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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:04:49 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 24, 2011 [EBook #35951] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + +COLLECTION MICHEL LÉVY + +ŒUVRES COMPLÈTES + +D'ALEXANDRE DUMAS + + + + +JACQUES ORTIS + +--LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA-- + +PAR + +ALEXANDRE DUMAS + +NOUVELLE ÉDITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1867 + +Tous droits réservés + + + + +PRÉFACE + + +Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je +sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre +me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan +cette laconique invitation: + + «Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite + souper avec moi. + +»C. M.» + +Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui +flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la +porte de l'hôtel _Vittoria_, et je me disposais à monter rapidement +l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion +passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de +l'auteur de _Henri III_ et de _Christine_, et, d'un autre côté, je +connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M. +Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a +donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au +latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue +durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me +rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques +années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant +de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il +m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue +excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation +littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je +me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français. +M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le +monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous +causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble. +M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés +intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à +m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever +quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec +tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution. + +La traduction des _Lettres de Jacopo Ortis_ prouve que mes prévisions +n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo; +Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un +héritage. + +La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains, +produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des +sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se +complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans +l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang +coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la +transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas, +le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a +eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des +deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à +l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables +pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup +d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet +qu'il a choisi. + +La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense +roman dont les _Lettres d'Ortis_ sont à peine un épisode; c'est une +lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à +la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère, +il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme +Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire +exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre +dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine, +pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la +foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la +détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de +l'âme. + +Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté +dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption, +appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques, +un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus +indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville +en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une +bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves +frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes +regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un +parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et +risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour +poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec +l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus +accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de +misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et +lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui +comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec +des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin +et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là, +il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a +rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait +pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui +jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de +combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant +par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque +ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, _Ajax_ et +_Ricciardo_, ses _Commentaires_ sur les œuvres de Montecuculli, et la +_Chevelure de Bérénice_, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne, +ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les _Tombeaux_ et les +_Lettres de Jacopo Ortis_. + +Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les +apparences n'ont pas craint d'affirmer que _Jacopo Ortis_ n'était qu'une +imitation de _Werther_; mais les critiques allemands ont démontré +jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux +livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous +leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs +désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa +difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la +guérison par effet contraire. + +Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de +démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le +conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes, +applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et +l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont +l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre +réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie; +Werther accuse, Ortis souffre. + +Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une +conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des +mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels +degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre +désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent +les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune +et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans +le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves +d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait +la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu +un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces +détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait +pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait +attendu en vain. Lorsque son unique _compagne_ réclamait les soins de la +blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la +nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de +liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion +frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne +se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais +quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval. + +Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement +et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne +se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa +fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale +à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un +seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant +cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il +avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous +un coup de sifflet. + +On donnait _Ajax_ au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le +pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour +attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le +cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter; +alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements +magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des +vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste; +ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification, +voulait dire _habitants de Salamine_ ou _saucissons_, et les rires +éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées. + +C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo, +qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière +humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia +pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne +trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un +à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes +ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte +de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur +un sombre et magnifique tableau, pendant du _Jugement_ de Michel-Ange; +nous voulons parler des _Tombeaux_ de Foscolo. + +Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux +sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa +promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se +sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des +vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là, +comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles +humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale! +Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions, +il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire +de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial: + + «A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le + soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé + de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des + herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront + plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus + le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence; + lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de + l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en + échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera + mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et + sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette, + déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli + enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une + force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme + et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre + et du ciel, sont métamorphosés par le temps.» + +Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle +reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand +sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus +douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse +agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié: + + «L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour + sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le + cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance + d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait + vivre avec le trépassé;--et le trépassé vit avec nous, si la terre, + qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile + dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes + de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde + son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres + bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage + d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie + obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer + son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires, + ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il + lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme + aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le + soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.» + +Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo +tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une +sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours +plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les +autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel, +de Galilée et de Michel-Ange: + + «Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le + tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en + arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de + quel sang il est sillonné;--et le cercueil de celui qui éleva à + Rome un nouvel Olympe à la Divinité;--et de celui qui le premier + vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés + par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du + firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi + heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein + d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux + fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des + collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus + pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la + première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu + donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope + qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à + Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.--Mais mille fois plus + heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les + gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal + gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont + ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les + souvenirs.» + +Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de +tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la +douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est +le sentiment qui domine dans les _Lettres de Jacopo Ortis_, car Foscolo +a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses +regrets, tout son désespoir. + +Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de +M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et +traduire _Ortis_: c'était l'auteur d'_Antony_. + +PIER-ANGELO FIORENTINO. + +Paris, 1er janvier 1839. + + + + +JACQUES ORTIS + + +Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797. + +Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si +toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos +malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je +le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à +qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi, +et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions, +toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne +solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer +encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo; +combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est +dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins. +Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de +moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du +moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par +le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os +reposeront sur la terre de mes ancêtres. + + +13 octobre. + +Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne +point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma +mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le +cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie +mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?... +Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs +maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est +l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile +compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais +où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours +prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse +devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas +pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la +liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois, +désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le +cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements +de ma patrie! + +Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté +au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par +les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui, +tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup, +revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements, +certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de +la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la +faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour +nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?... + + +16 octobre. + +Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le +péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens +possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis +l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par +la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge... +Envoie-moi quelques livres. + +Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même... +Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le +cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit +compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la +consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon +sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de +toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre +bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses +bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et, +maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit... +Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes +victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un +enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le +peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur +lui... Adieu! adieu!... + + +18 octobre. + +Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une +autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je +n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des +crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette +petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain, +ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien +cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du +voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer +ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres... +Race humaine! + + +23 octobre. + +S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé, +le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, +jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt +qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et +généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse +faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi +au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et +tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort +lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux, +sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de +Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de +moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur +lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le +désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de +notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la +vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les +rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à +posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec +quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des +curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête +arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de +disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour +s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est +ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore. + +M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que +souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question +dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi +retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple, +quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé +des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme +d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait +autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a +les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le +cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa +fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne +dit pas grand'chose.--Bonne nuit. + + +24 octobre. + +Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui +dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait +voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait +gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en +avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier +miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait +ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois +auparavant, soustrait un sac de fèves à son père. + +--Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler? + +--Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas +autant? + +Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait +précipitamment une haie, je m'écriai: + +--Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant. + + +26 octobre + +Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en +remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait; +elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique +d'aller chercher son père. + +--Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans +la campagne, mais il ne tardera point à revenir. + +Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à +l'oreille quelques mots que je ne pus entendre. + +--C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla +voir avant-hier. + +Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me +remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur +par la main, et se retira avec elle. + +--Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient +la chambre, nous voici tous!... + +Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme +manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque +temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra. + +--Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous +viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous. + +Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de +la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les +douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une +source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais +qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle +tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose? + + +28 octobre. + +Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même; +un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de +moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée, +tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et +à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos +malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et +tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le +tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait; +mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors +de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la +résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que +veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées +éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées, +l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la +religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et +de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis, +mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la +trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que +j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur +puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui, +pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent +aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes +enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie +et leur sainte indépendance! + + +1er novembre. + +Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un +instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M. +T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et +l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du +moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais +personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de +loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de +recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien +autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection, +si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais +animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la +pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui +cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à +la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat +bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux +échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main; +sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche +et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de +docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un +démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un +millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous +les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous +le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre +des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de +dissertations. + +En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je +lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure +s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille +folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi +que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en +boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau +ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses; +enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir +au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie, +me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur +les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui +cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et +me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_. + +Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon +bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches +une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le +cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde +avec la chanson des vendanges. + + +12 novembre. + +Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la +montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite +colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et +stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y +prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de +plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la +cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit +bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera +splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire, +et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de +l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs +habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant +leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les +filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos +paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir +la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs +aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient +pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant +dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver, +lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé +sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux +vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les +villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons +lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me +remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard, +les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix +cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples +aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et, +lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et +ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles +agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens +amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour +la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs +enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du +mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix +émue, en regardant mon tombeau: + +--C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières. + +O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il +laissera ses cendres! + + Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe; + Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé + N'attendait pas en vain son époux exilé! + +Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai +interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse +d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il +est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de +t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu. + +Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me +renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te +donner de mes nouvelles. + +Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature +était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite +Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua. +Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que +j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de +la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on +eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui, +dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au +dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et +peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout +d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient +laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à +chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu +soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres, +avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes +de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin +séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors +une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt: +c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des +oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé +par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et +des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je +plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui +n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes +de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de +toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce +qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui +lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux +noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes +ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne. +Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se +répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers +Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les +ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire +de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en +me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas +mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la +douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix, +la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire +littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe, +certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de +copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa +seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je +ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas +même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases, +sans perdre toute sa vivacité. + +Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon +récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me +mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom... + +Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil +de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un +saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures, +cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui, +journée perdue... ô Thérèse! + +--Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse. + +Et ces paroles m'ont déchiré le cœur. + +Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint +M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous +suivait, portée par le jardinier. + +--Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse. + +J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je +gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait +sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma +tristesse, et, changeant de voix: + +--Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire. + +Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre. + +Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse +colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à +nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par +des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes +leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de +chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient +agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en +temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt, +joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant +au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise +du matin. + +--Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle, +que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous +l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère... + +Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite +Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle +ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus +retenir et dont son visage était inondé. + +--Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la +vois-je jamais? + +--Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec +sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père +l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je +ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère, +après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point +avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de +tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui +redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille... +Quant à moi... patience! + +Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux. + +--Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon +cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres. +Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre +nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande +ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai +jamais celui avec lequel tout est déjà décidé... + +Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la +consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils... + +--De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines, +je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver +quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai +que vous seul. + +--O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix +tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans +réserve, et je la consacre à ton bonheur. + +Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle +obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme... +Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde +toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge. +Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme +ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné +dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de +déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions, +établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses +enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un +homme _de sens_, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage +immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais +cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il +manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit +mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère +l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce +sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est +pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et +quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette +malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des +hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité +le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se +fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire +sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête +une semblable tentation. + +Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au +premier moment... + +Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a +chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de +ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle +lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de +flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte +d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries, +paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que +l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et +livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au +temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends +la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration. + +Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à +l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui +renferma autrefois cet homme + + Pour la grandeur duquel le monde fut étroit, + Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire, + Fit à Laure vivante une immortelle gloire. + +Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes +pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en +silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce +grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un +si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des +terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent +encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur +un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu +desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise +l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant +des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept +années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des +sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt +vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit +de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son +dernier soupir: + +«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de +l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire +mourir mendiant.» + +O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur, +il me semble que je mourrai un jour en les répétant. + +Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la +chanson + + Claires, fraîches et douces ondes! + +Et cette autre: + + De penser en penser, de montagne en montagne... + +Et ce sonnet: + + Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire. + +Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait +à mon cœur. + +Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les +comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai +appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome, +et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres +parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira +devant les tribunaux. + +A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas, +après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu; +j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la +vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de +te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et +lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses +paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour +connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois +interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti. + +Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque +Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai +plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux, +dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient +quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons +ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la +solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera +nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et +doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous +restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas +toujours été malheureux. + + +22 novembre. + +Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui +l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec +lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner. +J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance +de M. T***. + +--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin. + +Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique +créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le +cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés, +parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de +l'homme heureux! + +Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je +change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un +voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des +réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant +d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement +qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi, +Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs... +et de ceux des autres. + +Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris +de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de +calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents +soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche +aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un +fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu; +eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant +j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres +sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier +mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et +cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de +faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le +délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute, +par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est +réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres, +ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les +défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs +voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement +le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété? + +O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains +ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre +dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur, +crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or, +comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas? + +Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde +apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur +vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui +refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une +majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe +avec les tempêtes. + + +28 novembre. + +Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de +Thérèse.--Bonjour. + + +3 décembre. + +Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque +j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je +sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la +volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment +puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au +désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la +vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te +soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi, +t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur? + +Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je +l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour +d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre... +Dieu le sait. + +Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me +divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que +je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle +chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres +odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme +les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa +chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son +portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde +chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux +nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout +son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts +courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était +harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du +bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé +surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je +commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des +convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne +songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te +dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais +le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de +cette vie mortelle. + +Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul. +Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon +visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé. + + +Padoue, 7 décembre. + +Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au +mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour +m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part +de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à +peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de +l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je +te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore +revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité +du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai +quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré +tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je +t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et +qu'alors il me prend la tentation d'y retourner. + +Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un +savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher +partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne +pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu +sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et +surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les +études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère +libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je +te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant +ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose +venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre +à louer pour plus d'un mois... + + +Padoue, 11 décembre. + +Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui, +abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari, +vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si +jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans +laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son +temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des +conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle +paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes +louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres +femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu +d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent +un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant +sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et +amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai +un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin... +Adieu; l'heure s'avance. + + +Deux heures. + +Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de +moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que +jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me +l'eût appris en me disant: + +--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant. + +Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où +était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en +regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les +murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça +et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs +parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse, +s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et +s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de +chambre. + +Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me +souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je +m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de +peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à +découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau +de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique +retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles +qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans +son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre, +tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses +longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en +douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa +chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A +demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec +complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait, +puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les +oreilles et la queue. + +Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre +déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se +jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes, +laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans +cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que +l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu +avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme +elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me +souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes +facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer... +Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de +Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle, +sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords +du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en +lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et, +en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé +le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa +figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma +raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit: + +--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends +donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te +présentait la fortune. + +Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu +t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée, +et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style. + +Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque +instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je +n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était +pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je +suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui +cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes +infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi... +Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel! + +_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon +cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh +bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la +_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque +étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de +Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais +d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et +plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire. + +Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau +bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à +cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de +vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne +sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni +me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux. + + +Padoue... + +(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se +plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère +violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier +religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru +nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement +deviner le contenu des pages qui manquent.) + + * * * * * + +Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu +sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui +m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies +faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne +sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable +s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne +l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu +cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon +ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet +instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en +pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire. + +Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que +je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi, +comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de +celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce +n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se +venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se +servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je +n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit: + +--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme +vous. + +Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie +dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai +que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi +le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut +une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un +ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et +les mains tremblantes. + +Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui +s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant, +m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux +marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que +vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous +réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se +ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui +voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête +s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez +eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent +frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils +s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au +milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance +et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la +multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou +de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que, +plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne +parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la +société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et, +comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt, +brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me +douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre +la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la +première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut +acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut +profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec +quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois +craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du +faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la +main qui aurait eu la force de me soutenir. + +(Il manque une autre feuille.) + + * * * * * + +..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement +éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue; +mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre +pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je +conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit +d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire +et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma +jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres, +trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais +pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la +tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente +de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour +de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de +commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère +dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux +pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais +aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire +répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour +veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il +faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore +maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient +susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu +d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être +eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y +goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se +plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi +tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du +cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent +jamais changer. + +Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai +cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec +tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de +belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je +l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des +hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore. +J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces +malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les +jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un +an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui +mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à +me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie +m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables. + +Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de +salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure, +épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te +rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je +me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne +sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le +meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui +pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble +si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison; +je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais +l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon +caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et +imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette +qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon +honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer +d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse +pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable, +que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu +cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma +présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà +pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que +suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu +et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me +dis à moi-même: + +--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité? + +Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma +solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans +la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de +devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la +disposition de cette tourbe fausse et méchante. + + +Padoue, 23 décembre. + +Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie. +Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à +Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là... +hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable +lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui +ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans +que je l'ai quitté. + +Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de +professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo, +sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est +que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut +exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit +et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui +fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en +paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons +d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et +à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des +hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à +la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse +et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre +élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que +notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux +princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui, +dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque +jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons +pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison +difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux +comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard. +Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils +distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en +trébuchant... + +Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut +discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences +avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des +grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai +raison. + +Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre +corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes +et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux +dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent +j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour +faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il +l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je +ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me +semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en +plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme +traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu, +Lorenzo. + + +Des monts Euganéens, 3 janvier 1798. + +Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe +d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière +l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne +pouvons éviter? + +Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre +cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin; +mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de +l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me +disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et +tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter +prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de +bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères +journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque +désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens +donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que +notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si +je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à +ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité. +Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme +elles pourront: en attendant, + + Je sens mon air natal, et mes douces collines + Montent à l'horizon! + + +10 janvier. + +Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un +mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers +jours d'avril, je penserai à partir. + + +19 janvier. + +Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes +qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous +attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main +à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à +tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des +objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en +reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer +dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons +qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature, +et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin +que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre +imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent +incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et +si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but, +elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé +pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner +des lois à la création. + +Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé +jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre +ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui +rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue +sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient +dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la +tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges +amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces +torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les +cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et +l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de +soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la +terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle +nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la +teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai: + +--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu +retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et +alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube +ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes, +annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta +carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de +l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la +sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants +d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de +l'été et les glaces mortelles de l'hiver. + + +22 janvier. + +Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer +autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui, +en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout +à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid, +entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la +_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle +deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, +nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je +suivis ses traces imprimées dans la neige. + +Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta, +cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis. + +--Allez-vous bien loin, jeune fille? + +--Non, monsieur, là, un demi-mille environ. + +--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins +un. + +--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes +épaules; mais ces deux pains m'embarrassent. + +--Alors, laissez-moi donc porter les pains. + +Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau. +Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au +milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à +un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en +appuyant ses pouces sur ses genoux. + +--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle. + +--Bonjour, me répondit-elle. + +--Comment vous portez-vous, mère? + +Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent +sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de +temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions +partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille, +sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre +promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un +second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle. + +En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, +qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en +ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire +passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait +trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie +était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à +marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai +entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu +son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de +disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses +belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui +joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au +ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs. + +Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas +moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter, +quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour +l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs, +et quelquefois encore par le crime... + + +17 mars. + +Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es +effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de +ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais +peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que +le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu +crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les +irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai: +_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont +désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il +y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui +dans la tombe. + +La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que +généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans +force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les +temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles +passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, +oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence +métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de +beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité +dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je +plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié +de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur +l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou +endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour +chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et +toi aussi, Lorenzo. + +Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je +ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette +flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la +patrie; je la pleure secrètement, et je désire + + Que je répande seul mes larmes ignorées. + +Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant +qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils +eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient +défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs +n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se +racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se +peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères +viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos +campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu +odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à +notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien, +né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je +n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe +qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du +renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées; +n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim +Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui +s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle, +assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais +moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique, +apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de +Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de +Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue: +et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de +proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État, +qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera +toujours ainsi mais je pleure ma patrie, + + Qui me fut enlevée, et de telle manière, + Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière. + +Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie; +moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et +le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!» + +Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent +qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la +liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a +plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les +lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est +plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais, +mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie +d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la +paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles +est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais +nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les +avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches +marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et +s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. +Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu, +avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce +sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins +esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre, +jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires +territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et +les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des +prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou +une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais +prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions, +sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les +extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois +agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de +pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre +perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je +préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et +souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque +voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas +se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais, +j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à +laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes +humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq +cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône +vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des +cadavres. + +Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je +crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain +funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des +meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir +d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait +envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, +j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais +cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux, +qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient +chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, +se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur +apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid +parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes +longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose +dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de +les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses +opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent +l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien +que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire +toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi. +J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie +elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est +la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes. + +Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour +de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant, +j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis: +«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de +patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient +mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et +surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie, +s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je +peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans +lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; +mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes +retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est +point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans +un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une +âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce +repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours. + +Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable +et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir +font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il +faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou +il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman. +Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui: +l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il +avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce +que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se +poignarder. + +Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de +Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je +laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul +souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de +vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que +j'échappe à un désespoir complet. + +Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais +pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour: +voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a +entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment +cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs +des soirées entières. Elle travaille assise près de la table, +silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive +rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la +pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir, +tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon +cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce +nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la +gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces +fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie, +n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les +autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les +douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant +les malheureux voudraient se persuader immortelle. + +Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé, +j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup +mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si +j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à +m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même +qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre. + + +3 avril. + +Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude, +nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur, +deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si +je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes +nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence, +nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de +son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il +nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en +nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que +pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à +conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre +passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la +décrire.--Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle +devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe +du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que +celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à +peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche +rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux +fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient, +la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et +vie de tout ce qui existe! + + +6 avril. + +Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me +présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je +tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se +déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se +brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis +longtemps. + +Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que +la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à +cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour +peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu... +Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa +froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un +jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis! +m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage +mortel que, moi-même, je me serais préparé?... + + +11 avril. + +... