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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:04:49 -0700 |
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diff --git a/35951-h/35951-h.htm b/35951-h/35951-h.htm new file mode 100644 index 0000000..87e709f --- /dev/null +++ b/35951-h/35951-h.htm @@ -0,0 +1,7940 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of +Jacques Ortis--les fous du docteur Miraglia, par Alexandre Dumas. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.col {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;font-family:sans-serif, serif;text-decoration:underline;} + +.r {text-align:right;margin-right:25%;} + +.dates {text-align:right;margin:3% 8% 3% auto;font-weight:bold;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquot {margin:3% auto 3% auto;} + + sup {font-size:75%;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;} + +.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:15%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} + +.poem {margin-left:25%;text-indent:0%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia, by +Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: April 24, 2011 [EBook #35951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="col"> <small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small> </p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><small>ŒUVRES COMPLÈTES</small><br /> +D'ALEXANDRE DUMAS</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1>JACQUES ORTIS<br /><br /> +<small>—LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA—</small></h1> + +<p class="cb"><small><small>PAR</small></small><br /><br /> +ALEXANDRE DUMAS<br /><br /> +<small><small>NOUVELLE ÉDITION</small></small></p> + +<div class="figcenter" style="width: 100px;"> +<img src="images/colophon.png" width="80" height="43" alt="colophon" title="" /> +</div> + +<p class="cb">PARIS<br /> +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> +<small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br /> +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br /> +——<br /> +1867<br /> +<small><small>Tous droits réservés</small></small><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3> + +<p class="c">——</p> + +<p>Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je +sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre +me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan +cette laconique invitation:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite +souper avec moi.</p> + +<p class="r">»C. M.»</p></div> + +<p>Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui +flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la +porte de l'hôtel <i>Vittoria</i>, et je me disposais à monter rapidement +l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion +<a name="page_002" id="page_002"></a>passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de +l'auteur de <i>Henri III</i> et de <i>Christine</i>, et, d'un autre côté, je +connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M. +Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a +donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au +latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue +durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me +rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques +années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant +de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il +m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue +excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation +littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je +me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français. +M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le +monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous +causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble. +M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés +intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à +m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever +<a name="page_003" id="page_003"></a>quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec +tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution.</p> + +<p>La traduction des <i>Lettres de Jacopo Ortis</i> prouve que mes prévisions +n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo; +Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un +héritage.</p> + +<p>La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains, +produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des +sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se +complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans +l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang +coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la +transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas, +le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a +eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des +deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à +l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables +pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup +d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet +qu'il a choisi.</p> + +<p>La vie de Foscolo est connue plus que ses <a name="page_004" id="page_004"></a>ouvrages: c'est un immense +roman dont les <i>Lettres d'Ortis</i> sont à peine un épisode; c'est une +lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à +la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère, +il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme +Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire +exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre +dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine, +pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la +foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la +détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de +l'âme.</p> + +<p>Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté +dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption, +appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques, +un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus +indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville +en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une +bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves +frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes +regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un +parc, l'épée ou le pistolet à la main,<a name="page_005" id="page_005"></a> obligé de rendre laids et +risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour +poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec +l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus +accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de +misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et +lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui +comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec +des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin +et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là, +il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a +rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait +pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui +jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de +combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant +par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque +ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, <i>Ajax</i> et +<i>Ricciardo</i>, ses <i>Commentaires</i> sur les œuvres de Montecuculli, et la +<i>Chevelure de Bérénice</i>, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne, +ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les <i>Tombeaux</i> et les +<i>Lettres de Jacopo Ortis</i>.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les +apparences n'ont pas craint d'affirmer que <i>Jacopo Ortis</i> n'était qu'une +imitation de <i>Werther</i>; mais les critiques allemands ont démontré +jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux +livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous +leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs +désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa +difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la +guérison par effet contraire.</p> + +<p>Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de +démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le +conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes, +applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et +l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont +l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre +réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie; +Werther accuse, Ortis souffre.</p> + +<p>Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une +conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des +mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels<a name="page_007" id="page_007"></a> +degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre +désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent +les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune +et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans +le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves +d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait +la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu +un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces +détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait +pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait +attendu en vain. Lorsque son unique <i>compagne</i> réclamait les soins de la +blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la +nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de +liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion +frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne +se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais +quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval.</p> + +<p>Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement +et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne +se<a name="page_008" id="page_008"></a> réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa +fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale +à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un +seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant +cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il +avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous +un coup de sifflet.</p> + +<p>On donnait <i>Ajax</i> au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le +pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour +attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le +cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter; +alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements +magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des +vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste; +ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification, +voulait dire <i>habitants de Salamine</i> ou <i>saucissons</i>, et les rires +éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées.</p> + +<p>C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo, +qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière +humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia<a name="page_009" id="page_009"></a> +pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne +trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un +à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes +ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte +de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur +un sombre et magnifique tableau, pendant du <i>Jugement</i> de Michel-Ange; +nous voulons parler des <i>Tombeaux</i> de Foscolo.</p> + +<p>Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux +sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa +promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se +sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des +vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là, +comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles +humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale! +Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions, +il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire +de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial:</p> + +<div class="blockquot"><p>«A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le +soleil de la mort est-il moins dur?<a name="page_010" id="page_010"></a> Lorsque le soleil aura cessé +de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des +herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront +plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus +le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence; +lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de +l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en +échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera +mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et +sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette, +déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli +enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une +force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme +et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre +et du ciel, sont métamorphosés par le temps.»</p></div> + +<p>Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle +reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand +sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus +douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse +agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié:<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<div class="blockquot"><p>«L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour +sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le +cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance +d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait +vivre avec le trépassé;—et le trépassé vit avec nous, si la terre, +qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile +dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes +de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde +son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres +bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage +d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie +obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer +son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires, +ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il +lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme +aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le +soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.»</p></div> + +<p>Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo +tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une +sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des<a name="page_012" id="page_012"></a> jours +plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les +autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel, +de Galilée et de Michel-Ange:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le +tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en +arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de +quel sang il est sillonné;—et le cercueil de celui qui éleva à +Rome un nouvel Olympe à la Divinité;—et de celui qui le premier +vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés +par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du +firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi +heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein +d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux +fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des +collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus +pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la +première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu +donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope +qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à +Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.—Mais mille<a name="page_013" id="page_013"></a> fois plus +heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les +gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal +gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont +ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les +souvenirs.»</p></div> + +<p>Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de +tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la +douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est +le sentiment qui domine dans les <i>Lettres de Jacopo Ortis</i>, car Foscolo +a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses +regrets, tout son désespoir.</p> + +<p>Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de +M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et +traduire <i>Ortis</i>: c'était l'auteur d'<i>Antony</i>.</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Pier-Angelo Fiorentino.</span></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1839.</span></p> + +<p><a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<p><a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<h1><a name="JACQUES_ORTIS" id="JACQUES_ORTIS"></a>JACQUES ORTIS</h1> + +<p class="dates">Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797.<br /> +</p> + +<p>Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si +toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos +malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je +le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à +qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi, +et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions, +toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne +solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer +encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo; +combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est +dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins. +Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de +moi-même,<a name="page_016" id="page_016"></a> j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du +moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par +le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os +reposeront sur la terre de mes ancêtres.</p> + +<p class="dates">13 octobre.<br /> +</p> + +<p>Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne +point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma +mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le +cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie +mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?... +Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs +maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est +l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile +compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais +où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours +prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse +devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas +pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la +liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,<a name="page_017" id="page_017"></a> +désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le +cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements +de ma patrie!</p> + +<p>Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté +au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par +les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui, +tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup, +revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements, +certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de +la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la +faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour +nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...</p> + +<p class="dates">16 octobre.<br /> +</p> + +<p>Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le +péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens +possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis +l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par +la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge... +Envoie-moi quelques livres.<a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<p>Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même... +Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le +cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit +compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la +consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon +sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de +toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre +bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses +bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et, +maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit... +Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes +victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un +enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le +peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur +lui... Adieu! adieu!...</p> + +<p class="dates">18 octobre.<br /> +</p> + +<p>Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une +autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je +n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des +crimes et des malheurs de l'humanité<a name="page_019" id="page_019"></a> en tournant les yeux sur cette +petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain, +ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien +cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du +voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer +ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres... +Race humaine!</p> + +<p class="dates">23 octobre.<br /> +</p> + +<p>S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé, +le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, +jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt +qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et +généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse +faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi +au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et +tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort +lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux, +sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de +Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de +moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur +lisais, ils m'écoutaient debout et la <a name="page_020" id="page_020"></a>bouche béante; je crois que le +désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de +notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la +vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les +rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à +posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec +quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des +curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête +arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de +disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour +s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est +ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.</p> + +<p>M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que +souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question +dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi +retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple, +quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé +des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme +d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait +autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a +les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec<a name="page_021" id="page_021"></a> le +cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa +fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne +dit pas grand'chose.—Bonne nuit.</p> + +<p class="dates">24 octobre.<br /> +</p> + +<p>Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui +dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait +voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait +gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en +avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier +miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait +ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois +auparavant, soustrait un sac de fèves à son père.</p> + +<p>—Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler?</p> + +<p>—Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas +autant?</p> + +<p>Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait +précipitamment une haie, je m'écriai:</p> + +<p>—Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant.<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p class="dates">26 octobre<br /> +</p> + +<p>Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en +remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait; +elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique +d'aller chercher son père.</p> + +<p>—Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans +la campagne, mais il ne tardera point à revenir.</p> + +<p>Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à +l'oreille quelques mots que je ne pus entendre.</p> + +<p>—C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla +voir avant-hier.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me +remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur +par la main, et se retira avec elle.</p> + +<p>—Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient +la chambre, nous voici tous!...</p> + +<p>Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme +manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque +temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra.</p> + +<p>—Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant,<a name="page_023" id="page_023"></a> et j'espère que vous +viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous.</p> + +<p>Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de +la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les +douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une +source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais +qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle +tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose?</p> + +<p class="dates">28 octobre.<br /> +</p> + +<p>Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même; +un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de +moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée, +tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et +à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos +malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et +tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le +tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait; +mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors +de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la +<a name="page_024" id="page_024"></a>résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que +veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées +éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées, +l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la +religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et +de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis, +mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la +trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que +j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur +puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui, +pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent +aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes +enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie +et leur sainte indépendance!</p> + +<p class="dates">1<sup>er</sup> novembre.<br /> +</p> + +<p>Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un +instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M. +T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et +l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du +moins ce n'était pas à<a name="page_025" id="page_025"></a> ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais +personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de +loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de +recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien +autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection, +si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais +animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la +pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui +cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à +la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat +bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux +échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main; +sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche +et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de +docteur, <i>riche et choisie</i>, je suis toujours prêt à lui donner un +démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un +millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous +les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous +le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre +des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de +dissertations.<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<p>En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je +lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure +s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille +folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi +que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en +boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau +ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses; +enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir +au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie, +me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur +les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui +cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et +me priait en grâce de <i>ne point me laisser tomber</i>.</p> + +<p>Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon +bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches +une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le +cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde +avec la chanson des vendanges.<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<p class="dates">12 novembre.<br /> +</p> + +<p>Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la +montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite +colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et +stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y +prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de +plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la +cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit +bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera +splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire, +et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de +l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs +habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant +leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les +filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos +paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir +la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs +aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient +pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi,<a name="page_028" id="page_028"></a> m'élançant +dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver, +lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé +sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux +vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les +villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons +lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me +remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard, +les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix +cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples +aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et, +lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et +ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles +agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens +amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour +la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs +enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du +mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix +émue, en regardant mon tombeau:</p> + +<p>—C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières.<a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<p>O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il +laissera ses cendres!</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">N'attendait pas en vain son époux exilé!</span><br /> +</p> + +<p>Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai +interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse +d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il +est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de +t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu.</p> + +<p>Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me +renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te +donner de mes nouvelles.</p> + +<p>Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature +était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite +Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua. +Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que +j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de +la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on +eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait<a name="page_030" id="page_030"></a> devant le soleil, qui, +dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au +dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et +peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout +d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient +laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à +chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu +soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres, +avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes +de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin +séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors +une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt: +c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des +oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé +par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et +des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je +plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui +n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes +de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de +toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce +qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et<a name="page_031" id="page_031"></a> pure qui +lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux +noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes +ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne. +Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se +répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers +Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les +ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire +de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en +me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas +mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la +douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix, +la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire +littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe, +certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de +copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa +seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je +ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas +même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases, +sans perdre toute sa vivacité.</p> + +<p>Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon +récit. Le vent souffle avec force,<a name="page_032" id="page_032"></a> et cependant je vais essayer de me +mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom...</p> + +<p>Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil +de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un +saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures, +cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui, +journée perdue... ô Thérèse!</p> + +<p>—Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse.</p> + +<p>Et ces paroles m'ont déchiré le cœur.</p> + +<p>Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint +M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous +suivait, portée par le jardinier.</p> + +<p>—Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse.</p> + +<p>J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je +gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait +sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma +tristesse, et, changeant de voix:</p> + +<p>—Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire.</p> + +<p>Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre.</p> + +<p>Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous<a name="page_033" id="page_033"></a> gravissions l'herbeuse +colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à +nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par +des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes +leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de +chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient +agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en +temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt, +joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant +au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise +du matin.</p> + +<p>—Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle, +que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous +l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère...</p> + +<p>Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite +Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle +ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus +retenir et dont son visage était inondé.</p> + +<p>—Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la +vois-je jamais?</p> + +<p>—Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec +sa sœur, séparée de nous <a name="page_034" id="page_034"></a>peut-être pour toujours!... Mon père +l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je +ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère, +après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point +avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de +tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui +redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille... +Quant à moi... patience!</p> + +<p>Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon +cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres. +Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre +nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande +ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai +jamais celui avec lequel tout est déjà décidé...</p> + +<p>Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la +consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils...</p> + +<p>—De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines, +je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver +quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai +que vous seul.</p> + +<p>—O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours,<a name="page_035" id="page_035"></a> et racheter à ce prix +tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans +réserve, et je la consacre à ton bonheur.</p> + +<p>Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle +obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme... +Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde +toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge. +Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme +ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné +dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de +déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions, +établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses +enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un +homme <i>de sens</i>, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage +immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais +cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il +manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit +mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère +l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce +sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est +pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et<a name="page_036" id="page_036"></a> +quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette +malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des +hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité +le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se +fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire +sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête +une semblable tentation.</p> + +<p>Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au +premier moment...</p> + +<p>Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a +chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de +ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle +lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de +flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte +d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries, +paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que +l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et +livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au +temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends +la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.</p> + +<p><a name="page_037" id="page_037"></a>Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à +l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui +renferma autrefois cet homme</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fit à Laure vivante une immortelle gloire.</span><br /> +</p> + +<p>Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes +pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en +silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce +grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un +si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des +terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent +encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur +un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu +desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise +l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant +des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept +années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des +sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt +vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit +de la mort par le malheur<a name="page_038" id="page_038"></a> et l'indigence, il écrivait, en exhalant son +dernier soupir:</p> + +<p>«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de +l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire +mourir mendiant.»</p> + +<p>O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur, +il me semble que je mourrai un jour en les répétant.</p> + +<p>Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la +chanson</p> + +<p class="c">Claires, fraîches et douces ondes!</p> + +<p>Et cette autre:</p> + +<p class="c">De penser en penser, de montagne en montagne...</p> + +<p>Et ce sonnet:</p> + +<p class="c">Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire.</p> + +<p>Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait +à mon cœur.</p> + +<p>Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les +comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai +appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome, +et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt,<a name="page_039" id="page_039"></a> parce que, les autres +parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira +devant les tribunaux.</p> + +<p>A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas, +après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu; +j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la +vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de +te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et +lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses +paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour +connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois +interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti.</p> + +<p>Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque +Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai +plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux, +dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient +quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons +ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la +solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera +nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et +doux, afin que, dans les années de tristesse et de<a name="page_040" id="page_040"></a> persécution qui nous +restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas +toujours été malheureux.