les
+pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne
+me dis-je pas en pleurant:
+
+--Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de
+malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la
+douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu
+tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant,
+tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami...
+Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est
+sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement
+vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques!
+
+O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous
+considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons
+s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés;
+mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne
+succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils
+obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus
+funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos
+calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir.
+
+Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines
+vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne
+sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma
+patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première
+as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes
+membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix,
+les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans
+ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est
+revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre
+espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers
+gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon
+froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du
+moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous
+survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de
+cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de
+mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.
+
+
+Alexandrie, 29 février.
+
+De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat...
+Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini.
+Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.
+
+
+Rimini, 5 mars.
+
+Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir
+Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses
+nouvelles..... Il est mort!...
+
+
+Onze heures du soir.
+
+Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre,
+pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il
+lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est
+mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement
+tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon
+voyage de Rome.
+
+ * * * * *
+
+D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même
+qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres
+fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses
+pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous
+les yeux du lecteur selon leur date:
+
+ * * * * *
+
+... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels
+seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir
+maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la
+connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion
+m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois
+que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées
+lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si
+je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve
+que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité
+de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font
+craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue
+continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre
+monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je
+ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison,
+que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien
+de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne
+fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort
+adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne
+plus exister.
+
+Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont
+évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé
+l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de
+fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus
+surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé,
+dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à
+qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la
+paix...
+
+ * * * * *
+
+Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y
+avait été la même semaine:
+
+ * * * * *
+
+... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire.
+Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât
+aussi tranquillement avec lui et lui avec elle!
+
+Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore
+affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?--Est-ce toi, père, qui m'as
+inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et
+le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton
+amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit
+divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus
+tranquille...
+
+ * * * * *
+
+Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et,
+après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise.
+J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut
+avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte:
+
+--Et mon fils?
+
+La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait
+une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le
+croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et
+inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles
+nouvelles.
+
+--Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire,
+parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je
+montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je
+crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle
+bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du
+reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît
+beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou
+après-demain.
+
+Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos
+soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur
+le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise,
+il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser
+encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré.
+
+Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures,
+et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla
+pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six
+jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à
+l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra
+Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les
+jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et
+s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse
+l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria:
+
+--Dieu éternel!
+
+Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père.
+
+Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main,
+et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à
+son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit
+dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite
+fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour
+lui demander s'il partait bientôt pour Venise.
+
+--Dans peu de jours, répondit-il.
+
+Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux.
+
+Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas
+laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis
+devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il
+en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme,
+fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner,
+attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir
+besoin de lui. Le jardinier lui apporta quelque nourriture, qu'il prit
+sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et,
+se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à
+lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il
+paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en
+différentes pages, mais sur le même feuillet:
+
+ * * * * *
+
+... Allons, courage!--Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main,
+laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh!
+pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité?
+
+La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur
+ces livres?--que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les
+passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la
+médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature...
+Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont
+jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties...
+
+Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux
+ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque,
+rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de la
+nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux!
+
+Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à
+moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé
+n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit.
+
+Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire
+encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis
+désillusionné moi-même, un seul parti me reste...
+
+ * * * * *
+
+Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci
+n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut
+remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la
+lettre suivante et revint se renfermer encore:
+
+ * * * * *
+
+
+14 mars.
+
+Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur...
+Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le
+dépose dans le tien.
+
+Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que
+je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je
+n'ai pu faire revivre leur père.
+
+Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur
+forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La
+nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon
+cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient
+encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant
+intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous
+entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée
+d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval
+s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.
+
+--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche!
+
+Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher
+les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y
+trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval
+l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la
+tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...
+
+Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où
+j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans
+une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment
+et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi...
+Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la
+foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui
+renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant
+dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au
+milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon
+crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me
+pardonne jamais?
+
+Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le
+corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque
+recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un
+châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les
+torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les
+membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait
+en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les
+bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa
+fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils,
+qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de
+nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la
+misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien
+des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un
+époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour
+toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!...
+
+C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire
+mutuellement!
+
+Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les
+laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer,
+traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes;
+que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui
+l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu
+un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels
+prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible
+et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que
+cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une
+traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du
+livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un
+cantique d'Ézéchiel.
+
+Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait
+déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le
+reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit
+à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un
+autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait
+laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il
+retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les
+vers suivants:
+
+ Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...
+ Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...
+ C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!
+ Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?
+ Un nuage sanglant le dérobe à la terre;
+ Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux
+ Se mêler aux accents des esprits infernaux?
+ Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,
+ Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...
+ Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!
+
+Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots:
+
+--O mon fils!
+
+Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le
+posant bientôt, s'écria:
+
+ Vous n'avez point encore éprouvé mon courage,
+ Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur...
+ Elle doit égaler mes maux et ma douleur.
+
+Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de
+l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur
+le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait
+cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant
+le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la
+pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation
+tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.
+
+--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis
+certain que nous ne nous reverrons jamais.
+
+--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste.
+
+Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et
+tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque:
+
+ .........Je ne sais, mais je crois
+ Que vous devez rester bien longtemps après moi.
+
+Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre
+jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois
+de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été
+écrits:
+
+ * * * * *
+
+... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de
+ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur
+elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est
+l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de
+l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?
+
+Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.
+
+Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu
+trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon
+cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre
+éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et
+généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus
+douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens
+la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus
+grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...
+
+
+Minuit.
+
+Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la
+lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce
+moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons
+sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai
+toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette
+solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je
+te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux,
+mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient!
+que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!...
+Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de
+ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever
+jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse
+me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un
+dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.
+
+Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi
+tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine...
+Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments
+dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.
+
+Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels...
+Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur;
+je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et
+bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais,
+depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!...
+les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes
+vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu
+dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta
+beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.
+
+Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus
+terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière,
+je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me
+quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement
+au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre,
+et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.
+
+Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et
+la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à
+la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en
+accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce
+qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne
+leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des
+hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que
+t'importe le temps et la manière!...
+
+Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette
+infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous
+une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors
+dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence
+divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des
+sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je
+t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur
+universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de
+la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en
+toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir
+tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles
+douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je
+t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en
+douleurs?