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des +collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le +vague de l'air. + +--Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi. + +J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un +petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne +m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord, +soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les +jeunes tiges. + +--Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse. + +Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse, +n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la +faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la +foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et +une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son +office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on +craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la +nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en +aperçut point et le laissa faire. + +Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus. + +«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec +Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est +l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la +place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme +autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à +celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite +le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, +je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je +l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos +amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de +mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre +amoureuse.» + +Je me tus... + +--Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en +fixant sur moi ses regards mélancoliques. + +Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris +un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur +ma main, qui serrait la sienne... + + +17 avril. + +Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, +habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier +P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de +sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la +famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire +une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la +petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En +l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour +l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au +bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu +autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un +compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence +inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux, +colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de +charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme +toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus +besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je +lui rappelai cette campagne et ces jours... + +--Oui, oui, me répondit-elle négligemment. + +Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants +d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a +peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et +tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises, +prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le +bon goût de son épouse. + +Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me +fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à +la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le +catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des +auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses +voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son +dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé +chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les +montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce +moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien +amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que +devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement: + +--Il est mort! + +--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur +elle des yeux égarés. + +Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans +pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit +au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur +de taches et de fautes. + +Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père +d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès +toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels, +ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en +dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa +dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa +longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que +lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission, +ne fit que l'aigrir encore davantage. + +Je l'interrompis. + +--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste, +qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils +de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse +les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus +malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où +n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que +pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort +pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et +mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune; +mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit +bientôt, quoique trop tard encore, + + Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche. + +--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier +l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur +qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre +avilissement et votre servitude? + +--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir; +puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère +aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son +père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa +sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère? + +--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les +créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les +os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru +dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un +banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était +incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des +bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de +frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au +fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui +se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de +la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu +des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes +habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le +plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement. + +Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si +je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs. + +--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, +qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; +car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais +et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce +qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la +pusillanimité des bons. + +La femme était attendrie au moins! + +--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; +mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si +chatouilleux sur le point d'honneur. + +--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce +que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et +probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la +vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont +elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre +conscience? + +Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de +changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que +maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient +baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était +atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible: + +--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; +orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils +prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs +plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à +la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les +méchants. + +Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant +les mains dans les cheveux. + +Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait +malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni +celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant +les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, +absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir +quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, +Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; +que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout +autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un +soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis +trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain +mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les +circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, +loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre +perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la +lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière +funèbre du désenchantement... + +Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, +j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a +rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce +n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts +qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, +me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je +vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés +sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier +avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de +malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de +réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère +bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La +nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut +nous repousser sans être une marâtre. + +Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es +un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre +pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des +affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je +te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de +tout le reste du monde? + +O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle +expression elle me tendit la main en me disant: + +--Apaisez-vous, Ortis. + +Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si +Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un +ami! + +--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour +chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la +douleur!... + +O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste +resplendissaient sur son visage. + + +29 avril. + +Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la +force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un +profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent +dans un torrent de lumière. + +Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je +me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais +rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il +m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au +pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a +rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris +que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier. + +Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine +ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je +m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées +se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et +corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se +confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la +fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai +déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes +forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup +que d'écrire une lettre... + +La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle +travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit: + +--Poursuivez donc. + +Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient +plus rapide, je finis par bégayer. + +--Lisez donc mieux, me dit-elle. + +Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent +sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se +ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le +retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit. + +Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où +elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon +Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites, +qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je +les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter +ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment +misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés +avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi, +sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un +livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait, +à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette. +Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la +terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu +m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant +précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en +ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique +le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse +créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais +crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs +d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions? +D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai +parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à +sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à +Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de +bien.--Lis-les, toi.--Adieu. + + +FRAGMENT + +DE L'HISTOIRE DE LAURETTE + + +«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est +jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la +race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a +écrit sur les livres éternels: + + L'homme sera malheureux. + +»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel +tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races +vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins +à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les +renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur, +il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur +insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en +leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié. + +»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez +pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont +plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais +pour les plantes desséchées? + +»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, +et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; +alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon +visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les +miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, +se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu +étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai... + +»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de +la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et +de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais +alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se +levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il +est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le +consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la +sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs +vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre +dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur +t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent +toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, +et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle +nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu +t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa +main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup: + +»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes +frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de +tous... de tous!... + +»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton +doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand +pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te +sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu +te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose +aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur +guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et +ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion? + +»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu +aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie +sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi +ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et +tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses +douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple +et solitaire nature. + +»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons +sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps +en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les +étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des +pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs +rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant +alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle +fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où +j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle +sembla me dire: + +»--Et toi aussi, tu m'abandonneras? + +»Et alors, elle appela son chien. + +»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière +que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban +bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient +attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai +jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me +remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus +seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains: + +»--Je le lui rendrai demain, me dis-je. + +»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je +ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, +de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se +réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux +mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même +le dernier adieu. + +»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le +connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les +jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au +doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des +gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis: + +--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie. + +»Je tire son mouchoir! + +»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait +été formé par la seule nature... + +»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma +demeure. + +»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur +la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu +cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu +boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras +comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois +tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la +passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, +pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière +toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je +serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu +pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce +que je viens d'écrire. + +»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, +depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres +mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse +superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner +d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée +sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le +souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais +partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que +d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; +mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas +les hommes heureux, fuyez-les...» + + +4 mai. + +As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil +percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet +que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes +espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la +verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix +est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller +dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me +voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis +tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes +illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd +dans la contemplation de sa beauté. + + +8 mai. + +«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le +pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à +m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les +fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie +ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la +nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui +éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on +pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins +l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu. + +Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?... + +J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de +ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, +pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, +les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain +trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la +faim dont les menace le prochain hiver. + + +11 mai. + +Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race +tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et +les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme +tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de +l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le +maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne +s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut +toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; +ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable +ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, +il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, +et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers +parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent. + +Or, écoute: + +J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de +leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais +rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, +promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en +avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. +Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé +de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent +d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une +insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si +j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui +me regardait avec colère. + +--Que faites-vous là? me dit-il. + +--Vous le voyez, je me repose. + +--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la +crosse de son fusil. + +--Et pourquoi? + +--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles, +et ne venez pas fouler l'herbe des autres. + +Et, s'en allant: + +--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!... + +Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord, +je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si +vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas +accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans +la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe. +Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du +dîner. + +En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la +matinée. + +--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous +vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon. + +--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé. + +Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et +tantôt tempête?... + +Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute +ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus +grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir +de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une +injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par +cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une +action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille +circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il +est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est +revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse +est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de +ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les +passions et toutes les misères de mon espèce. + +Cependant, le paysan poursuivait: + +--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous +connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré +voisin m'ont averti de ma méprise. + +--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année? + +--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez +m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu! + +--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais +personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou +de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas. + +--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense! + +Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais +quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables, +quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour +tous ceux qui ont affaire à eux. + +Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie +deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes +exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?... +Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où +paissent tranquillement les troupeaux!... + + +12 mai. + +Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais +l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée +endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses +de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues +humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras +soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai +vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon +cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais +alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme +aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers +me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme +la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases +et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de +moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe +de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de +violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main +devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine +qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute +la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni +les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!... +alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme +retenu par une main divine... + +--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les +larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai +troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles... + +A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant +ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à +la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais +son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste +langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en +pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si +elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel, +existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se +complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas +sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la +douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force +pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes +mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans +jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me +laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?... +Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as +accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de +l'aimer... éternellement... immensément!... + + +14 mai. + +Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste, +plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes +ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois +dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature +simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais. +Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits +surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon +cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs +ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière, +et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont +rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je +n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste +tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur +une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta +création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette +source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me +consoler!... + +Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine +une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et +la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des +ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent +entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes +pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir +insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante +semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est +rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent +les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux +rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils +plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent +semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté +du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans +une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur +étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa +mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la +famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et +les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses +troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son +travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui +bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant +entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se +confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse +quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu; +les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs, +la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et, +de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que +je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel. + +Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du +mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde +était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise, +je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil +s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête, +mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait +comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me +trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts +sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le +cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les +antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la +poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne +s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit. +Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme +qui ne la craint pas!... + +J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette +muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon +esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je +n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où +devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie +inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que +j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des +sanglots, j'invoquais Thérèse!... + + +14 mai. + +Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché +sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout +à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me +sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus +Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent +effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant, +accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois... +Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes, +taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des +Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes +pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux. + +--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à +elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en +redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je +lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé +contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux, +pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de +tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en +elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une +si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères +mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!... + +Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon +cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée +pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus +étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!... + +Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les +facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait +agitées se calmait peu à peu. + +--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le +sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par +leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent +d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et +d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon +cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur... + +Thérèse soupira et sourit tout ensemble. + +La montée l'avait fatiguée. + +--Reposons-nous, me dit-elle. + +L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le +plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses +rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous +l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et +courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui +venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier; +j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre. +Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait... + +Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force? +Heureuse soirée!... + + +14 mai, onze heures. + +Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute: +ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore +inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi, +Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis! + + +14 mai, au soir. + +Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me +sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était +couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier +renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que +je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux +de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour +nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable +moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de +Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur +plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au +loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute +resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et +les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma +bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse +m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et +son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands +yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et +entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de +mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant +au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour +m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je +respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je +sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur +innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur +est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant. + +--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle. + +Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de +reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui +nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus +point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du +jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant: + +--Adieu, me dit-elle. + +Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore: + +--Adieu!... + +J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle +s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la +lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre +me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui +blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais +encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre +sa voix. + +En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras +ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu. + + +15 mai. + +Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus +élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il +me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le +frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent +aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les +fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute +la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais +à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais +dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le +premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces +âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces +chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les +éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les +hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile +aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du +malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous +les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu +nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le +soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et +destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, +j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de +m'épouvanter. + +Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac +des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans +mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée, +caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le +croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois +voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; +j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la +poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes +naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes +aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout +n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des +baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et +aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les +imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en +caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion, +je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui +m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. +Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains +je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur +infidèle. + + +21 mai. + +Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. +Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment +profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la +fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que +lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je +cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes +paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... +La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui +dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et +l'obscurité. + + +25 mai. + +Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc +retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes; +tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de +son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta +créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au +moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui +te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la +bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais +toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu +te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!... +oui, nous nous reverrons! + +O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, +certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!» +Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; +car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu +lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la +plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui +était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles +douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les +vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous +craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde, +et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, +qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre +une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère +m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur +prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu +qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a +tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_, +et tondu jusqu'au vif... + +Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant +enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait +le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de +roses. + +--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle. +J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais, +demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les +jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort +en prend. + +--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je. + +--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une +couronne nouvelle. + +Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles, +et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux +fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des +roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien +certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et +combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune +fille folle!... + +Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et +gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une +montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... +j'étouffe comme en un tombeau. + +J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je +voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée +frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des +rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la +nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses +maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même. + +Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent +l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon +cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles +commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un +torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je +vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des +précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et +inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à +l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, +haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le +gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans +fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée +est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du +soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches +babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour +enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces +pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi, +va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et +il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne +reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... +Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son +affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme +si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être +dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme +croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé +affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres +paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil +éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se +multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, +tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me +rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par +ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du +passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des +plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la +mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant +toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête... + +Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne +rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce +cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le +réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les +larmes et la mort... + +Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la +nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois +qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais +heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille; +et maintenant... Ah!... + +Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A +peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui +m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma +tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah! +qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si +tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses +crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser +derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et +qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux +mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se +complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras +amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier +soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements +triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort. + +Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, +diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons +faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les +ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de +destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards +vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de +l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, +la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je +te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me +dis, comme une espérance: + +--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi +un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de +nos amours. + +Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre +les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans +laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes +crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: +«Il était homme et malheureux.» + + +26 mai. + +Il revient, Lorenzo, il revient. + +Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de +jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au +plus... + + +27 mai. + +Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette +image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de +quelque idole créée par ma fantaisie. + +Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si +heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon +malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau +de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle +espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui +ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; +peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une +trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et +qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle +n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... +moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: +«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je +comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul +ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie... + +O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes +suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et +sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne +peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la +tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout +entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô +Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps +malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu +m'aimais comme je t'aime! + +Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments +insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me +console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons +donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je +sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... +et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et +presque de la toute-puissance de Dieu. + + +28 mai. + +Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, +l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, +si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une +seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... +j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création. + + +29 mai, au matin. + +O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque +Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, +pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments +n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner... +Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me +semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes +larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et +muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, +abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes +bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux +tourments. + +Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les +montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, +la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me +cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue +comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... +Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur +les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela +finisse... + + +29 mai, au soir. + +Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je +la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux +un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle +voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: +elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu +m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le +vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me +cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié: + +--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues? + +Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me +sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas: + +--Pourquoi te tais-tu toujours?... + +Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et +disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui +était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient +rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un +regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.» + + +2 juin. + +Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne +croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me +dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc +cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de +collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de +l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me +semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes +d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me +promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable +philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en +indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les +coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents +ans; tout tombe ici-bas. + +Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête +devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la +poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi. + +Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je +cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme +orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent +de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui +coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les +membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les +yeux noyés dans les ténèbres de la mort. + +Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je +vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi +elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une +guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond +d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que +je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!... + + +LORENZO AU LECTEUR + + +Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir +l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et +j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres. + +La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire +encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la +villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les +yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il +allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le +visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, +et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre. + +Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui +retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. +Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. +Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, +et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il +l'interrompit: + +--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les +autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître +en moi. + +Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, +pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres +et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, +qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis. + +Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et +ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de +tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin +d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit +par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine +osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le +soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se +rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa +mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à +la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant +rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa +toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux +baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui +venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de +tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières +dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette +malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes +à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir +les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il +parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était +quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis +quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères +comme son âme. + +Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de +Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête +et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait +enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait +facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, +puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes; +Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes +du changement d'Ortis. + +Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait +chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa +famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le +virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et +entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le +peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des +collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit +déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il +parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, +après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte: + + Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort, + Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort, + Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance... + +Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher +escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, +puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant: + +--O ma mère! ma mère!... + +Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de +faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine +commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; +Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son +visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la +tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. +Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, +et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se +tourne vers Thérèse. + +--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous +perdre tous? + +A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras +de son père et lui avoua tout. + +Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et +l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens +ces détails de la bouche même de Thérèse. + +Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et +trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite +et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant +près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée: + +--Mon père sait tout. + +Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques +tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne +fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha +en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé +son domestique, se jeta tout habillé sur son lit: + +Peu de temps après, il se leva et écrivit. + + * * * * * + + +Minuit. + +Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes +vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du +malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie. + +Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la +langueur de la mort... + +Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde +différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, +et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, +et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse +persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui, +pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion. + +Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua, +parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur... + +Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais +sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!... + + +Deux heures du matin. + +Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à +moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides +rayons... + + +Au point du jour. + +Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami +t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour +réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne +cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire +mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime? + +Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités +des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et +la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie +donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les +flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples +auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître! + +Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle +t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, +parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de +toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont +revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le +consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils +de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense +pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et +je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu +délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas +pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, +pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être +plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne +désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! +que je te retrouve et que je te vois! + +Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son +regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! +faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et +poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à +Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la +beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un +regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, +tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est +incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi? + + * * * * * + +Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita +de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines +Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le +caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. +Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer +sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne +participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une +trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** +lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et +d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des +persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de +désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant +Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa +famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il +s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune +ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que +rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** +m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant +déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, +il l'interrompit. + +--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, +inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant +que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non +point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de +leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise... + +--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger. + +Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après +quelques minutes: + +--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse! + +--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon +ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par +amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul +mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à +aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, +vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son +époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui +vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son +propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être +auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... +J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les +plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à +mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on +estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître +généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient +coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où +je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous +m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais +les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me +sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait +que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, +de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, +son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, +au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son +bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le +père le plus malheureux qui ait jamais existé. + +Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage +muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au +milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il +demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à +partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que +pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade +s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre +dangereuse. + +Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous +les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son +départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul +remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus +point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère +emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son +fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à +sa santé. + +C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus +terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux +arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais +des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des +prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les +plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de +brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre +maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu +dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à +l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens +violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, +arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par +toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de +revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement +pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui +écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un +autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait +donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre +fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines +Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore +alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était +assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa +sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en +donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot... + +Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second +message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de +change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de +s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva +qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en +silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure +après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans +ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit +à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout +pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut +couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à +sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons +de la lune. + +En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le +lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la +plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour +Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour: + + * * * * * + + +Neuf heures. + +Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai +troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru +avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est +beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me +laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, +Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer +toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation +de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain +que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui +pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux +sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien +amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu +pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la +reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas +cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me +l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te +voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de +ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le +monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans +patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas +vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque +force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, +quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la +vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! +Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, +le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai +méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il +ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les +supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et +moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. +En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te +recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je +t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis +condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me +pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te +voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle +je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant +que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de +cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie. + +Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis +lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à +revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai +l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence +l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces +choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation +au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... +hélas! je me croyais plus de courage... + +Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé +par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, +ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le +faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui +lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et +fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le +dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, +que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre +amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer. + +Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma +tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la +mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je +t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre +qui te recouvrira!... Adieu!... + + * * * * * + +Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes +silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis +il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les +chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***: + + * * * * * + + +Monsieur et ami, + +J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la +signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai +pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop +d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette +lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute +cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que +je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la +journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette +lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté, +monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du +marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de +mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance +serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous +souviendrez toujours de moi. + + * * * * * + +M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens +de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda +point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne +contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme +entièrement revenu à lui. + +Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes +feuilles. + + * * * * * + + +Rovigo, 20 juillet. + +Je l'admirais, et je me disais à moi-même: + +--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir? + +Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant... + +Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre +sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le +courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier +adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la +maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et +avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance +qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma +raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du +destin. Adieu... + + +Ferrare, 20 juillet au soir. + +Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt +fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, +m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... +Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort +coûterait d'amères larmes... + +Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à +la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour, +lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera +détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le +courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec +elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les +larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... +alors!... + +Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas +la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé +l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous +abandonne?... + +Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au +tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne! +Je vous obéirai à tous... + + +Pendant la nuit. + +Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et +dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton +consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait +voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les +tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es +encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais +pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te +le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, +aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier +Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors +du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas +aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon +désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni +te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon +cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment +je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir. + +Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La +nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la +discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et +ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi +fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans +l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont +donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe +accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas... +tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses +gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... +votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je +délire! oh! je suis un assassin!... + +Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je +t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de +vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de +passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient +presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la +douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant +encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... +Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu +qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et +l'obscurité de la mort... + +Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; +pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un +avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait +enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais +pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant +de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi +le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le +déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût +partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui +répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, +il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes +jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à +cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné +avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel, +j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et +regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me +suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... +Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, +mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à +les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah! + +Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait +d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend +ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent! +et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis +ensanglanté par un meurtre... + +Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien +de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de +malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je +jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je +voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil +de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes +dont les mains sont encore chaudes de sang... + +Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de +Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son +pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi! +n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie... + + +Bologne, 24 juillet, dix heures. + +Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, +fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je +t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, +aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un +consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes +délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite +Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura +oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O +mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que +dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier +plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par +l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a +tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si +jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur... + +Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?... +L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de +l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! +je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le +croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans +eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne +serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé +de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, +Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même. + + +Bologne, 28 juillet, pendant la nuit. + +Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je +pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que +de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus +de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon +pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il +semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par +torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu! +mon Dieu!... + + +Bologne, 12 août. + +Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient +point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc +aussi?... + +Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi; +ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison +pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de +personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville +comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces +infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si +c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils +demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me +heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé +quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule, +et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de +cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois +des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs +concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les +crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux +aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les +hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et +surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine, +m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une +solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo, +je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des +malheureux...