</p> + +<p class="dates">22 novembre.<br /> +</p> + +<p>Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui +l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec +lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner. +J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance +de M. T***.</p> + +<p>—Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.</p> + +<p>Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique +créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le +cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés, +parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de +l'homme heureux!</p> + +<p>Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je +change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un +voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des +réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant +d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement +qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,<a name="page_041" id="page_041"></a> +Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs... +et de ceux des autres.</p> + +<p>Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris +de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de +calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents +soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche +aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un +fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu; +eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant +j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres +sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier +mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et +cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de +faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le +délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute, +par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est +réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres, +ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les +défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs +voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement<a name="page_042" id="page_042"></a> +le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?</p> + +<p>O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains +ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre +dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur, +crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or, +comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?</p> + +<p>Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde +apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur +vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui +refroidit tout ce qu'il touche.—Dieu ne reste pas toujours dans une +majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe +avec les tempêtes.</p> + +<p class="dates">28 novembre.<br /> +</p> + +<p>Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de +Thérèse.—Bonjour.</p> + +<p class="dates">3 décembre.<br /> +</p> + +<p>Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque +j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je +sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la +volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant!<a name="page_043" id="page_043"></a> comment +puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au +désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la +vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te +soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi, +t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?</p> + +<p>Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je +l'aime.—Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour +d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre... +Dieu le sait.</p> + +<p>Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me +divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que +je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle +chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres +odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme +les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa +chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son +portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde +chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux +nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout +son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts +courant<a name="page_044" id="page_044"></a> avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était +harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du +bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé +surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je +commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des +convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne +songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te +dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais +le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de +cette vie mortelle.</p> + +<p>Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul. +Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon +visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.</p> + +<p class="dates">Padoue, 7 décembre.<br /> +</p> + +<p>Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au +mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour +m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part +de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à +peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de +l'<a name="page_045" id="page_045"></a>Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je +te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore +revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité +du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai +quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré +tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je +t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et +qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.</p> + +<p>Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un +savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher +partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne +pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu +sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et +surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les +études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère +libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je +te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant +ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose +venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre +à louer pour plus d'un mois...<a name="page_046" id="page_046"></a></p> + +<p class="dates">Padoue, 11 décembre.<br /> +</p> + +<p>Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui, +abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari, +vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si +jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans +laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son +temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des +conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle +paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes +louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres +femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu +d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent +un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant +sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et +amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai +un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin... +Adieu; l'heure s'avance.</p> + +<p class="dates">Deux heures.<br /> +</p> + +<p>Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de +moi une femme de trente-cinq<a name="page_047" id="page_047"></a> ans environ, légèrement vêtue, et que +jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me +l'eût appris en me disant:</p> + +<p>—Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.</p> + +<p>Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où +était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en +regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les +murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça +et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs +parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse, +s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et +s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de +chambre.</p> + +<p>Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me +souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je +m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de +peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à +découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau +de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique +retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles +qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque<a name="page_048" id="page_048"></a> dans +son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre, +tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses +longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en +douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa +chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A +demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec +complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait, +puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les +oreilles et la queue.</p> + +<p>Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre +déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se +jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes, +laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans +cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que +l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu +avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme +elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me +souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes +facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer... +Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de +Thérèse... Je reportai, avec<a name="page_049" id="page_049"></a> un léger sourire, les yeux sur la belle, +sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords +du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en +lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et, +en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé +le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa +figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma +raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:</p> + +<p>—Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends +donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te +présentait la fortune.</p> + +<p>Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu +t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée, +et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.</p> + +<p>Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque +instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je +n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était +pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je +suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui +cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes<a name="page_050" id="page_050"></a> +infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi... +Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon +cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh +bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la +<i>Vénus de Médicis</i>, pour la <i>Psyché</i>, pour la lune ou pour quelque +étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de +Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais +d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et +plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.</p> + +<p>Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau +bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à +cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de +vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne +sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni +me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.</p> + +<p class="dates">Padoue...<br /> +</p> + +<p>(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se +plaignait de ce que lui avait fait<a name="page_051" id="page_051"></a> souffrir quelquefois son caractère +violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier +religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru +nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement +deviner le contenu des pages qui manquent.)</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu +sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui +m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies +faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne +sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable +s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne +l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu +cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon +ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet +instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en +pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.</p> + +<p>Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que +je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi, +comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de +celui qui déjà m'avait dévoré<a name="page_052" id="page_052"></a> la moitié du cœur. Cette vile espèce +n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se +venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se +servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je +n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:</p> + +<p>—Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme +vous.</p> + +<p>Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie +dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai +que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi +le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut +une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un +ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et +les mains tremblantes.</p> + +<p>Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui +s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant, +m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux +marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que +vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous +réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se +ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui +voudrait acheter notre <a name="page_053" id="page_053"></a>avilissement. Amis pendant le calme, la tempête +s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez +eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent +frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils +s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au +milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance +et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la +multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou +de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que, +plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne +parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la +société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et, +comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt, +brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me +douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre +la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la +première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut +acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut +profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec +quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois +craindre d'être trompé par ceux qui<a name="page_054" id="page_054"></a> devaient m'instruire, précipité du +faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la +main qui aurait eu la force de me soutenir.</p> + +<p>(Il manque une autre feuille.)</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>. . . . . Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement +éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue; +mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre +pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je +conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit +d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire +et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma +jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres, +trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais +pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la +tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente +de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour +de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de +commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère +dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux +pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice.<a name="page_055" id="page_055"></a> Non, jamais +aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire +répéter sur le théâtre du monde l'éloge du <i>petit brigand</i>... Pour +veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il +faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore +maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient +susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu +d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être +eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y +goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se +plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi +tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du +cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent +jamais changer.</p> + +<p>Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai +cherché avec soin ce <i>grand monde</i>, que partout j'entendais vanter avec +tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de +belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je +l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des +hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore. +J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces +malheureux<a name="page_056" id="page_056"></a> que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les +jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un +an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui +mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à +me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie +m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.</p> + +<p>Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de +salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure, +épargne-moi ton refrain habituel: <i>Ortis, Ortis, ton intolérance te +rendra misanthrope</i>. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je +me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne +sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le +meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui +pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble +si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison; +je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais +l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon +caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et +imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette +qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon<a name="page_057" id="page_057"></a> +honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer +d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse +pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable, +que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu +cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma +présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà +pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que +suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu +et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me +dis à moi-même:</p> + +<p>—Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?</p> + +<p>Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma +solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans +la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de +devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la +disposition de cette tourbe fausse et méchante.</p> + +<p class="dates">Padoue, 23 décembre.<br /> +</p> + +<p>Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie. +Gronde-moi tant que tu<a name="page_058" id="page_058"></a> voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à +Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là... +hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable +lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui +ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans +que je l'ai quitté.</p> + +<p>Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de +professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo, +sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est +que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut +exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit +et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui +fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en +paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons +d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et +à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des +hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à +la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse +et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre +élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que +notre grandeur d'âme nous<a name="page_059" id="page_059"></a> rend suspects aux gouvernements et aux +princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui, +dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque +jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons +pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison +difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux +comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard. +Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils +distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en +trébuchant...</p> + +<p>Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut +discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences +avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des +grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai +raison.</p> + +<p>Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre +corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes +et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux +dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent +j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour +faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma<a name="page_060" id="page_060"></a> mère; il +l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.—Je +ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me +semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en +plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme +traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu, +Lorenzo.</p> + +<p class="dates">Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.<br /> +</p> + +<p>Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe +d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière +l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne +pouvons éviter?</p> + +<p>Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre +cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin; +mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de +l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me +disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et +tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter +prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de +bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères<a name="page_061" id="page_061"></a> +journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque +désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens +donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que +notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si +je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à +ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité. +Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme +elles pourront: en attendant,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Je sens mon air natal, et mes douces collines</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Montent à l'horizon!</span><br /> +</p> + +<p class="dates">10 janvier.<br /> +</p> + +<p>Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un +mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers +jours d'avril, je penserai à partir.</p> + +<p class="dates">19 janvier.<br /> +</p> + +<p>Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes +qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous +attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main +à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à +tel autre;<a name="page_062" id="page_062"></a>—ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des +objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en +reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer +dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons +qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature, +et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin +que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre +imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent +incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et +si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but, +elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé +pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner +des lois à la création.</p> + +<p>Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé +jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre +ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui +rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue +sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient +dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la +tristesse de ce jour froid et ténébreux.<a name="page_063" id="page_063"></a> Je me figurais ces neiges +amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces +torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les +cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et +l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de +soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la +terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle +nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la +teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:</p> + +<p>—O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu +retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et +alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube +ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes, +annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta +carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de +l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la +sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants +d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de +l'été et les glaces mortelles de l'hiver.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p class="dates">22 janvier.<br /> +</p> + +<p>Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer +autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui, +en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout +à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid, +entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la +<i>pauvre vieille</i>. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle +deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, +nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je +suivis ses traces imprimées dans la neige.</p> + +<p>Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta, +cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.</p> + +<p>—Allez-vous bien loin, jeune fille?</p> + +<p>—Non, monsieur, là, un demi-mille environ.</p> + +<p>—Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins +un.</p> + +<p>—Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes +épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.</p> + +<p>—Alors, laissez-moi donc porter les pains.</p> + +<p>Elle me les présenta en rougissant, et je les mis<a name="page_065" id="page_065"></a> sous mon manteau. +Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au +milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à +un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en +appuyant ses pouces sur ses genoux.</p> + +<p>—Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.</p> + +<p>—Bonjour, me répondit-elle.</p> + +<p>—Comment vous portez-vous, mère?</p> + +<p>Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent +sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de +temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions +partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille, +sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre +promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un +second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.</p> + +<p>En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, +qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en +ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire +passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait +trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la<a name="page_066" id="page_066"></a> vie +était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à +marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai +entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu +son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de +disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses +belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui +joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au +ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.</p> + +<p>Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas +moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter, +quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour +l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs, +et quelquefois encore par le crime...</p> + +<p class="dates">17 mars.<br /> +</p> + +<p>Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es +effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de +ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.—O frère! que tu me connais +peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que +le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu +crois qu'il<a name="page_067" id="page_067"></a> cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les +irrite et en est irrité.—C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai: +<i>L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont +désespérées, renaît tout-puissant</i>.—Et j'en suis une preuve; mais qu'il +y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui +dans la tombe.</p> + +<p>La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que +généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans +force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les +temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles +passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, +oui—les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence +métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de +beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité +dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je +plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié +de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur +l'amour de la patrie,—le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou +endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour +chers les périls, l'agonie et la mort;—et je suis un de ceux-là;—et +toi aussi, Lorenzo.<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<p>Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je +ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette +flamme que je voudrais éteindre en moi.—Je pleure, crois-moi, la +patrie; je la pleure secrètement, et je désire</p> + +<p class="c">Que je répande seul mes larmes ignorées.</p> + +<p>Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant +qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils +eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient +défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs +n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se +racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se +peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères +viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos +campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu +odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à +notre égard.—Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien, +né où se parle notre langue;—moi, d'une âme basse et cruelle, je +n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe +qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du +renard! Oui,<a name="page_069" id="page_069"></a> bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées; +n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim +I<sup>er</sup>, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui +s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle, +assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais +moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique, +apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de +Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de +Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue: +et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de +proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État, +qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera +toujours ainsi mais je pleure ma patrie,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qui me fut enlevée, et de telle manière,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.</span><br /> +</p> + +<p>Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.—Qu'un autre le croie; +moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et +le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»</p> + +<p>Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent +qu'il faut savoir les guérir<a name="page_070" id="page_070"></a> avec les remèdes extrêmes nécessaires à la +liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a +plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les +lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est +plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais, +mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie +d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la +paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles +est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais +nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les +avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches +marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et +s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. +Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu, +avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce +sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins +esclave; une terre est possible sans habitants:—un peuple sans terre, +jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires +territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et +les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des +prêtres; <a name="page_071" id="page_071"></a>convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou +une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais +prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions, +sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les +extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois +agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de +pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre +perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je +préférerais;—ni infamie ni servitude.—Être l'exécuteur de si cruels et +souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque +voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas +se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais, +j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à +laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes +humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq +cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône +vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des +cadavres.</p> + +<p>Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je +crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain +funeste.<a name="page_072" id="page_072"></a> M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des +meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir +d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait +envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, +j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.—Certes, j'avais +cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux, +qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient +chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, +se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur +apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid +parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes +longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose +dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de +les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses +opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent +l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien +que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire +toujours,—je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi. +J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie +elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité<a name="page_073" id="page_073"></a> est +la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.</p> + +<p>Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour +de la patrie;—et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant, +j'espère,—je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis: +«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de +patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient +mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et +surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie, +s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je +peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans +lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; +mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes +retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est +point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans +un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une +âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce +repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.</p> + +<p>Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable +et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir +font<a name="page_074" id="page_074"></a> le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il +faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou +il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman. +Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui: +l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il +avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce +que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se +poignarder.</p> + +<p>Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de +Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je +laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul +souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de +vie;—ô courte peut-être, mais divine douceur!—et c'est ainsi que +j'échappe à un désespoir complet.</p> + +<p>Et, quand je suis près d'elle—d'un autre peut-être tu ne le croirais +pas, Lorenzo; mais de moi, si!—alors, je ne lui parle pas d'amour: +voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a +entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment +cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs +des soirées entières. Elle travaille assise près de la table, +silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;<a name="page_075" id="page_075"></a>—mais cela arrive +rarement;—et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la +pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir, +tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon +cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce +nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la +gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces +fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie, +n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les +autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les +douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant +les malheureux voudraient se persuader immortelle.</p> + +<p>Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé, +j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.—Tu sais, toi, beaucoup +mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si +j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à +m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même +qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<p class="dates">3 avril.<br /> +</p> + +<p>Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude, +nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur, +deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si +je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes +nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence, +nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de +son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il +nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en +nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que +pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à +conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre +passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la +décrire.—Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle +devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe +du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que +celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à +peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche +rosée, et envoya l'haleine vierge <a name="page_077" id="page_077"></a>encore de la brise annoncer aux +fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient, +la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et +vie de tout ce qui existe!</p> + +<p class="dates">6 avril.<br /> +</p> + +<p>Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me +présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je +tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se +déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se +brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis +longtemps.</p> + +<p>Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que +la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à +cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour +peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu... +Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa +froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un +jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis! +m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage +mortel que, moi-même, je me serais préparé?...<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<p class="dates">11 avril.<br /> +</p> + +<p>... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des +collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le +vague de l'air.</p> + +<p>—Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.</p> + +<p>J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un +petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne +m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord, +soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les +jeunes tiges.</p> + +<p>—Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.</p> + +<p>Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse, +n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la +faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la +foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et +une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son +office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on +craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la +nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en +aperçut point et le laissa faire.