+
+Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années
+sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les
+fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et
+fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et
+à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix
+de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul
+le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront
+arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!...
+
+ * * * * *
+
+J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans
+les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout
+ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire
+connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes
+auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il
+devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs
+fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les
+jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et
+Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.
+
+La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du
+19:
+
+ * * * * *
+
+Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et
+Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois
+encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner
+une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans
+cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer
+Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi
+n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me
+demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me
+répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je
+l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire...
+
+Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée
+seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué
+à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont
+ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui
+passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire
+autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs
+biens... et pour s'emparer du bien des autres.
+
+P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà
+parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule,
+mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se
+lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis
+plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs
+et l'agonie de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et
+semblent les derniers:
+
+ * * * * *
+
+Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas
+vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur
+nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont
+point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une
+infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant
+avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne
+m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du
+soir... que le sommeil qui suit les travaux...
+
+Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée
+qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme
+moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin
+de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser
+la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans,
+vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus
+longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui
+confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en
+caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!
+
+Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie
+de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me
+représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie
+invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon
+cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à
+goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez,
+assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le
+destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du
+désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son
+misérable destin?
+
+J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je
+souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout
+entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose
+t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche
+point!
+
+A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte
+mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme
+si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me
+sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul
+moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!
+
+
+26 mars au soir.
+
+Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce
+qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon
+cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de
+sang...
+
+Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me
+fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses
+genoux...
+
+--Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.
+
+Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas:
+
+--Ortis ne m'aime plus...
+
+Je l'entendis.
+
+--Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en
+l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te
+revoir...
+
+O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait
+Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi.
+
+--Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne
+de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son
+ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir...
+
+Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque
+espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je
+t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs.
+
+--Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non
+pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de
+tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait
+encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et
+n'oublie jamais l'infortunée Thérèse...
+
+Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur...
+
+Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs
+rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à
+coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint
+froide et tremblante...
+
+--Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée.
+
+Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la
+petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père
+rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords.
+
+ * * * * *
+
+Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il
+lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses
+papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la
+Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des
+commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe
+empruntée à Lucain: _Jusque datum sceleri_. Un soir de l'année
+précédente, il avait lu à Thérèse l'_Histoire de Laurette_, et elle me
+dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril
+n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées
+éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors
+avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres,
+pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du
+monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin
+d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes,
+différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez
+long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup
+de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre
+des _Annales_, ainsi qu'une grande partie du second de l'_Histoire_,
+recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la
+traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici
+ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.
+
+Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre
+quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit
+sur la couverture du livre des _Maximes_ de Marc-Aurèle, sous la date du
+3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date
+du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799,
+cinq jours avant qu'il mourût. Le voici:
+
+«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est
+le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je
+reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.--Je ne sais ce
+qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.--Je ne sais
+quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur
+moi-même sans pouvoir se connaître jamais.--Enfin je tente de mesurer
+avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me
+trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir
+pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court
+moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité
+qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?--Enfin je ne vois de
+tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.»
+
+A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable
+qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au
+point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui
+ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur
+son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du
+matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua.
+
+A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le
+trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus
+profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha
+de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et
+en caractères à peine lisibles:
+
+«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une
+amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais
+quelle main s'appesantit sur mon cœur.
+
+»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme.
+
+»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.»
+
+Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le
+ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front.
+Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre
+chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même
+jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+
+Mercredi, cinq heures.
+
+Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix
+domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin.
+Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui,
+solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta
+vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et
+l'assurerai à ta famille.--Mais toi, pauvre infortunée!...
+
+Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir...
+Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette
+constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je
+mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers
+embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les
+lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles
+lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non,
+tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les
+infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des
+hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma
+patrie vendue,--tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur
+d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai
+vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé
+espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as
+aimé,--tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!...
+voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir
+quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion
+il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste
+une seconde fille.
+
+Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de
+m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour
+ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera
+peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de
+ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à
+laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,--cette
+innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les
+séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta
+propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui,
+dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et
+traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non,
+Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que
+je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine
+image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans
+ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre
+bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce
+portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent
+à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié
+en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché,
+il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec
+lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon
+cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le
+moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra
+éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma
+plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les
+larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont
+mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse
+pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec
+toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de
+la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui
+restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de
+vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie.
+
+ * * * * *
+
+A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et
+arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une
+gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.
+
+En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut
+réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier
+le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent
+qu'il lui devait depuis longtemps.
+
+--Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée.
+
+Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas
+d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus
+qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée,
+paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de
+parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et
+souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait
+errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que
+jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que
+quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me
+répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même
+ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé.
+
+J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma
+mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous
+revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le
+sort ait encore soumis mon courage.
+
+Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir,
+mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors
+s'approcha de lui.
+
+--Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu?
+
+--Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans
+ses bras.
+
+--Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.
+
+--Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous
+quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester
+plus longtemps ici...
+
+Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.
+
+--Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.
+
+Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en
+jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes
+lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop
+fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier).
+
+Alors, elle s'écria:
+
+--Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père,
+je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins
+passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit
+faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou
+ta mort...
+
+Ses sanglots l'interrompirent.
+
+Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme
+s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se
+jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les
+mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête:
+
+--Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le
+Tout-Puissant te bénisse de même!
+
+Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette
+mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils.
+
+Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis.
+Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le
+bénit de nouveau. En se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le
+pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta
+en me disant:
+
+--Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié.
+
+Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui
+parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta
+un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions
+pour la dernière fois.
+
+Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait
+l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes
+vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras
+et rentra en me disant:
+
+--Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.
+
+Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois,
+avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous
+quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée
+Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le
+sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune
+garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se
+leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église;
+mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il
+s'éloigna.
+
+Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous
+sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de
+Laurette.
+
+--Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma
+fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point
+accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me
+dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt
+besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette
+soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.
+
+Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M.
+T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses
+pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre
+obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un
+coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil.
+Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père
+lui donna celui-ci:
+
+ Liberta va cercando, ch'e si cara.