--Et où aller?... + + +Florence, 27 août. + +Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de +Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout +frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées +espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec +lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh! +combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la +postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les +honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge +l'humaine espèce. + +Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de +jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais +en esprit au milieu des applaudissements des générations futures... +Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles +peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon +cœur gâté là--jusqu'au fond. + +Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais +envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni +faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais +j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption +de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut +dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde... +Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des +grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la +première pierre. + + +Florence, 7 septembre. + +Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines +chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le +ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et +où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes +pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du +village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si +funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de +tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se +rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu +trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient +vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes +espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras +peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son +lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le +pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi +ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre +l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me +laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de +remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, +ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une +fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait +me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te +demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, +je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le +médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre +de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à +secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses +que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur... +Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je +passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à +leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les +endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en +chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de +fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, +franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés +par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont +ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au +sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais +les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait +plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que +le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure +des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma +tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en +montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les +tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, +réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait +dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes +invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une +butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, +alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme +proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même +m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et +je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis. + +Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux +paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis +pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je +cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement +désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands +malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence +mortelle: «Thérèse a juré...» + +Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles +illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu. + + +Florence, 17 septembre. + +Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à +me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère +avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois... +Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me +forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser. + +Oh! mes espérances!--Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste +abandonné dans la solitude de ma douleur... + +A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je +ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est +nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras +toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout +perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant +d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni +moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je +perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me +plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.--Mon cœur et mes +gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas +homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir. + +Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit: + +«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous +ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt +que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne +de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous +écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant +Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.» + +Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme +si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une +fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis +tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour +jamais... + +Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me +séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait +expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour +toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la +vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce +monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, +je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières +pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute +manière il m'appelle à lui;--mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en +consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant +miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma +douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par +moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa +tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne +t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais +qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une +reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur +tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme +en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur +que je puisse trouver contre mon amour.--Être la cause de tes chagrins +est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre... + +Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi? + +Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer +à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes +nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et +rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue, +Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures +à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les +regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation +de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!... + + +Florence, 23 septembre. + +C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les +beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque +côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures +des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs +dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un +jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein +de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère +toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà +allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de +solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma +route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines +de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma +mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu +pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être +n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant... + +C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine +sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions +contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni +leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une +étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous +ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns, +tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos +concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous +secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui +ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les +mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos +moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni +pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal; +errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et +murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de +toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou +la tombe! Il y a encore l'avilissement,--c'est vrai!... l'avilissement +par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses +propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se +vend, et par lesquels un jour il sera vendu. + +J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux +par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles: +c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de +base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi +le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des +guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, +dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par +le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti +mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes +veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et +épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur +ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les +ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les +habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches +et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, +rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils +tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour +qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, +tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du +carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A +cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... +Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul, +et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un +plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je +toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de +te secourir? + + +Milan, 27 octobre. + +Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon +arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre +très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et +par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... +Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées. +Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce +moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le +secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré +que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le +prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse +de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que +mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées. + +Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse +fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la +vieillesse. + +Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et +prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant +sur son bâton, me posa la main sur l'épaule. + +--O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent +encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus +se relever que sous le fouet de la Fortune. + +Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après +soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant. + + +Milan, 11 novembre. + +J'ai demandé à un libraire la _Vie de Benvenuto Cellini_. + +--Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu. + +Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore +dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on +appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine +le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une +langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de +l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont +discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république +les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique +but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio +Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit +contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle +l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour +elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les +absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur +réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu +ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner. + + +Milan, 4 décembre. + +Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo: +dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui +commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne +sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez +aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il +vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne +touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je +demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde +comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier +espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu +ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de +mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de +cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent +les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas +être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels +sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils +soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la +présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je +voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît +plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des +intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin +d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir. +Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée, +de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui +les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se +débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de +licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut +d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore +dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un +emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et +l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai +l'éloge du petit brigand_. + +Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du +moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui +sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas +comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se +vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs +bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je +fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de +sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans +ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime. + +Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres +ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, +d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de +m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où +l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans, +ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le +malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où +tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la +matière... dans la tombe. + +Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et +qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines +de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que +ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux +cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu +m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue; +mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique +passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le +voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements +et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques +pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et +en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir +inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses +pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer! +peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été +retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau +n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent +j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, +parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la +délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini. + +Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, +dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de +terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... +Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue +à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale +amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre +consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière, +je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient +moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la +nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, +puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, +se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je +n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, +et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de +calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est +possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. +Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et +dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes +lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression +de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les, +Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront +nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis. + +Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif +de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se +soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, +regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour +se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec +laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son +domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus +digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel +est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une +suprême éloquence? + +Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre +ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres +prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant +en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de +bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales +récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je +daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la +force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent +de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence... +Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut +mieux ne pas même prononcer leurs noms... + +A ces paroles, je me levai furieux. + +--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais; +mais de notre sang naîtront des vengeurs... + +Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il +ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait +avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement +bouillonner dans ma poitrine. + +--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes +savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne +serviraient jamais si bassement. + +Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me +regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant +asseoir: + +--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de +l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma +vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie +plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux +l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions. + +Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers +l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se +rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors +que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme +l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces +génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre +vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri +soupirer du fond de l'âme. + +--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la +tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble +la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au +sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le +corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main +m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, +et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. +Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain +qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si +pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore +ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de +sa patrie. + +Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et +que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre: + +--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de +grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur +renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs +crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à +cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les +gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne +t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations +étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire +que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les +devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le +sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu +le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, +cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne +te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un +caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, +un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des +factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te +conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te +louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard +nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta +tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer +encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de +tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à +ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir +une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la +guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les +opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des +massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par +les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de +la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais +par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle +appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses +applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. +Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, +réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi +par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse +commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur +nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été +un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années +de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des +despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors, +il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour +répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à +monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un +conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un +jour sur son tombeau. + +Il se tut; puis, après un long silence: + +--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi! + +Le vieillard me regarda: + +--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou +n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi. + +Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit +d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses +espérances... + +Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers +les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous +retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui. + +Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu +céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons +sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse +chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir +tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma +solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et +ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui +chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel... +ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous +que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de +calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier +vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que +tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon +histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples +s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du +sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le +courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je +sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage. + +Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées, +frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point +accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du +moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous, +dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et +que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos +bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne +peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls +arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de +vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le +genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la +décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît +plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et +d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la +vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la +force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec +l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité, +richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de +père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de +nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors +caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses +plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes +généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements +éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et +les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des +prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et +leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre +renommée... + + +Milan, 6 février 1799. + +Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait? +peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y +arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point, +Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me +diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne +puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je +m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble +que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le +brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être +que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis +leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la +générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui +ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans +l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe +dans ce pays me paraît une année de prison. + +--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment, +tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés +qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le +monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins +fou. + +Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque +je lui répondrai: + +--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras +guéri. + +Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois +plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui +s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur, +qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon +sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes! +lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir +la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre +l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, +ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise... +alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette +bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la +tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et +qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés. +Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de +craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie... +et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de +votre sagesse... + +Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu +plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de +ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes +pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur! +La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un +incendie... Adieu, cependant!... + + +Dix heures du matin. + +J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point +m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le +chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu +sais combien le froid m'est contraire. + + +Une heure. + +Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans +deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture. + + +Une heure et demie. + +Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En +mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots +que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant +que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié +éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai +toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à +toi.» + +Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les +répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir +me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je +reviendrai. + + +Trois heures. + +J'ai été faire une dernière visite à Parini. + +--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout +avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu +seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que +mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a +engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule +consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout +entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si +mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à +pleurer sur mon tombeau, viens-y... + +Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il +put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais +encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu. + + +Neuf heures du soir. + +Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter +tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si +fatigué! + +Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec +une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées... +Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te +revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque +mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta +famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que +les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous +sépare!.... + + +Gênes, 11 février. + +Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées +dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce +pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants, +je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je +m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à +Toulon. + +De la Piezza, 15 février. + +Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage; +et puis... + + Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]! + +Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été +forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai, +attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi, +et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer +la douleur sur ma route. + +Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille +environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la +plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet +air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore +plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché +aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que +Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé +comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui +avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se +rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du +temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs... + +--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous +ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette +solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux, +que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et +que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend +dehors... + +--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel. + +Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse +soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un +homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir +été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la +douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau +jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer +mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me +glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état +misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il +dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent +les infortunés. + +S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui +lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie. + +--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à +Padoue avec vous. + +Alors, il te nomma. + +--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; +mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que +moi... J'étudiais alors!... + +Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore +t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux +et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort +t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi? + +Il poursuivit. + +--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous +ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me +retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne +vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis +que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me +rassura. + +Je le remerciai d'être venu me voir. + +--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez +fourni l'occasion de parler de Lorenzo. + +Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la +suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans +l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des +fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui +offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place +lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour +s'embarquer à Livourne. + +Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les +gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors +que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, +écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait +cessé. + +--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver? + +--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui +pleure... + +Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il +était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches +continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait +supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé +encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui, +depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A +l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné, +cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part +trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et +allait à Milan. + +--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le +temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme +exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et +pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à +chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il +ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses +gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre +impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la +rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des +chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des +villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte +des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; +repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me +connaître ou qui me tournaient les épaules!... + +--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de +nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans +ses environs. + +--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels +pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les +meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... +(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient +autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre +vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses, +m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour +m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me +jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a +fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de +convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille, +après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le +lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois +domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit +dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si +vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous +êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que +l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que +le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a +véritablement besoin. + +Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua: + +--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les +livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le +cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon +père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels +amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq +fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de +garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait +à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et +nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait +de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais +avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour +moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de +fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim, +d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de +la journée!... sans souliers, sans habits!... + +--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon +manteau sur les épaules. Couvrez-vous! + +Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière +nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers +de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme +s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une +naissance aussi distinguée. + +O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du +moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son +commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon +domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu +souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de +ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as +partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta +physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé +dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser +échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire +apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action +envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils +de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai +jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me +suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau +naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme +dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous +ceux qui vivent avec elle. + +A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais +disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je +n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à +Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes +m'ont expédiées pour Marseille et Toulon. + +Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa +femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de +reconnaissance il me répéta plusieurs fois: + +--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital... + +Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait: + +--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant +six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la +main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être +à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier +hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, +ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui +t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te +délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais +que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait +aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah! +si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil... + +Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un +serrement de cœur que je ne puis exprimer... + +Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure. + +--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi +s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son +existence? + +Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais +ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... +Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en +ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je +me suis couché en murmurant: + +--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la +fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement: +êtes-vous plus sages ou plus heureux? + +Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était +à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme +languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on +chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce +qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de +partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui, +chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit +du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir +serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe +aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux +passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et +aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa +faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et +au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je +me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux +crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la +malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, +et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des +honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs, +punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la +campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la +population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire +aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de +changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, +sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité +universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et +sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de +tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée +immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir +encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux +classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un +malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques +gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de +Dieu ses mérites et ses fautes... + + +Vintimille, 19 et 20 février. + +«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la +mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les +autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme +que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être +retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, +et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de +souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a +plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par +s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me +diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous +sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à +la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? +est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en +supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y +aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux +entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir +l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui +peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le +cours des passions variant selon les âges et les incalculables +circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a +succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que +l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier +aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour +supporter ses peines. + +Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je +contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand +je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, +ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses +besoins et de ses préjugés? + +Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que +nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire +abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre +les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu +que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. +Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les +connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux +dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des +bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les +récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être +exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît +ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque +individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent +ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? +Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis +puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la +majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, +prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant +aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me +regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à +ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur +qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il +ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés +parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la +redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de +les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la +tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les +vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont +servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses +et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule +espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop +tard repentantes, de leur loyale crédulité. + +Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la +porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs +à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et +réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te +suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie +peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? +quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait +pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude +sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une +seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous +ferait certain de mon éternelle tranquillité... + +Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne +sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être +maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue +de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je +la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient +chaque jour. + +Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; +j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité +diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été +heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que +ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées +plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si +elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle +pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je +vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va +toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; +car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un +désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon +existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des +circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce +moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je +cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et +il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore +l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras +offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel +de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta +famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de +lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que +j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même, +te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne +serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la +femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, +mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris, +est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon +persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux +battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de +désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?... +pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi +marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le +suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il +envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes +fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en +invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, +qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de +l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que +j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans +les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang... + +Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la +stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé +un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que +des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui +s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés. + +Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se +précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. +Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue +parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine +peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se +confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans +cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la +Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son +royaume chasse tous les vivants. + +Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas +surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils? +qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je +répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent +mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton +nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la +gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis +que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs +tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la +parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou +vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres, +ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de +ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.--Oui, nos souvenirs sont +un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil. + +C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom +italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus +ma patrie, et je me dis: + +--Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs; +mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est +l'instrument orgueilleux et aveugle du destin... + +Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces +siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables +aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent +toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence +nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se +dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre. +En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je +pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs... +mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples +trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au +delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils +enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin +ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient +contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites +massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les +Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les +enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa +l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus +grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre +univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène, +et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs +comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes +ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens +jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et +c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles +successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des +Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la +vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne +connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu +tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et +retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont +leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur +servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut +l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt +peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste +sont des conséquences du système de la nature, et de même que la +stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui +sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un +autre globe. + +Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions +que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui +obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils +l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée. +Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à +l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de +pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle +essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin +qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes. +De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la +multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis +comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur, +qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur +puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis +pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle +est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations, +qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du +vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis +qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une +révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui +doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de +celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni +bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse, +et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à +venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des +conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs +et les ruses de ceux qui veulent régner. + +Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous, +faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé +toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et +les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont +des vertus usuraires. + +Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de +l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les +pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne +me dis-je pas en pleurant: + +--Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de +malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la +douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu +tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, +tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami... +Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est +sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement +vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques! + +O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous +considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons +s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés; +mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne +succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils +obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus +funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos +calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir. + +Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines +vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne +sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma +patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première +as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes +membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix, +les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans +ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est +revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre +espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers +gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon +froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du +moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous +survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de +cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de +mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes. + + +Alexandrie, 29 février. + +De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... +Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini. +Alors, je te dirai adieu, Lorenzo. + + +Rimini, 5 mars. + +Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir +Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses +nouvelles..... Il est mort!... + + +Onze heures du soir. + +Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre, +pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il +lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est +mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement +tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon +voyage de Rome. + + * * * * * + +D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même +qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres +fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses +pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous +les yeux du lecteur selon leur date: + + * * * * * + +... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels +seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir +maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la +connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion +m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois +que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées +lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si +je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve +que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité +de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font +craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue +continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre +monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je +ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, +que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien +de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne +fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort +adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne +plus exister. + +Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont +évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé +l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de +fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus +surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé, +dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à +qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la +paix... + + * * * * * + +Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y +avait été la même semaine: + + * * * * * + +... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire. +Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât +aussi tranquillement avec lui et lui avec elle! + +Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore +affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?--Est-ce toi, père, qui m'as +inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et +le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton +amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit +divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus +tranquille... + + * * * * * + +Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et, +après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise. +J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut +avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte: + +--Et mon fils? + +La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait +une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le +croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et +inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles +nouvelles. + +--Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire, +parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je +montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je +crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle +bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du +reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît +beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou +après-demain. + +Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos +soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur +le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise, +il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser +encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré. + +Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures, +et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla +pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six +jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à +l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra +Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les +jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et +s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse +l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria: + +--Dieu éternel! + +Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père. + +Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main, +et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à +son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit +dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite +fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour +lui demander s'il partait bientôt pour Venise. + +--Dans peu de jours, répondit-il. + +Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux. + +Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas +laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis +devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il +en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme, +fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner, +attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir +besoin de lui. Le jardinier lui apporta quelque nourriture, qu'il prit +sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et, +se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à +lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il +paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en +différentes pages, mais sur le même feuillet: + + * * * * * + +... Allons, courage!--Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main, +laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh! +pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité? + +La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur +ces livres?--que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les +passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la +médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature... +Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont +jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties... + +Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux +ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque, +rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de la +nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux! + +Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à +moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé +n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit. + +Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire +encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis +désillusionné moi-même, un seul parti me reste... + + * * * * * + +Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci +n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut +remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la +lettre suivante et revint se renfermer encore: + + * * * * * + + +14 mars. + +Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur... +Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le +dépose dans le tien. + +Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que +je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je +n'ai pu faire revivre leur père. + +Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur +forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La +nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon +cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient +encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant +intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous +entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée +d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval +s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore. + +--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche! + +Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher +les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y +trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval +l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la +tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là... + +Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où +j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans +une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment +et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi... +Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la +foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui +renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant +dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au +milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon +crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me +pardonne jamais? + +Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le +corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque +recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un +châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les +torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les +membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait +en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les +bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa +fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils, +qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de +nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la +misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien +des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un +époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour +toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!... + +C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire +mutuellement! + +Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les +laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer, +traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; +que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui +l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu +un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels +prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible +et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que +cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu. + + * * * * * + +Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une +traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du +livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un +cantique d'Ézéchiel. + +Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait +déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le +reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit +à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un +autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait +laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il +retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les +vers suivants: + + Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?... + Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!... + C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas! + Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière? + Un nuage sanglant le dérobe à la terre; + Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux + Se mêler aux accents des esprits infernaux? + Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage, + Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage... + Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs! + +Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots: + +--O mon fils! + +Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le +posant bientôt, s'écria: + + Vous n'avez point encore éprouvé mon courage, + Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur... + Elle doit égaler mes maux et ma douleur. + +Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de +l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur +le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait +cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant +le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la +pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation +tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long. + +--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis +certain que nous ne nous reverrons jamais. + +--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste. + +Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et +tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque: + + .........Je ne sais, mais je crois + Que vous devez rester bien longtemps après moi. + +Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre +jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois +de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été +écrits: + + * * * * * + +... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de +ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur +elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est +l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de +l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté? + +Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur. + +Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu +trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon +cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre +éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et +généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus +douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens +la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus +grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans... + + +Minuit. + +Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la +lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce +moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons +sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai +toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette +solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je +te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux, +mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient! +que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!... +Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de +ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever +jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse +me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un +dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau. + +Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi +tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine... +Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments +dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur. + +Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels... +Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur; +je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et +bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais, +depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!... +les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes +vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu +dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta +beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur. + +Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus +terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière, +je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me +quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement +au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre, +et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours. + +Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et +la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à +la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en +accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce +qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne +leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des +hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que +t'importe le temps et la manière!... + +Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette +infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous +une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors +dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence +divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des +sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je +t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur +universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de +la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en +toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir +tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles +douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je +t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en +douleurs? + +Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années +sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les +fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et +fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et +à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix +de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul +le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront +arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!... + + * * * * * + +J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans +les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout +ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire +connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes +auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il +devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs +fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les +jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et +Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille. + +La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du +19: + + * * * * * + +Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et +Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois +encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner +une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans +cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer +Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi +n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me +demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me +répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je +l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire... + +Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée +seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué +à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont +ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui +passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire +autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs +biens... et pour s'emparer du bien des autres. + +P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà +parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule, +mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se +lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis +plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs +et l'agonie de la mort. + + * * * * * + +Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et +semblent les derniers: + + * * * * * + +Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas +vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur +nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont +point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une +infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant +avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne +m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du +soir... que le sommeil qui suit les travaux... + +Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée +qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme +moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin +de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser +la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans, +vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus +longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui +confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en +caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes! + +Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie +de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me +représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie +invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon +cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à +goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, +assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le +destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du +désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son +misérable destin? + +J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je +souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout +entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose +t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche +point! + +A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte +mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme +si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me +sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul +moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu! + + +26 mars au soir. + +Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce +qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon +cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de +sang... + +Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me +fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses +genoux... + +--Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main. + +Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas: + +--Ortis ne m'aime plus... + +Je l'entendis. + +--Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en +l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te +revoir... + +O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait +Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi. + +--Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne +de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son +ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir... + +Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque +espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je +t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs. + +--Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non +pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de +tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait +encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et +n'oublie jamais l'infortunée Thérèse... + +Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur... + +Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs +rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à +coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint +froide et tremblante... + +--Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée. + +Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la +petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père +rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords. + + * * * * * + +Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il +lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses +papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la +Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des +commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe +empruntée à Lucain: _Jusque datum sceleri_. Un soir de l'année +précédente, il avait lu à Thérèse l'_Histoire de Laurette_, et elle me +dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril +n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées +éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors +avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres, +pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du +monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin +d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, +différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez +long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup +de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre +des _Annales_, ainsi qu'une grande partie du second de l'_Histoire_, +recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la +traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici +ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table. + +Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre +quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit +sur la couverture du livre des _Maximes_ de Marc-Aurèle, sous la date du +3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date +du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799, +cinq jours avant qu'il mourût. Le voici: + +«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est +le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je +reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.