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.</p> + +<p>«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec +Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est +l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la +place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme +autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à +celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite +le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, +je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je +l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos +amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de +mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre +amoureuse.»</p> + +<p>Je me tus...</p> + +<p>—Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en +fixant sur moi ses regards mélancoliques.</p> + +<p>Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris +un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur +ma main, qui serrait la sienne...<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<p class="dates">17 avril.<br /> +</p> + +<p>Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, +habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier +P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de +sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la +famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire +une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la +petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En +l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour +l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au +bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu +autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un +compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence +inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux, +colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de +charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme +toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus +besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je +lui rappelai cette campagne et ces jours...<a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p>—Oui, oui, me répondit-elle négligemment.</p> + +<p>Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants +d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a +peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et +tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises, +prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le +bon goût de son épouse.</p> + +<p>Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me +fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à +la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le +catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des +auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses +voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son +dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé +chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les +montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce +moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien +amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que +devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:</p> + +<p>—Il est mort!<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>—Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur +elle des yeux égarés.</p> + +<p>Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans +pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit +au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur +de taches et de fautes.</p> + +<p>Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père +d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès +toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels, +ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en +dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa +dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.—Alors, il moralisa +longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que +lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission, +ne fit que l'aigrir encore davantage.</p> + +<p>Je l'interrompis.</p> + +<p>—Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste, +qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils +de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse +les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus +malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où +n'a<a name="page_083" id="page_083"></a> jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que +pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort +pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et +mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune; +mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit +bientôt, quoique trop tard encore,</p> + +<p class="c">Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.</p> + +<p>—Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier +l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur +qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre +avilissement et votre servitude?</p> + +<p>—Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir; +puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère +aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son +père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa +sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?</p> + +<p>—Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les +créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les +os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru<a name="page_084" id="page_084"></a> +dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un +banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était +incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des +bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de +frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au +fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui +se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de +la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu +des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes +habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le +plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.</p> + +<p>Ils ne me répondaient pas.—Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si +je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.</p> + +<p>—Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, +qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; +car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais +et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce +qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la +pusillanimité des bons.</p> + +<p>La femme était attendrie au moins!<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>—Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; +mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si +chatouilleux sur le point d'honneur.</p> + +<p>—Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce +que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et +probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la +vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont +elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre +conscience?</p> + +<p>Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de +changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que +maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient +baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était +atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:</p> + +<p>—Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; +orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils +prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs +plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à +la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les +méchants.</p> + +<p>Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la <a name="page_086" id="page_086"></a>chambre, en m'enfonçant +les mains dans les cheveux.</p> + +<p>Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait +malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni +celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant +les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, +absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir +quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, +Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; +que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout +autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un +soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis +trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain +mot!—O nécessité qui se transforme selon les passions et les +circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, +loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre +perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la +lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière +funèbre du désenchantement...</p> + +<p>Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, +j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a +rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si<a name="page_087" id="page_087"></a> ce +n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts +qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, +me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je +vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés +sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier +avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de +malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de +réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère +bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La +nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut +nous repousser sans être une marâtre.</p> + +<p>Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es +un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre +pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des +affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je +te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de +tout le reste du monde?</p> + +<p>O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle +expression elle me tendit la main en me disant:</p> + +<p>—Apaisez-vous, Ortis.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<p>Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si +Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un +ami!</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour +chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la +douleur!...</p> + +<p>O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste +resplendissaient sur son visage.</p> + +<p class="dates">29 avril.<br /> +</p> + +<p>Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la +force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un +profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent +dans un torrent de lumière.</p> + +<p>Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je +me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais +rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il +m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au +pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a +rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris +que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<p>Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine +ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je +m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées +se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et +corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se +confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la +fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai +déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes +forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup +que d'écrire une lettre...</p> + +<p>La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle +travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:</p> + +<p>—Poursuivez donc.</p> + +<p>Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient +plus rapide, je finis par bégayer.</p> + +<p>—Lisez donc mieux, me dit-elle.</p> + +<p>Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent +sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se +ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le +retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,—et elle sourit.<a name="page_090" id="page_090"></a></p> + +<p>Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où +elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon +Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites, +qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je +les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter +ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment +misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés +avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi, +sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un +livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait, +à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette. +Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la +terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu +m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant +précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en +ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique +le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse +créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais +crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs +d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions? +D'ailleurs, au lieu<a name="page_091" id="page_091"></a> de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai +parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à +sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à +Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de +bien.—Lis-les, toi.—Adieu.</p> + +<p class="c"><br /> +<small>FRAGMENT</small><br /> +DE L'HISTOIRE DE LAURETTE</p> + +<p>«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est +jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la +race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a +écrit sur les livres éternels:</p> + +<p class="c">L'homme sera malheureux.</p> + +<p>»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel +tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races +vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins +à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les +renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur, +il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur +insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort <a name="page_092" id="page_092"></a>humain en +leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.</p> + +<p>»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez +pas<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont +plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais +pour les plantes desséchées?</p> + +<p>»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, +et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; +alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon +visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les +miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, +se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu +étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...</p> + +<p>»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de +la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et +de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais +alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se +levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il +est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence;<a name="page_093" id="page_093"></a> mais le +consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la +sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs +vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre +dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur +t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent +toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, +et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle +nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu +t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa +main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:</p> + +<p>»—Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes +frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de +tous... de tous!...</p> + +<p>»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton +doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand +pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te +sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu +te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose +aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur +guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui<a name="page_094" id="page_094"></a> peut passer devant toi et +ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?</p> + +<p>»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où <i>tu +aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe</i>, et où tu te serais endormie +sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi +ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et +tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses +douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple +et solitaire nature.</p> + +<p>»Un soir d'automne,—où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons +sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps +en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les +étoiles,—nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des +pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs +rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant +alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle +fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où +j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle +sembla me dire:</p> + +<p>»—Et toi aussi, tu m'abandonneras?</p> + +<p>»Et alors, elle appela son chien.</p> + +<p>»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée<a name="page_095" id="page_095"></a> dût être la dernière +que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban +bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient +attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai +jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me +remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus +seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:</p> + +<p>»—Je le lui rendrai demain, me dis-je.</p> + +<p>»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je +ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, +de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se +réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux +mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même +le dernier adieu.</p> + +<p>»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le +connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les +jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au +doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des +gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:</p> + +<p>—»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.<a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<p>»Je tire son mouchoir!</p> + +<p>»—Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait +été formé par la seule nature...</p> + +<p>»—J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma +demeure.</p> + +<p>»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur +la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu +cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu +boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras +comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois +tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la +passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, +pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière +toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je +serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu +pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce +que je viens d'écrire.</p> + +<p>»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, +depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres +mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse +superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier<a name="page_097" id="page_097"></a> d'éloigner +d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée +sur la tête de sa fille!—O Laurette, tu as laissé dans mon âme le +souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais +partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que +d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; +mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas +les hommes heureux, fuyez-les...»</p> + +<p class="dates">4 mai.<br /> +</p> + +<p>As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil +percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet +que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes +espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la +verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix +est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller +dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me +voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis +tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes +illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd +dans la contemplation de sa beauté.<a name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<p class="dates">8 mai.<br /> +</p> + +<p>«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le +pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à +m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les +fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie +ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la +nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui +éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on +pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins +l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.</p> + +<p>Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...</p> + +<p>J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de +ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, +pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, +les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain +trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la +faim dont les menace le prochain hiver.</p> + +<p class="dates">11 mai.<br /> +</p> + +<p>Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race +tracassière qui l'habite; car,<a name="page_099" id="page_099"></a> pour assurer la conservation de tous, et +les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme +tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de +l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le +maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne +s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut +toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; +ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable +ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, +il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, +et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers +parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.</p> + +<p>Or, écoute:</p> + +<p>J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de +leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais +rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, +promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en +avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. +Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé +de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent +d'hier, qui était hors<a name="page_100" id="page_100"></a> de saison, a succédé aujourd'hui une +insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si +j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui +me regardait avec colère.</p> + +<p>—Que faites-vous là? me dit-il.</p> + +<p>—Vous le voyez, je me repose.</p> + +<p>—Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la +crosse de son fusil.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles, +et ne venez pas fouler l'herbe des autres.</p> + +<p>Et, s'en allant:</p> + +<p>—Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...</p> + +<p>Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord, +je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,—<i>si +vous en avez!</i>... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas +accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans +la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe. +Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du +dîner.</p> + +<p>En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la +matinée.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant.<a name="page_101" id="page_101"></a> Si jamais... Vous +vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.</p> + +<p>—Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.</p> + +<p>Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et +tantôt tempête?...</p> + +<p>Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute +ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus +grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir +de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une +injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par +cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une +action qui dérive peut-être de...—que sais-je?—en pareille +circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il +est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est +revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse +est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de +ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les +passions et toutes les misères de mon espèce.</p> + +<p>Cependant, le paysan poursuivait:</p> + +<p>—J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous +connaissais pas, et des laboureurs<a name="page_102" id="page_102"></a> qui fauchaient du foin dans le pré +voisin m'ont averti de ma méprise.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?</p> + +<p>—Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez +m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!</p> + +<p>—Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais +personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou +de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!</p> + +<p>Et il s'en alla.—Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais +quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables, +quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour +tous ceux qui ont affaire à eux.</p> + +<p>Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie +deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes +exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?... +Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où +paissent tranquillement les troupeaux!...<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p class="dates">12 mai.<br /> +</p> + +<p>Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais +l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée +endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses +de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues +humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras +soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai +vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon +cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais +alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme +aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers +me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme +la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases +et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de +moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe +de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de +violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main +devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine +qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute +la<a name="page_104" id="page_104"></a> volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni +les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!... +alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme +retenu par une main divine...</p> + +<p>—C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les +larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai +troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...</p> + +<p>A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant +ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à +la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais +son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste +langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en +pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si +elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel, +existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se +complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas +sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la +douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force +pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes +mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans +jamais oser me<a name="page_105" id="page_105"></a> plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me +laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?... +Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as +accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de +l'aimer... éternellement... immensément!...</p> + +<p class="dates">14 mai.<br /> +</p> + +<p>Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste, +plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes +ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois +dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature +simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais. +Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits +surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon +cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs +ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière, +et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont +rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je +n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste +tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur<a name="page_106" id="page_106"></a> +une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta +création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette +source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me +consoler!...</p> + +<p>Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine +une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et +la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des +ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent +entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes +pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir +insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante +semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est +rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent +les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux +rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils +plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent +semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté +du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans +une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur +étable et le laboureur qui les suit appuyé<a name="page_107" id="page_107"></a> sur son bâton, tandis que sa +mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la +famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et +les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses +troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son +travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui +bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant +entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se +confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse +quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu; +les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs, +la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et, +de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que +je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.</p> + +<p>Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du +mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde +était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise, +je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil +s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête, +mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait +comme s'il aspirait à <a name="page_108" id="page_108"></a>quelque région plus sublime que la terre. Je me +trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts +sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le +cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les +antiques pères du village.—Dormez en paix, froides reliques! la +poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne +s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit. +Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme +qui ne la craint pas!...</p> + +<p>J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette +muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon +esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je +n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où +devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie +inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que +j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des +sanglots, j'invoquais Thérèse!...</p> + +<p class="dates">14 mai.<br /> +</p> + +<p>Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché +sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;—quand tout +à<a name="page_109" id="page_109"></a> coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me +sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus +Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent +effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant, +accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois... +Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes, +taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des +Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes +pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.</p> + +<p>—Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à +elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en +redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je +lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé +contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux, +pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de +tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en +elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une +si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères +mortelles.—Oh! quand on aime vraiment!...<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon +cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée +pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus +étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...</p> + +<p>Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les +facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait +agitées se calmait peu à peu.</p> + +<p>—Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le +sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par +leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent +d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et +d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon +cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...</p> + +<p>Thérèse soupira et sourit tout ensemble.</p> + +<p>La montée l'avait fatiguée.</p> + +<p>—Reposons-nous, me dit-elle.</p> + +<p>L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le +plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses +rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous +l'ombre de ce mûrier, élever un autel.<a name="page_111" id="page_111"></a> La petite nous avait quittés, et +courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux <i>lucioles</i> qui +venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier; +j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre. +Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...</p> + +<p>Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force? +Heureuse soirée!...</p> + +<p class="dates">14 mai, onze heures.<br /> +</p> + +<p>Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute: +ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore +inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi, +Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis!</p> + +<p class="dates">14 mai, au soir.<br /> +</p> + +<p>Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me +sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était +couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier +renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que +je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux +de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'<a name="page_112" id="page_112"></a>entr'ouvrir pour +nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable +moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de +Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur +plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au +loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute +resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et +les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma +bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse +m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et +son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands +yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et +entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de +mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant +au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour +m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je +respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je +sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur +innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur +est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.</p> + +<p>—Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<p>Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de +reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui +nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus +point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du +jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:</p> + +<p>—Adieu, me dit-elle.</p> + +<p>Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:</p> + +<p>—Adieu!...</p> + +<p>J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle +s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la +lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre +me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui +blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais +encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre +sa voix.</p> + +<p>En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras +ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.</p> + +<p class="dates">15 mai.<br /> +</p> + +<p>Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus +élevées, mon visage est plus<a name="page_114" id="page_114"></a> gai et mon cœur plus compatissant; il +me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le +frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent +aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les +fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute +la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais +à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais +dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le +premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces +âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces +chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les +éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les +hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile +aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du +malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous +les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu +nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le +soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et +destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, +j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de +m'épouvanter.<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac +des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans +mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée, +caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le +croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois +voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; +j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la +poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes +naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes +aimables de ces fontaines. <span class="smcap">ILLUSION</span>! crie le philosophe. Eh! tout +n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des +baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et +aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les +imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en +caressant des idoles de leur fantaisie. <span class="smcap">Illusion</span>! mais, sans illusion, +je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui +m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. +Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains +je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur +infidèle.<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p class="dates">21 mai.<br /> +</p> + +<p>Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. +Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment +profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la +fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que +lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je +cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes +paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... +La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui +dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et +l'obscurité.</p> + +<p class="dates">25 mai.<br /> +</p> + +<p>Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc +retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes; +tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de +son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta +créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au +moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui +te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la +bénédiction<a name="page_117" id="page_117"></a> de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais +toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu +te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!... +oui, nous nous reverrons!</p> + +<p>O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, +certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!» +Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; +car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu +lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la +plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui +était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles +douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les +vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous +craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde, +et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, +qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre +une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère +m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur +prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu +qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus<a name="page_118" id="page_118"></a> longtemps, <i>a +tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu</i>, +et tondu jusqu'au vif...</p> + +<p>Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant +enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait +le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de +roses.</p> + +<p>—Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle. +J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais, +demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les +jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort +en prend.</p> + +<p>—Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.</p> + +<p>—J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une +couronne nouvelle.</p> + +<p>Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles, +et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux +fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des +roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien +certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et +combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune +fille folle!...