+
+Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui
+recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais
+su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta
+qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la
+chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe,
+écrivit celui qui vient après:
+
+ Come sa chi pu lei vita rifiuta.
+
+Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva
+une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son
+mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans
+cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces
+cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un
+ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa
+place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de
+la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son
+volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant,
+elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage
+avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.
+
+Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à
+Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il
+était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la
+nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation
+pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers.
+Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux
+collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire:
+
+ * * * * *
+
+
+Vendredi, une heure.
+
+Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me
+pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en
+toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein
+duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer
+mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me
+suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo...
+
+--Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années
+d'espérances et de soins!...
+
+Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera
+point... ni toi non plus...
+
+Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux.
+Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais...
+avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème,
+que _celui qui veut mourir n'aime personne_. Que n'ai-je point tenté?
+que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est
+tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais
+serait plus pénible pour toi que ma mort...
+
+Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami;
+recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui
+sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon
+secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse;
+je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami,
+adieu!
+
+ * * * * *
+
+Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était
+une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce
+peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi
+et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je
+serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier,
+jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi
+donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes
+jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour,
+qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des
+morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé
+de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que
+tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes,
+tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors,
+ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger
+même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible
+sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un
+jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh!
+malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton
+cœur!...
+
+Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à
+des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que,
+tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai
+toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que
+notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la
+mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis
+habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité;
+toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et
+tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir
+pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...
+
+Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de
+mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur
+exempt de crime... Je lui dirai:
+
+--Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point
+persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je
+n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé
+l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai
+point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec
+l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours
+pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie,
+j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre...
+Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié
+la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous
+ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne
+m'ont jamais vaincu!--j'ai cherché la vertu dans la retraite et la
+solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir
+le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie?
+ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis,
+après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux
+autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une
+infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des
+gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir
+leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as
+accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?...
+
+Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de
+piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de
+ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de
+mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les
+combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec
+quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer...
+Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes
+n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais
+bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me
+déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit
+éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes
+désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux
+te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière
+fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes
+pleurs, unique fruit de tant d'amour.
+
+ * * * * *
+
+J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques
+pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence
+inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de
+l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement,
+mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que
+ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M.
+T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement,
+et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne
+m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées!
+Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se
+retournant tout à coup vers moi:
+
+--Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus
+belle que jamais?...
+
+Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de
+celle-ci:
+
+--Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle.
+
+Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla
+point.
+
+Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de
+la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur
+ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le
+silence.
+
+--Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous.
+
+Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des
+larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la
+pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de
+cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous
+ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait,
+qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois:
+
+--O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite!
+
+Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les
+bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T***
+l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le
+quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous
+serra la main en nous souhaitant un bon voyage.
+
+Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de
+préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les
+lettres que lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant.
+
+Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il
+ajouta ce post-scriptum:
+
+«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers
+devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au
+curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je
+sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la
+nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face
+de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi.
+
+»Ton ami, JACQUES ORTIS.»
+
+
+Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un
+paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une
+grande quantité.
+
+Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner
+au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne
+remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le
+regardant tendrement:
+
+--Adieu, Michel; aime-moi!
+
+Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière
+lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
+
+ * * * * *
+
+
+Une heure.
+
+J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai
+salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes
+solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la
+demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des
+fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres!
+combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du
+bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort!
+
+Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et
+mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un
+autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que
+j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence.
+Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis
+près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les
+rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes
+joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent,
+mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13
+mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula
+pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir.
+Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné
+les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la
+volupté d'un baiser de ta bouche.
+
+Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi
+seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour
+l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans
+ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses
+larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la
+tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage
+resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est
+préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans
+quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible
+éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de
+l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne
+nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure
+de m'abandonner au néant.
+
+Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de
+moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!...
+pardonne-moi!... adieu!...--Oh! console-toi, et vis pour consoler nos
+malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un
+osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que
+je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... _Thérèse est
+innocente._
+
+Maintenant reçois mon âme!...
+
+ * * * * *
+
+Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut
+réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour
+écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que
+j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout
+était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne
+tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement
+l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son
+maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil.
+
+Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la
+serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point
+répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui
+brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des flots de sang. Il
+ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne
+ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient
+sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le
+jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari,
+lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point
+parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui
+avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut
+Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le
+voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une
+douloureuse impatience.
+
+Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était
+frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta,
+immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un
+cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut,
+espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami.
+Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée
+dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé
+un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui,
+faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit
+noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait
+conservé qu'un gilet, son pantalon, ses bottes et une écharpe de soie
+très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un
+des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait
+sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la
+chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure.
+Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme
+pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt,
+laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et
+expira.
+
+La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le
+cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait
+répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de
+Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son
+cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans
+son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de
+son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et
+quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: _O ma
+mère!_ Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce
+mot: _Expiation_; puis, un peu plus bas, ceux-ci: _De pleurs éternels_.
+Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se
+repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il
+n'avait pas eu le courage d'achever.
+
+A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je
+n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui
+pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec
+étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en
+tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir
+sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure
+contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui
+poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et
+déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et
+immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre
+et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils
+nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au
+milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la
+nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut
+enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village.
+
+ FIN DE JACQUES ORTIS
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LES FOUS
+
+DU DOCTEUR MIRAGLIA
+
+
+A MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE
+
+
+I
+
+
+Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus
+extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait
+jamais vus:
+
+Une représentation dramatique jouée par des fous.
+
+Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous
+la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations,
+et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont
+du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent,
+font salle comble.
+
+Une fois,--la première,--ils ont joué le _Brutus_ d'Alfieri; les deux
+autres fois, ils ont joué _le Bourgeois de Gand_[8].
+
+_Le Bourgeois de Gand!_ entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai
+pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être? votre _Bourgeois de Gand_,
+oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent
+ici, et le font applaudir avec frénésie!
+
+C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter
+avec eux.
+
+Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie
+de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia
+d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la
+représentation du _Bourgeois de Gand_.
+
+J'ai été voir _le Bourgeois de Gand_, sans connaître M. Miraglia, et
+encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que
+j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia; mais on m'a dit qu'on ne
+pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer
+l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour
+Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le
+lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes
+compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur
+habile directeur.