--Je ne sais ce +qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.--Je ne sais +quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur +moi-même sans pouvoir se connaître jamais.--Enfin je tente de mesurer +avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me +trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir +pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court +moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité +qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?--Enfin je ne vois de +tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.» + +A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable +qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au +point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui +ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur +son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du +matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua. + +A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le +trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus +profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha +de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et +en caractères à peine lisibles: + +«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une +amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais +quelle main s'appesantit sur mon cœur. + +»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme. + +»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.» + +Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le +ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front. +Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre +chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même +jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse: + + * * * * * + + +Mercredi, cinq heures. + +Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix +domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin. +Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui, +solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta +vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et +l'assurerai à ta famille.--Mais toi, pauvre infortunée!... + +Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir... +Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette +constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je +mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers +embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les +lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles +lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non, +tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les +infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des +hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma +patrie vendue,--tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur +d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai +vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé +espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as +aimé,--tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!... +voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir +quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion +il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste +une seconde fille. + +Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de +m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour +ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera +peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de +ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à +laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,--cette +innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les +séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta +propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui, +dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et +traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non, +Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que +je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine +image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans +ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre +bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce +portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent +à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié +en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché, +il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec +lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon +cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le +moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra +éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma +plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les +larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont +mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse +pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec +toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de +la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui +restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de +vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie. + + * * * * * + +A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et +arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une +gondole qui le conduisit jusqu'à Venise. + +En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut +réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier +le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent +qu'il lui devait depuis longtemps. + +--Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée. + +Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas +d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus +qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée, +paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de +parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et +souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait +errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que +jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que +quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me +répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même +ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé. + +J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma +mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous +revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le +sort ait encore soumis mon courage. + +Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, +mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors +s'approcha de lui. + +--Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu? + +--Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans +ses bras. + +--Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée. + +--Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous +quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester +plus longtemps ici... + +Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude. + +--Ce n'est que trop vrai, lui dis-je. + +Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en +jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes +lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop +fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier). + +Alors, elle s'écria: + +--Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père, +je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins +passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit +faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou +ta mort... + +Ses sanglots l'interrompirent. + +Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme +s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se +jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les +mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête: + +--Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le +Tout-Puissant te bénisse de même! + +Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette +mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils. + +Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis. +Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le +bénit de nouveau. En se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le +pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta +en me disant: + +--Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié. + +Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui +parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta +un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions +pour la dernière fois. + +Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait +l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes +vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras +et rentra en me disant: + +--Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir. + +Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, +avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous +quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée +Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le +sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune +garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se +leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église; +mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il +s'éloigna. + +Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous +sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de +Laurette. + +--Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma +fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point +accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me +dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt +besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette +soirée, atteinte du plus terrible pressentiment. + +Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. +T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses +pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre +obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un +coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil. +Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père +lui donna celui-ci: + + Liberta va cercando, ch'e si cara. + +Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui +recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais +su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta +qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la +chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe, +écrivit celui qui vient après: + + Come sa chi pu lei vita rifiuta. + +Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva +une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son +mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans +cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces +cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un +ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa +place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de +la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son +volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant, +elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage +avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils. + +Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à +Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il +était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la +nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation +pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers. +Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux +collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire: + + * * * * * + + +Vendredi, une heure. + +Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me +pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en +toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein +duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer +mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me +suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo... + +--Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années +d'espérances et de soins!... + +Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera +point... ni toi non plus... + +Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux. +Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais... +avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème, +que _celui qui veut mourir n'aime personne_. Que n'ai-je point tenté? +que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est +tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais +serait plus pénible pour toi que ma mort... + +Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami; +recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui +sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon +secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse; +je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami, +adieu! + + * * * * * + +Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse: + + * * * * * + +... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était +une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce +peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi +et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je +serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier, +jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi +donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes +jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour, +qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des +morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé +de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que +tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, +tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors, +ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger +même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible +sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un +jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh! +malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton +cœur!... + +Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à +des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que, +tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai +toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que +notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la +mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis +habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité; +toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et +tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir +pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu... + +Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de +mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur +exempt de crime... Je lui dirai: + +--Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point +persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je +n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé +l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai +point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec +l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours +pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, +j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre... +Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié +la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous +ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne +m'ont jamais vaincu!--j'ai cherché la vertu dans la retraite et la +solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir +le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie? +ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis, +après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux +autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une +infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des +gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir +leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as +accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?... + +Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de +piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de +ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de +mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les +combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec +quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer... +Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes +n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais +bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me +déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit +éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes +désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux +te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière +fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes +pleurs, unique fruit de tant d'amour. + + * * * * * + +J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques +pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence +inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de +l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement, +mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que +ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M. +T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement, +et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne +m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées! +Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se +retournant tout à coup vers moi: + +--Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus +belle que jamais?... + +Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de +celle-ci: + +--Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle. + +Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla +point. + +Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de +la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur +ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le +silence. + +--Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous. + +Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des +larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la +pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de +cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous +ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait, +qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois: + +--O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite! + +Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les +bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T*** +l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le +quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous +serra la main en nous souhaitant un bon voyage. + +Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de +préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les +lettres que lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant. + +Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il +ajouta ce post-scriptum: + +«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers +devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au +curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je +sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la +nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face +de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi. + +»Ton ami, JACQUES ORTIS.» + + +Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un +paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une +grande quantité. + +Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner +au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne +remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le +regardant tendrement: + +--Adieu, Michel; aime-moi! + +Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière +lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse: + + * * * * * + + +Une heure. + +J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai +salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes +solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la +demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des +fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres! +combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du +bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort! + +Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et +mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un +autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que +j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence. +Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis +près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les +rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes +joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent, +mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13 +mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula +pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir. +Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné +les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la +volupté d'un baiser de ta bouche. + +Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi +seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour +l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans +ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses +larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la +tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage +resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est +préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans +quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible +éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de +l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne +nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure +de m'abandonner au néant. + +Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de +moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!... +pardonne-moi!... adieu!...--Oh! console-toi, et vis pour consoler nos +malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un +osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que +je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... _Thérèse est +innocente._ + +Maintenant reçois mon âme!... + + * * * * * + +Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut +réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour +écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que +j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout +était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne +tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement +l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son +maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil. + +Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la +serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point +répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui +brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des flots de sang. Il +ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne +ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient +sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le +jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari, +lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point +parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui +avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut +Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le +voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une +douloureuse impatience. + +Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était +frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta, +immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un +cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut, +espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami. +Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée +dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé +un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui, +faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit +noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait +conservé qu'un gilet, son pantalon, ses bottes et une écharpe de soie +très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un +des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait +sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la +chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure. +Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme +pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt, +laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et +expira. + +La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le +cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait +répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de +Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son +cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans +son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de +son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et +quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: _O ma +mère!_ Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce +mot: _Expiation_; puis, un peu plus bas, ceux-ci: _De pleurs éternels_. +Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se +repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il +n'avait pas eu le courage d'achever. + +A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je +n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui +pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec +étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en +tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir +sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure +contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui +poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et +déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et +immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre +et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils +nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au +milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la +nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut +enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village. + + FIN DE JACQUES ORTIS + + * * * * * + + + + +LES FOUS + +DU DOCTEUR MIRAGLIA + + +A MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE + + +I + + +Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus +extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait +jamais vus: + +Une représentation dramatique jouée par des fous. + +Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous +la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations, +et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont +du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent, +font salle comble. + +Une fois,--la première,--ils ont joué le _Brutus_ d'Alfieri; les deux +autres fois, ils ont joué _le Bourgeois de Gand_[8]. + +_Le Bourgeois de Gand!_ entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai +pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être? votre _Bourgeois de Gand_, +oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent +ici, et le font applaudir avec frénésie! + +C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter +avec eux. + +Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie +de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia +d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la +représentation du _Bourgeois de Gand_. + +J'ai été voir _le Bourgeois de Gand_, sans connaître M. Miraglia, et +encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que +j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia; mais on m'a dit qu'on ne +pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour +Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le +lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes +compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur +habile directeur. + +M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système avec la plus complète +bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M. +Miraglia n'est pas chose possible. + +Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du +système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en +devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation +irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie +devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement +des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de +l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaltation et le désordre +de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, naît l'abolition +de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés +du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la +folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du +cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées au +profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente. + + * * * * * + +La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont +devenus fous par _religiosité_. Il est remarquable combien chez eux est +développé jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie, +l'organe de la vénération. + +La _religiosité_ exagérée est un des organes qui mènent le plus +facilement aux crimes les plus impies. + +En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à +Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples. +Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans, +tandis qu'elle dormait. + +Il se nommait Raphaël Del Prete; il était âgé de trente-six à +trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique, d'intelligence +limitée; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour +avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il +paraissait adorer. + +Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral. + +Il tomba malade, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire +des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents. + +Dans le procès, Del Prete dit que le conseil de faire des quêtes lui +avait été donné par son confesseur,--qui espérait être chargé de dire +ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent. + +Mais, au lieu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del +Prete, il le donne à un ermite; ce que, apprenant le prêtre, il lui dit +avec emportement qu'il était damné. + +Après cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la +maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les +images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion +autrefois. + +Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gêne dans +la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait +complétement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait; +il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui +voulait plus faire crédit. + +Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se +réveilla et ne le sentit plus à ses côtés. En même temps, il entendit un +bruit de coups sourds dans la chambre voisine: il se leva, alluma une +chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et +il trouva son frère écrasant à coups de masse la tête de sa mère. + +--Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il. + +--J'ai entendu, répondit l'assassin, ma mère qui était tombée à bas du +lit, je suis accouru pour l'y remettre. + +Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs +personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère. + +Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui, +pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de +tuer sa mère. Son frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant +continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation. + +Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre +arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le +docteur Barbarisi. + +M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de +ce genre de folie que l'on appelle _lypémanie ascétique_, laquelle peut, +par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus +désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le +coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais +sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu +résister. + +--Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges: dans un an, il sera +mort. + +Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort. +Dieu l'avait déjà condamné quand les hommes s'occupaient de rendre son +jugement. + +Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prete mourut; +l'autopsie du cerveau présenta un crâne double d'épaisseur, comparé à +un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges +étaient engorgées de sang; le sectum falciforme était devenu plus +volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates; +ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la +substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés +de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans +l'état ordinaire. + +Parmi les viscères, le foie était très-volumineux et présentait des +traces inflammatoires. + + * * * * * + +Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité +matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prete, M. Miraglia fit +valoir près des juges. + +Les actes antérieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le +précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la _lypémanie +ascétique_, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font +croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état +morbide que le crime fut consommé; mais Del Prete n'était pas fou +seulement du jour où il commença à donner des signes de folie; +l'infirmité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une +date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un +trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes +cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable +que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de +_lypémanie ascétique_ avec hallucinations, sont sujets à des visions +qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les +poussent à l'homicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés, +attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation +indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur, +malade, comme il l'était, par exemple, dans Del Prete, où le sentiment +ascétique était profondément attaqué; et c'est pour cela que l'on put +constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette +lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le +crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la +_double conscience_, phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit +inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les +plus insensés et les plus féroces. + +Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés +du tronc depuis soixante-deux ans, et qui viennent de me raconter à moi, +par l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles +drames que j'aie jamais entendus. + +Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au +pouvoir du docteur Miraglia. + +En 1855, au moment où l'on eut l'assez triste idée de restaurer le +Castel-Capouano,--magnifique forteresse dont, selon Thomas de Catane, +Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à +Guillaume le Mauvais,--le docteur Miraglia soignait la fille du préfet +de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études +phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire +cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées +aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette +exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les +autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de +barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de +Murat, l'avaient laissé subsister; mais enfin, séduit par l'idée de +faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, il donna l'ordre de +faire disparaître des murailles du Castel-Capouano les cages et les +têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur +Miraglia des têtes. + +Heureux de posséder enfin le trésor qu'il ambitionnait depuis si +longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa +en catégories. + +Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date, +annonçaient que les quatre têtes, séparées du tronc le même jour, +appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime. + +M. Miraglia étudia les quatre crânes. + +Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à +trente-quatre ans; + +Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans; + +Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans; + +Le quatrième, celui d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans. + +Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées +depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière, +présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait +foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs. + +Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes: + + +CRANE DE LA FEMME. + +Le docteur reconnut que le crâne était celui d'une femme, à sa face +étroite, au peu de largeur de l'arcade dentaire, à la très-grande +distance existant entre le trou de l'oreille et la partie supérieure de +l'os occipital, à laquelle correspond l'organe de la philogéniture, qui +présentait une saillie de plus de six lignes. + +Il reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux à +trente-quatre ans, au peu d'épaisseur des os, aux sutures non effacées +et faciles à désarticuler, à l'état d'intégrité des dents, condition de +jeunesse que l'on ne trouve plus passé cet âge. + +D'après les dimensions générales du crâne, il observa que les parties +postérieures et latérales dépassaient en volume les parties supérieures +et antérieures: ce qui indiquait que, chez l'individu auquel il avait +appartenu, les tendances animales l'emportaient sur les sentiments +moraux et les facultés intellectuelles; de telle sorte que, n'étant pas +contre-balancées par ces dernières, elles se trouvèrent détournées du +but moral, vers lequel, dans les conditions d'un organisme moins brutal, +le pouvoir de la volonté eût pu les diriger, et entraînèrent l'individu +à satisfaire ses instincts. + +Ce crâne, confronté à ceux des plus terribles criminels, pouvait +soutenir la comparaison. L'organe de la _destructivité_ ne rencontrait +son pareil que dans celui d'une tête de femme, conservé au musée de +Versailles, et qu'on montre comme étant celui de la marquise de +Brinvilliers;--chose qui nous paraît impossible, puisque la marquise de +Brinvilliers, décapitée en 1676, fut ensuite brûlée et réduite en +cendres, jetée au vent; mais qui, à défaut du crâne de celle-ci, serait +probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en +1699. + +Donc, ce crâne était celui d'une personne entraînée vers l'homicide par +des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultés +intellectuelles étaient insuffisants à combattre. + + +CRANE DU VIEILLARD. + +Ce crâne, dont il n'existait que le côté droit, fut reconnu par M. +Miraglia pour celui d'un homme de soixante à soixante et dix ans, à +l'épaisseur des os, qui dépassait trois lignes, à la presque disparition +des sutures effacées sur une grande étendue, quoique facile à +désarticuler, à cause de la fragilité amenée par le temps et les +intempéries; à l'épaisseur anormale des os occipitaux, avec +aplatissement de leurs cavités, à cause de l'atrophie du cervelet; à +l'engorgement des alvéoles à l'endroit des dents tombées par l'âge; en +outre, l'extension de l'arcade dentaire, l'ampleur de la face, +l'extension des lobes antérieurs, indiquaient une tête d'homme. + +L'examen du crâne démontra que celui auquel il avait appartenu était un +de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant reçu de leur +organisation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux +circonstances, et agissant et opérant selon les impulsions qu'ils +reçoivent. Une ligne, tirée du trou acoustique au sommet de la tête, +fait ressortir un médiocre développement des parties antérieures du +cerveau, et les régions cérébrales, qui représentent les sentiments +moraux, sont suffisamment développées, quoique la base et les côtés de +l'encéphale, siéges des tendances animales, soient larges et étendus au +delà de la mesure ordinaire. + +Les organes de la _philogéniture_, de la _destructivité_, de la +_sécrétivité_ et de l'_acquisivité_ étaient énormes; la _combattivité_, +la _circonspection_ et l'_estime de soi_ étaient grandes; la _fermeté_, +la _vénération_, la _bienveillance_ et la _conscienciosité_ peu +développées. Tous les autres organes étaient plutôt petits que grands, +moins cependant quelques-uns qui présentaient les indices d'un +développement normal. Avec cette organisation, ne pas savoir être +vertueux était une faute entraînant aux plus grands vices et aux plus +grands crimes. + + +CRANE DE L'HOMME. + +Les os de la face manquaient à ce crâne. Ce fut donc par la +non-ossification des sutures, par la largeur de l'occiput, par la +compactivité élastique des os, quoique suffisamment épais, que le +docteur Miraglia put fixer l'âge de l'homme auquel avait appartenu ce +crâne, entre vingt-cinq et trente ans. + +La conformation vicieuse de cette tête était remarquable par l'ampleur +des parties de l'encéphale placées derrière le trou acoustique: la +hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent +monstrueusement, tels que ceux de l'_amativité_, de la _destructivité_, +de la _sécrétivité_ et de la _fermeté_; toute la région antérieure était +petite et déprimée, surtout à l'endroit des organes de la _vénération_ +et de la _bienveillance_. Cet homme devait nécessairement être lascif et +follement féroce. + + +CRANE DU JEUNE HOMME. + +Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la +région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments +des facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce. + +Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune +homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et +pesants. + +Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de +la femme; même l'étroitesse encore plus grande du front et l'extension +encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la +lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la _combattivité_ +était très-développée, ainsi que la _destructivité_; la _sécrétivité_ +venait ensuite. Quant aux sentiments, l'_approbativité_ était grande, la +_circonspection_ grande, la _fermeté_ enfin plus développée encore que +ces deux derniers organes. + +Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à +qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait +deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en +exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait +encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de +complicité dans la perpétration du crime. + +A force de chercher, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de +la Vicaria, sous le nº 6154, cahier 340, à la date correspondant à +celle de l'exposition des têtes, le procès d'une femme et de trois +hommes accusés de meurtre. + + + + +II + + +Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives +criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des +quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les +crânes. + +Ces quatre prévenus étaient: + +Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans; + +Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans; + +Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans; + +Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans. + +De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants. + +Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait +remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa +constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en +morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de +faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze +premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun +des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la +tête même l'ombre d'une idée religieuse. + +Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait +belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux +et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme +disposée à suivre la tendance effrénée des sens. + +L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement +douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs +pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses +nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano +Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs +complétement dissolues. + +Elle se nommait Judith Guastamacchia. + +Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les +tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait +un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire, +nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux +débauches de sa femme avec son amant de cœur. Le malheureux père +voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et +continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis +un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit. +Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour +échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois +après, son amant vint la rejoindre. + +Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette +vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il +retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel +la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des +reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith +déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle +savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une +pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles +réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le +juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une +fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia, +il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria, +ensuite à la Vicaria. + +Les deux amants, furieux d'être séparés, imaginèrent un plan qui devait +leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières +amours. + +Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize +ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et +abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle, +épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du +mariage pour couvrir ses désordres. + +Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était +tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son +oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith, +irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne +s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en +parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce +qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins +cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît +condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait +pas la haine de Judith.--Femme de toutes les luxures, elle avait aussi +celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se +débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant +d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même au moment où il +accomplirait avec elle l'acte conjugal. + +Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés +par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à +Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre +lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il +avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle. + +Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le +pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour +dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la +maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature +variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes +sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son +père contre lui. + +Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et +de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y +entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième +personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur +mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il +était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait +les faveurs de Judith, et était à la fois l'objet de la jalousie du +mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à +réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la +maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari +qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces +hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au +bourreau. + +La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le +crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter. + +La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent +lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous +avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un +expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour +chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule, +méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et +Guastamacchia,--Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout +en le laissant s'accomplir;--Judith seule décida que l'on chercherait un +sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en +commun le crime. + +Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à +trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses +anciennes connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele +Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le +crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois +taché ses mains de sang. + +On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener +Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de +Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la +proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à +la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence +par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli +et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque +folle de joie. + +Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles +bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia, +en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa +part, Judith. + +Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la +présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne +voulait point y prendre part. + +Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son +mari chercher plusieurs choses pour le souper. On voulait, en son +absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du +meurtre. + +On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois +quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus +tombât à la renverse. + +Ce siége fut réservé pour Altamura. + +Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la +strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y +prépara un nœud coulant. + +De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun +soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent +alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras +autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière +lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler. + +Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de +ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du +désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant +ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses +mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la +gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit +bientôt le dernier soupir. + +Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui +venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire, +manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus +joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à +l'horrible boucherie qui allait suivre. + +Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un +bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête; +il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de +grès. + +Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête +coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir, +et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre +méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés +seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et +Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent +sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo +à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations, +Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau, +emportant dans un sac ensanglanté les bras, que Judith avait préparés +en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit. + +Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son +mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la +chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût +fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange +distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre, +Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose. +Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres. + +Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de +Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en +se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés: +la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta. + +La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour +de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer +dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les +traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste +du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la +Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut +Judith qui sortit avec son père, emportant la tête cachée sous son +châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario. + +Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne +d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des +membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de +Sant'Angelo à Nilo. + +La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un +seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés. +On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait +pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique. + +Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la +politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce +qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été +arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet +assassinat. + +Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent +complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne, +cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il +connût la femme à laquelle ce crâne appartenait. + +La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à +mourir par le gibet, et, après leur mort, à avoir la tête tranchée et +exposée dans des cages de fer à la Vicaria. + +Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison +éternelle dans la fosse de Favignana. + +Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la +sentence avec une impassible résignation. + +J'allais dire: _Dieu fasse paix à leurs âmes!_--mais le docteur Miraglia +m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une +âme. + +Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est +honorer Dieu. + + + + +III + + +Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre +récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui +m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes, +représenté par des fous. + +Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la +femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons: la +première, parce qu'il n'a dans son établissement, séparé des hommes, que +des femmes d'une classe inférieure; qu'il regarde comme une chose plus +délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d'y faire monter +des hommes; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le +bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes, +presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une +éternelle loquacité. + +Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la +représentation des fous d'Aversa au seul point de vue de la curiosité et +de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir +de M. Miraglia lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de +quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui +demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si +complet. + +M. Miraglia me répondit: + +--D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être +traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille +humaine: attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles +des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi +celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci +en les mettant en exercice; de sorte que la folie sera seulement une +tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de +plus naturel que ce fait, qui paraît merveilleux au premier abord. Les +facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les +exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer +elles-mêmes en excitation. Patience, persévérance, bienveillance et +volonté, telles sont les moyens d'obtenir la confiance de ces malheureux +et de les conduire à l'exercice des parties saines de leur cerveau, en +endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un +ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même +but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement. + +Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les +individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître +au lecteur la monomanie de chacun d'eux. + +Je ne puis parler que du _Bourgeois de Gand_, n'ayant vu représenter que +_le Bourgeois de Gand_; ce que je dirai de la représentation de _Brutus_ +sera accidentel. + +Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés: + + Le bourgeois de Gand MM. FELICE PERSIO. + Le marquis de las Navas LUIGI GAGLIOZZI. + Le duc d'Albe ANTONIO ROSSI. + Le prince d'Orange GIUSEPPE FORCIGNANO. + Gidolfe VINCENZO LUIZZI. + Le courrier d'Espagne MICHELE PENTRELLA. + +Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de chambre du duc furent +remplis par deux employés de l'établissement, les deux aliénés qui +devaient remplir ces rôles ayant été, pendant les répétitions, saisis de +délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de +ces artistes. + + +FELICE PERSIO.--_Le bourgeois de Gand._ + +Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure; il est +âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit le +comédien vagabond, jouant la comédie, chantant et dansant. Il entra dans +l'établissement le 24 décembre 1858; il est affecté de _manie_, +c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais +avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la +_mimique_, de l'_astuce_, de l'_idéalité_ et de quelques autres forces +intellectuelles se montrent en lui complétement saines. Excitez et +dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont +malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il +suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient +perverties reprenaient aussitôt le dessus. C'est ainsi que, tant que +Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle; mais que, +aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est +poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et +de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier +deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un +discours sensé. + + +LUIGI GAGLIOZZI.--_Le marquis de las Navas._ + +Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-deux ans. Il était concierge +de l'administration de la loterie. Il entra à l'établissement de M. +Miraglia le 7 mars 1861, affecté de _lypémanie ascétique_, ce qui, en +langage ordinaire, se traduit par ces mots: «Exagération et désordre de +quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et +de celui de la circonspection.» La bienveillance, la mimique chez lui +sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles +qu'il a joués: celui de Collatin, dans le _Brutus_, et celui du marquis +de las Navas dans _le Bourgeois de Gand_. Il est plus docile que Persio, +par cette raison qu'il est plus facile de dominer les émotions des +sentiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables, +des instincts exagérés par la maladie. + + +ANTONIO ROSSI.--_Le duc d'Albe._ + +Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille; il a cinquante et un +ans; il entra pour la première fois dans l'établissement le 25 mai 1842, +et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il +voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous +anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, affecté de +pervertissement et d'exagération dans le sens de l'_estime de soi-même_, +et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des +souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui +sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances, et +quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit +que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour +lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans +l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il +est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la +puissance et l'orgueil peuvent s'exercer; c'est pourquoi il fut facile +de lui faire représenter, dans _le Bourgeois de Gand_, le rôle du duc +d'Albe; mais il refusa complétement toute relation avec le souffleur, +disant qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à +dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses +réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens +qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque +phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur. + +Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français. + + +GIUSEPPE FORCIGNANO.--_Le prince d'Orange._ + +Giuseppe Forcignano est de la province de Lecce; il a trente-trois ans +et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans +l'établissement d'Aversa le 5 janvier 1861. Il est atteint de monomanie +vaine et orgueilleuse: les sens de l'_estime de soi_ et du besoin +d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa +vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. Il croit +avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant, +beau, savant; il marche la tête renversée en arrière et regarde +l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange. +Au reste, complétement sourd, les perceptions saines n'arrivent qu'avec +la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les sentiments +troublés, qui sont, comme nous l'avons dit, l'estime de soi et la +vanité. Dans la tragédie de _Brutus_, il représentait un des fils de +Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta +dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père, +qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent +de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en +disant: «Il n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils +de Brutus.» Dans _le Bourgeois de Gand_, où il représentait le prince +d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se +déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en +disant: + +--Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de +grossiers habits. + + +VINCENZO LUIZZI.--_Gidolfe._ + +Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre +d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente +_lypémanie ascétique_. La _religiosité_ et la _circonspection_ sont chez +lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en +outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une +étrange manière les sensations externes, ce qui a produit dans son +esprit un singulier désordre de la _conscience_. C'est un _possédé_ +d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le +cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit; +l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps. +C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo +Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine +appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit +et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle +celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a +plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il +ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;--ce qu'il donne +lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux +fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se +précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à +la tête;--une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à +l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus +subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De +temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors +le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée +qui lutte avec l'esprit de Luizzi; et le corps, champ de bataille où +s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat. + +Asmodée-Luizzi a fait, dans _Brutus_, le comparse représentant le +peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, a rempli le rôle de Gidolfe, +qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio. +Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru +d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce +démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que +Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou +à _double conscience_, mais simplement un fou croyant avoir un diable +dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour +combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien +contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et, +sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la +main, et n'eut point à s'en repentir. + +Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque +jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire. + +Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne. + + +MICHELE PENTRELLA.--_Le courrier espagnol._ + +Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à +l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie +orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui: +il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps, +sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans _Brutus_, il fit le second +comparse du peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, le courrier +espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la +comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on +mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi +par le public. + + * * * * * + +Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient _le +Bourgeois de Gand_, le soir où, comme je vous le disais, la salle du +Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle. + +Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez +les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur +établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous +comme auparavant. + +Le plus difficile à manier de tous est Persio, parce que c'est celui +qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il +point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le +conduisit à l'auberge des _Florentins_, lui faisant donner une chambre à +part. + +Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux +heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de +bonne heure, les jours où il jouait. + +Arrivé à l'auberge des _Florentins_, il se mit tout nu et se savonna des +pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se +promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure +s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il +reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans +difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa +loge, où son costume était tout prêt. + +Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant: + +--Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé +d'avance. + +--C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous? + +--Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse. + +On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était +exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers +chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs; +d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et +dix napoléons qu'il toucherait. + +Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé +en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à +vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le +plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne +perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant +de descendre sur le théâtre. + +Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans +sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers +les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis +qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les +a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient +renfermés. + +Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que +c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent +seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets. + +Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut +obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois +coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce +que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile +se leva, il parut reprendre toute sa raison. + +Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil. + +Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter +qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les +organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il +avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier +acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas +recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le +souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou +lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions. + +La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut +très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent +fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux +applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre, +saluaient le public avec reconnaissance. + +Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la +prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est +fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui +parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de +son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie +pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et +d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le +dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança +jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne +saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au +souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera +pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi +Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque +d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange. + +Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment +où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince +d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre: +«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de +ma jeunesse.» + +Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se +retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de +Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano. + +Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait +manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la +chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté +de dire: + +--Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous! + +A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait +arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée +devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée, +démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des +corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc +d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de +Vargas _tomba mort_. + +Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons +dire en disant _tomba mort_, et non pas _comme s'il était mort_. + +L'affiche portait: + + LE BOURGEOIS DE GAND + ou + LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE, + _Drame en cinq actes, en prose_, + par + M. HIPPOLYTE ROMAND, + suivi de + LA MORT DU TASSE + _Scène lyrique en un acte_. + +C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame, +devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement +qu'un monologue. + +Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant +comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui +venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en +scène: + +--Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je +suis mort depuis dix à peine? + +Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui +faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége +de ressusciter, et encore après trois jours. + +Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non +pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné +une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio _étant +mort_, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans +un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un +fou, se retira applaudissant de toutes ses forces. + +J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer +sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et +comment il me fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à +l'établissement même d'Aversa. + +Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain, +à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M. +Miraglia. + +Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le +premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui +avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au +soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de +lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il +ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et +mélancolique des paroles sans suite. + +Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps +le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi, +c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui, +pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes +compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la +représentation; mais il m'interrompit en me disant: + +--Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau. + +Et il m'exposa son système, auquel, contre mon habitude, ennemi que je +suis de tout système, je parus me ranger entièrement. + +Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc +Persio. + +Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il +me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne +pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui +en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas. + +Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le +voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne. + +Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui +aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de +prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les +lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir +dans le costume modeste qu'il portait. + +Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et +très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes +ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il +avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes; +elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse, +n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou. + +Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait +absolument rien à tirer. + +Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois +curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de +cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la +science de la vie,--mais aussi la science de la mort! + + FIN + + + + +TABLE + + +PRÉFACE 1 + +JACQUES ORTIS 15 + +LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 261 + +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET. + + +ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEX. DUMAS + +PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY + + + Acté 1 + Amaury 1 + Ange Pitou 2 + Ascaulo 2 + Aventures de John Davys 2 + Les Baleiniers 2 + Le Bâtard de Mauléon 3 + Black 1 + La Bouillie de la comtesse Berthe 1 + La Boule de neige 1 + Bric-à-Brac 2 + Un Cadet de famille 3 + Le Capitaine Pamphile 1 + Le Capitaine Paul 1 + Le Capitaine Richard 1 + Catherine Blum 1 + Causeries 2 + Cécile 1 + Charles le Téméraire 2 + Le Chasseur de sauvagine 1 + Le Château d'Eppstein 2 + Le Chevalier d'Harmental 2 + Le Chevalier de Maison-Rouge 2 + Le Collier de la reine 3 + La Colombe 1 + Les Compagnons de Jéhu 2 + Le Comte de Monte-Cristo 6 + La Comtesse de Charny 6 + La Comtesse de Salisbury 2 + Les Confessions de la marquise 2 + Conscience l'innocent 2 + La Dame de Monsoreau 3 + La Dame de Volupté 2 + Les Deux Diane 3 + Les Deux Reines 2 + Dieu dispose 2 + Le drame de Quatre-Vingt-Treize 3 + Les Drames de la mer 1 + La Femme au collier de velours 1 + Fernande 1 + Une Fille du régent 1 + Le Fils du forçat 1 + Les Frères corses 1 + Gabriel Lambert 1 + Gaule et France 1 + Georges 1 + Un Gil Blas en Californie 1 + Les Grands Hommes en robe de chambre:--César 2 + Henri IV, Richelieu, Louis XIII 2 + La Guerre des femmes 2 + Histoire d'un casse-noisette 1 + Les Hommes de fer 1 + L'Horoscope 1 + Impressions de voyage: + -- Une Année à Florence 1 + -- L'Arabe Heureuse 3 + -- Les Bords du Rhin 1 + -- Le Capitaine Arena 1 + -- Le Caucase 3 + -- Le Corricolo 2 + -- Le Midi de la France 2 + -- De Paris à Cadix 2 + -- Quinze jours au Sinaï 2 + -- En Russie 4 + -- En Suisse 3 + -- Le Speronare 1 + -- La Villa Palmieri 1 + -- Le Véloce 2 + Ingénue 2 + Isabel de Bavière 2 + Italiens et Flamands 3 + Ivanhoe de Walter Scott (trad) 2 + Jacques Ortis 1 + Jane 1 + Jehanne la Pucelle 1 + Louis XIV et son Siècle 4 + Louis XV et sa Cour 2 + Louis XVI et la Révolution 3 + Les Louves de Machecoul 3 + Madame de Chamblay 2 + La Maison de glace 2 + Le Maître d'armes 1 + Les Mariages du père Olifus 1 + Les Médicis 1 + Mes Mémoires 10 + Mémoires de Garibaldi 2 + Mémoires d'une aveugle 2 + Mémoires d'un médecin.--J. Balsamo 5 + Le Meneur de loups 1 + Les Mille et un Fantômes 1 + Les Mohicans de Paris 4 + Les Morts vont vite 2 + Napoléon 1 + Une Nuit à Florence 1 + Olympe de Clèves 3 + Le Page du duc de Savoie 2 + Le Pasteur d'Ashbourn 2 + Pauline et Pascal Bruno 1 + Un Pays inconnu 1 + Le Père Gigogne 2 + Le Père la Ruine 1 + La Princesse de Monaco 2 + La Princesse Flora 1 + Les Quarante-Cinq 3 + La Régence 1 + La Reine Margot 2 + La Route de Varennes 1 + Le Salteador 1 + Salvator (suite et fin des Mohicans de Paris) 5 + Souvenirs d'Antony 1 + Les Stuarts 1 + Sultanetta 1 + Sylvandire 1 + Le Testament de M. Chauvelin 1 + Trois Maîtres 1 + Les Trois Mousquetaires 2 + Le Trou de l'Enfer 1 + La Tulipe noire 1 + Le Vicomte Bragelonne 6 + La Vie au désert 2 + Une Vie d'artiste 1 + Vingt ans après 3 + +POISSY.--TYP. DE A. BOURET. + + +NOTES: + +[1] Épictète. + +[2] Exode, ch. x, verset 5. + +[3] Malachie, ch. III, verset 5. + +[4] Ce récit d'Ortis me parut d'abord exagéré par sa douleur; mais, +depuis, j'ai appris que, dans les États cisalpins, qui ne possèdent pas +de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens gouvernements, +et, à Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui punissaient de mort +tout vol prouvé excédant cinquante-deux livres. Mais les cardinaux, +presque toujours, adoucissaient la peine, ce qui ne pouvait avoir lieu +dans les tribunaux de la république. (_L'Éditeur._) + +[5] Le Dante. + +[6] Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, m'a paru +néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même pays. +(_L'Éditeur._) + +[7] Auteur de quelques poésies champêtres. (_L'Éditeur._) + +[8] Deux autres représentations de _Brutus_ furent données au théâtre +royal de Caserte. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur +Miraglia, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + +***** This file should be named 35951-0.txt or 35951-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/5/35951/ + +Produced by Attn:CHUCK + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 24, 2011 [EBook #35951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +COLLECTION MICHEL LÉVY + +ŒUVRES COMPLÈTES + +D'ALEXANDRE DUMAS + + + + +JACQUES ORTIS + +--LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA-- + +PAR + +ALEXANDRE DUMAS + +NOUVELLE ÉDITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1867 + +Tous droits réservés + + + + +PRÉFACE + + +Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je +sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre +me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan +cette laconique invitation: + + «Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite + souper avec moi. + +»C. M.» + +Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui +flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la +porte de l'hôtel _Vittoria_, et je me disposais à monter rapidement +l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion +passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de +l'auteur de _Henri III_ et de _Christine_, et, d'un autre côté, je +connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M. +Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a +donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au +latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue +durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me +rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques +années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant +de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il +m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue +excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation +littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je +me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français. +M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le +monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous +causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble. +M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés +intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à +m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever +quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec +tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution. + +La traduction des _Lettres de Jacopo Ortis_ prouve que mes prévisions +n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo; +Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un +héritage. + +La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains, +produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des +sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se +complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans +l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang +coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la +transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas, +le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a +eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des +deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à +l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables +pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup +d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet +qu'il a choisi. + +La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense +roman dont les _Lettres d'Ortis_ sont à peine un épisode; c'est une +lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à +la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère, +il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme +Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire +exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre +dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine, +pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la +foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la +détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de +l'âme. + +Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté +dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption, +appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques, +un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus +indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville +en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une +bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves +frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes +regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un +parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et +risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour +poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec +l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus +accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de +misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et +lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui +comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec +des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin +et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là, +il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a +rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait +pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui +jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de +combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant +par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque +ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, _Ajax_ et +_Ricciardo_, ses _Commentaires_ sur les œuvres de Montecuculli, et la +_Chevelure de Bérénice_, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne, +ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les _Tombeaux_ et les +_Lettres de Jacopo Ortis_. + +Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les +apparences n'ont pas craint d'affirmer que _Jacopo Ortis_ n'était qu'une +imitation de _Werther_; mais les critiques allemands ont démontré +jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux +livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous +leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs +désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa +difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la +guérison par effet contraire. + +Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de +démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le +conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes, +applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et +l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont +l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre +réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie; +Werther accuse, Ortis souffre. + +Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une +conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des +mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels +degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre +désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent +les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune +et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans +le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves +d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait +la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu +un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces +détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait +pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait +attendu en vain. Lorsque son unique _compagne_ réclamait les soins de la +blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la +nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de +liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion +frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne +se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais +quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval. + +Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement +et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne +se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa +fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale +à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un +seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant +cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il +avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous +un coup de sifflet. + +On donnait _Ajax_ au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le +pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour +attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le +cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter; +alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements +magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des +vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste; +ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification, +voulait dire _habitants de Salamine_ ou _saucissons_, et les rires +éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées. + +C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo, +qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière +humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia +pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne +trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un +à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes +ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte +de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur +un sombre et magnifique tableau, pendant du _Jugement_ de Michel-Ange; +nous voulons parler des _Tombeaux_ de Foscolo. + +Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux +sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa +promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se +sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des +vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là, +comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles +humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale! +Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions, +il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire +de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial: + + «A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le + soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé + de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des + herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront + plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus + le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence; + lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de + l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en + échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera + mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et + sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette, + déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli + enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une + force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme + et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre + et du ciel, sont métamorphosés par le temps.» + +Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle +reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand +sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus +douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse +agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié: + + «L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour + sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le + cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance + d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait + vivre avec le trépassé;--et le trépassé vit avec nous, si la terre, + qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile + dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes + de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde + son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres + bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage + d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie + obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer + son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires, + ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il + lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme + aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le + soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.» + +Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo +tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une +sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours +plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les +autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel, +de Galilée et de Michel-Ange: + + «Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le + tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en + arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de + quel sang il est sillonné;--et le cercueil de celui qui éleva à + Rome un nouvel Olympe à la Divinité;--et de celui qui le premier + vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés + par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du + firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi + heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein + d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux + fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des + collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus + pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la + première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu + donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope + qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à + Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.--Mais mille fois plus + heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les + gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal + gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont + ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les + souvenirs.» + +Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de +tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la +douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est +le sentiment qui domine dans les _Lettres de Jacopo Ortis_, car Foscolo +a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses +regrets, tout son désespoir. + +Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de +M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et +traduire _Ortis_: c'était l'auteur d'_Antony_. + +PIER-ANGELO FIORENTINO. + +Paris, 1er janvier 1839. + + + + +JACQUES ORTIS + + +Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797. + +Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si +toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos +malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je +le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à +qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi, +et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions, +toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne +solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer +encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo; +combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est +dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins. +Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de +moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du +moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par +le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os +reposeront sur la terre de mes ancêtres. + + +13 octobre. + +Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne +point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma +mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le +cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie +mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?... +Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs +maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est +l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile +compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais +où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours +prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse +devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas +pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la +liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois, +désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le +cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements +de ma patrie! + +Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté +au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par +les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui, +tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup, +revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements, +certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de +la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la +faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour +nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?... + + +16 octobre. + +Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le +péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens +possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis +l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par +la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge... +Envoie-moi quelques livres. + +Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même... +Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le +cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit +compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la +consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon +sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de +toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre +bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses +bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et, +maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit... +Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes +victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un +enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le +peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur +lui... Adieu! adieu!... + + +18 octobre. + +Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une +autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je +n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des +crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette +petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain, +ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien +cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du +voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer +ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres... +Race humaine! + + +23 octobre. + +S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé, +le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, +jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt +qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et +généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse +faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi +au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et +tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort +lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux, +sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de +Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de +moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur +lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le +désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de +notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la +vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les +rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à +posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec +quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des +curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête +arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de +disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour +s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est +ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore. + +M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que +souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question +dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi +retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple, +quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé +des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme +d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait +autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a +les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le +cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa +fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne +dit pas grand'chose.--Bonne nuit. + + +24 octobre. + +Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui +dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait +voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait +gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en +avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier +miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait +ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois +auparavant, soustrait un sac de fèves à son père. + +--Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler? + +--Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas +autant? + +Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait +précipitamment une haie, je m'écriai: + +--Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant. + + +26 octobre + +Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en +remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait; +elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique +d'aller chercher son père. + +--Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans +la campagne, mais il ne tardera point à revenir. + +Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à +l'oreille quelques mots que je ne pus entendre. + +--C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla +voir avant-hier. + +Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me +remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur +par la main, et se retira avec elle. + +--Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient +la chambre, nous voici tous!... + +Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme +manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque +temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra. + +--Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous +viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous. + +Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de +la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les +douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une +source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais +qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle +tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose? + + +28 octobre. + +Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même; +un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de +moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée, +tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et +à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos +malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et +tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le +tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait; +mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors +de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la +résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que +veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées +éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées, +l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la +religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et +de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis, +mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la +trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que +j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur +puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui, +pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent +aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes +enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie +et leur sainte indépendance! + + +1er novembre. + +Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un +instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M. +T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et +l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du +moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais +personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de +loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de +recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien +autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection, +si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais +animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la +pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui +cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à +la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat +bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux +échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main; +sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche +et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de +docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un +démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un +millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous +les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous +le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre +des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de +dissertations. + +En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je +lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure +s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille +folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi +que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en +boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau +ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses; +enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir +au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie, +me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur +les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui +cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et +me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_. + +Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon +bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches +une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le +cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde +avec la chanson des vendanges. + + +12 novembre. + +Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la +montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite +colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et +stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y +prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de +plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la +cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit +bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera +splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire, +et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de +l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs +habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant +leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les +filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos +paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir +la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs +aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient +pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant +dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver, +lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé +sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux +vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les +villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons +lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me +remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard, +les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix +cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples +aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et, +lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et +ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles +agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens +amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour +la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs +enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du +mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix +émue, en regardant mon tombeau: + +--C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières. + +O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il +laissera ses cendres! + + Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe; + Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé + N'attendait pas en vain son époux exilé! + +Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai +interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse +d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il +est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de +t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu. + +Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me +renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te +donner de mes nouvelles. + +Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature +était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite +Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua. +Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que +j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de +la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on +eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui, +dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au +dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et +peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout +d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient +laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à +chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu +soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres, +avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes +de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin +séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors +une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt: +c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des +oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé +par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et +des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je +plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui +n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes +de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de +toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce +qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui +lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux +noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes +ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne. +Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se +répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers +Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les +ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire +de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en +me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas +mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la +douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix, +la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire +littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe, +certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de +copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa +seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je +ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas +même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases, +sans perdre toute sa vivacité. + +Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon +récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me +mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom... + +Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil +de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un +saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures, +cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui, +journée perdue... ô Thérèse! + +--Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse. + +Et ces paroles m'ont déchiré le cœur. + +Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint +M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous +suivait, portée par le jardinier. + +--Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse. + +J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je +gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait +sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma +tristesse, et, changeant de voix: + +--Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire. + +Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre. + +Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse +colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à +nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par +des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes +leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de +chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient +agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en +temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt, +joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant +au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise +du matin. + +--Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle, +que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous +l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère... + +Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite +Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle +ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus +retenir et dont son visage était inondé. + +--Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la +vois-je jamais? + +--Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec +sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père +l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je +ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère, +après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point +avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de +tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui +redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille... +Quant à moi... patience! + +Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux. + +--Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon +cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres. +Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre +nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande +ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai +jamais celui avec lequel tout est déjà décidé... + +Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la +consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils... + +--De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines, +je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver +quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai +que vous seul. + +--O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix +tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans +réserve, et je la consacre à ton bonheur. + +Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle +obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme... +Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde +toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge. +Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme +ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné +dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de +déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions, +établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses +enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un +homme _de sens_, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage +immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais +cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il +manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit +mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère +l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce +sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est +pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et +quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette +malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des +hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité +le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se +fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire +sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête +une semblable tentation. + +Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au +premier moment... + +Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a +chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de +ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle +lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de +flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte +d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries, +paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que +l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et +livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au +temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends +la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration. + +Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à +l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui +renferma autrefois cet homme + + Pour la grandeur duquel le monde fut étroit, + Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire, + Fit à Laure vivante une immortelle gloire. + +Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes +pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en +silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce +grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un +si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des +terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent +encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur +un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu +desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise +l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant +des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept +années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des +sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt +vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit +de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son +dernier soupir: + +«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de +l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire +mourir mendiant.» + +O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur, +il me semble que je mourrai un jour en les répétant. + +Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la +chanson + + Claires, fraîches et douces ondes! + +Et cette autre: + + De penser en penser, de montagne en montagne... + +Et ce sonnet: + + Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire. + +Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait +à mon cœur. + +Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les +comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai +appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome, +et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres +parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira +devant les tribunaux. + +A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas, +après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu; +j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la +vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de +te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et +lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses +paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour +connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois +interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti. + +Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque +Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai +plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux, +dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient +quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons +ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la +solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera +nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et +doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous +restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas +toujours été malheureux. + + +22 novembre. + +Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui +l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec +lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner. +J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance +de M. T***. + +--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin. + +Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique +créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le +cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés, +parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de +l'homme heureux! + +Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je +change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un +voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des +réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant +d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement +qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi, +Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs... +et de ceux des autres. + +Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris +de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de +calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents +soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche +aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un +fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu; +eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant +j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres +sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier +mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et +cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de +faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le +délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute, +par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est +réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres, +ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les +défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs +voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement +le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété? + +O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains +ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre +dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur, +crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or, +comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas? + +Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde +apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur +vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui +refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une +majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe +avec les tempêtes. + + +28 novembre. + +Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de +Thérèse.--Bonjour. + + +3 décembre. + +Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque +j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je +sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la +volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment +puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au +désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la +vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te +soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi, +t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur? + +Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je +l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour +d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre... +Dieu le sait. + +Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me +divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que +je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle +chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres +odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme +les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa +chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son +portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde +chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux +nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout +son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts +courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était +harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du +bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé +surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je +commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des +convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne +songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te +dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais +le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de +cette vie mortelle. + +Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul. +Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon +visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé. + + +Padoue, 7 décembre. + +Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au +mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour +m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part +de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à +peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de +l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je +te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore +revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité +du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai +quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré +tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je +t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et +qu'alors il me prend la tentation d'y retourner. + +Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un +savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher +partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne +pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu +sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et +surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les +études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère +libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je +te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant +ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose +venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre +à louer pour plus d'un mois... + + +Padoue, 11 décembre. + +Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui, +abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari, +vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si +jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans +laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son +temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des +conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle +paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes +louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres +femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu +d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent +un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant +sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et +amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai +un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin... +Adieu; l'heure s'avance. + + +Deux heures. + +Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de +moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que +jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me +l'eût appris en me disant: + +--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant. + +Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où +était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en +regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les +murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça +et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs +parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse, +s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et +s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de +chambre. + +Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me +souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je +m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de +peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à +découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau +de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique +retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles +qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans +son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre, +tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses +longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en +douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa +chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A +demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec +complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait, +puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les +oreilles et la queue. + +Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre +déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se +jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes, +laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans +cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que +l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu +avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme +elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me +souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes +facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer... +Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de +Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle, +sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords +du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en +lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et, +en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé +le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa +figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma +raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit: + +--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends +donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te +présentait la fortune. + +Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu +t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée, +et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style. + +Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque +instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je +n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était +pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je +suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui +cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes +infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi... +Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel! + +_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon +cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh +bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la +_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque +étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de +Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais +d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et +plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire. + +Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau +bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à +cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de +vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne +sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni +me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux. + + +Padoue... + +(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se +plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère +violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier +religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru +nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement +deviner le contenu des pages qui manquent.) + + * * * * * + +Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu +sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui +m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies +faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne +sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable +s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne +l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu +cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon +ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet +instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en +pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire. + +Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que +je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi, +comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de +celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce +n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se +venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se +servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je +n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit: + +--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme +vous. + +Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie +dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai +que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi +le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut +une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un +ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et +les mains tremblantes. + +Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui +s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant, +m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux +marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que +vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous +réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se +ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui +voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête +s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez +eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent +frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils +s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au +milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance +et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la +multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou +de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que, +plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne +parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la +société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et, +comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt, +brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me +douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre +la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la +première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut +acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut +profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec +quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois +craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du +faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la +main qui aurait eu la force de me soutenir. + +(Il manque une autre feuille.) + + * * * * * + +..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement +éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue; +mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre +pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je +conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit +d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire +et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma +jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres, +trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais +pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la +tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente +de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour +de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de +commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère +dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux +pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais +aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire +répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour +veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il +faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore +maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient +susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu +d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être +eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y +goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se +plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi +tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du +cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent +jamais changer. + +Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai +cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec +tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de +belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je +l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des +hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore. +J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces +malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les +jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un +an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui +mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à +me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie +m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables. + +Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de +salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure, +épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te +rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je +me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne +sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le +meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui +pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble +si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison; +je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais +l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon +caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et +imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette +qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon +honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer +d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse +pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable, +que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu +cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma +présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà +pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que +suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu +et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me +dis à moi-même: + +--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité? + +Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma +solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans +la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de +devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la +disposition de cette tourbe fausse et méchante. + + +Padoue, 23 décembre. + +Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie. +Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à +Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là... +hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable +lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui +ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans +que je l'ai quitté. + +Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de +professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo, +sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est +que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut +exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit +et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui +fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en +paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons +d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et +à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des +hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à +la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse +et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre +élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que +notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux +princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui, +dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque +jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons +pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison +difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux +comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard. +Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils +distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en +trébuchant... + +Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut +discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences +avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des +grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai +raison. + +Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre +corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes +et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux +dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent +j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour +faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il +l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je +ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me +semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en +plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme +traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu, +Lorenzo. + + +Des monts Euganéens, 3 janvier 1798. + +Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe +d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière +l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne +pouvons éviter? + +Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre +cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin; +mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de +l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me +disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et +tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter +prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de +bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères +journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque +désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens +donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que +notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si +je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à +ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité. +Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme +elles pourront: en attendant, + + Je sens mon air natal, et mes douces collines + Montent à l'horizon! + + +10 janvier. + +Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un +mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers +jours d'avril, je penserai à partir. + + +19 janvier. + +Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes +qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous +attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main +à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à +tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des +objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en +reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer +dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons +qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature, +et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin +que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre +imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent +incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et +si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but, +elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé +pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner +des lois à la création. + +Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé +jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre +ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui +rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue +sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient +dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la +tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges +amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces +torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les +cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et +l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de +soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la +terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle +nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la +teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai: + +--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu +retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et +alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube +ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes, +annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta +carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de +l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la +sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants +d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de +l'été et les glaces mortelles de l'hiver. + + +22 janvier. + +Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer +autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui, +en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout +à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid, +entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la +_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle +deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, +nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je +suivis ses traces imprimées dans la neige. + +Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta, +cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis. + +--Allez-vous bien loin, jeune fille? + +--Non, monsieur, là, un demi-mille environ. + +--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins +un. + +--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes +épaules; mais ces deux pains m'embarrassent. + +--Alors, laissez-moi donc porter les pains. + +Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau. +Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au +milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à +un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en +appuyant ses pouces sur ses genoux. + +--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle. + +--Bonjour, me répondit-elle. + +--Comment vous portez-vous, mère? + +Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent +sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de +temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions +partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille, +sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre +promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un +second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle. + +En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, +qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en +ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire +passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait +trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie +était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à +marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai +entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu +son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de +disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses +belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui +joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au +ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs. + +Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas +moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter, +quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour +l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs, +et quelquefois encore par le crime... + + +17 mars. + +Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es +effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de +ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais +peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que +le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu +crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les +irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai: +_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont +désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il +y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui +dans la tombe. + +La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que +généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans +force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les +temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles +passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, +oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence +métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de +beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité +dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je +plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié +de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur +l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou +endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour +chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et +toi aussi, Lorenzo. + +Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je +ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette +flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la +patrie; je la pleure secrètement, et je désire + + Que je répande seul mes larmes ignorées. + +Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant +qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils +eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient +défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs +n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se +racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se +peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères +viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos +campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu +odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à +notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien, +né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je +n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe +qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du +renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées; +n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim +Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui +s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle, +assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais +moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique, +apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de +Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de +Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue: +et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de +proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État, +qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera +toujours ainsi mais je pleure ma patrie, + + Qui me fut enlevée, et de telle manière, + Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière. + +Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie; +moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et +le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!» + +Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent +qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la +liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a +plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les +lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est +plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais, +mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie +d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la +paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles +est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais +nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les +avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches +marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et +s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. +Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu, +avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce +sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins +esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre, +jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires +territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et +les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des +prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou +une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais +prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions, +sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les +extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois +agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de +pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre +perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je +préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et +souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque +voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas +se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais, +j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à +laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes +humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq +cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône +vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des +cadavres. + +Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je +crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain +funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des +meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir +d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait +envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, +j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais +cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux, +qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient +chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, +se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur +apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid +parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes +longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose +dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de +les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses +opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent +l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien +que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire +toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi. +J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie +elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est +la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes. + +Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour +de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant, +j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis: +«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de +patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient +mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et +surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie, +s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je +peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans +lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; +mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes +retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est +point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans +un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une +âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce +repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours. + +Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable +et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir +font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il +faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou +il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman. +Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui: +l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il +avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce +que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se +poignarder. + +Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de +Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je +laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul +souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de +vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que +j'échappe à un désespoir complet. + +Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais +pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour: +voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a +entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment +cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs +des soirées entières. Elle travaille assise près de la table, +silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive +rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la +pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir, +tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon +cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce +nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la +gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces +fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie, +n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les +autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les +douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant +les malheureux voudraient se persuader immortelle. + +Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé, +j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup +mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si +j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à +m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même +qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre. + + +3 avril. + +Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude, +nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur, +deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si +je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes +nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence, +nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de +son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il +nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en +nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que +pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à +conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre +passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la +décrire.--Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle +devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe +du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que +celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à +peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche +rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux +fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient, +la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et +vie de tout ce qui existe! + + +6 avril. + +Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me +présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je +tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se +déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se +brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis +longtemps. + +Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que +la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à +cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour +peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu... +Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa +froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un +jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis! +m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage +mortel que, moi-même, je me serais préparé?... + + +11 avril. + +... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des +collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le +vague de l'air. + +--Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi. + +J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un +petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne +m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord, +soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les +jeunes tiges. + +--Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse. + +Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse, +n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la +faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la +foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et +une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son +office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on +craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la +nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en +aperçut point et le laissa faire. + +Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus. + +«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec +Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est +l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la +place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme +autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à +celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite +le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, +je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je +l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos +amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de +mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre +amoureuse.» + +Je me tus... + +--Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en +fixant sur moi ses regards mélancoliques. + +Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris +un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur +ma main, qui serrait la sienne... + + +17 avril. + +Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, +habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier +P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de +sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la +famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire +une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la +petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En +l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour +l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au +bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu +autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un +compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence +inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux, +colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de +charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme +toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus +besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je +lui rappelai cette campagne et ces jours... + +--Oui, oui, me répondit-elle négligemment. + +Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants +d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a +peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et +tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises, +prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le +bon goût de son épouse. + +Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me +fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à +la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le +catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des +auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses +voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son +dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé +chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les +montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce +moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien +amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que +devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement: + +--Il est mort! + +--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur +elle des yeux égarés. + +Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans +pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit +au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur +de taches et de fautes. + +Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père +d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès +toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels, +ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en +dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa +dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa +longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que +lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission, +ne fit que l'aigrir encore davantage. + +Je l'interrompis. + +--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste, +qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils +de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse +les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus +malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où +n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que +pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort +pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et +mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune; +mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit +bientôt, quoique trop tard encore, + + Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche. + +--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier +l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur +qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre +avilissement et votre servitude? + +--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir; +puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère +aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son +père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa +sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère? + +--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les +créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les +os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru +dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un +banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était +incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des +bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de +frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au +fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui +se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de +la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu +des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes +habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le +plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement. + +Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si +je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs. + +--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, +qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; +car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais +et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce +qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la +pusillanimité des bons. + +La femme était attendrie au moins! + +--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; +mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si +chatouilleux sur le point d'honneur. + +--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce +que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et +probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la +vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont +elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre +conscience? + +Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de +changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que +maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient +baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était +atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible: + +--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; +orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils +prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs +plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à +la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les +méchants. + +Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant +les mains dans les cheveux. + +Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait +malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni +celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant +les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, +absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir +quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, +Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; +que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout +autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un +soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis +trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain +mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les +circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, +loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre +perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la +lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière +funèbre du désenchantement... + +Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, +j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a +rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce +n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts +qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, +me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je +vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés +sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier +avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de +malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de +réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère +bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La +nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut +nous repousser sans être une marâtre. + +Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es +un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre +pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des +affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je +te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de +tout le reste du monde? + +O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle +expression elle me tendit la main en me disant: + +--Apaisez-vous, Ortis. + +Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si +Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un +ami! + +--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour +chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la +douleur!... + +O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste +resplendissaient sur son visage. + + +29 avril. + +Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la +force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un +profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent +dans un torrent de lumière. + +Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je +me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais +rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il +m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au +pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a +rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris +que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier. + +Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine +ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je +m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées +se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et +corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se +confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la +fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai +déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes +forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup +que d'écrire une lettre... + +La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle +travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit: + +--Poursuivez donc. + +Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient +plus rapide, je finis par bégayer. + +--Lisez donc mieux, me dit-elle. + +Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent +sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se +ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le +retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit. + +Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où +elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon +Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites, +qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je +les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter +ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment +misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés +avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi, +sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un +livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait, +à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette. +Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la +terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu +m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant +précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en +ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique +le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse +créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais +crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs +d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions? +D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai +parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à +sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à +Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de +bien.--Lis-les, toi.--Adieu. + + +FRAGMENT + +DE L'HISTOIRE DE LAURETTE + + +«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est +jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la +race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a +écrit sur les livres éternels: + + L'homme sera malheureux. + +»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel +tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races +vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins +à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les +renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur, +il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur +insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en +leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié. + +»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez +pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont +plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais +pour les plantes desséchées? + +»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, +et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; +alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon +visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les +miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, +se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu +étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai... + +»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de +la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et +de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais +alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se +levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il +est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le +consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la +sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs +vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre +dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur +t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent +toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, +et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle +nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu +t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa +main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup: + +»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes +frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de +tous... de tous!... + +»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton +doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand +pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te +sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu +te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose +aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur +guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et +ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion? + +»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu +aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie +sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi +ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et +tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses +douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple +et solitaire nature. + +»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons +sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps +en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les +étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des +pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs +rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant +alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle +fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où +j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle +sembla me dire: + +»--Et toi aussi, tu m'abandonneras? + +»Et alors, elle appela son chien. + +»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière +que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban +bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient +attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai +jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me +remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus +seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains: + +»--Je le lui rendrai demain, me dis-je. + +»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je +ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, +de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se +réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux +mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même +le dernier adieu. + +»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le +connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les +jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au +doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des +gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis: + +--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie. + +»Je tire son mouchoir! + +»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait +été formé par la seule nature... + +»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma +demeure. + +»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur +la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu +cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu +boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras +comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois +tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la +passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, +pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière +toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je +serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu +pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce +que je viens d'écrire. + +»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, +depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres +mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse +superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner +d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée +sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le +souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais +partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que +d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; +mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas +les hommes heureux, fuyez-les...» + + +4 mai. + +As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil +percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet +que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes +espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la +verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix +est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller +dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me +voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis +tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes +illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd +dans la contemplation de sa beauté. + + +8 mai. + +«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le +pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à +m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les +fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie +ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la +nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui +éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on +pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins +l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu. + +Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?... + +J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de +ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, +pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, +les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain +trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la +faim dont les menace le prochain hiver. + + +11 mai. + +Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race +tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et +les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme +tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de +l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le +maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne +s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut +toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; +ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable +ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, +il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, +et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers +parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent. + +Or, écoute: + +J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de +leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais +rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, +promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en +avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. +Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé +de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent +d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une +insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si +j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui +me regardait avec colère. + +--Que faites-vous là? me dit-il. + +--Vous le voyez, je me repose. + +--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la +crosse de son fusil. + +--Et pourquoi? + +--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles, +et ne venez pas fouler l'herbe des autres. + +Et, s'en allant: + +--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!... + +Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord, +je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si +vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas +accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans +la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe. +Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du +dîner. + +En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la +matinée. + +--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous +vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon. + +--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé. + +Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et +tantôt tempête?... + +Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute +ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus +grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir +de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une +injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par +cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une +action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille +circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il +est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est +revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse +est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de +ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les +passions et toutes les misères de mon espèce. + +Cependant, le paysan poursuivait: + +--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous +connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré +voisin m'ont averti de ma méprise. + +--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année? + +--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez +m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu! + +--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais +personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou +de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas. + +--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense! + +Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais +quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables, +quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour +tous ceux qui ont affaire à eux. + +Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie +deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes +exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?... +Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où +paissent tranquillement les troupeaux!... + + +12 mai. + +Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais +l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée +endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses +de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues +humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras +soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai +vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon +cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais +alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme +aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers +me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme +la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases +et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de +moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe +de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de +violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main +devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine +qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute +la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni +les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!... +alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme +retenu par une main divine... + +--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les +larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai +troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles... + +A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant +ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à +la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais +son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste +langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en +pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si +elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel, +existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se +complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas +sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la +douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force +pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes +mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans +jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me +laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?... +Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as +accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de +l'aimer... éternellement... immensément!... + + +14 mai. + +Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste, +plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes +ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois +dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature +simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais. +Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits +surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon +cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs +ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière, +et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont +rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je +n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste +tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur +une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta +création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette +source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me +consoler!... + +Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine +une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et +la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des +ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent +entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes +pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir +insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante +semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est +rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent +les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux +rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils +plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent +semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté +du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans +une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur +étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa +mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la +famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et +les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses +troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son +travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui +bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant +entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se +confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse +quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu; +les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs, +la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et, +de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que +je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel. + +Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du +mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde +était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise, +je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil +s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête, +mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait +comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me +trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts +sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le +cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les +antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la +poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne +s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit. +Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme +qui ne la craint pas!... + +J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette +muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon +esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je +n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où +devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie +inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que +j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des +sanglots, j'invoquais Thérèse!... + + +14 mai. + +Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché +sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout +à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me +sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus +Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent +effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant, +accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois... +Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes, +taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des +Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes +pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux. + +--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à +elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en +redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je +lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé +contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux, +pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de +tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en +elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une +si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères +mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!... + +Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon +cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée +pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus +étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!... + +Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les +facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait +agitées se calmait peu à peu. + +--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le +sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par +leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent +d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et +d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon +cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur... + +Thérèse soupira et sourit tout ensemble. + +La montée l'avait fatiguée. + +--Reposons-nous, me dit-elle. + +L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le +plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses +rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous +l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et +courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui +venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier; +j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre. +Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait... + +Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force? +Heureuse soirée!... + + +14 mai, onze heures. + +Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute: +ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore +inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi, +Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis! + + +14 mai, au soir. + +Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me +sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était +couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier +renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que +je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux +de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour +nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable +moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de +Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur +plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au +loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute +resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et +les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma +bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse +m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et +son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands +yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et +entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de +mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant +au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour +m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je +respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je +sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur +innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur +est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant. + +--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle. + +Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de +reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui +nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus +point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du +jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant: + +--Adieu, me dit-elle. + +Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore: + +--Adieu!... + +J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle +s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la +lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre +me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui +blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais +encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre +sa voix. + +En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras +ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu. + + +15 mai. + +Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus +élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il +me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le +frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent +aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les +fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute +la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais +à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais +dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le +premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces +âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces +chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les +éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les +hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile +aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du +malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous +les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu +nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le +soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et +destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, +j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de +m'épouvanter. + +Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac +des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans +mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée, +caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le +croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois +voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; +j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la +poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes +naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes +aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout +n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des +baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et +aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les +imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en +caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion, +je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui +m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. +Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains +je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur +infidèle. + + +21 mai. + +Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. +Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment +profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la +fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que +lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je +cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes +paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... +La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui +dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et +l'obscurité. + + +25 mai. + +Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc +retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes; +tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de +son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta +créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au +moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui +te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la +bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais +toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu +te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!... +oui, nous nous reverrons! + +O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, +certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!» +Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; +car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu +lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la +plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui +était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles +douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les +vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous +craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde, +et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, +qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre +une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère +m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur +prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu +qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a +tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_, +et tondu jusqu'au vif... + +Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant +enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait +le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de +roses. + +--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle. +J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais, +demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les +jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort +en prend. + +--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je. + +--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une +couronne nouvelle. + +Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles, +et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux +fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des +roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien +certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et +combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune +fille folle!... + +Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et +gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une +montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... +j'étouffe comme en un tombeau. + +J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je +voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée +frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des +rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la +nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses +maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même. + +Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent +l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon +cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles +commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un +torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je +vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des +précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et +inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à +l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, +haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le +gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans +fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée +est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du +soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches +babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour +enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces +pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi, +va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et +il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne +reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... +Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son +affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme +si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être +dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme +croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé +affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres +paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil +éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se +multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, +tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me +rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par +ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du +passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des +plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la +mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant +toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête... + +Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne +rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce +cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le +réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les +larmes et la mort... + +Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la +nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois +qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais +heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille; +et maintenant... Ah!... + +Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A +peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui +m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma +tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah! +qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si +tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses +crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser +derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et +qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux +mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se +complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras +amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier +soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements +triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort. + +Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, +diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons +faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les +ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de +destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards +vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de +l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, +la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je +te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me +dis, comme une espérance: + +--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi +un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de +nos amours. + +Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre +les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans +laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes +crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: +«Il était homme et malheureux.» + + +26 mai. + +Il revient, Lorenzo, il revient. + +Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de +jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au +plus... + + +27 mai. + +Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette +image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de +quelque idole créée par ma fantaisie. + +Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si +heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon +malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau +de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle +espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui +ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; +peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une +trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et +qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle +n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... +moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: +«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je +comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul +ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie... + +O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes +suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et +sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne +peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la +tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout +entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô +Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps +malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu +m'aimais comme je t'aime! + +Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments +insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me +console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons +donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je +sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... +et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et +presque de la toute-puissance de Dieu. + + +28 mai. + +Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, +l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, +si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une +seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... +j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création. + + +29 mai, au matin. + +O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque +Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, +pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments +n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner... +Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me +semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes +larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et +muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, +abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes +bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux +tourments. + +Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les +montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, +la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me +cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue +comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... +Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur +les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela +finisse... + + +29 mai, au soir. + +Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je +la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux +un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle +voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: +elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu +m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le +vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me +cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié: + +--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues? + +Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me +sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas: + +--Pourquoi te tais-tu toujours?... + +Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et +disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui +était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient +rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un +regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.» + + +2 juin. + +Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne +croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me +dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc +cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de +collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de +l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me +semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes +d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me +promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable +philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en +indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les +coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents +ans; tout tombe ici-bas. + +Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête +devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la +poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi. + +Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je +cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme +orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent +de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui +coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les +membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les +yeux noyés dans les ténèbres de la mort. + +Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je +vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi +elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une +guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond +d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que +je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!... + + +LORENZO AU LECTEUR + + +Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir +l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et +j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres. + +La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire +encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la +villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les +yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il +allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le +visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, +et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre. + +Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui +retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. +Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. +Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, +et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il +l'interrompit: + +--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les +autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître +en moi. + +Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, +pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres +et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, +qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis. + +Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et +ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de +tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin +d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit +par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine +osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le +soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se +rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa +mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à +la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant +rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa +toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux +baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui +venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de +tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières +dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette +malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes +à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir +les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il +parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était +quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis +quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères +comme son âme. + +Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de +Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête +et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait +enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait +facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, +puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes; +Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes +du changement d'Ortis. + +Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait +chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa +famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le +virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et +entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le +peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des +collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit +déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il +parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, +après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte: + + Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort, + Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort, + Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance... + +Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher +escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, +puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant: + +--O ma mère! ma mère!... + +Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de +faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine +commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; +Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son +visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la +tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. +Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, +et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se +tourne vers Thérèse. + +--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous +perdre tous? + +A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras +de son père et lui avoua tout. + +Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et +l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens +ces détails de la bouche même de Thérèse. + +Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et +trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite +et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant +près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée: + +--Mon père sait tout. + +Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques +tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne +fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha +en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé +son domestique, se jeta tout habillé sur son lit: + +Peu de temps après, il se leva et écrivit. + + * * * * * + + +Minuit. + +Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes +vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du +malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie. + +Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la +langueur de la mort... + +Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde +différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, +et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, +et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse +persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui, +pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion. + +Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua, +parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur... + +Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais +sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!... + + +Deux heures du matin. + +Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à +moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides +rayons... + + +Au point du jour. + +Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami +t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour +réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne +cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire +mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime? + +Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités +des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et +la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie +donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les +flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples +auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître! + +Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle +t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, +parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de +toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont +revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le +consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils +de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense +pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et +je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu +délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas +pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, +pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être +plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne +désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! +que je te retrouve et que je te vois! + +Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son +regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! +faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et +poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à +Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la +beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un +regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, +tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est +incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi? + + * * * * * + +Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita +de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines +Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le +caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. +Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer +sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne +participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une +trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** +lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et +d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des +persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de +désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant +Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa +famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il +s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune +ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que +rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** +m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant +déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, +il l'interrompit. + +--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, +inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant +que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non +point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de +leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise... + +--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger. + +Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après +quelques minutes: + +--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse! + +--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon +ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par +amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul +mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à +aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, +vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son +époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui +vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son +propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être +auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... +J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les +plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à +mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on +estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître +généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient +coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où +je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous +m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais +les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me +sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait +que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, +de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, +son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, +au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son +bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le +père le plus malheureux qui ait jamais existé. + +Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage +muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au +milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il +demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à +partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que +pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade +s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre +dangereuse. + +Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous +les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son +départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul +remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus +point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère +emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son +fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à +sa santé. + +C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus +terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux +arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais +des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des +prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les +plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de +brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre +maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu +dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à +l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens +violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, +arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par +toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de +revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement +pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui +écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un +autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait +donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre +fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines +Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore +alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était +assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa +sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en +donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot... + +Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second +message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de +change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de +s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva +qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en +silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure +après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans +ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit +à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout +pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut +couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à +sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons +de la lune. + +En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le +lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la +plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour +Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour: + + * * * * * + + +Neuf heures. + +Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai +troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru +avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est +beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me +laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, +Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer +toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation +de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain +que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui +pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux +sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien +amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu +pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la +reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas +cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me +l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te +voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de +ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le +monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans +patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas +vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque +force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, +quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la +vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! +Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, +le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai +méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il +ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les +supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et +moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. +En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te +recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je +t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis +condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me +pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te +voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle +je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant +que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de +cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie. + +Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis +lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à +revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai +l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence +l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces +choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation +au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... +hélas! je me croyais plus de courage... + +Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé +par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, +ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le +faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui +lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et +fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le +dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, +que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre +amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer. + +Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma +tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la +mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je +t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre +qui te recouvrira!... Adieu!... + + * * * * * + +Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes +silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis +il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les +chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***: + + * * * * * + + +Monsieur et ami, + +J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la +signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai +pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop +d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette +lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute +cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que +je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la +journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette +lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté, +monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du +marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de +mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance +serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous +souviendrez toujours de moi. + + * * * * * + +M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens +de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda +point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne +contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme +entièrement revenu à lui. + +Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes +feuilles. + + * * * * * + + +Rovigo, 20 juillet. + +Je l'admirais, et je me disais à moi-même: + +--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir? + +Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant... + +Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre +sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le +courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier +adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la +maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et +avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance +qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma +raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du +destin. Adieu... + + +Ferrare, 20 juillet au soir. + +Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt +fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, +m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... +Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort +coûterait d'amères larmes... + +Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à +la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour, +lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera +détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le +courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec +elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les +larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... +alors!... + +Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas +la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé +l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous +abandonne?... + +Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au +tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne! +Je vous obéirai à tous... + + +Pendant la nuit. + +Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et +dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton +consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait +voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les +tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es +encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais +pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te +le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, +aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier +Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors +du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas +aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon +désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni +te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon +cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment +je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir. + +Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La +nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la +discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et +ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi +fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans +l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont +donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe +accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas... +tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses +gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... +votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je +délire! oh! je suis un assassin!... + +Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je +t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de +vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de +passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient +presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la +douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant +encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... +Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu +qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et +l'obscurité de la mort... + +Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; +pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un +avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait +enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais +pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant +de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi +le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le +déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût +partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui +répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, +il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes +jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à +cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné +avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel, +j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et +regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me +suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... +Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, +mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à +les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah! + +Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait +d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend +ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent! +et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis +ensanglanté par un meurtre... + +Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien +de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de +malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je +jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je +voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil +de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes +dont les mains sont encore chaudes de sang... + +Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de +Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son +pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi! +n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie... + + +Bologne, 24 juillet, dix heures. + +Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, +fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je +t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, +aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un +consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes +délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite +Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura +oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O +mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que +dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier +plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par +l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a +tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si +jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur... + +Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?... +L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de +l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! +je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le +croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans +eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne +serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé +de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, +Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même. + + +Bologne, 28 juillet, pendant la nuit. + +Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je +pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que +de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus +de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon +pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il +semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par +torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu! +mon Dieu!... + + +Bologne, 12 août. + +Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient +point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc +aussi?... + +Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi; +ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison +pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de +personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville +comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces +infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si +c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils +demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me +heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé +quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule, +et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de +cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois +des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs +concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les +crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux +aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les +hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et +surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine, +m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une +solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo, +je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des +malheureux...