<a name="page_119" id="page_119"></a></p> + +<p>Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et +gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une +montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... +j'étouffe comme en un tombeau.</p> + +<p>J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je +voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée +frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des +rochers que je dominais...—Au milieu de la terrible majesté de la +nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses +maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.</p> + +<p>Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent +l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon +cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles +commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un +torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je +vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des +précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et +inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à +l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, +haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le +gouffre!... Je détourne<a name="page_120" id="page_120"></a> alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans +fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée +est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du +soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches +babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour +enlever du nid ses petits.—La désolation, les plaintes, la mort de ces +pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi, +va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et +il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne +reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... +Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son +affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme +si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être +dans peu de temps nous reverrons-nous.—Tout, oui, tout ce que l'homme +croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé +affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres +paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil +éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se +multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, +tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me +rappelle le doux<a name="page_121" id="page_121"></a> songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par +ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du +passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des +plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la +mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant +toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...</p> + +<p>Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne +rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce +cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le +réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les +larmes et la mort...</p> + +<p>Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la +nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois +qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais +heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille; +et maintenant... Ah!...</p> + +<p>Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A +peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui +m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma +tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah! +qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence<a name="page_122" id="page_122"></a> si +tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses +crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser +derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et +qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux +mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se +complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras +amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier +soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements +triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.</p> + +<p>Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, +diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons +faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les +ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de +destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards +vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de +l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, +la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je +te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me +dis, comme une espérance:<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p>—Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi +un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de +nos amours.</p> + +<p>Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre +les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans +laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes +crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: +«Il était homme et malheureux.»</p> + +<p class="dates">26 mai.<br /> +</p> + +<p>Il revient, Lorenzo, il revient.</p> + +<p>Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de +jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au +plus...</p> + +<p class="dates">27 mai.<br /> +</p> + +<p>Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette +image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de +quelque idole créée par ma fantaisie.</p> + +<p>Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si +heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon<a name="page_124" id="page_124"></a> +malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau +de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle +espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui +ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; +peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une +trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et +qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle +n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... +moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: +«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je +comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul +ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...</p> + +<p>O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes +suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et +sachant que je te laisse innocente.—Malheureux ensemble,... si tu ne +peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la +tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout +entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô +Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps +malheureuse... Et <a name="page_125" id="page_125"></a>cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu +m'aimais comme je t'aime!</p> + +<p>Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments +insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me +console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons +donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je +sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... +et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et +presque de la toute-puissance de Dieu.</p> + +<p class="dates">28 mai.<br /> +</p> + +<p>Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, +l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, +si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une +seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... +j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.</p> + +<p class="dates">29 mai, au matin.<br /> +</p> + +<p>O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque +Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, +pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments +n'auraient jamais dû naître,—ou n'<a name="page_126" id="page_126"></a>auraient jamais dû s'éloigner... +Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me +semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes +larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et +muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, +abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes +bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux +tourments.</p> + +<p>Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les +montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, +la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me +cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue +comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... +Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur +les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela +finisse...</p> + +<p class="dates">29 mai, au soir.<br /> +</p> + +<p>Fuir,—oui, fuir,—mais où?—Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je +la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux +un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...—Sans<a name="page_127" id="page_127"></a> elle +voudrais-je de cet enfer?—Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: +elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu +m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le +vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me +cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:</p> + +<p>—Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?</p> + +<p>Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me +sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:</p> + +<p>—Pourquoi te tais-tu toujours?...</p> + +<p>Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et +disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui +était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient +rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un +regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»</p> + +<p class="dates">2 juin.<br /> +</p> + +<p>Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne +croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,—me +dévore,—m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc +cette grande et belle nature?... où est cette<a name="page_128" id="page_128"></a> chaîne pittoresque de +collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de +l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me +semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes +d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me +promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable +philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en +indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les +coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents +ans; tout tombe ici-bas.</p> + +<p>Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;—je m'arrête +devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la +poussière enlevée par le vent.—Que l'univers gémisse avec moi.</p> + +<p>Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je +cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme +orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent +de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui +coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les +membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les +yeux noyés dans les ténèbres de la mort.</p> + +<p>Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image—partout où je +vais!... si elle ne venait<a name="page_129" id="page_129"></a> pas se dresser là, face à face!—Pourquoi +elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une +guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond +d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que +je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><br /> +LORENZO AU LECTEUR</p> + +<p>Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir +l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et +j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.</p> + +<p>La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire +encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la +villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les +yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il +allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le +visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, +et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie<a name="page_130" id="page_130"></a> d'un jeune peintre qui +retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. +Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. +Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, +et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il +l'interrompit:</p> + +<p>—Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les +autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître +en moi.</p> + +<p>Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, +pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres +et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, +qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.</p> + +<p>Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et +ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de +tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin +d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit +par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine +osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le +soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se +rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa +mère, sans conseils, sans<a name="page_131" id="page_131"></a> consolations, épouvantée de l'avenir, toute à +la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant +rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa +toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux +baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui +venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de +tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières +dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette +malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes +à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir +les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il +parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était +quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis +quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères +comme son âme.</p> + +<p>Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de +Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête +et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait +enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait +facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, +puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes;<a name="page_132" id="page_132"></a> +Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes +du changement d'Ortis.</p> + +<p>Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait +chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa +famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le +virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et +entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le +peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des +collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit +déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de <i>Saül</i>. Alors, il +parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, +après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...</span><br /> +</p> + +<p>Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher +escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, +puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:</p> + +<p>—O ma mère! ma mère!...</p> + +<p>Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de +faire de la musique et lui <a name="page_133" id="page_133"></a>présenta sa harpe; mais à peine +commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; +Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son +visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la +tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. +Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, +et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se +tourne vers Thérèse.</p> + +<p>—O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous +perdre tous?</p> + +<p>A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras +de son père et lui avoua tout.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et +l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens +ces détails de la bouche même de Thérèse.</p> + +<p>Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et +trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite +et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant +près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:</p> + +<p>—Mon père sait tout.</p> + +<p>Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques +tours en long et en large, il<a name="page_134" id="page_134"></a> sortit, et, de toute cette journée, ne +fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha +en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé +son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:</p> + +<p>Peu de temps après, il se leva et écrivit.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Minuit.<br /> +</p> + +<p>Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes +vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du +malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.</p> + +<p>Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la +langueur de la mort...</p> + +<p>Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde +différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, +et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, +et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse +persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui, +pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.</p> + +<p>Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua, +parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...<a name="page_135" id="page_135"></a></p> + +<p>Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais +sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Deux heures du matin.<br /> +</p> + +<p>Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à +moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides +rayons...</p> + +<p class="dates">Au point du jour.<br /> +</p> + +<p>Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami +t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour +réensanglanter mes blessures...—Dieu ne me hait pas, il me condamne +cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire +mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?</p> + +<p>Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités +des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et +la quatrième génération<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie +donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les +flammes infernales!<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> qui doivent brûler des millions de peuples +auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle +t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, +parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de +toi.—Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont +revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le +consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils +de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense +pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et +je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu +délivreras mon âme.—Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas +pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, +pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être +plongée dans la misère?—Elle te craint sans espérer en toi, elle ne +désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! +que je te retrouve et que je te vois!</p> + +<p>Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son +regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! +faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et +poussière!... Humiliation de l'homme! <a name="page_137" id="page_137"></a>Devais-je préférer Thérèse à +Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la +beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un +regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, +tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est +incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita +de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines +Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le +caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. +Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer +sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne +participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une +trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** +lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et +d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des +persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de +désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant +Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine<a name="page_138" id="page_138"></a> et celle de sa +famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il +s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune +ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que +rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** +m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant +déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, +il l'interrompit.</p> + +<p>—Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, +inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant +que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non +point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de +leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...</p> + +<p>—Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.</p> + +<p>Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après +quelques minutes:</p> + +<p>—O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!</p> + +<p>—Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon +ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par +amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul +mot rendre la paix et le bonheur à ses<a name="page_139" id="page_139"></a> pauvres parents; elle vous à +aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, +vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son +époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui +vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son +propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être +auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... +J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les +plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à +mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on +estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître +généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient +coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où +je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous +m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais +les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me +sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait +que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, +de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, +son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, +au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous;<a name="page_140" id="page_140"></a> sacrifiez votre passion à son +bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le +père le plus malheureux qui ait jamais existé.</p> + +<p>Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage +muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au +milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il +demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à +partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que +pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade +s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre +dangereuse.</p> + +<p>Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous +les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son +départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul +remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus +point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère +emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son +fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à +sa santé.</p> + +<p>C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus +terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux +arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs,<a name="page_141" id="page_141"></a> mais +des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des +prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les +plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de +brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre +maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu +dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à +l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens +violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, +arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par +toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de +revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement +pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui +écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un +autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait +donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre +fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines +Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore +alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était +assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa +sous son oreiller;<a name="page_142" id="page_142"></a> puis, quelque temps après, la relut encore en +donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...</p> + +<p>Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second +message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de +change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de +s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva +qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en +silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure +après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans +ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit +à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout +pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut +couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à +sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons +de la lune.</p> + +<p>En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le +lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la +plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour +Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Neuf heures.<br /> +</p> + +<p>Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai +troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru +avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est +beaucoup, crois-moi.—Profitons de ce peu de moments que la raison me +laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, +Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer +toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation +de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain +que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui +pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux +sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien +amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu +pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la +reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas +cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me +l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te +voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de +ma douleur, dans les déchirements<a name="page_144" id="page_144"></a> de ma passion, lassé de tout le +monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans +patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas +vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque +force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, +quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la +vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! +Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, +le Ciel—non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai +méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,—mais qu'il +ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les +supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et +moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. +En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te +recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je +t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis +condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me +pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te +voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle +je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant +que tu t'<a name="page_145" id="page_145"></a>aperçusses que je t'aimais,—quand j'étais encore innocent de +cœur envers toi,—tu m'assistais dans ma maladie.</p> + +<p>Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis +lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à +revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai +l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence +l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.—Toutes ces +choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation +au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... +hélas! je me croyais plus de courage...</p> + +<p>Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé +par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, +ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le +faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui +lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et +fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le +dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, +que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre +amour;—alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.</p> + +<p>Si cependant, avant que je te revisse, ma <a name="page_146" id="page_146"></a>douleur avait creusé ma +tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la +mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je +t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre +qui te recouvrira!... Adieu!...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes +silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis +il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les +chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur et ami,</span></p> + +<p>J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la +signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai +pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop +d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette +lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute +cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que +je fusse parti sans lui laisser un adieu,—car, hier, de toute la +journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,—voici, annexé à cette +lettre, un billet non cacheté, et j'espère que<a name="page_147" id="page_147"></a> vous aurez la bonté, +monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du +marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de +mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance +serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous +souviendrez toujours de moi.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens +de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda +point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne +contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme +entièrement revenu à lui.</p> + +<p>Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes +feuilles.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Rovigo, 20 juillet.<br /> +</p> + +<p>Je l'admirais, et je me disais à moi-même:</p> + +<p>—Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?</p> + +<p>Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...</p> + +<p>Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre +sans Thérèse?... Il me semble<a name="page_148" id="page_148"></a> que je voyage en songe... J'ai donc eu le +courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier +adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la +maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et +avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance +qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma +raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du +destin. Adieu...</p> + +<p class="dates">Ferrare, 20 juillet au soir.<br /> +</p> + +<p>Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt +fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, +m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... +Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort +coûterait d'amères larmes...</p> + +<p>Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à +la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour, +lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera +détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le +courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec +elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les +larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... +alors!...<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas +la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé +l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous +abandonne?...</p> + +<p>Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au +tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne! +Je vous obéirai à tous...</p> + +<p class="dates">Pendant la nuit.<br /> +</p> + +<p>Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et +dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton +consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait +voir, moi,—moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les +tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es +encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais +pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.—Oh! je ne veux pas te +le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, +aucune consolation en nous-mêmes.—Pour moi, je ne sais que supplier +Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors +du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas +aussi malheureuse, et je bénirai tous<a name="page_150" id="page_150"></a> mes tourments.—Cependant, en mon +désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni +te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon +cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment +je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.</p> + +<p>Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La +nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la +discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et +ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi +fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans +l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont +donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe +accuser et troubler tes os... Aie pitié!...—Oh! tu ne m'écoutes pas... +tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses +gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... +votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je +délire! oh! je suis un assassin!...</p> + +<p>Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je +t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de +vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de +passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient,<a name="page_151" id="page_151"></a> m'étranglaient +presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la +douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant +encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... +Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu +qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et +l'obscurité de la mort...</p> + +<p>Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; +pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un +avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait +enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais +pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant +de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi +le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le +déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût +partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui +répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, +il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes +jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à +cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné +avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,<a name="page_152" id="page_152"></a> +j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et +regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me +suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... +Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, +mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à +les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!</p> + +<p>Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait +d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend +ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent! +et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis +ensanglanté par un meurtre...</p> + +<p>Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien +de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de +malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je +jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je +voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil +de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes +dont les mains sont encore chaudes de sang...</p> + +<p>Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de +Bologne dès aujourd'hui... <a name="page_153" id="page_153"></a>Remercie ma mère, prie-la de bénir son +pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi! +n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...</p> + +<p class="dates">Bologne, 24 juillet, dix heures.<br /> +</p> + +<p>Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, +fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je +t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, +aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un +consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes +délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite +Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura +oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O +mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que +dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier +plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par +l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a +tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si +jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...</p> + +<p>Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?... +L'amitié, cette céleste passion<a name="page_154" id="page_154"></a> de la jeunesse, cet unique soutien de +l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! +je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le +croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans +eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne +serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé +de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, +Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.</p> + +<p class="dates">Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.<br /> +</p> + +<p>Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je +pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que +de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus +de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon +pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il +semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par +torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu! +mon Dieu!...</p> + +<p class="dates">Bologne, 12 août.<br /> +</p> + +<p>Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient +point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc +aussi?...<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi; +ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison +pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de +personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville +comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces +infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si +c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils +demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me +heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé +quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule, +et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de +cinquante-six livres<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois +des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs +concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les +crimes seraient-ils aussi communs, et les<a name="page_156" id="page_156"></a> prisons et les bourreaux +aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les +hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et +surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine, +m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une +solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo, +je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des +malheureux...—Et où aller?...</p> + +<p class="dates">Florence, 27 août.<br /> +</p> + +<p>Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de +Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout +frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées +espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec +lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh! +combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la +postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les +honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge +l'humaine espèce.</p> + +<p>Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de +jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais +en esprit<a name="page_157" id="page_157"></a> au milieu des applaudissements des générations futures... +Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles +peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon +cœur gâté là—jusqu'au fond.</p> + +<p>Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais +envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni +faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais +j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption +de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut +dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde... +Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des +grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la +première pierre.</p> + +<p class="dates">Florence, 7 septembre.