+
+M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système avec la plus complète
+bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M.
+Miraglia n'est pas chose possible.
+
+Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du
+système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en
+devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation
+irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie
+devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement
+des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de
+l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaltation et le désordre
+de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, naît l'abolition
+de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés
+du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la
+folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du
+cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées au
+profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente.
+
+ * * * * *
+
+La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont
+devenus fous par _religiosité_. Il est remarquable combien chez eux est
+développé jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie,
+l'organe de la vénération.
+
+La _religiosité_ exagérée est un des organes qui mènent le plus
+facilement aux crimes les plus impies.
+
+En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à
+Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples.
+Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans,
+tandis qu'elle dormait.
+
+Il se nommait Raphaël Del Prete; il était âgé de trente-six à
+trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique, d'intelligence
+limitée; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour
+avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il
+paraissait adorer.
+
+Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral.
+
+Il tomba malade, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire
+des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents.
+
+Dans le procès, Del Prete dit que le conseil de faire des quêtes lui
+avait été donné par son confesseur,--qui espérait être chargé de dire
+ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent.
+
+Mais, au lieu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del
+Prete, il le donne à un ermite; ce que, apprenant le prêtre, il lui dit
+avec emportement qu'il était damné.
+
+Après cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la
+maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les
+images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion
+autrefois.
+
+Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gêne dans
+la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait
+complétement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait;
+il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui
+voulait plus faire crédit.
+
+Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se
+réveilla et ne le sentit plus à ses côtés. En même temps, il entendit un
+bruit de coups sourds dans la chambre voisine: il se leva, alluma une
+chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et
+il trouva son frère écrasant à coups de masse la tête de sa mère.
+
+--Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai entendu, répondit l'assassin, ma mère qui était tombée à bas du
+lit, je suis accouru pour l'y remettre.
+
+Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs
+personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère.
+
+Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui,
+pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de
+tuer sa mère. Son frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant
+continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation.
+
+Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre
+arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le
+docteur Barbarisi.
+
+M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de
+ce genre de folie que l'on appelle _lypémanie ascétique_, laquelle peut,
+par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus
+désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le
+coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais
+sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu
+résister.
+
+--Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges: dans un an, il sera
+mort.
+
+Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort.
+Dieu l'avait déjà condamné quand les hommes s'occupaient de rendre son
+jugement.
+
+Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prete mourut;
+l'autopsie du cerveau présenta un crâne double d'épaisseur, comparé à
+un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges
+étaient engorgées de sang; le sectum falciforme était devenu plus
+volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates;
+ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la
+substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés
+de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans
+l'état ordinaire.
+
+Parmi les viscères, le foie était très-volumineux et présentait des
+traces inflammatoires.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité
+matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prete, M. Miraglia fit
+valoir près des juges.
+
+Les actes antérieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le
+précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la _lypémanie
+ascétique_, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font
+croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état
+morbide que le crime fut consommé; mais Del Prete n'était pas fou
+seulement du jour où il commença à donner des signes de folie;
+l'infirmité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une
+date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un
+trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes
+cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable
+que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de
+_lypémanie ascétique_ avec hallucinations, sont sujets à des visions
+qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les
+poussent à l'homicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés,
+attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation
+indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur,
+malade, comme il l'était, par exemple, dans Del Prete, où le sentiment
+ascétique était profondément attaqué; et c'est pour cela que l'on put
+constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette
+lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le
+crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la
+_double conscience_, phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit
+inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les
+plus insensés et les plus féroces.
+
+Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés
+du tronc depuis soixante-deux ans, et qui viennent de me raconter à moi,
+par l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles
+drames que j'aie jamais entendus.
+
+Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au
+pouvoir du docteur Miraglia.
+
+En 1855, au moment où l'on eut l'assez triste idée de restaurer le
+Castel-Capouano,--magnifique forteresse dont, selon Thomas de Catane,
+Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à
+Guillaume le Mauvais,--le docteur Miraglia soignait la fille du préfet
+de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études
+phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire
+cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées
+aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette
+exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les
+autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de
+barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de
+Murat, l'avaient laissé subsister; mais enfin, séduit par l'idée de
+faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, il donna l'ordre de
+faire disparaître des murailles du Castel-Capouano les cages et les
+têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur
+Miraglia des têtes.
+
+Heureux de posséder enfin le trésor qu'il ambitionnait depuis si
+longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa
+en catégories.
+
+Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date,
+annonçaient que les quatre têtes, séparées du tronc le même jour,
+appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime.
+
+M. Miraglia étudia les quatre crânes.
+
+Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à
+trente-quatre ans;
+
+Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans;
+
+Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans;
+
+Le quatrième, celui d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans.
+
+Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées
+depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière,
+présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait
+foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs.
+
+Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes:
+
+
+CRANE DE LA FEMME.
+
+Le docteur reconnut que le crâne était celui d'une femme, à sa face
+étroite, au peu de largeur de l'arcade dentaire, à la très-grande
+distance existant entre le trou de l'oreille et la partie supérieure de
+l'os occipital, à laquelle correspond l'organe de la philogéniture, qui
+présentait une saillie de plus de six lignes.
+
+Il reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux à
+trente-quatre ans, au peu d'épaisseur des os, aux sutures non effacées
+et faciles à désarticuler, à l'état d'intégrité des dents, condition de
+jeunesse que l'on ne trouve plus passé cet âge.
+
+D'après les dimensions générales du crâne, il observa que les parties
+postérieures et latérales dépassaient en volume les parties supérieures
+et antérieures: ce qui indiquait que, chez l'individu auquel il avait
+appartenu, les tendances animales l'emportaient sur les sentiments
+moraux et les facultés intellectuelles; de telle sorte que, n'étant pas
+contre-balancées par ces dernières, elles se trouvèrent détournées du
+but moral, vers lequel, dans les conditions d'un organisme moins brutal,
+le pouvoir de la volonté eût pu les diriger, et entraînèrent l'individu
+à satisfaire ses instincts.