--Et où aller?... + + +Florence, 27 août. + +Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de +Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout +frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées +espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec +lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh! +combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la +postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les +honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge +l'humaine espèce. + +Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de +jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais +en esprit au milieu des applaudissements des générations futures... +Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles +peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon +cœur gâté là--jusqu'au fond. + +Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais +envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni +faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais +j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption +de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut +dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde... +Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des +grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la +première pierre. + + +Florence, 7 septembre. + +Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines +chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le +ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et +où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes +pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du +village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si +funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de +tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se +rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu +trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient +vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes +espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras +peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son +lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le +pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi +ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre +l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me +laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de +remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, +ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une +fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait +me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te +demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, +je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le +médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre +de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à +secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses +que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur... +Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je +passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à +leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les +endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en +chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de +fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, +franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés +par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont +ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au +sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais +les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait +plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que +le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure +des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma +tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en +montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les +tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, +réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait +dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes +invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une +butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, +alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme +proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même +m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et +je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis. + +Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux +paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis +pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je +cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement +désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands +malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence +mortelle: «Thérèse a juré...» + +Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles +illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu. + + +Florence, 17 septembre. + +Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à +me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère +avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois... +Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me +forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser. + +Oh! mes espérances!--Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste +abandonné dans la solitude de ma douleur... + +A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je +ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est +nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras +toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout +perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant +d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni +moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je +perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me +plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.--Mon cœur et mes +gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas +homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir. + +Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit: + +«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous +ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt +que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne +de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous +écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant +Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.» + +Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme +si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une +fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis +tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour +jamais... + +Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me +séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait +expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour +toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la +vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce +monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, +je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières +pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute +manière il m'appelle à lui;--mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en +consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant +miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma +douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par +moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa +tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne +t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais +qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une +reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur +tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme +en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur +que je puisse trouver contre mon amour.--Être la cause de tes chagrins +est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre... + +Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi? + +Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer +à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes +nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et +rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue, +Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures +à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les +regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation +de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!... + + +Florence, 23 septembre. + +C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les +beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque +côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures +des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs +dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un +jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein +de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère +toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà +allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de +solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma +route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines +de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma +mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu +pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être +n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant... + +C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine +sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions +contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni +leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une +étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous +ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns, +tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos +concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous +secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui +ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les +mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos +moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni +pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal; +errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et +murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de +toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou +la tombe! Il y a encore l'avilissement,--c'est vrai!... l'avilissement +par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses +propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se +vend, et par lesquels un jour il sera vendu. + +J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux +par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles: +c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de +base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi +le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des +guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, +dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par +le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti +mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes +veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et +épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur +ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les +ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les +habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches +et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, +rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils +tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour +qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, +tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du +carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A +cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... +Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul, +et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un +plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je +toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de +te secourir? + + +Milan, 27 octobre. + +Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon +arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre +très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et +par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... +Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées. +Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce +moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le +secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré +que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le +prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse +de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que +mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées. + +Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse +fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la +vieillesse. + +Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et +prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant +sur son bâton, me posa la main sur l'épaule. + +--O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent +encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus +se relever que sous le fouet de la Fortune. + +Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après +soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant. + + +Milan, 11 novembre. + +J'ai demandé à un libraire la _Vie de Benvenuto Cellini_. + +--Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu. + +Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore +dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on +appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine +le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une +langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de +l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont +discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république +les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique +but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio +Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit +contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle +l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour +elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les +absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur +réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu +ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner. + + +Milan, 4 décembre. + +Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo: +dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui +commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne +sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez +aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il +vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne +touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je +demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde +comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier +espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu +ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de +mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de +cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent +les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas +être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels +sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils +soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la +présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je +voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît +plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des +intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin +d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir. +Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée, +de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui +les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se +débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de +licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut +d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore +dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un +emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et +l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai +l'éloge du petit brigand_. + +Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du +moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui +sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas +comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se +vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs +bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je +fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de +sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans +ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime. + +Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres +ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, +d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de +m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où +l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans, +ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le +malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où +tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la +matière... dans la tombe. + +Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et +qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines +de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que +ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux +cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu +m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue; +mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique +passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le +voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements +et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques +pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et +en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir +inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses +pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer! +peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été +retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau +n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent +j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, +parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la +délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini. + +Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, +dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de +terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... +Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue +à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale +amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre +consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière, +je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient +moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la +nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, +puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, +se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je +n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, +et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de +calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est +possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. +Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et +dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes +lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression +de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les, +Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront +nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis. + +Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif +de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se +soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, +regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour +se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec +laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son +domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus +digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel +est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une +suprême éloquence? + +Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre +ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres +prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant +en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de +bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales +récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je +daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la +force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent +de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence... +Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut +mieux ne pas même prononcer leurs noms... + +A ces paroles, je me levai furieux. + +--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais; +mais de notre sang naîtront des vengeurs... + +Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il +ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait +avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement +bouillonner dans ma poitrine. + +--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes +savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne +serviraient jamais si bassement. + +Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me +regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant +asseoir: + +--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de +l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma +vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie +plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux +l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions. + +Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers +l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se +rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors +que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme +l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces +génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre +vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri +soupirer du fond de l'âme. + +--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la +tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble +la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au +sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le +corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main +m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, +et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. +Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain +qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si +pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore +ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de +sa patrie. + +Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et +que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre: + +--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de +grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur +renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs +crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à +cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les +gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne +t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations +étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire +que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les +devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le +sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu +le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, +cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne +te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un +caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, +un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des +factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te +conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te +louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard +nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta +tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer +encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de +tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à +ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir +une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la +guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les +opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des +massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par +les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de +la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais +par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle +appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses +applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. +Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, +réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi +par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse +commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur +nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été +un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années +de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des +despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors, +il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour +répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à +monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un +conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un +jour sur son tombeau. + +Il se tut; puis, après un long silence: + +--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi! + +Le vieillard me regarda: + +--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou +n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi. + +Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit +d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses +espérances... + +Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers +les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous +retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui. + +Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu +céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons +sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse +chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir +tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma +solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et +ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui +chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel... +ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous +que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de +calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier +vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que +tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon +histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples +s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du +sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le +courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je +sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage. + +Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées, +frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point +accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du +moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous, +dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et +que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos +bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne +peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls +arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de +vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le +genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la +décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît +plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et +d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la +vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la +force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec +l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité, +richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de +père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de +nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors +caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses +plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes +généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements +éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et +les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des +prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et +leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre +renommée... + + +Milan, 6 février 1799. + +Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait? +peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y +arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point, +Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me +diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne +puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je +m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble +que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le +brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être +que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis +leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la +générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui +ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans +l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe +dans ce pays me paraît une année de prison. + +--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment, +tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés +qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le +monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins +fou. + +Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque +je lui répondrai: + +--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras +guéri. + +Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois +plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui +s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur, +qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon +sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes! +lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir +la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre +l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, +ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise... +alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette +bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la +tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et +qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés. +Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de +craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie... +et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de +votre sagesse... + +Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu +plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de +ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes +pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur! +La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un +incendie... Adieu, cependant!... + + +Dix heures du matin. + +J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point +m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le +chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu +sais combien le froid m'est contraire. + + +Une heure. + +Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans +deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture. + + +Une heure et demie. + +Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En +mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots +que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant +que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié +éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai +toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à +toi.» + +Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les +répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir +me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je +reviendrai. + + +Trois heures. + +J'ai été faire une dernière visite à Parini. + +--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout +avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu +seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que +mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a +engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule +consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout +entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si +mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à +pleurer sur mon tombeau, viens-y... + +Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il +put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais +encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu. + + +Neuf heures du soir. + +Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter +tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si +fatigué! + +Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec +une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées... +Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te +revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque +mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta +famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que +les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous +sépare!.... + + +Gênes, 11 février. + +Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées +dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce +pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants, +je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je +m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à +Toulon. + +De la Piezza, 15 février. + +Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage; +et puis... + + Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]! + +Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été +forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai, +attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi, +et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer +la douleur sur ma route. + +Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille +environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la +plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet +air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore +plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché +aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que +Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé +comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui +avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se +rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du +temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs... + +--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous +ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette +solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux, +que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et +que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend +dehors... + +--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel. + +Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse +soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un +homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir +été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la +douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau +jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer +mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me +glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état +misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il +dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent +les infortunés. + +S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui +lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie. + +--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à +Padoue avec vous. + +Alors, il te nomma. + +--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; +mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que +moi... J'étudiais alors!... + +Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore +t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux +et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort +t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi? + +Il poursuivit. + +--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous +ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me +retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne +vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis +que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me +rassura. + +Je le remerciai d'être venu me voir. + +--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez +fourni l'occasion de parler de Lorenzo. + +Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la +suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans +l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des +fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui +offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place +lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour +s'embarquer à Livourne. + +Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les +gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors +que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, +écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait +cessé. + +--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver? + +--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui +pleure... + +Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il +était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches +continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait +supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé +encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui, +depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A +l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné, +cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part +trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et +allait à Milan. + +--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le +temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme +exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et +pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à +chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il +ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses +gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre +impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la +rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des +chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des +villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte +des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; +repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me +connaître ou qui me tournaient les épaules!... + +--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de +nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans +ses environs. + +--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels +pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les +meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... +(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient +autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre +vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses, +m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour +m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me +jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a +fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de +convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille, +après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le +lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois +domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit +dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si +vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous +êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que +l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que +le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a +véritablement besoin. + +Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua: + +--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les +livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le +cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon +père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels +amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq +fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de +garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait +à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et +nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait +de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais +avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour +moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de +fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim, +d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de +la journée!... sans souliers, sans habits!... + +--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon +manteau sur les épaules. Couvrez-vous! + +Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière +nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers +de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme +s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une +naissance aussi distinguée. + +O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du +moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son +commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon +domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu +souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de +ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as +partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta +physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé +dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser +échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire +apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action +envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils +de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai +jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me +suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau +naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme +dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous +ceux qui vivent avec elle. + +A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais +disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je +n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à +Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes +m'ont expédiées pour Marseille et Toulon. + +Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa +femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de +reconnaissance il me répéta plusieurs fois: + +--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital... + +Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait: + +--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant +six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la +main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être +à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier +hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, +ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui +t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te +délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais +que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait +aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah! +si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil... + +Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un +serrement de cœur que je ne puis exprimer... + +Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure. + +--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi +s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son +existence? + +Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais +ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... +Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en +ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je +me suis couché en murmurant: + +--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la +fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement: +êtes-vous plus sages ou plus heureux? + +Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était +à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme +languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on +chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce +qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de +partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui, +chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit +du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir +serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe +aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux +passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et +aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa +faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et +au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je +me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux +crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la +malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, +et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des +honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs, +punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la +campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la +population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire +aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de +changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, +sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité +universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et +sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de +tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée +immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir +encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux +classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un +malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques +gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de +Dieu ses mérites et ses fautes... + + +Vintimille, 19 et 20 février. + +«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la +mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les +autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme +que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être +retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, +et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de +souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a +plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par +s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me +diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous +sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à +la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? +est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en +supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y +aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux +entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir +l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui +peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le +cours des passions variant selon les âges et les incalculables +circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a +succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que +l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier +aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour +supporter ses peines. + +Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je +contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand +je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, +ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses +besoins et de ses préjugés? + +Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que +nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire +abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre +les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu +que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. +Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les +connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux +dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des +bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les +récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être +exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît +ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque +individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent +ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? +Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis +puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la +majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, +prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant +aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me +regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à +ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur +qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il +ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés +parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la +redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de +les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la +tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les +vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont +servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses +et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule +espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop +tard repentantes, de leur loyale crédulité. + +Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la +porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs +à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et +réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te +suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie +peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? +quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait +pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude +sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une +seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous +ferait certain de mon éternelle tranquillité... + +Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne +sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être +maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue +de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je +la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient +chaque jour. + +Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; +j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité +diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été +heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que +ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées +plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si +elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle +pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je +vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va +toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; +car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un +désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon +existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des +circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce +moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je +cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et +il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore +l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras +offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel +de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta +famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de +lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que +j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même, +te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne +serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la +femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, +mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris, +est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon +persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux +battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de +désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?... +pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi +marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le +suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il +envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes +fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en +invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, +qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de +l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que +j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans +les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang... + +Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la +stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé +un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que +des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui +s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés. + +Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se +précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. +Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue +parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine +peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se +confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans +cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la +Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son +royaume chasse tous les vivants. + +Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas +surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils? +qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je +répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent +mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton +nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la +gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis +que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs +tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la +parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou +vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres, +ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de +ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.--Oui, nos souvenirs sont +un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil. + +C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom +italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus +ma patrie, et je me dis: + +--Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs; +mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est +l'instrument orgueilleux et aveugle du destin... + +Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces +siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables +aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent +toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence +nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se +dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre. +En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je +pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs... +mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples +trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au +delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils +enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin +ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient +contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites +massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les +Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les +enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa +l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus +grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre +univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène, +et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs +comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes +ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens +jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et +c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles +successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des +Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la +vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne +connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu +tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et +retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont +leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur +servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut +l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt +peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste +sont des conséquences du système de la nature, et de même que la +stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui +sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un +autre globe. + +Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions +que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui +obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils +l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée. +Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à +l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de +pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle +essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin +qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes. +De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la +multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis +comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur, +qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur +puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis +pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle +est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations, +qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du +vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis +qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une +révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui +doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de +celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni +bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse, +et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à +venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des +conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs +et les ruses de ceux qui veulent régner. + +Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous, +faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé +toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et +les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont +des vertus usuraires. + +Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de +l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les +pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne +me dis-je pas en pleurant: + +--Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de +malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la +douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu +tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, +tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami... +Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est +sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement +vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques! + +O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous +considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons +s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés; +mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne +succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils +obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus +funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos +calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir. + +Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines +vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne +sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma +patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première +as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes +membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix, +les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans +ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est +revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre +espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers +gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon +froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du +moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous +survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de +cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de +mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes. + + +Alexandrie, 29 février. + +De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... +Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini. +Alors, je te dirai adieu, Lorenzo. + + +Rimini, 5 mars. + +Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir +Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses +nouvelles..... Il est mort!... + + +Onze heures du soir. + +Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre, +pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il +lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est +mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement +tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon +voyage de Rome. + + * * * * * + +D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même +qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres +fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses +pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous +les yeux du lecteur selon leur date: + + * * * * * + +... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels +seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir +maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la +connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion +m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois +que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées +lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si +je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve +que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité +de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font +craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue +continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre +monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je +ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, +que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien +de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne +fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort +adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne +plus exister. + +Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont +évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé +l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de +fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus +surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé, +dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à +qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la +paix... + + * * * * * + +Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y +avait été la même semaine: + + * * * * * + +... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire. +Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât +aussi tranquillement avec lui et lui avec elle! + +Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore +affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?--Est-ce toi, père, qui m'as +inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et +le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton +amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit +divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus +tranquille... + + * * * * * + +Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et, +après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise. +J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut +avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte: + +--Et mon fils? + +La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait +une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le +croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et +inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles +nouvelles. + +--Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire, +parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je +montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je +crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle +bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du +reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît +beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou +après-demain. + +Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos +soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur +le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise, +il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser +encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré. + +Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures, +et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla +pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six +jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à +l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra +Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les +jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et +s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse +l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria: + +--Dieu éternel! + +Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père. + +Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main, +et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à +son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit +dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite +fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour +lui demander s'il partait bientôt pour Venise. + +--Dans peu de jours, répondit-il. + +Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux. + +Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas +laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis +devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il +en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme, +fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner, +attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir +besoin de lui. Le jardinier lui apporta quelque nourriture, qu'il prit +sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et, +se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à +lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il +paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en +différentes pages, mais sur le même feuillet: + + * * * * * + +... Allons, courage!--Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main, +laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh! +pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité? + +La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur +ces livres?--que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les +passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la +médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature... +Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont +jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties... + +Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux +ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque, +rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de la +nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux! + +Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à +moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé +n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit. + +Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire +encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis +désillusionné moi-même, un seul parti me reste... + + * * * * * + +Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci +n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut +remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la +lettre suivante et revint se renfermer encore: + + * * * * * + + +14 mars. + +Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur... +Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le +dépose dans le tien. + +Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que +je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je +n'ai pu faire revivre leur père. + +Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur +forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La +nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon +cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient +encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant +intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous +entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée +d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval +s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore. + +--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche! + +Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher +les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y +trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval +l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la +tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là... + +Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où +j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans +une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment +et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi... +Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la +foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui +renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant +dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au +milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon +crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me +pardonne jamais? + +Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le +corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque +recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un +châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les +torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les +membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait +en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les +bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa +fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils, +qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de +nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la +misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien +des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un +époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour +toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!... + +C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire +mutuellement! + +Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les +laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer, +traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; +que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui +l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu +un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels +prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible +et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que +cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu. + + * * * * * + +Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une +traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du +livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un +cantique d'Ézéchiel. + +Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait +déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le +reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit +à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un +autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait +laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il +retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les +vers suivants: + + Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?... + Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!... + C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas! + Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière? + Un nuage sanglant le dérobe à la terre; + Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux + Se mêler aux accents des esprits infernaux? + Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage, + Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage... + Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs! + +Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots: + +--O mon fils! + +Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le +posant bientôt, s'écria: + + Vous n'avez point encore éprouvé mon courage, + Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur... + Elle doit égaler mes maux et ma douleur. + +Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de +l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur +le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait +cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant +le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la +pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation +tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long. + +--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis +certain que nous ne nous reverrons jamais. + +--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste. + +Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et +tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque: + + .........Je ne sais, mais je crois + Que vous devez rester bien longtemps après moi. + +Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre +jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois +de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été +écrits: + + * * * * * + +... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de +ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur +elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est +l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de +l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté? + +Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur. + +Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu +trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon +cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre +éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et +généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus +douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens +la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus +grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans... + + +Minuit. + +Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la +lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce +moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons +sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai +toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette +solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je +te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux, +mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient! +que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!... +Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de +ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever +jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse +me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un +dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau. + +Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi +tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine... +Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments +dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur. + +Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels... +Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur; +je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et +bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais, +depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!... +les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes +vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu +dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta +beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur. + +Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus +terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière, +je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me +quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement +au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre, +et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours. + +Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et +la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à +la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en +accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce +qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne +leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des +hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que +t'importe le temps et la manière!... + +Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette +infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous +une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors +dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence +divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des +sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je +t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur +universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de +la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en +toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir +tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles +douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je +t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en +douleurs? + +Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années +sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les +fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et +fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et +à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix +de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul +le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront +arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!... + + * * * * * + +J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans +les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout +ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire +connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes +auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il +devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs +fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les +jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et +Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille. + +La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du +19: + + * * * * * + +Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et +Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois +encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner +une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans +cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer +Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi +n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me +demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me +répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je +l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire... + +Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée +seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué +à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont +ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui +passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire +autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs +biens... et pour s'emparer du bien des autres. + +P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà +parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule, +mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se +lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis +plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs +et l'agonie de la mort. + + * * * * * + +Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et +semblent les derniers: + + * * * * * + +Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas +vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur +nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont +point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une +infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant +avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne +m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du +soir... que le sommeil qui suit les travaux... + +Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée +qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme +moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin +de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser +la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans, +vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus +longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui +confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en +caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes! + +Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie +de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me +représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie +invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon +cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à +goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, +assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le +destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du +désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son +misérable destin? + +J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je +souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout +entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose +t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche +point! + +A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte +mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme +si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me +sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul +moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu! + + +26 mars au soir. + +Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce +qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon +cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de +sang... + +Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me +fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses +genoux... + +--Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main. + +Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas: + +--Ortis ne m'aime plus... + +Je l'entendis. + +--Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en +l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te +revoir... + +O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait +Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi. + +--Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne +de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son +ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir... + +Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque +espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je +t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs. + +--Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non +pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de +tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait +encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et +n'oublie jamais l'infortunée Thérèse... + +Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur... + +Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs +rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à +coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint +froide et tremblante... + +--Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée. + +Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la +petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père +rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords. + + * * * * * + +Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il +lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses +papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la +Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des +commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe +empruntée à Lucain: _Jusque datum sceleri_. Un soir de l'année +précédente, il avait lu à Thérèse l'_Histoire de Laurette_, et elle me +dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril +n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées +éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors +avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres, +pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du +monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin +d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, +différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez +long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup +de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre +des _Annales_, ainsi qu'une grande partie du second de l'_Histoire_, +recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la +traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici +ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table. + +Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre +quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit +sur la couverture du livre des _Maximes_ de Marc-Aurèle, sous la date du +3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date +du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799, +cinq jours avant qu'il mourût. Le voici: + +«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est +le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je +reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.