<br /> +</p> + +<p>Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines +chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le +ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et +où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes +pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du +village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si<a name="page_158" id="page_158"></a> +funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de +tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se +rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu +trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient +vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes +espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras +peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son +lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le +pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi +ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre +l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me +laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de +remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, +ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une +fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait +me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te +demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, +je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le +médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre +de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à +secouer les terreurs de la <a name="page_159" id="page_159"></a>religion en leur peignant les récompenses +que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur... +Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je +passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à +leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les +endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en +chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de +fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, +franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés +par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont +ils étaient couverts,—et, traversant les prairies pour arriver au +sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais +les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait +plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que +le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure +des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma +tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en +montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les +tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, +réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait +dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes <a name="page_160" id="page_160"></a>gémissements et mes +invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une +butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, +alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme +proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même +m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et +je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.</p> + +<p>Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux +paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis +pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je +cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement +désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands +malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence +mortelle: «Thérèse a juré...»</p> + +<p>Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles +illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.</p> + +<p class="dates">Florence, 17 septembre.<br /> +</p> + +<p>Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à +me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère +avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois...<a name="page_161" id="page_161"></a> +Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me +forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.</p> + +<p>Oh! mes espérances!—Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste +abandonné dans la solitude de ma douleur...</p> + +<p>A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je +ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est +nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras +toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout +perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant +d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni +moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je +perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me +plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.—Mon cœur et mes +gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas +homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.</p> + +<p>Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:</p> + +<p>«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous +ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt +que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en <a name="page_162" id="page_162"></a>pleurant, m'ordonne +de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous +écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant +Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»</p> + +<p>Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme +si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une +fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis +tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour +jamais...</p> + +<p>Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me +séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait +expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour +toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la +vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce +monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, +je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières +pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute +manière il m'appelle à lui;—mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en +consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant +miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma +douleur, et tu ne t'es que trop faite <a name="page_163" id="page_163"></a>malheureuse pour moi et par +moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa +tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne +t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais +qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une +reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur +tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme +en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur +que je puisse trouver contre mon amour.—Être la cause de tes chagrins +est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...</p> + +<p>Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?</p> + +<p>Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer +à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes +nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et +rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue, +Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures +à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les +regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation +de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p class="dates">Florence, 23 septembre.<br /> +</p> + +<p>C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les +beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque +côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures +des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs +dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un +jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein +de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère +toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà +allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de +solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma +route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines +de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma +mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu +pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être +n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...</p> + +<p>C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine +sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions +contre lesquelles ne <a name="page_165" id="page_165"></a>peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni +leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une +étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous +ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns, +tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos +concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous +secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui +ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les +mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos +moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni +pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal; +errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et +murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de +toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou +la tombe! Il y a encore l'avilissement,—c'est vrai!... l'avilissement +par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses +propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se +vend, et par lesquels un jour il sera vendu.</p> + +<p>J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux +par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles: +c'est là que<a name="page_166" id="page_166"></a> les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de +base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi +le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des +guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, +dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par +le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti +mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes +veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et +épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur +ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les +ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les +habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches +et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, +rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils +tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour +qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, +tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du +carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A +cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... +Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul, +et de nuit, je revois autour de<a name="page_167" id="page_167"></a> moi ces spectres... et, parmi eux, un +plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je +toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de +te secourir?</p> + +<p class="dates">Milan, 27 octobre.<br /> +</p> + +<p>Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon +arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre +très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et +par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... +Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées. +Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce +moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le +secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré +que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le +prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse +de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que +mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.</p> + +<p>Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse +fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la +vieillesse.<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<p>Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et +prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant +sur son bâton, me posa la main sur l'épaule.</p> + +<p>—O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent +encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus +se relever que sous le fouet de la Fortune.</p> + +<p>Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après +soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.</p> + +<p class="dates">Milan, 11 novembre.<br /> +</p> + +<p>J'ai demandé à un libraire la <i>Vie de Benvenuto Cellini</i>.</p> + +<p>—Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.</p> + +<p>Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore +dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on +appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine +le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une +langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de +l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont +discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république +les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique +but<a name="page_169" id="page_169"></a> est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio +Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit +contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle +l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour +elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les +absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur +réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu +ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.</p> + +<p class="dates">Milan, 4 décembre.<br /> +</p> + +<p>Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo: +dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui +commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne +sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez +aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il +vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne +touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je +demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde +comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier +espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon <a name="page_170" id="page_170"></a>esprit; sais-tu +ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de +mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de +cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent +les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas +être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels +sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils +soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la +présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je +voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît +plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des +intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin +d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir. +Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée, +de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui +les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se +débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de +licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut +d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore +dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un +emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et<a name="page_171" id="page_171"></a> +l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; <i>jamais je ne ferai +l'éloge du petit brigand</i>.</p> + +<p>Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du +moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui +sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas +comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se +vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs +bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je +fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de +sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans +ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.</p> + +<p>Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres +ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, +d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de +m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où +l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans, +ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le +malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où +tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la +matière... dans la tombe.</p> + +<p>Séduit par un rayon de lumière que je vois briller<a name="page_172" id="page_172"></a> de temps en temps et +qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines +de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que +ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux +cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu +m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue; +mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique +passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le +voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements +et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques +pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et +en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir +inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses +pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer! +peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été +retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau +n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent +j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, +parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la +délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, +dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de +terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... +Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue +à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale +amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre +consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière, +je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient +moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la +nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, +puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, +se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je +n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, +et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de +calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est +possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. +Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et +dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes +lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression +de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes <a name="page_174" id="page_174"></a>douleurs... Garde-les, +Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront +nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir—avec ton Ortis.</p> + +<p>Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif +de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se +soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, +regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour +se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec +laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son +domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus +digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel +est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une +suprême éloquence?</p> + +<p>Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre +ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres +prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant +en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de +bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales +récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je +daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la +force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent +de ces assassins<a name="page_175" id="page_175"></a> qui affrontent la honte en marchant à la potence... +Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut +mieux ne pas même prononcer leurs noms...</p> + +<p>A ces paroles, je me levai furieux.</p> + +<p>—Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais; +mais de notre sang naîtront des vengeurs...</p> + +<p>Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il +ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait +avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement +bouillonner dans ma poitrine.</p> + +<p>—Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes +savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne +serviraient jamais si bassement.</p> + +<p>Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me +regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant +asseoir:</p> + +<p>—Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de +l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma +vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie +plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux +l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<p>Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers +l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se +rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors +que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme +l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces +génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre +vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri +soupirer du fond de l'âme.</p> + +<p>—Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la +tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble +la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au +sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le +corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main +m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, +et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. +Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain +qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si +pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore +ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de +sa patrie.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et +que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:</p> + +<p>—Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de +grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur +renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs +crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à +cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les +gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne +t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations +étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire +que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les +devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le +sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu +le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, +cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne +te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un +caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, +un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des +factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te +conserver pur et sans tache au milieu de l'<a name="page_178" id="page_178"></a>avilissement général? On te +louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard +nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta +tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer +encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de +tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à +ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir +une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la +guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les +opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des +massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par +les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de +la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais +par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle +appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses +applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. +Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, +réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi +par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse +commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur +nature! Alors, pour<a name="page_179" id="page_179"></a> fonder ton système de philanthropie, tu aurais été +un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années +de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des +despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors, +il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour +répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à +monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un +conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un +jour sur son tombeau.</p> + +<p>Il se tut; puis, après un long silence:</p> + +<p>—O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!</p> + +<p>Le vieillard me regarda:</p> + +<p>—Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou +n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.</p> + +<p>Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit +d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses +espérances...</p> + +<p>Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers +les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous +retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.</p> + +<p>Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais<a name="page_180" id="page_180"></a> dans mon cœur ce feu +céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons +sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse +chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir +tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma +solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et +ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui +chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel... +ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous +que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de +calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier +vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que +tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon +histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples +s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du +sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le +courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je +sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.</p> + +<p>Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées, +frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point +accordé le pouvoir de<a name="page_181" id="page_181"></a> repousser la force par la force, racontez du +moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous, +dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et +que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.—Si vos +bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne +peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls +arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de +vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le +genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la +décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît +plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et +d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la +vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la +force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec +l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité, +richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de +père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de +nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors +caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses +plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes +généreux: à la gloire! Vous jugerez l'<a name="page_182" id="page_182"></a>Europe vivante, et vos jugements +éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et +les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des +prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et +leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre +renommée...</p> + +<p class="dates">Milan, 6 février 1799.<br /> +</p> + +<p>Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait? +peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y +arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point, +Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me +diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne +puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je +m'arrêtasse? C'est vrai.—Je ne trouve pas de repos; mais il me semble +que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le +brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être +que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis +leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la +générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui +ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans +l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure<a name="page_183" id="page_183"></a> que je passe +dans ce pays me paraît une année de prison.</p> + +<p>—Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment, +tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés +qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le +monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins +fou.</p> + +<p>Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque +je lui répondrai:</p> + +<p>—Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras +guéri.</p> + +<p>Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois +plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui +s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur, +qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon +sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes! +lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir +la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre +l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, +ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise... +alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette +bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la +tyrannie, qui<a name="page_184" id="page_184"></a> m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et +qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés. +Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de +craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie... +et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de +votre sagesse...</p> + +<p>Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu +plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de +ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes +pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur! +La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un +incendie... Adieu, cependant!...</p> + +<p class="dates">Dix heures du matin.<br /> +</p> + +<p>J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point +m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le +chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu +sais combien le froid m'est contraire.</p> + +<p class="dates">Une heure.<br /> +</p> + +<p>Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans +deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p class="dates">Une heure et demie.<br /> +</p> + +<p>Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En +mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots +que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant +que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié +éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai +toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à +toi.»</p> + +<p>Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les +répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir +me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je +reviendrai.</p> + +<p class="dates">Trois heures.<br /> +</p> + +<p>J'ai été faire une dernière visite à Parini.</p> + +<p>—Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout +avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu +seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que +mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a +engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule +consolation que je puisse t'offrir est ma pitié,<a name="page_186" id="page_186"></a> et tu l'emportes tout +entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si +mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à +pleurer sur mon tombeau, viens-y...</p> + +<p>Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il +put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais +encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.</p> + +<p class="dates">Neuf heures du soir.<br /> +</p> + +<p>Tout est prêt.—Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter +tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si +fatigué!</p> + +<p>Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec +une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées... +Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te +revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque +mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta +famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que +les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous +sépare!....<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p class="dates">Gênes, 11 février.<br /> +</p> + +<p>Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées +dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce +pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants, +je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je +m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à +Toulon.</p> + +<p class="dates">De la Piezza, 15 février.<br /> +</p> + +<p>Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage; +et puis...</p> + +<p class="c">Nouveaux tourments et nouveaux tourments<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>!<br /> +</p> + +<p>Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été +forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai, +attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi, +et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer +la douleur sur ma route.</p> + +<p>Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille +environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la +plage de la mer:<a name="page_188" id="page_188"></a> j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet +air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore +plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché +aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que +Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé +comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui +avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se +rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du +temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...</p> + +<p>—Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous +ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette +solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux, +que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et +que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend +dehors...</p> + +<p>—Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.</p> + +<p>Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse +soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un +homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir +été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la +douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau +jeté sur la<a name="page_189" id="page_189"></a> chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer +mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me +glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état +misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il +dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent +les infortunés.</p> + +<p>S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui +lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.</p> + +<p>—Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à +Padoue avec vous.</p> + +<p>Alors, il te nomma.</p> + +<p>—Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; +mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que +moi... J'étudiais alors!...</p> + +<p>Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore +t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux +et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort +t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi?</p> + +<p>Il poursuivit.</p> + +<p>—Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous +ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me +retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître.<a name="page_190" id="page_190"></a> Mais, ne +vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis +que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me +rassura.</p> + +<p>Je le remerciai d'être venu me voir.</p> + +<p>—Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez +fourni l'occasion de parler de Lorenzo.</p> + +<p>Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la +suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans +l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des +fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui +offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place +lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour +s'embarquer à Livourne.</p> + +<p>Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les +gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors +que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, +écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait +cessé.</p> + +<p>—Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?</p> + +<p>—Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui +pleure...<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il +était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches +continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait +supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé +encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui, +depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A +l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné, +cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part +trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et +allait à Milan.</p> + +<p>—Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le +temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme +exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et +pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à +chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il +ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses +gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre +impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la +rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des +chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des +villes par les <a name="page_192" id="page_192"></a>gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte +des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; +repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me +connaître ou qui me tournaient les épaules!...</p> + +<p>—On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de +nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans +ses environs.</p> + +<p>—Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels +pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les +meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... +(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient +autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre +vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses, +m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour +m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me +jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a +fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de +convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille, +après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le +lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois +domestiques; l'un<a name="page_193" id="page_193"></a> d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit +dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si +vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous +êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que +l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que +le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a +véritablement besoin.</p> + +<p>Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua:</p> + +<p>—Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les +livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le +cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon +père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels +amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq +fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de +garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait +à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et +nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait +de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais +avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour +moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon<a name="page_194" id="page_194"></a> père! Que de +fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim, +d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de +la journée!... sans souliers, sans habits!...</p> + +<p>—Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon +manteau sur les épaules. Couvrez-vous!</p> + +<p>Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière +nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers +de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme +s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une +naissance aussi distinguée.</p> + +<p>O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du +moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son +commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon +domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu +souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de +ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as +partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta +physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé +dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser +échapper un seul mot,<a name="page_195" id="page_195"></a> tu réprimais ta joie pour ne point me faire +apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action +envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils +de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai +jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me +suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau +naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme +dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous +ceux qui vivent avec elle.</p> + +<p>A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais +disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je +n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à +Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes +m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.</p> + +<p>Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa +femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de +reconnaissance il me répéta plusieurs fois:</p> + +<p>—Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...</p> + +<p>Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait:<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p>—Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant +six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la +main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être +à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier +hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, +ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui +t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te +délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais +que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait +aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah! +si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...</p> + +<p>Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un +serrement de cœur que je ne puis exprimer...</p> + +<p>Hier soir<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.</p> + +<p>—Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi +s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son +existence?</p> + +<p>Toute son histoire me paraissait le roman d'un<a name="page_197" id="page_197"></a> fou, et je me demandais +ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... +Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce <i>pourquoi</i>, j'en +ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je +me suis couché en murmurant:</p> + +<p>—O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la +fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement: +êtes-vous plus sages ou plus heureux?</p> + +<p>Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était +à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme +languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on +chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce +qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de +partager le pain du riche.—On me dira sans doute que les malheurs qui, +chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit +du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir +serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe +aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux +passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et +aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa +faute, aux cachots<a name="page_198" id="page_198"></a> toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et +au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je +me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux +crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la +malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, +et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des +honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs, +punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la +campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la +population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire +aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de +changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, +sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité +universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et +sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de +tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.