+
+Ce crâne, confronté à ceux des plus terribles criminels, pouvait
+soutenir la comparaison. L'organe de la _destructivité_ ne rencontrait
+son pareil que dans celui d'une tête de femme, conservé au musée de
+Versailles, et qu'on montre comme étant celui de la marquise de
+Brinvilliers;--chose qui nous paraît impossible, puisque la marquise de
+Brinvilliers, décapitée en 1676, fut ensuite brûlée et réduite en
+cendres, jetée au vent; mais qui, à défaut du crâne de celle-ci, serait
+probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en
+1699.
+
+Donc, ce crâne était celui d'une personne entraînée vers l'homicide par
+des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultés
+intellectuelles étaient insuffisants à combattre.
+
+
+CRANE DU VIEILLARD.
+
+Ce crâne, dont il n'existait que le côté droit, fut reconnu par M.
+Miraglia pour celui d'un homme de soixante à soixante et dix ans, à
+l'épaisseur des os, qui dépassait trois lignes, à la presque disparition
+des sutures effacées sur une grande étendue, quoique facile à
+désarticuler, à cause de la fragilité amenée par le temps et les
+intempéries; à l'épaisseur anormale des os occipitaux, avec
+aplatissement de leurs cavités, à cause de l'atrophie du cervelet; à
+l'engorgement des alvéoles à l'endroit des dents tombées par l'âge; en
+outre, l'extension de l'arcade dentaire, l'ampleur de la face,
+l'extension des lobes antérieurs, indiquaient une tête d'homme.
+
+L'examen du crâne démontra que celui auquel il avait appartenu était un
+de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant reçu de leur
+organisation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux
+circonstances, et agissant et opérant selon les impulsions qu'ils
+reçoivent. Une ligne, tirée du trou acoustique au sommet de la tête,
+fait ressortir un médiocre développement des parties antérieures du
+cerveau, et les régions cérébrales, qui représentent les sentiments
+moraux, sont suffisamment développées, quoique la base et les côtés de
+l'encéphale, siéges des tendances animales, soient larges et étendus au
+delà de la mesure ordinaire.
+
+Les organes de la _philogéniture_, de la _destructivité_, de la
+_sécrétivité_ et de l'_acquisivité_ étaient énormes; la _combattivité_,
+la _circonspection_ et l'_estime de soi_ étaient grandes; la _fermeté_,
+la _vénération_, la _bienveillance_ et la _conscienciosité_ peu
+développées. Tous les autres organes étaient plutôt petits que grands,
+moins cependant quelques-uns qui présentaient les indices d'un
+développement normal. Avec cette organisation, ne pas savoir être
+vertueux était une faute entraînant aux plus grands vices et aux plus
+grands crimes.
+
+
+CRANE DE L'HOMME.
+
+Les os de la face manquaient à ce crâne. Ce fut donc par la
+non-ossification des sutures, par la largeur de l'occiput, par la
+compactivité élastique des os, quoique suffisamment épais, que le
+docteur Miraglia put fixer l'âge de l'homme auquel avait appartenu ce
+crâne, entre vingt-cinq et trente ans.
+
+La conformation vicieuse de cette tête était remarquable par l'ampleur
+des parties de l'encéphale placées derrière le trou acoustique: la
+hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent
+monstrueusement, tels que ceux de l'_amativité_, de la _destructivité_,
+de la _sécrétivité_ et de la _fermeté_; toute la région antérieure était
+petite et déprimée, surtout à l'endroit des organes de la _vénération_
+et de la _bienveillance_. Cet homme devait nécessairement être lascif et
+follement féroce.
+
+
+CRANE DU JEUNE HOMME.
+
+Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la
+région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments
+des facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce.
+
+Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune
+homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et
+pesants.
+
+Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de
+la femme; même l'étroitesse encore plus grande du front et l'extension
+encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la
+lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la _combattivité_
+était très-développée, ainsi que la _destructivité_; la _sécrétivité_
+venait ensuite. Quant aux sentiments, l'_approbativité_ était grande, la
+_circonspection_ grande, la _fermeté_ enfin plus développée encore que
+ces deux derniers organes.
+
+Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à
+qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait
+deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en
+exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait
+encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de
+complicité dans la perpétration du crime.
+
+A force de chercher, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de
+la Vicaria, sous le nº 6154, cahier 340, à la date correspondant à
+celle de l'exposition des têtes, le procès d'une femme et de trois
+hommes accusés de meurtre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives
+criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des
+quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les
+crânes.
+
+Ces quatre prévenus étaient:
+
+Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans;
+
+Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans;
+
+Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans;
+
+Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans.
+
+De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants.
+
+Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait
+remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa
+constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en
+morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de
+faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze
+premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun
+des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la
+tête même l'ombre d'une idée religieuse.
+
+Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait
+belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux
+et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme
+disposée à suivre la tendance effrénée des sens.
+
+L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement
+douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs
+pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses
+nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano
+Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs
+complétement dissolues.
+
+Elle se nommait Judith Guastamacchia.
+
+Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les
+tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait
+un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire,
+nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux
+débauches de sa femme avec son amant de cœur. Le malheureux père
+voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et
+continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis
+un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit.
+Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour
+échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois
+après, son amant vint la rejoindre.
+
+Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette
+vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il
+retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel
+la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des
+reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith
+déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle
+savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une
+pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles
+réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le
+juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une
+fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia,
+il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria,
+ensuite à la Vicaria.
+
+Les deux amants, furieux d'être séparés, imaginèrent un plan qui devait
+leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières
+amours.
+
+Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize
+ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et
+abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle,
+épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du
+mariage pour couvrir ses désordres.
+
+Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était
+tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son
+oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith,
+irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne
+s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en
+parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce
+qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins
+cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît
+condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait
+pas la haine de Judith.--Femme de toutes les luxures, elle avait aussi
+celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se
+débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant
+d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même au moment où il
+accomplirait avec elle l'acte conjugal.
+
+Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés
+par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à
+Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre
+lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il
+avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle.
+
+Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le
+pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour
+dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la
+maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature
+variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes
+sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son
+père contre lui.
+
+Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et
+de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y
+entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième
+personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur
+mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il
+était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait
+les faveurs de Judith, et était à la fois l'objet de la jalousie du
+mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à
+réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la
+maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari
+qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces
+hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au
+bourreau.