--Je ne sais ce +qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.--Je ne sais +quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur +moi-même sans pouvoir se connaître jamais.--Enfin je tente de mesurer +avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me +trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir +pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court +moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité +qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?--Enfin je ne vois de +tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.» + +A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable +qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au +point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui +ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur +son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du +matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua. + +A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le +trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus +profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha +de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et +en caractères à peine lisibles: + +«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une +amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais +quelle main s'appesantit sur mon cœur. + +»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme. + +»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.» + +Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le +ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front. +Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre +chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même +jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse: + + * * * * * + + +Mercredi, cinq heures. + +Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix +domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin. +Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui, +solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta +vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et +l'assurerai à ta famille.--Mais toi, pauvre infortunée!... + +Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir... +Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette +constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je +mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers +embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les +lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles +lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non, +tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les +infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des +hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma +patrie vendue,--tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur +d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai +vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé +espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as +aimé,--tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!... +voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir +quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion +il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste +une seconde fille. + +Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de +m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour +ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera +peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de +ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à +laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,--cette +innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les +séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta +propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui, +dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et +traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non, +Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que +je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine +image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans +ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre +bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce +portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent +à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié +en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché, +il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec +lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon +cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le +moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra +éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma +plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les +larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont +mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse +pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec +toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de +la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui +restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de +vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie. + + * * * * * + +A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et +arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une +gondole qui le conduisit jusqu'à Venise. + +En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut +réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier +le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent +qu'il lui devait depuis longtemps. + +--Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée. + +Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas +d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus +qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée, +paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de +parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et +souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait +errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que +jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que +quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me +répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même +ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé. + +J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma +mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous +revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le +sort ait encore soumis mon courage. + +Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, +mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors +s'approcha de lui. + +--Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu? + +--Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans +ses bras. + +--Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée. + +--Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous +quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester +plus longtemps ici... + +Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude. + +--Ce n'est que trop vrai, lui dis-je. + +Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en +jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes +lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop +fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier). + +Alors, elle s'écria: + +--Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père, +je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins +passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit +faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou +ta mort... + +Ses sanglots l'interrompirent. + +Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme +s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se +jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les +mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête: + +--Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le +Tout-Puissant te bénisse de même! + +Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette +mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils. + +Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis. +Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le +bénit de nouveau. En se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le +pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta +en me disant: + +--Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié. + +Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui +parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta +un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions +pour la dernière fois. + +Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait +l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes +vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras +et rentra en me disant: + +--Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir. + +Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, +avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous +quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée +Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le +sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune +garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se +leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église; +mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il +s'éloigna. + +Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous +sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de +Laurette. + +--Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma +fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point +accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me +dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt +besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette +soirée, atteinte du plus terrible pressentiment. + +Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. +T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses +pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre +obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un +coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil. +Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père +lui donna celui-ci: + + Liberta va cercando, ch'e si cara. + +Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui +recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais +su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta +qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la +chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe, +écrivit celui qui vient après: + + Come sa chi pu lei vita rifiuta. + +Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva +une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son +mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans +cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces +cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un +ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa +place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de +la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son +volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant, +elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage +avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils. + +Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à +Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il +était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la +nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation +pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers. +Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux +collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire: + + * * * * * + + +Vendredi, une heure. + +Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me +pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en +toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein +duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer +mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me +suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo... + +--Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années +d'espérances et de soins!... + +Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera +point... ni toi non plus... + +Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux. +Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais... +avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème, +que _celui qui veut mourir n'aime personne_. Que n'ai-je point tenté? +que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est +tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais +serait plus pénible pour toi que ma mort... + +Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami; +recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui +sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon +secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse; +je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami, +adieu! + + * * * * * + +Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse: + + * * * * * + +... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était +une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce +peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi +et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je +serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier, +jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi +donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes +jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour, +qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des +morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé +de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que +tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, +tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors, +ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger +même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible +sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un +jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh! +malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton +cœur!... + +Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à +des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que, +tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai +toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que +notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la +mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis +habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité; +toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et +tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir +pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu... + +Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de +mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur +exempt de crime... Je lui dirai: + +--Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point +persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je +n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé +l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai +point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec +l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours +pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, +j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre... +Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié +la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous +ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne +m'ont jamais vaincu!--j'ai cherché la vertu dans la retraite et la +solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir +le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie? +ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis, +après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux +autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une +infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des +gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir +leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as +accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?... + +Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de +piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de +ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de +mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les +combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec +quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer... +Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes +n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais +bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me +déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit +éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes +désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux +te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière +fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes +pleurs, unique fruit de tant d'amour. + + * * * * * + +J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques +pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence +inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de +l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement, +mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que +ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M. +T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement, +et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne +m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées! +Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se +retournant tout à coup vers moi: + +--Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus +belle que jamais?... + +Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de +celle-ci: + +--Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle. + +Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla +point. + +Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de +la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur +ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le +silence. + +--Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous. + +Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des +larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la +pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de +cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous +ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait, +qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois: + +--O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite! + +Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les +bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T*** +l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le +quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous +serra la main en nous souhaitant un bon voyage. + +Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de +préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les +lettres que lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant. + +Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il +ajouta ce post-scriptum: + +«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers +devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au +curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je +sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la +nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face +de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi. + +»Ton ami, JACQUES ORTIS.» + + +Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un +paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une +grande quantité. + +Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner +au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne +remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le +regardant tendrement: + +--Adieu, Michel; aime-moi! + +Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière +lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse: + + * * * * * + + +Une heure. + +J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai +salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes +solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la +demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des +fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres! +combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du +bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort! + +Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et +mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un +autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que +j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence. +Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis +près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les +rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes +joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent, +mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13 +mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula +pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir. +Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné +les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la +volupté d'un baiser de ta bouche. + +Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi +seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour +l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans +ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses +larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la +tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage +resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est +préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans +quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible +éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de +l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne +nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure +de m'abandonner au néant. + +Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de +moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!... +pardonne-moi!... adieu!...--Oh! console-toi, et vis pour consoler nos +malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un +osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que +je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... _Thérèse est +innocente._ + +Maintenant reçois mon âme!... + + * * * * * + +Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut +réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour +écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que +j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout +était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne +tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement +l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son +maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil. + +Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la +serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point +répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui +brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des flots de sang. Il +ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne +ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient +sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le +jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari, +lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point +parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui +avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut +Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le +voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une +douloureuse impatience. + +Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était +frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta, +immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un +cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut, +espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami. +Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée +dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé +un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui, +faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit +noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait +conservé qu'un gilet, son pantalon, ses bottes et une écharpe de soie +très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un +des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait +sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la +chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure. +Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme +pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt, +laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et +expira. + +La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le +cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait +répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de +Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son +cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans +son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de +son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et +quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: _O ma +mère!_ Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce +mot: _Expiation_; puis, un peu plus bas, ceux-ci: _De pleurs éternels_. +Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se +repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il +n'avait pas eu le courage d'achever. + +A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je +n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui +pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec +étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en +tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir +sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure +contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui +poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et +déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et +immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre +et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils +nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au +milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la +nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut +enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village. + + FIN DE JACQUES ORTIS + + * * * * * + + + + +LES FOUS + +DU DOCTEUR MIRAGLIA + + +A MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE + + +I + + +Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus +extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait +jamais vus: + +Une représentation dramatique jouée par des fous. + +Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous +la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations, +et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont +du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent, +font salle comble. + +Une fois,--la première,--ils ont joué le _Brutus_ d'Alfieri; les deux +autres fois, ils ont joué _le Bourgeois de Gand_[8]. + +_Le Bourgeois de Gand!_ entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai +pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être? votre _Bourgeois de Gand_, +oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent +ici, et le font applaudir avec frénésie! + +C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter +avec eux. + +Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie +de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia +d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la +représentation du _Bourgeois de Gand_. + +J'ai été voir _le Bourgeois de Gand_, sans connaître M. Miraglia, et +encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que +j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia; mais on m'a dit qu'on ne +pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour +Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le +lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes +compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur +habile directeur. + +M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système avec la plus complète +bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M. +Miraglia n'est pas chose possible. + +Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du +système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en +devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation +irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie +devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement +des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de +l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaltation et le désordre +de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, naît l'abolition +de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés +du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la +folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du +cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées au +profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente. + + * * * * * + +La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont +devenus fous par _religiosité_. Il est remarquable combien chez eux est +développé jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie, +l'organe de la vénération. + +La _religiosité_ exagérée est un des organes qui mènent le plus +facilement aux crimes les plus impies. + +En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à +Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples. +Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans, +tandis qu'elle dormait. + +Il se nommait Raphaël Del Prete; il était âgé de trente-six à +trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique, d'intelligence +limitée; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour +avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il +paraissait adorer. + +Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral. + +Il tomba malade, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire +des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents. + +Dans le procès, Del Prete dit que le conseil de faire des quêtes lui +avait été donné par son confesseur,--qui espérait être chargé de dire +ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent. + +Mais, au lieu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del +Prete, il le donne à un ermite; ce que, apprenant le prêtre, il lui dit +avec emportement qu'il était damné. + +Après cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la +maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les +images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion +autrefois. + +Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gêne dans +la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait +complétement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait; +il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui +voulait plus faire crédit. + +Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se +réveilla et ne le sentit plus à ses côtés. En même temps, il entendit un +bruit de coups sourds dans la chambre voisine: il se leva, alluma une +chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et +il trouva son frère écrasant à coups de masse la tête de sa mère. + +--Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il. + +--J'ai entendu, répondit l'assassin, ma mère qui était tombée à bas du +lit, je suis accouru pour l'y remettre. + +Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs +personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère. + +Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui, +pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de +tuer sa mère. Son frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant +continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation. + +Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre +arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le +docteur Barbarisi. + +M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de +ce genre de folie que l'on appelle _lypémanie ascétique_, laquelle peut, +par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus +désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le +coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais +sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu +résister. + +--Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges: dans un an, il sera +mort. + +Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort. +Dieu l'avait déjà condamné quand les hommes s'occupaient de rendre son +jugement. + +Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prete mourut; +l'autopsie du cerveau présenta un crâne double d'épaisseur, comparé à +un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges +étaient engorgées de sang; le sectum falciforme était devenu plus +volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates; +ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la +substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés +de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans +l'état ordinaire. + +Parmi les viscères, le foie était très-volumineux et présentait des +traces inflammatoires. + + * * * * * + +Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité +matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prete, M. Miraglia fit +valoir près des juges. + +Les actes antérieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le +précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la _lypémanie +ascétique_, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font +croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état +morbide que le crime fut consommé; mais Del Prete n'était pas fou +seulement du jour où il commença à donner des signes de folie; +l'infirmité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une +date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un +trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes +cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable +que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de +_lypémanie ascétique_ avec hallucinations, sont sujets à des visions +qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les +poussent à l'homicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés, +attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation +indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur, +malade, comme il l'était, par exemple, dans Del Prete, où le sentiment +ascétique était profondément attaqué; et c'est pour cela que l'on put +constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette +lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le +crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la +_double conscience_, phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit +inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les +plus insensés et les plus féroces. + +Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés +du tronc depuis soixante-deux ans, et qui viennent de me raconter à moi, +par l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles +drames que j'aie jamais entendus. + +Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au +pouvoir du docteur Miraglia. + +En 1855, au moment où l'on eut l'assez triste idée de restaurer le +Castel-Capouano,--magnifique forteresse dont, selon Thomas de Catane, +Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à +Guillaume le Mauvais,--le docteur Miraglia soignait la fille du préfet +de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études +phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire +cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées +aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette +exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les +autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de +barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de +Murat, l'avaient laissé subsister; mais enfin, séduit par l'idée de +faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, il donna l'ordre de +faire disparaître des murailles du Castel-Capouano les cages et les +têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur +Miraglia des têtes. + +Heureux de posséder enfin le trésor qu'il ambitionnait depuis si +longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa +en catégories. + +Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date, +annonçaient que les quatre têtes, séparées du tronc le même jour, +appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime. + +M. Miraglia étudia les quatre crânes. + +Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à +trente-quatre ans; + +Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans; + +Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans; + +Le quatrième, celui d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans. + +Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées +depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière, +présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait +foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs. + +Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes: + + +CRANE DE LA FEMME. + +Le docteur reconnut que le crâne était celui d'une femme, à sa face +étroite, au peu de largeur de l'arcade dentaire, à la très-grande +distance existant entre le trou de l'oreille et la partie supérieure de +l'os occipital, à laquelle correspond l'organe de la philogéniture, qui +présentait une saillie de plus de six lignes. + +Il reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux à +trente-quatre ans, au peu d'épaisseur des os, aux sutures non effacées +et faciles à désarticuler, à l'état d'intégrité des dents, condition de +jeunesse que l'on ne trouve plus passé cet âge. + +D'après les dimensions générales du crâne, il observa que les parties +postérieures et latérales dépassaient en volume les parties supérieures +et antérieures: ce qui indiquait que, chez l'individu auquel il avait +appartenu, les tendances animales l'emportaient sur les sentiments +moraux et les facultés intellectuelles; de telle sorte que, n'étant pas +contre-balancées par ces dernières, elles se trouvèrent détournées du +but moral, vers lequel, dans les conditions d'un organisme moins brutal, +le pouvoir de la volonté eût pu les diriger, et entraînèrent l'individu +à satisfaire ses instincts. + +Ce crâne, confronté à ceux des plus terribles criminels, pouvait +soutenir la comparaison. L'organe de la _destructivité_ ne rencontrait +son pareil que dans celui d'une tête de femme, conservé au musée de +Versailles, et qu'on montre comme étant celui de la marquise de +Brinvilliers;--chose qui nous paraît impossible, puisque la marquise de +Brinvilliers, décapitée en 1676, fut ensuite brûlée et réduite en +cendres, jetée au vent; mais qui, à défaut du crâne de celle-ci, serait +probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en +1699. + +Donc, ce crâne était celui d'une personne entraînée vers l'homicide par +des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultés +intellectuelles étaient insuffisants à combattre. + + +CRANE DU VIEILLARD. + +Ce crâne, dont il n'existait que le côté droit, fut reconnu par M. +Miraglia pour celui d'un homme de soixante à soixante et dix ans, à +l'épaisseur des os, qui dépassait trois lignes, à la presque disparition +des sutures effacées sur une grande étendue, quoique facile à +désarticuler, à cause de la fragilité amenée par le temps et les +intempéries; à l'épaisseur anormale des os occipitaux, avec +aplatissement de leurs cavités, à cause de l'atrophie du cervelet; à +l'engorgement des alvéoles à l'endroit des dents tombées par l'âge; en +outre, l'extension de l'arcade dentaire, l'ampleur de la face, +l'extension des lobes antérieurs, indiquaient une tête d'homme. + +L'examen du crâne démontra que celui auquel il avait appartenu était un +de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant reçu de leur +organisation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux +circonstances, et agissant et opérant selon les impulsions qu'ils +reçoivent. Une ligne, tirée du trou acoustique au sommet de la tête, +fait ressortir un médiocre développement des parties antérieures du +cerveau, et les régions cérébrales, qui représentent les sentiments +moraux, sont suffisamment développées, quoique la base et les côtés de +l'encéphale, siéges des tendances animales, soient larges et étendus au +delà de la mesure ordinaire. + +Les organes de la _philogéniture_, de la _destructivité_, de la +_sécrétivité_ et de l'_acquisivité_ étaient énormes; la _combattivité_, +la _circonspection_ et l'_estime de soi_ étaient grandes; la _fermeté_, +la _vénération_, la _bienveillance_ et la _conscienciosité_ peu +développées. Tous les autres organes étaient plutôt petits que grands, +moins cependant quelques-uns qui présentaient les indices d'un +développement normal. Avec cette organisation, ne pas savoir être +vertueux était une faute entraînant aux plus grands vices et aux plus +grands crimes. + + +CRANE DE L'HOMME. + +Les os de la face manquaient à ce crâne. Ce fut donc par la +non-ossification des sutures, par la largeur de l'occiput, par la +compactivité élastique des os, quoique suffisamment épais, que le +docteur Miraglia put fixer l'âge de l'homme auquel avait appartenu ce +crâne, entre vingt-cinq et trente ans. + +La conformation vicieuse de cette tête était remarquable par l'ampleur +des parties de l'encéphale placées derrière le trou acoustique: la +hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent +monstrueusement, tels que ceux de l'_amativité_, de la _destructivité_, +de la _sécrétivité_ et de la _fermeté_; toute la région antérieure était +petite et déprimée, surtout à l'endroit des organes de la _vénération_ +et de la _bienveillance_. Cet homme devait nécessairement être lascif et +follement féroce. + + +CRANE DU JEUNE HOMME. + +Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la +région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments +des facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce. + +Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune +homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et +pesants. + +Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de +la femme; même l'étroitesse encore plus grande du front et l'extension +encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la +lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la _combattivité_ +était très-développée, ainsi que la _destructivité_; la _sécrétivité_ +venait ensuite. Quant aux sentiments, l'_approbativité_ était grande, la +_circonspection_ grande, la _fermeté_ enfin plus développée encore que +ces deux derniers organes. + +Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à +qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait +deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en +exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait +encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de +complicité dans la perpétration du crime. + +A force de chercher, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de +la Vicaria, sous le nº 6154, cahier 340, à la date correspondant à +celle de l'exposition des têtes, le procès d'une femme et de trois +hommes accusés de meurtre. + + + + +II + + +Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives +criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des +quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les +crânes. + +Ces quatre prévenus étaient: + +Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans; + +Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans; + +Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans; + +Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans. + +De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants. + +Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait +remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa +constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en +morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de +faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze +premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun +des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la +tête même l'ombre d'une idée religieuse. + +Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait +belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux +et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme +disposée à suivre la tendance effrénée des sens. + +L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement +douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs +pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses +nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano +Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs +complétement dissolues. + +Elle se nommait Judith Guastamacchia. + +Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les +tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait +un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire, +nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux +débauches de sa femme avec son amant de cœur. Le malheureux père +voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et +continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis +un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit. +Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour +échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois +après, son amant vint la rejoindre. + +Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette +vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il +retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel +la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des +reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith +déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle +savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une +pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles +réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le +juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une +fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia, +il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria, +ensuite à la Vicaria. + +Les deux amants, furieux d'être séparés, imaginèrent un plan qui devait +leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières +amours. + +Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize +ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et +abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle, +épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du +mariage pour couvrir ses désordres. + +Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était +tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son +oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith, +irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne +s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en +parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce +qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins +cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît +condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait +pas la haine de Judith.--Femme de toutes les luxures, elle avait aussi +celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se +débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant +d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même au moment où il +accomplirait avec elle l'acte conjugal. + +Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés +par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à +Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre +lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il +avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle. + +Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le +pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour +dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la +maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature +variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes +sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son +père contre lui. + +Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et +de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y +entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième +personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur +mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il +était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait +les faveurs de Judith, et était à la fois l'objet de la jalousie du +mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à +réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la +maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari +qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces +hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au +bourreau. + +La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le +crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter. + +La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent +lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous +avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un +expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour +chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule, +méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et +Guastamacchia,--Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout +en le laissant s'accomplir;--Judith seule décida que l'on chercherait un +sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en +commun le crime. + +Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à +trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses +anciennes connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele +Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le +crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois +taché ses mains de sang. + +On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener +Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de +Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la +proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à +la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence +par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli +et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque +folle de joie. + +Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles +bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia, +en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa +part, Judith. + +Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la +présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne +voulait point y prendre part. + +Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son +mari chercher plusieurs choses pour le souper. On voulait, en son +absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du +meurtre. + +On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois +quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus +tombât à la renverse. + +Ce siége fut réservé pour Altamura. + +Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la +strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y +prépara un nœud coulant. + +De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun +soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent +alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras +autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière +lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler. + +Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de +ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du +désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant +ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses +mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la +gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit +bientôt le dernier soupir. + +Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui +venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire, +manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus +joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à +l'horrible boucherie qui allait suivre. + +Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un +bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête; +il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de +grès. + +Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête +coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir, +et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre +méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés +seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et +Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent +sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo +à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations, +Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau, +emportant dans un sac ensanglanté les bras, que Judith avait préparés +en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit. + +Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son +mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la +chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût +fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange +distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre, +Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose. +Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres. + +Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de +Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en +se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés: +la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta. + +La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour +de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer +dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les +traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste +du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la +Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut +Judith qui sortit avec son père, emportant la tête cachée sous son +châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario. + +Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne +d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des +membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de +Sant'Angelo à Nilo. + +La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un +seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés. +On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait +pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique. + +Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la +politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce +qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été +arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet +assassinat. + +Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent +complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne, +cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il +connût la femme à laquelle ce crâne appartenait. + +La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à +mourir par le gibet, et, après leur mort, à avoir la tête tranchée et +exposée dans des cages de fer à la Vicaria. + +Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison +éternelle dans la fosse de Favignana. + +Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la +sentence avec une impassible résignation. + +J'allais dire: _Dieu fasse paix à leurs âmes!_--mais le docteur Miraglia +m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une +âme. + +Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est +honorer Dieu. + + + + +III + + +Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre +récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui +m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes, +représenté par des fous. + +Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la +femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons: la +première, parce qu'il n'a dans son établissement, séparé des hommes, que +des femmes d'une classe inférieure; qu'il regarde comme une chose plus +délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d'y faire monter +des hommes; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le +bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes, +presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une +éternelle loquacité. + +Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la +représentation des fous d'Aversa au seul point de vue de la curiosité et +de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir +de M. Miraglia lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de +quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui +demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si +complet. + +M. Miraglia me répondit: + +--D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être +traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille +humaine: attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles +des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi +celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci +en les mettant en exercice; de sorte que la folie sera seulement une +tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de +plus naturel que ce fait, qui paraît merveilleux au premier abord. Les +facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les +exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer +elles-mêmes en excitation. Patience, persévérance, bienveillance et +volonté, telles sont les moyens d'obtenir la confiance de ces malheureux +et de les conduire à l'exercice des parties saines de leur cerveau, en +endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un +ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même +but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement. + +Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les +individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître +au lecteur la monomanie de chacun d'eux. + +Je ne puis parler que du _Bourgeois de Gand_, n'ayant vu représenter que +_le Bourgeois de Gand_; ce que je dirai de la représentation de _Brutus_ +sera accidentel. + +Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés: + + Le bourgeois de Gand MM. FELICE PERSIO. + Le marquis de las Navas LUIGI GAGLIOZZI. + Le duc d'Albe ANTONIO ROSSI. + Le prince d'Orange GIUSEPPE FORCIGNANO. + Gidolfe VINCENZO LUIZZI. + Le courrier d'Espagne MICHELE PENTRELLA. + +Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de chambre du duc furent +remplis par deux employés de l'établissement, les deux aliénés qui +devaient remplir ces rôles ayant été, pendant les répétitions, saisis de +délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de +ces artistes. + + +FELICE PERSIO.--_Le bourgeois de Gand._ + +Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure; il est +âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit le +comédien vagabond, jouant la comédie, chantant et dansant. Il entra dans +l'établissement le 24 décembre 1858; il est affecté de _manie_, +c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais +avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la +_mimique_, de l'_astuce_, de l'_idéalité_ et de quelques autres forces +intellectuelles se montrent en lui complétement saines. Excitez et +dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont +malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il +suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient +perverties reprenaient aussitôt le dessus. C'est ainsi que, tant que +Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle; mais que, +aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est +poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et +de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier +deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un +discours sensé. + + +LUIGI GAGLIOZZI.--_Le marquis de las Navas._ + +Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-deux ans. Il était concierge +de l'administration de la loterie. Il entra à l'établissement de M. +Miraglia le 7 mars 1861, affecté de _lypémanie ascétique_, ce qui, en +langage ordinaire, se traduit par ces mots: «Exagération et désordre de +quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et +de celui de la circonspection.» La bienveillance, la mimique chez lui +sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles +qu'il a joués: celui de Collatin, dans le _Brutus_, et celui du marquis +de las Navas dans _le Bourgeois de Gand_. Il est plus docile que Persio, +par cette raison qu'il est plus facile de dominer les émotions des +sentiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables, +des instincts exagérés par la maladie. + + +ANTONIO ROSSI.--_Le duc d'Albe._ + +Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille; il a cinquante et un +ans; il entra pour la première fois dans l'établissement le 25 mai 1842, +et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il +voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous +anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, affecté de +pervertissement et d'exagération dans le sens de l'_estime de soi-même_, +et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des +souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui +sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances, et +quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit +que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour +lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans +l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il +est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la +puissance et l'orgueil peuvent s'exercer; c'est pourquoi il fut facile +de lui faire représenter, dans _le Bourgeois de Gand_, le rôle du duc +d'Albe; mais il refusa complétement toute relation avec le souffleur, +disant qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à +dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses +réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens +qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque +phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur. + +Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français. + + +GIUSEPPE FORCIGNANO.--_Le prince d'Orange._ + +Giuseppe Forcignano est de la province de Lecce; il a trente-trois ans +et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans +l'établissement d'Aversa le 5 janvier 1861. Il est atteint de monomanie +vaine et orgueilleuse: les sens de l'_estime de soi_ et du besoin +d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa +vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. Il croit +avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant, +beau, savant; il marche la tête renversée en arrière et regarde +l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange. +Au reste, complétement sourd, les perceptions saines n'arrivent qu'avec +la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les sentiments +troublés, qui sont, comme nous l'avons dit, l'estime de soi et la +vanité. Dans la tragédie de _Brutus_, il représentait un des fils de +Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta +dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père, +qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent +de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en +disant: «Il n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils +de Brutus.» Dans _le Bourgeois de Gand_, où il représentait le prince +d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se +déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en +disant: + +--Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de +grossiers habits. + + +VINCENZO LUIZZI.--_Gidolfe._ + +Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre +d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente +_lypémanie ascétique_. La _religiosité_ et la _circonspection_ sont chez +lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en +outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une +étrange manière les sensations externes, ce qui a produit dans son +esprit un singulier désordre de la _conscience_. C'est un _possédé_ +d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le +cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit; +l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps. +C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo +Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine +appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit +et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle +celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a +plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il +ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;--ce qu'il donne +lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux +fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se +précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à +la tête;--une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à +l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus +subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De +temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors +le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée +qui lutte avec l'esprit de Luizzi; et le corps, champ de bataille où +s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat. + +Asmodée-Luizzi a fait, dans _Brutus_, le comparse représentant le +peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, a rempli le rôle de Gidolfe, +qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio. +Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru +d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce +démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que +Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou +à _double conscience_, mais simplement un fou croyant avoir un diable +dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour +combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien +contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et, +sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la +main, et n'eut point à s'en repentir. + +Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque +jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire. + +Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne. + + +MICHELE PENTRELLA.--_Le courrier espagnol._ + +Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à +l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie +orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui: +il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps, +sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans _Brutus_, il fit le second +comparse du peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, le courrier +espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la +comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on +mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi +par le public. + + * * * * * + +Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient _le +Bourgeois de Gand_, le soir où, comme je vous le disais, la salle du +Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle. + +Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez +les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur +établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous +comme auparavant. + +Le plus difficile à manier de tous est Persio, parce que c'est celui +qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il +point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le +conduisit à l'auberge des _Florentins_, lui faisant donner une chambre à +part. + +Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux +heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de +bonne heure, les jours où il jouait. + +Arrivé à l'auberge des _Florentins_, il se mit tout nu et se savonna des +pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se +promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure +s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il +reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans +difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa +loge, où son costume était tout prêt. + +Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant: + +--Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé +d'avance. + +--C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous? + +--Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse. + +On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était +exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers +chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs; +d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et +dix napoléons qu'il toucherait. + +Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé +en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à +vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le +plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne +perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant +de descendre sur le théâtre. + +Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans +sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers +les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis +qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les +a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient +renfermés. + +Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que +c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent +seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets. + +Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut +obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois +coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce +que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile +se leva, il parut reprendre toute sa raison. + +Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil. + +Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter +qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les +organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il +avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier +acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas +recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le +souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou +lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions. + +La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut +très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent +fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux +applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre, +saluaient le public avec reconnaissance. + +Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la +prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est +fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui +parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de +son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie +pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et +d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le +dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança +jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne +saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au +souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera +pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi +Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque +d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange. + +Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment +où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince +d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre: +«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de +ma jeunesse.» + +Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se +retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de +Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano. + +Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait +manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la +chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté +de dire: + +--Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous! + +A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait +arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée +devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée, +démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des +corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc +d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de +Vargas _tomba mort_. + +Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons +dire en disant _tomba mort_, et non pas _comme s'il était mort_. + +L'affiche portait: + + LE BOURGEOIS DE GAND + ou + LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE, + _Drame en cinq actes, en prose_, + par + M. HIPPOLYTE ROMAND, + suivi de + LA MORT DU TASSE + _Scène lyrique en un acte_. + +C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame, +devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement +qu'un monologue. + +Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant +comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui +venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en +scène: + +--Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je +suis mort depuis dix à peine? + +Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui +faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége +de ressusciter, et encore après trois jours. + +Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non +pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné +une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio _étant +mort_, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans +un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un +fou, se retira applaudissant de toutes ses forces. + +J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer +sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et +comment il me fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à +l'établissement même d'Aversa. + +Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain, +à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M. +Miraglia. + +Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le +premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui +avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au +soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de +lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il +ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et +mélancolique des paroles sans suite. + +Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps +le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi, +c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui, +pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes +compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la +représentation; mais il m'interrompit en me disant: + +--Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau. + +Et il m'exposa son système, auquel, contre mon habitude, ennemi que je +suis de tout système, je parus me ranger entièrement. + +Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc +Persio. + +Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il +me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne +pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui +en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas. + +Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le +voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne. + +Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui +aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de +prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les +lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir +dans le costume modeste qu'il portait. + +Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et +très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes +ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il +avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes; +elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse, +n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou. + +Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait +absolument rien à tirer. + +Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois +curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de +cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la +science de la vie,--mais aussi la science de la mort! + + FIN + + + + +TABLE + + +PRÉFACE 1 + +JACQUES ORTIS 15 + +LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA 261 + +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET. + + +ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEX. DUMAS + +PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY + + + Acté 1 + Amaury 1 + Ange Pitou 2 + Ascaulo 2 + Aventures de John Davys 2 + Les Baleiniers 2 + Le Bâtard de Mauléon 3 + Black 1 + La Bouillie de la comtesse Berthe 1 + La Boule de neige 1 + Bric-à-Brac 2 + Un Cadet de famille 3 + Le Capitaine Pamphile 1 + Le Capitaine Paul 1 + Le Capitaine Richard 1 + Catherine Blum 1 + Causeries 2 + Cécile 1 + Charles le Téméraire 2 + Le Chasseur de sauvagine 1 + Le Château d'Eppstein 2 + Le Chevalier d'Harmental 2 + Le Chevalier de Maison-Rouge 2 + Le Collier de la reine 3 + La Colombe 1 + Les Compagnons de Jéhu 2 + Le Comte de Monte-Cristo 6 + La Comtesse de Charny 6 + La Comtesse de Salisbury 2 + Les Confessions de la marquise 2 + Conscience l'innocent 2 + La Dame de Monsoreau 3 + La Dame de Volupté 2 + Les Deux Diane 3 + Les Deux Reines 2 + Dieu dispose 2 + Le drame de Quatre-Vingt-Treize 3 + Les Drames de la mer 1 + La Femme au collier de velours 1 + Fernande 1 + Une Fille du régent 1 + Le Fils du forçat 1 + Les Frères corses 1 + Gabriel Lambert 1 + Gaule et France 1 + Georges 1 + Un Gil Blas en Californie 1 + Les Grands Hommes en robe de chambre:--César 2 + Henri IV, Richelieu, Louis XIII 2 + La Guerre des femmes 2 + Histoire d'un casse-noisette 1 + Les Hommes de fer 1 + L'Horoscope 1 + Impressions de voyage: + -- Une Année à Florence 1 + -- L'Arabe Heureuse 3 + -- Les Bords du Rhin 1 + -- Le Capitaine Arena 1 + -- Le Caucase 3 + -- Le Corricolo 2 + -- Le Midi de la France 2 + -- De Paris à Cadix 2 + -- Quinze jours au Sinaï 2 + -- En Russie 4 + -- En Suisse 3 + -- Le Speronare 1 + -- La Villa Palmieri 1 + -- Le Véloce 2 + Ingénue 2 + Isabel de Bavière 2 + Italiens et Flamands 3 + Ivanhoe de Walter Scott (trad) 2 + Jacques Ortis 1 + Jane 1 + Jehanne la Pucelle 1 + Louis XIV et son Siècle 4 + Louis XV et sa Cour 2 + Louis XVI et la Révolution 3 + Les Louves de Machecoul 3 + Madame de Chamblay 2 + La Maison de glace 2 + Le Maître d'armes 1 + Les Mariages du père Olifus 1 + Les Médicis 1 + Mes Mémoires 10 + Mémoires de Garibaldi 2 + Mémoires d'une aveugle 2 + Mémoires d'un médecin.--J. Balsamo 5 + Le Meneur de loups 1 + Les Mille et un Fantômes 1 + Les Mohicans de Paris 4 + Les Morts vont vite 2 + Napoléon 1 + Une Nuit à Florence 1 + Olympe de Clèves 3 + Le Page du duc de Savoie 2 + Le Pasteur d'Ashbourn 2 + Pauline et Pascal Bruno 1 + Un Pays inconnu 1 + Le Père Gigogne 2 + Le Père la Ruine 1 + La Princesse de Monaco 2 + La Princesse Flora 1 + Les Quarante-Cinq 3 + La Régence 1 + La Reine Margot 2 + La Route de Varennes 1 + Le Salteador 1 + Salvator (suite et fin des Mohicans de Paris) 5 + Souvenirs d'Antony 1 + Les Stuarts 1 + Sultanetta 1 + Sylvandire 1 + Le Testament de M. Chauvelin 1 + Trois Maîtres 1 + Les Trois Mousquetaires 2 + Le Trou de l'Enfer 1 + La Tulipe noire 1 + Le Vicomte Bragelonne 6 + La Vie au désert 2 + Une Vie d'artiste 1 + Vingt ans après 3 + +POISSY.--TYP. DE A. BOURET. + + +NOTES: + +[1] Épictète. + +[2] Exode, ch. x, verset 5. + +[3] Malachie, ch. III, verset 5. + +[4] Ce récit d'Ortis me parut d'abord exagéré par sa douleur; mais, +depuis, j'ai appris que, dans les États cisalpins, qui ne possèdent pas +de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens gouvernements, +et, à Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui punissaient de mort +tout vol prouvé excédant cinquante-deux livres. Mais les cardinaux, +presque toujours, adoucissaient la peine, ce qui ne pouvait avoir lieu +dans les tribunaux de la république. (_L'Éditeur._) + +[5] Le Dante. + +[6] Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, m'a paru +néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même pays. +(_L'Éditeur._) + +[7] Auteur de quelques poésies champêtres. (_L'Éditeur._) + +[8] Deux autres représentations de _Brutus_ furent données au théâtre +royal de Caserte. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur +Miraglia, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + +***** This file should be named 35951-8.txt or 35951-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/5/35951/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/35951-8.zip b/old/35951-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..98ba878 --- /dev/null +++ b/old/35951-8.zip diff --git a/old/35951-h.zip b/old/35951-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2d7736a --- /dev/null +++ b/old/35951-h.zip |