—Dans cette vallée +immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir +encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux +classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un +malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques +gouttes de baume sur<a name="page_199" id="page_199"></a> ses blessures, mais j'abandonne à la balance de +Dieu ses mérites et ses fautes...</p> + +<p class="dates">Vintimille, 19 et 20 février.<br /> +</p> + +<p>«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la +mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les +autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme +que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être +retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, +et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de +souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a +plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par +s'abandonner lui-même?—Tu n'es pas seul malheureux, me +diras-tu.—Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous +sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à +la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? +est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en +supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y +aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux +entraîné<a name="page_200" id="page_200"></a> par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir +l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui +peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le +cours des passions variant selon les âges et les incalculables +circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a +succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que +l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier +aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour +supporter ses peines.</p> + +<p>Mais les devoirs qu'exige de toi la société?—Les devoirs? en ai-je +contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand +je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, +ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses +besoins et de ses préjugés?</p> + +<p>Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que +nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire +abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre +les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu +que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. +Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les +connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux +dont m'accable la société,<a name="page_201" id="page_201"></a> parce qu'elle les appelle des +bienfaits?—Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les +récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être +exposé et d'en tirer aucun avantage.—O mon ami, chaque homme naît +ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque +individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent +ce dégoût de la vie.—Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? +Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis +puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la +majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, +prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant +aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me +regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à +ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur +qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il +ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés +parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la +redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de +les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la +tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les +vertus humaines, la <a name="page_202" id="page_202"></a>probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont +servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses +et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule +espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop +tard repentantes, de leur loyale crédulité.</p> + +<p>Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la +porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs +à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et +réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te +suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie +peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? +quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait +pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude +sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une +seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous +ferait certain de mon éternelle tranquillité...</p> + +<p>Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne +sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être +maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue +de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je +la quittai, par<a name="page_203" id="page_203"></a> les extorsions publiques et privées qui se succédaient +chaque jour.</p> + +<p>Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; +j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité +diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été +heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que +ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées +plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si +elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.—Ne lui en parle +pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je +vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va +toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; +car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un +désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon +existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des +circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce +moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je +cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et +il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore +l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras +offerte par ton père, comme une<a name="page_204" id="page_204"></a> victime de réconciliation, sur l'autel +de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta +famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de +lui-même, anéantira l'homme et ses passions.—Et comment, tant que +j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même, +te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne +serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la +femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, +mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris, +est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon +persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux +battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de +désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?... +pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi +marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le +suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il +envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes +fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en +invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, +qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de +l'existence duquel je doute toujours et que cependant je<a name="page_205" id="page_205"></a> crains et que +j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans +les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...</p> + +<p>Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la +stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé +un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que +des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui +s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.</p> + +<p>Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se +précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. +Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue +parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine +peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se +confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans +cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la +Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son +royaume chasse tous les vivants.</p> + +<p>Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas +surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils? +qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je<a name="page_206" id="page_206"></a> +répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent +mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton +nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la +gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis +que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs +tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la +parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou +vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres, +ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de +ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.—Oui, nos souvenirs sont +un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.</p> + +<p>C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom +italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus +ma patrie, et je me dis:</p> + +<p>—Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs; +mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est +l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...</p> + +<p>Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces +siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables +aux<a name="page_207" id="page_207"></a> saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent +toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence +nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se +dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre. +En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je +pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs... +mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples +trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au +delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils +enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin +ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient +contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites +massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les +Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les +enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa +l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus +grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre +univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène, +et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs +comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes +ancêtres qu'eux;<a name="page_208" id="page_208"></a> c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens +jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et +c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles +successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des +Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la +vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne +connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu +tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et +retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont +leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur +servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut +l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt +peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste +sont des conséquences du système de la nature, et de même que la +stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui +sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un +autre globe.</p> + +<p>Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions +que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui +obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils +l'imposeraient mieux si pour monter<a name="page_209" id="page_209"></a> au trône ils ne l'avaient violée. +Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à +l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de +pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle +essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin +qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes. +De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la +multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis +comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur, +qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur +puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis +pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle +est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations, +qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du +vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis +qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une +révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui +doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de +celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni +bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la <a name="page_210" id="page_210"></a>faiblesse, +et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à +venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des +conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs +et les ruses de ceux qui veulent régner.</p> + +<p>Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous, +faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé +toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et +les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont +des vertus usuraires.</p> + +<p>Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de +l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les +pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne +me dis-je pas en pleurant:</p> + +<p>—Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de +malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la +douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu +tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, +tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami... +Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est +sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement +vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques!<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous +considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons +s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés; +mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne +succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils +obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus +funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos +calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir.</p> + +<p>Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines +vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne +sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma +patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première +as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes +membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix, +les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans +ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est +revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre +espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers +gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon +froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront<a name="page_212" id="page_212"></a> du +moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous +survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de +cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de +mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.</p> + +<p class="dates">Alexandrie, 29 février.<br /> +</p> + +<p>De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... +Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini. +Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.</p> + +<p class="dates">Rimini, 5 mars.<br /> +</p> + +<p>Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir +Bertola<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses +nouvelles..... Il est mort!...</p> + +<p class="dates">Onze heures du soir.<br /> +</p> + +<p>Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre, +pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il +lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est +mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, <a name="page_213" id="page_213"></a>parfaitement +tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon +voyage de Rome.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même +qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres +fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses +pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous +les yeux du lecteur selon leur date:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels +seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir +maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la +connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion +m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois +que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées +lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si +je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve +que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité +de malheurs qui abattent d'autant plus mon <a name="page_214" id="page_214"></a>courage, qu'ils m'en font +craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue +continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre +monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je +ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, +que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien +de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne +fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort +adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne +plus exister.</p> + +<p>Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont +évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé +l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de +fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus +surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé, +dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à +qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la +paix...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y +avait été la même semaine:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p><a name="page_215" id="page_215"></a></p> + +<p>... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire. +Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât +aussi tranquillement avec lui et lui avec elle!</p> + +<p>Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore +affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?—Est-ce toi, père, qui m'as +inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et +le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton +amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit +divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus +tranquille...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et, +après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise. +J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut +avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte:</p> + +<p>—Et mon fils?</p> + +<p>La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait +une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le +croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et +<a name="page_216" id="page_216"></a>inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles +nouvelles.</p> + +<p>—Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire, +parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je +montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je +crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle +bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du +reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît +beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou +après-demain.</p> + +<p>Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos +soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur +le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise, +il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser +encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré.</p> + +<p>Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures, +et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla +pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six +jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à +l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra +Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, <a name="page_217" id="page_217"></a>derrière les +jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et +s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse +l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria:</p> + +<p>—Dieu éternel!</p> + +<p>Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père.</p> + +<p>Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main, +et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à +son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit +dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite +fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour +lui demander s'il partait bientôt pour Venise.</p> + +<p>—Dans peu de jours, répondit-il.</p> + +<p>Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux.</p> + +<p>Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas +laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis +devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il +en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme, +fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner, +attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir +besoin de lui. Le jardinier lui apporta<a name="page_218" id="page_218"></a> quelque nourriture, qu'il prit +sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et, +se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à +lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il +paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en +différentes pages, mais sur le même feuillet:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>... Allons, courage!—Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main, +laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh! +pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité?</p> + +<p>La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur +ces livres?—que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les +passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la +médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature... +Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont +jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties...</p> + +<p>Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux +ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque, +rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de<a name="page_219" id="page_219"></a> la +nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux!</p> + +<p>Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à +moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé +n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit.</p> + +<p>Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire +encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis +désillusionné moi-même, un seul parti me reste...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci +n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut +remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la +lettre suivante et revint se renfermer encore:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">14 mars.<br /> +</p> + +<p>Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur... +Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le +dépose dans le tien.</p> + +<p>Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que +je devais... Cette famille est<a name="page_220" id="page_220"></a> depuis ce jour moins pauvre, mais je +n'ai pu faire revivre leur père.</p> + +<p>Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur +forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La +nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon +cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient +encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant +intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous +entouraient.—En entrant dans une route étroite, sombre et bordée +d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval +s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.</p> + +<p>—Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche!</p> + +<p>Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher +les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y +trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval +l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la +tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...</p> + +<p>Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où +j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans +une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le <a name="page_221" id="page_221"></a>sentiment +et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi... +Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la +foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui +renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant +dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au +milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon +crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me +pardonne jamais?</p> + +<p>Le lendemain,—et cette aventure fit beaucoup de bruit,—on trouva le +corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque +recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un +châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les +torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les +membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait +en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les +bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa +fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils, +qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de +nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la +misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien +des malheureux comme eux; mais, du<a name="page_222" id="page_222"></a> moins, il leur reste un père, un +époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour +toutes les richesses de la terre.—Tandis qu'eux!...</p> + +<p>C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire +mutuellement!</p> + +<p>Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les +laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer, +traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; +que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui +l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu +un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels +prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible +et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que +cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une +traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du +livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un +cantique d'Ézéchiel.</p> + +<p>Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla<a name="page_223" id="page_223"></a> chez T***. On avait +déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le +reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit +à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un +autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait +laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il +retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les +vers suivants:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un nuage sanglant le dérobe à la terre;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Se mêler aux accents des esprits infernaux?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!</span><br /> +</p> + +<p>Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots:</p> + +<p>—O mon fils!</p> + +<p>Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le +posant bientôt, s'écria:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vous n'avez point encore éprouvé mon courage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elle doit égaler mes maux et ma douleur.</span><br /> +<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de +l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur +le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait +cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant +le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la +pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation +tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.</p> + +<p>—Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis +certain que nous ne nous reverrons jamais.</p> + +<p>—Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste.</p> + +<p>Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et +tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">.........Je ne sais, mais je crois</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que vous devez rester bien longtemps après moi.</span><br /> +</p> + +<p>Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre +jusqu'au lendemain, assez tard.—Voici quelques fragments que je crois +de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été +écrits:<a name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p>... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de +ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur +elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est +l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de +l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?</p> + +<p>Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.</p> + +<p>Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu +trembles!—Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon +cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre +éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et +généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus +douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens +la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus +grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...</p> + +<p class="dates">Minuit.<br /> +</p> + +<p>Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la +lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce +moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces<a name="page_226" id="page_226"></a> rayons +sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai +toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette +solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je +te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux, +mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient! +que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!... +Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de +ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever +jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse +me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un +dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.</p> + +<p>Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi +tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine... +Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments +dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.</p> + +<p>Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels... +Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur; +je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et +bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais, +depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!... +les<a name="page_227" id="page_227"></a> fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes +vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu +dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta +beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.</p> + +<p>Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus +terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière, +je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me +quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement +au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre, +et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.</p> + +<p>Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et +la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à +la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en +accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce +qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne +leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des +hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que +t'importe le temps et la manière!...</p> + +<p>Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as<a name="page_228" id="page_228"></a> donné... Mon corps, cette +infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous +une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors +dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence +divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des +sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je +t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur +universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de +la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en +toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir +tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles +douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je +t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en +douleurs?</p> + +<p>Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années +sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les +fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et +fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et +à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix +de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul +le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront +arrachés par<a name="page_229" id="page_229"></a> les persécutions des hommes ou souillés par le crime!...</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans +les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout +ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire +connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes +auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il +devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs +fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les +jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et +Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.</p> + +<p>La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du +19:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et +Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois +encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner +une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans +cette malheureuse famille!... Quand je<a name="page_230" id="page_230"></a> monte, je crains de rencontrer +Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi +n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me +demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me +répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je +l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire...</p> + +<p>Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée +seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué +à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont +ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui +passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire +autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs +biens... et pour s'emparer du bien des autres.</p> + +<p>P.-S.—Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà +parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule, +mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se +lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis +plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs +et l'agonie de la mort.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et +semblent les derniers:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas +vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur +nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont +point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une +infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant +avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne +m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du +soir... que le sommeil qui suit les travaux...</p> + +<p>Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée +qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme +moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin +de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser +la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans, +vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus +longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui +confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en +caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie +de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me +représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie +invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon +cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à +goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, +assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le +destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du +désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son +misérable destin?</p> + +<p>J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je +souris.—Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout +entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose +t'enlever à moi?—Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche +point!</p> + +<p>A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte +mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme +si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me +sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour—un seul +moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p class="dates">26 mars au soir.<br /> +</p> + +<p>Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce +qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon +cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de +sang...</p> + +<p>Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me +fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses +genoux...</p> + +<p>—Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.</p> + +<p>Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas:</p> + +<p>—Ortis ne m'aime plus...</p> + +<p>Je l'entendis.</p> + +<p>—Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en +l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te +revoir...</p> + +<p>O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait +Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi.</p> + +<p>—Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne +de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son +ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir...<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque +espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je +t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs.</p> + +<p>—Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non +pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de +tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait +encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et +n'oublie jamais l'infortunée Thérèse...</p> + +<p>Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur...</p> + +<p>Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs +rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à +coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint +froide et tremblante...</p> + +<p>—Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée.</p> + +<p>Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la +petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père +rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords.<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il +lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses +papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la +Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des +commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe +empruntée à Lucain: <i>Jusque datum sceleri</i>. Un soir de l'année +précédente, il avait lu à Thérèse l'<i>Histoire de Laurette</i>, et elle me +dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril +n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées +éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors +avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres, +pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du +monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin +d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, +différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez +long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup +de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre +des <i>Annales</i>, ainsi qu'une grande partie du second de l'<i>Histoire</i>, +recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la +traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici +ont<a name="page_236" id="page_236"></a> été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.</p> + +<p>Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre +quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit +sur la couverture du livre des <i>Maximes</i> de Marc-Aurèle, sous la date du +3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date +du 1<sup>er</sup> janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799, +cinq jours avant qu'il mourût. Le voici:</p> + +<p>«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est +le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je +reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.—Je ne sais ce +qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.—Je ne sais +quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur +moi-même sans pouvoir se connaître jamais.—Enfin je tente de mesurer +avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me +trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir +pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court +moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité +qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?—Enfin je ne vois de +tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.»<a name="page_237" id="page_237"></a></p> + +<p>A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable +qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au +point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui +ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur +son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du +matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua.</p> + +<p>A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le +trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus +profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha +de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et +en caractères à peine lisibles:</p> + +<p>«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une +amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais +quelle main s'appesantit sur mon cœur.</p> + +<p>»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme.</p> + +<p>»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.»</p> + +<p>Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le +ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front. +Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre +chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que<a name="page_238" id="page_238"></a> non, et, le même +jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Mercredi, cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix +domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin. +Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui, +solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta +vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et +l'assurerai à ta famille.—Mais toi, pauvre infortunée!...