+
+La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le
+crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter.
+
+La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent
+lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous
+avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un
+expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour
+chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule,
+méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et
+Guastamacchia,--Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout
+en le laissant s'accomplir;--Judith seule décida que l'on chercherait un
+sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en
+commun le crime.
+
+Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à
+trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses
+anciennes connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele
+Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le
+crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois
+taché ses mains de sang.
+
+On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener
+Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de
+Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la
+proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à
+la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence
+par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli
+et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque
+folle de joie.
+
+Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles
+bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia,
+en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa
+part, Judith.
+
+Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la
+présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne
+voulait point y prendre part.
+
+Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son
+mari chercher plusieurs choses pour le souper. On voulait, en son
+absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du
+meurtre.
+
+On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois
+quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus
+tombât à la renverse.
+
+Ce siége fut réservé pour Altamura.
+
+Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la
+strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y
+prépara un nœud coulant.
+
+De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun
+soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent
+alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras
+autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière
+lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler.
+
+Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de
+ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du
+désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant
+ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses
+mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la
+gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit
+bientôt le dernier soupir.
+
+Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui
+venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire,
+manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus
+joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à
+l'horrible boucherie qui allait suivre.
+
+Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un
+bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête;
+il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de
+grès.
+
+Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête
+coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir,
+et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre
+méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés
+seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et
+Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent
+sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo
+à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations,
+Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau,
+emportant dans un sac ensanglanté les bras, que Judith avait préparés
+en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit.
+
+Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son
+mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la
+chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût
+fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange
+distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre,
+Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose.
+Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres.
+
+Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de
+Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en
+se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés:
+la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta.
+
+La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour
+de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer
+dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les
+traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste
+du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la
+Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut
+Judith qui sortit avec son père, emportant la tête cachée sous son
+châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario.
+
+Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne
+d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des
+membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de
+Sant'Angelo à Nilo.
+
+La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un
+seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés.
+On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait
+pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique.
+
+Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la
+politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce
+qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été
+arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet
+assassinat.
+
+Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent
+complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne,
+cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il
+connût la femme à laquelle ce crâne appartenait.
+
+La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à
+mourir par le gibet, et, après leur mort, à avoir la tête tranchée et
+exposée dans des cages de fer à la Vicaria.
+
+Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison
+éternelle dans la fosse de Favignana.
+
+Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la
+sentence avec une impassible résignation.
+
+J'allais dire: _Dieu fasse paix à leurs âmes!_--mais le docteur Miraglia
+m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une
+âme.
+
+Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est
+honorer Dieu.
+
+
+
+
+III
+
+
+Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre
+récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui
+m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes,
+représenté par des fous.
+
+Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la
+femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons: la
+première, parce qu'il n'a dans son établissement, séparé des hommes, que
+des femmes d'une classe inférieure; qu'il regarde comme une chose plus
+délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d'y faire monter
+des hommes; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le
+bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes,
+presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une
+éternelle loquacité.
+
+Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la
+représentation des fous d'Aversa au seul point de vue de la curiosité et
+de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir
+de M. Miraglia lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de
+quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui
+demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si
+complet.
+
+M. Miraglia me répondit:
+
+--D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être
+traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille
+humaine: attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles
+des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi
+celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci
+en les mettant en exercice; de sorte que la folie sera seulement une
+tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de
+plus naturel que ce fait, qui paraît merveilleux au premier abord. Les
+facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les
+exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer
+elles-mêmes en excitation. Patience, persévérance, bienveillance et
+volonté, telles sont les moyens d'obtenir la confiance de ces malheureux
+et de les conduire à l'exercice des parties saines de leur cerveau, en
+endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un
+ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même
+but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement.
+
+Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les
+individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître
+au lecteur la monomanie de chacun d'eux.
+
+Je ne puis parler que du _Bourgeois de Gand_, n'ayant vu représenter que
+_le Bourgeois de Gand_; ce que je dirai de la représentation de _Brutus_
+sera accidentel.
+
+Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés:
+
+ Le bourgeois de Gand MM. FELICE PERSIO.
+ Le marquis de las Navas LUIGI GAGLIOZZI.
+ Le duc d'Albe ANTONIO ROSSI.
+ Le prince d'Orange GIUSEPPE FORCIGNANO.
+ Gidolfe VINCENZO LUIZZI.
+ Le courrier d'Espagne MICHELE PENTRELLA.
+
+Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de chambre du duc furent
+remplis par deux employés de l'établissement, les deux aliénés qui
+devaient remplir ces rôles ayant été, pendant les répétitions, saisis de
+délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de
+ces artistes.
+
+
+FELICE PERSIO.--_Le bourgeois de Gand._
+
+Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure; il est
+âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit le
+comédien vagabond, jouant la comédie, chantant et dansant. Il entra dans
+l'établissement le 24 décembre 1858; il est affecté de _manie_,
+c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais
+avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la
+_mimique_, de l'_astuce_, de l'_idéalité_ et de quelques autres forces
+intellectuelles se montrent en lui complétement saines. Excitez et
+dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont
+malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il
+suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient
+perverties reprenaient aussitôt le dessus. C'est ainsi que, tant que
+Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle; mais que,
+aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est
+poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et
+de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier
+deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un
+discours sensé.
+
+
+LUIGI GAGLIOZZI.--_Le marquis de las Navas._
+
+Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-deux ans. Il était concierge
+de l'administration de la loterie. Il entra à l'établissement de M.
+Miraglia le 7 mars 1861, affecté de _lypémanie ascétique_, ce qui, en
+langage ordinaire, se traduit par ces mots: «Exagération et désordre de
+quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et
+de celui de la circonspection.» La bienveillance, la mimique chez lui
+sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles
+qu'il a joués: celui de Collatin, dans le _Brutus_, et celui du marquis
+de las Navas dans _le Bourgeois de Gand_. Il est plus docile que Persio,
+par cette raison qu'il est plus facile de dominer les émotions des
+sentiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables,
+des instincts exagérés par la maladie.