</p> + +<p>Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir... +Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette +constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je +mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers +embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les +lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles +lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non, +tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les +infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des +hommes, la certitude<a name="page_239" id="page_239"></a> de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma +patrie vendue,—tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur +d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai +vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé +espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as +aimé,—tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!... +voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir +quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion +il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste +une seconde fille.</p> + +<p>Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de +m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour +ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera +peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de +ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à +laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,—cette +innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les +séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta +propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui, +dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et +traînent comme en triomphe les<a name="page_240" id="page_240"></a> victimes de leur perfidie... Mais non, +Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que +je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine +image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans +ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre +bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce +portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent +à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié +en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché, +il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec +lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon +cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le +moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra +éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma +plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les +larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont +mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse +pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec +toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de +la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui +restera si tu l'abandonnes?<a name="page_241" id="page_241"></a> et, dans sa douleur, ses peines de +vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et +arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une +gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.</p> + +<p>En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut +réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier +le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent +qu'il lui devait depuis longtemps.</p> + +<p>—Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée.</p> + +<p>Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas +d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus +qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée, +paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de +parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et +souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait +errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que +jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que +quelques-uns de ses<a name="page_242" id="page_242"></a> amis avaient l'intention de venir le voir, il me +répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même +ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé.</p> + +<p>J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma +mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous +revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le +sort ait encore soumis mon courage.</p> + +<p>Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, +mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors +s'approcha de lui.</p> + +<p>—Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu?</p> + +<p>—Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans +ses bras.</p> + +<p>—Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.</p> + +<p>—Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous +quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester +plus longtemps ici...</p> + +<p>Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.</p> + +<p>—Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.</p> + +<p>Et je lui rappelai les persécutions que la guerre<a name="page_243" id="page_243"></a> rendait de jour en +jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes +lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop +fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier).</p> + +<p>Alors, elle s'écria:</p> + +<p>—Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père, +je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins +passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit +faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou +ta mort...</p> + +<p>Ses sanglots l'interrompirent.</p> + +<p>Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme +s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se +jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les +mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête:</p> + +<p>—Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le +Tout-Puissant te bénisse de même!</p> + +<p>Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette +mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils.</p> + +<p>Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis. +Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le +bénit de nouveau. En<a name="page_244" id="page_244"></a> se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le +pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta +en me disant:</p> + +<p>—Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié.</p> + +<p>Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui +parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta +un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions +pour la dernière fois.</p> + +<p>Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait +l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes +vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras +et rentra en me disant:</p> + +<p>—Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.</p> + +<p>Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, +avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous +quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée +Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le +sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune +garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se +leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église; +mais, ayant entendu les<a name="page_245" id="page_245"></a> pas et la voix de plusieurs personnes, il +s'éloigna.</p> + +<p>Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous +sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de +Laurette.</p> + +<p>—Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma +fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point +accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me +dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt +besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette +soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.</p> + +<p>Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. +T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses +pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre +obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un +coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil. +Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père +lui donna celui-ci:</p> + +<p class="c">Liberta va cercando, ch'e si cara.</p> + +<p>Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui +recommandant de ne pas dire d'où il<a name="page_246" id="page_246"></a> venait; il ne l'avait donc jamais +su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta +qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la +chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe, +écrivit celui qui vient après:</p> + +<p class="c">Come sa chi pu lei vita rifiuta.</p> + +<p>Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva +une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son +mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans +cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces +cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un +ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa +place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de +la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son +volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant, +elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage +avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.</p> + +<p>Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à +Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il +était<a name="page_247" id="page_247"></a> arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la +nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation +pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers. +Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux +collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="dates">Vendredi, une heure.<br /> +</p> + +<p>Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me +pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en +toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein +duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer +mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me +suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo...</p> + +<p>—Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années +d'espérances et de soins!...</p> + +<p>Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera +point... ni toi non plus...</p> + +<p>Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux. +Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais... +avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème, +que <i>celui qui veut mourir n'aime <a name="page_248" id="page_248"></a>personne</i>. Que n'ai-je point tenté? +que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est +tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais +serait plus pénible pour toi que ma mort...</p> + +<p>Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami; +recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui +sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon +secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse; +je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami, +adieu!</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était +une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce +peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi +et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je +serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier, +jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi +donc ainsi qu'une<a name="page_249" id="page_249"></a> voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes +jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour, +qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des +morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé +de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que +tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, +tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors, +ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger +même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible +sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un +jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh! +malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton +cœur!...</p> + +<p>Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à +des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que, +tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai +toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que +notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la +mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis +habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité; +toi-même, tu me fuyais, je<a name="page_250" id="page_250"></a> n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et +tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir +pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...</p> + +<p>Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de +mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur +exempt de crime... Je lui dirai:</p> + +<p>—Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point +persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je +n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé +l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai +point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec +l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours +pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, +j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre... +Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié +la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous +ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne +m'ont jamais vaincu!—j'ai cherché la vertu dans la retraite et la +solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir +le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière<a name="page_251" id="page_251"></a> infinie? +ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis, +après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux +autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une +infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des +gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir +leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as +accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?...</p> + +<p>Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de +piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de +ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de +mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les +combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec +quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer... +Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes +n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais +bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me +déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit +éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes +désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux +te chercheront encore, je te verrai, je te<a name="page_252" id="page_252"></a> verrai pour la dernière +fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes +pleurs, unique fruit de tant d'amour.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques +pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence +inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de +l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement, +mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que +ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M. +T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement, +et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne +m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées! +Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se +retournant tout à coup vers moi:</p> + +<p>—Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus +belle que jamais?...</p> + +<p>Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de +celle-ci:</p> + +<p>—Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle.</p> + +<p>Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla +point.<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<p>Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de +la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur +ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le +silence.</p> + +<p>—Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous.</p> + +<p>Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des +larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la +pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de +cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous +ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait, +qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois:</p> + +<p>—O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite!</p> + +<p>Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les +bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T*** +l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le +quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous +serra la main en nous souhaitant un bon voyage.</p> + +<p>Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de +préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les +lettres que<a name="page_254" id="page_254"></a> lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant.</p> + +<p>Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il +ajouta ce post-scriptum:</p> + +<p>«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers +devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au +curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je +sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la +nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face +de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi.</p> + +<p class="r">»Ton ami, J<small>ACQUES</small> O<small>RTIS</small>.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un +paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une +grande quantité.</p> + +<p>Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner +au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne +remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le +regardant tendrement:</p> + +<p>—Adieu, Michel; aime-moi!</p> + +<p>Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant<a name="page_255" id="page_255"></a> la porte derrière +lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="dates">Une heure.<br /> +</p> + +<p>J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai +salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes +solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la +demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des +fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres! +combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du +bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort!</p> + +<p>Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et +mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un +autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que +j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence. +Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis +près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les +rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes +joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se <a name="page_256" id="page_256"></a>rencontrèrent, +mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13 +mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula +pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir. +Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné +les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la +volupté d'un baiser de ta bouche.</p> + +<p>Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi +seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour +l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans +ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses +larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la +tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage +resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est +préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans +quelques instants, nous serons séparés par le néant et +l'incompréhensible éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en +supplie du fond de l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir +un jour pour ne nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la +mort, je te conjure de m'abandonner au néant.</p> + +<p>Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de +moi-même, je meurs tout à toi;<a name="page_257" id="page_257"></a> certain de tes larmes... Adieu!... +pardonne-moi!... adieu!...—Oh! console-toi, et vis pour consoler nos +malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un +osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que +je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... <i>Thérèse est +innocente.</i></p> + +<p>Maintenant reçois mon âme!...</p> + +<p class="c">———</p> + +<p>Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut +réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour +écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que +j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout +était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne +tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement +l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son +maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil.</p> + +<p>Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la +serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point +répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui +brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des<a name="page_258" id="page_258"></a> flots de sang. Il +ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne +ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient +sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le +jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari, +lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point +parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui +avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut +Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le +voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une +douloureuse impatience.</p> + +<p>Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était +frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta, +immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un +cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut, +espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami. +Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée +dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé +un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui, +faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit +noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait +conservé qu'un gilet, son pantalon, ses<a name="page_259" id="page_259"></a> bottes et une écharpe de soie +très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un +des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait +sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la +chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure. +Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme +pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt, +laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et +expira.</p> + +<p>La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le +cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait +répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de +Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son +cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans +son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de +son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et +quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: <i>O ma +mère!</i> Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce +mot: <i>Expiation</i>; puis, un peu plus bas, ceux-ci: <i>De pleurs éternels</i>. +Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se +repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il +n'avait pas eu le courage d'achever.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je +n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui +pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec +étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en +tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir +sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure +contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui +poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et +déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et +immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre +et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils +nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au +milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la +nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut +enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village.</p> + +<div class="blockquot"><p>FIN DE JACQUES ORTIS</p></div> + +<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<h1><a name="LES_FOUS" id="LES_FOUS"></a>LES FOUS<br /><br /> +DU DOCTEUR MIRAGLIA</h1> + +<hr /> + +<p class="cb">A MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE</p> + +<h3>I</h3> + +<p>Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus +extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait +jamais vus:</p> + +<p>Une représentation dramatique jouée par des fous.</p> + +<p>Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous +la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations, +et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont +du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent, +font salle comble.</p> + +<p>Une fois,—la première,—ils ont joué le <i>Brutus</i><a name="page_262" id="page_262"></a> d'Alfieri; les deux +autres fois, ils ont joué <i>le Bourgeois de Gand</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p><i>Le Bourgeois de Gand!</i> entendez-vous, mon cher Romand, vous que je n'ai +pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être? votre <i>Bourgeois de Gand</i>, +oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent +ici, et le font applaudir avec frénésie!</p> + +<p>C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter +avec eux.</p> + +<p>Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie +de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia +d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la +représentation du <i>Bourgeois de Gand</i>.</p> + +<p>J'ai été voir <i>le Bourgeois de Gand</i>, sans connaître M. Miraglia, et +encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que +j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia; mais on m'a dit qu'on ne +pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour +Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le +lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes +compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur +habile directeur.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système avec la plus complète +bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M. +Miraglia n'est pas chose possible.</p> + +<p>Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du +système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en +devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation +irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie +devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement +des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de +l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaltation et le désordre +de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, naît l'abolition +de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés +du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la +folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du +cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées au +profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente.</p> + +<p class="c">*<br /> +* *</p> + +<p>La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont +devenus fous par <i>religiosité</i>. Il est remarquable combien chez eux est +développé<a name="page_264" id="page_264"></a> jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie, +l'organe de la vénération.</p> + +<p>La <i>religiosité</i> exagérée est un des organes qui mènent le plus +facilement aux crimes les plus impies.</p> + +<p>En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à +Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples. +Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans, +tandis qu'elle dormait.</p> + +<p>Il se nommait Raphaël Del Prete; il était âgé de trente-six à +trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique, d'intelligence +limitée; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour +avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il +paraissait adorer.</p> + +<p>Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral.</p> + +<p>Il tomba malade, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire +des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents.</p> + +<p>Dans le procès, Del Prete dit que le conseil de faire des quêtes lui +avait été donné par son confesseur,—qui espérait être chargé de dire +ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent.</p> + +<p>Mais, au lieu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del +Prete, il le donne à un ermite;<a name="page_265" id="page_265"></a> ce que, apprenant le prêtre, il lui dit +avec emportement qu'il était damné.</p> + +<p>Après cette menace, Del Prete devint pensif, il ne quitta plus la +maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les +images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion +autrefois.</p> + +<p>Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gêne dans +la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait +complétement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait; +il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui +voulait plus faire crédit.</p> + +<p>Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se +réveilla et ne le sentit plus à ses côtés. En même temps, il entendit un +bruit de coups sourds dans la chambre voisine: il se leva, alluma une +chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et +il trouva son frère écrasant à coups de masse la tête de sa mère.</p> + +<p>—Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai entendu, répondit l'assassin, ma mère qui était tombée à bas du +lit, je suis accouru pour l'y remettre.</p> + +<p>Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs +personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère.<a name="page_266" id="page_266"></a></p> + +<p>Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui, +pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de +tuer sa mère. Son frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant +continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation.</p> + +<p>Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre +arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le +docteur Barbarisi.</p> + +<p>M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de +ce genre de folie que l'on appelle <i>lypémanie ascétique</i>, laquelle peut, +par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus +désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le +coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais +sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu +résister.</p> + +<p>—Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges: dans un an, il sera +mort.</p> + +<p>Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort. +Dieu l'avait déjà condamné quand les hommes s'occupaient de rendre son +jugement.</p> + +<p>Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prete mourut; +l'autopsie du cerveau présenta<a name="page_267" id="page_267"></a> un crâne double d'épaisseur, comparé à +un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges +étaient engorgées de sang; le sectum falciforme était devenu plus +volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates; +ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la +substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés +de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans +l'état ordinaire.</p> + +<p>Parmi les viscères, le foie était très-volumineux et présentait des +traces inflammatoires.</p> + +<p class="c">*<br /> +* *</p> + +<p>Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité +matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prete, M. Miraglia fit +valoir près des juges.</p> + +<p>Les actes antérieurs au crime de Del Prete, ou du moins ceux qui le +précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la <i>lypémanie +ascétique</i>, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font +croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état +morbide que le crime fut consommé; mais Del Prete n'était pas fou +seulement du jour où il commença à donner des signes de folie; +l'<a name="page_268" id="page_268"></a>infirmité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une +date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un +trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes +cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable +que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de +<i>lypémanie ascétique</i> avec hallucinations, sont sujets à des visions +qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les +poussent à l'homicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés, +attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation +indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur, +malade, comme il l'était, par exemple, dans Del Prete, où le sentiment +ascétique était profondément attaqué; et c'est pour cela que l'on put +constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette +lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le +crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la +<i>double conscience</i>, phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit +inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les +plus insensés et les plus féroces.</p> + +<p>Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés +du tronc depuis soixante-deux ans, et qui viennent de me raconter à moi, +par<a name="page_269" id="page_269"></a> l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles +drames que j'aie jamais entendus.</p> + +<p>Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au +pouvoir du docteur Miraglia.</p> + +<p>En 1855, au moment où l'on eut l'assez triste idée de restaurer le +Castel-Capouano,—magnifique forteresse dont, selon Thomas de Catane, +Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à +Guillaume le Mauvais,—le docteur Miraglia soignait la fille du préfet +de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études +phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire +cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées +aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette +exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les +autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de +barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de +Murat, l'avaient laissé subsister; mais enfin, séduit par l'idée de +faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murat, il donna l'ordre de +faire disparaître des murailles du Castel-Capouano les cages et les +têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur +Miraglia des têtes.</p> + +<p>Heureux de posséder enfin le trésor qu'il <a name="page_270" id="page_270"></a>ambitionnait depuis si +longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa +en catégories.</p> + +<p>Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date, +annonçaient que les quatre têtes, séparées du tronc le même jour, +appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime.</p> + +<p>M. Miraglia étudia les quatre crânes.</p> + +<p>Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à +trente-quatre ans;</p> + +<p>Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans;</p> + +<p>Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans;</p> + +<p>Le quatrième, celui d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans.</p> + +<p>Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées +depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière, +présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait +foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs.</p> + +<p>Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes:</p> + +<p class="cb"><br /> +CRANE DE LA FEMME.</p> + +<p>Le docteur reconnut que le crâne était celui<a name="page_271" id="page_271"></a> d'une femme, à sa face +étroite, au peu de largeur de l'arcade dentaire, à la très-grande +distance existant entre le trou de l'oreille et la partie supérieure de +l'os occipital, à laquelle correspond l'organe de la philogéniture, qui +présentait une saillie de plus de six lignes.</p> + +<p>Il reconnut que cette femme n'avait pas plus de trente-deux à +trente-quatre ans, au peu d'épaisseur des os, aux sutures non effacées +et faciles à désarticuler, à l'état d'intégrité des dents, condition de +jeunesse que l'on ne trouve plus passé cet âge.</p> + +<p>D'après les dimensions générales du crâne, il observa que les parties +postérieures et latérales dépassaient en volume les parties supérieures +et antérieures: ce qui indiquait que, chez l'individu auquel il avait +appartenu, les tendances animales l'emportaient sur les sentiments +moraux et les facultés intellectuelles; de telle sorte que, n'étant pas +contre-balancées par ces dernières, elles se trouvèrent détournées du +but moral, vers lequel, dans les conditions d'un organisme moins brutal, +le pouvoir de la volonté eût pu les diriger, et entraînèrent l'individu +à satisfaire ses instincts.</p> + +<p>Ce crâne, confronté à ceux des plus terribles criminels, pouvait +soutenir la comparaison. L'organe de la <i>destructivité</i> ne rencontrait +son pareil que dans celui d'une tête de femme, conservé au musée<a name="page_272" id="page_272"></a> de +Versailles, et qu'on montre comme étant celui de la marquise de +Brinvilliers;—chose qui nous paraît impossible, puisque la marquise de +Brinvilliers, décapitée en 1676, fut ensuite brûlée et réduite en +cendres, jetée au vent; mais qui, à défaut du crâne de celle-ci, serait +probablement celui de la fameuse madame Tiquet, qui tua son mari en +1699.</p> + +<p>Donc, ce crâne était celui d'une personne entraînée vers l'homicide par +des instincts brutaux, que les sentiments moraux et les facultés +intellectuelles étaient insuffisants à combattre.</p> + +<p class="cb"><br /> +CRANE DU VIEILLARD.</p> + +<p>Ce crâne, dont il n'existait que le côté droit, fut reconnu par M. +Miraglia pour celui d'un homme de soixante à soixante et dix ans, à +l'épaisseur des os, qui dépassait trois lignes, à la presque disparition +des sutures effacées sur une grande étendue, quoique facile à +désarticuler, à cause de la fragilité amenée par le temps et les +intempéries; à l'épaisseur anormale des os occipitaux, avec +aplatissement de leurs cavités, à cause de l'atrophie du cervelet; à +l'engorgement des alvéoles à l'endroit des dents tombées par l'âge; en +outre, l'extension de l'arcade<a name="page_273" id="page_273"></a> dentaire, l'ampleur de la face, +l'extension des lobes antérieurs, indiquaient une tête d'homme.</p> + +<p>L'examen du crâne démontra que celui auquel il avait appartenu était un +de ces hommes qui vivent entre la vertu et le vice, n'ayant reçu de leur +organisation qu'un esprit faible, se pliant facilement aux +circonstances, et agissant et opérant selon les impulsions qu'ils +reçoivent. Une ligne, tirée du trou acoustique au sommet de la tête, +fait ressortir un médiocre développement des parties antérieures du +cerveau, et les régions cérébrales, qui représentent les sentiments +moraux, sont suffisamment développées, quoique la base et les côtés de +l'encéphale, siéges des tendances animales, soient larges et étendus au +delà de la mesure ordinaire.</p> + +<p>Les organes de la <i>philogéniture</i>, de la <i>destructivité</i>, de la +<i>sécrétivité</i> et de l'<i>acquisivité</i> étaient énormes; la <i>combattivité</i>, +la <i>circonspection</i> et l'<i>estime de soi</i> étaient grandes; la <i>fermeté</i>, +la <i>vénération</i>, la <i>bienveillance</i> et la <i>conscienciosité</i> peu +développées. Tous les autres organes étaient plutôt petits que grands, +moins cependant quelques-uns qui présentaient les indices d'un +développement normal. Avec cette organisation, ne pas savoir être +vertueux était une faute entraînant aux plus grands vices et aux plus +grands crimes.<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p class="cb"><br /> +CRANE DE L'HOMME.</p> + +<p>Les os de la face manquaient à ce crâne. Ce fut donc par la +non-ossification des sutures, par la largeur de l'occiput, par la +compactivité élastique des os, quoique suffisamment épais, que le +docteur Miraglia put fixer l'âge de l'homme auquel avait appartenu ce +crâne, entre vingt-cinq et trente ans.</p> + +<p>La conformation vicieuse de cette tête était remarquable par l'ampleur +des parties de l'encéphale placées derrière le trou acoustique: la +hauteur et la largeur des organes des tendances y dominent +monstrueusement, tels que ceux de l'<i>amativité</i>, de la <i>destructivité</i>, +de la <i>sécrétivité</i> et de la <i>fermeté</i>; toute la région antérieure était +petite et déprimée, surtout à l'endroit des organes de la <i>vénération</i> +et de la <i>bienveillance</i>. Cet homme devait nécessairement être lascif et +follement féroce.</p> + +<p class="cb"><br /> +CRANE DU JEUNE HOMME.</p> + +<p>Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la +région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments +des<a name="page_275" id="page_275"></a> facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce.</p> + +<p>Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune +homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et +pesants.</p> + +<p>Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de +la femme; même l'étroitesse encore plus grande du front et l'extension +encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la +lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la <i>combattivité</i> +était très-développée, ainsi que la <i>destructivité</i>; la <i>sécrétivité</i> +venait ensuite. Quant aux sentiments, l'<i>approbativité</i> était grande, la +<i>circonspection</i> grande, la <i>fermeté</i> enfin plus développée encore que +ces deux derniers organes.</p> + +<p>Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à +qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait +deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en +exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait +encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de +complicité dans la perpétration du crime.</p> + +<p>A force de chercher, M. Miraglia trouva dans les Archives criminelles de +la Vicaria, sous le nº 6154, cahier 340, à la date correspondant à +celle<a name="page_276" id="page_276"></a> de l'exposition des têtes, le procès d'une femme et de trois +hommes accusés de meurtre.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives +criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des +quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les +crânes.</p> + +<p>Ces quatre prévenus étaient:</p> + +<p>Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans;</p> + +<p>Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans;</p> + +<p>Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans;</p> + +<p>Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans.</p> + +<p>De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants.</p> + +<p>Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait +remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa +constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en +<a name="page_277" id="page_277"></a>morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de +faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze +premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun +des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la +tête même l'ombre d'une idée religieuse.</p> + +<p>Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait +belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux +et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme +disposée à suivre la tendance effrénée des sens.</p> + +<p>L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement +douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs +pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses +nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano +Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs +complétement dissolues.</p> + +<p>Elle se nommait Judith Guastamacchia.