+
+
+ANTONIO ROSSI.--_Le duc d'Albe._
+
+Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille; il a cinquante et un
+ans; il entra pour la première fois dans l'établissement le 25 mai 1842,
+et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il
+voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous
+anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, affecté de
+pervertissement et d'exagération dans le sens de l'_estime de soi-même_,
+et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des
+souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui
+sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances, et
+quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit
+que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour
+lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans
+l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il
+est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la
+puissance et l'orgueil peuvent s'exercer; c'est pourquoi il fut facile
+de lui faire représenter, dans _le Bourgeois de Gand_, le rôle du duc
+d'Albe; mais il refusa complétement toute relation avec le souffleur,
+disant qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à
+dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses
+réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens
+qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque
+phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur.
+
+Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français.
+
+
+GIUSEPPE FORCIGNANO.--_Le prince d'Orange._
+
+Giuseppe Forcignano est de la province de Lecce; il a trente-trois ans
+et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans
+l'établissement d'Aversa le 5 janvier 1861. Il est atteint de monomanie
+vaine et orgueilleuse: les sens de l'_estime de soi_ et du besoin
+d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa
+vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. Il croit
+avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant,
+beau, savant; il marche la tête renversée en arrière et regarde
+l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange.
+Au reste, complétement sourd, les perceptions saines n'arrivent qu'avec
+la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les sentiments
+troublés, qui sont, comme nous l'avons dit, l'estime de soi et la
+vanité. Dans la tragédie de _Brutus_, il représentait un des fils de
+Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta
+dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père,
+qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent
+de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en
+disant: «Il n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils
+de Brutus.» Dans _le Bourgeois de Gand_, où il représentait le prince
+d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se
+déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en
+disant:
+
+--Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de
+grossiers habits.
+
+
+VINCENZO LUIZZI.--_Gidolfe._
+
+Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre
+d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente
+_lypémanie ascétique_. La _religiosité_ et la _circonspection_ sont chez
+lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en
+outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une
+étrange manière les sensations externes, ce qui a produit dans son
+esprit un singulier désordre de la _conscience_. C'est un _possédé_
+d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le
+cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit;
+l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps.
+C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo
+Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine
+appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit
+et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle
+celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a
+plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il
+ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;--ce qu'il donne
+lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux
+fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se
+précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à
+la tête;--une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à
+l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus
+subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De
+temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors
+le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée
+qui lutte avec l'esprit de Luizzi; et le corps, champ de bataille où
+s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat.
+
+Asmodée-Luizzi a fait, dans _Brutus_, le comparse représentant le
+peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, a rempli le rôle de Gidolfe,
+qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio.
+Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru
+d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce
+démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que
+Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou
+à _double conscience_, mais simplement un fou croyant avoir un diable
+dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour
+combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien
+contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et,
+sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la
+main, et n'eut point à s'en repentir.
+
+Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque
+jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire.
+
+Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne.
+
+
+MICHELE PENTRELLA.--_Le courrier espagnol._
+
+Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à
+l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie
+orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui:
+il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps,
+sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans _Brutus_, il fit le second
+comparse du peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, le courrier
+espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la
+comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on
+mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi
+par le public.
+
+ * * * * *
+
+Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient _le
+Bourgeois de Gand_, le soir où, comme je vous le disais, la salle du
+Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle.
+
+Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez
+les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur
+établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous
+comme auparavant.
+
+Le plus difficile à manier de tous est Persio, parce que c'est celui
+qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il
+point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le
+conduisit à l'auberge des _Florentins_, lui faisant donner une chambre à
+part.
+
+Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux
+heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de
+bonne heure, les jours où il jouait.
+
+Arrivé à l'auberge des _Florentins_, il se mit tout nu et se savonna des
+pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se
+promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure
+s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il
+reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans
+difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa
+loge, où son costume était tout prêt.
+
+Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant:
+
+--Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé
+d'avance.
+
+--C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?
+
+--Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.
+
+On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était
+exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers
+chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs;
+d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et
+dix napoléons qu'il toucherait.
+
+Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé
+en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à
+vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le
+plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne
+perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant
+de descendre sur le théâtre.
+
+Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans
+sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers
+les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis
+qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les
+a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient
+renfermés.
+
+Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que
+c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent
+seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.
+
+Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut
+obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois
+coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce
+que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile
+se leva, il parut reprendre toute sa raison.
+
+Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.
+
+Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter
+qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les
+organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il
+avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier
+acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas
+recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le
+souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou
+lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.
+
+La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut
+très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent
+fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux
+applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre,
+saluaient le public avec reconnaissance.
+
+Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la
+prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est
+fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui
+parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de
+son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie
+pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et
+d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le
+dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança
+jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne
+saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au
+souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera
+pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi
+Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque
+d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.
+
+Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment
+où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince
+d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre:
+«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de
+ma jeunesse.»
+
+Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se
+retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de
+Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.
+
+Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait
+manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la
+chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté
+de dire:
+
+--Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous!
+
+A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait
+arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée
+devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée,
+démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des
+corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc
+d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de
+Vargas _tomba mort_.
+
+Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons
+dire en disant _tomba mort_, et non pas _comme s'il était mort_.
+
+L'affiche portait:
+
+ LE BOURGEOIS DE GAND
+ ou
+ LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE,
+ _Drame en cinq actes, en prose_,
+ par
+ M. HIPPOLYTE ROMAND,
+ suivi de
+ LA MORT DU TASSE
+ _Scène lyrique en un acte_.
+
+C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame,
+devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement
+qu'un monologue.
+
+Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant
+comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui
+venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en
+scène:
+
+--Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je
+suis mort depuis dix à peine?
+
+Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui
+faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége
+de ressusciter, et encore après trois jours.
+
+Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non
+pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné
+une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio _étant
+mort_, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans
+un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un
+fou, se retira applaudissant de toutes ses forces.
+
+J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer
+sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et
+comment il me fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer
+l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à
+l'établissement même d'Aversa.
+
+Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain,
+à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M.
+Miraglia.
+
+Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le
+premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui
+avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au
+soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de
+lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il
+ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et
+mélancolique des paroles sans suite.
+
+Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps
+le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi,
+c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui,
+pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes
+compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la
+représentation; mais il m'interrompit en me disant:
+
+--Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau.