</p> + +<p>Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les +tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait +un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire, +nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux +débauches de sa<a name="page_278" id="page_278"></a> femme avec son amant de cœur. Le malheureux père +voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et +continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis +un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit. +Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour +échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois +après, son amant vint la rejoindre.</p> + +<p>Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette +vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il +retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel +la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des +reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith +déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle +savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une +pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles +réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le +juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une +fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia, +il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria, +ensuite à la Vicaria.</p> + +<p>Les deux amants, furieux d'être séparés, <a name="page_279" id="page_279"></a>imaginèrent un plan qui devait +leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières +amours.</p> + +<p>Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize +ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et +abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle, +épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du +mariage pour couvrir ses désordres.</p> + +<p>Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était +tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son +oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith, +irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne +s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en +parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce +qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins +cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît +condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait +pas la haine de Judith.—Femme de toutes les luxures, elle avait aussi +celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se +débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant +d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même<a name="page_280" id="page_280"></a> au moment où il +accomplirait avec elle l'acte conjugal.</p> + +<p>Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés +par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à +Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre +lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il +avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle.</p> + +<p>Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le +pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour +dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la +maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature +variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes +sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son +père contre lui.</p> + +<p>Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et +de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y +entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième +personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur +mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il +était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait +les faveurs de Judith, et était à la fois<a name="page_281" id="page_281"></a> l'objet de la jalousie du +mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à +réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la +maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari +qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces +hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au +bourreau.</p> + +<p>La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le +crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter.</p> + +<p>La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent +lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous +avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un +expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour +chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule, +méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et +Guastamacchia,—Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout +en le laissant s'accomplir;—Judith seule décida que l'on chercherait un +sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en +commun le crime.</p> + +<p>Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à +trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses +anciennes <a name="page_282" id="page_282"></a>connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele +Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le +crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois +taché ses mains de sang.</p> + +<p>On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener +Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de +Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la +proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à +la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence +par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli +et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque +folle de joie.</p> + +<p>Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles +bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia, +en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa +part, Judith.</p> + +<p>Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la +présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne +voulait point y prendre part.</p> + +<p>Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son +mari chercher plusieurs<a name="page_283" id="page_283"></a> choses pour le souper. On voulait, en son +absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du +meurtre.</p> + +<p>On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois +quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus +tombât à la renverse.</p> + +<p>Ce siége fut réservé pour Altamura.</p> + +<p>Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la +strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y +prépara un nœud coulant.</p> + +<p>De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun +soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent +alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras +autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière +lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler.</p> + +<p>Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de +ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du +désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant +ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses +mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la<a name="page_284" id="page_284"></a> +gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit +bientôt le dernier soupir.</p> + +<p>Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui +venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire, +manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus +joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à +l'horrible boucherie qui allait suivre.</p> + +<p>Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un +bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête; +il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de +grès.</p> + +<p>Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête +coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir, +et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre +méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés +seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et +Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent +sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo +à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations, +Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau, +emportant dans un sac ensanglanté les bras,<a name="page_285" id="page_285"></a> que Judith avait préparés +en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit.</p> + +<p>Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son +mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la +chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût +fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange +distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre, +Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose. +Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres.</p> + +<p>Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de +Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en +se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés: +la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta.</p> + +<p>La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour +de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer +dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les +traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste +du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la +Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut +Judith qui sortit avec son père, emportant la tête<a name="page_286" id="page_286"></a> cachée sous son +châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario.</p> + +<p>Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne +d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des +membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de +Sant'Angelo à Nilo.</p> + +<p>La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un +seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés. +On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait +pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique.</p> + +<p>Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la +politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce +qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été +arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet +assassinat.</p> + +<p>Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent +complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne, +cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il +connût la femme à laquelle ce crâne appartenait.</p> + +<p>La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à +mourir par le gibet, et,<a name="page_287" id="page_287"></a> après leur mort, à avoir la tête tranchée et +exposée dans des cages de fer à la Vicaria.</p> + +<p>Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison +éternelle dans la fosse de Favignana.</p> + +<p>Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la +sentence avec une impassible résignation.</p> + +<p>J'allais dire: <i>Dieu fasse paix à leurs âmes!</i>—mais le docteur Miraglia +m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une +âme.</p> + +<p>Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est +honorer Dieu.</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre +récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui +m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes, +représenté par des fous.</p> + +<p>Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. Miraglia supprime la +femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons: la +première, parce qu'il n'a dans son établissement, séparé des hommes, que +des femmes d'une classe inférieure;<a name="page_288" id="page_288"></a> qu'il regarde comme une chose plus +délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d'y faire monter +des hommes; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le +bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes, +presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une +éternelle loquacité.</p> + +<p>Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la +représentation des fous d'Aversa au seul point de vue de la curiosité et +de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir +de M. Miraglia lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de +quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui +demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si +complet.</p> + +<p>M. Miraglia me répondit:</p> + +<p>—D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être +traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille +humaine: attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles +des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi +celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci +en les mettant en exercice; de sorte que la folie sera seulement une +tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de +plus naturel que ce fait,<a name="page_289" id="page_289"></a> qui paraît merveilleux au premier abord. Les +facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les +exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer +elles-mêmes en excitation. Patience, persévérance, bienveillance et +volonté, telles sont les moyens d'obtenir la confiance de ces malheureux +et de les conduire à l'exercice des parties saines de leur cerveau, en +endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un +ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même +but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement.</p> + +<p>Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les +individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître +au lecteur la monomanie de chacun d'eux.</p> + +<p>Je ne puis parler que du <i>Bourgeois de Gand</i>, n'ayant vu représenter que +<i>le Bourgeois de Gand</i>; ce que je dirai de la représentation de <i>Brutus</i> +sera accidentel.</p> + +<p>Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés:</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr valign="top"><td align="left">Le bourgeois de Gand</td><td align="left" rowspan="6">MM.</td><td>F<small>ELICE</small> P<small>ERSIO.</small></td></tr> +<tr><td align="left">Le marquis de las Navas </td><td align="left">L<small>UIGI</small> G<small>AGLIOZZI.</small></td></tr> +<tr><td align="left">Le duc d'Albe</td><td align="left">A<small>NTONIO</small> R<small>OSSI.</small></td></tr> +<tr><td align="left">Le prince d'Orange</td><td align="left">G<small>IUSEPPE</small> F<small>ORCIGNANO.</small></td></tr> +<tr><td align="left">Gidolfe</td><td align="left">V<small>INCENZO</small> L<small>UIZZI.</small></td></tr> +<tr><td align="left">Le courrier d'Espagne</td><td align="left">M<small>ICHELE</small> P<small>ENTRELLA.</small></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_290" id="page_290"></a></p> + +<p>Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de chambre du duc furent +remplis par deux employés de l'établissement, les deux aliénés qui +devaient remplir ces rôles ayant été, pendant les répétitions, saisis de +délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de +ces artistes.</p> + +<p class="cb"><br /> +F<small>ELICE</small> P<small>ERSIO</small>.—<i>Le bourgeois de Gand.</i></p> + +<p>Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure; il est +âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit le +comédien vagabond, jouant la comédie, chantant et dansant. Il entra dans +l'établissement le 24 décembre 1858; il est affecté de <i>manie</i>, +c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais +avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la +<i>mimique</i>, de l'<i>astuce</i>, de l'<i>idéalité</i> et de quelques autres forces +intellectuelles se montrent en lui complétement saines. Excitez et +dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont +malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il +suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient +perverties reprenaient aussitôt le dessus. C'est ainsi que, tant que +Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle;<a name="page_291" id="page_291"></a> mais que, +aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est +poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et +de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier +deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un +discours sensé.</p> + +<p class="cb"><br /> +L<small>UIGI</small> G<small>AGLIOZZI</small>.—<i>Le marquis de las Navas.</i></p> + +<p>Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente-deux ans. Il était concierge +de l'administration de la loterie. Il entra à l'établissement de M. +Miraglia le 7 mars 1861, affecté de <i>lypémanie ascétique</i>, ce qui, en +langage ordinaire, se traduit par ces mots: «Exagération et désordre de +quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et +de celui de la circonspection.» La bienveillance, la mimique chez lui +sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles +qu'il a joués: celui de Collatin, dans le <i>Brutus</i>, et celui du marquis +de las Navas dans <i>le Bourgeois de Gand</i>. Il est plus docile que Persio, +par cette raison qu'il est plus facile de dominer les émotions des +sentiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables, +des instincts exagérés par la maladie.<a name="page_292" id="page_292"></a></p> + +<p class="cb"><br /> +A<small>NTONIO</small> R<small>OSSI.</small> +—<i>Le duc d'Albe.</i></p> + +<p>Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille; il a cinquante et un +ans; il entra pour la première fois dans l'établissement le 25 mai 1842, +et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il +voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous +anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, affecté de +pervertissement et d'exagération dans le sens de l'<i>estime de soi-même</i>, +et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des +souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui +sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances, et +quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit +que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour +lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans +l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il +est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la +puissance et l'orgueil peuvent s'exercer; c'est pourquoi il fut facile +de lui faire représenter, dans <i>le Bourgeois de Gand</i>, le rôle du duc +d'Albe; mais il refusa complétement toute relation avec le souffleur, +disant<a name="page_293" id="page_293"></a> qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à +dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses +réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens +qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque +phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur.</p> + +<p>Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français.</p> + +<p class="cb"><br /> +G<small>IUSEPPE</small> F<small>ORCIGNANO.</small>—<i>Le prince d'Orange.</i></p> + +<p>Giuseppe Forcignano est de la province de Lecce; il a trente-trois ans +et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans +l'établissement d'Aversa le 5 janvier 1861. Il est atteint de monomanie +vaine et orgueilleuse: les sens de l'<i>estime de soi</i> et du besoin +d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa +vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. Il croit +avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant, +beau, savant; il marche la tête renversée en arrière et regarde +l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange. +Au reste, complétement sourd, les perceptions saines n'arrivent qu'avec +la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les<a name="page_294" id="page_294"></a> sentiments +troublés, qui sont, comme nous l'avons dit, l'estime de soi et la +vanité. Dans la tragédie de <i>Brutus</i>, il représentait un des fils de +Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta +dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père, +qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent +de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en +disant: «Il n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils +de Brutus.» Dans <i>le Bourgeois de Gand</i>, où il représentait le prince +d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se +déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en +disant:</p> + +<p>—Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de +grossiers habits.</p> + +<p class="cb"><br /> +V<small>INCENZO</small> L<small>UIZZI.</small>—<i>Gidolfe.</i></p> + +<p>Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre +d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente +<i>lypémanie ascétique</i>. La <i>religiosité</i> et la <i>circonspection</i> sont chez +lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en +outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une +étrange <a name="page_295" id="page_295"></a>manière les sensations externes, ce qui a produit dans son +esprit un singulier désordre de la <i>conscience</i>. C'est un <i>possédé</i> +d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le +cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit; +l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps. +C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo +Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine +appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit +et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle +celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a +plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il +ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;—ce qu'il donne +lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux +fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se +précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à +la tête;—une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à +l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus +subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De +temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors +le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée +qui lutte avec l'esprit<a name="page_296" id="page_296"></a> de Luizzi; et le corps, champ de bataille où +s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat.</p> + +<p>Asmodée-Luizzi a fait, dans <i>Brutus</i>, le comparse représentant le +peuple, et, dans <i>le Bourgeois de Gand</i>, a rempli le rôle de Gidolfe, +qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio. +Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru +d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce +démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que +Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou +à <i>double conscience</i>, mais simplement un fou croyant avoir un diable +dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour +combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien +contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et, +sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la +main, et n'eut point à s'en repentir.</p> + +<p>Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque +jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire.</p> + +<p>Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne.<a name="page_297" id="page_297"></a></p> + +<p class="cb"><br /> +M<small>ICHELE</small> P<small>ENTRELLA.</small>—<i>Le courrier espagnol.</i></p> + +<p>Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à +l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie +orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui: +il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps, +sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans <i>Brutus</i>, il fit le second +comparse du peuple, et, dans <i>le Bourgeois de Gand</i>, le courrier +espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la +comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on +mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi +par le public.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient <i>le +Bourgeois de Gand</i>, le soir où, comme je vous le disais, la salle du +Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle.</p> + +<p>Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez +les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur +établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous +comme auparavant.</p> + +<p>Le plus difficile à manier de tous est Persio,<a name="page_298" id="page_298"></a> parce que c'est celui +qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il +point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le +conduisit à l'auberge des <i>Florentins</i>, lui faisant donner une chambre à +part.</p> + +<p>Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux +heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de +bonne heure, les jours où il jouait.</p> + +<p>Arrivé à l'auberge des <i>Florentins</i>, il se mit tout nu et se savonna des +pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se +promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure +s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il +reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans +difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa +loge, où son costume était tout prêt.</p> + +<p>Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant:</p> + +<p>—Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé +d'avance.</p> + +<p>—C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?</p> + +<p>—Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.</p> + +<p>On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était +exigée; on lui fit comprendre<a name="page_299" id="page_299"></a> qu'on ne trouverait pas assez de thalers +chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs; +d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et +dix napoléons qu'il toucherait.</p> + +<p>Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé +en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à +vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le +plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne +perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant +de descendre sur le théâtre.</p> + +<p>Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans +sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers +les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis +qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les +a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient +renfermés.</p> + +<p>Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que +c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent +seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.</p> + +<p>Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut +obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois +coups,<a name="page_300" id="page_300"></a> il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce +que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile +se leva, il parut reprendre toute sa raison.</p> + +<p>Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.</p> + +<p>Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter +qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les +organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il +avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier +acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas +recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le +souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou +lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.</p> + +<p>La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut +très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent +fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux +applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre, +saluaient le public avec reconnaissance.</p> + +<p>Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la +prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est +fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du<a name="page_301" id="page_301"></a> ton dont Vargas lui +parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de +son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie +pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et +d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le +dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança +jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne +saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au +souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera +pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi +Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque +d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.</p> + +<p>Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment +où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince +d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre: +«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de +ma jeunesse.»</p> + +<p>Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se +retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de +Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.</p> + +<p>Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait +manquer son effet de la fin du<a name="page_302" id="page_302"></a> deuxième acte; mais il avait pris la +chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté +de dire:</p> + +<p>—Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous!</p> + +<p>A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait +arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée +devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée, +démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des +corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc +d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de +Vargas <i>tomba mort</i>.</p> + +<p>Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons +dire en disant <i>tomba mort</i>, et non pas <i>comme s'il était mort</i>.</p> + +<p>L'affiche portait:</p> + +<p class="c"> +LE BOURGEOIS DE GAND<br /> +<small>ou</small><br /> +<small>LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE,</small><br /> +<i>Drame en cinq actes, en prose</i>,<br /> +<small>par<br /> +M. HIPPOLYTE ROMAND,</small><br /> +<small>suivi de</small><br /> +LA MORT DU TASSE<br /> +<i>Scène lyrique en un acte</i>.</p> + +<p><a name="page_303" id="page_303"></a></p> + +<p>C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame, +devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement +qu'un monologue.</p> + +<p>Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant +comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui +venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en +scène:</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je +suis mort depuis dix à peine?</p> + +<p>Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui +faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége +de ressusciter, et encore après trois jours.</p> + +<p>Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non +pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné +une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio <i>étant +mort</i>, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans +un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un +fou, se retira applaudissant de toutes ses forces.</p> + +<p>J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer +sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et +comment il me<a name="page_304" id="page_304"></a> fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer +l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à +l'établissement même d'Aversa.</p> + +<p>Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain, +à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M. +Miraglia.</p> + +<p>Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le +premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui +avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au +soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de +lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il +ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et +mélancolique des paroles sans suite.</p> + +<p>Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps +le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi, +c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui, +pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes +compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la +représentation; mais il m'interrompit en me disant:</p> + +<p>—Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau.</p> + +<p>Et il m'exposa son système, auquel, contre mon<a name="page_305" id="page_305"></a> habitude, ennemi que je +suis de tout système, je parus me ranger entièrement.</p> + +<p>Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc +Persio.</p> + +<p>Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il +me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne +pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui +en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas.</p> + +<p>Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le +voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne.</p> + +<p>Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui +aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de +prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les +lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir +dans le costume modeste qu'il portait.</p> + +<p>Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et +très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes +ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il +avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes; +elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse,<a name="page_306" id="page_306"></a> +n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou.</p> + +<p>Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait +absolument rien à tirer.</p> + +<p>Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois +curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de +cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la +science de la vie,—mais aussi la science de la mort!</p> + +<div class="blockquot"><p class="c">FIN</p></div> + +<p><a name="page_307" id="page_307"></a></p> + +<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td align="left"><a href="#page_001">1</a></td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap"><a href="#JACQUES_ORTIS">Jacques Ortis</a></span></td><td align="left"><a href="#page_015">15</a></td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap"><a href="#LES_FOUS">Les Fous du docteur Miraglia </a></span></td><td align="left"><a href="#page_261">261</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_308" id="page_308"></a></p> + +<p class="c"><br /> +<small><small>POISSY.—TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.</small></small></p> + +<hr /> + +<p class="cb">ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEX. DUMAS</p> + +<p class="cb">PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td>Acté</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Amaury</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Ange Pitou</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Ascaulo</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Aventures de John Davys</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Les Baleiniers</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Bâtard de Mauléon</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Black</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Bouillie de la comtesse Berthe</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Boule de neige</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Bric-à-Brac</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Un Cadet de famille</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Le Capitaine Pamphile</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Capitaine Paul</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Capitaine Richard</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Catherine Blum</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Causeries</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Cécile</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Charles le Téméraire</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Chasseur de sauvagine</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Château d'Eppstein</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Chevalier d'Harmental</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Chevalier de Maison-Rouge</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Collier de la reine</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>La Colombe</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Compagnons de Jéhu</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Comte de Monte-Cristo</td><td align="right">6</td></tr> + +<tr><td>La Comtesse de Charny</td><td align="right">6</td></tr> + +<tr><td>La Comtesse de Salisbury</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Les Confessions de la marquise</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Conscience l'innocent</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>La Dame de Monsoreau</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>La Dame de Volupté</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Les Deux Diane</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Les Deux Reines</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Dieu dispose</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le drame de Quatre-Vingt-Treize</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Les Drames de la mer</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Femme au collier de velours</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Fernande</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Une Fille du régent</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Fils du forçat</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Frères corses</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Gabriel Lambert</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Gaule et France</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Georges</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Un Gil Blas en Californie</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Grands Hommes en robe de chambre:—César</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Henri IV, Richelieu, Louis XIII</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>La Guerre des femmes</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Histoire d'un casse-noisette</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Hommes de fer</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>L'Horoscope</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Impressions de voyage:</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Une Année à Florenc</span> </td><td align="right"> 1</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— L'Arabe Heureuse</span> </td><td align="right"> 3</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Les Bords du Rhin</span> </td><td align="right"> 1</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Capitaine Arena</span> </td><td align="right"> 1</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Caucase </span> </td><td align="right"> 3</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Corricolo</span> </td><td align="right"> 2</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Midi de la France </span></td><td align="right"> 2</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— De Paris à Cadix</span></td><td align="right"> 2</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Quinze jours au Sinaï</span> </td><td align="right"> 2</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— En Russie</span> </td><td align="right"> 4</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— En Suisse </span> </td><td align="right"> 3</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Speronare </span> </td><td align="right"> 1</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— La Villa Palmieri</span> </td><td align="right"> 1</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">— Le Véloce </span> </td><td align="right"> 2</td></tr> + +<tr><td>Ingénue</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Isabel de Bavière</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Italiens et Flamands</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Ivanhoe de Walter Scott (trad)</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Jacques Ortis</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Jane</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Jehanne la Pucelle</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Louis XIV et son Siècle</td><td align="right">4</td></tr> + +<tr><td>Louis XV et sa Cour</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Louis XVI et la Révolution</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Les Louves de Machecoul</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Madame de Chamblay</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>La Maison de glace</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Maître d'armes</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Mariages du père Olifus</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Médicis</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Mes Mémoires</td><td align="right">10</td></tr> + +<tr><td>Mémoires de Garibaldi</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Mémoires d'une aveugle</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Mémoires d'un médecin.—J. Balsamo</td><td align="right">5</td></tr> + +<tr><td>Le Meneur de loups</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Mille et un Fantômes</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Mohicans de Paris</td><td align="right">4</td></tr> + +<tr><td>Les Morts vont vite</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Napoléon</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Une Nuit à Florence</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Olympe de Clèves</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>Le Page du duc de Savoie</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Pasteur d'Ashbourn</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Pauline et Pascal Bruno</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Un Pays inconnu</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Père Gigogne</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Père la Ruine</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Princesse de Monaco</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>La Princesse Flora</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Quarante-Cinq</td><td align="right">3</td></tr> + +<tr><td>La Régence</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Reine Margot</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>La Route de Varennes</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Salteador</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Salvator (suite et fin des Mohicans de Paris)</td><td align="right">5</td></tr> + +<tr><td>Souvenirs d'Antony</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Stuarts</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Sultanetta</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Sylvandire</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Testament de M. Chauvelin</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Trois Maîtres</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Les Trois Mousquetaires</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Le Trou de l'Enfer</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>La Tulipe noire</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Le Vicomte Bragelonne</td><td align="right">6</td></tr> + +<tr><td>La Vie au désert</td><td align="right">2</td></tr> + +<tr><td>Une Vie d'artiste</td><td align="right">1</td></tr> + +<tr><td>Vingt ans après</td><td align="right">3</td></tr> +</table> + +<p class="c">POISSY.—TYP. DE A. BOURET.</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Épictète.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Exode, ch. x, verset 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Malachie, ch. <span class="smcap">III</span>, verset 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce récit d'Ortis me parut d'abord exagéré par sa douleur; +mais, depuis, j'ai appris que, dans les États cisalpins, qui ne +possèdent pas de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens +gouvernements, et, à Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui +punissaient de mort tout vol prouvé excédant cinquante-deux livres. Mais +les cardinaux, presque toujours, adoucissaient la peine, ce qui ne +pouvait avoir lieu dans les tribunaux de la république. +(<i>L'Éditeur.</i>)<br /> +</p> + +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le Dante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, +m'a paru néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même +pays. +(<i>L'Éditeur.</i>) +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Auteur de quelques poésies champêtres. (<i>L'Éditeur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Deux autres représentations de <i>Brutus</i> furent données au +théâtre royal de Caserte.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur +Miraglia, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS *** + +***** This file should be named 35951-h.htm or 35951-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/5/35951/ + +Produced by Attn:CHUCK + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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