+
+Et il m'exposa son système, auquel, contre mon habitude, ennemi que je
+suis de tout système, je parus me ranger entièrement.
+
+Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc
+Persio.
+
+Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il
+me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne
+pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui
+en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas.
+
+Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le
+voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne.
+
+Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui
+aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de
+prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les
+lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir
+dans le costume modeste qu'il portait.
+
+Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et
+très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes
+ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il
+avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes;
+elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse,
+n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou.
+
+Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait
+absolument rien à tirer.
+
+Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois
+curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de
+cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la
+science de la vie,--mais aussi la science de la mort!
+
+ FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PRÉFACE 1
+
+JACQUES ORTIS 15
+
+LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 261
+
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEX. DUMAS
+
+PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+ Acté 1
+ Amaury 1
+ Ange Pitou 2
+ Ascaulo 2
+ Aventures de John Davys 2
+ Les Baleiniers 2
+ Le Bâtard de Mauléon 3
+ Black 1
+ La Bouillie de la comtesse Berthe 1
+ La Boule de neige 1
+ Bric-à-Brac 2
+ Un Cadet de famille 3
+ Le Capitaine Pamphile 1
+ Le Capitaine Paul 1
+ Le Capitaine Richard 1
+ Catherine Blum 1
+ Causeries 2
+ Cécile 1
+ Charles le Téméraire 2
+ Le Chasseur de sauvagine 1
+ Le Château d'Eppstein 2
+ Le Chevalier d'Harmental 2
+ Le Chevalier de Maison-Rouge 2
+ Le Collier de la reine 3
+ La Colombe 1
+ Les Compagnons de Jéhu 2
+ Le Comte de Monte-Cristo 6
+ La Comtesse de Charny 6
+ La Comtesse de Salisbury 2
+ Les Confessions de la marquise 2
+ Conscience l'innocent 2
+ La Dame de Monsoreau 3
+ La Dame de Volupté 2
+ Les Deux Diane 3
+ Les Deux Reines 2
+ Dieu dispose 2
+ Le drame de Quatre-Vingt-Treize 3
+ Les Drames de la mer 1
+ La Femme au collier de velours 1
+ Fernande 1
+ Une Fille du régent 1
+ Le Fils du forçat 1
+ Les Frères corses 1
+ Gabriel Lambert 1
+ Gaule et France 1
+ Georges 1
+ Un Gil Blas en Californie 1
+ Les Grands Hommes en robe de chambre:--César 2
+ Henri IV, Richelieu, Louis XIII 2
+ La Guerre des femmes 2
+ Histoire d'un casse-noisette 1
+ Les Hommes de fer 1
+ L'Horoscope 1
+ Impressions de voyage:
+ -- Une Année à Florence 1
+ -- L'Arabe Heureuse 3
+ -- Les Bords du Rhin 1
+ -- Le Capitaine Arena 1
+ -- Le Caucase 3
+ -- Le Corricolo 2
+ -- Le Midi de la France 2
+ -- De Paris à Cadix 2
+ -- Quinze jours au Sinaï 2
+ -- En Russie 4
+ -- En Suisse 3
+ -- Le Speronare 1
+ -- La Villa Palmieri 1
+ -- Le Véloce 2
+ Ingénue 2
+ Isabel de Bavière 2
+ Italiens et Flamands 3
+ Ivanhoe de Walter Scott (trad) 2
+ Jacques Ortis 1
+ Jane 1
+ Jehanne la Pucelle 1
+ Louis XIV et son Siècle 4
+ Louis XV et sa Cour 2
+ Louis XVI et la Révolution 3
+ Les Louves de Machecoul 3
+ Madame de Chamblay 2
+ La Maison de glace 2
+ Le Maître d'armes 1
+ Les Mariages du père Olifus 1
+ Les Médicis 1
+ Mes Mémoires 10
+ Mémoires de Garibaldi 2
+ Mémoires d'une aveugle 2
+ Mémoires d'un médecin.--J. Balsamo 5
+ Le Meneur de loups 1
+ Les Mille et un Fantômes 1
+ Les Mohicans de Paris 4
+ Les Morts vont vite 2
+ Napoléon 1
+ Une Nuit à Florence 1
+ Olympe de Clèves 3
+ Le Page du duc de Savoie 2
+ Le Pasteur d'Ashbourn 2
+ Pauline et Pascal Bruno 1
+ Un Pays inconnu 1
+ Le Père Gigogne 2
+ Le Père la Ruine 1
+ La Princesse de Monaco 2
+ La Princesse Flora 1
+ Les Quarante-Cinq 3
+ La Régence 1
+ La Reine Margot 2
+ La Route de Varennes 1
+ Le Salteador 1
+ Salvator (suite et fin des Mohicans de Paris) 5
+ Souvenirs d'Antony 1
+ Les Stuarts 1
+ Sultanetta 1
+ Sylvandire 1
+ Le Testament de M. Chauvelin 1
+ Trois Maîtres 1
+ Les Trois Mousquetaires 2
+ Le Trou de l'Enfer 1
+ La Tulipe noire 1
+ Le Vicomte Bragelonne 6
+ La Vie au désert 2
+ Une Vie d'artiste 1
+ Vingt ans après 3
+
+POISSY.--TYP. DE A. BOURET.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Épictète.
+
+[2] Exode, ch. x, verset 5.
+
+[3] Malachie, ch. III, verset 5.
+
+[4] Ce récit d'Ortis me parut d'abord exagéré par sa douleur; mais,
+depuis, j'ai appris que, dans les États cisalpins, qui ne possèdent pas
+de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens gouvernements,
+et, à Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui punissaient de mort
+tout vol prouvé excédant cinquante-deux livres. Mais les cardinaux,
+presque toujours, adoucissaient la peine, ce qui ne pouvait avoir lieu
+dans les tribunaux de la république. (_L'Éditeur._)
+
+[5] Le Dante.
+
+[6] Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, m'a paru
+néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même pays.
+(_L'Éditeur._)
+
+[7] Auteur de quelques poésies champêtres. (_L'Éditeur._)
+
+[8] Deux autres représentations de _Brutus_ furent données au théâtre
+royal de Caserte.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur
+Miraglia, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS ***
+
+***** This file should be named 35951-8.txt or 35951-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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